Summer Star Wars – The Mandalorian

Tous les étés, depuis 2010, M.Lishbei organise le Summer Star Wars. Cette 12e édition, sous-titrée The Mandalorian, se tiendra du 21 juin (solstice d’été) au 23 septembre (équinoxe d’automne).
Trois mois pour explorer deux genres de la SF : le Space Opera et le Planet Opera.

Voici les conditions de participation :

  • s’inscrire dans les commentaires de ce message sur RSFBlog.
  • chroniquer un ou plusieurs livres/BD/nouvelles/films/séries/jeux vidéos/expositions/conférences estampillés Space-opera ou Planet-opera pendant l’été (du 21 juin au 23 septembre). La dernière chronique doit être publiée le 23/09. Vous pouvez commencer vos lectures avant le début du challenge et publier votre premier billet le 21/06 (pas avant)
  • rédiger une critique sur votre blog avec le logo et un lien vers le billet
  • compléter la boîte à liens d’ExcelVador (lien fourni le jour du décollage)
  • et c’est tout… bon voyage vers l’infini et au delà !

J’ai d’ores et déjà noté deux livres de ma PAL et reste à l’affût pour la constitution de celle-ci !

Vous participez ? Qu’avez-vous prévu de lire ?

Le Grand jeu, Benjamin Lupu.

1885, Constantinople.
Le tsar est tombé depuis 60 ans et une nouvelle puissance s’est levée à l’est. Le Nouvel Empire russe est devenu la première dictature industrielle. Ses dirigeables géants, ses chars et ses exosquelettes à vapeur ont assis sa domination face à l’Alliance de l’Ouest. L’Empire ottoman survit dans une fragile neutralité et sa capitale est le théâtre d’un jeu d’espions sanglant.
Martina Krelinkova, aventurière et monte-en-l’air, débarque à Constantinople avec une réputation sulfureuse alors que le Primat Imperator russe s’apprête à restituer au sultan un diamant légendaire : le Shah. À peine arrivée, elle découvre que sa sœur a mystérieusement disparu.
Tandis qu’un jeu du chat et de la souris s’enclenche à un rythme effréné, les obstacles se multiplient pour la voleuse. Parviendra-t-elle à retrouver sa sœur et à s’emparer du Shah, tout en mettant au jour les sombres intrigues du Grand Jeu ?

Du steampunk, un peu d’uchronie, un cambriolage audacieux, de l’espionnage, le tout avec Constantinople en toile de fond ? Je signe avec enthousiasme !

Le Grand jeu regorge d’excellentes idées. Tout d’abord, l’auteur a pris soin de rebattre les cartes géopolitiques de l’époque. Le monde semble divisé entre deux grandes puissances : le Nouvel empire russe, une dictature industrielle qui a pris le pas sur le pays des tsars et l’Alliance de l’Ouest. Entre les deux, notre toile de fond : l’empire ottoman, qui tente de se faire tout petit tout en conservant sa neutralité.
C’est dans ce panorama politique à peine stable que débarque Martina, bien décidée à faire main basse sur une merveille de plus, tout en retrouvant sa sœur disparue.

On suit essentiellement le personnage de Martina (hormis quelques infidélités) : si elle est parfaitement campée, les autres personnages sont plus effacés, quasiment tous au même niveau de personnages secondaires.

À partir de là, l’intrigue alterne entre plusieurs fils narratifs : la préparation du casse, la traque de la sœur disparue, la montée en puissance de l’empire russe sur les terres ottomanes, et le parcours d’un homme infiltré au sein de la dictature industrielle. Tout cela contribue à créer une intrigue certes linéaire, mais néanmoins assez dense, car le début du récit accumule les scènes apparemment sans liens les unes avec les autres.
En effet, les intérêts sont multiples et il faut un long moment avant que l’on ne discerne le schéma général qui sous-tend le récit. De plus, l’univers est lui aussi assez complexe. L’auteur utilise un vocabulaire spécifique pour désigner les inventions et machines de l’empire russe qu’il faut rapidement assimiler. À cela s’ajoute de nombreux passages de dialogues, d’exclamations ou d’interjections en russe ou en turc… sans forcément de traduction. Tout cela est parfait du point de vue de l’immersion et de l’originalité du récit mais pour une raison qui m’échappe, cela m’a plus embrouillée qu’autre chose.

Pourtant, le rythme est entraînant, et le mélange d’uchronie et d’espionnage vraiment bien trouvé. Il y a un côté roman d’aventures mâtiné de découvertes hyper sombres (notamment dans le camp russe !) qui fonctionne à merveille.

En bref, Le Grand Jeu est un roman d’aventures mêlant steampunk et uchronie sur une toile de fond originale et bien trouvée. L’intrigue, dense à souhait, joue sur plusieurs trames narratives qui se nourrissent les unes les autres, tout en dessinant un univers complexe.  C’est finalement lui qui m’aura empêchée de profiter à fond de ma lecture, me sentant un peu larguée dans les diverses ramifications de l’histoire.

Le Grand jeu, Benjamin Lupu. Bragelonne, février 2021, 360 p.

Terminus, Tom Sweterlitsch.

Depuis le début des années 80, un programme ultrasecret de la marine américaine explore de multiples futurs potentiels. Lors de ces explorations, ses agents temporels ont situé le Terminus, la destruction de toute vie sur terre, au XXVIIe siècle.
En 1997, l’agent spécial Shannon Moss du NCIS reçoit au milieu de la nuit un appel du FBI : on la demande sur une scène de crime. Un homme aurait massacré sa famille avant de s’enfuir. Seule la fille aînée, Marian, 17 ans, serait vivante, mais reste portée disparue. Pourquoi contacter Moss ? Parce que le suspect, Patrick Mursult, a comme elle contemplé le Terminus… dont la date s’est brusquement rapprochée de plusieurs siècles.

J’avais comme une envie de SF en ce début d’année (car oui, cette lecture date de janvier) donc je me suis penchée sur Terminus (qui se trouvait être dans la sélection SF du Prix Livraddict, et dans ma PAL de Cold Winter Challenge, pour la catégorie « Fantômes du passé« ). Et c’était une très bonne découverte !

Le récit se déroule en cinq parties alternant entre 1997, le temps de l’enquête en cours de Shannon Moss, et 2015, la TFI (Trajectoire Future Inadmissible) dans laquelle enquête Shannon. Le principe de la TFI ? Avancer de 19 ans dans le futur pour voir quelles ont été les conclusions de l’enquête ou les indices qui se sont dégagés par la suite, voire aller directement interroger discrètement des proches de l’affaire à l’époque. Mais cette fois, ce n’est pas tout. Outre l’enquête sur l’assassinat de la famille Mursult, Shannon a un second objectif : contenir le Terminus et empêcher que le secret de son origine, comme de la réalité du Terminus, ne soient découverts (car alors, on pourrait l’enlever pour rendre cette trajectoire future certaine et réaliste, voire faire capoter la lutte contre le-dit Terminus). Les TFI peuvent énormément varier : des technologies auront été découvertes ou pas, des attentats se seront bien produits ou auront été déjoués, avec tout ce que cela suppose d’impacts sur les vies des personnages.
Comme toujours avec les histoires de voyage dans le temps, j’avais quelques appréhensions (est-ce que ça va être bien ficelé ? Est-ce que les explications vont tenir la route ?). Mais pas de panique : même si les concepts scientifiques de base sont assez trapus, l’auteur a vraiment bien expliqué et ficelé les boucles temporelles et les TFI (à propos desquelles j’ai beaucoup aimé l’image du fouet de cuisine utilisée pour expliquer l’espace-temps). J’ai trouvé le principe même du voyage dans le temps bien trouvé : il ne peut se faire que vers le futur. Le passé est immuable et le présent est qualifié de « terre ferme ». Tout cela entraîne l’utilisation d’un vocabulaire maritime assez prononcé (mais c’est assez logique puisque l’enquête se situe dans l’univers de la Navy). En tout cas, cela donne au récit une coloration particulière !

On suit Shannon comme personnage principal d’un bout à l’autre du roman, mais le récit présente tout de même quelques variations de narration. En effet, tout ce qui se déroule en 1997 est narré par un narrateur externe, alors que les parties qui se déroulent en 2015, sont en narration interne et menées par Shannon au présent de l’indicatif.

Contrairement à ce à quoi je m’attendais initialement, Terminus est plus un roman d’ambiance que d’enquête – c’est en tout cas l’impression que m’ont donné les deux premiers tiers. Mais c’est tout de même un roman très prenant, que j’ai vraiment eu du mal à lâcher en cours de lecture. Le temps que l’on passe dans chaque époque est assez long, ce qui permet le développement d’arcs narratifs secondaires intéressants et bien menés. Le récit se présente comme une intrigue à tiroirs, avec des liens entre les uns et les autres que j’ai parfois eu du mal à soupçonner, ce qui n’a fait qu’augmenter le côté très addictif du roman.
Il n’y a guère que dans la quatrième partie que j’ai trouvé quelques longueurs, entièrement dues à la mise en place d’un nouveau tiroir de l’intrigue et des explications, mais le tout se justifie par la suite (donc ça n’a été qu’un bref moment à passer).
Cette ambiance prenante tient sans doute au mélange très réussi entre SF et thriller, avec quelques scènes assez gores (que ce soit dans les découvertes de cadavres ou les descriptions apocalyptiques du Terminus). Le rythme imposé par l’approche rapide du Terminus donne au récit un aspect inéluctable qui renforce rythme et suspense, en même temps qu’un léger sentiment d’angoisse. Je ne m’attendais pas à un récit aussi sombre, mais c’est aussi ce qui fait le charme du roman !

J’ai trouvé la fin vraiment bien amenée (l’épilogue et ce qui le précède) : elle conclut logiquement l’ensemble, ce qui n’était pas forcément gagné dans un récit de boucle temporelle !

J’ai été bluffée par la maîtrise dont a fait preuve l’auteur dans cette intrigue qui tient aussi du thriller que de la SF. L’ambiance, très noire, est très réussie et les explications quant aux voyages temporels tiennent bien la route. Un récit dense et original !

Terminus, Tom Sweterlistch. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel.
Albin Michel (Imaginaire), avril 2019, 440 p.

La Honte de la galaxie, Alexis Brocas.


An 300 000 et des poussières. Sur une planète sans loi aux confins de la Voie lactée. Meryma, 17 ans, se noie dans les drogues et la mélancolie pour oublier son passé tumultueux d’héroïne des guerres impériales – ainsi que le scandale qui a fait d’elle la honte de la Galaxie. Un matin, un convoi plein de ses ex-sœurs d’armes fait escale dans son ciel. Mission : explorer la zone inconnue de Nixte, qui abriterait les vestiges d’une civilisation extraterrestre depuis longtemps disparue, et où se produiraient des prodiges… Or, Meryma a toujours été fascinée par Nixte – c’est d’ailleurs ce pourquoi elle a trahi. Avec l’Orphelin, le petit voleur qu’elle a adopté sur Frontière, elle se débrouille pour intégrer le convoi, et se retrouve cuisinière sur un immense vaisseau qui cache bien des secrets dans ses soutes. Meryma va les lever un par un, tout en vivant mille aventures, avant d’affronter la plus grande énigme de ces 10 000 dernières années. Le mystère de Nixte.

Voilà un roman qui m’intriguait diablement et que je suis plus que ravie d’avoir lu !

Et pourtant… tout n’a pas débuté sous les meilleurs auspices. Car en effet, le roman s’ouvre sur un avertissement écrit par la protagoniste, Meryma, qui nous présente un épais dossier documentaire supposé nous introduire à son univers, et qu’elle nous invite à lire, ou à sauter pour débuter directement l’histoire. De mon côté, j’ai choisi de le lire immédiatement et peut-être n’aurais-je pas dû attaquer ce roman juste avant de me coucher, car je dois dire que j’ai trouvé le début quelque peu ardu (uniquement en raison de mon état de fatigue, je me dois quand même de le préciser !).
Mais j’ai trouvé ce début extrêmement original, d’autant que Meryma nous annonce dès le départ qu’elle a choisi de présenter, entre autres documents, l’avis du fondateur de la nation antagoniste, Patrie Bleue.

Après cette introduction originale, on plonge dans la découverte d’un univers vraiment, vraiment riche. Le fait de débuter le récit après la fin de la guerre est vraiment intéressant : pour ainsi dire, tous les enjeux stratégiques sont passés et il s’agit de vivre ensemble dans cet univers galactique. Cela change un peu dans le paysage du planet opera. Heureusement, il reste le mystère de Nixte à se mettre sous la dent, puisque dans ce système planétaire, outre les vestiges d’une antique civilisation, on trouve des phénomènes physiques vraiment étranges, que les scientifiques s’expliquent difficilement, ce pourquoi tout le monde veut aller voir de plus près ce qu’il s’y passe. Or, le voyage pour s’y rendre est semé d’embûches, ce qui fait que l’on retombe sur d’autres motifs auxquels nous a habitués le genre !

De fait, l’intrigue, à l’instar de l’univers, est extrêmement riche. Le roman est découpé en quatre grandes parties qui structurent parfaitement l’intrigue et lui permettent d’avancer à bon train. Les chapitres, à l’intérieur, sont assez courts, ce qui assure un rythme extrêmement prenant au texte. Et l’auteur a mis le paquet niveau péripéties car il se passe énormément, énormément de choses dans ce roman. A tel point qu’à la fin de ma lecture, j’ai eu l’impression d’avoir lu une trilogie complète ! Mais sans avoir l’impression d’avoir traîné sur un livre mal équilibré ou trop riche. Loin de là ! Le rythme, l’enchaînement des péripéties, révélations, rebondissements, tout est géré au poil et d’une main de maître, ce qui permet à l’intrigue de vraiment s’étaler sur la totalité du roman, sans se perdre en longueurs, et sans faire non plus l’impasse sur quoi que ce soit. C’est magistral !

Au fil des chapitres, on aborde aussi pas mal de sujets. Il y a évidemment l’addiction (puisque Meryma est complètement accro à la spéculine, une drogue qui permet de revivre ses souvenirs heureux), et les relations familiales (en raison de l’adoption de l’Orphelin par Meryma). Mais d’autres thèmes émergent dont certains sont vraiment liés au genre SF, comme le clonage, l’intelligence artificielle, l’humain augmenté ou la conquête spatiale. Évidemment, la guerre a aussi une place hyper importante dans l’histoire, avec ce qu’elle suppose de questionnements autour du positionnement (y a-t-il des gentils dans une guerre ?, par exemple), mais aussi autour de l’endoctrinement des troupes, des traumatismes et, avec eux, de la mémoire et des souvenirs. Bref : des thèmes riches, pour accompagner un univers complexe et une intrigue vraiment dense !
D’ailleurs, je n’en ai pas parlé plus tôt, mais j’ai vraiment adoré rencontrer des races extraterrestres originales (mention spéciale aux Ruby), avec des caractéristiques, des façons de penser et de communiquer bien différenciées et qu’on ne croise pas si souvent (il me semble).

En bref, La Honte de la galaxie a été une excellente, excellente découverte – et même le premier coup de cœur de l’année ! Alexis Brocas nous embarque dans une aventure extrêmement prenante, à la densité incroyable, menée d’un style particulièrement fluide. Les divers thèmes s’entremêlent à merveille au récit et le font encore gagner en richesse. Et pour ne rien gâcher, la fabrication est sublime, avec une couverture bleue brillante du plus bel effet !

La Honte de la galaxie, Alexis Brocas. Sarbacane (Exprim’), 6 janvier 2021, 486 p.

Aurora, Kim Stanley Robinson.

Notre voyage depuis la Terre a commencé il y a des générations.
À présent, nous nous approchons de notre destination.
Aurora.

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de science-fiction et en moins d’un mois, j’ai enchaîné deux très bonnes découvertes : L’incivilité des fantômes (que je chroniquerai peut-être un jour) et Aurora !

C’était mon premier roman de cet auteur et j’ai l’impression que j’ai commencé par le bon ! Du résumé, je ne connaissais que ce qui est écrit ci-dessus et ma première surprise a été de remarquer qu’en fait… on n’allait pas exactement suivre ce que je m’étais imaginé ! En effet, alors que le roman semble se profiler comme une aventure de planet opera assez classique avec colonisation à la clef, on se dirige très vite, dans les premiers paragraphes, vers une chronique du voyage interstellaire.
Avec énormément de questions à la clef, la première étant : comment maintenir en vol un vaisseau parti depuis plus de 200 ans ? Et comment faire survivre deux mille personnes enfermées dans un vaisseau ?
Le roman évoque aussi l’écologie et l’évolution. En effet, le brassage génétique de la population à bord est forcément limité, aussi les voyageurs stellaires commencent-ils à ressentir le syndrome d’insularité. Si vous ne savez pas de quoi il s’agit, pas de panique : tout est expliqué dans le roman !

De fait, le contenu scientifique est assez important – après tout, c’est de la hard SF. Je ne vous cacherai pas que certaines explications m’ont parfois semblé quelque peu obscures, surtout lorsqu’il était question de physique (après tout, je ne suis pas titulaire d’une thèse scientifique !) mais cela ne gêne aucunement la compréhension du récit, ou des enjeux. En effet, les principes scientifiques dont il est question sont généralement suffisamment explicités pour que, d’une part, on comprenne en quoi cela va impacter le récit et, d’autre part, pour que l’on comprenne les enjeux du principe scientifique en question.

Mais ce que j’ai trouvé vraiment intéressant, ce sont les volets politique et sociologique auxquels s’intéresse le récit. Comment faire en sorte que la société du vaisseau reste stable et que les voyageurs continuent de s’entendre les uns avec les autres et à vivre ensemble sans sombrer dans la tyrannie ? (Ce qui arrive, notamment, dans L’Incivilité des fantômes). Comment garde-t-on le moral des troupes au beau fixe alors qu’aucun des voyageurs n’a choisi d’être là et aurait peut-être préférer passer toute sa vie sur le plancher des vaches ? En lisant ce roman, je me suis posé des milliers de question auxquelles je n’avais jamais vraiment songé en lisant des romans qui parlent de colonisation spatiale : que fait-on des déchets qu’on ne parvient plus à recycler ? Comment on stocke le carburant ? Quel est l’impact de son poids et de son volume dans les calculs de trajectoires ? Bref : j’étais à fond dedans.

L’autre point que j’ai trouvé vraiment génial, c’est le choix du narrateur. Et pourtant, ça partait mal. J’avoue que j’ai eu très peur en lisant les premiers chapitres qui sont narrés dans un style particulièrement aride et froid. Mais cela s’explique rapidement, le narrateur omniscient n’étant autre que… l’IA du vaisseau. Or, celle-ci n’a pas été programmée pour apprendre à raconter des histoires et ne va intégrer des principes de narratologie que sous la poussée de Devi, une ingénieure du bord. Il y a donc quelques tâtonnements, puisque l’IA découvre successivement les temps de conjugaison, les métaphores, le choix de la focale sur tel ou tel personnage. C’est vraiment très bien fait et j’avoue que ça rend le tout hyper prenant. D’ailleurs, il y a toute une partie où l’IA est seule à bord, donc on lit un très très long monologue : avec quelques longueurs, certes, mais aussi prenant que le reste.

Le projet narratif tel que Devi l’a esquissé pose un sérieux problème, qui devient de plus en plus évident à mesure que le processus se poursuit. Le voici:
Premièrement, il apparaît que les métaphores n’ont aucun fondement empirique, et qu’elles sont souvent opaques, inutiles, ineptes, imprécises, trompeuses, mensongères et, pour tout dire, futiles et idiote.
Et pourtant, le langage humain est, dans son mécanisme de base, un gigantesque réseau de métaphores.
Donc, syllogisme évident : le langage humain est futile et idiot. Ce qui revient à considérer que les narrations humaines sont futiles et idiotes.

Si je devais trouver un bémol, ce serait les personnages, qui ne sont pas tous hyper creusés et restent assez archétypiques. Pour autant, ça ne m’a pas vraiment gênée – mais peut-être que ça aurait pu faire passer le roman du rang de très bonne découverte à « coup de cœur ».

En somme, première lecture de Kim Stanley Robinson et excellente découverte. Le fond est absolument passionnant, et soutenu par une forme originale, qui rend le récit particulièrement prenant. Je suis passée à un cheveu du coup de coeur avec cette lecture, qui m’a donné bien envie de lire d’autres titres de l’auteur !

Aurora, Kim Stanley Robinson. Traduit de l’anglais par Florence Dolisi.
Bragelonne, réédition janvier 2021, 595 p.

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Bpocalypse, Ariel Holzl. #PLIB2021

Pour se rendre au lycée, Samsara n’oublie jamais sa batte de baseball, ses talismans et son couteau de chasse. Tout ce dont elle a besoin pour affronter les animaux mutants, fantômes et autres créatures qui ont envahi les rues de Concordia après l’Apocalypse. Aujourd’hui, la ville vient de lever la quarantaine de l’ancien parc public et s’apprête à accueillir ses habitants, réputés avoir muté. Les deux jumeaux que Sam voit débarquer dans sa classe sont loin d’avoir un physique standard. Très vite, ceux qui se moquent d’eux ou les prennent à partie sont les victimes d’incidents inexpliqués. Tout semble accuser les nouveaux venus. Mais dans une ville comme Concordia, peut-on se fier aux apparences ?

Un nouveau titre d’Ariel Holzl ? Comment résister ?! Comme avec l’excellent Lames Vives, l’auteur change de nouveau de registre par rapport à son titre précédent et s’attaque cette fois à la dystopie post-apocalyptique – un genre dont on pensait avoir déjà tout tiré. Eh bien il se trouve que non.

Le roman nous propulse donc à Concordia, petite ville américaine pas franchement riante du Kansas. Huit ans plus tôt, on y a donc survécu à l’Apocalypse et la population s’est habituée… à peu près à tout. Les zombies ne sont guère plus que de la faune locale, les bestioles mutantes aussi et les petits caïds du lycée n’ont pas beaucoup évolué.
L’auteur nous plonge dans un univers à la fois très classique (le lycée ressemble à s’y méprendre aux nôtres, si l’on excepte la milice et les tests ADN à l’entrée), et à la fois dépaysant, puisque la ville est départagée en quartiers, suivant la menace qui y règne. Et à l’intérieur du quartier, il faut être attentif aux tracés de peinture et respecter les couleurs qui signalent dangers et menaces – mortelles, évidemment.
L’univers fourmille ainsi de trouvailles toutes plus chouettes les uns que les autres. La monnaie ? Oubliez l’argent, bienvenue aux CD et DVD. La banque est donc… un vidéoclub. La nourriture ? Eh bien il faut aimer les boîtes de conserve et ne pas être trop regardants sur le contenu du ragoût… Quant aux habitants… mieux vaux ne pas compter le nombre exact de dents du voisin, sous peine d’être terrifié. Concordia recèle un bestiaire riche et varié : j’ai parlé plus haut des zombies et bestioles mutantes mais il faut bien se dire que de nombreux mutants sont aussi et surtout… humanoïdes ! C’est d’ailleurs ce qui lance l’histoire, puisque l’on demande aux Concordiens d’accueillir de nouveaux mutants, ce qui n’est pas du goût de tout le monde. De ce fait, l’intrigue a un côté assez classique : lutte des anciens (tenants du « tout-humain ») et des modernes (plus ouverts d’esprit quant à la disposition génétique de chacun), le tout sur fond de lutte des classes bien ancrée, et d’un brin de racisme. Alors oui, les communautés vivent ensemble à peu près sereinement (et c’est pas mal), mais des mutants, franchement !

Alors, qu’est-ce qui rend le récit si prenant ?
Eh bien déjà, l’univers si riche dont je parlais ci-dessus. Même si on a l’impression de zoner dans un film de série B, chaque trouvaille m’émerveillait un peu plus ! Car Ariel Holzl ne nous balance pas d’un coup tout son cheptel. On découvre plutôt au fil des errances des personnages dans la cité ce dont elle se compose, quartier par quartier. Sans avoir l’impression de lire un catalogue, ce qui est parfait ! Même si chaque créature semble assez attendue au vu de l’univers, j’ai plutôt été surprise d’en découvrir certaines (les zombies, ou les vers des neiges, par exemple), car la cohabitation est vraiment riche.

Ensuite, les personnages. Le récit est centré sur Sam, notre lycéenne vedette. Sam est un personnage vraiment intéressant : pas forcément sympathique (je lui ai parfois trouvé un petit côté Katniss pour la froideur dont elle peut faire preuve, et sa façon assez déplorable de traiter ses amis ! Je ne vous parle même pas de son béguin pour l’abruti canon du coin), mais traversé par d’intéressants questionnements. Ainsi, Sam a un projet dans la vie (devenir milicienne et dézinguer du mutant, deux souhaits qu’elle a d’excellentes raisons d’avoir) et elle ne va pas forcément se poser les bonnes questions en temps et en heure. On pourrait même dire qu’elle est un peu bornée mais c’est aussi pour cela qu’on l’apprécie. On la regarde donc s’embourber dans ses obsessions, en se demandant bien quand elle va redresser la barre. Et c’est, je trouve, ce qui nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes : qu’aurions-nous fait dans des circonstances similaires ? (Car oui, vraiment, Sam a des œillères, mais aussi d’excellentes raisons d’en avoir).
Mais Sam a également des amis proches qui portent eux aussi le récit. Si Danny s’éclipse assez vite (avec ses amis mutants), on se rattrape sur Yvette. Ha, Yvette !! Clairement et définitivement mon personnage préféré de ce roman ! Avec son franc-parler et son amour pour les amulettes en tout genre (on pratique le vaudou dans sa famille), elle oppose un parfait contrepoint à l’entêtement de Sam. Et puis, vu combien Sam est chiante (soyons honnêtes), on se rattrape forcément avec Yvette ! Le duo fonctionne à merveille – et pas seulement en raison des échanges de punchlines entre les deux adolescentes. Le panel comporte aussi, évidemment, quelques opposants que l’on adore détester et d’autres dont on se dit qu’il y a peut-être encore un bon fond à sauver (ou peut-être pas).

Le maquillage artisanal ne la rendait pas franchement sereine. Le maquillage artisanal chimique ? Encore moins. Surtout si c’était Yvette qui maniait les éprouvettes. Sans parler de ses conseils de séduction :
-Montre-toi vulnérable. Prends-le par les sentiments. ça va le faire craquer, en mode chevalier servant !
– Et si c’est juste un psychopathe qui veut me voir souffrir ?
– Encore mieux. T’auras l’air de la parfaite victime !
– Yvette, tu es la honte de la cause féministe postapocalyptique.

L’intrigue, enfin. Le récit sait laisser planer des parts de mystère exactement où et quand il faut. Le début peut paraître assez simple mais on se rend bien vite compte que l’intrigue recèle quelques surprises et développements qui la complexifient. Si, dans l’ensemble, le cheminement n’est pas révolutionnaire, la façon dont elle est menée la rend à la fois passionnante et palpitante. Car l’auteur mêle à la post-apocalypse des sous-intrigues plus réalistes, comme la petite guerre des clans qui règnent dans la cité (chaque quartier ayant ses revendications et ses spécificités… un peu comme dans la vraie vie !), ou les petites bisbilles qui opposent les lycéens les uns aux autres. Ce qui fait que, de sous-intrigue en arc secondaire, on progresse rapidement et avec entrain.

En bref, Bpocalypse est une dystopie entraînante. Si l’intrigue passe par une évolution assez classique, le récit est vraiment porté par ses personnages, et son univers riche et parfaitement construit, et qui fait quelques clins d’œil aux classiques du genre (qu’il s’agisse de films ou de séries). Le style est fluide, le récit bien rythmé et souvent relevé par des échanges de répliques particulièrement percutantes entre les personnages. A la fin, j’en aurais quand même voulu plus, tant j’ai apprécié l’univers. Donc je serais assez partante pour une autre aventure dans les parages !

Bpocalypse, Ariel Holzl. L’École des Loisirs (Medium+), octobre 2020, 413 p.
#PLIB2021 #9782211310161

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Chromatopia, Betty Piccioli. #PLIB2021

Au royaume des couleurs, c’est en noir et blanc qu’on voit le mieux.

Chromatopia.
Un royaume où chaque couleur représente une caste sociale. Où il est impossible de se dérober à son destin. Aequo, teinturier de la Nuance Jaune, s’apprête à reprendre la prestigieuse entreprise familiale. Mais après un accident, il perd la vision des couleurs…
Hyacintha, orpheline de la Nuance Bleue, tente de survivre comme elle peut en bas de la cité, où règnent la misère et la pauvreté.
Jusqu’au jour où on lui propose un marché pour retrouver ses parents… Améthyste, princesse du royaume, doit choisir le futur roi parmi ses prétendants.
De ce choix dépend l’avenir de Chromatopia… Ils ne le savent pas encore, mais tout peut changer grâce à eux.

Est-ce qu’on parle de cette couverture ? J’essaie, autant que faire se peut, de ne pas succomber à la couverture d’un roman mais je dois dire que celle-ci m’a bien tapé dans l’œil. Et ce qui est chouette, c’est que la découverte était plutôt très bonne !

Et pourtant, tout n’a pas démarré sous les meilleurs auspices. Car dès les premières pages, je me suis retrouvée certes dans un univers basé sur les couleurs… mais qui ressemblait à s’y méprendre à n’importe quelle dystopie un peu primaire. Car si l’on résume ce que l’on sait de l’univers et de la politique de Chromatopia, on peut en dire que plus on monte dans la cité et vers le violet, plus l’on tape dans les classes sociales hautes, plus l’on descend vers le bleu, plus la population est pauvre. Or, la répartition par castes (même colorimétriques !) et catégories socio-professionnelles n’est pas follement originale. D’autant que l’on apprend assez vite qu’une septième faction, non officielle, celle-là, entend justement… renverser le gouvernement (dont le fonctionnement est très très rapidement caractérisé) et les inégalités sociales. Bref : rien de neuf sous le soleil de la dystopie.

Alors, qu’est-ce qui a tout fait basculer ? Eh bien pour commencer, c’est le premier protagoniste que l’on croise, Aequo, un jeune apprenti teinturier de la Nuance jaune (4e Nuance en partant du haut, qui regroupe les artisans) et fils d’une famille très respectée de sa Nuance.
Que vois-je ? Un teinturier ? Eh bien je dois dire que c’est bien la première fois que je croise ce métier en littératures de l’imaginaire, et qu’un jeune homme exerce un métier en rapport avec la mode ! Voilà un premier bon point fort appréciable. D’autant que le métier en question n’est pas juste là pour faire joli, et que de nombreuses scènes ont lieu dans l’atelier, donnant un bon aperçu de ce qu’il s’y fait. L’atelier prend de toute façon un intérêt crucial dès qu’Aequo devient achromatope : comment un teinturier ne voyant pas les couleurs peut-il exercer ? Or, si le jeune homme ne prend pas la relève de ses parents, il risque d’être relégué dans la Nuance Bleue, sans ressources et sans possibilités de s’en sortir, ce qui inquiète profondément ses géniteurs.

Vous l’aurez compris, les inégalités sociales sont au cœur du roman. Et c’est plutôt bien fait, notamment parce que l’on suit à la fois un personnage de la Nuance Bleue, une jeune voleuse, Hyacintha, la princesse Améthyste de la Nuance Pourpre et Aequo, donc, comme représentant de la Nuance Jaune.
Le récit alterne successivement les points de vue des trois personnages, en collant à leurs niveaux de langage respectifs – ce qui est surtout perceptible chez Hyacintha, qui n’est pas une professionnelle de la syntaxe. J »ai aimé que les personnages aient parfaitement intégré les caractéristiques de leurs castes respectives, sans vraiment les remettre en cause – aucun n’étant un fervent défenseur de la cause. J’ai trouvé que ça changeait un peu de ce qu’on voit habituellement. Oui, ils ont conscience que tout n’est pas rose dans leur univers, mais peut-être pas au point de tout cramer dès le départ. C’est donc surtout la mise en perspective des trois points de vue qui permet d’embrasser la réalité des inégalités qui règnent à Chromatopia.

Et c’est là qu’intervient l’originalité du roman. Pas dans la description d’une société dystopique fondée sur des inégalités. Mais plutôt dans la façon dont ces inégalités vont être bousculées. Car oui, il y a bien un complot, fomenté par la Nuance Noire, les rebelles locaux. Nos personnages en sont-ils ? Eh bien non. C’est de façon complètement involontaire qu’ils se retrouvent mêlés à toute cette histoire. Et ce que j’ai trouvé vraiment bon, c’est que certes, ils participent, mais c’est plutôt par obligation (morale ou par chantage) et pas forcément de leur plein gré. Cela change un peu ! D’autant que l’intrigue réserve de nombreux rebondissements qui nous éloignent du déroulé classique de ce genre d’intrigue. A ce titre, j’ai adoré la réaction finale d’un des protagonistes qui, plutôt que de rester dans la cité à célébrer la victoire… préfère s’en aller, tournant le dos à la réussite, comme à la romance qui se profilait pour lui.

Et parlons de la romance, tiens. Oui, il y en a. Non, ce n’est absolument pas un des objectifs premiers de l’intrigue. Cela vient plutôt en fond pour étoffer certains personnages. Et, énorme point appréciable, les histoires sont à la fois diverses et présentées en douceur, avec une grande bienveillance des personnages entre eux. Ce qui était parfait.

Côté style, Betty Piccioli a une plume très fluide, qui rend le roman très accessible (je le conseillerai même à des préados !). Les changements de niveaux de langue permettent de différencier le personnage dont on suit le point de vue (sa Nuance est de toute façon rappelée en tête de chapitre). Toutefois, les chapitres alternant les situations, la chronologie est parfois un peu perturbée. Soit que l’on reprend quelques minutes ou instants avant des situations dont on déjà eu un aperçu (en changeant de perspective), soit que ce que l’on découvre vient compléter ce que l’on a déjà lu. Dans tous les cas, cela induit une tension vraiment prenante dans le récit.
Celui-ci est mené tambour battant, avec un enchaînement des péripéties plus que confortables. Les retournements de situation sont bien amenés, même si je mentirais en disant qu’ils sont tous hyper inattendus. Le rythme s’accélère grandement vers la conclusion et, si je l’ai appréciée, j’ai trouvé qu’elle était un peu plus molle que le reste. Comme si les résolutions étaient un peu trop rapides par rapport à la mise en tension qui a précédé. En réalité, ce n’est pas gênant, mais j’avais tellement apprécié le début de la lecture que cette différence de rythme m’a un peu désappointée.

J’avais placé beaucoup d’attentes sur ce titre (superficialité, quand tu nous tiens) et ressors ravie de ma lecture. J’avoue avoir eu un peu peur au départ de me retrouver avec une dystopie hyper classique, mais le traitement de l’intrigue et des personnages apporte une dose certaine d’originalité au roman. Le suspense étant au rendez-vous, je l’ai lu en moins de deux. Voilà un titre que j’ai hâte de conseiller à la médiathèque !

Chromatopia, Betty Picciolo. Scrineo, août 2020, 400 p.
#ISBN9782367409030

Edit 22/11 : ce titre est en lice dans la présélection du #PLIB2021 !

Code Ezkutu : longue portée, John Etxebeltz.

2017. Le Pays basque, devenu indépendant, est le pays le plus riche du monde grâce au sensum, trouvé dans les vieilles mines jadis exploitées par les Romains. Ce métal doté de propriétés extraordinaires permet à l’humanité de régler la plupart de ses problèmes.
Quand Kemen Otsoa est retrouvé par les services secrets de la nouvelle Euskadi, cet ancien tireur d’élite passé à la clandestinité, pense qu’il va finir en prison pour le restant de sa vie… Contre toute attente, on lui propose d’intégrer la gade rapprochée de la Lehendakari, la présidente de la Confédération des Sept Provinces Basques Unies, une femme de tête qui compte faire de son petit pays le plus influent et le plus bienveillant du monde nouveau. Kemen accepte et découvre ses nouveaux compagnons d’armes, tous dévoués et rompus à la protection de leur chef vertueuse.
Cependant, les choses dérapent très vite. Car le sensum attire les convoitises, et notamment celles de Strydom, le corrupteur le plus riche du monde qui a uni toutes les mafias pour acheter les hommes politiques, piller la planète, et exploiter ses habitants. Il ne compte pas s’arrêter aux frontières des Sept Provinces Basques Unies…

Et hop, encore un livre piqué dans la bibliothèque paternelle ! Je crois bien que je le lui avais offert, en plus. J’avoue que j’étais hyper intriguée par le mélange anticipation/espionnage/roman du terroir. Et s’il y a de bonnes idées, j’avoue que je ressors un peu mitigée de cette lecture.

Mais commençons par les bons points !
J’ai vraiment adoré le point de départ de l’histoire : il faut avouer que l’idée est géniale pour un roman mêlant uchronie et anticipation.
D’ailleurs, le roman surfe sur plusieurs genres : uchronie et anticipation sont à l’honneur, bien sûr, mais se mêlent aussi à des brins de thriller et d’espionnage qui ne déparent en rien dans le récit. Les scènes d’action sont trépidantes, et l’enchaînement des révélations et/ou retournement de situation assure un confortable rythme de lecture.

Ce qui rend le récit intrigant, c’est qu’il s’appuie fortement sur le contexte mythologique et historique local. L’auteur récupère quelques faits historiques bien connus, comme la bataille de Roncevaux, ou l’Occupation nazie. Il brode un peu sur ces réalités, inventant ici une confrérie de Protecteurs, là une cache aussi séculaire que secrète bien cachée dans les montagnes. Ajoutez à cela une pincée de légendes locales bien ancrées, et voilà une intrigue palpitante qui ressemblerait presque à celle d’un thriller ésotérique. D’ailleurs… le roman propose une fin très ouverte, avec plein de questions ou développements en suspens, exactement comme dans un thriller ésotérique !

Bref, tout cela partait bien. Malheureusement, je dois dire que j’ai à de trop nombreuses reprises levé les yeux au ciel et soufflé en tournant les pages.
Alors que le récit partait bien avec une Présidente des Provinces Unies et quelques femmes dans la société secrète, j’ai dû me rendre à l’évidence : elles sont toutes hyper stéréotypées – évidemment canon et douces, et évidemment à protéger. Même les soldates ! Heureusement, il y a (malgré tout) une certaine égalité de traitement. Car les hommes ne sont pas mieux écrits, et sont cliché en tous points. Particulièrement le personnage principal, un soldat au passé évidemment douloureux et tortueux, forcément hyper-vertueux parce que c’est un mec bien, et plus musclé et badass qu’un bodybuilder allaité aux anabolisants – ce qui lui permet donc d’aller sauver de la gonzesse en boucle. Pfff !

Alors que le récit propose un intéressant mélange de genres et donc de possibilités de retournements, ceux-ci sont soit hyper convenus (et donc peu surprenants), soit arrivent comme un cheveu sur la soupe. Ainsi en est-il de l’identité réelle du protagoniste qui nous est révélée un peu gratuitement : non seulement elle n’apporte rien de palpitant à l’intrigue, mais en plus elle fait très « Gary Stu ». À ce stade, j’avoue que j’ai laissé échapper un petit rire nerveux devant autant de lieux communs !

Ceci étant dit, ce n’est pas le seul épisode à souffrir de ce traitement un peu artificiel. En effet, si l’intrigue est tenue par ce fil rouge de la protection du pays, elle est surtout constituée d’épisodes brefs qui semblent déconnectés les uns des autres et tombent d’un coup, donnant l’impression que c’est un peu gratuit. D’un côté, j’ai apprécié le suspense qui en découlait, mais j’en ai vraiment regretté l’aspect hyper artificiel. En fait, l’auteur ne nous raconte QUE les épisodes vitaux au déroulement de l’intrigue. Vous me direz que c’est un peu la base et c’est ce qui rend le récit efficace, mais celui-ci manque de fait clairement de corps, de profondeur politique, ou même de contexte. Le style n’étant en plus pas toujours folichon, c’était un peu dommage.

En somme, John Etxebeltz signe un roman qui regorge de bonnes idées (sur l’intrigue, le contexte socio-politique), mais dont le récit s’avère à la fois convenu et quelque peu superficiel. Néanmoins, les bonnes idées le sont suffisamment pour faire accrocher à l’intrigue et permettre une lecture assez prenante, pour peu que l’on mette de côté le style pas toujours extraordinaire, et l’absence générale de surprise.

Code Ezkutu : longue portée, John Etxebeltz. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Franck Sallaberry.
Aïtamatxi, mars 2009, 342 p.

Red Flag, Feed #3, Mira Grant.

2041, Amérique post-zombie. La cabale secrète qui détient le pouvoir dans l’ombre se porte bien. On ne peut pas en dire autant des blogueurs qui ont osé révéler la vérité à la population. À peine sortis des griffes de leurs ennemis, Shaun Mason et son équipe sont de nouveau sur le sentier de la guerre. Le temps leur est compté, et les obstacles s’avèrent nombreux : une meute de savants fous, une administration politique corrompue et même un ours zombie. Une chose est sûre, dans l’Amérique d’après le Jour des Morts : la situation peut toujours empirer.

C’est plutôt rare que j’enchaîne les tomes de séries mais une fois n’est pas coutume, je n’ai pas fait de pause entre les deux derniers volumes de la série.
A l’issue de ce tome 3, avec lequel j’ai passé un bon moment, je dois quand même reconnaître que le premier restera dans ma mémoire comme le meilleur de la trilogie.

Attention, il y a des spoilers dans cette chronique. La conclusion est sûre !

Alors qu’un an s’était écoulé entre les deux premiers tomes, celui-ci reprend immédiatement après la fin du tome 2 (lequel finissait, en plus, sur un cliffhanger pas possible). Dans le tome précédent, je n’avais pas toujours trouvé Shaun hyper convaincant comme narrateur. Cette fois, l’autrice a choisi une narration alternée entre Georgia et Shaun, qui amène un certain suspense et fonctionne plutôt bien. Du moins jusqu’à ce que les personnages soient réunis. Car là, il y a eu à mon goût trop de scènes répétitives. Je vois bien l’intérêt de montrer de part et d’autre comment sont perçus les événements, mais répéter au mot près sans grand ajout (hormis quelques verbes d’incise) la scène lue précédemment n’est pas hyper passionnant. Pire, il y a même une scène où il ne se passe pas la même chose… Alors que l’une dit qu’un personnage tiers lui « tend les mains », l’autre narrateur parle carrément d’une chaleureuse accolade. On n’est pas exactement sur le même registre.
De fait, les répétitions m’ont un peu gênée dans ce volume. Car il y a en a également dans les explications. Or, celles-ci ne sont pas toujours très complètes – ou convaincantes – et ce n’est pas en les répétant mot pour mot que cela les rend meilleures. J’avais l’impression de retrouver ma prof de maths de seconde qui, à une demande de réexplication d’un point, répétait inlassablement les mêmes phrases. Spoiler alert : ça ne fonctionne pas dans la vraie vie, dans les livres non plus.
Par ailleurs, il faut reconnaître que les voix des personnages sont parfaitement indissociables. Ce qui fait qu’à partir de la réunion, le nom du narrateur apparaît subitement en haut des chapitres. C’est certes pratique… mais un peu artificiel – et c’est dommage.

J’ai également regretté que les personnages les plus détaillés soient Shaun et Georgia, car les personnages secondaires valent vraiment le coup. Vraiment, j’aurais adoré qu’Alaric, Maggie, Mahir et Becks (même si elle devient caricaturale sur la fin) prennent un poil plus de place dans la narration car à de nombreux moments, je les ai trouvés nettement plus passionnants que le duo de tête.

Autre point qui m’a quelque peu désappointée, c’est le tour pris par l’intrigue. J’avais adoré le premier tome, dont l’intrigue était très politique. Cet aspect était clairement estompé dans le deuxième et là… il est pour ainsi dire absent. Plus l’on avance dans la trilogie, plus l’on tourne vers une conspiration mondiale orchestrée par de mauvaises personnes, pour de mauvaises raisons, et que nos personnages vont tâcher de faire tomber. Or, ce n’est pas follement réaliste. Certes, le CCPM maîtrise le clonage. Autant je vois l’utilité de dépenser des mille et des cents pour cloner la Première Dame et faire ainsi pression sur le Président, autant cloner une blogueuse, certes renommée, j’ai un peu plus de mal à adhérer. Georgia est-elle si influente que cela ? On lit certes des extraits des blogs de toute l’équipe, mais le fait que la narration se fasse en première personne, par les protagonistes eux-mêmes, nous empêche de savoir ce qu’en pense leurs lecteurs et donc de se faire une idée de la réelle influence du personnage. D’où une certaine circonspection de ma part quant au plan hautement machiavélique du CCPM.

« Vous vous souvenez de ce que j’ai dit à propos des moustiques ?
– Quelle partie ? demanda Maggie. La partie qui fait peur, celle qui fait très peur, la partie proprement terrifiante, ou celle qui donne envie de se suicider en se disant qu’après tout c’est une chouette idée pour passer la soirée ? »

Malgré tout cela, j’ai quand même passé un très bon moment de lecture, car il faut reconnaître à l’autrice une plume entraînante et un bon dosage entre les rebondissements. C’est assez difficile de s’ennuyer, car les péripéties s’enchaînent à bon train. Le style est hyper fluide, ce qui fait que j’ai enchaîné les chapitres sans barguigner. Pour mon plus grand plaisir, il y a un peu plus de combats contre des zombies que dans le volume précédent, ce qui induit des scènes très rythmées. Comme dans les aventures précédentes, il y a de l’humour, un brin de cynisme et des réparties cinglantes qui portent le récit.
Pour l’anecdote, j’ai quand même halluciné devant les quantités industrielles de Coca qu’ils ingurgitent au fil des chapitres (une cannette minimum par chapitre quand même). À leur place, plus que les zombies, je pense que je craindrais plus l’hyperglycémie et les dommages sur les organes internes…

Des trois tomes, ce sera donc celui que j’ai le moins aimé, essentiellement à cause de la transformation de l’intrigue, très politique et réfléchie du départ, à une sorte de récit block-buster qui ne nécessite pas vraiment de s’interroger sur les conséquences de ce qu’il se passe. Néanmoins, le rythme reste très prenant, ce qui rend le récit palpitant et permet d’oublier que l’intrigue est nettement moins bien construite que dans le début de la série. Malgré tout, c’est quand même une série que je recommande, d’une part parce que c’est fun, d’autre part parce que, vraiment, le début est génialissime et vaut le coup d’être lu !

◊ Dans la même série : Feed (1) ; Deadline (2).

Feed #3 : Red Flag, Mira Grant. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benoît Domis.
Bragelonne, janvier 2014, 501 p.

Deadline, Feed #2, Mira Grant.

Shaun Mason est un homme à la dérive. Même le site d’information qu’il a construit avec sa sœur Georgia n’exerce plus le même attrait. Et jouer avec les morts-vivants ne semble tout simplement plus aussi amusant quand on a tant perdu.
Mais quand une chercheuse du CCPM simule sa propre mort et apparaît sur le pas de sa porte avec une horde de zombies affamés sur les talons, Shaun est soulagé de trouver un nouveau but à sa vie. Parce qu’elle apporte des nouvelles : le monstre qui est responsable de la mort de Georgia a peut-être été détruit, mais le complot est loin d’être enterré.
Shaun est bien décidé à découvrir la vérité, au bout d’un fusil s’il le faut.

Attention, cette chronique contient des spoilers sur le tome 1.

J’avais eu un énorme coup de coeur en lisant le premier volet de cette trilogie, Feed (et qui pouvait se lire indépendamment du reste. L’inverse n’est pas vrai). J’avais bien envie d’une petite histoire de zombies, donc je me suis dit qu’il était temps de lire la suite de cette trilogie. Même si au cours de ma lecture, je me suis plusieurs fois interrogée sur le choix judicieux de lire un roman de zombies… en pleine pandémie, tant les réflexions sur la santé (catastrophique) du milieu hospitalier entraient en résonance avec la réalité.

Le Jour des Morts a anéanti la communauté médicale. Les médecins et infirmières qui se trouvaient en première ligne ont subi l’infection de plein fouet, plongeant les hôpitaux du monde entier dans une grave situation de sous-effectif, même après que les premières batailles contre les zombies ont été livrées et, en théorie, gagnées. Je dis « en théorie », parce que j’ai du mal à considérer comme une victoire un conflit ayant fait autant de victimes.

Je me souvenais particulièrement bien de la fin (insoutenable !) du premier tome, ce qui m’a grandement aidée dans cette reprise. Cette fois, le narrateur est Shaun. Mais pas le Shaun baroudeur et tête brûlée que l’on a rencontrée dans le tome précédent. Shaun est au bout du rouleau, a quitté les irwins pour prendre la direction du site et… parle à sa sœur morte (l’année précédente) à longueur de journée. Heureusement, il ne faut pas longtemps pour qu’un complot mondial lui tombe dessus, ce qui lui redonne un peau de baume au coeur.
D’un strict point de vue narratif, j’avais préféré Georgia ; Shaun est moins convaincant, d’une part parce que ses sautes de génies viennent souvent de son dialogue intérieur avec sa sœur (ce qui n’est pas toujours très crédible), d’autre part parce que…. eh bien parce qu’il me sortait par les trous de nez avec sa violence permanente. Je pense qu’à la place de ses collègues, le holster m’aurait quelque peu démangée !

Le récit est d’ailleurs centré autour de quelques personnages, parmi lesquels beaucoup de rédacteurs et rédactrices du site – dont je ne me souviens pas vraiment s’ils étaient présents au tome 1. L’étaient-ils ? Dans la mesure où c’est toujours Shaun qui parle (et qu’il est handicapé des relations sociales), les portraits de ses collègues sont assez vite brossés, souvent en s’appuyant sur leurs fonctions au sein du site (rédacteurs, irwins ou bardes). C’est au début un peu schématique, mais cela s’améliore au fil des pages – et j’espère recroiser certaines têtes dans le tome 3. L’autrice réintroduit également des personnages secondaires croisés ou évoqués dans le tome 1, comme les Dr Joseph Wynne et Kelly Connolly du CCPM (l’institut qui chapeaute toutes les histoires de zombies), plus adaptés au monde médical et scientifique qui prend ici toute la place.

L’intrigue est donc assez logiquement dans la droite lignée de la précédente – sauf que, cette fois, on sait bien plus vite qu’il se trame des choses très louches. Toutefois, on quitte la sphère politique pour la sphère purement scientifique, puisqu’il est essentiellement question des recherches qui sont menées (ou, justement, ne le sont pas) sur le virus Kellis-Amberlee. Si on retrouve le mélange entre enquête et rebondissements à base de zombies, j’ai trouvé ceux-ci nettement moins présents que dans le premier opus. Les confrontations sont rares et brèves, ce qui induit un peu moins de suspense. Malgré tout, le rythme est présent, car si les rencontres sont moins présentes, elles ne sont pas moins stressantes. Et puis il faut dire que le complot, même quand on commence vaguement à le discerner, est un brin stressant aussi.

– Pourquoi est-ce que les trous du cul dans votre genre se sentent toujours obligés de balancer leurs plans diaboliques aux médias avant de nous éliminer ? demanda Becks. (Elle semblait d’un calme olympien. Je n’avais jamais été aussi fier d’elle.) C’est une exigence de votre syndicat, ou quoi ?

L’autre point qui m’a un peu gênée, c’est que j’ai trouvé l’intrigue parfois un brin confuse. Ainsi, les personnages ont des raisonnements logiques… dont la logique m’a parfois échappé (exemple type : aller directement chez les bad guys, en se présentant poliment à l’entrée, pour enquêter sous leur nez). Dans le même ordre d’idées, ils arrivent parfois à des conclusions alors que j’avais l’impression que le raisonnement n’avait pas encore démarré. Cela reste globalement à la marge, mais cela m’a donné l’impression que le tome était un poil moins efficace que le précédent. Heureusement, l’ensemble est plutôt bien mené et l’idée du complot bien trouvée. De plus, la dernière partie retrouve l’allant qu’il y avait dans le tome 1 en nous offrant rebondissements incroyables, retournements de situations improbables (mais bien amenés) et une tension très appréciable. Le roman met du temps à démarrer, mais quelle fin ! Car l’autrice a de nouveau ménagé un (double !) cliffhanger incroyable – et je suis ravie d’avoir déjà le tome 3 sous la main. Ce n’est pas possible de rester sur une telle conclusion !!

Départ mitigé donc, mais une fin à la hauteur de mes attentes. Si j’ai regretté que l’intrigue quitte la sphère politique pour les sciences et la médecine, l’autrice a su rendre l’ensemble intéressant, malgré un cheminement parfois un peu confus. Heureusement, la dernière partie, qui retrouve le niveau d’efficacité du tome 1, s’avère particulièrement palpitante. D’autant qu’elle conclut de nouveau sur un retournement de situation qui laisse sur des charbons ardents !

◊ Dans la même série : Feed (1) ;

Feed #2 : Deadline, Mira Grant. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benoît Domis.
Bragelonne, 2013, 498 p.