La loi du Phajaan, Jean-François Chabas.

Dans la famille de Kiet, on est dresseur d’éléphants de père en fils. Le jour de ses dix ans, Kiet part avec son père et des chasseurs pour capturer son premier éléphanteau. Pendant plusieurs jours, l’enfant participe au « Phajaan », une méthode de dressage traditionnelle particulièrement cruelle qui marquera à jamais le jeune garçon…

On change de registre aujourd’hui et on parle roman jeunesse, témoignage et droits des animaux. Jean-François Chabas est un grand nom de la littérature jeunesse (du moins dans mes tablettes), donc je partais assez confiante sur ce roman – et à raison.
Le récit nous est entièrement narré par Kiet, qui est assez âgé, tout comme Sura, son éléphant, au début de l’histoire. On sait donc dès le départ qu’ils ont survécu… On ignore encore à quel prix et c’est ce que va s’attacher à nous expliquer Kiet, qui va revenir sur la façon dont la relation qu’il a avec son éléphant s’est nouée. Spoiler : dans la douleur.

Car ce qui occupe la majeure partie du récit de Kiet est le terrible Phajaan qu’on subi l’enfant et l’éléphanteau. Cette méthode de dressage traditionnelle consiste à briser l’esprit de l’éléphant, dans les quelques jours suivant sa capture (et l’assassinat de sa meute). Kiet, alors âgé de 10 ans, résiste autant qu’il peut à son père, chef de l’expédition. On assiste donc en même temps à sa lutte pour sauver Sura et à sa lutte contre cette figure paternelle terrifiante, en laquelle il ne se reconnaît pas le moins du monde.
Alors, autant le dire tout de suite : âmes sensibles, s’abstenir. Ce n’est pas parce que le roman est tout petit et que c’est adressé aux adolescents qu’il est pour autant facile à lire. Loin de là. Les scènes du Phajaan (et certaines autres de la vie de Kiet et Sura) sont d’une cruauté difficilement soutenable car les tortures que l’on fait subir aux éléphants y sont dépeintes avec forces détails. C’est gore, il n’y a pas d’autre mot. Et c’est d’autant plus terrible que les choses se font toujours, de nos jours, de cette façon. C’est proprement inhumain !

Le récit de Kiet, d’ailleurs, s’attache à montrer comment ces traditions perdurent discrètement et comment l’industrie du tourisme de masse, malheureusement, ne fait que les perpétrer. Car en utilisant ces éléphants soi-disant domestiqués pour des promenades, les touristes mettent (pas nécessairement volontairement) la main à la pâte pour faire perdurer le système. Et c’est bien ce qui est dramatique.

Heureusement, le roman est aussi plein d’espoir. Car au fil des pages, Kiet raconte la relation étroite et pleine de tendresse qu’il a nouée avec Sura, qui semble bien le lui rendre. Et, rien que pour ça, on a envie de croire qu’un meilleur avenir est possible pour ces grands bêtes (même si de sauvages, il en reste de moins en moins).

Jean-François Chabas signe un texte très émouvant, qui dresse le portrait d’une belle relation entre un homme et son éléphant. C’est aussi un texte très dur, avec de nombreuses scènes de torture dont la cruauté est parfois difficile à supporter. Le texte est néanmoins très accessible, Jean-François Chabas étant resté très factuel dans sa narration, qui invite à une vie tenant plus compte de son environnement. Un texte à lire et à faire lire sans modération !

La Loi du Phajaan, Jean-François Chabas. Didier jeunesse, septembre 2017, 128 p.

◊ En bonus : si la question de la relation entre un éléphant et son cornac vous intéresse, Daniel Fiéver y a consacré un épisode de son émission Le Temps d’un bivouac, que vous pouvez réécouter sur le site de France Inter – mais il n’y est presque pas fait mention du Phajaan.

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L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux.

Titania emmène sa fille, Nine, seize ans, dans une mystérieuse cabane au bord d’un lac. Il est temps pour elle de lui dévoiler des événements de sa vie qu’elle lui a cachés jusqu’alors. Nine écoute, suspendue aux paroles de sa mère. Flash-back, anecdotes, personnages flamboyants, récits en eaux troubles, souvenirs souvent drôles et parfois tragiques, bouleversants, fascinants secrets… Peu à peu jaillit un étonnant roman familial, qui va prendre, pour Nine, un nouveau tour au matin…

Il y a trois ans, je découvrais, fascinée, Tant que nous sommes vivants, premier roman d’Anne-Laure Bondoux que je lisais. Il m’a fait une si forte impression que je me suis jetée dès que j’ai pu sur L’aube sera grandiose, sans même savoir de quoi il retournait.
Et j’ai bien fait.
Car, une fois de plus, Anne-Laure Bondoux m’a littéralement fascinée, m’a tenue en haleine, m’a scotchée à son intrigue, au point qu’en cours de lecture, j’en venais à regretter la brièveté des bouchons du matin, à ronger mon frein jusqu’à l’heure du retour en transports, pressée que j’étais de me remettre à lire.

Le récit ouvre sur une Nine bougonne, quasiment kidnappée par sa mère à la sortie du lycée (alors qu’elle devait aller à une soirée), laquelle l’emmène vers une obscure cabane perdue dans les bois – et dans laquelle il n’y a même pas de réseau, imaginez. Car la fantasque Titania, auteure de romans à succès, a décidé de révéler toute la vérité à sa fille, la vérité sur sa vie, sur sa famille (Titania est censément orpheline), comme ça, subitement.
Aussi le roman démarre-t-il en douceur par une présentation des personnages : la mère, la fille, cohabitant dans leur véhicule, avec, déjà en filigrane, cette famille toute neuve qui se profile. Et cette entrée en matière est plus que mystérieuse : car si l’on sait dès le départ que Titania souhaite avoir une petite discussion avec sa fille, le contenu en reste de premier abord bien secret.

Et il faudra pas moins de la nuit – et par conséquent du roman entier – pour en arriver à bout, ce qui fait que l’on est littéralement suspendu aux lèvres de Titania, que l’on aimerait presser d’écourter certaines péripéties, tout en la suppliant d’être encore plus minutieuse, de n’oublier aucun détail, tant le récit est fascinant. Car pour que l’on comprenne bien l’histoire, Titania (qui s’appelle en fait Consolata… !) remonte à sa prime jeunesse, entourée de sa famille, que Nine découvre seulement. Et si, au départ, la jeune fille fait preuve d’une mauvaise foi digne de l’adolescente qu’elle est, elle ne tarde pas, elle non plus, à boire les paroles de sa mère.
Le récit alterne entre le récit du passé par Titania et quelques instantanés du présent nous montrant les réactions de Nine ou le dialogue qui se noue avec sa mère et qui permettent, en sus, de nous apporter quelques précisions sur le récit de Titania. Bien vite, on se fait à ces constants allers-retours entre passé et présent qui dynamisent la narration et maintiennent le suspens d’un bout à l’autre du récit. Plus la nuit avance, et plus Titania endosse le rôle de la conteuse, nous berçant de son récit envoûtant.

Car l’enfance de Titania, si elle n’a pas été malheureuse, semble n’avoir été qu’une vaste suite de péripéties et de rebondissements rocambolesques, sous la houlette de sa mère. Celle-ci est sans aucun doute le personnage-phare du roman. Nine et Titania occupent le devant de la scène, mais c’est bien autour de la grand-mère de Nine que s’articule l’histoire. Cette femme forte, libre et indépendante rayonne littéralement et irradie toute l’histoire. À certains égards, elle semble parfaitement inaccessible alors qu’à d’autres, on a tout simplement l’impression de la connaître aussi bien que si c’était une voisine ou un membre de la famille, ce qui renforce le sentiment qu’il s’agit d’un personnage intemporel. Difficile, donc, de ne pas se passionner pour la vie qu’elle a menée et qu’elle a fait mener à ses trois enfants. D’ailleurs, on se prend bien vite d’affection pour les personnages hauts en couleurs qui gravitent autour d’eux, notamment les beaux-pères qui traversent la vie des enfants et ont une si forte influence sur leur développement.
Au fil des pages, c’est une véritable fresque familiale qui se dessine, sur quelques décennies. Et le récit est à l’image de Rose-Aimée (la grand-mère de Nine) : on le traverse comme un conte, comme une histoire intemporelle dont on a l’impression qu’elle s’est réellement déroulée.

Une fois de plus, Anne-Laure Bondoux signe un texte qui m’a chamboulée : avec ce récit qui aligne drames, rebondissements et autres personnages hauts en couleurs et qui retrace à la fois une fresque familiale et un pan de l’Histoire française (et européenne), elle m’a donné l’impression que j’avais touché du doigt une sorte d’universalité. Au fil de la narration de Titania, c’est une fratrie – et, par extension, une famille – extrêmement attachante que l’on découvre et que l’on aimerait suivre encore un peu. Le récit est vif, particulièrement prenant et, lorsque Titania parvient enfin au bout, après d’incroyables péripéties, on a la nette sensation de se trouver à l’orée d’un récit tout neuf qu’il leur reste à écrire, tous ensemble – et pour lequel j’étais aussi curieuse que pour les pérégrinations précédentes. C’est à regrets que j’ai refermé la dernière page de ce roman mais, une chose est sûre : je le relirai.

L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux. Gallimard jeunesse, 21 septembre 2017, 296 p.

The Memory Book, Lara Avery.

On me dit que ma mémoire ne sera plus jamais la même, que je vais commencer à oublier des choses. Au début juste quelques-unes, mais ensuite beaucoup plus. Alors je t’écris, cher futur moi, pour que tu te souviennes !

Sam a toujours eu un plan : sortir première du lycée et filer vivre à New York. Rien ne l’en empêchera – pas même une anomalie génétique rare qui, lentement, va commencer à lui voler ses souvenirs, puis sa santé. Désormais, ce qu’il lui faut, c’est un nouveau plan.
C’est ainsi que naît son journal : ce sont les notes qu’elle s’envoie à elle-même dans le futur, la trace des heures, petites et grandes, qu’elle vit. C’est là qu’elle consignera chaque détail proche de la perfection de son premier rendez-vous avec son amour de toujours, Stuart. Le but ? Contre toute ttente, contre vents et marées : ne rien oublier.

Il était grand temps que je vous parle de ce roman, pour lequel j’ai eu un énorme coup de cœur lorsque je l’ai lu. L’été dernier.
Mieux vaut tard que jamais, non ?
Depuis Nos Étoiles contraires, la sick-litt (ou littérature de malades) a le vent en poupe. Là-dedans, il y a des textes de qualité différente et j’avoue avoir été très agréablement surprise par celui de Lara Avery – mais j’imagine que vous l’aviez deviné.

Le texte emprunte l’apparence du journal intime : celui que Sam adresse à son futur elle amnésique, dont la mémoire aura été rongée par le syndrome de Niemann Pick. Alors, oui, c’est un peu triste – et il est possible que vous soyez obligés de sortir un mouchoir de temps à autres – mais Sam a suffisamment d’humour pour que l’on ne passe pas tout son temps à sangloter.
Au fil des pages, c’est un portrait assez touchant de la jeune fille qui se dessine. Car, malgré tout, Sam est une adolescente tout à fait lambda : elle participe au club de débat de son lycée, a quelques problèmes de sociabilité et des vues sur un jeune homme de son âge. À ce titre, j’ai eu un peu peur en voyant se profiler un triangle amoureux mais finalement, c’était plus fin que prévu et vraiment réaliste. Comme je l’ai dit, Sam est une adolescente tout ce qu’il y a de plus normal (hormis sa maladie, s’entend), qui vit de grands émois adolescents… et fait aussi quelques erreurs, dont quelques-unes cuisantes, qu’elle ne minimise pas.
Sam a une analyse assez fine de son entourage et, même si elle essaie parfois de se cacher derrière sa maladie, elle reste assez lucide sur ce qui peut heurter ses proches. De fait, le roman est loin d’être guimauve : on est loin de l’intrigue pleine de bons sentiments sur la maladie. Sam est une battante, mais elle n’a pas la science infuse – elle tente néanmoins d’emprunter la voie de la sagesse, ce qui la rend éminemment attachante.

J’ai aimé que le journal laisse aussi la place aux sentiments des autres personnages : plus l’on galope vers la fin, moins la parole de Sam est fiable (à cause des attaques), aussi certains de ses proches prennent-ils la plume. Au vu du sujet, j’imagine que c’était inévitable, mais cela nous donne un bon aperçu. De plus, cela permet de nuancer parfois la personnalité de Sam. Au premier abord, celle-ci n’est pas des plus sympathiques mais, plus cela va, plus l’on découvre ses petites failles (que ce soit par sa voix ou celle des autres), ainsi que les trésors que recèlent sa personnalité volontaire.

Il faudrait encore que je vous dise que j’ai lu ce roman en moins de 24h – en semaine, donc j’ai dézingué le roman en un tour de bus – ce qui ne m’arrive plus si fréquemment que ça maintenant. Il faudrait encore que je vous parle du style ô combien fluide de Lara Avery, qui donne voix à Sam, même lorsque celle-ci éprouve les pires difficultés à écrire et à former des pensées cohérentes. 
Il faudrait surtout que je vous dise que ce roman, loin de n’évoquer que la douleur qu’entraîne la maladie, avec son collège de pertes et de deuil, est en fait un roman plein d’énergie, qui donne furieusement envie de croquer la vie à pleines dents. 

The Memory Book, Lara Avery. Traduit de l’anglais par Julie Lafon. Lumen, mai 2016, 442 p. 

À durée déterminée, Samantha Bailly.

Pyxis ! Une entreprise novatrice, audacieuse, dynamique, pilier du marché du divertissement. Le rêve de tout jeune diplômé… du moins en apparence. D’un côté, il y a Ophélie, ancienne stagiaire en communication, rompue aux lois de l’entreprise et bien décidée à mériter enfin le graal de sa génération : le CDI. De l’autre, il y a Samuel, brillant chercheur en informatique, abattu par la dépression avant d’avoir pu terminer sa thèse. L’une est familière de Pyxis ; l’autre ne connaît rien à cet univers. Tous deux mettent tous leurs espoirs dans ce CDD, sans savoir s’il tiendra ses promesses…

Il y a trois ans, je découvrais avec un immense plaisir Les Stagiaires de Samantha Bailly. Après un stage parfois chaotique, Ophélie et Alix ont enfin obtenu, à défaut d’un CDI, un contrat à durée déterminée ; les autres, eux, ont été remerciés à l’issue de leur stage.

Retrouver les personnages a été un vrai plaisir ! Bien que la petite bande de stagiaires ait éclaté, on retrouve les anciens au fil des chapitres : Vincent, Hugues et, bien sûr, Arthur – quoique celui-ci n’occupe pas vraiment le devant de la scène. Ainsi, Samantha Bailly nous dresse un portrait de la génération Y assez complet : outre celles qui ont décroché le mirifique CDD (et qui attendent de pied ferme le CDI), il y a aussi celui qui fait semblant d’avoir des expériences qui lui plaisent, celui qui galère au chômage, celui qui enchaîne les stages pour mieux s’étourdir de fêtes et de substances psychotropes et celui qui n’a pas réussi à surmonter la difficulté d’un parcours universitaire plus qu’ardu. Car oui, ce roman amène de nouveaux personnages, comme Samuel, qui débarque chez Pyxis un peu par hasard, dans l’espoir de parvenir à boucler, un jour, sa foutue thèse. C’est un personnage que j’ai trouvé extrêmement touchant, tant dans son comportement que dans ses idéaux.
Il y a donc du choix et il est assez facile de s’identifier à l’un ou l’autre des personnages – ou à l’un ou l’autre de leurs traits.
Et ce qui est intéressant, c’est qu’à travers ses personnages centraux, Samantha Bailly atteint également leurs familles, nous offrant quelques moments riches en émotions (touchants ou révoltants, là aussi il y a du choix). Cela donne une vraie profondeur aux protagonistes, qui ne se contentent pas de mener à bien les actions purement en lien avec l’intrigue (leur vie parisienne, en gros) : leur présent et leur futur sont certes au centre de l’histoire, mais tout cela s’appuie sur un passé, que l’on atteint par petites touches. Et c’est bien ce qui est passionnant.

À durée déterminée est le roman du CDD, situé après le stage et donc, logiquement, avant le CDI. Pourtant, l’intrigue est loin d’être linéaire : car si Alix et Ophélie rêvent de l’avoir, ce CDI, les couloirs de Pyxis regorgent d’employés aux trajectoires diverses et variées, ce qui fait que le portrait de l’entreprise est très complet. Tout comme celui de la génération Y, d’ailleurs, dont les illusions ont été assez sévèrement écornées dans le premier volume. Ici, l’intrigue suit son cours et on assiste encore à la perte de quelques illusions, notamment du côté d’Alix… ce qui est un tantinet déprimant, il faut l’avouer, tout comme ce portrait de la précarité qui se dessine en creux du roman. Heureusement, l’auteure ménage de nombreux instants pleins d’humour ou de tendresse, qui viennent relever la morosité de certaines scènes ! Côté personnel, c’est similaire : au cours du stage, Ophélie a mûri, grandi et vécu quelques péripéties qui lui ont ouvert les yeux – sur ses proches, ses idéaux, ou bien d’autres sujets. Désormais, elle essaie de se reconstruire après sa désastreuse relation avec Arthur ; les autres cherchent – globalement – l’amour. Mais, là encore, point de destin prédestiné ! J’ai parfois été surprise par les tours pris par l’intrigue : je voyais venir certains développement qui, finalement, étaient déboutés au profit d’autres directions, ce qui était à la fois surprenant et bien agréable.

C’est un roman que j’ai dévoré sans barguigner, tant l’écriture de Samantha Bailly est fluide. Mieux que cela, elle cerne parfaitement ses personnages, avec une sensibilité assez époustouflante qui rend le portrait d’autant plus prenant. À durée déterminée a un aspect indéniablement cathartique que j’ai hautement apprécié ! Il va sans dire que j’ai follement hâte de lire la suite !

◊ Dans la même série : Les Stagiaires (1) ;

À durée déterminée, Samantha Bailly. JC Lattès, mars 2017, 478 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !

Tuto n°1 : embrasser comme une déesse, Brianna R. Shrum.

Suite au remariage de son père avec une femme beaucoup plus jeune que lui, cinq ans plus tôt, Renley n’a quasiment plus aucun contact avec sa mère, partie vivre à New York. La jeune fille est une tête en math – bref, on ne peut pas dire que ce soit la plus cool des lycéennes – et entretient une relation platonique avec son voisin et meilleur ami, aux côtés duquel elle a grandi. Car même s’il est très amoureux, elle ne se voit pas du tout sortir avec lui. Pour un voyage de classe… à New York justement… Renley a besoin de réunir un peu d’argent et décide de lancer un blog qu’elle monétise. L’argument ? Des réponses d’expert, vécues de première main, aux questions que se posent les ados. Jalouse de son indépendance, elle préfère garder sa véritable identité secrète. C’est le début d’une quête qui va la transformer et changer le regard que les autres portent sur elle…

Renley, en seconde, n’a pas une vie très marrante : sa mère l’a abandonnée cinq ans plus tôt et, depuis qu’elle a été trompée par le père de Renley (qui l’a remplacée par Stacey, une femme bien plus jeune), elle ignore purement et simplement sa fille et a refait sa vie à New-York. Le voyage organisé par le club de maths est donc l’occasion ou jamais de renouer les liens avec sa mère disparue. Sauf que le plan brillant imaginé par Renley (créer un blog avec des tutos répondant aux grandes questions des adolescents) pourrait bien ne pas être aussi efficace que ce qu’elle avait imaginé…

Le début du récit met en scène une jeune fille peu populaire et surtout très malheureuse, bien qu’elle refuse de l’admettre. Mais, au fil des tutos qu’elle poste, Renley se met à prendre de plus en plus d’assurance, passant peu à peu de l’autre côté de la barrière – celle séparant les filles adulées et populaires des filles lambda. Or, ce qui devait arriver arriva : Renley finit par prendre la grosse tête et perd ses amis. Retour à la case départ, ne touchez pas les 20 000 € et perdez vos acquis. Alors, qu’on se rassure, l’histoire n’est pas totalement noire. En fait, on rit même beaucoup et ce à tous les chapitres. Car Brianna R. Shrum nous raconte le tout avec beaucoup d’humour. Quoiqu’assez dramatiques (on y reviendra), les aventures de Renley sont pour le moins cocasses… et on y prend goût !

Les chapitres sont nommés comme les tutos, ce qui induit un suspens pas désagréable – au fur et à mesure, on se demande en effet comment va se réaliser la prédiction du titre. Celui-ci est là soit parce que Renley travaille son sujet (par exemple : comment faire une tresse cascade, comment réussir un œil de biche, comment s’épiler le maillot, comment embrasser comme une déesse…), en bonne experte consciencieuse, soit parce qu’elle fait l’expérience d’une nouvelle facette de la vie d’ado.
Et si elle en expérimente les plus agréables (l’amitié, la popularité, l’amour), elle en teste également les plus sombres (addiction à cette même popularité, prises de risques inconscientes, harcèlement, etc.). L’auteur parle vraiment bien de la vie lycéenne, de l’adolescence et de ce que l’on peut traverser durant ces périodes. Le roman évoque également, en filigrane, quelques préoccupations de société : il est question de réseaux sociaux et, évidemment, de la place de plus en plus importante (et flippante ?) qu’ils prennent dans la vie des ados. Corollaire : le roman évoque également le slut-shaming (un sujet merveilleusement développé dans La Vérité sur Alice par Jennifer Mathieu) et le harcèlement – car on s’en doute au vu du titre, Renley quitte assez vite la sphère des tutos coiffure-maquillage pour attaquer les vraies questions d’ados.

En filigrane aussi : les relations familiales, les familles décomposées et recomposées et le ravage qu’une absence de communication peut avoir sur un adolescent. À ce titre, la mère de Renley remporte sans doute la palme de la mère indigne de la littérature jeunesse ! Heureusement, celle-ci peut se rattraper sur ses amis, au nombres desquels April, la meilleure amie (elle aussi au club de maths) et Drew, son voisin et meilleur ami depuis toujours. Avec l’un comme avec l’autre, Renley a des relations touchantes et a des échanges passionnants (profonds, houleux, émouvants, il y en a pour tous les goûts). Et la romance, dans tout ça ? Oui, le titre annonce clairement la couleur, le roman laisse une large part à l’histoire sentimentale – ce qui, ne nous mentons pas, est sans doute LA préoccupation majeure des adolescents. Mais dans sa quête monétaire et de renseignements de qualité, Renley va faire l’expérience des premiers émois amoureux et des questionnements qui leur sont inhérents. Et ce sans qu’on trouve le tout pénible, redondant ou déjà-vu. Ce qui, de mon point de vue, est excellent !

J’ai donc lu Tuto n°1 d’une traite, passionnée par la vie absolument chaotique et passionnante de Renley. Ses tribulations et questions existentielles, quoique courantes, ont parfois des conséquences assez dramatiques, néanmoins racontées avec beaucoup d’humour. On ne s’ennuie pas un instant et, de plus, Brianna R. Shrum dresse un très beau portrait de l’adolescence d’aujourd’hui !

Tuto n°1 :  embrasser comme une déesse, Brianna R. Shrum.
Traduit de l’anglais par Maud Ortalda. Lumen, 16 mars 2017, 373 p. 

 

George, Alex Gino.

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Beaucoup de gens aiment George. Maman est très fière de son petit garçon, elle pense qu’il deviendra « un jeune homme très bien ». Scott aime beaucoup son « frérot ». Et Kelly le tient pour son « meilleur ami ». Mais George sait que les gens ne voient pas qui elle est vraiment. Car George en a la certitude, elle est une fille.
Alors quand sa maîtresse propose de jouer une pièce de théâtre à l’école, George veut plus que tout interpréter le personnage de Charlotte. Elle sera parfaite, et les gens comprendront enfin qui elle est.
Comment leur faire comprendre que c’est le rôle de sa vie ? 

Il faut absolument que je vous parle de George. Quand j’en ai entendu parler pour la première fois, j’ai lu le petit mot de David Levithan, l’éditeur de Scholastic, qui expliquait qu’il avait bouleversé son programme éditorial juste pour faire une place à ce titre, tant il l’a touché. Et plus j’avançais dans ma lecture, plus je comprenais l’urgence qui a saisi David Levithan, parce que la même urgence m’a poussée à laisser de côté toutes mes chroniques en retard pour vous parler aussi vite que possible de ce titre.

George, vous l’avez compris, c’est l’histoire d’une petite fille née dans un corps de petit garçon et qui, d’une part, ne sait pas comment le faire entendre à ses proches et, d’autre part, s’angoisse des réactions qu’ils pourraient avoir – et à raison. Il était grand temps que la littérature jeunesse s’intéresse aux enfants transgenre, dans un roman intelligent et bien mené. Car Alex Gino maîtrise son sujet à la perfection et nous livre un excellent texte !

Dès le départ, Alex Gino nous plonge dans les pensées de George, lesquelles ne traduisent aucun problème d’identité : George est une fille, c’est clair et net. Non, en fait, son problème vient de la société étroite d’esprit – la nôtre – dans laquelle elle grandit et qui n’aime rien tant que placer les gens dans des petites cases bien définies et hermétiques. De fait, ça s’annonce coton pour elle et elle va, évidemment, se heurter à des gens aux idées bien arrêtées et peu réceptifs.

Heureusement, George rencontre aussi et surtout des personnes un peu moins fermées, qui acceptent que le monde peut parfois être légèrement différent de leurs préjugés et qui vont l’aider à prendre confiance en elle et à avancer.
Le roman est assez court, donc un adulte verra assez vite où l’on veut en venir, d’autant que l’intrigue tient essentiellement à deux points : comment obtenir le rôle de Charlotte et comment faire comprendre la situation à sa mère – pour les autres, George verra plus tard.
Mais cela ne signifie pas, au contraire, que c’est simple ou simpliste. Loin de là ! Alex Gino amène la réflexion avec subtilité et traite l’évolution psychologique de George avec une grande intelligence.

Au départ, George est terrorisée, se cache pour consulter ses magazines, s’angoisse à l’idée d’être brimée et rejetée ; peu à peu, c’est l’idée de vivre dans le mensonge qui lui devient proprement insupportable et qui va l’encourager à prendre son courage à deux mains. On ne peut d’ailleurs que saluer la bravoure dont elle fait preuve : la situation qu’elle traverse est terrible pour un enfant et bien des adultes ne feraient pas la moitié des choses qu’elle parvient à réaliser.

Autour de George, Alex Gino dépeint une galerie de personnages vraiment passionnants : il y a la mère, évidemment, qui a une réaction initiale pour le moins classique (du rejet, malheureusement). Il y a Scott, le frère aîné, moins borné et aveugle qu’on aurait pu le croire. Il y a également le corps professoral, parmi lequel George va trouver des alliés, mais aussi des gens qui vont tenter de la faire changer d’avis – et la faire rentrer dans la petite case qui a été prévue pour elle. Enfin, il y a Kelly, la meilleure amie, sans aucun doute le meilleur personnages de l’histoire (outre George), qui présente toute l’ouverture d’esprit dont un enfant peut faire preuve et qui fait défaut à de nombreux adultes !

Il était grand temps, oui, que la littérature de jeunesse nous offre un texte d’aussi bonne qualité que George, et qui évoque la transsexualité. De nombreux enfants sont réduits à se poser des questions, à être brimés, rejetés et niés dans leur identité, soit parce qu’ils ne savent pas comment se débrouiller, soit parce que leur entourage les culpabilise violemment. Si le parcours de George semble, a posteriori, assez facile par rapport à ce que peuvent vivre ces enfants, il n’en reste pas moins complexe. C’est avec des mots simples, une grande tendresse et une fine intelligence qu’Alex Gino nous narre l’histoire de George et nous donne un bel exemple de courage ordinaire. À lire, à relire et à mettre entre toutes les mains !

George, Alex Gino. Traduit de l’anglais par Francis Kerline.
L’école des Loisirs, 1er février 2017, 172 p.