À durée déterminée, Samantha Bailly.

Pyxis ! Une entreprise novatrice, audacieuse, dynamique, pilier du marché du divertissement. Le rêve de tout jeune diplômé… du moins en apparence. D’un côté, il y a Ophélie, ancienne stagiaire en communication, rompue aux lois de l’entreprise et bien décidée à mériter enfin le graal de sa génération : le CDI. De l’autre, il y a Samuel, brillant chercheur en informatique, abattu par la dépression avant d’avoir pu terminer sa thèse. L’une est familière de Pyxis ; l’autre ne connaît rien à cet univers. Tous deux mettent tous leurs espoirs dans ce CDD, sans savoir s’il tiendra ses promesses…

Il y a trois ans, je découvrais avec un immense plaisir Les Stagiaires de Samantha Bailly. Après un stage parfois chaotique, Ophélie et Alix ont enfin obtenu, à défaut d’un CDI, un contrat à durée déterminée ; les autres, eux, ont été remerciés à l’issue de leur stage.

Retrouver les personnages a été un vrai plaisir ! Bien que la petite bande de stagiaires ait éclaté, on retrouve les anciens au fil des chapitres : Vincent, Hugues et, bien sûr, Arthur – quoique celui-ci n’occupe pas vraiment le devant de la scène. Ainsi, Samantha Bailly nous dresse un portrait de la génération Y assez complet : outre celles qui ont décroché le mirifique CDD (et qui attendent de pied ferme le CDI), il y a aussi celui qui fait semblant d’avoir des expériences qui lui plaisent, celui qui galère au chômage, celui qui enchaîne les stages pour mieux s’étourdir de fêtes et de substances psychotropes et celui qui n’a pas réussi à surmonter la difficulté d’un parcours universitaire plus qu’ardu. Car oui, ce roman amène de nouveaux personnages, comme Samuel, qui débarque chez Pyxis un peu par hasard, dans l’espoir de parvenir à boucler, un jour, sa foutue thèse. C’est un personnage que j’ai trouvé extrêmement touchant, tant dans son comportement que dans ses idéaux.
Il y a donc du choix et il est assez facile de s’identifier à l’un ou l’autre des personnages – ou à l’un ou l’autre de leurs traits.
Et ce qui est intéressant, c’est qu’à travers ses personnages centraux, Samantha Bailly atteint également leurs familles, nous offrant quelques moments riches en émotions (touchants ou révoltants, là aussi il y a du choix). Cela donne une vraie profondeur aux protagonistes, qui ne se contentent pas de mener à bien les actions purement en lien avec l’intrigue (leur vie parisienne, en gros) : leur présent et leur futur sont certes au centre de l’histoire, mais tout cela s’appuie sur un passé, que l’on atteint par petites touches. Et c’est bien ce qui est passionnant.

À durée déterminée est le roman du CDD, situé après le stage et donc, logiquement, avant le CDI. Pourtant, l’intrigue est loin d’être linéaire : car si Alix et Ophélie rêvent de l’avoir, ce CDI, les couloirs de Pyxis regorgent d’employés aux trajectoires diverses et variées, ce qui fait que le portrait de l’entreprise est très complet. Tout comme celui de la génération Y, d’ailleurs, dont les illusions ont été assez sévèrement écornées dans le premier volume. Ici, l’intrigue suit son cours et on assiste encore à la perte de quelques illusions, notamment du côté d’Alix… ce qui est un tantinet déprimant, il faut l’avouer, tout comme ce portrait de la précarité qui se dessine en creux du roman. Heureusement, l’auteure ménage de nombreux instants pleins d’humour ou de tendresse, qui viennent relever la morosité de certaines scènes ! Côté personnel, c’est similaire : au cours du stage, Ophélie a mûri, grandi et vécu quelques péripéties qui lui ont ouvert les yeux – sur ses proches, ses idéaux, ou bien d’autres sujets. Désormais, elle essaie de se reconstruire après sa désastreuse relation avec Arthur ; les autres cherchent – globalement – l’amour. Mais, là encore, point de destin prédestiné ! J’ai parfois été surprise par les tours pris par l’intrigue : je voyais venir certains développement qui, finalement, étaient déboutés au profit d’autres directions, ce qui était à la fois surprenant et bien agréable.

C’est un roman que j’ai dévoré sans barguigner, tant l’écriture de Samantha Bailly est fluide. Mieux que cela, elle cerne parfaitement ses personnages, avec une sensibilité assez époustouflante qui rend le portrait d’autant plus prenant. À durée déterminée a un aspect indéniablement cathartique que j’ai hautement apprécié ! Il va sans dire que j’ai follement hâte de lire la suite !

◊ Dans la même série : Les Stagiaires (1) ;

À durée déterminée, Samantha Bailly. JC Lattès, mars 2017, 478 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !

Tuto n°1 : embrasser comme une déesse, Brianna R. Shrum.

Suite au remariage de son père avec une femme beaucoup plus jeune que lui, cinq ans plus tôt, Renley n’a quasiment plus aucun contact avec sa mère, partie vivre à New York. La jeune fille est une tête en math – bref, on ne peut pas dire que ce soit la plus cool des lycéennes – et entretient une relation platonique avec son voisin et meilleur ami, aux côtés duquel elle a grandi. Car même s’il est très amoureux, elle ne se voit pas du tout sortir avec lui. Pour un voyage de classe… à New York justement… Renley a besoin de réunir un peu d’argent et décide de lancer un blog qu’elle monétise. L’argument ? Des réponses d’expert, vécues de première main, aux questions que se posent les ados. Jalouse de son indépendance, elle préfère garder sa véritable identité secrète. C’est le début d’une quête qui va la transformer et changer le regard que les autres portent sur elle…

Renley, en seconde, n’a pas une vie très marrante : sa mère l’a abandonnée cinq ans plus tôt et, depuis qu’elle a été trompée par le père de Renley (qui l’a remplacée par Stacey, une femme bien plus jeune), elle ignore purement et simplement sa fille et a refait sa vie à New-York. Le voyage organisé par le club de maths est donc l’occasion ou jamais de renouer les liens avec sa mère disparue. Sauf que le plan brillant imaginé par Renley (créer un blog avec des tutos répondant aux grandes questions des adolescents) pourrait bien ne pas être aussi efficace que ce qu’elle avait imaginé…

Le début du récit met en scène une jeune fille peu populaire et surtout très malheureuse, bien qu’elle refuse de l’admettre. Mais, au fil des tutos qu’elle poste, Renley se met à prendre de plus en plus d’assurance, passant peu à peu de l’autre côté de la barrière – celle séparant les filles adulées et populaires des filles lambda. Or, ce qui devait arriver arriva : Renley finit par prendre la grosse tête et perd ses amis. Retour à la case départ, ne touchez pas les 20 000 € et perdez vos acquis. Alors, qu’on se rassure, l’histoire n’est pas totalement noire. En fait, on rit même beaucoup et ce à tous les chapitres. Car Brianna R. Shrum nous raconte le tout avec beaucoup d’humour. Quoiqu’assez dramatiques (on y reviendra), les aventures de Renley sont pour le moins cocasses… et on y prend goût !

Les chapitres sont nommés comme les tutos, ce qui induit un suspens pas désagréable – au fur et à mesure, on se demande en effet comment va se réaliser la prédiction du titre. Celui-ci est là soit parce que Renley travaille son sujet (par exemple : comment faire une tresse cascade, comment réussir un œil de biche, comment s’épiler le maillot, comment embrasser comme une déesse…), en bonne experte consciencieuse, soit parce qu’elle fait l’expérience d’une nouvelle facette de la vie d’ado.
Et si elle en expérimente les plus agréables (l’amitié, la popularité, l’amour), elle en teste également les plus sombres (addiction à cette même popularité, prises de risques inconscientes, harcèlement, etc.). L’auteur parle vraiment bien de la vie lycéenne, de l’adolescence et de ce que l’on peut traverser durant ces périodes. Le roman évoque également, en filigrane, quelques préoccupations de société : il est question de réseaux sociaux et, évidemment, de la place de plus en plus importante (et flippante ?) qu’ils prennent dans la vie des ados. Corollaire : le roman évoque également le slut-shaming (un sujet merveilleusement développé dans La Vérité sur Alice par Jennifer Mathieu) et le harcèlement – car on s’en doute au vu du titre, Renley quitte assez vite la sphère des tutos coiffure-maquillage pour attaquer les vraies questions d’ados.

En filigrane aussi : les relations familiales, les familles décomposées et recomposées et le ravage qu’une absence de communication peut avoir sur un adolescent. À ce titre, la mère de Renley remporte sans doute la palme de la mère indigne de la littérature jeunesse ! Heureusement, celle-ci peut se rattraper sur ses amis, au nombres desquels April, la meilleure amie (elle aussi au club de maths) et Drew, son voisin et meilleur ami depuis toujours. Avec l’un comme avec l’autre, Renley a des relations touchantes et a des échanges passionnants (profonds, houleux, émouvants, il y en a pour tous les goûts). Et la romance, dans tout ça ? Oui, le titre annonce clairement la couleur, le roman laisse une large part à l’histoire sentimentale – ce qui, ne nous mentons pas, est sans doute LA préoccupation majeure des adolescents. Mais dans sa quête monétaire et de renseignements de qualité, Renley va faire l’expérience des premiers émois amoureux et des questionnements qui leur sont inhérents. Et ce sans qu’on trouve le tout pénible, redondant ou déjà-vu. Ce qui, de mon point de vue, est excellent !

J’ai donc lu Tuto n°1 d’une traite, passionnée par la vie absolument chaotique et passionnante de Renley. Ses tribulations et questions existentielles, quoique courantes, ont parfois des conséquences assez dramatiques, néanmoins racontées avec beaucoup d’humour. On ne s’ennuie pas un instant et, de plus, Brianna R. Shrum dresse un très beau portrait de l’adolescence d’aujourd’hui !

Tuto n°1 :  embrasser comme une déesse, Brianna R. Shrum.
Traduit de l’anglais par Maud Ortalda. Lumen, 16 mars 2017, 373 p. 

 

George, Alex Gino.

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Beaucoup de gens aiment George. Maman est très fière de son petit garçon, elle pense qu’il deviendra « un jeune homme très bien ». Scott aime beaucoup son « frérot ». Et Kelly le tient pour son « meilleur ami ». Mais George sait que les gens ne voient pas qui elle est vraiment. Car George en a la certitude, elle est une fille.
Alors quand sa maîtresse propose de jouer une pièce de théâtre à l’école, George veut plus que tout interpréter le personnage de Charlotte. Elle sera parfaite, et les gens comprendront enfin qui elle est.
Comment leur faire comprendre que c’est le rôle de sa vie ? 

Il faut absolument que je vous parle de George. Quand j’en ai entendu parler pour la première fois, j’ai lu le petit mot de David Levithan, l’éditeur de Scholastic, qui expliquait qu’il avait bouleversé son programme éditorial juste pour faire une place à ce titre, tant il l’a touché. Et plus j’avançais dans ma lecture, plus je comprenais l’urgence qui a saisi David Levithan, parce que la même urgence m’a poussée à laisser de côté toutes mes chroniques en retard pour vous parler aussi vite que possible de ce titre.

George, vous l’avez compris, c’est l’histoire d’une petite fille née dans un corps de petit garçon et qui, d’une part, ne sait pas comment le faire entendre à ses proches et, d’autre part, s’angoisse des réactions qu’ils pourraient avoir – et à raison. Il était grand temps que la littérature jeunesse s’intéresse aux enfants transgenre, dans un roman intelligent et bien mené. Car Alex Gino maîtrise son sujet à la perfection et nous livre un excellent texte !

Dès le départ, Alex Gino nous plonge dans les pensées de George, lesquelles ne traduisent aucun problème d’identité : George est une fille, c’est clair et net. Non, en fait, son problème vient de la société étroite d’esprit – la nôtre – dans laquelle elle grandit et qui n’aime rien tant que placer les gens dans des petites cases bien définies et hermétiques. De fait, ça s’annonce coton pour elle et elle va, évidemment, se heurter à des gens aux idées bien arrêtées et peu réceptifs.

Heureusement, George rencontre aussi et surtout des personnes un peu moins fermées, qui acceptent que le monde peut parfois être légèrement différent de leurs préjugés et qui vont l’aider à prendre confiance en elle et à avancer.
Le roman est assez court, donc un adulte verra assez vite où l’on veut en venir, d’autant que l’intrigue tient essentiellement à deux points : comment obtenir le rôle de Charlotte et comment faire comprendre la situation à sa mère – pour les autres, George verra plus tard.
Mais cela ne signifie pas, au contraire, que c’est simple ou simpliste. Loin de là ! Alex Gino amène la réflexion avec subtilité et traite l’évolution psychologique de George avec une grande intelligence.

Au départ, George est terrorisée, se cache pour consulter ses magazines, s’angoisse à l’idée d’être brimée et rejetée ; peu à peu, c’est l’idée de vivre dans le mensonge qui lui devient proprement insupportable et qui va l’encourager à prendre son courage à deux mains. On ne peut d’ailleurs que saluer la bravoure dont elle fait preuve : la situation qu’elle traverse est terrible pour un enfant et bien des adultes ne feraient pas la moitié des choses qu’elle parvient à réaliser.

Autour de George, Alex Gino dépeint une galerie de personnages vraiment passionnants : il y a la mère, évidemment, qui a une réaction initiale pour le moins classique (du rejet, malheureusement). Il y a Scott, le frère aîné, moins borné et aveugle qu’on aurait pu le croire. Il y a également le corps professoral, parmi lequel George va trouver des alliés, mais aussi des gens qui vont tenter de la faire changer d’avis – et la faire rentrer dans la petite case qui a été prévue pour elle. Enfin, il y a Kelly, la meilleure amie, sans aucun doute le meilleur personnages de l’histoire (outre George), qui présente toute l’ouverture d’esprit dont un enfant peut faire preuve et qui fait défaut à de nombreux adultes !

Il était grand temps, oui, que la littérature de jeunesse nous offre un texte d’aussi bonne qualité que George, et qui évoque la transsexualité. De nombreux enfants sont réduits à se poser des questions, à être brimés, rejetés et niés dans leur identité, soit parce qu’ils ne savent pas comment se débrouiller, soit parce que leur entourage les culpabilise violemment. Si le parcours de George semble, a posteriori, assez facile par rapport à ce que peuvent vivre ces enfants, il n’en reste pas moins complexe. C’est avec des mots simples, une grande tendresse et une fine intelligence qu’Alex Gino nous narre l’histoire de George et nous donne un bel exemple de courage ordinaire. À lire, à relire et à mettre entre toutes les mains !

George, Alex Gino. Traduit de l’anglais par Francis Kerline.
L’école des Loisirs, 1er février 2017, 172 p.

Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda.

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Le chien, prisonnier, affamé, guide la bande d’hommes lancée à la poursuite d’un Indien blessé dans la forêt d’Araucanie. Il sait sentir la peur et la colère dans l’odeur de ces hommes décidés à tuer. Mais il a aussi retrouvé dans la piste du fugitif l’odeur d’Aukamañ, son frère-homme, le compagnon auprès duquel il a grandi dans le village mapuche où l’a déposé le jaguar qui lui a sauvé la vie.
Dans la forêt, il retrouve les odeurs de tout ce qu’il a perdu, le bois sec, le miel, le lait qu’il a partagé avec le petit garçon, la laine que cardait le vieux chef qui racontait si bien les histoires et lui a donné son nom : Afmau, Loyal.
Le chien a vieilli mais il n’a pas oublié ce que lui ont appris les Indiens Mapuches : le respect de la nature et de toutes ses créatures. Il va tenter de sauver son frère-homme, de lui prouver sa fidélité, sa loyauté aux liens d’amitié que le temps ne peut défaire.

Luis Sepúlveda a un vrai talent de conteur et il le prouve encore, avec cette Histoire d’un chien mapuche, aussi brève qu’elle est percutante.
Le texte est accessible aux plus jeunes et abondamment illustré par Joëlle Jolivet, qui lui a consacré de merveilleux encrages.

Luis Sepúlveda est d’ascendance mapuche et rend hommage aux traditions orales de son peuple : l’histoire évoque des thèmes chers au peuple mapuche, tout en mettant en avant la réalité de ce qu’ils vivent aujourd’hui – et autant vous le dire, ce n’est pas bien glorieux. Quoi qu’il en soit, son texte, combiné aux dessins, créent dès le départ une atmosphère proprement envoûtante, dans laquelle le lecteur se plonge d’emblée. Le fait que le texte soit émaillé de mots en mapudungun, la langue des Indiens mapuche, contribue à renforcer et l’atmosphère de l’histoire et la poésie des mots – d’ailleurs, pas de panique, tous les mots sont immédiatement traduits.

Mais il n’y a pas que la forêt d’Araucanie qui fascine ; le texte est traversé d’émotions fortes. En effet, il est question de fidélité, d’amour et d’amitié, trois thèmes porteurs. Mais, au-delà, le texte célèbre aussi l’attachement des Indiens mapuche à leur terre, l’Araucanie, à leur forêts et à leurs traditions. Traditions qui sont, aujourd’hui même, en grave péril, ce que l’histoire met parfaitement en avant. Car, certes, l’histoire commence avec Afmau, le chien, enlevé, battu, affamé, terrorisé, forcé de traquer ceux qui l’ont élevé.

Car les chasseurs – des Blancs, évidemment – n’ont d’autre but que celui de maltraiter, spolier et persécuter les Indiens. Tout cela pour ? Mais pour récupérer, sans débourser un dollar et sans trop se fatiguer, des terres fertiles, des terres bien placées, des terres convoitées. Et ça, ce n’est pas au XIXe siècle. Non, c’est en train de se passer maintenant, en 2017, sous l’égide de firmes internationales qui n’ont que le commerce et le profit en tête. (Benetton, par exemple. Pour en savoir plus, ça se passe ici ou .).

Bref, le texte de Luis Sepúlveda a beau être poétique, doux et beau, tout simplement, il n’en reste pas moins que la terrible histoire de l’Araucanie perce en-dessous. Et bien qu’il s’agisse d’un conte tout à fait lisible par de jeunes enfants (qui apprécieront sans doute l’histoire de franche camaraderie qui nous est contée), l’adulte ne peut s’empêcher de lire la véritable et cruelle histoire de la contrée.

Avec son Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda signe un très beau conte humaniste qui met en avant les choses terribles qui se déroulent en Araucanie. Un récit d’autant plus essentiel aujourd’hui, alors que les indiens Mapuches subissent encore et toujours des violences largement passées sous silence – notamment à cause des grandes firmes qui entendent bien se débarrasser des locaux pour y mettre leurs moutons, dans le plus grand calme. Mais le conte véhicule également un beau message d’espoir et de bienveillance, tout en célébrant la fidélité, l’amitié, les liens avec la Nature et, évidemment, les Indiens mapuche et leurs traditions.
À mettre donc entre toutes les mains !

Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda ; illustrations de Joëlle Jolivet.
Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Métailié. Métailié, octobre 2016, 98 p.

 

 

Briser la glace, Julien Blanc-Gras.

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A 4h25 de Paris et à 3h15 du Pôle Nord : le Groenland, sa banquise (en train de fondre), ses petits villages semi-traditionnels, ses pisiniarfik vendant aussi bien des revolvers que de la lingerie et ses autochtones. Pour découvrir tout cela, un voilier brise-glaces, l’Atka et quatre marins : trois loups de mer (respectivement le Capitaine, le Second et le Peintre, un autre baroudeur) et un marin d’eau douce (notre auteur, donc) qui distingue à grand-peine bâbord de tribord. Une semaine de cabotage à quatre à la découverte de l’Arctique.  

De Julien Blanc-Gras, j’avais adoré, à la dernière rentrée littéraire, In utero, un autre genre de récit de voyage.
Cette fois, il nous embarque à la découverte de l’Arctique, et quelle découverte ! Déjà, c’est l’été, donc il a chaud. Et puis, il faut oublier les images d’Epinal que l’on a sur l’Arctique : les ours faméliques, au printemps, c’est normal, après tout un hiver passé à jeûner ou presque ; les kayaks, il faut oublier, les Inuits ont désormais des Zodiacs, des bateaux à moteur et des fusils à harpons automatiques, comme tout chasseur-pêcheur moderne qui se respecte. Et on ne parle pas du cliché du Groenlandais rond comme une queue de pelle du matin au soir et vice-versa, rongé par les affres de l’alcool apporté par la Civilisation. Non, le Groenland est à l’image des autres pays, on y a des smartphones, internet (certes par intermittences), des supermarchés… En bref, rien de neuf sous le soleil de la communauté de la mondialisation.

Réchauffement climatique ? Ha oui, en effet, difficile de pas l’évoquer alors que le pays n’est plus bloqué que 4 mois sur 12 au lieu des 8 habituels. Mais pour les Inuits, c’est plus la perspective d’une évolution qu’une fatalité – quoique ça ne fasse plaisir à personne, cela va de soi.

Au fil des pages, Julien Blanc-Gras nous dresse le portrait d’un Groenland bien différent de ce qu’en ont retenu les clichés. Le récit se construit jour après jour, au gré des pérégrinations maritimes des quatre hommes. L’équipage fait des rencontres humainement très enrichissantes et que l’auteur rapporte avec force détails. Jour après jour, ce sont également les splendeurs glacées de l’Arctique qui se déroulent sous nos yeux, y compris lorsque l’auteur cède devant la pauvreté du vocabulaire pour décrire les merveilles qu’il contemple.

Mais ce qui rend le récit si prenant, c’est le ton sur lequel Julien Blanc-Gras le fait. Il narre ses aventures avec humour et légèreté, n’omettant aucun détail : de ses désillusions quant au bœuf musqué (qui est en fait une chèvre) à ses difficultés à accéder à Internet, en passant par l’incompréhension avec les locaux (l’auteur ne maîtrisant le Groenlandais qu’à plus de 0.5 grammes d’alcool dans le sang), la difficile adaptation à la vie à bord (notamment au vocabulaire maritime) et à la chasse aux icebergs (tantôt façon cowboy, tantôt façon Don Quichotte). Le récit est donc à la fois hilarant et très profond, les descriptions s’émaillant de quelques réflexions sur la situation, intelligentes et poétiques.

Briser la glace dépoussière donc habilement le mythe de l’Arctique, sous la forme d’un journal de voyage aussi hilarant qu’intelligent. Un texte à glisser sous le sapin ! 

Briser la glace, Julien Blanc-Gras. Paulsen, septembre 2016, 190 p.

Comment j’ai écrit un roman sans m’en rendre compte, Annet Huizing.

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« « Le lecteur doit vivre ce que tu vis « , avait dit Lidwine. Mais qu’est-ce que je vivais au juste ? J’avais pas l’air maligne avec mon rêve de devenir écrivaine. Et là, une idée m’est venue. J’allais raconter comment Dirkje était entrée dans notre vie. J’ai ouvert mon ordinateur portable et j’ai retroussé mes manches. Mais mes doigts sont restés immobiles sur le clavier. Avant d’en venir à Dirkje, il faudrait d’abord que j’écrive que ma mère n’est plus là, et que je parle de mon père et de Kalle, de notre maison et du fait qu’on ne mange jamais à table. Je devais commencer par le commencement. Mais où commençait le commencement ? Il était une fois une fille à Hilversum ? »

Voilà un roman qui a bénéficié de délit de faciès. En effet, c’est son titre très accrocheur qui m’a poussée à l’ouvrir et… j’ai bien fait, car c’est un vrai coup de cœur !

L’histoire est narrée par Katinka, qui aimerait devenir écrivaine et échange des cours d’écriture contre des heures de jardinage à sa voisine, Lidwine, auteur de romans à succès de son état. En l’absence d’intrigue toute fictive, Lidwine fait travailler Katinka sur sa propre vie, dans laquelle il se passe une multitude de choses !

En effet, la petite famille accueille à temps partiel Dirkje, la nouvelle bonne amie du papa de Katinka et Kalle – leur maman est décédée alors que Kalle n’était encore qu’un nourrisson. Or, la nouvelle venue bouscule évidemment les habitudes bien ancrées de la petite famille et fait surgir de nombreux questionnements chez Katinka. Mais cette dernière, dans un premier temps, est vraiment centrée sur son travail d’écriture.

Le roman est construit sur une astucieuse mise en abîme mettant en parallèle les cours dispensés par Lidwine et les exercices pratiques de Katinka, qui n’hésite à expliquer pourquoi elle a choisi telle façon de narrer son récit plutôt qu’une autre, en fonction de l’effet produit sur le lecteur. De fait, on assiste à une vraie leçon d’écriture qui a le triple mérite d’être pertinente, didactique et divertissante. Mais là où Annet Huizing aurait pu se contenter d’une jolie fable sur l’acte d’écriture, elle va aussi propose un très beau récit sur l’adolescence, les relations familiales, le deuil et la construction de soi.
Katinka est une jeune fille très mature, mais l’arrivée de Dirkje remue des sentiments qu’elle pensait avoir dépassés et met au jour des blessures pas vraiment cicatrisées. En effet, le deuil de sa mère n’est pas terminé, et l’arrivée de cette potentielle belle-mère le remet brutalement sur le devant de la scène.

Ce qui est intéressant, c’est qu’aucun des deux fils de l’intrigue ne prend le pas sur l’autre : tous deux s’équilibrent parfaitement et, si Katinka est très touchante dans sa quête personnelle, c’est aussi une magistrale leçon d’écriture. Les conseils sont à la fois simples, didactiques et bien amenés et parleront à tous les lecteurs ayant des velléités d’écriture.
Autre gros point fort : les personnages. Si Kalle est un peu absent de l’histoire, Katinka, son père, Drikje et Lidwine se partagent la vedette. Et les adultes ont vraiment droit à leur place. Ainsi, il est (évidemment) beaucoup question d’amour, mais du point de vue des adultes, pas tellement de celui de Katinka – qui, si elle se pose des questions, n’a pas de romance particulière.

« On a longtemps parlé de ce qui était pire : que ton amour te quitte ou que ton amoure meure ?
– Et quelle a été votre conclusion ? ai-je demandé.
Je me rendais compte que Lidwine avait déjà beaucoup vécu avant même que je sois née.
– Que ce sont deux espèces différentes du pire. »

Vraiment, cela change des romans adolescents mettant en scène une romance adolescente, tout en posant des questions très pertinentes.

En somme, Annet Huizing signe un court roman touchant et sensible, truffé d’excellents conseils en matière d’écriture !

Comment j’ai écrit un roman sans m’en rendre compte, Annet Huizing. Traduit du néerlandais par Myriam Bouzid.
Syros, avril 2016, 184 p.