Les Libérés, Les Fragmentés #4, Neal Shusterman.

Les Citoyens Proactifs, l’entreprise tentaculaire à l’origine de la création du premier formaté, s’est alliée avec l’armée américaine. Leur but : créer un bataillon de formatés, l’équipe mosaïque. Pire encore, ils ont pris soin de dissimuler une découverte scientifique capitale qui rendrait la fragmentation inutile.
Alors que Connor, Risa et Lev tentent de les arrêter, des adolescents marchent sur Washington pour demander la fin de la fragmentation. Tout pourrait bientôt changer, mais chacun doit conquérir sa propre liberté.

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez à quel point j’apprécie les romans de Shusterman et plus particulièrement sa série Les Fragmentés, qui restera sans aucun doute au sommet du podium des dystopies que j’ai pu lire. Raison pour laquelle j’ai autant attendu avant de lire ce quatrième et dernier tome : j’étais à la fois hyper pressée de savoir la suite et, en même temps, hyper craintive à l’idée de le terminer. Mais ces craintes étaient infondées : Neal Shusterman clôt la série en beauté !

Le début de l’histoire nous fait retrouver Connor et Risa, cachés dans une cave avec d’autres fragmentés et surtout… l’imprimante d’organes. Lev, quant à lui, est dans la Réserve du Peuple d’Argent et tente de leur faire accepter de devenir terre d’asile pour tous les déserteurs: plus facile à dire qu’à faire.
Dehors, c’est toujours la foire : l’armée crée des formatés dans le même genre que Cam (mais moins soignés, uniquement pour créer de la chair à canon), les Frags sont de sortie, les trafiquants de chair aussi, et même au sein des déserteurs, ce n’est pas le nirvana. En effet, Rufus Starkey, qui dirige la Brigade des Refusés, à force de tueries de masse (certes en libérant des camps de fragmentation !) est en train de retourner encore un peu plus, et si c’était possible, la population contre les adolescents. L’occasion de montrer, si c’était nécessaire, que la violence aveugle et le terrorisme sont rarement des réponses adéquates aux problèmes que l’on rencontre.

Comme on est dans le dernier tome, tous les fils d’intrigue se nouent ou se dénouent et nous amènent inexorablement vers une fin qu’on a du mal à discerner en amont. Le suspense est donc à son comble d’un bout à l’autre du roman et ce d’autant que Neal Shusterman n’est pas avare en péripéties échevelées ou autres rebondissements de dernière minute.
J’ai bien cru, à plusieurs reprises, que j’allais défaillir à la lecture du roman, tant j’ai été mise à rude épreuve. Je peux vous avouer tout net que les derniers chapitres m’ont vraiment mise dans tous mes états. (À ce titre, si vous êtes une âme sensible, attendez-vous à quelques scènes hardcores qui ne laissent pas indifférents).

Ici, Neal Shusterman a repris la formule fort efficace du tome précédent : le récit est entrecoupé de publicités diverses et variées, venant des différents partis politiques en lice pour les élections (qui sont de plus en plus proches). De même, entre les chapitres, on retrouve des extraits d’articles de presse évoquant des progrès médicaux en termes de greffe, des faits divers sordides ayant trait avec le trafic d’organes, ou des lois nouvellement promulguées. C’est passionnant. Mais aussi terrifiant. Car tous ces articles ne sont pas du fait de journalistes fictifs, mais ont bel et bien été publiés dans des périodiques qui existent pour de bon (et vous pouvez d’ailleurs les lire directement sur internet, sur les sites des journaux respectifs). Ainsi, l’intrigue n’est plus si science-fictive, et tout juste se pare-t-elle des atours de l’anticipation. Ce qui ne la rend que d’autant plus efficace.

C’est presque à regrets que j’ai tourné la dernière page de cette série qui, comme je le disais, entre au Panthéon de mes séries favorites – et restera ma dystopie de référence. C’est en beauté que Shusterman clôt une tétralogie d’une efficacité redoutable qui interroge les limites de la science, du progrès scientifique et de l’éthique. Le tout est, de plus, extrêmement bien écrit et prenant, ce qui ne gâche rien. Voilà donc une dystopie absolument passionnante que je recommanderai encore et encore !

◊ Dans la même série : Les Fragmentés (1); Les Déconnectés (2) ; Les Éclairés (3).

Les Fragmentés #4, Les Libérés, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Sébastiens Guillot.
MsK, octobre 2015, 498 p.
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Aimez-moi, Le Jardin des Epitaphes #2, Taï-Marc Le Thanh.

Le road trip continue sur le sol américain. Hypothénuse, héros protecteur et attachant, va sans s’en douter entraîner son frère et sa soeur dans un piège fatal. Une histoire à la Mad Max écrit par un auteur qui confirme son talent et qui renouvelle profondément le genre en mêlant tendresse, action et sens de la parodie.

Alors, on prend les mêmes, et on recommence, sauf que cette fois, on a traversé l’Atlantique et qu’on arpente le Far West.
Oui, le Far West, rien de moins, revenu plus ou moins à l’état sauvage post-apocalyptique, avec son lot de zombies, bikers, cow-boys en tous genres et même Indiens farouches.
Si le premier tome rendait hommage aux grands chefs d’œuvre cinématographiques de la SF, ici l’auteur glisse quelque clins d’œil aux grands films de western. Et sans surprise, le mélange détonnant fonctionne à plein.

Dès le premier chapitre, on replonge donc dans l’ambiance survoltée et nerveuse à souhait du road-trip d’Hypothénuse, Poisson-Pilote et Double-Peine. À la quête de leurs parents s’ajoute cette fois la quête personnelle d’Hypothénuse, toujours à la recherche de ses souvenirs envolés. Et plus l’on avance, plus l’on pressent que ceux-ci cachent un secret assez moche. Taï-Marc Le Thanh réussit le tour de force de nous garder sur des charbons ardents jusqu’à la fin : la révélation n’intervient réellement que dans les dernières pages, alors que le lecteur marine depuis un bon moment !

Et avant qu’on en arrive enfin à cette révélation, il y a un assaut de péripéties échevelées, de retournements de situations endiablées et de révélations fracassantes. On ne souffle pas une seconde tant le rythme est soutenu — sans être inconfortable ou donner le sentiment que l’intrigue est bâclée, ce qui est bien agréable. D’autant que l’auteur s’y entend pour nous faire passer du rire aux larmes, de l’angoisse à la poésie. Le texte est à nouveau souligné par une playlist rock’n’roll – que l’on peut tout à fait écouter en même temps – qui aide à se glisser dans l’ambiance.

Taï-Marc Le Thanh clôt un road-trip spectaculaire : l’histoire, extrêmement rythmée, fait la part belle aux péripéties, comme au développement des personnages. Alors que l’on suit notre trio depuis la première page, on arrive encore à avoir quelques révélations sur leurs personnalités, aspirations et trajectoires. L’auteur se joue allègrement du suspens et des attentes du lecteur : on pense avoir compris, mais il nous ressort tel petit détail insignifiant qui, en fait, avait toute son importance, pour modifier à nouveau toutes nos perspectives. C’est bluffant de maîtrise ! De plus, il glisse un bel hommage aux récits du genre, en gardant uniquement les meilleurs morceaux. Résultat ? Un dyptique extrêmement dynamique, avec lequel on ne s’ennuie pas un seul instant, mais qui sait également garder ses parts de mystère et de poésie. Sans aucun doute le meilleur road-trip post-apocalyptique qu’il m’ait été donné de lire !

◊ Dans la même série : Celui qui est resté debout (1) ;

Le Jardin des Épitaphes, #2, Aimez-moi, Taï-Marc Le Thanh. Didier jeunesse, avril 2017, 316 p.

 

Je suis Adele Wolfe #2, Ryan Graudin.

Le monde est sur le point de se noyer dans un bain de sang…
Le Führer vient d’être assassiné. La Résistance, y voyant l’opportunité d’une rébellion longuement attendue, se met en branle.
Mais Yael, survivante des camps et à l’origine de ce coup d’éclat, sait qu’il n’en est rien. Le Führer vit toujours et elle seule a conscience que ses camarades d’armes, mis à nu, courent un grand danger. Yael doit les rejoindre coûte que coûte pour les prévenir. Elle devra toutefois faire avec Luka et Felix, eux aussi soupçonnés de trahison par sa faute.
S’engage alors une folle course-poursuite semée d’embûches. Le passé et le présent de Yael s’entrechoquent, de lourds secrets éclatent et, dans un contexte où l’on ne parvient pas toujours à distinguer le mensonge de la vérité, une seule question s’impose: Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger ceux que l’on aime ?

Le premier tome de ce diptyque avait été une excellente découverte et le second opus est de la même eau !
L’intrigue reprend presque pile poil au moment où s’arrêtait le précédent : un poil avant, d’ailleurs, car on assiste à la scène finale du premier tome vue par les yeux de Luka. Autant dire que cela démarre sur les chapeaux de roue : Yael sait qu’elle n’a pas réellement assassiné le Führer, elle tâche donc d’échapper à la police nazie, avec le désormais très curieux Luka à ses trousses.

Si le premier volume était centré sur la course de moto, ici les bécanes sont (à mon grand désespoir) assez loin du centre de l’histoire. De même qu’Adele Wolfe, dont Yael usurpait l’identité dans le premier tome et dont elle ne se sert désormais plus — à ce titre, il est dommage que le titre français ait repris le titre du premier tome car, cette fois, cela ne fonctionne pas vraiment.
Mais hormis ces deux petits détails, Ryan Graudin propose une nouvelle fois un roman palpitant.

Car la Résistance pense que le Führer a bel et bien disparu et lance son coup d’État : d’un côté, les Résistants œuvrent pour libérer le peuple, de l’autre, les nazis en sont déjà à la contre-offensive. Autant dire que le suspens est à son comble, d’un bout à l’autre du roman. Celui-ci, de plus, est particulièrement immersif : que l’on soit dans le camion défoncé qui emmène Yael et ses camarades au combat, aux abords du camp, au sous-sol de la brasserie qui tient lieu de QG ou au fin-fond de la Moscovie, tout ce que vivent les personnages est incroyablement réaliste. Et qui fait la part belle à la stratégie militaire, l’action étant concentrée sur quelques scènes particulièrement riches en montées d’adrénaline.

Ryan Graudin nous plonge au plus près de ce que vivent les personnages : angoisses, espoirs, désillusions ou petites victoires émaillent le texte. Si certains développements font grincer des dents, tout est (à nouveau) parfaitement réaliste – ce qui n’en rend que meilleure l’uchronie.
Dans le premier tome, on suivait Yael sur quelques 20 000 kilomètres, donc on la connaît désormais plutôt bien. Ce qu’il y a de bien, c’est que cette fois on suit également Luka et Félix – et on a même quelques scènes consacrées à Adele qui, tout héroïne éponyme soit-elle, n’en passe pas moins l’ensemble de l’histoire enfermée dans une cave. Chacun des trois personnages évolue, grandit, mûrit, en fonction de l’endroit dont il vient, de ce qu’il a vécu, de ses convictions intimes. Chacun reste au plus proche de ses convictions, ce qui rend leurs comportements vraiment justes – et le roman d’autant plus palpitant, donc. Alors, oui, parfois on grince des dents devant les développements que Ryan Graudin choisit mais elle ne verse pas dans les faux-semblants : c’est la guerre, et il se passe pas mal de trucs assez moches.
De ce point de vue-là, elle a parfaitement intégré l’atmosphère de l’époque, de même que les grands chapitres du conflit (que ce soit du point de vue des faits avérés ou des projets nazis). Ainsi, la capitale de l’Allemagne (agrandie) s’appelle Germania (comme le souhaitait Hitler) et, on le sait depuis le premier tome, le roman met en avant l’amour des nazis pour les sciences occultes couplé à la médecine – à ce titre, attendez-vous à quelques passages difficilement soutenables, même si l’auteur ne verse ni dans le gore, ni dans la surenchère. En somme : c’est parfois dur, c’est parfois à coller des claques à qui de droit, mais tout contribue à créer une atmosphère d’enfer, qui rend le roman littéralement palpitant.

J’avais adoré le premier tome, qui nous emmenait tout autour de l’Axe, dans les vapeurs de gas-oil et les rafales de poussière. Cette fois, point de course de moto, mais un suspense tout aussi présent. C’est en apothéose que Ryan Graudin conclut les aventures de Yael, sur les routes d’un IIIe Reich vorace, que l’on n’a guère envie de voir revenir et contre lequel elle nous met fermement en garde. Une uchronie très réussie !

 Je suis Adele Wolfe #2, Ryan Graudin. Traduit de l’anglais par Serge Cuilleron.
Éditions du Masque (MsK), juin 2017, 497 p.

La Fille aux cheveux rouges, Le Projet Starpoint #1, Marie-Lorna Vaconsin.

Pythagore Luchon a 15 ans. Il habite dans la ville de Loiret-en-Retz et s’apprête à entrer en seconde pou rune année scolaire sans surprise : travailler – un peu –, écouter de la musique – souvent –, draguer les filles autant que cela lui sera possible. Il ne se fait aucune illusion sur les railleries qu’il devra endurer au sujet de sa mère – prof de maths au lycée –, ni sur la peine que lui causeront ses passages à l’hôpital pour rendre visite à son père – brillant chercheur en physique quantique, plongé dans le coma à la suite d’une agression. Toutefois, une chose le réjouit : il va bientôt retrouver Louise, sa meilleure amie, la fille du gardien du lycée. Mais le jour de la rentrée, Pythagore découvre que Louise a apparemment décidé de se passer de leur amitié. Elle s’est liée à une nouvelle élève du nom de Foresta Erivan, dont la présence à ses côtés est d’autant plus intrigante que les deux filles n’ont rien en commun. Louise est une geek passionnée de sciences et d’ingénierie, tandis que la nouvelle élève affiche un look d’un autre genre : elle a les cheveux rouges, s’habille toujours en noir, souvent en cuir, et distribue des gifles à ceux dont elle n’apprécie pas le comportement. À son contact, Louise s’isole de ses anciens amis, se désintéresse de son travail et commence à sécher les cours. Pythagore déplore silencieusement la présence de cette nouvelle élève qui l’irrite autant qu’elle l’attire, jusqu’à ce qu’elle débarque chez lui en pleine nuit pour lui annoncer la disparition de Louise… et lui demander son aide.

Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir terminé ce roman (et même y avoir un peu réfléchi), j’ai toujours autant de mal à trouver l’adjectif adéquat pour le décrire : original ne suffit pas, inventif est un peu faible, complètement fou légèrement mensonger, et surprenant pas tout à fait assez fort. Je crois qu’il faudra faire avec « extraordinaire », dans le sens premier du terme !

J’ai accroché dès le départ, peut-être à cause du prénom du personnage principal, Pythagore, peut-être aussi à cause des problèmes qui se posent à lui : sa mère est prof de maths (dans son lycée et dans sa classe), son père est dans le coma et sa meilleure amie se détourne complètement de lui pour fricoter avec la nouvelle, tellement différente de ce qu’elle est, le tout sans jamais lui adresser la parole. Accessoirement, la fille qui l’a embrassé avant l’été lui préfère désormais le mec populaire de la classe, Maxence… bref : on ne peut pas dire que sa rentrée se déroule sous les meilleurs auspices. Voilà, ça commence comme une chronique adolescente, ce qui n’étais pas pour me déplaire, jusqu’au moment où Pythagore ingère ce drôle d’agrume bleu que lui présente Foresta Erivan (la nouvelle, donc)… et qu’il passe, via l’angle mort, dans une autre dimension.

L’intrigue tient donc sur deux univers parallèles qui partagent, semble-t-il, un lac chargé de plancton luminescent : on y passe au moyen d’angles morts, obtenus en mettant en parallèle deux miroirs, et qui emmènent de-ci de-là. Je n’en dirai pas plus sur l’univers, pour ne déflorer ni l’intrigue, ni les surprises incroyables qui nous sont réservées par le monde que l’on découvre (et quand je dis incroyable, je frise l’euphémisme : imaginez que même la gravité est différente !). Sachez juste que j’ai volé de surprise en découvertes, écarquillant les yeux au fil de ma lecture, et ce pour mon plus grand plaisir.

Tout cela a évidemment un petit côté Alice au pays des merveilles (peut-être juste à cause des miroirs) mais ce n’est pas le texte qui traverse le plus le roman. Non, celui auquel on se réfère très souvent, c’est plutôt… Barbe-Bleue. Et j’avoue que j’ai été, là encore, agréablement surprise !
Tout cela commence avec la localisation de l’intrigue : Pythagore habite en effet au Loiret-en-Retz, une commune imaginaire des Pays de la Loire, dont un des plus célèbres habitants fut le fameux Gilles de Rais (ou de Retz, les deux graphies sont acceptées). Sa descendance n’est d’ailleurs pas étrangère à l’histoire ! Mais on croise des avatars plus facilement identifiables de Barbe-Bleue, dans les deux univers, notamment via un cabinet secret truffé de miroirs, qui n’est pas sans rappeler le funeste cabinet du conte et quelques personnages qui voient leur pilosité changer de couleur, pour adopter celles des nuées. Évidemment, quand on connaît le conte initial, ces références ne peuvent qu’instaurer un horizon plein d’attentes… qui n’est pas déçu, même si ce n’est pas nécessairement de la façon qu’on aurait imaginée !

Il faut aussi parler des personnages, qui font à eux seul une grosse partie du sel du roman. Pythagore, outre sa mère prof de maths, son père dans le coma et un prénom peu commun, est perchiste et amateur de musique (DJ à ses heures perdues) et Louise veut devenir mécano-ingénieure. Et surtout, ils ont vraiment quinze ans, que ce soit dans leurs réactions, leurs questionnements ou leurs réactions – ce qui est bien agréable. Foresta, de son côté, irradie le récit tant elle est flamboyante – et pas uniquement à cause de ses cheveux et de sa veste militaire rouges. De fait, elle semble donc plus âgée que le duo lycéen, car ses préoccupations sont un tantinet différentes – un brin plus politiques. D’ailleurs, si Pythagore est le protagoniste que l’on suit tout au long du roman, il ne faut pas s’y tromper : le personnage principal, en témoigne le titre, est bien Foresta !
Tous trois forment un trio vraiment intéressant et qui fonctionne malgré l’absence d’un des trois membres de la petite équipe la majeure partie du récit : mais comme ce personnage est souvent évoqué, caractérisé par les autres, c’est un peu comme s’il était là en même temps.

Il ne me reste qu’à évoquer le rythme du récit : le départ est assez tranquille mais, très vite, les événements se précipitent ; jusqu’à la fin, le récit est hyper rythmé et, surtout, tellement inventif ! L’univers, je l’ai dit, est particulièrement original mais, en plus, les péripéties tournent assez rarement de la façon à laquelle on s’attend, ce qui est particulièrement emballant. Malgré tout, le récit suit la structure assez formelle du récit initiatique puisque les personnages iront de découvertes en découvertes au fil du récit et se formeront sur tout un tas de sujets.
Mais il restera tout de même un grand mystère. Le Projet Starpoint. Qui, si vous avez bien suivi, donne son titre au roman. Eh bien du projet Starpoint, il sera assez peu question, somme toute : il est évoqué à demi-mot, en passant, assez nettement à l’arrière-plan. Ceci étant, la suite devrait lui laisser une place un peu plus large, comme à la science-fiction qu’il semble charrier dans son sillage (et qui, jusque-là, était assez discrète).

En somme, j’ai fait une excellente découverte avec La Fille aux cheveux rouges, que j’ai dévoré quasi d’une traite en revenant des Imaginales. J’en ai adoré l’univers d’une originalité incroyable, le récit mené tambour battant et souvent surprenant, ainsi que les personnages hauts en couleurs. Une lecture qui a été palpitante de bout en bout, et dont j’ai grandement — mais alors grandement ! — hâte de lire la suite !

Le Projet Starpoint #1, La Fille aux cheveux rouges, Marie-Lorna Vaconsin.
La Belle Colère, mars 2017, 374 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Un autre roman de science-fantasy !

Water Knife, Paolo Bacigalupi.

La guerre de l’or bleu fait rage autour du fleuve Colorado. Détective, assassin et espion, Angel Velasquez coupe l’eau pour la Direction du Sud Nevada qui assure la survie de Las Vegas. Lorsque remonte à la surface la rumeur d’une nouvelle source, Angel gagne la ville dévastée de Phoenix avec une journaliste endurcie et une jeune migrante texane…
Quand l’eau est plus précieuse que l’or, une seule vérité régit le désert : un homme doit saigner pour qu’un homme boive.

De Paolo Bacigalupi, j’ai lu (et adoré) La Fabrique de doute et  La Fille-flûte ; d’ailleurs, une des nouvelles du recueil, « Le Chasseur de Tamaris », se déroule dans l’univers de Water Knife – mais nul besoin d’avoir lu le recueil pour apprécier ce roman.

Ici, Paolo Bacigalupi nous décrit une Amérique post-apocalyptique, ravagée par les canicules et la sécheresse. Le désert a gagné ses droits sur les villes, les unes après les autres, et seuls les plus riches peuvent se permettre de vivre dans les arcologies, qui leur offrent eau douce à volonté, air filtré et autres commodités de la vie moderne. À côté de cela, les autres doivent composer avec leurs masques filtrants, leurs lunettes de protection et les conditions très rudes qu’impose le désert, tant physiques que psychologiques.

Là-dedans, on va s’attacher aux pas de trois personnages : Angel travaille comme water knife pour le compte de Catherine Case, la femme qui a sauvé Las Vegas et règne sur le Colorado. Lucy, journaliste primée, couvre la déchéance lente mais certaine de Phoenix. Maria, de son côté, a immigré du Texas et tente par tous les moyens de s’en sortir, de préférence sans finir au fond d’une piscine vide avec une balle entre les deux yeux. À sa façon, chacun touche à des aspects différents de ce qu’entraînent canicule et sécheresse ; différents, mais toujours un tantinet dangereux, ce qui fait qu’on n’a pas vraiment le temps de s’ennuyer, le suspens étant constamment présent. Il y a toutefois une sorte de désespoir assez profond, parfois teinté de cruauté, qui se dégage de ce trio : d’une part parce que chacun est engagé sur un chemin plutôt malaisé (négociation des droits pour Angel, enquête difficile pour Lucy, survie pour Maria). Et cet univers semble déteindre sur eux : il y a un indéniable dureté dans ces caractères, qui pousse les personnages à tenter d’assurer leur survie, coûte que coûte – ou plutôt, peu importe ce que cela coûtera. Mais là où Paolo Bacigalupi fait très fort, c’est qu’il parvient tout de même à les nuancer suffisamment pour qu’on se laisse émouvoir par eux. Chapeau !

Outre le suspens qui rend l’intrigue tout à fait haletante, il est aussi beaucoup question (sans surprise !) d’écologie dans ce roman. L’accès à l’eau est devenu de plus en plus compliqué et, au fil des pages, on est obligé de se demander comment on survivrait dans des conditions similaires. De fait, l’intrigue fait froid dans le dos – ce qui montre à quel point l’anticipation est réussie. Celle-ci se mêle admirablement à l’enquête poisseuse menée par Angel. Dans le futur, on se bat  (et on tue !) pour d’obscurs droits sur l’eau charriée par les fleuves – ici, celle du fleuve Colorado. On assèche sans impunité certaines villes pour en irriguer d’autres, pendant que la société s’effondre doucement mais sûrement. Cet effondrement fait resurgir le pire de l’humanité : les États américains ont laissé la place à des cités-États se moquant du bien commun ; les quartiers sont dominés par les cartels ou par les entreprises richissimes : les uns comme les autres se chargeant de faire de l’argent sur le dos des pauvres, qui s’enfoncent dans la misère. Il n’y a pas à dire, l’univers futur ne fait pas vraiment rêver.

Mais, voilà : Paolo Bacigalupi nous décrit tout cela d’une plume précise et acérée, dans un style qui m’a complètement charmée et qui me faisait regretter les contingences temporelles m’obligeant à poser ma lecture – pour aller travailler, par exemple.

Je fondais de grands espoirs sur cette lecture, que Paolo Bacigalupi n’a pas déçus : Water Knife est un thriller d’anticipation extrêmement (malheureusement, en un sens) réaliste, porté par une plume remarquable : sans fioritures, mais néanmoins avec force détails, il nous dépeint des personnages au bord du gouffre, malmenés par un univers à peine plus reluisant, mais qui se révèle curieusement fascinant. C’est donc un excellent roman que j’aimerais conseiller à tous, mais en premier lieu à tous ceux qui pensent encore que le gaspillage des ressources n’importe pas. Ce que Paolo Bacigalupi décrit ici a quitté le champ de la science-fiction pour entrer définitivement dans le champ, nettement plus proche temporellement, de l’anticipation.

Water Knife, Paolo Bacigalupi. Traduit de l’anglais par Sara Doke. Au Diable Vauvert, octobre 2016, 496 p.

La Faucheuse #1, Neal Shusterman.

Les commandements du Faucheur :     
Tu tueras.
Tu tueras sans aucun parti pris, sans sectarisme et sans préméditation.
Tu accorderas une année d’immunité à la famille de ceux qui ont accepté ta venue.
Tu tueras la famille de ceux qui t’ont résisté.

Dans le futur, le monde a fait de grandes avancées scientifiques. En 2042, le Cloud est devenu le Thunderhead, une super intelligence artificielle qui règle aussi bien les problèmes de gouvernement (il n’y en a plus un seul) que l’éducation des orphelins.
Dans un monde où on a vaincu la mort depuis des lustres, seuls les Faucheurs dûment ordonnés par la Communauté sont en droit et en capacité de glaner (le terme politiquement correct pour « tuer ») des gens, selon des quotas et des règles très stricts – tout contrevenant est censé être sévèrement discipliné. En tant que tels, les Faucheurs sont craints, mais aussi vénérés.
Le jour où Maître Faraday se présente à l’appartement de la famille Terranova, simplement pour prendre le dîner, selon ses dires, Citra s’inquiète et s’insurge devant la cruauté du traitement que le Faucheur inflige à sa famille (va-t-il glaner quelqu’un ? Si oui, qui ? Et pourquoi leur infliger sa présence ?). Quelques jours plus tard, le même Maître Faraday vient glaner un élève du lycée de Rowan Damish, un adolescent issu d’une famille tellement nombreuse que personne ne se soucie vraiment de lui. Mais Rowan s’interpose puis accompagne son camarade dans ses derniers instants, ce qui lui vaut de devenir le bouc émissaire du lycée, tout le monde le soupçonnant d’avoir, au mieux, exigé la mort de son camarade, au pire, des accointances avec les Faucheurs. Aussi, lorsque quelques mois plus tard Maître Faraday vient prendre en apprentissage Citra et Rowan, aucun ne voit son arrivée d’un très bon œil. Aucun des deux ne veut devenir un faucheur et c’est pour cela que Maître Faraday les a choisis pour les former. Pourtant, il reste un peu d’espoir à l’un d’eux. A l’issue de leur apprentissage, seul l’un d’entre eux deviendra faucheur ; le perdant retournera à sa vie d’avant. Mais la Communauté des Faucheurs ne voit pas cette mise en compétition d’un très bon œil…

Voilà pour un petit bout de résumé. Si vous êtes familiers du blog, vous savez déjà que Neal Shusterman a sa place parmi les auteurs chouchou des lieux. Aussi commencé-je le roman avec quelques appréhensions : serait-il aussi bon que Les Fragmentés  et La Trilogie des Illumières ? Verdict !

Dès les premières pages, Neal Shusterman nous offre une double plongée dans son univers avec, d’une part, le récit de ce qu’il s’y passe dans le présent et, d’autre part, des extraits des journaux de bord des différents faucheurs que l’on croisera (Dame Curie, Maîtres Faraday ou Goddard, ou d’autres encore). Par l’entremise de ces deux points de vue, on se fait donc assez rapidement une idée de ce dans quoi on met les pieds. Rapide mais, ceci dit, pas encore bien nette car l’univers dans lequel évoluent Citra et Rowan est truffé de faux-semblants et autres apparences trompeuses. Ainsi, Maître Faraday nous fait découvrir le microcosme des Faucheurs, leur art de vivre, leur philosophie, leurs règles et leurs mantras. L’ennui, c’est que cette organisation, qui semble — à tous points de vue ! — rodée et idéale, comporte ses outsiders et ses objecteurs de conscience. Ceux-ci sont menés par un Faucheur à l’extrême mauvais goût, qui dévoie sans aucune vergogne les principes maîtres de sa caste.

Ainsi, comme souvent dans les romans de Shusterman, on part de petits points qui peuvent sembler banals mais qui, à l’usage, s’avèrent particulièrement révélateurs. L’intrigue bascule donc très vite sur un plan politique, avec moult échauffourées de Faucheurs aux points de vue diamétralement opposés à la clef. Les personnages qui portent l’intrigue sont d’ailleurs particulièrement réussis. Ils sont profonds et particulièrement touchants (pour la plupart) ; l’auteur leur fait se poser de bonnes questions en lien avec la profession qu’ils doivent exercer. Celles-ci tournent donc essentiellement autour de la mort, du deuil et de l’acte de tuer, avec tout ce qu’il implique. Alors, certes, c’est assez glauque, mais c’est aussi absolument passionnant.

Au premier abord, l’intrigue peut sembler linéaire mais Neal Shusterman maintient la tension constante grâce à des rebondissements plus échevelés et surprenants que les autres – mais néanmoins logiques dans l’histoire. L’histoire est tout simplement haletante et il est vraiment très difficile de s’arrêter entre deux chapitres.

J’ai ouvert le roman avec quelques attentes, qu’il a hautement comblées. J’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez Shusterman : des personnages très humains, des questionnements profonds amenés par une intrigue soignée et particulièrement prenante et, comme souvent, un ton cynique particulièrement efficace. De plus, le roman a la double qualité de faire office de très bonne porte d’entrée sur l’univers des Faucheurs et d’excellent singleton : l’intrigue apporte une vraie conclusion – et, si l’univers a plu, la tenace envie d’en savoir plus. J’ai toutefois regretté le choix de traduction du titre qui gâche, à lui seul, une grosse partie de l’intrigue ; dommage que le titre VO n’ait pas été conservé ! 
Neal Shusterman nous fait découvrir, encore une fois, un futur peu enviable, mais qu’il questionne avec un grand talent : il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour avoir un énorme coup de cœur. 

La Faucheuse #1, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Cécile Ardilly.
R. Laffont, février 2017, 493 p. 

La Maison des Reflets, Camille Brissot.

Depuis 2022, les Maisons de départ ressuscitent les morts grâce à des reflets en quatre dimensions qui reproduisent à la perfection le physique, le caractère, et le petit je-ne-sais-quoi qui appartient à chacun. Les visiteurs affluent dans les salons et le parc du manoir Edelweiss, la plus célèbre des Maisons de départ, pour passer du temps avec ceux qu’ils aimaient. Daniel a grandi entre ces murs, ses meilleurs amis sont des reflets. Jusqu’à ce qu’il rencontre Violette, une fille imprévisible et lumineuse… Bien vivante.

Daniel Edelweiss est appelé à travailler, un jour, dans la meilleure Maison de départ qui soit. Daniel vit seul avec son père (une sorte de doux rêveur), sa gouvernante, les deux employées de la Maison et, bien sûr, les milliers de Reflets abrités par les murs de la maison Edelweiss. Peu de vivants, donc – même si les reflets sont presque comme des vivants. D’ailleurs, les meilleurs amis de Daniel sont justement des reflets. Alors, le jour où il rencontre Violette, forcément, il est fasciné par la personnalité solaire de la jeune fille.

Parallèlement, le lecteur découvre Violette et Esther, les deux jumelles : si la première est aussi solaire que la seconde est renfermée et taciturne, les deux jeunes filles sont également menacées par la terrible épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête de Violette. Du coup, si on apprécie la rencontre aussi brève que touchante entre Daniel et Violette, on se doute bien que l’histoire ne va pas être aussi simple que prévue.

Néanmoins, entre les deux jeunes gens s’installe une correspondance hautement romanesque. Car Violette est issue d’une famille de forains et la fête va de ville en ville. Daniel doit donc charger des visiteurs de la maison Edelweiss issus des villes concernées des missives à sa douce, et vice-versa. Peut-on imaginer correspondance plus romantique ?

Il serait cependant réducteur de croire que le roman se limite à la seule découverte des sentiments de deux adolescents esseulés et marqués par la tragédie. Loin de là ! Au fil des pages, de ses recherches pour son nouveau décor et pour son futur travail, Daniel est confronté à différents points de vue quant à l’héritage de sa Maison. Les Reflets sont une fantastique invention, destinée à éviter un deuil trop brutal et trop éprouvant aux vivants. Mais le travail de deuil est, malheureusement, nécessaire. Et c’est notre rapport au deuil et à la mort qui est questionné dans ce roman. Au fil des pages, on s’interroge, évidemment. Je n’ai pas pu m’empêcher, dans un premier temps, d’être séduite par l’idée de ces maisons de départ, avant de revenir à de meilleurs sentiments : preuve, à mon avis, que le roman est réussi.
Il faut aussi parler de l’ambiance un brin fantastique qui règne sur l’histoire. Entre la maison de départ, que l’on imagine parcourue de fantômes errant dans des décors tous plus fabuleux les uns que les autres et l’ambiance un peu plus bohème et fascinante de la fête foraine, on est servis. De fait, La Maison des Reflets est un roman de science-fiction, mais dans lequel plane une atmosphère un peu désuète, un brin mélancolique, qui introduit d’intéressants décalages entre la technologie à laquelle les personnages ont accès et l’idée que l’on se fait du milieu — un décalage que j’avais déjà grandement apprécié dans Le Vent te prendra.

En bref, La Maison des reflets propose une intrigue et une ambiance originales, alliant science-fiction, poésie et questionnements profonds. Au fil des pages, c’est notre rapport à la mort, au deuil et aux héritages familiaux qui est questionné, avec subtilité et bon sens. Malgré le sujet parfois un peu douloureux, c’est un roman proprement lumineux !

La Maison des Reflets, Camille Brissot. Syros, 2017, 345 p.