Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac.


Arsène Lupin a légué au Musée du Louvre les trésors de l’Aiguille creuse et a tiré sa révérence. Finis les cambriolages effectués d’une main de maître, les évasions pleines de panache, les billets d’excuse adressées aux victimes… La Griffe a pris le relais et ne fait pas de quartiers : cambriolages avec effraction, enlèvements, brutalité, et meurtres. Arsène Lupin ne peut pas laisser cet individu entacher la profession et semer la terreur. D’autant plus que La Griffe le défie avec insolence. Lupin doit contre-attaquer. Il est certes cambrioleur, mais gentleman avant tout !

En 2019 (je pensais pourtant que c’était l’an dernier !!), j’ai lu avec un immense plaisir La Poudrière, deuxième épisode (sur cinq) du pastiche d’Arsène Lupin écrit par le duo Boileau-Narcejac. Comme j’ai passé un excellent moment, je me suis offert la suite (on verra plus tard pour le tome 1, donc !), avec Le second visage d’Arsène Lupin.

Avant même de commencer, j’étais hyper emballée (déjà par la perspective d’un nouveau pastiche), mais aussi parce que mes deux titres préférés de la série originelle (La double vie d’Arsène Lupin et La femme aux deux sourires) comportent l’idée de dualité dans leur titre. Je me suis donc dit que c’était de bon augure !

Comme dans La Poudrière, Arsène Lupin va endosser son costume d’enquêteur, plutôt que celui de cambrioleur, même si sa vraie nature ne va pas tarder à revenir sur le premier plan de la scène. Car en effet, un autre cambrioleur de génie ose le défier et s’en prendre directement à sa réputation ! Cela mérite de sortir de sa retraite !

L’intrigue se déroule en fait juste après L’Aiguille creuse. Au vu de la fin, Arsène Lupin est tout simplement en train de cuver sa dépression et a complètement raccroché les gants. J’ai trouvé vraiment intéressant que les auteurs se glissent dans les interstices de la chronologie du personnage, et qu’ils exploitent les éléments des romans d’origine. Là, on est face à un Lupin au fond du seau, plus torturé que jamais et, comme dans le tome précédent, parfaitement écrit. Contrairement au tome précédent, il est aussi assez seul : son organisation a été dissoute et il se retrouve quasiment sans appui. Or, dès qu’il se lance dans la bagarre, cela peut jouer en sa défaveur… ce qui ajoute grandement au suspense général de l’intrigue.

Celle-ci reprend les codes que j’apprécie dans les Arsène Lupin : des opposants déterminés, des faux-semblants, des machinations menées de main de maître et des déguisements, beaucoup de déguisements ! D’ailleurs, il y a un côté très amusant quand on songe à la Griffe, qui se grime en Arsène, ce qui fait un peu pastiche dans le pastiche. Donc on est dans un vrai (ou presque !) Arsène Lupin, avec ce que cela comporte de moments de tension, mais avec en plus un petit côté comédie parodique bien agréable.
Comme je le disais un peu plus haut, l’intrigue est particulièrement prenante. J’avais deviné l’identité de l’opposant avant la fin (je pense que j’ai lu trop d’Arsène Lupin, maintenant, cela joue en ma défaveur), mais j’ai quand même passé un excellent moment de lecture avec ce titre. Je suis même carrément déçue de savoir qu’il ne m’en reste plus que trois à lire !

Encore une excellente pioche donc, dans la série de pastiche commise par le duo Boileau-Narcejac. Le style est impeccable et, s’ils se sont parfaitement approprié l’œuvre originelle, ils proposent une intrigue complètement originale, mais aussi particulièrement prenante, qui m’a tenue en haleine (et ce malgré le fait que j’aie deviné la fin). Je suis donc très, très curieuse de lire les trois tomes de la série qu’il me reste à découvrir !

Arsène Lupin : le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac.
Éditions du Masque, réédition 2013, 217 p.

BL Métamorphose #1, Kaori Tsurutani

 

À 75 ans, Yuki vit le quotidien réglé d’une petite mamie japonaise : mots-croisés deux fois par semaine, et cours de calligraphie aux enfants. En flânant un jour dans une librairie – dans laquelle elle n’est entrée que pour fuir la chaleur ! – elle craque pour un manga, intriguée par la couverture chatoyante et la chaude recommandation des libraires.
Or, ce n’est qu’en rentrant chez elle qu’elle s’aperçoit qu’elle a acheté un boy’s love, un yaoi, c’est-à-dire une romance entre garçons. Et contre toute attente, elle tombe littéralement sous le charme de ce récit dont elle n’a plus qu’une hâte : lire la suite.
C’est donc avec beaucoup de surprise qu’Urara, la jeune libraire qui a encaissé son achat la veille, voit revenir Yuki plus décidée que jamais à explorer ce segment littéraire en achetant la suite de la série, quitte à commander les tomes manquants. La jeune fille, timide, est justement accro au genre, mais ne trouve personne avec qui partager sa passion. La voici propulsée conseillère personnelle de la vieille dame en la matière. Au fil des chapitres et des lectures, le duo se fait de plus en plus complice !

Attention, alerte coup de cœur ! J’ai découvert  un peu par hasard cette série en 2019 (comme le temps passe !), très concrètement après qu’on m’ait mis le tome 1 entre les mains en me disant « Lis-le, tu vas voir, c’est extraordinaire ». Et de fait, ça l’est !

J’ai tout d’abord été happée par le dessin de Kaori Tsurutani. Son trait est simple, mais débordant de tendresse. Les planches sont plutôt dépouillées, puisque la mangaka ne dessine que le strict nécessaire, mais pas vides pour autant : le dessin est vraiment précis, ce qui rend l’immersion dans le quotidien des deux personnages vraiment facile. Bref, rien que pour ça, j’étais conquise. Mais il se trouve qu’en plus, l’histoire tient la route !

Celle-ci, donc, narre l’amitié naissante entre Yuki, notre vieille dame nouvellement amatrice de boy’s love et d’Urara, lycéenne et libraire. Sans trop de surprise, toutes deux se mettent assez vite à discuter de leur marotte : lectures en cours, découvertes, goûts personnels… Tout cela les change agréablement de leur solitude habituelle. Et c’est là que je trouve que le manga est génial. Oui, il y a évidemment un éloge discret mais vibrant au boy’s love, un genre hyper apprécié au Japon (en France aussi, je pense, mais peu visible dans la presse littéraire institutionnelle, comme toute les littératures de genre). Mais ce n’est pas tout ! Outre la superbe histoire d’amitié intergénérationnelle, l’autrice aborde quelques autres thèmes avec douceur et subtilité. Il est donc question de solitude (Urara a du mal à se lier d’amitié avec ses congénères, Yuki traverse doucement son veuvage en pensant qu’elle va, de toute façon, bientôt mourir), et de vieillesse (Yuki est en plein dedans et Urara se pose des questions sur le sujet à force de côtoyer la vieille dame). Mais le manga ne verse ni dans le pathos, ni dans la tristesse ! Bien au contraire ! Dialogues et situations sont bourrés d’humour, un humour fin et qui a fait mouche pour moi – ce qui, évidemment, n’a fait que me conquérir !

En bref, voilà un premier tome de manga qui m’a touchée et qui m’a mise dans le même état que celui de Yuki, arrivée au terme des mangas publiés de sa série en cours : en manque ! J’avais envie de connaître immédiatement la suite de ce manga tendre, rafraîchissant, empreint d’une douceur et d’une bienveillance bien agréables !

BL Métamorphose #1, Kaori Tsurutani. Traduit du japonais par Géraldine Oudin. Ki-oon, juin 2019, 139 p.

Une Terre nouvelle, Nous ne serons plus jamais les mêmes #1, Marc Cantin & Isabel.

Une tempête oblige Shanna et son frère à accoster la petite île de Pointe-au-Bec. Dans l’unique auberge, ils découvrent des habitants sidérés par l’annonce d’un désastre planétaire : une mousse bleue envahit les villes, étouffant tous les humains sur son passage… sans qu’on n’en connaisse la cause.
À terre, Noa, l’ex-petit ami de Shanna, tente d’échapper au fléau parmi des survivants prêts à tout et des ados emprisonnés qui espèrent profiter de la situation.
Shanna, elle, s’inquiète de plus en plus : reverra-t-elle sa famille un jour ?

Voilà longtemps que je n’avais pas lu un roman de survie qui m’emballe autant !
Le récit commence presque comme un roman de vacances : Shanna, son frère Aron, et le meilleur ami de ce dernier, tracent leur route à bord d’un voilier hyper performant. L’endroit idéal pour que Shanna se remette de sa peine de cœur – Noa, son petit ami, l’ayant laissée tomber quelques jours plus tôt pour une fille croisée dans la grande ville où il est parti étudier. Tout irait parfaitement si une mousse bleue n’avait pas commencé à se répandre partout dans les grandes villes.

C’est par la mention de cette mousse bleue que Marc Cantin et Isabel introduisent très rapidement, et très efficacement, une sensation de malaise durable. Or, celle-ci ne désarme pas avec la tempête qu’essuient les navigateurs… qui leur font prendre conscience que la fameuse mousse bleue n’est pas que décorative. Elle phagocyte en fait le béton (d’où son apparition dans les grandes cités) et ravage tout sur son passage, qu’il s’agisse d’un minéral, d’un végétal, ou d’un animal. On n’est donc pas dans un roman post-apo, ou pas tout à fait, puisque l’apocalypse, on y assiste en direct !

Ce contre-pied amène d’intéressantes perspectives, notamment en termes de réactions des personnages. On n’est d’ailleurs pas au bout de nos surprises, puisqu’il apparaît rapidement que l’apparition de la mousse… n’a rien de naturel. En plus, donc, de proposer une intrigue survitaminée, Marc Cantin et Isabel jouent parfaitement de l’ambiance de malaise qu’ils ont instaurée, en l’exploitant au maximum. Le parti-pris de la contamination de main humaine induit évidemment quelques dilemmes moraux chez les personnages, que le duo d’auteurs se garde bien de trancher. Cela donne beaucoup de profondeur au récit, et incite à réfléchir non seulement à ce que l’on ferait dans une situation similaire, mais aussi au bien-fondé de la contamination à la mousse.

« Aron aimait profondément le monde mais ne parvenait pas à y trouver sa place, surtout depuis le décès de son père. Ses rêves gelaient. Jamais satisfait, ici et ailleurs, il naufrageait dans un océan tourmenté. »

On sent bien que Shanna est le personnage principal, mais la narration saute de l’un à l’autre, s’intéressant tour à tour à Noa (son ex petit-ami qu’on aimerait détester mais qui nous réserve de bonnes surprises), à Aron (le frère aîné)… mais aussi à une bande d’adolescents incarcérés dans un pénitencier pour mineurs, sur une île, et qui profitent du chaos pour s’évader, dans l’espoir de profiter totalement de la situation mondiale. Cette variété dans les personnages et les situations permet à l’intrigue de mêler survie et préoccupations quotidiennes. En effet, les personnages traînent quelques casseroles derrière eux : il est donc question d’insertion sociale, de gestion du deuil d’un parent, des suites d’une rupture amoureuse, ou d’engagement. C’est riche, et cela cadre parfaitement avec le ton de l’intrigue, d’autant que l’alternance de points de vue est faite intelligemment, sans donner l’impression que le récit s’éparpille entre les différents personnages.
Couplée à l’ambiance du récit, à l’enchaînement maîtrisé des péripéties et aux questionnements qui sous-tendent l’histoire, elle rend l’ensemble particulièrement prenant, même si on sent que ce premier tome est introductif. J’étais donc plus que frustrée d’arriver à la fin, qui nous laisse très clairement sur des charbons ardents (heureusement, le tome 2 est prévu pour la fin d’année).

Très bonne surprise donc que ce premier tome de Nous ne serons plus jamais les mêmes. Ce récit (post)-apocalyptique a des petits airs de huis-clos (dus à la catastrophe écologique en cours), pas désagréables du coup, qui amènent de la tension dans le récit. L’intrigue mêle parfaitement enjeux de survie et préoccupations plus quotidiennes des personnages, ce qui rend le récit particulièrement prenant. Malgré le caractère introductif de ce tome, les péripéties sont parfaitement maîtrisées, et c’est dans un état de frustration extrême que j’ai atteint la fin ! Je suis donc assez impatiente de lire la suite de ce récit très réussi !

Nous ne serons plus jamais les mêmes #1, Une Terre nouvelle, Marc Cantin & Isabel.
Rageot, 23 février 2022, 256 p.

ABC 2022 – Littératures de l’imaginaire.

Comme tous les ans depuis un certain temps, je rempile avec le challenge ABC Imaginaire, diligemment orchestré par Marie-Juliet, secondée par Mypianocanta !

Règlement du challenge : 

Le principe est de lire 26 livres entre le 1er janvier et le 31 décembre 2021, en respectant le principe « Une lettre, un auteur ».
Pour chaque lettre de l’alphabet, il faut choisir un auteur, dans les genres entrant dans les littératures de l’imaginaire, à savoir :
– Fantastique
– Fantasy
– Science-fiction.
– Et tous leurs dérivés (urban fantasy, space opéra, steampunk…).

Afin de vous faciliter la vie, plusieurs possibilités :
– vous pouvez changer votre liste à volonté. Il suffit de présenter une liste de 20 titres pour valider l’inscription, et la liste peut être revue autant de fois que nécessaire durant l’année. Sauf, bien sûr, si vous visez la médaille de platine : auquel cas, 3 changements maximum sont autorisés.
– vous pouvez inclure des BD, manga, comics ou autres artbooks dans votre liste, mais pas plus de 3 au total (et, à ce moment-là, le dessinateur compte autant que l’auteur pour la lettre).
3 tricheries sont autorisées. Mais qu’entend-on par tricherie ? Une tricherie est l’utilisation de la première lettre du titre du livre ou la première lettre du prénom de l’auteur (au lieu de celle du nom de famille).
– un livre d’auteur anonyme peut être proposé en A ou en X.
– les anthologies et ouvrages collectifs peuvent être utilisés en X, ou à la lettre de l’éditeur scientifique.
– pour les sagas, n’importe quel tome fera l’affaire !
– les relectures et livres inscrits dans d’autres challenges sont acceptés (sans qu’il n’y ait que ça, afin de préserver un minimum de défi !).

Récompenses : des médailles sont décernées, suivant l’avancement des participants.
– Médaille d’or : 26/26
– Médaille d’argent : 20/26
– Médaille de bronze : 15/26
– Médaille de chocolat : 10/20
– Médaille de platine : attribuée à celles et ceux qui auront respecté leur liste  initiale, avec 3 changements maximum.

Passons donc à la liste ! Alors que l’an dernier je m’étais chauffée pour un challenge total (avec 17 lectures sur 26 à la clôture, c’est pas si mal), je revois mes ambitions à la baisse cette année, et repars sur un demi-challenge, qui me semble nettement plus abordable.

Progression : 3/13

Abercrombie, Joe. L’Âge de la folie (1) : Un soupçon de haine. Fantasy. 720 p.
Bonini, Sandrine. Le Grand tour (2). Fantasy. 390 p.
Cosset, Sébastien R. Arkana. Fantasy. 330 p.
Da Silva, Antonio. Azul. Fantastique. 288 p.
Faye, Estelle. Brouillard sur la baie. Fantastique. 80 p.
Glencoe of, Morgan. La Dernière Geste (0) : Le Temps du Teuz, une chanson d’hiver. Fantasy. 300 p.
Herbert, Frank. Dune (1), livre 3. Science-fiction. 1080 minutes.
Joan He. Ceux qu’il nous faut retrouver. Science-fiction. 504 p. Tricherie.
Kenny, Padraig. Les monstres des Rookhaven. Fantasy. 375 p.
Messenger, Shannon. Gardiens des cités perdues (8.5) : Le Livre des secrets. Fantasy. 755 p.
Ostertag, Molly Knox. Le Garçon sorcière (2) : la sorcière secrète. Fantasy. 207 p. Comics.
Quiviger, Pascale. Royaume de Pierre d’Angle (2) : Les Filles de mai, Pascale Quiviger. Fantasy. 460 p.
Socorro, Jean-Laurent Del. Du roi je serai l’assassin. Fantasy historique. 368 p.

Ce qui nous fait un total de 4777 pages et de 1080 minutes d’imaginaire. S’il y a moins de SF que l’an passé, je suis contente de compter deux titres de fantastique, un genre que je lis moins.
Et comme j’ai vraiment tardé à mettre en ligne cet article (ma liste Livraddict est pourtant prête depuis l’an dernier !), j’ai le plaisir d’annoncer que j’ai lu trois titres depuis le début de l’année (on tient le bon bout !).

Et vous, vous participez ? Quelle est votre liste ?

Le Phare au corbeau, Rozenn Illiano.

Agathe et Isaïah officient comme exorcistes. L’une a les pouvoirs, l’autre les connaissances ; tous deux forment un redoutable duo.
Une annonce sur le réseau social des sorciers retient leur attention. Un confrère retraité y affirme qu’un esprit nocturne hante le domaine d’une commune côtière de Bretagne et qu’il faut l’en déloger. Rien que de très banal. Tout laisse donc à penser que l’affaire sera vite expédiée.
Cependant, lorsque les deux exorcistes débarquent là-bas, le cas se révèle plus épineux que prévu. Une étrange malédiction, vieille de plusieurs générations, pèse sur le domaine de Ker ar Bran, son phare et son manoir.
Pour comprendre et conjurer les origines du Mal, il leur faudra ébranler le mutisme des locaux et creuser dans un passé que certains aimeraient bien garder enfoui…

Des sorciers, des fantômes et la Bretagne tempétueuse : qui dit mieux ?
Je dois dire que l’ambiance de ce roman a bien été au rendez-vous, et a complètement comblé mes attentes !

Le récit nous plonge dans le quotidien d’un duo de sorciers : Agathe a des talents de médium (elle voit les fantômes mais ne peut les exorciser), Isaïah, lui, exerce la magie hoodoo, un mélange de pratiques animistes et de prières catholiques. J’ai trouvé vraiment intéressant que les personnages soient, d’une part, pas surpuissant et, d’autre part, complémentaires, dus à leurs pouvoirs prétendument incomplets. Le duo fonctionne à merveille, en raison aussi de leurs personnalités très différentes (lui plutôt solaire malgré quelques blessures, elle plutôt abîmée). Ensemble, ils répondent à des annonces sur le réseau social des sorciers, et vont exorciser des demeures hantées, à la demande de leurs locataires. C’est ainsi que le duo de sorciers citadins s’embarque pour un petit village breton, poursuivi par une histoire de hantise et une vieille malédiction.

« Parfois, les superstitions provoquent des hallucinations collectives, et l’on se prend à imaginer que des fantômes nous tourmentent… Une part non négligeable de notre travail consiste à étudier la psychologie de nos clients, à nous adapter, et à tenter de désamorcer, le cas échéant, les conflits et les non-dits qui règnent entre eux. Car ces conflits et ces non-dits ramènent les âmes des morts parmi les vivants. Des histoires de famille, des secrets, des rumeurs… »

L’ambiance est donc, comme je le disais, au rendez-vous. Après un premier exorcisme citadin qui se déroule comme sur des roulettes, direction la Bretagne. Une Bretagne venteuse, tempétueuse, fermée à l’étranger (et là on parle de gens qui viennent juste du département voisin !), marquée par un folklore très présent, et la rémanence de vieilles légendes. Si on ajoute à cela le cadre de l’exorcisme, un manoir ancien au bord d’une falaise, comprenant un phare désaffecté dans son domaine, on obtient un cadre légèrement sombre et oppressant, qui rend la lecture très prenante.

Or, voilà que l’exorcisme échoue… et que nos sorciers doivent mener une petite enquête sur l’histoire du domaine : qui sont les personnes décédées dans des circonstances tragiques sur le domaine ? Quel est le lien entre un religieux, des ronces et un druide accompagné d’un corbeau ? Pourquoi y a-t-il autant de fantômes autour du manoir ? A ce moment-là de l’intrigue, le récit alterne entre l’époque d’Agathe et Isaïah, avec deux autres périodes du passé de Ker ar Bran, qui viennent éclairer les recherches des personnages, ou l’histoire du lieu – et donc contribuer à l’ambiance sombre et mystérieuse du lieu.

L’enquête (rapide !) et les faits d’exorcisme se mêlent aux préoccupations des personnages. Agathe est poursuivie par un syndrome de l’imposteur assez présent (à tel point qu’il est nommé et que les personnages y font souvent référence !), sans doute issu de son enfance chaotique. Les questions de la confiance en soi, de la quête d’identité sont donc très présentes dans l’histoire, et se mêlent harmonieusement au reste – même si Agathe m’a semblé un peu trop insistante sur son manque de confiance en elle, au point de me sortir parfois de l’histoire.

Par ailleurs, alors que l’ensemble se tient vraiment bien, j’ai trouvé que la fin arrivait presque trop vite, ou manquait de détails. Quoi qu’il en soit, les révélations finales amènent une bonne ouverture et ouvrent la possibilité d’une suite (que je lirai avec un immense plaisir si suite il y a), sans toutefois laisser les lecteurs en plan, ce qui est hautement appréciable. Notez bien que tout cela ne m’a pas le moins du monde empêchée de passer un excellent moment de lecture, et de tourner les pages à toute vitesse !

Et quid des exorcismes ? Eh bien ces scènes font clairement partie du sel de l’ensemble ! L’arrivée des fantômes (froid glaçant, portes qui claquent, déplacements, chutes et/ou bris d’objets), tout cela est parfaitement décrit. C’est d’autant plus prenant dans les passages où l’on est à Ker ar Bran, car la réputation du lieu, la lande venteuse, viennent ajouter leurs degrés de mystères aux scènes d’exorcisme. J’étais très contente de ne pas trouver les scènes en question proprement terrifiantes (ce qui m’aurait sans doute empêchée de finir le livre…), mais suffisamment bien écrites pour me plonger dans cette ambiance (et me faire préférer ma couette à un couloir obscur au moment de la lecture).

J’ai donc passé un excellent moment de lecture avec Le Phare au corbeau. Malgré quelques longueurs dans la seconde partie, je me suis laissée embarquer par un récit très prenant, qui convoque à la fois l’imaginaire lié aux spectres, à la sorcellerie, et au folklore breton. L’intrigue est donc portée par une atmosphère sombre et soignée, parfois effrayante, et particulièrement addictive. J’ai beaucoup aimé le mélange entre le milieu un peu underground des sorciers et l’aspect beaucoup plus mystérieux de ce qui se déroule en Bretagne : détonnant, mais efficace ! Si le roman est un parfait one-shot, la conclusion ouvre une belle perspective de suite, que je lirai avec beaucoup de plaisir si elle paraît un jour !

Le Phare au corbeau, Rozenn Illiano. FolioSF, réédition mars 2022, 450 p.

Les Sorcières des Landes, Adrien Tomas.

1609.
L’Inquisition fait rage en Europe et traque des milliers de femmes et d’hommes, accusés de sorcellerie.
Élevées dans les Landes françaises, Margaux et Ermeline, 16 et 17 ans, sont initiées aux pratiques de guérisseuse par leur mère, Catherine. Alors que la cadette s’épanouit dans cette existence simple, entre chasse et apothicairerie, Ermeline rêve de s’installer en ville, loin des forêts du sud-ouest de la France.
Cette vie paisible prend fin lorsque Catherine et ses filles sont dénoncées pour sorcellerie et traquées par Pierre de Lancre, maître Inquisiteur envoyé en mission dans la région de Bayonne. Seule et en fuite, Margaux est recueillie par un homme mystérieux, Nicodémus, qui va lui apprendre la vérité sur ses origines et ses aptitudes. Alors que la colère du peuple français gronde contre l’Inquisition, un autre affrontement prend place en coulisses, opposant Assassins et Templiers autour d’un artefact puissant.
Chacune de leur côté, les deux sœurs devront faire le deuil de leur jeunesse heureuse, mais également décider quelle destinée rejoindre. Assassin ou Templier ? La voie du sang, ou la voie du cœur ?

Voilà un livre que j’étais très, mais alors très contente de trouver sur le sommet de ma pile à lire de travail. Déjà parce que j’aime les romans d’Adrien Tomas ! Ensuite parce que les novellisations de jeux vidéo m’intéressent vivement (même quand je n’ai pas joué au-dit jeu vidéo, ce qui est le cas avec ce livre). Mais surtout parce que la chasse aux sorcières en Pays basque au XVIIe, eh bien ça a été mon sujet d’étude lorsque j’étais à la fac. Trois très bonnes raisons de vouloir lire ce livre, donc.  

Et, de fait, je n’ai vraiment pas été déçue du trajet. Ou par un petit point, que l’on va évacuer direct : le titre. L’histoire se passant essentiellement dans le triangle Bayonne, Saint-Pée sur Nivelle et Saint-Jean de Luz, dans la province basque du Labourd, j’ai eu du mal à comprendre pourquoi le titre était sorcières des Landes ? Bon entre vous et moi, c’est juste le chauvinisme qui parle, là. Raisonnablement, je pense que c’est parce que la chaumière de Catherine et de ses filles, quelque part autour de Bayonne, se situait plutôt au nord, donc dans les Landes (mais comme il n’y a pas de nom, on ne sait pas !). 

Maintenant qu’on a bien râlé (pour pas grand-chose, soit dit en passant), passons à la suite!  
Les liens au jeu vidéo sont vraiment bien exploités. Pour les noob en la matière dans mon genre, pas de panique : les éléments nécessaires sont rappelés et explicités au bon moment. L’avantage d’avoir des personnages qui découvrent ce dans quoi ils ont mis les pieds au fur et à mesure, c’est que l’on peut avoir des explications détaillées sans que cela semble téléphoné. Je me suis juste laissée porter par le récit, et j’ai adoré la façon dont l’auteur mêle la mythologie du jeu vidéo, la réalité historique, et les enjeux particuliers portés par ses personnages.

La narration saute d’ailleurs de l’un à l’autre, ce qui nous offre des points de vue vraiment intéressants. Évidemment, on suit les deux sœurs, Ermeline et Margaux mais, plus intéressant encore, on a de nombreux chapitres côté Pierre de Rosteguy de Lancre, l’opposant principal – et personnage historique. J’ai trouvé les deux frangines intéressantes. C’est vrai que le motif des sœurs opposées, chacune se réclamant d’un clan, est déjà vu mais d’une part, c’est la ligne éditoriale de la collection et, d’autre part, ici cela fonctionne vraiment très bien et c’est motivé tant par leurs personnalités respectives, que par leur histoire. L’aînée très assidue au travail, poussée par la mère à l’excellence, ne rêve que d’aller à la grande ville et voir du monde, tandis que la cadette, laissée libre de vaquer à ses occupations, adore la vie à la campagne. Il y a un vrai terreau pour de futures dissensions (qui s’expliquent aussi par des éléments que je ne souhaite pas divulgâcher ici). Quoi qu’il en soit, leurs doutes, leurs cheminements, sont avancés avec ce qu’il faut de nuances, ce qui rend le récit d’autant plus prenant.
L’antagonisme entre Templiers et Assassins est parfaitement mis en scène. Et le fait d’avoir des chapitres des deux côtés est riche de nuances : certains personnages côté Templiers sont persuadés d’œuvrer pour le bien… tandis que certains Assassins ont la main plutôt leste lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’alliés. Même si cela peut sembler manichéen au vu de la structure de l’intrigue, on est dans un récit nettement plus nuancé !
Les personnages historiques sont plutôt du côté des Templiers (aka les opposants ici), avec Pierre de Lancre (le juge civil chargé du tribunal inquisitorial), Jehan Sorhaindo, un milicien bayonnais affecté à la protection du juge, et la Morguy, une sorcière repentie qui a livré les noms de nombreuses femmes condamnées par la suite (coupables ou non, de fait). Les liens de chacun aux Templiers, ou aux confréries locales s’insèrent parfaitement dans leurs biographies respectives, si bien que les annexes en fin d’ouvrage pour rappeler qui est qui, ou qui a fait quoi, sont bien utiles pour démêler l’écheveau.

Tout cela nous amène à la partie plus purement historique du roman sur laquelle, on ne va pas se mentir, j’avais énormément d’attentes ! Et j’ai adoré. L’ensemble est parfaitement documenté, mais surtout, on ne sent pas la leçon d’histoire. J’ai profité à fond d’un bon roman de fantasy, truffé d’aventures, dans une période qui me passionne et c’était tout simplement excellent. Évidemment, ce n’est pas le fond du propos ici, mais l’auteur mentionne aussi les motifs politiques de cette chasse aux sorcières assez meurtrière et évoque même à demi-mots le scepticisme de l’Inquisition espagnole face aux dénonciations de sorcellerie (contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Inquisition espagnole a assez peu brûlé de sorcières, estimant que les récoltes et autres troupeaux gâtés avaient des origines scientifiques ou climatologiques, plutôt que surnaturelles. Ils ont préféré pourchasser les « mauvais chrétiens » et ils s’en sont donné à cœur joie sur ce chapitre). A cela s’ajoute, comme je le disais plus haut, la mythologie de la franchise Assassin’s Creed, et l’opposition atavique entre Assassins et Templiers… le tout avec un naturel confondant. C’en est même hyper vraisemblable, et c’est aussi pourquoi je me suis passionnée pour cette lecture (alors que j’étais certes curieuse au départ, mais aussi pleine de doutes).

Très très bonne lecture donc que ces Sorcières des Landes, qui sait allier codes de la série Assassin’s Creed, faits historiques et une bonne intrigue de fantasy parfaitement menée. La plume d’Adrien Tomas, hyper fluide, rend la lecture très prenante. Je me suis passionnée pour l’histoire de ces deux soeurs, et j’ai adoré la conclusion, à la fois très ouverte et pas totalement heureuse, mais qui apporte un parfait point final !

Bon à savoir : les tomes de cette série sont parfaitement indépendants les uns des autres !

Assassin’s Creed, Fragment #3 : Les Sorcières des Landes, Adrien Tomas. 404, 20 janvier 2022, 311 p.

Widjigo, Estelle Faye. #PLIB2022

En 1793, Jean Verdier, un jeune lieutenant de la République, est envoyé avec son régiment sur les côtes de la Basse-Bretagne pour capturer un noble, Justinien de Salers, qui se cache dans une vieille forteresse en bord de mer.
Alors que la troupe tente de rejoindre le donjon en ruines ceint par les eaux, un coup de feu retentit et une voix intime à Jean d’entrer. A l’intérieur, le vieux noble passe un marché avec le jeune officier : il acceptera de le suivre quand il lui aura conté son histoire.
Celle d’un naufrage sur l’île de Terre-Neuve, quarante ans plus tôt. Celle d’une lutte pour la survie dans une nature hostile et froide, où la solitude et la faim peuvent engendrer des monstres…

Estelle Faye est une autrice dont j’adore la plume mais j’avoue que lorsque j’ai vu que son dernier titre en date était plutôt du fantastique horreur (ce qu’en bonne flippette, je ne lis pas), j’ai franchement eu l’idée de passer mon chemin. Sa sélection dans les 25 titres en lice pour le PLIB 2022 n’y a rien fait mais, voilà : il a également été sélectionné au Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai de nouveau l’immense plaisir de participer avec mes collègues. Dooonc… je m’y suis mise.

Et j’ai eu raison ! Car Widjigo a été une excellente lecture !
L’intrigue est construite sur deux temporalités : d’une part, le présent, en 1793, alors que Jean Verdier vient arrêter le marquis Justinien de Salers et, d’autre part, le passé, quarante ans plus tôt, alors que le noble était embarqué dans une expédition à Terre-Neuve, qu’il va entreprendre de faire revivre pour les oreilles de Jean Verdier.

Avant tout, ce roman est un roman d’ambiance : celle de la Vendée en cette fin agitée de XVIIIe siècle d’une part, celle de Terre-Neuve quarante ans plus tôt, qui commence avec un le naufrage d’un navire laissant assez peu de survivants. Échoués sur une plage isolée et glacée, contraints de traverser une forêt dangereuse pour essayer d’atteindre la civilisation, les voilà qui se mettent à disparaître les uns après les autres dans d’épouvantables conditions, les cadavres étant soigneusement et atrocement mis en scène, après ce qui ressemble à des morts plus que violentes. Folie ? Malédiction ? Assez vite, le doute plane, et on ne frissonne pas seulement en raison des températures particulièrement basses qui sont évoquées dans le roman. D’autant que l’on comprend qu’ils ont tous une raison de mourir, cachée dans leurs tumultueux passés. Des meurtres soignés, un endroit isolé, un meurtrier caché dans la troupe… il y a indéniablement un petit côté Agatha Christie dans cette intrigue, l’aspect fantastique et la touche de nature writing en sus !

En effet, la nature est à l’honneur, puisque le récit de Justinien nous embarque sur Terre-Neuve, dans un recoin assez sauvage de l’île, éloigné de toute civilisation. Le contexte de l’île nous plonge dans un véritable huis-clos, car on se sent assez vite isolés dans cette nature hostile. Tout cela est vraiment propice au surgissement du surnaturel. En effet, le folklore breton comme celui lié aux cultures natives du Canada sont assez rapidement convoqués, ce qui contribue à l’émergence du fantastique : la tension monte crescendo après chaque mort, et la façon dont Justinien raconte, fait des pauses, introduit des suspicions ou des incohérences ne fait que semer encore plus le doute dans la tête du lecteur (en tout cas, dans la mienne, cela a fonctionné à plein régime).

En débutant le roman, j’avais peur d’être terrorisée au point de ne pas pouvoir lire le soir mais en fait, comme la tension monte doucement (mais sûrement) et que le fantastique est introduit au même rythme, j’ai tout simplement profité à fond de ma lecture ! N’allez toutefois pas croire que le récit soit doux, bien au contraire. Il y a des explosions de violence incroyables, et le récit comporte son lot de monstres !
Ce que j’ai également beaucoup aimé, c’est la façon dont Estelle Faye évoque l’époque. A travers le personnage de Marie, l’aventurière métis, c’est toute la question du traitement (lamentable) des peuples indigènes par les colons Européens qui est évoquée. Marie est souvent en butte avec les autres personnages, qui font allègrement preuve de racisme. Avec les personnages du pasteur et de Pénitence, sa fille, on va plutôt s’intéresser aux puritains, à la religion et, bien sûr, aux chasses aux sorcières – très en vogue à l’époque. Enfin, le contexte dans lequel se déroule le récit nous ramène plutôt à la révolte des Chouans. C’est donc très riche et particulièrement prenant !

Widjigo est donc un récit horrifique qui fait la part belle à la nature sauvage de Terre-Neuve et à des personnages vraiment bien construits. Le système de récit enchâssé rend la lecture très prenante et convient parfaitement à cette intrigue (puisque le narrateur choisit évidemment ce qu’il raconte ou ce qu’il tait !). L’ambiance se met en place doucement mais sûrement, jusqu’à un final saisissant que j’ai trouvé particulièrement réussi. En deux mots comme en cent, j’ai donc adoré ma lecture, alors que je pensais peiner de la première à la dernière page !
C’est ma troisième lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires et franchement, le vote va être particulièrement serré !

Widjigo, Estelle Faye. Albin Michel Imaginaire, 29 septembre 2021, 256 p.
#PLIB2022 #ISBN:9782226457431

Blue World #1, Yukinobu Hoshino.

Les “trous bleus” conduisant dans le passé sont bel et bien réels. Une expédition a prouvé l’existence de l’un d’eux, au large des Comores. Mais cette fois, un trou bleu menant au Jurassique est découvert au fond du loch Ness. Convoitant les ressources du monde préhistorique, le Royaume-Uni et les États-Unis mettent sur pied une ambitieuse mission d’exploration. Alors que l’équipe est sur le point de se mettre à l’œuvre, un étrange et terrible accident se produit, livrant les survivants à une nature aussi luxuriante que dangereuse…

Voilà un manga qui a atterri sur ma PAL de boulot, pour mon plus grand plaisir !
Blue World est un spin-off de la série Blue Hole, mais peut se lire indépendamment.

Le début nous plonge directement dans le dur du sujet, puisque après quelques pages introductives, arrivent les explications scientifiques, lesquelles sont à la fois concises, claires et précises, ce qui permet d’attaquer en ayant une bonne vision de ce qu’est un trou bleu (en gros : une baïne qui se comporte comme un trou noir, et qui crée un lien entre deux temporalités différentes).
Une fois les bases posées, l’intrigue se concentre sur les autres enjeux (assez nombreux !).

Tout débute alors que le journaliste américain Harry Steele et sa compagne débarquent en plein Jurassique, après être – frauduleusement – passés à travers le trou bleu du Loch Ness. Sur place, une expédition mi-scientifique, mi-militaire, conjointement menée par la Grande-Bretagne et les États-Unis, lesquels ont évidemment des vues sur les ressources naturelles inexploitées de cet univers vierge – ou presque.
Ce que j’ai trouvé particulièrement prenant, c’est que le récit mêle intérêts géopolitiques et intérêts personnels des différents personnages, lesquels sont assez variés. Du côté des militaires, on a quelques soupçons d’espionnage, puisque certains d’entre eux ont été chargés par leurs gouvernements respectifs de réaliser certains objectifs. Parmi ce bord, le personnage le plus développé est la lieutenante Jean Hart de la Royal Navy, un personnage de femme (mais oui !) que j’ai trouvé chouette et badass à souhait (notamment après le point de bascule du récit).
Du côté des scientifiques, le professeur Camelot est comme un enfant à Disneyland, ravi de pouvoir étudier le phénomène en direct. En même temps, il est lucide sur la dangerosité du monde dans lequel ils sont (il est quand même responsable de sa petite fille…) et sur l’aspect potentiellement éphémère des trous bleus (ce qui évidemment rajoute une excellente dose de suspense au récit).

Or donc, le terrible accident cité dans le résumé se produit et le récit, jusque-là assez centré sur la découverte, bascule méchamment dans la survie. Les scènes d’action sont donc plus trépidantes que jamais, et les enjeux tissés précédemment ajoutent pas mal de piquant à l’ensemble.

Et les dinosaures alors ? Eh bien on n’est pas déçus du voyage, puisque ce premier tome offre son lot de créatures – mais avec une attention plutôt concentrée sur les grandes bêtes dangereuses que sur les mignonnes. Les explications sur chaque espèce, ses habitudes, ses caractéristiques, sont précises et détaillées, ce qui ne gâche pas le plaisir.

En bref, Blue World est un seinen de hard SF qui m’a beaucoup, beaucoup plu et dont j’attends les deux tomes suivants avec beaucoup d’impatience. J’ai adoré le mélange (improbable mais tellement réussi) entre sciences, Rambo et Jurassik Park, qui fonctionne à plein. C’est sans doute dû aux personnages, qui portent les enjeux du récit et le rendent si prenant.
Bref, vivement la suite !

Blue World, #1, Yukinobu Hoshino. Traduit du japonais par Aurélien Estager.
Pika (Graphic), 26 janvier 2022, 332 pages.

Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, Laure Dargelos. #PLIB2022

Demi-Mot aurait pu être un village ordinaire, s’il n’était pas bâti à la limite du Texte. Jour après jour, les habitants polissent et astiquent les lettres ; ils entretiennent ces milliers de caractères qui, sans leur concours, se seraient déjà effondrés. Chez les Virgule-Point, l’aînée de la fratrie a choisi une voie bien différente : fleuriste ! Elle préfère bichonner des Trompettes à pétales plutôt que de faire prospérer l’empire des points et des virgules. Mais un événement inexplicable ne tarde pas à l’entraîner dans une spirale qui la dépasse.
Et si l’avenir du village était en jeu ? Et si tout était lié à la Phrase sans fin, cette mystérieuse phrase laissée en suspens par l’Auteur ??

Des 25 livres sélectionnés au PLIB 2022, celui-ci faisait clairement partie de ceux qui m’intriguaient le plus. Et à raison, car j’ai adoré ma lecture !

Dès le départ, l’autrice nous plonge dans un univers original : celui des mots, couchés sur des manuscrits ou dans des publications imprimées, et aux pieds desquels toute un univers existe, avec ses maisons, ses habitants, ses coutumes, etc. La famille Virgule-Point est de celles-là, et vit dans les interstices d’un manuscrit qui n’a jamais été publié, dont l’autrice n’a jamais atteint la fin et qui dort quelque part dans un tiroir.
Voilà pour le décor.

Au numéro 12 impasse de la Métaphore s’élevait la demeure de la famille Virgule-Point. Avec son toit en forme d’accent circonflexe, elle était la construction la plus haute, mais aussi la plus étroite du comté. En réalité, il s’agissait d’un ancien I qui avait été reconverti en habitation. Cette architecture lettrale n’avait rien de surprenant à Demi-Mot, car le village était bâti à la limite du Texte.

L’histoire débute alors que Prospérine, fleuriste de son état, découvre… un cadavre dans ses parterres. La police conclut rapidement et par défaut à une mort naturelle (page 2548 du manuel de la police) mais cela ne convainc pas du tout Prospérine, qui se pique d’enquêter sur la mort de cet habitant du village. Destination : la Capitale, encombrée d’Honoré, un jeune habitant de la cité, et dont les boutons de manchette ont été accidentellement avalés par Héloïse, la Trompette à pétales préférée de Prospérine.

L’intrigue, l’univers et les personnages sont liés de façon très étroite aux mots et à l’univers littéraires : il y a énormément de jeux typographiques (la Présidente parle en capitales, les habitants de Capitale mettent des majuscules à chaque mot, la famille Italique s’exprime en italiques, etc.), qui agrémentent le texte et permettent à la fois des jeux de mots, et des évolutions de l’intrigue. Ainsi, lors d’une échauffourée, Prosperine perd son accent aigu… Ce qui empêche dès lors toute personne de prononcer son nom correctement. Bref : c’est très inventif.
Par ailleurs, le manuscrit dans lequel est bâti Demi-Mot, avec sa fameuse phrase sans fin, est également moteur de l’intrigue : non seulement l’enquête tourne autour de la fameuse phrase sans fin (puisqu’elle fait partie des suspects), mais en plus, les personnages n’arrêtent pas de faire des spéculations sur la teneur de la fin de la phrase, et sur la durée du couple littéraire formé par Pauline et Hector (même s’il semble que l’histoire soit d’une affreuse niaiserie).

« Hector, s’exclama Pauline en le retenant par la manche, il faut impérativement que vous sachiez… »

Vous l’aurez compris : l’univers est un brin loufoque, et c’est bien ce qui fait son charme ! Et d’un côté, c’est vraiment bien, car on ne peut pas dire que l’enquête soit particulièrement retorse. On est plus dans du cosy mystery que dans du thriller : l’enquête se fait, parfois par hasard, souvent par coup de chance, mais le fait que l’univers soit si riche la rend quasiment secondaire. C’est également dû aux personnages, un peu archétypiques, mais qui collent vraiment bien à l’univers. Assez bizarrement, j’ai trouvé que le personnage ayant le plus de personnalité et le plus attachant était Héloïse… la Trompette à pétales (donc une plante en pot !). Évidemment, ses réparties sont limitées (elle laisse les échanges salés aux humains qui gravitent autour d’elle), mais ses interventions piquantes sont toujours très à propos. Le roman mise à fond sur l’humour, les références littéraires et son côté loufoque, et je trouve que ce mélange était très convaincant.

Avant de finir, il faut encore parler de la maquette ! Le roman est très richement illustré, qu’il s’agisse des personnages, de scènes extraites du texte, ou d’une mise en page particulière, venant souligner les originalités du récit. Ce qui en fait un magnifique objet-livre, et accentue un peu plus son côté ovni littéraire !

J’ai donc passé un excellent moment de lecture avec Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, un roman loufoque à souhait, drôle et à l’univers particulièrement prenant. Je suis très curieuse de lire d’autres romans de l’autrice et ce qui est sûr, c’est que ce titre part directement dans mes 5 finalistes pour le PLIB 2022 !

Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, Laure Dargelos. Rivka, avril 2021, 342 p.
#ISBN9782957023745 #PLIB2022

Et hop ! Catégorie Marrons glacés du CWC validée !

Un héros improbable, Les Gardiennes d’Aether #1, Olivier Gay & Jonathan Aucomte.

Entre magie et technologie, l’Empire de Valania prospérait, jusqu’à ce qu’il soit envahi par des monstres quasi-invulnérables. Seule une étrange épée peut les blesser mais elle s’est liée à la première personne qui l’a touchée : un jeune serviteur du palais. Le destin du monde dépend désormais de lui.
Il a pour l’aider une princesse caractérielle aux puissants pouvoirs magiques ; son amie d’enfance, épéiste de renom ; et une dangereuse pirate aux motivations mystérieuses.
Lui, en revanche ? Non, il ne sert vraiment à rien…

Je connaissais Olivier Gay comme romancier, je le découvre ici comme scénariste. Et j’ai adoré ma découverte !

Dès le début, la bande-dessinée annonce la couleur : ce sera marrant. En effet, la narration nous indique que l’intrigue se déroule dans une contrée prospère… mais que la paix ne durera que le temps de deux pages. Dont acte. Car à l’issue des deux pages, le royaume est attaqué par d’horribles scarabées géants indestructibles. De là débute pour nos personnages une fuite éperdue, à la recherche de soutiens et d’un moyen d’en réchapper.

L’intrigue est hyper dynamique : autant les scènes d’action et les passages plus calmes sont bien dosés, autant il est difficile de s’ennuyer vu le rythme du récit. L’humour joue énormément sur le comique de situation et de répétition, sur les répliques salées et les annotations incongrues et, si c’est parfois un peu répétitif, je me suis rarement autant bidonnée en lisant une bande-dessinée !

Ce sont vraiment les personnages qui font tout le sel de la BD. J’ai été très surprise, au début de ma lecture, de m’apercevoir qu’Aether était un personnage, et non un lieu, un trésor, ou un pouvoir, comme je l’avais d’abord pensé à la lecture du titre. Et celui-ci, Un héros improbable, est tout justifié : Aether est décoratif, sympa, mais clairement inutile ! Ce sont ses trois compagnes qui portent le récit, et le sauvetage à bout de bras. L’inversion est super bien réalisée, car avec ça, les auteurs n’en font pas des caisses sur le héros inutile versus ses compagnes badass. Les personnages sont faussement archétypiques, et c’est ce qui en fait tout l’intérêt. Évidemment, un triangle (un quadrilatère !) amoureux glisse le bout du nez, mais tourné de telle façon que l’on ne peut qu’en rire – Aether étant de toute évidence imperméable à toute tentative de séduction.
C’est bien mené, et suggéré autant par la narration, que par les graphismes.

Ceux-ci, très colorés, avec un joli trait rond, donnent vie à un décor fabuleux, mi-fantasy, mi-steampunk, qui accorde autant d’importance à la magie qu’à la science, et dans lequel je me suis plongée avec plaisir. Les expressions des personnages sont bien rendues, et la BD était aussi plaisante à lire qu’à regarder !

Très bonne pioche, donc, que ce premier tome des Gardiennes d’Aether : l’intrigue est prenante, l’univers intéressant, les personnages impayables et l’humour, aussi répétitif soit-il, très efficace (du moins dans mon cas). A tel point que j’ai vraiment hâte de lire la suite !

Les Gardiennes d’Aether #1 : Un héros improbable, Olivier Gay (scénario) et Jonathan Aucomte (illustrations).
Drakoo, 1er septembre 2021, 48p.


Et hop ! Catégorie Baba-yaga du Cold Winter Challenge validée !