Red Flag, Feed #3, Mira Grant.

2041, Amérique post-zombie. La cabale secrète qui détient le pouvoir dans l’ombre se porte bien. On ne peut pas en dire autant des blogueurs qui ont osé révéler la vérité à la population. À peine sortis des griffes de leurs ennemis, Shaun Mason et son équipe sont de nouveau sur le sentier de la guerre. Le temps leur est compté, et les obstacles s’avèrent nombreux : une meute de savants fous, une administration politique corrompue et même un ours zombie. Une chose est sûre, dans l’Amérique d’après le Jour des Morts : la situation peut toujours empirer.

C’est plutôt rare que j’enchaîne les tomes de séries mais une fois n’est pas coutume, je n’ai pas fait de pause entre les deux derniers volumes de la série.
A l’issue de ce tome 3, avec lequel j’ai passé un bon moment, je dois quand même reconnaître que le premier restera dans ma mémoire comme le meilleur de la trilogie.

Attention, il y a des spoilers dans cette chronique. La conclusion est sûre !

Alors qu’un an s’était écoulé entre les deux premiers tomes, celui-ci reprend immédiatement après la fin du tome 2 (lequel finissait, en plus, sur un cliffhanger pas possible). Dans le tome précédent, je n’avais pas toujours trouvé Shaun hyper convaincant comme narrateur. Cette fois, l’autrice a choisi une narration alternée entre Georgia et Shaun, qui amène un certain suspense et fonctionne plutôt bien. Du moins jusqu’à ce que les personnages soient réunis. Car là, il y a eu à mon goût trop de scènes répétitives. Je vois bien l’intérêt de montrer de part et d’autre comment sont perçus les événements, mais répéter au mot près sans grand ajout (hormis quelques verbes d’incise) la scène lue précédemment n’est pas hyper passionnant. Pire, il y a même une scène où il ne se passe pas la même chose… Alors que l’une dit qu’un personnage tiers lui « tend les mains », l’autre narrateur parle carrément d’une chaleureuse accolade. On n’est pas exactement sur le même registre.
De fait, les répétitions m’ont un peu gênée dans ce volume. Car il y a en a également dans les explications. Or, celles-ci ne sont pas toujours très complètes – ou convaincantes – et ce n’est pas en les répétant mot pour mot que cela les rend meilleures. J’avais l’impression de retrouver ma prof de maths de seconde qui, à une demande de réexplication d’un point, répétait inlassablement les mêmes phrases. Spoiler alert : ça ne fonctionne pas dans la vraie vie, dans les livres non plus.
Par ailleurs, il faut reconnaître que les voix des personnages sont parfaitement indissociables. Ce qui fait qu’à partir de la réunion, le nom du narrateur apparaît subitement en haut des chapitres. C’est certes pratique… mais un peu artificiel – et c’est dommage.

J’ai également regretté que les personnages les plus détaillés soient Shaun et Georgia, car les personnages secondaires valent vraiment le coup. Vraiment, j’aurais adoré qu’Alaric, Maggie, Mahir et Becks (même si elle devient caricaturale sur la fin) prennent un poil plus de place dans la narration car à de nombreux moments, je les ai trouvés nettement plus passionnants que le duo de tête.

Autre point qui m’a quelque peu désappointée, c’est le tour pris par l’intrigue. J’avais adoré le premier tome, dont l’intrigue était très politique. Cet aspect était clairement estompé dans le deuxième et là… il est pour ainsi dire absent. Plus l’on avance dans la trilogie, plus l’on tourne vers une conspiration mondiale orchestrée par de mauvaises personnes, pour de mauvaises raisons, et que nos personnages vont tâcher de faire tomber. Or, ce n’est pas follement réaliste. Certes, le CCPM maîtrise le clonage. Autant je vois l’utilité de dépenser des mille et des cents pour cloner la Première Dame et faire ainsi pression sur le Président, autant cloner une blogueuse, certes renommée, j’ai un peu plus de mal à adhérer. Georgia est-elle si influente que cela ? On lit certes des extraits des blogs de toute l’équipe, mais le fait que la narration se fasse en première personne, par les protagonistes eux-mêmes, nous empêche de savoir ce qu’en pense leurs lecteurs et donc de se faire une idée de la réelle influence du personnage. D’où une certaine circonspection de ma part quant au plan hautement machiavélique du CCPM.

Malgré tout cela, j’ai quand même passé un très bon moment de lecture, car il faut reconnaître à l’autrice une plume entraînante et un bon dosage entre les rebondissements. C’est assez difficile de s’ennuyer, car les péripéties s’enchaînent à bon train. Le style est hyper fluide, ce qui fait que j’ai enchaîné les chapitres sans barguigner. Pour mon plus grand plaisir, il y a un peu plus de combats contre des zombies que dans le volume précédent, ce qui induit des scènes très rythmées. Comme dans les aventures précédentes, il y a de l’humour, un brin de cynisme et des réparties cinglantes qui portent le récit.
Pour l’anecdote, j’ai quand même halluciné devant les quantités industrielles de Coca qu’ils ingurgitent au fil des chapitres (une cannette minimum par chapitre quand même). À leur place, plus que les zombies, je pense que je craindrais plus l’hyperglycémie et les dommages sur les organes internes…

Des trois tomes, ce sera donc celui que j’ai le moins aimé, essentiellement à cause de la transformation de l’intrigue, très politique et réfléchie du départ, à une sorte de récit block-buster qui ne nécessite pas vraiment de s’interroger sur les conséquences de ce qu’il se passe. Néanmoins, le rythme reste très prenant, ce qui rend le récit palpitant et permet d’oublier que l’intrigue est nettement moins bien construite que dans le début de la série. Malgré tout, c’est quand même une série que je recommande, d’une part parce que c’est fun, d’autre part parce que, vraiment, le début est génialissime et vaut le coup d’être lu !

◊ Dans la même série : Feed (1) ; Deadline (2).

Feed #3 : Red Flag, Mira Grant. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benoît Domis.
Bragelonne, janvier 2014, 501 p.

Deadline, Feed #2, Mira Grant.

Shaun Mason est un homme à la dérive. Même le site d’information qu’il a construit avec sa sœur Georgia n’exerce plus le même attrait. Et jouer avec les morts-vivants ne semble tout simplement plus aussi amusant quand on a tant perdu.
Mais quand une chercheuse du CCPM simule sa propre mort et apparaît sur le pas de sa porte avec une horde de zombies affamés sur les talons, Shaun est soulagé de trouver un nouveau but à sa vie. Parce qu’elle apporte des nouvelles : le monstre qui est responsable de la mort de Georgia a peut-être été détruit, mais le complot est loin d’être enterré.
Shaun est bien décidé à découvrir la vérité, au bout d’un fusil s’il le faut.

Attention, cette chronique contient des spoilers sur le tome 1.

J’avais eu un énorme coup de coeur en lisant le premier volet de cette trilogie, Feed (et qui pouvait se lire indépendamment du reste. L’inverse n’est pas vrai). J’avais bien envie d’une petite histoire de zombies, donc je me suis dit qu’il était temps de lire la suite de cette trilogie. Même si au cours de ma lecture, je me suis plusieurs fois interrogée sur le choix judicieux de lire un roman de zombies… en pleine pandémie, tant les réflexions sur la santé (catastrophique) du milieu hospitalier entraient en résonance avec la réalité.

Le Jour des Morts a anéanti la communauté médicale. Les médecins et infirmières qui se trouvaient en première ligne ont subi l’infection de plein fouet, plongeant les hôpitaux du monde entier dans une grave situation de sous-effectif, même après que les premières batailles contre les zombies ont été livrées et, en théorie, gagnées. Je dis « en théorie », parce que j’ai du mal à considérer comme une victoire un conflit ayant fait autant de victimes.

Je me souvenais particulièrement bien de la fin (insoutenable !) du premier tome, ce qui m’a grandement aidée dans cette reprise. Cette fois, le narrateur est Shaun. Mais pas le Shaun baroudeur et tête brûlée que l’on a rencontrée dans le tome précédent. Shaun est au bout du rouleau, a quitté les irwins pour prendre la direction du site et… parle à sa sœur morte (l’année précédente) à longueur de journée. Heureusement, il ne faut pas longtemps pour qu’un complot mondial lui tombe dessus, ce qui lui redonne un peau de baume au coeur.
D’un strict point de vue narratif, j’avais préféré Georgia ; Shaun est moins convaincant, d’une part parce que ses sautes de génies viennent souvent de son dialogue intérieur avec sa sœur (ce qui n’est pas toujours très crédible), d’autre part parce que…. eh bien parce qu’il me sortait par les trous de nez avec sa violence permanente. Je pense qu’à la place de ses collègues, le holster m’aurait quelque peu démangée !

Le récit est d’ailleurs centré autour de quelques personnages, parmi lesquels beaucoup de rédacteurs et rédactrices du site – dont je ne me souviens pas vraiment s’ils étaient présents au tome 1. L’étaient-ils ? Dans la mesure où c’est toujours Shaun qui parle (et qu’il est handicapé des relations sociales), les portraits de ses collègues sont assez vite brossés, souvent en s’appuyant sur leurs fonctions au sein du site (rédacteurs, irwins ou bardes). C’est au début un peu schématique, mais cela s’améliore au fil des pages – et j’espère recroiser certaines têtes dans le tome 3. L’autrice réintroduit également des personnages secondaires croisés ou évoqués dans le tome 1, comme les Dr Joseph Wynne et Kelly Connolly du CCPM (l’institut qui chapeaute toutes les histoires de zombies), plus adaptés au monde médical et scientifique qui prend ici toute la place.

L’intrigue est donc assez logiquement dans la droite lignée de la précédente – sauf que, cette fois, on sait bien plus vite qu’il se trame des choses très louches. Toutefois, on quitte la sphère politique pour la sphère purement scientifique, puisqu’il est essentiellement question des recherches qui sont menées (ou, justement, ne le sont pas) sur le virus Kellis-Amberlee. Si on retrouve le mélange entre enquête et rebondissements à base de zombies, j’ai trouvé ceux-ci nettement moins présents que dans le premier opus. Les confrontations sont rares et brèves, ce qui induit un peu moins de suspense. Malgré tout, le rythme est présent, car si les rencontres sont moins présentes, elles ne sont pas moins stressantes. Et puis il faut dire que le complot, même quand on commence vaguement à le discerner, est un brin stressant aussi.

– Pourquoi est-ce que les trous du cul dans votre genre se sentent toujours obligés de balancer leurs plans diaboliques aux médias avant de nous éliminer ? demanda Becks. (Elle semblait d’un calme olympien. Je n’avais jamais été aussi fier d’elle.) C’est une exigence de votre syndicat, ou quoi ?

L’autre point qui m’a un peu gênée, c’est que j’ai trouvé l’intrigue parfois un brin confuse. Ainsi, les personnages ont des raisonnements logiques… dont la logique m’a parfois échappé (exemple type : aller directement chez les bad guys, en se présentant poliment à l’entrée, pour enquêter sous leur nez). Dans le même ordre d’idées, ils arrivent parfois à des conclusions alors que j’avais l’impression que le raisonnement n’avait pas encore démarré. Cela reste globalement à la marge, mais cela m’a donné l’impression que le tome était un poil moins efficace que le précédent. Heureusement, l’ensemble est plutôt bien mené et l’idée du complot bien trouvée. De plus, la dernière partie retrouve l’allant qu’il y avait dans le tome 1 en nous offrant rebondissements incroyables, retournements de situations improbables (mais bien amenés) et une tension très appréciable. Le roman met du temps à démarrer, mais quelle fin ! Car l’autrice a de nouveau ménagé un (double !) cliffhanger incroyable – et je suis ravie d’avoir déjà le tome 3 sous la main. Ce n’est pas possible de rester sur une telle conclusion !!

Départ mitigé donc, mais une fin à la hauteur de mes attentes. Si j’ai regretté que l’intrigue quitte la sphère politique pour les sciences et la médecine, l’autrice a su rendre l’ensemble intéressant, malgré un cheminement parfois un peu confus. Heureusement, la dernière partie, qui retrouve le niveau d’efficacité du tome 1, s’avère particulièrement palpitante. D’autant qu’elle conclut de nouveau sur un retournement de situation qui laisse sur des charbons ardents !

◊ Dans la même série : Feed (1) ;

Feed #2 : Deadline, Mira Grant. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Benoît Domis.
Bragelonne, 2013, 498 p.

Le Glas, La Faucheuse #3, Neal Shusterman.

Dans un monde qui a conquis la mort, l’humanité sera-t-elle anéantie par les êtres immortels auxquels elle a donné naissance ?
Le sinistre maître Goddard se prépare à prendre le pouvoir suprême sur la communauté des faucheurs. Seul celui qu’on nomme  » le Glas  » pourrait faire basculer l’humanité du côté de la vie…

Voilà un troisième tome que j’ai attendu avec une impatience grandissante, surtout au vu de la conclusion du précédent ! Verdict ?

Eh bien j’ai adoré. Je crois même que j’ai trouvé cet opus encore meilleur que les précédents, ce qui est placer la barre très, très, très haut.
Et pourtant, ce n’était pas gagné car, au vu de la fin du tome 2, de la couverture et du titre de celui-ci… Eh bien il y avait fort à parier que Citra et Rowan ne seraient pas sur le devant de la scène. Spoiler alert : en effet. Et malgré tout, Neal Shusterman propose un roman épatant.
Cette fois, on suit Greyson Tolliver : rappelez-vous, cet adolescent élevé par le Thunderhead, seul humain au monde à ne pas être étiqueté malpropre. Devenu dans des circonstances plus qu’étrange Toniste, il a même été propulsé au plus haut rang de la secte et se fait désormais appeler le Glas. On sait que les Tonistes et les Faucheurs se croisent rarement (sauf quand Goddard va les massacrer) mais, curieusement, c’est Greyson qui pourrait aider la Vieille Garde à se débarrasser du Nouvel Ordre.

Dans les deux premiers tomes, on a eu tout le temps de voir qui faisait alliance avec qui, et quels étaient les antagonismes les plus puissants. De plus, on quitte clairement l’enjeu local (les Faucheurs de MidAmérique) pour un enjeu mondial (Goddard n’entendant pas se contenter que des Faucheurs MidAméricains). Tout cela donne un opus plutôt concentré sur la résolution des conflits qui opposent la Vieille Garde au Nouvel Ordre, que sur l’action à tout va. Le rythme est donc nettement plus posé que dans les tomes précédents, un point qui ne m’a pas gênée le moins du monde, puisque j’adore les intrigues politiques – surtout quand c’est bien mené, comme ici. Malgré cet aspect très politique, j’ai trouvé ce volume particulièrement sombre. Goddard est plus en forme et incontrôlable que jamais, ce qui donne des apparitions toujours pour le moins… sanglantes.

L’auteur a choisi de multiplier les points de vue parmi les différents camps en présence – on suit donc de nombreux personnages neufs ou presque, et de plus anciens. Le tout est, comme toujours, émaillé de chapitres consacrés uniquement au Thunderhead (un personnage pour lequel j’ai beaucoup de tendresse depuis le début).
Mais il a également choisi deux fils chronologiques différents, qu’il ne situe pas l’un par rapport à l’autre dans un premier temps. Pour être honnête, c’est le point qui m’a donné le plus de fil à retordre au début, jusqu’à ce que je parvienne à les situer. C’était bien vu ! Car cela donne une perspective vraiment intéressante à l’ensemble du récit. De plus, tous les fils mis en place précédemment trouvent une réponse ou une conclusion, et c’est vraiment agréable.
Ceci étant dit, je dois dire que j’ai été particulièrement surprise par les derniers chapitres ! Je ne m’attendais vraiment pas à ce que la trilogie s’achève ainsi et l’auteur m’a vraiment surprise – encore une fois, en bien. J’accorde même une mention spéciale à la conclusion proprement dite, que j’ai trouvée à la fois touchante, parfaite pour cette trilogie et… suffisamment ouverte pour rêver à une suite. Non pas que j’appelle de mes vœux une suite à la trilogie, mais j’aime bien quand les auteurs concluent vraiment leur histoire, tout en laissant assez de matière aux lecteurs pour rêvasser à ce qui pourrait se passer après.

Neal Shusterman fait depuis longtemps déjà partie de mes auteurs incontournables. Mais il m’a encore plus conquise (si c’était possible !) avec cet opus. Je trouve qu’il a complètement transcendé l’idée de départ avec cet opus. C’est bien écrit, c’est hyper prenant, ça ne part pas dans tous les sens – même si je ne m’attendais pas DU TOUT à cette conclusion – et ça tient la route globalement. Il se paie le luxe de nous faire réfléchir à notre société en même temps. Franchement, que dire de plus ? Le Glas est un tome hyper dense (700 pages, quand même !), intense à souhait et qui clôt magistralement cette ambitieuse saga. Ne vous laissez pas rebuter par l’étiquette young-adult, c’est aussi lisible par les autres adultes !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ; Thunderhead (2) ;

La Faucheuse #3, Le Glas, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par . R. Laffont, 28 novembre 2019, 709 p.

Vox, Christina Dalcher.

Jean McClellan est docteure en neurosciences. Elle a passé sa vie dans un laboratoire de recherches, loin des mouvements protestataires qui ont enflammé son pays. Mais, désormais, même si elle le voulait, impossible de s’exprimer : comme toutes les femmes, elle est condamnée à un silence forcé, limitée à un quota de 100 mots par jour. En effet, le nouveau gouvernement en place, constitué d’un groupe fondamentaliste, a décidé d’abattre la figure de la femme moderne. Pourtant, quand le frère du Président fait une attaque, Jean est appelée à la rescousse. La récompense ? La possibilité de s’affranchir – et sa fille avec elle – de son quota de mots. Mais ce qu’elle va découvrir alors qu’elle recouvre la parole pourrait bien la laisser définitivement sans voix…

En regardant les nouveautés à la médiathèque, je suis tombée sur ce titre, en audio. Comme ma dernière lecture audio remonte à facilement 6 ou 7 ans, je me suis dit qu’il était grand temps de réessayer cette méthode — et ce d’autant que je la conseille à tour de bras aux usagers de la bib. L’occasion faisant le larron, j’ai donc emprunté ce titre qui me faisait de l’œil depuis un moment.

Et bien m’en a pris, car j’ai vraiment aimé !
L’enregistrement est de bonne qualité, et Gaëlle Savary, la lectrice, met parfaitement le ton, ce qui rend l’écoute à la fois facile à suivre et hyper prenante (pour ne rien vous cacher, j’ai religieusement écouté sa voix 5 heures d’affilée au premier coup).
Elle parvient à nuancer sa voix afin de différencier légèrement les divers locuteurs, et je ne me suis jamais sentie perdue dans les parties dialoguées (même si certaines voix forcées m’étaient moins agréables que d’autres). Elle parvient également à moduler la différence entre les récits de pensée de la narratrice, Jean, et les parties où elle s’exprime réellement, de façon à ce que ce soit perceptible avant même que la narration ne le précise. Et, évidemment, vu le sujet du livre, cette différenciation est très précieuse !

Le récit embrasse tous les codes de la dystopie. On se situe donc dans une Amérique du XXIe siècle, dont les dérives politiques et religieuses ont poussé le patriarcat à son paroxysme. Désormais, tous les individus de sexe féminin sont équipés d’un compte-mots qui les limite, dans le meilleur des cas, à 100 mots par jour. Au-delà, des décharges électriques de plus en plus puissantes sont dispensées via le bracelet. Jean, la narratrice, a vu la société américaine évoluer vers ce changement, sans jamais rien faire pour s’y opposer, au grand désarroi de son amie Jackie, beaucoup plus impliquée – et désormais internée dans ce qui ressemble à un goulag. De fait, Jean ne fait pas grand-chose pour changer sa condition, celle de sa fille, celle de ses congénères. Elle est plutôt passive devant la situation et découvrira tardivement dans le roman qu’il existait pourtant une résistance (pas seulement menée par des femmes, d’ailleurs !). Et bizarrement, j’ai aimé ce point de vue, aussi passif soit-il. Cela change de ce à quoi je me suis habituée en dystopie !
J’ai trouvé que cela contribait au réalisme du récit. Évidemment, dans une situation similaire, on aimerait sans doute – j’imagine ? – toutes être Katniss. Mais soyons réaliste, pour une Katniss, il y a probablement mille Jean, passives et abasourdies. La bascule et le cheminement parcouru par cette Amérique puritaine et extrémiste semblent si doux et imperceptibles, que l’on imagine sans peine une telle aberration se produire, d’autant que nous sommes dans un contexte où il faut de plus en plus être vigilants sur les droits accordés, ou retirés, aux femmes (entre autres).

Pour être tout à fait honnête, bien que je sois restée suspendue à la voix de Gaëlle Savary, j’ai un peu décroché dans la seconde partie, ce qui me fait penser que si je l’avais lu en papier, j’aurais sans doute expédié certains chapitres. Non pas que ce soit inintéressant, mais dès l’instant où Jean se met dans l’action, j’ai trouvé le récit moins palpitant. Malgré tout, les fins de chapitres sont généralement assez percutantes, ce qui a relancé mon intérêt. Mais je me suis justement dit à plusieurs reprises que mon intérêt tenait sans doute au fait que le texte m’était lu. Malgré cela, le récit se tient et les péripéties sont prenantes jusqu’à la fin, quoiqu’un ou deux développements m’aient semblé un peu faciles – il y a notamment un adjuvant qui se révèle sur la fin, et j’ai trouvé ça un peu trop pratique pour être honnête.

Sans être un coup de cœur, voilà une dystopie portant sur les droits des femmes et l’égalité des sexes, qui gratte un peu aux entournures, et qui m’a bien plu, même si je dois reconnaître que le fait de l’avoir écoutée plutôt que lue y est sans doute pour beaucoup !

Vox, Christina Dalcher. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Michael Belano. Lizzie, 2019, 10h51. Lu par Gaëlle Savary.

Malboire, Camille Leboulanger.

Un coin entre mer et montagne. Une lande, longtemps après un désastre qui a laissé la terre exsangue et toxique. Ses rares habitants vivent les yeux tournés vers le ciel dans l’attente de la pluie, ou vers le sol où la mort les attend. La faute au Temps Vieux dont les traces subsistent encore sous forme de micro-organismes, qui devaient faire pousser le maïs plus vite et plus droit, et de monstres autonomes qui continuent à labourer une terre depuis longtemps désertée par leurs concepteurs. Heureusement, il y a Arsen, qui a gardé des souvenirs, un appétit d’avenir, et surtout un projet : forer le sol pour trouver de l’Eau potable sous la Malboire afin d’échapper au diktat de la pluie. Et il y a surtout Zizare, qu’Arsen a tiré de la Boue et recueilli, tout comme Mivoix, sa compagne. Il leur donne le goût de l’aventure et ne les retient pas lorsqu’ils partent, obnubilés par la rumeur d’un barrage derrière lequel se trouverait une immensité d’Eau… Faire route avec Zizare, c’est entreprendre une quête d’un monde qui se fonde sur la quête des mots, c’est découvrir que géographie physique et géographie psychique se répondent, c’est entendre la leçon d’une fable écologique qui se conjugue pour le lecteur au futur antérieur.

Troisième lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires et, à ce stade, mon favori (oui, peut-être même devant L’Enfant de poussière, dont je tarde vraiment à vous rebattre les oreilles).
L’ouverture du roman nous fait découvrir un mangeur de boue (comprenez un presque zombie) qui, doucement, revient à la conscience, dans un monde ravagé par une catastrophe écologique de grande envergure. La nourriture est rare, la terre aride et tout est recouvert d’une boue aussi toxique que nauséabonde, au nom évocateur : la Malboire.
Heureusement, il reste quelques îlots d’humanité, parmi lesquels Arsen, vieil inventeur taciturne que l’on peut penser un peu farfelu, mais qui va prendre Zizare (ainsi qu’il se nommera) sous son aile, afin de l’aider à y voir plus clair.

Je dois avouer que le début du roman m’a laissée quelque peu dubitative : la renaissance de Zizare est un peu longue, et j’avais l’impression d’être parachutée en terre très très inconnue et sans grandes indications. Et pourtant, il ne saurait en être autrement, puisque le premier chapitre voit le personnage reprendre conscience de lui, de ce qui l’entoure, et redécouvrir tout cela. Le flou du départ est donc très bien vu !
Or, une fois passés ces quelques paragraphes de prise de contact, j’ai été ferrée par l’univers – pas encore par l’intrigue, car c’est venu plus tard. Les terres sont arides, désolées, et portent les stigmates d’une agriculture et d’une utilisation intensives. On y croise des cadavres rouillés de monstrueuses machines agricoles, ou l’on évoque à demi-mots des termes que l’on reconnaîtra facilement. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé tout ce qui touchait à la langue dans ce roman : il y a des mots perdus, et des périphrases ou de nouveaux mots utilisés pour désigner des objets qui nous sembleraient quotidiens (ou du moins habituels). De même, il y a beaucoup de références à la vie ou au monde d’autrefois, que l’on peut traquer dans le texte. J’ai vraiment aimé me demander régulièrement « Mais est-ce qu’il parle de insérer ici l’objet ou la référence culturelle ? » et tenter de recoller entre eux les morceaux de ce monde à vau-l’eau.
Rapidement, donc, cet aspect du récit et le voyage initiatique de Zizare et Mivoix m’ont littéralement embarquée. L’action n’est pourtant pas si trépidante que cela : il y a une lenteur poétique dans ces page, une façon de prendre son temps qui m’ont littéralement charmée. Cette même poésie décrit à merveille des paysages post-apocalyptiques désolés, dans lesquels il ne fait pas toujours bon traîner.

Car, sans surprise, le propos écologique est ici très fort, sans être moralisateur – très bon point à noter. Pas besoin de démonstration à coups d’arguments massue, les seules descriptions suffisent à faire comprendre l’évidence : ce serait pas mal de ne pas ravager la seule planète disponible, merci. Sincèrement, même si j’ai adoré ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de le lire avec un affreux frisson dans le bas du dos, à la pensée que tout cela quitte progressivement le champ de la science-fiction pour n’être plus que de l’anticipation – mais au sens le plus littéral du terme, puisque cela nous pend au nez. Faut-il pourtant se pendre à la lecture du livre ? Non, car j’ai trouvé qu’il y avait malgré tout une lueur d’espoir dans le récit, sans doute renforcée par le récit laissant de la place à la poésie !

Comme j’ai mis à peu près six mois pour terminer cette chronique, je peux vous le dire maintenant : Malboire faisait partie de mes deux chouchous de la sélection du PIB ! Malgré un début un peu déstabilisant (où, comme Zizare, j’avais l’impression d’être une nouvelle-née !), j’ai vite été embarquée dans l’univers et la quête des personnages. Et ce bien que le fond m’ait littéralement fait froid dans le dos, chaque fois que je reposais le livre, j’avais follement envie de le reprendre pour savoir de quoi il allait retourner. Très belle découverte, donc !

Malboire, Camille Leboulanger. L’Atalante (La Dentelle du Cygne), août 2018, 256 p.

Ennemis jurés, Le Gang des Prodiges #2, Marissa Meyer.

La double vie de Nova est intenable. En tant que Renégate, elle travaille avec Adrian au maintien de l’ordre dans la ville. En tant qu’Anarchiste, son rêve est de détruire les Renégats. Or, tout cela devient de plus en plus compliqué : elle doit voler dans la réserve des Renégats le casque mythique de son oncle Ace Anarchy afin de l’aider à reprendre le pouvoir. Sans se faire prendre, de préférence. Car les Renégats ont mis au point l’agent N, une arme redoutable, qui supprime définitivement les pouvoirs des Prodiges qui sont mis en contact avec elle, sans espoir de retour arrière…

Vu combien j’avais apprécié le premier tome, j’étais impatiente de lire celui-ci. Et autant le dire de suite : je suis dans le même état d’impatience pour le troisième et dernier tome !
Attention, cette chronique contient des spoilers sur le tome 1 ! La conclusion est safe !

Tout d’abord, ce volume-ci est manifestement une transition dans la trilogie mais, malgré quelques longueurs (dont on va reparler), c’est une transition vraiment réussie.
D’une part en raison de l’ambiance. La fin du premier tome, qui révélait qu’Ace Anarchy était toujours vivant, promettait un deuxième volet plus sombre. Et c’est bien le cas, puisqu’ici Nova est plus que jamais prise entre deux feux : d’un côté, les Renégats qu’elle déteste toujours du plus profond de son être et, de l’autre, des Anarchistes bien cachés qui la mettent sous pression. De plus, la découverte de cette nouvelle arme dévastatrice durcit l’ambiance. Finie la lutte bon enfant contre les super-vilains, les super-héros prennent le contrôle. Or, vous l’avez sans doute vu venir : cette nouvelle arme pose clairement des questions concernant la justice – ou, du moins, elle le devrait. De quel droit tirerait-on à vue sur les suspects, privés d’un procès ? Les Renégats, malgré leurs grands idéaux de justice, basculent doucement mais sûrement vers un « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens » bien expéditif mais… bien confortable aussi (pour eux, en tout cas). Et en tant que super-héros, il faut reconnaître que ce n’est pas terrible. La réflexion autour de l’éthique et de la déontologie héroïques entamée dans le tome 2 est donc largement poursuivie aussi, sans dériver. Sans grande surprise, les méchants ne sont pas tous si méchants, les gentils ne sont pas tous si gentils mais, que voulez-vous ? Cela fonctionne !

Vous avez dit cliché ? Oui, on ne va pas s’en cacher. En même temps, c’est un roman de super-héros, à quoi vous attendiez-vous ? Et si X-Men a déjà traité exactement le même segment, le roman n’en est pas désagréable pour autant. Et ce bien qu’il s’agisse d’une pure et simple transition.
De fait, je ne vais pas mentir, il y a quelques longueurs que l’on aurait sans doute pu s’épargner – mises bout à bout, je pense que le roman aurait parfaitement survécu en étant amputé d’une centaine de pages. Mais il se trouve que, malgré tout, le récit reste extrêmement prenant.
Bien qu’il ne recèle pas d’immense surprise, le conflit de loyauté de Nova est parfaitement mis en scène, comme celui de la Sentinelle, qui passe plus que jamais pour un super-vilain aux yeux de ses pairs et du peuple. Et c’est aussi ce qui induit les longueurs sus-mentionnées. Nova progresse à pas microscopiques vers ses objectifs, lesquels sont largement assaisonnés de réflexions du style « suis-je une bonne personne ? », « un super-héros est-il forcément gentil ? » ou « je l’aime, mais c’est mal, que faire ? ». Car oui, l’inévitable romance entre elle et Adrian prend de plus en plus d’ampleur… alors que le conflit larvé entre leurs alias respectifs, Nightmare et la Sentinelle, est malheureusement mis en sourdine. Eh non, pas de baston apocalyptique entre les deux adolescents dans ce tome-ci, à mon grand dam.

Pour autant, le roman n’est pas dénué de scènes d’actions, avec affrontements grandioses à la clef. Qu’ils mettent en scène la Sentinelle, l’équipe de Nova ou d’autres Renégats, on a quelques conflits hauts en couleur à se mettre sous la dent, particulièrement celui qui clôt le volume. Encore une fois, ce n’est pas la bataille tant attendue entre Nightmare et la Sentinelle, mais ce n’est pas mal non plus, car la scène offre son lot de tension, révélations et péripéties prenantes. Comme dans le premier tome, Marissa Meyer pose une conclusion forte, pas follement surprenante (il faut le dire), mais qui a le mérite de relancer l’attention et l’intérêt pour la suite. Que j’attends donc avec une immense impatience !

En somme, Ennemis jurés est un véritable tome de transition dans la trilogie. Toutefois, on ne s’y ennuie pas car le roman recèle pas mal de scènes d’actions hyper prenantes, comme son lot de réflexions. Évidemment, celles-ci ne sont pas d’une originalité folle, dans la mesure où les questionnements profonds des super-héros sont un peu toujours les mêmes. Malgré tout, ils sont bien mis en scène, bien narrés et maintiennent agréablement le suspense. Celui-ci est relancé en toute fin, avec un retournement de situation qui donne particulièrement envie de lire la suite, que j’attends désormais de pied ferme !

Le Gang des prodiges #2, Ennemis jurés, Marissa Meyer. Traduit de l’anglais par Guillaume Fournier.
Pocket jeunesse (PKJ), avril 2019, 544 p.

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Dry, Neal Shusterman.

Avez-vous déjà eu vraiment soif ?
La sécheresse s’éternise en Californie et le quotidien de chacun s’est transformé en une longue liste d’interdictions : ne pas arroser la pelouse, ne pas remplir sa piscine, limiter les douches…
Jusqu’à ce que les robinets se tarissent pour de bon. La paisible banlieue où vivent Alyssa et sa famille vire alors à la zone de guerre.
Soif et désespoir font se dresser les voisins les uns contre les autres. Le jour où ses parents ne donnent plus signe de vie et où son existence et celle de son petit frère sont menacées, Alyssa va devoir faire de terribles choix pour survivre au moins un jour de plus.

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez déjà que je suis très fan de Neal Shusterman : je ne pouvais donc pas passer à côté de ce roman-ci lorsque j’ai appris sa parution. J’avais un peu peur de l’effet « roman à quatre mains » mais, en fait, c’est très réussi !

Cette fois, pas de série : Dry est un one-shot et, vu le contexte et l’intrigue c’est aussi bien. Dès les premières pages, on sait qu’il n’y a plus d’eau, point de départ angoissant s’il en est (et d’actu). Or, l’info qu’on ignore, comme souvent dans un cas de coupure, c’est la durée de la coupure d’eau. Donc on peut encore espérer et, à l’instar des personnages, c’est ce que l’on fait. Mais, rapidement, il faut se rendre à l’évidence : c’est la panique à tous les niveaux et les aides promises par le gouvernement n’arriveront jamais – ou alors, trop tard. Et c’est là que le roman commence à être terrifiant car, effectivement, si personne n’a d’eau, il faut bien se dire que le gouvernement… n’en a pas non plus. Et c’est assez dur d’admettre que même les secours (sur lesquels on peut normalement se reposer) ne peuvent plus rien pour personne.
Le spectre de la mort par déshydratation plane donc sur le récit. Or, justement, les auteurs excellent à montrer les effets sur le corps du manque d’eau : outre la sensation de soif, on n’ignore rien des crampes, étourdissements et autres hallucinations que ne tardent pas à ressentir les personnages. Ces touches descriptives insufflent rythme et angoisse dans le récit !

Les premiers jours du Tap-Out, elles avaient de l’eau. Sa mère avait arraché un pack des mains de l’une de ses camarades de l’équipe de foot au Costco. « Qui va à la chasse perd sa place, avait lâché sa mère dans la file de la caisse. Que ça lui serve de leçon ! »
Mais il y avait visiblement cinq leçons que sa mère n’avait pas retenues. Comme : « Ne vous lavez pas les cheveux quand vous n’avez que de l’eau en bouteille. » Ou encore : « Ne faites pas de course à pied quand il faut éviter de transpirer. » Et peut-être la plus évidente de toutes : « N’arrosez pas vos plantes ; laissez-les mourir. »
Ce pack d’eau ne leur avait duré que deux jours.

Le récit suit un petit groupe de personnages assez variés : il y a deux adolescents de la banlieue privilégiée, leur voisin survivaliste, une ado des rues plutôt dure à cuire et un jeune garçon doué en affaires (et sans doute un peu mythomane). Les caractères sont donc variés et offrent une belle diversité.
Comme Shusterman en a l’habitude, le récit alterne entre les points de vue internes de ces différents personnages, certains prenant plus d’importance que d’autres. Là encore, le suspense est bien présent, d’autant que l’on s’aperçoit assez vite que leurs intérêts personnels peuvent diverger… voire les mettre en danger. D’ailleurs, il faut signaler que certains, parmi la troupe, sont de vraies têtes à claques et n’en ratent pas une. Non pas qu’ils soient bêtes à manger du foin, mais leur naïveté donne parfois follement envie d’aller leur mettre le pied au séant. Réfléchissez, enfin ! (Et puis ouvrez les yeux, quoi, zut à la fin. Évidemment que tout le monde n’est pas gentil !).

Plus l’intrigue avance, plus la situation se dégrade. Une des parties du roman s’intitule d’ailleurs « Trois jours de l’homme à l’animal » : c’est d’une justesse !! Plus le temps passe, plus les relations humaines se dégradent. Les auteurs montrent alors une variété des réactions extrêmes qui découlent de la situation. Et tout ce que l’on peut en dire, c’est que ce n’est guère engageant… Et en même temps, cela fait vraiment réfléchir car les personnages vivent des dilemmes assez prenants. Tel quartier a de l’eau : faut-il la rationner et la distribuer au prorata des membres de la famille ? Le chien compte-t-il ? Le bébé et les grands-parents, populations fragiles, ne devraient-ils pas avoir plus d’eau ? Et la voisine enceinte, alors ? Et si au terme de la distribution on n’a que 5cL par personne ? Cela fait partie des points qui m’ont fait ressentir ce roman comme particulièrement angoissant : la question est vitale (littéralement), mais difficile à résoudre. D’une part, j’étais donc ravie de ne pas être dans leur situation mais assez gênée, d’autre part, de ne pas trouver de solution satisfaisante (à mes yeux) à cette question. Car comme je l’ai dit au départ, le sujet est vraiment tout d’actualité…
Outre la situation traumatisante que vivent les personnages, il faut aussi compter avec la violence latente. La situation s’envenime, les esprits s’échauffent et certains sont prêts à aller jusqu’au pire pour parvenir à leurs fins. Cela accentue le côté parfois angoissant du roman : non seulement les personnages sont en urgence vitale, mais ils ne peuvent en plus pas vraiment trouver d’aide à côté.

Tandis qu’on s’éloigne du campement, je redescends brutalement sur terre. C’est la même planète que la semaine dernière, et pourtant, comment y croire ? Jamais je n’aurais imaginé que le si parfait Orange County partirait autant en vrille. C’est drôle quand même… Et dire qu’à une époque, je méprisais tant cet endroit que j’en étais venue à souhaiter que Dieu tout-puissant le maudisse, y envoie des sauterelles et des implants mammaires défectueux. Mais à présent que toute la Californie du Sud vit un cauchemar, je suis un peu déçue. Ce n’est pas que je veuille souffrir davantage, mais je suis déçue par les gens – leur faiblesse d’esprit et de caractère. Il aura suffi d’une pénurie d’eau pour tous les transformer en meurtriers barbares. Une chose est sûre, je ne veux pas me retrouver dans le même panier qu’eux.

En cela, le roman est terriblement angoissant (j’ai l’air d’insister, mais vraiment, c’est le cas). Car la situation que décrivent le père et le fils n’est pas si science-fictive. Les ressources en eau ne sont pas éternelles et leur disparition est moins qu’hypothétique. Or, lorsque l’on voit ce qui nous pend au nez et combien cela peut dégénérer… difficile de se sentir serein. Tout cela incite vraiment à réfléchir à sa consommation d’eau. Combien de verres d’eau consommez-vous par jour ? Combien de litres de douche ? Combien de gouttes gaspillées ? C’est un roman qui donne terriblement soif, lorsqu’on pense à la privation. Rien que d’écrire cette chronique et de repenser à ma lecture, j’ai soif.
En même temps, le roman de survie est hyper réussi et prenant. Les chapitres sont courts et assez cinématographiques : il y a juste assez de descriptions des lieux (et de la chaleur écrasante) pour s’y croire et l’action s’enchaîne à bon train. C’est là qu’il convient de préciser que Jarrod Shusterman est scénariste – et ça se sent un peu, tant le rythme est maîtrisé.

Les Shusterman père et fils signent donc un excellent roman apocalyptique, à l’ambiance et au rythme particulièrement prenants. Sans trop y toucher, car le roman est dépourvu de toute volonté moralisatrice, ils incitent aussi chacun à réfléchir à sa consommation d’eau. Et c’est bien le meilleur ! Votre première douche après le roman risque d’avoir une drôle de saveur…

Dry, Jarrod et Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Cécile Ardilly. R. Laffont (R), novembre 2018, 450 p.