Émeraude, Gemme #1, Geneviève Boucher.

À la suite du décès de sa mère, Caroline Éthier est contrainte de déménager à Rivière-du-Loup pour sa dernière année du secondaire. Elle y fait plusieurs rencontres qui pimentent son quotidien.
Son voisin Jeremy Emilsson est terriblement séduisant, mais il ne fait rien pour déguiser l’antipathie qu’elle lui inspire, alors qu’ils se retrouvent malgré eux partenaires dans deux de leurs cours. De son côté, le beau Logan MacLean fait tout pour charmer. À l’opposé de Jeremy, il se révèle gentil, drôle et avenant.
Logan et Jeremy se détestent profondément, et c’est sans connaître la raison de cette hostilité que Caroline se retrouve prise entre ces deux jeunes hommes aux dons mystérieux. Le jour où elle découvre leur véritable visage, sa propre identité la foudroie comme un coup de poignard en plein cœur. Dans le tumulte de ces nouveautés, après avoir subi une terrible trahison, la jeune fille voit son destin à jamais bouleversé. Après tout, son père ne l’a pas emmenée si loin de Montréal sans raison…

Et voici un nouveau livre issu d’une pile-à-lire de travail. Et je dois reconnaître que j’ai passé un très bon moment avec ce roman… malgré – en toute objectivité – de grosses lacunes !

Le début nous plonge dans le quotidien de Caroline, un quotidien un peu gris : après le décès de sa mère, elle déménage à l’autre bout du Québec, abandonnant derrière elle ses meilleures amies, et un petit ami qu’elle a préféré quitter pour éviter une relation longue distance (même si elle prévoit de rentrer l’année suivante à Montréal pour ses études supérieures). Dès son arrivée à Rivière-du-Loup, Caroline tombe sous le charme du beau voisin, Jeremy Emilsson qui, comme tous ses copains d’origine suédoise, fait partie d’une bande très sélect qui ne laisse entrer personne. Malgré l’antipathie dont fait preuve Jeremy – Jay pour les intimes, à savoir Caroline et les lecteurs dès le chapitre 2… -, Caroline est forcée de collaborer avec lui… sur un projet scolaire. Son coeur balance donc entre le beau gosse malpoli et Logan, l’autre beau gosse, sympathique, lui, qui hante les couloirs du lycée.
Si, à ce stade, rien ne vous a rappelé un autre grand titre de la fantasy urbaine jeunesse, c’est que vous êtes peut-être passés à côté du phénomène Twilight !

En effet, tout dans ce roman est fait (semble-t-il) pour marcher dans les pas de la célèbre saga. On retrouve donc les mêmes éléments : une héroïne déracinée, un père absent, deux clans aux ascendances magiques qui s’affrontent, une héroïne dont le cœur balance entre les deux bad guy et qui va – évidemment – manifester des pouvoirs en relation avec la guerre qui oppose les deux clans. A ceci près que l’héroïne est une sorte de hors-caste qui ne devrait pas s’inscrire dans le paysage !
Heureusement, le récit se démarque de Twilight : pas de loup-garous ou de vampires ici, mais des clans de mages liés à une pierre, elle-même tirée de leurs mois de naissances respectifs, et que l’on appelle les Gemmes. Chaque pierre confère à ses descendants une couleur d’iris parfaitement reconnaissable. Caroline étant émeraude, elle a naturellement les yeux verts. Les Suédois étant améthystes, ils cachent leurs yeux violets sous des lentilles noires (ce qui, comme chacun le sait, est nettement plus discret). Tout cela est bien amené et bien trouvé, mais le système de magie souffre d’un manque flagrant d’explications sur son fonctionnement. La couleur de la pierre ne semble pas affecter outre mesure les capacités des personnages.

C’est sans doute parce que le récit se concentre presque exclusivement sur le triangle (voire le quadrilatère) entre les personnages. Évidemment, le cœur de Caroline balance entre les deux prétendants potentiels. Si l’un s’avère être réellement une personne peu recommandable, l’autre a juste des allures de bad boy. Pourtant, la narration s’obstine à nous le faire voir ainsi… comme si on ne pouvait QUE s’amouracher d’un bad boy – dont le plus terrible crime ici, est d’avoir les yeux noirs et d’être désagréable. Ce n’est pas crédible ! Par ailleurs, la société des Gemmes, très corsetée, prévoit des mariages entre enfants d’un même clan. Ceux-ci étant prévus dès la naissance, chaque Gemme sait à qui elle ou il est liée – et Caroline n’entre évidemment pas dans le schéma. Tout cela pour dire que oui, les interactions romantiques sont cousues de fil blanc et ne réussissent jamais à surprendre (ce qui est bien dommage).
Par ailleurs, les personnages sont affreusement manichéens. L’opposant est nécessairement un salopard égocentrique très très méchant, tandis que les alliés de Caroline sont tous très très très gentils, y compris la fille dont elle convoite le promis. Ce n’est pas très crédible non plus !

Ceci étant dit, le récit est entraînant, et alterne parfaitement péripéties échevelées, moments de pause, interrogations judicieuses des personnages et même un peu d’émotion. Ce qui rend la lecture indéniablement prenante ! J’ai toutefois été assez déçue par la fin, qui se termine sur un retournement majeur de situation… que l’on aurait mieux vu en fin de chapitre. Ici, cela donne juste l’impression que la totalité du texte a été sauvagement tronçonnée, sans chercher à créer un récit entièrement cohérent. C’est dommage !

En somme, Émeraude a été une lecture ambivalente : si j’ai profondément soufflé lors de ma lecture, tant les péripéties et développements manquaient de crédibilité ou de profondeur, l’aspect très entraînant du récit et une certaine nostalgie de Twilight ont rendu cette même lecture palpitante. Assez étonnant ! Si le roman est marqueté pour plaire à un lectorat adolescent, je pense qu’il plaira aussi aux nostalgiques de Bella & Edward !

Gemme #1 : Émeraude, Geneviève Boucher. Kennes, réédition septembre 2021, 432 p.

Les Chimères de Vénus #1, Alain Ayroles et Étienne Jung.

1873, tandis que les empires terrestres s’affrontent pour la maîtrise du système solaire, l’actrice Hélène Martin embarque pour Vénus à la recherche de son fiancé, prisonnier des bagnes de Napoléon III.

Quand j’ai vu qu’un spin-off du Château des Étoiles était annoncé, j’ai évidemment été hyper intriguée. Donc quand je l’ai vu repasser à la médiathèque, ni une ni deux, je l’ai emprunté !

L’histoire prend place (du moins en ai-je eu l’impression), au moment où Séraphin et consorts sont en train de batailler ferme sur Mars contre les troupes prussiennes (tomes 3 et 4 donc). Et loin de la Lune ou de Mars, place ici à Vénus et sa colonie franco-britannique aux accents résolument steampunk. Nouvel univers, nouveaux décors, et on découvre une planète plutôt hostile, dont la découverte ressemble à s’y méprendre à une balade cauchemardesque dans Jurassic Park. Rien de moins !

L’intrigue reprend les mêmes motifs politiques que la série-mère (la lutte à la conquête spatiale), en ajoutant un arc narratif qui a tout du polar, cette fois. En effet, l’héroïne, si elle est venue aux bras d’un magnat de la conquête spatiale, s’intéresse uniquement au sort réservé à son fiancé, malheureusement déporté dans le bagne justement situé sur Vénus. L’intrigue nous fait donc voir tour à tour ce que vivent Hélène, les gens qui voyagent avec elle, et les bagnards – avec ce qu’il faut de mystère et de suspense à la clef. Il y a un côté girl-power vraiment sympa, le duo formé par Hélène et sa camériste ne s’en laissant pas compter.

Ce premier tome vise vraiment à planter le décor, donc j’attends vraiment de lire la suite pour voir ce qui va en sortir. En effet, l’histoire est rondement menée et ouvre pas mal de possibilités. Les péripéties sont rapidement réglées, ce qui donne au récit un rythme très confortable. Bref : tout cela a grandement attisé ma curiosité.

Côté graphismes, on retrouve un découpage bien pensé, alternant les illustrations pleine page (ou presque) et des cases plus resserrées. Évidemment, le style graphique est bien différent, avec un style qui ressemble plus à un film d’animation que dans les autres tomes. Cela colle bien à l’intrigue, plus divertissante et dynamique, moins romantique et scientifique que celle de la série-mère. J’apprécie nettement moins ce style graphique, mais l’album m’a fait passer un très bon moment de lecture !

Les Chimères de Vénus propose donc un nouvel univers, de nouveaux personnages et une nouvelle intrigue, dans l’univers du Château des étoiles. On retrouve les points forts de la série-mère (steampunk, époque victorienne et conquête spatiale), et plein de nouveautés très alléchantes. L’intrigue est rondement menée et ouvre plein de pistes pour la suite, qu’il me tarde donc de découvrir.

Dans le même univers : Le Château des étoiles, 1869 : la conquête de l’espace (1) ; Le Château des étoiles, 1869 : la conquête de l’espace (2).

La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. #PLIB2021

À dix-neuf ans, Lastyanax termine sa formation de mage et s’attend à devoir gravir un à un les échelons du pouvoir, quand le mystérieux meurtre de son mentor le propulse au plus haut niveau d’Hyperborée.
Son chemin, semé d’embûches politiques, va croiser celui d ‘Arka, une jeune guerrière à peine arrivée en ville et dotée d’un certain talent pour se sortir de situations périlleuses. Cela tombe bien, elle a tendance à les déclencher…
Lui recherche l’assassin de son maître, elle le père qu’elle n’a jamais connu. Lui a un avenir. Elle un passé.
Pour déjouer les complots qui menacent la ville sans vent, ils vont devoir s’apprivoiser.

L’histoire commence très fort avec rien de moins qu’un meurtre (de l’avis de Lastyanax, du moins) : enquête au programme. Arka, parallèlement, cherche à retrouver son père, qu’elle n’a jamais connu, mais dont elle sait qu’il est Hyperboréen : double enquête au programme, donc. Qui, sans trop de surprises, vont s’entrecroiser au fil des chapitres !

Premiers problèmes : Lastyanax se retrouve confronté à l’indifférence de la classe politique (tant pour sa personne que pour l’assassinat de son mentor…), à laquelle il appartient pourtant ; Arka, quant à elle, est en butte à la mentalité hyperboréenne assez particulière.
En effet, Hyperborée, sise sous un dôme (d’où l’absence de vent qui donne le titre), est une cité particulièrement inégalitaire, construite sur plusieurs niveaux. Les niveaux les plus bas sont réservés à la plèbe, le niveau supérieur abrite les classes les plus riches, les instances politiques et l’école de magie. Entre les deux, des classes populaires à aisées, des marchands, des malfrats et toute la population que peut contenir une société de ce type. Pour passer d’un niveau à l’autre, il y a un péage, dont la valeur augmente non seulement à chaque niveau, mais additionne en plus les montants des niveaux précédents ! Une simple montée est donc exorbitante et hors d’atteinte de la plupart des bourses. D’ailleurs, le niveau d’origine a son importance : les transfuges de classe sont globalement mal vus par les riches qui cultivent l’entre-soi (toute ressemblance avec une situation réelle n’est sans doute pas fortuite). Et devinez quoi ? Lastyanax en est justement un, de transfuge (sans parler d’Arka qui a le bon goût d’être une fille, et une étrangère). C’est donc très ironiquement que Last hérite du poste de Ministre du Nivellement, chargé de réduire les inégalités entre les niveaux (ou de les cacher habilement, comme il le comprendra rapidement).
Cette question des inégalités traverse tout le récit : outre l’indifférence des puissants vers les concitoyens, les personnages – notamment Arka – sont confrontées à du bon vieux machisme comme on l’aime. Quoi ?! Une femme faisant de la magie ou de la politique ? Mais vous n’y pensez pas ! La question de la place des femmes est même le cheval de bataille de Pyrrha, une des rares magiciennes d’Hyperborée, qui n’entend pas se laisser cantonner à sa cuisine et à son futur mariage.

« Au loin se dressait Hyperborée, dont le dôme surgissait de la neige comme une gigantesque bulle dorée. Si Arka n’avait pas été affamée, elle aurait pu passer des heures à contempler la ville. Derrière la surface transparente où se reflétaient les nuages, une multitude de tours rondes, plus hautes les unes que les autres, frôlaient par endroits la paroi intérieure du dôme. Du vert, du bleu, de l’ocre, du rose : cette débauche de couleurs semblait irréelle au milieu des nuances grises de la lande, du ciel et de la montagne. »

L’univers dans lequel se déroule le récit m’a proprement enchantée. Hyperborée est décrite de façon hyper visuelle et regorge d’inventions aussi audacieuses qu’ingénieuses – la palme allant aux canaux qui relient les niveaux et que l’on arpente à dos de tortues. N’est-ce pas génial, comme idée ? Si le récit se déroule presque exclusivement au sein de la cité, on a quelques aperçus des autres contrées, au-delà du territoire glacial qui entoure la riche cité. Les Amazones, grand opposant politique, sont justement citées à de nombreuses reprises, tant elles terrorisent la population, qui ne les a pourtant plus vues depuis plusieurs siècles – là encore, des femmes en position de pouvoir, ça en chatouille plus d’un.
Un grand ennemi politique (même si on ne l’a plus vu depuis des lustres), un risque majeur (des femmes au pouvoir) agité sous le nez des vieux barbons, un souverain (le Basileus) en poste depuis deux siècles… Oui, tout cela sent bien le complot à plein nez et, justement, sur ce point, on est servis. L’intrigue, simple en apparence, repose en fait sur plusieurs couches de complots et de manipulations qui se révèlent au fur et à mesure. Le suspense est donc très présent, soutenu par un rythme mené de main de maître : non seulement il est impossible de s’ennuyer, mais j’avais en plus du mal à m’arrêter en fin de chapitres !

Le système de magie, de son côté, est original et bien pensé, surtout dans la façon dont on le neutralise, à l’aide d’une pierre, le vif azur, qui va justement se retrouver au sein du récit. C’est très ingénieux !
Le récit semble mélanger plein d’influences et en tirer systématiquement le meilleur : au vu des noms, des coutumes et des forces en présence, on pense évidemment à l’antiquité gréco-romaine mais le récit convoque aussi des références plus récentes comme Harry Potter (les personnages passant un temps considérable à faire des recherches à la bibliothèque !) ou Wonder Woman (forcément, les Amazones et l’iconographie qu’elles invoquent étant passée par là).

« C’est fermé à clé. Vous savez forcer une serrure, Maître ?
– Je suis mage.
– Y a rien d’incompatible.
« 

Autre excellent point : l’humour de l’ensemble. Oui, l’histoire est, par bien des aspects, éminemment tragique. Elle est aussi hautement palpitante et pleine d’une tension qui ne se dément jamais. Mais elle est aussi très drôle, que ce soit en raison des piques que s’échangent les personnages, un d’une narration qui ne dédaigne pas une petite dose de sarcasme bien dosé. Il faut également dire qu’Arka, brut de décoffrage et plus encline à distribuer des baffes qu’à faire preuve de finesse, est un régal à elle seule. Bref : c’est génial.

Si je ne m’étais pas (pour une fois !) astreinte à suivre notre rythme de lecture commune, La ville sans vent est un roman que j’aurais sans doute englouti en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant j’ai été embarquée dans cet univers. Le récit est imaginatif, ingénieux, plein d’audace et m’a plongée dans un émerveillement constant. Coup de cœur amplement mérité, donc, et j’ai hâte de lire la suite (et fin) !

C’était ma dernière lecture dans le cadre du PLIB, et c’est pour ce titre que j’ai voté parmi les cinq finalistes !


La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. Hachette romans, juin 2020, 448 p.
#PLIB2021 #ISBN9782017108443

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

L’Héliotrope, Steam Sailors #1, Ellie S. Green. #PLIB2021

Il fut un temps où les Alchimistes nourrissaient le Haut et Bas-Monde de leurs inventions merveilleuses, produits de magie et de science. Un temps de machines extraordinaires, de prodiges électriques et d’individus aux pouvoirs fantastiques. Une époque révolue depuis que les Industriels ont éradiqué les Alchimistes et leur formidable savoir. Pourtant, on raconte qu’à l’aube de leur disparition, ils auraient caché leur fabuleux trésor dans une cité secrète…Quatre siècles après la Grande-Fracture, les habitants du Bas-Monde traversent une ère obscure et rétrograde, tandis que le Haut-Monde, figé depuis l’extinction des Alchimistes, demeure inaccessible et fait l’objet de tous les fantasmes. Originaire du Bas-Monde, Prudence vit en paria car elle voit l’avenir en rêves. Une nuit, son village est attaqué par des pirates du ciel. Enlevée et enrôlée de force à bord de l’Héliotrope, un navire volant à la sinistre réputation, la jeune orpheline découvre un nouvel univers, celui du ciel et des pirates. Prudence fait la connaissance des membres de l’équipage, qui ne tardent pas à lui révéler leur secret : ils détiennent un indice, menant à une série de « clefs » disséminées dans le monde, qui permettait de retrouver la cité des Alchimistes…

Un univers fracturé, des pirates et des bateaux qui volent ? Mais je signe d’emblée !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers original et intéressant : fracturé, il est divisé en deux entités irréconciliables. Comme si cela ne suffisait pas, les habitants eux-mêmes s’ostracisent entre eux, mettant de côté les personnes trop différentes, comme Prudence, notre héroïne, qui dispose d’un malheureux don de prémonition. Son avenir sombre change radicalement (sans forcément s’éclairer) lorsqu’elle embarque à bord de l’Héliotrope, un vaisseau truffé de pirates. Et côté pirates, on peut dire que l’autrice a réussi son coup, nous offrant un environnement plus que crédible. Entre cet aspect et l’univers décrit de façon très visuelle, j’ai été comblée !

J’ai d’ailleurs lu le roman assez rapidement, embarquée que j’étais pas l’intrigue palpitante. Toutefois, je dois reconnaître que je me suis réellement prise au jeu dans la deuxième partie, beaucoup plus rythmée et dynamique que la première. Celle-ci, au titre de l’exposition, est menée d’un rythme beaucoup plus posé, du à la nécessité de mettre en place les ressorts de l’intrigue, comme le positionnement des personnages. Mais ce n’est pas gênant, car l’histoire est aussi bien construite que menée, et la seconde partie mérite amplement cette première partie moins virevoltante !

De plus, la narration est menée habilement. L’autrice sait ménager ses effets, parsemer le récit d’humour, maintenir le suspense ou le doute chez le lecteur, ce qui a rendu ma lecture particulièrement prenante.

« Prudence laissa échapper un cri de surprise lorsqu’un troupeau de dragons sortit à son tour de la brume. Il s’agissait en fait d’embarcations dont la carlingue avait été forgée de façon à donner cette illusion. Longs de trente pieds environ, ces dragons balançaient gracieusement leur tête et leur queue dans le vent, donnant un mouvement naturel aux animaux mécaniques. Le réalisme était encore accentué par leurs yeux luisants et les volutes de vapeur qui s’échappaient de leur gueule. Sur les flancs des machines volantes, de costauds boucliers de bois avaient été alignés et leur chevauchement formait une rangée d’écailles colorées. Les cavaliers des hippoléoptères pointaient des arbalètes pourvues de gros barillets sur les pirates, tandis que les dragons mécaniques avaient chacun un canon sortant de leur ventre prêt à faire feu sur le pont de l’Héliotrope.
– Baissez vos armes ! répéta Mousquet à ses hommes, qui s’exécutèrent enfin.
Aussitôt les visiteurs firent de même et les canons se replièrent à l’intérieur des dragons dans un raclement sourd.
L’un des hippoléoptères se posa lourdement sur le navire, soulevant un nuage de neige poudreuse. Son cavalier sauta lestement sur le pont.
D’une voix étouffée par le col de sa cape, il s’adressa au capitaine :
– Afevis din idenotit, netop dine henasigter.
– Venner ! Venner, at spise venner, répondit Mousquet, pataugeant dans les deux mots de nordish qu’il connaissait.
Le nouveau venu hésita. En effet, le capitaine venait de lui proposer de manger ses amis, ce qui n’était évidemment pas dans ses intentions.
« 

Au final, mon seul point de regret tiendra aux personnages, que j’ai trouvés un peu lisses : Prudence, comme l’équipage sont attachants, mais aucun ne s’est vraiment détaché à mes yeux (et plusieurs mois après ma lecture, je crois que je serais bien en peine de citer ne serait-ce qu’un nom !).

Malgré des personnages pas toujours assez creusés à mon goût, j’ai passé un bon moment de lecture avec L’Héliotrope, qui conjugue pirates et steampunk, dans une intrigue palpitante menée d’un style fluide. Une bonne pioche au rayon jeunesse !


Steam Sailors #1, L’Héliotrope, Ellie S. Green. Gulf Stream, 26 mars 2020, 277 p.
#PLIB2021 #ISBN9782354887759

L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney.

La mort du roi et l’éclatement politique qui s’ensuit plongent les primeautés de Brune dans le chaos. Orphelin des rues qui ignore tout de ses origines, Syffe grandit à Corne-Brune, une ville isolée sur la frontière sauvage. Là, il survit librement de rapines et de corvées, jusqu’au jour où il est contraint d’entrer au service du seigneur local. Tour à tour serviteur, espion, apprenti d’un maître-chirurgien, son existence bascule lorsqu’il se voit accusé d’un meurtre. En fuite, il épouse le destin rude d’un enfant-soldat.

Vraiment, il est temps que je vous parle de ce bouquin, lu au mois de mai 2018 (groumpf)… et relu cet été (oui, même avec des super notes, ça faisait un peu loin pour la chronique, comme pour enchaîner avec la suite). Surtout que  maintenant, vous avez dû en entendre parler à peu près partout et pas seulement parce qu’il  a été multiprimé – Julia Verlanger 2018, Grand Prix de l’Imaginaire 2019, Pépite à Montreuil, sélections aux Prix Imaginales, excusez du peu. Bref, mieux vaut tard que jamais, L’Enfant de poussière !

Les premières pages nous plongent dans un univers de fantasy rude et sombre – sans doute car il est vu par les yeux d’un orphelin des rues, en plus issu d’une peuplade nomade, clairement méprisée par les villageois brunois.
L’intrigue déroule un roman d’apprentissage découpé en plusieurs grandes parties, chacune dominée par un maître qui prend Syffe en charge, du première-lame Hesse au guerrier-var Uldrick, en passant par le primat Barde Vollonge et le chirurgien Nahir (dont certains font vraiment figure de père de substitution). Chaque apprentissage occasionne son lot de découvertes et d’épreuves qui, peu à peu, forgent le caractère de Syffre. Cela pourrait sembler classique mais j’ai plutôt eu l’impression d’être dans un anti-roman d’apprentissage tant le destin s’abat chaque fois plus violemment sur Syffe, qui semble ne jamais pouvoir en être le maître ! C’est peut-être aussi ce qui donne au récit ces allures de dark fantasy : entre autres calamités, il doit passer outre plusieurs enlèvements,  passages à tabac, mutilations et autres complots visant à le faire pendre. À tout juste sept ans !

En effet, le récit débute alors que le protagoniste est très jeune (et il ne doit pas avoir plus de 12 ou 13 ans à la fin du premier tome). Mais le récit est fait, a posteriori, par le personnage plus âgé, ce qui induit deux décalages que j’ai trouvés vraiment intéressants. D’une part, un décalage de langage. Je me souviens très bien, à ma première lecture, d’avoir relu les premières pages en me demandant si j’avais bien suivi : en effet, le niveau de langue semble un peu élevé par rapport à l’âge du personnage.
Le second décalage tient à la politique : dès le début, on sait que le roi meurt, mais cela a peu d’incidence (du moins cela semble ne pas en avoir) sur la vie des protagonistes. En fait, Syffe est trop jeune, à l’époque, pour comprendre en quoi cette mort lointaine a quoi que ce soit à voir avec lui. Comme il nous raconte l’histoire avec ses souvenirs de l’époque, avec assez peu d’interventions de son présent, on a l’impression que toute la partie politique se déroule complètement en arrière-plan, sans que l’on en voit réellement les rouages. En fait, on en distingue plutôt les conséquences et c’est tout aussi prenant, d’autant qu’on a souvent l’impression que cela aura un impact fort sur la suite.

Le récit se déroule sur un rythme assez lent. L’intrigue prend tout son temps pour se développer et cela colle vraiment bien à sa richesse et à sa densité. D’ailleurs, l’auteur maîtrise à la perfection le rythme du récit, et sait étirer le temps ou l’introspection lorsque le suspense est nécessaire. Il en sort des scènes extrêmement détaillées et une savante façon de laisser monter la tension (avec une mention spéciale pour les scènes de procès, qui m’ont fait dresser les cheveux sur la tête aux deux lectures, tant j’en appréhendais la fin annoncée !). Ce luxe de détails permet aussi d’introduire toutes les spécificités de l’univers : magie, théologie, spiritualités, philosophie. C’est vraiment riche et dense ! De fait, l’apparente lenteur du récit se nourrit de toutes ces précisions. Du coup, difficile de s’ennuyer durant cette lecture, tant tout est bien amené et construit !

« La clairière obscure avait été envahie par un vol de lucioles. Elles virevoltaient en silence, des milliers de lueurs minuscules qui tournoyaient autour du chêne central, comme une procession de bougies féeriques.
Parfois, il y avait un bruissement furtif, un chasseur ailé piquait dans la clairière, une luciole s’éteignait brusquement, et autour, cela faisait comme une vague lumineuse, comme les rides sur l’eau lorsqu’il pleut. Fasciné par le spectacle phosphorescent, j’en oubliai quelque temps les bleus et l’épuisement.  » J’ai toujours aimé les bois de Vaux pour ça », fit Uldrick doucement. « A chaque fois, c’est quand tu commences à ne plus la supporter que cette forêt se rachète pour la lune qui vient. Comme si elle avait besoin qu’on l’aime. » J’acquiesçai, la bouche entrouverte, envoûté par la danse lumineuse.  » On dirait des fées « , fis-je.  » On dirait que c’est la nuit qui… qui ondule.  » Uldrick me lança un regard étrange par-dessus le feu. « C’est vrai « , fit-il.  » On dirait que la nuit ondule. »

Il faut aussi dire que la plume de Patrick K. Dewdney, ciselée, envoûtante, souvent poétique, rend la lecture aussi fluide que prenante. Les passages dédiés à la nature ou à la philosophie alternent avec des scènes d’une grande intensité qui m’ont parfaitement ferrée. La lecture coule d’elle-même et on se retrouve à avaler les 600 pages sans s’en apercevoir.

En bref, L’Enfant de poussière est un excellent tome d’introduction qui réussit à accorder autant d’importance aux personnages, qu’à l’univers et à l’intrigue : chaque élément est creusé, nuancé, d’une riche complexité. Portée par la plume envoûtante de l’auteur, j’ai littéralement dévoré le roman et suis très curieuse de lire les six tomes suivants !

Le Cycle de Syffe #1 : L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney. Au Diable Vauvert, mai 2018, 624 p.

Les Abîmes d’Autremer, l’intégrale, Danielle Martinigol.

Suite et fin de cette relecture, avec le troisième et dernier tome de la série des Abîmes d’Autremer (celui des trois que j’ai le moins relu, et qui m’a donc réservé le plus de nouvelles re-surprises !).

L’Appel des Abîmes

Dix ans ont passé depuis L’Envol de l’Abîme. Aëla Maguelonne est désormais une fougueuse jeune femme de dix-neuf ans qui pilote avec audace son majestueux Abîme Noir, le redoutable Jang-al. Mais celui-ci porte à sa perl un amour possessif qui va le rendre rapidement incontrôlable.
Nièce du directeur de MGTCom, une puissante chaîne de cosmovision ennemie jurée des Autremeriens, Chaddy est une jeune reporter surdouée de quinze ans qui, avec sa biocam, traque le scoop, et tout particulièrement les excès d’Aëla. Mais pourquoi est-elle ainsi fascinée par la famille Maguelonne ? Lorsque Aëla rencontre de mystérieux Abîmes venant d’une autre galaxie, pilotés par des extraterrestres, MGTCom se répand en délires xénophobes. Entre Autremer et sa famille, dans quel camp Chaddy va-t-elle se ranger ?

Et hop, de nouveau un bon dans le temps, de dix ans cette fois-ci.
Les Maguelonne sont toujours présents, évidemment, et on suit de nouveau le trio Corian, Aëla, Djem. Le premier est devenu représentant d’Autremer à la CCME, le dernier un journaliste émérite enseignant dans une école de journalisme très prisée. Quant à Aëla… son osmose précoce avec Jang-al a certes contribué à renforcer sa réputation de « petite fée des Abîmes », mais ne suffit pas à couvrir toutes les frasques du duo infernal (pour le plus grand désespoir de ses parents).

L’intrigue, cette fois, s’articule autour de deux axes. D’un côté, un voyage spatial en perspective pour chercher l’origine des Abîmes extraterrestres qui croisent au large (l’occasion, pourquoi pas, de retourner voir l’autre planète aux Abîmes trouvée dans le tome précédent). De l’autre, le vieil antagonisme entre le clan Meretta, possesseur de la chaîne MGTCom, et les Autremeriens. Varsos, le patriarche, n’a jamais pardonné aux Maguelonne sa destitution de la présidence de la CCME. Myto Meretta, le fils (le bien-nommé), a une dent contre Sandiane, à la fois comme journaliste et comme Perl. Et l’héritage familial est entre de bonnes mains car Chaddy, la nièce du précédent, a de bonnes raisons d’en avoir après les Maguelonne, ce qui la pousse à traquer Aëla et à filmer ses nombreuses infractions. Si Sandiane avait fini par s’amender, on retrouve en Chaddy son aplomb absolu, son côté rentre-dedans et son mépris pour la vie privée (qui doit s’effacer, selon elle, devant la nécessité d’informer).

De fait, le poids des média est plus que jamais au centre de l’intrigue, Myto Meretta ne reculant devant rien pour atteindre ses fins (y compris le mensonge), à savoir la mise à terre non seulement du clan Maguelonne, mais aussi des Abîmes en général.
L’écologie, la conquête spatiale et la relation avec une espèce extraterrestre reviennent elles aussi au centre du récit. J’ai d’ailleurs trouvé qu’on renouait avec le côté très poétique qu’il y avait dans le premier tome, et qui avait un peu disparu du tome intermédiaire. Le côté politique qui m’avait un peu manqué dans le premier tome est ici beaucoup plus présent puisque la découverte faite par les Autremeriens va avoir des impacts sur l’ensemble des planètes colonisées. D’ailleurs, c’est aussi ce qui fait tellement monter le suspense, puisqu’Autremer est directement menacée (par les autres planètes des Cent Mondes, et non par les découvertes extraterrestres qui sont faites).

Les bonds dans le temps sont vraiment intéressants, car on suit l’évolution des personnages, dont les centres d’intérêt évoluent légèrement au fil des tomes. Ainsi, Corian, Djem et Aëla qui s’entendaient comme larrons en foire dans le tome précédent, se sont séparés au fil des ans à force de non-dits et petits désaccords, chacun ayant sa vision des choses concernant les Abîmes ou les relations humaines. Si l’intrigue est portée par les axes cités un peu plus haut, les relations humaines en sont vraiment le moteur, car elles alimentent à la perfection péripéties et rebondissements – et c’est sans doute ce qui donne à cette série cet aspect si humaniste.

Ce dernier tome est mené tambour battant : entre l’enquête sur les Abîmes, la lutte contre les Meretta, les dissensions au sein de la galaxie et les frasques d’Aëla, impossible de s’ennuyer. Il faut aussi dire que le style extrêmement fluide de Danielle Martinigol rend la lecture particulièrement aisée et incite à avaler les chapitres !

Si vous lisez le roman dans la version intégrale, vous trouverez en fin de volume une nouvelle additionnelle : « L’Enfant et l’Abîme ». Pas de grande surprise dans ce texte, dont l’histoire a été résumée par Madery à Sandiane dans le premier opus. On y découvre la vie des tous premiers colons sur Autremer, leur découverte des Abîmes et la première osmose – entraînée par un Abîme ! – entre un enfant et une de ces nefs vivantes. Le texte clôt joliment la boucle.

L’Appel des Abîmes est donc dans la parfaite lignée des deux tomes précédents : on y retrouve tout ce que l’on a aimé précédemment, dans une intrigue qui ne fait pas de redite et sait encore une fois se renouveler intelligemment.

Dans la même série : L’élue (1) ; L’Envol (2).

Les Abîmes d’Autremer #3 : L’Appel des Abîmes, Danielle Martinigol. Mango (Autres Mondes), 2005, 195 p.

Les Abîmes d’Autremer est sans doute mon plus gros coup de cœur SFFF de jeunesse (pour être tout à fait honnête, mon cœur balance avec Le Royaume de la rivière mais les styles sont tellement différents qu’on va dire qu’ils coexistent). Et cette énième relecture ne m’a pas déçue, une fois de plus, tant l’intrigue est palpitante. Non seulement les aspects planet-opera et space-opera sont très réussis, mais en plus l’autrice parvient à aborder plusieurs thèmes forts, sans rien laisser de côté. Au fil des chapitres s’invitent donc des réflexions bien menées autour de l’écologie, des relations humaines, de la place et du poids des média dans la société ou encore de la rencontre avec l’autre. Le traitement de l’intrigue, ni simpliste, ni trop obscur, rend la série accessible aux jeunes lecteurs, comme aux adultes (pour peu qu’ils ne soient pas allergiques aux romans dédiés à la jeunesse). En bref, je recommande chaudement cette saga familiale de SF aux accents humanistes et poétiques, qui nous plonge dans un univers aussi original qu’enchanteur.

Les Abîmes d’Autremer, l’intégrale, Danielle Martinigol. Actusf (Naos), réédition janvier 2017, 504 p.

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Une autre saga de SF coup de cœur de jeunesse !

Rocaille, Pauline Sidre. #PLIB2021

Gésill ne dort plus depuis qu’il est mort.
Assassiné puis ramené à la vie par les Funestrelles, des brigands sans scrupules qui voudraient le voir reprendre son trône, l’ancien roi Gésill n’a plus goût à rien.
Son sang vert, autrefois seule source de végétation de la Rocaille, s’est tari. Il pourrit. Seul un représentant des Magistres, ces êtres mythiques exterminés par les ancètres de Gésill, pourrait y remédier.
Aussi, lorsque les Funestrelles, accompagnés du défunt, se mettent en quête de trouver un jeune homme qu’on dit leur dernier descendant, ils sont loin d’imaginer que leur découverte ébranlera toutes leurs certitudes. Sur la Rocaille comme sur eux-mêmes.

Rocaille, ça parle de quoi ? D’un roi un peu nul, désormais mort, pourrissant et souffrant d’insomnies, d’un pays au bout du rouleau affligé d’une météo digne d’un été au Pays basque et de malfrats consanguins pas forcément très futés. Bref : tout cela ne peut que bien se passer.

L’autrice nous plonge dans un univers vraiment intéressant : si le pays est globalement aride et désolé, l’enceinte du château, elle, est florissante, grâce au sang vert de la lignée royale. Laquelle est donc chargée d’approvisionner le pays en légumes, fruits et autres denrées végétales. J’ai trouvé ce concept de magie vraiment original ! Bon, on s’en doute, ceux qui touchent les provisions sont surtout les riches et les bien-nés, les autres se débrouillant avec ce qu’ils parviennent à grappiller de-ci de-là, sachant que rien ne pousse en Rocaille et que les jours de la semaine sont rythmés par une météo apocalyptique.

Brume jour de poix
Ventée jour de souffle
Ore jour d’orage
Grésil jour de grêle
Nive jour de neige
Gelée jour de glace
Fonte jour de pluie
et silence de nuit

L’autre point que j’ai trouvé intéressant, c’est que Gésill, de son vivant, ne s’est pas beaucoup intéressé à la politique, semble-t-il (tout roi qu’il était) et n’a jamais quitté son château. Finalement, c’est sa résurrection par les Funestrelles, une bande de malfrats, qui va l’obliger à prendre le taureau par les cornes. En effet, à leurs côtés, il découvre tout ce qu’il n’a jamais su sur son propre pays : la famine, les maltraitances subies, la misère qui règne, l’absence d’espoir. Tout cela va de pair avec une remise en question de ce qu’on lui a inculqué, ce qui donne au roman des airs de satire sociale vraiment bien amenés.

L’intrigue fait intervenir toute une galerie de personnages. Si Gésill est un peu fade sur le début, il reprend du poil de la bête (même un peu brutalement !) dans les derniers chapitres. Côté Funestrelles, l’autrice reste dans un savant mélange de gris : jamais vraiment bons, pas tous définitivement méchants, chacun taille sa route selon ses intérêts privés ou du moment.

Mais l’histoire s’attache aussi à ce qu’il se déroule au palais, où l’on suit notamment Sénielle, la sœur de Gésill et aux Magistres, une caste de magiciens supposément disparus. 
Le récit choral s’intéresse tour à tour à chaque angle de vue, permettant ainsi à l’univers, comme à l’intrigue, de se développer pleinement. Alors certes, la construction éclatée (géographiquement et temporellement) fait que certains épisodes ont l’air d’être rapidement soldés, mais elle a eu le mérite de rendre ma lecture très prenante !

En bref, Rocaille nous plonge au sein d’un univers de dark fantasy original, qui propose un système de magie (et le secret qui va avec) vraiment bien pensés. L’autrice revisite avec brio le mythe du zombie et donne à son roman de petits airs de satire sociale très appréciables. Une bonne lecture !

Rocaille, Pauline Sidre. Sillex, 2020, 480 p.
#PLIB2021 #ISBN9782490700035

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Les Abîmes d’Autremer, l’intégrale, Danielle Martinigol

Je mets à profit mes vacances pour relire la saga Les Abîmes d’Autremer de Danielle Martinigol, un coup de cœur d’adolescence. Comme l’article avec les trois tomes était un brin long, j’ai préféré couper en trois parties, chacune correspondant aux tomes initialement édités séparément (dans un temps que les moins de quinze ans ne peuvent pas connaître). Bref, aujourd’hui, on parle du tome 2 !

L’Envol de l’Abîme

Corian est un exclu, un adolescent anonyme parmi les milliards d’individus qui peuplent les Cent Mondes colonisés par les humains. Il mène une vie effroyable sur l’hostile planète Djauze. Rien ne le destine à échapper à son triste sort. Sauf que Corian a un rêve, devenir perl, c’est-à-dire pilote d’Abîme, ces extraordinaires vaisseaux vivants de la planète Autremer ! Il réussit à participer aux sélections de l’émission de cosmovision « Les Vainqueurs de l’impossible ». Arrivé sur Autremer, tout se complique lorsqu’un Abîme sauvage apparaît dans les cieux. D’où vient-il ? Dans quelle intention ? Aux côtés d’Aëla,  » la petite fée des Abîmes « , Corian découvrira le secret du vaisseau-animal. Mais saura-t-il le préserver face à la corruption médiatique qui fait rage ?

Première surprise en ouvrant (et en rouvrant, car j’avais surtout gardé souvenir du tome 1 !!) ce roman : l’intrigue se déroule quinze ans après celle narrée dans le premier tome.
On retrouve malgré tout les personnages phares du premier tome, un peu plus âgés (pas toujours plus sage) : Sandiane et Mel sont désormais mariés et parents d’une jeune Aëla, le clan Maguelonne gravite toujours autour d’eux (pour ma part j’étais ravie de revoir le patriarche, Madery !) et on reprend peu ou prou les mêmes amis et ennemis parmi les journalistes. A cela s’ajoute une nouvelle brochette de personnage adolescents parmi lesquels Aëla, Corian, l’aspirant perl issu de Djauze, et son ami Djem, fils d’un ministre djauzan.

J’ai beaucoup aimé la façon dont l’autrice renouvelle l’intrigue tout en gardant les mêmes bases que précédemment. Côté renouveau, elle implante dans l’univers déjà décrit une émission de téléréalité dont l’objectif est de filmer quelques candidats (voyants et tapageurs) à l’osmose avec des Abîmes, parmi lesquels Corian, qui ne rêve que de ça depuis sa prime enfance. L’ouverture forcée au monde d’Autremer, quinze ans plus tôt, et l’osmose précoce entre Sandiane et Mané-jeï, ont forcé les autremeriens à intégrer des perls venant de toute la galaxie. Il ne manquait donc plus qu’un petit pas pour que cette nouveauté soit intégralement filmée, ce que l’émission « Les Vainqueurs de l’Impossible » se propose de faire.

Et c’est là que l’on retombe sur nos pattes côté bases de l’intrigue. Vous le voyez venir : Autremer est de nouveau sous les feux des projecteurs et, de nouveau, cela suscitera des frictions avec ses opposants, tout comme des interrogations bien menées sur le poids des media, et sur leur rapport à la vérité. Bien sûr, la machine médiatique va de nouveau menacer la vie autremerienne, les querelles du tome 1 n’étant pas toutes soldées.
A nouveau, l’intrigue politique se déroule presque en filigrane : elle est un brin plus présente que précédemment, puisque Sandiane et Mel sont plus âgés et donc plus à même d’y prendre part (Mel étant par ailleurs président de l’union des perls d’Autremer) mais les personnages centraux sont de nouveau les adolescents, Aëla, Corian et Djem, donc pas nécessairement passionnés par la chose politique. Et comme dans le premier tome : cela fonctionne très bien ainsi !

Et on aurait tort de penser que les découvertes de l’univers dans lequel se déroule l’histoire sont terminées. Pas du tout ! L’arrivée d’un Abîme sauvage, sans perl (inimaginable, donc !), enclenche de nouvelles révélations et un voyage spatial vers les confins de la galaxie, ce qui occasionne quelques pages enchanteresses.

Comme dans le premier tome, les relations familiales sont au centre du récit : Sandiane a pesté tout ce qu’elle savait contre ses parents et se retrouve à son tour confrontée à quelques difficultés relationnelles avec sa fille… autour de la question des Abîmes. L’une souhaitant voir l’autre devenir perl, la concernée préférant plutôt traîner des pieds. Le poids des attentes des parents est donc au centre du récit (les deux autres ados en présence ayant aussi de lourdes attentes pesant sur leurs épaules) et vraiment bien traité.

En bref, ce tome 2 sait renouveler l’intrigue, tout en gardant ce qui faisait le charme du premier tome. Essai parfaitement transformé, donc, puisqu’on ne sent même pas l’effet « transition » !

Dans la même série : L’élue (1) ; L’Appel des Abîmes (3).

Les Abîmes d’Autremer #2 : L’Envol de l’Abîme, Danielle Martinigol. Mango (Autres Mondes), 2004, 216 p.

Les Naufragés de Velloa, Romain Benassaya.

XXVIIIe siècle. Suite à la destruction de la Terre, Mars et Vénus régentent le système solaire et protègent jalousement leur surface des milliards de réfugiés condamnés à l’errance et la précarité.
Quand l’agent martien Mark Slaska découvre la preuve que l’Embrun 17, un vaisseau de naufragés à qui Vénus a refusé l’asile, a rejoint l’étoile Sigma Draconis quatre cents ans plus tôt, une vive stupéfaction s’empare des deux planètes-forteresses. Comment un appareil à peine capable de franchir la distance Terre-Vénus a-t-il pu parcourir une distance de près de 20 années-lumière de manière quasi-instantanée ? Existe-t-il une force, dans l’orbite de l’étoile, qui les y aurait invités ?
Martiens et Vénusiens décident d’organiser une mission conjointe vers le système de Sigma Draconis. Mais, derrière l’entente de façade, les représentants des deux peuples sont bien décidés à découvrir la force mystérieuse qui se cache dans l’orbite de l’étoile, et s’en emparer pour assoir la domination de leur camp.

Dans un futur proche et post-apocalyptique (de plus en plus crédible), la Terre est devenue inhabitable. Quelques petits chanceux ont fondé des colonies sur Mars et sur Vénus et continué de prospérer, tout en empêchant les autres (c’est-à-dire la majorité des humains ayant survécu) d’accéder au même confort. L’humanité est donc essentiellement dispersée dans des endroits peu habitables, comme les satellites de Jupiter. Alors que les Naufragés – les Blattes, comme disent les Martiens et Vénusiens – survivent à grand peine, les deux autres planètes prospèrent et développent des technologies : intelligence artificielle pour les Martiens, qui disposent de processeurs quantiques intégrés, réenveloppement pour les Vénusiens, virtuellement immortels, pour peu qu’une sauvegarde existe. La mention d’une potentielle planète habitable, aux confins de l’univers, leur ayant échappé mais ayant été trouvée par des Naufragés lance donc Martiens et Vénusiens dans une nouvelle conquête spatiale (pusiqu’on a bien compris que c’était deux peuples tout à fait bienveillants et respectables).

Le roman débute donc comme du space-opera, avec le voyage de Mark, l’agent Martien, et Karen, l’héritière Vénusienne, vers cette fameuse planète. Cette première partie pose le décor, et instaure d’ores et déjà un bon suspense. En effet, on découvre que Mark a subi un “réenveloppement”  chez les Vénusiens mais qu’il ne se souvient pas très bien des circonstances de son décès. Hormis que celui-ci… avait tout à voir avec la mission en cours. Cet élément introduit dès le départ un intéressant suspense. 

Or, celui-ci ne diminue pas à l’arrivée sur Velloa, cette planète de cauchemar sur laquelle s’est implantée l’humanité. Les conditions climatiques y sont plus qu’hostiles. En réponse à cet environnement très difficile, et dans l’idée de pallier leur faible nombre, les humains de Velloa ont instauré une société religieuse très stricte, dominée par le culte de la déesse Adrastée. Au programme : esclavage, mariages forcés, malformations génétiques et autres joyeusetés. C’est là qu’intervient un nouveau protagoniste : Dayani, une jeune femme qui a la ferme intention d’échapper au destin qui l’attend. 

Rapidement, l’intrigue tourne autour de quatre personnages : Mark, Dayani, Karen et Línea, la garde du corps de la précédente. Or, si chacun essaie de survivre, on s’aperçoit assez vite que leurs intérêts ne convergent pas nécessairement. A la découverte cauchemardesque de Velloa et à l’enquête sur les circonstances plus qu’étranges de l’arrivée des Naufragés, vient donc se mêler un brin d’espionnage tout à fait passionnant.
D’autant que plus l’on avance, plus les circonstances du décès de Mark deviennent intrigantes. Le récit alterne entre ce qu’il se déroule dans le présent, sur Velloa, et des flashbacks de ce qu’il a vécu avant d’en arriver là, le puzzle se reconstituant peu à peu.
L’intrigue, de fait, est très riche et nourrie de nombreux et prenants rebondissements. Si certains d’entre eux semblent relever du deus ex machina, j’avoue que je n’ai pas boudé mon plaisir et englouti le roman sans jamais rechigner !

Au fil des chapitres et de l’enquête menée par les personnages, des thèmes forts sont évoqués et suscitent d’intéressantes réflexions : fanatisme religieux (notamment sur Velloa), écologie, réfugiés et questions autour du pouvoir politique émaillent le récit. Des thèmes très actuels, somme toutes, vraiment bien traités et qui résonnent (malheureusement) avec l’actualité.

Les Naufragés de Velloa est donc un page-turner très efficace mêlant space opera, planet opera, espionnage et réflexions très actuelles sur des sujets forts. L’intrigue, bourrée d’actions et de rebondissements, et le style, très fluide, font que l’on dévore les pages sans même s’en rendre compte. Excellente pioche, donc, qui m’a donné plus qu’envie de lire d’autres titres de l’auteur !

Les Naufragés de Velloa, Romain Benassaya. Pocket, réédition mai 2021, 553 p.

 


 

Les Abîmes d’Autremer, l’intégrale, Danielle Martinigol.

Dans la Confédération des Cent Mondes, Sandiane Ravna, fille d’un grand reporter peu scrupuleux, marche sur les traces de son père à la recherche du scoop à tout prix. Quand elle doit la vie sauve à un Abîme d’Autremer, l’un des mystérieux vaisseaux spatiaux de la planète-océan, elle se met au défi de filmer en action un perl, un pilote d’Abîme. Mais elle se heurte à Mel Maguelonne, futur pilote lui-même et farouche adversaire des médias comme tous les Autremeriens. Le début d’une folle aventure qui va bouleverser sa vie, comme celle des milliards d’habitants de la Confédération.

Haa Les Abîmes d’Autremer ! Probablement la saga de SF qui m’a le plus marquée à l’adolescence puisque, depuis, je l’ai déjà relue ! Évidemment, lorsqu’Actusf avait annoncé la publication en intégrale de la trilogie, il n’a pas fallu me pousser beaucoup pour que je me précipite dessus (d’autant que, jusque-là, toutes mes lectures de la série provenaient de la médiathèque). Il était donc grand temps que j’en parle ici !

Les Abîmes d’Autremer : L’Élue

Sandiane est l’assistante de son père, grand reporter à Main World Net. Tous deux sillonnent le cosmos à la recherche de scoops. Ils décident d’aller enquêter sur la planète-océan Autremer, réputée pour ses astronefs mythiques : les mystérieux Abîmes. Mais là, Sandiane et son père se heurtent à la résistance farouche des habitants, et tout particulièrement à celle de Mel et de son oncle, guides-pilotes de safaris sous-marins. Quel secret dissimulent les eaux de la planète Autremer ? Lorsque Sandiane découvrira l’incroyable vérité, osera-t-elle la diffuser dans toute la galaxie, au risque de détruire la civilisation autremerienne ?

Le roman commence en fanfare, avec rien de moins que la scène d’un vaisseau en pleine autodestruction… au fin fond de l’espace. Mais pas de panique pour la postérité : la scène est dûment documentée par les Ravna père et fille, des journalistes qui semblent vivre la volcam chevillée au corps.
Au menu de ce roman, donc : immensité de l’espace et questionnements autour des média !

Après cette introduction magistrale, on plonge dans le planet opera, puisque les Ravna débarquent très rapidement sur Autremer, la si discrète planète maritime, dont ils vont tenter de débusquer tous les petits secrets – lesquels sont nombreux.
Contrairement au souvenir que m’avait laissé ma lecture adolescente, LE gros secret est assez rapidement révélé – a minima, il y a de GROS indices laissés ça et là dans la narration ou les dialogues, permettant de comprendre assez vite de quoi il retourne. Mais malgré cette révélation qui arrive assez tôt dans le récit, l’autrice parvient à lever doucement le voile sur tous les aspects du secret, et à en garder sous la pédale dans les chapitres suivants. Ce qui assure au roman un rythme très confortable !

Si les révélations sont amenées de façon progressive, j’ai trouvé que le récit était tout de même extrêmement bref : les revirements des personnages (même s’ils sont bienvenus et crédibles !) sont assez rapides, de même que les relations qui se nouent entre eux. Et alors que la fin est très bien trouvée, elle semble arriver de façon presque abrupte. C’est une réflexion que je me fais aujourd’hui à la relecture mais je n’avais pas du tout ressenti cela à la première lecture, prise que j’étais par le récit.

L’univers y était sans doute aussi pour quelque chose. Danielle Martinigol déploie un univers particulièrement enchanteur. La planète Autremer, essentiellement composée d’eau, étale des paysages que l’on imagine idylliques (chapelets d’îles volcaniques, atolls, abysses et bord de mer…), même s’ils sont ponctués de quelques créatures peu appétissantes (le merlion en tête). Alors que les autres planètes se sont énormément urbanisées, Autremer est fermée au monde extérieur : elle accueille très peu de touristes et uniquement sur des itinéraires très balisés, elle ne communique pas tellement sur ses particularités et utilise même ses propres réseaux.
Sans trop de surprise, un des thèmes phares de cette trilogie est l’écologie, tout comme le rapport de l’homme à la nature, et aux animaux qui la peuplent. Les thèmes se mêlent vraiment bien au récit, puisqu’au fil des chapitres, il est aussi question de la place des media et du rapport qu’ils peuvent avoir avec la vérité. Mais il est aussi beaucoup question des relations familiales, lesquelles s’avèrent assez désastreuses du côté des Ravna.

J’ai été assez surprise de voir que le côté technologique, présent sans être trop voyant, est resté assez moderne. Les inventions mentionnées sont toujours à créer chez nous, ce qui ne rend pas la lecture anachronique.
Pour désigner tout cela, l’autrice crée des néologismes très bien trouvés comme volcam, plasverre ou encore autograv. D’ailleurs, le vocabulaire en général est très soigné dans le roman : je pense notamment aux délicieuses bordées de jurons tout maritimes qu’affectionnent les autremeriens, et qui sont tous très bien trouvés !

Au final, le seul point qui m’aura un peu déçue, dans cette relecture, est que la politique de l’univers est esquissée, racontée presque en filigrane. On comprend assez vite que le mode de vie autremerien semble presque extraterrestre aux habitants des autres planètes et que c’est essentiellement ce sur quoi ils vont s’opposer (ça, plus le secret que je ne révèlerai pas). Le père de Sandiane, comme beaucoup d’autres personnes, est adepte du jeunisme, qui pousse à parquer (littéralement) les personnes âgées (plus de cinquante ans !!) dans des réserves qui leur sont dédiées. Si quelques scènes à la Chambre des Cents Mondes sont évoquées (lesquelles m’ont fortement fait penser aux scènes tournées au Sénat dans la prélogie Star Wars), toute la partie politique se déroule en coulisses, tout simplement parce que ce n’est pas le propos ici. Du coup, tout fonctionne à la perfection, mais je dois dire que je me suis sentie un peu frustrée (peut-être aussi parce que c’est une série que j’ai tellement portée aux nues, que je me suis créé mon propre horizon d’attente complètement surréaliste).

Les Abîmes d’Autremer ouvre donc avec brio la trilogie éponyme. On y trouve tout ce qui fait un bon roman de SF jeunesse : un univers original et enchanteur, des péripéties (même si tout se résout très vite) bien menées, un secret poétique et vraiment chouette, des inventions qui n’ont pas vieilli, des thèmes bien intégrés au récit, lequel est mené d’un style très fluide. Bref : un coup de cœur !

Dans la même série : L’Envol (2) ; L’Appel des Abîmes (3).

Les Abîmes d’Autremer #1 : L’Élue, Danielle Martinigol. Mango (Autres Mondes), 2001, 216 p.