A Good girl, Amanda K. Morgan.

Ses amis la pensent parfaite, et pourtant…
Ce qu’il faut savoir sur Riley Stone :

1. Riley Stone est la perfection incarnée (Demandez autour de vous.)
2. Elle a un faible pour son prof de franc¸ais, Alex Belrose. (Qu’elle soupc¸onne ne pas être indifférent à son charme.)
3. La vie entière de Riley est déjà planifiée. (Ce n’est pas négociable.)
4. Elle a toujours su préserver ses petits secrets. (Toujours.)
5. Riley est persuadée que sa vie est sur la bonne voie. (Et rien ne pourra y changer quoi que ce soit.)
6. Elle n’a rien d’une adolescente ordinaire. (Et ne s’en cache d’ailleurs absolument pas.)
7. Les petits jeux, ce n’est pas vraiment son truc. (Mais s’il faut s’y prêter, elle gagne toujours.)
L’un de ces jeux est sur le point de commencer, elle le sent… Sauf que Riley a un plan. Et elle compte bien l’emporter. Car elle ne perd jamais.

En toute honnêteté, le premier sentiment que m’a laissé ce roman, une fois que je l’ai eu terminé, ressemblait fortement à de la déstabilisation. A Good girl mériterait même une deuxième lecture, pour ne rater aucun détail !

Car le roman s’appuie sur un procédé narratif auquel je ne suis guère habituée : celui du narrateur non fiable.
Celui-ci raconte l’histoire, mais elle est à prendre avec des pincettes (à peu près autant que le récit que vous ferait un inconnu, dans la rue, d’un événement auquel vous n’avez pas assisté). Dans le cas d’une narration à la première personne (comme c’est le cas ici), cela remet complètement en cause le pacte de lecture qui se noue tacitement entre le lecteur et le narrateur, ici Riley : comme elle raconte son histoire, on va d’emblée lui faire confiance.
À tort.

De fait, on sait dès le départ que Riley cache un secret qui, s’il venait à être connu, viendrait ruiner sa réputation de fille sage et parfaite. Dans un premier temps, j’ai tout de même trouvé que le titre était un tantinet usurpé, car le secret n’est pas si énorme, ni franchement surprenant. J’ai donc passé un long moment dans l’expectative : à quel point Riley allait-elle se montrer si imparfaite ? L’histoire suit son cours assez tranquillement, mais les péripéties viennent ajouter de petites touches de malaise à l’ambiance déjà pas si légère. C’est vraiment à petits coups de trois fois rien qu’Amanda K. Morgan ajuste cette ambiance quand même un brin malsaine. Malsaine mais, en même temps, assez étrange, car il n’est pas si facile de mettre le doigt sur ce qui cloche. Est-ce dû au sentiment assez prégnant que Riley est sans doute sous la coupe d’un pervers narcissique, plus âgé et en position de supériorité par rapport à elle ? Est-ce dû à l’impression qu’elle est totalement transparente aux yeux de ses parents, ce qui la rend d’autant plus assidue au travail ? Cela vient-il du décalage que l’on sent entre Riley et ses deux meilleures amies ? Celles-ci sont plus extraverties et insouciantes que Riley, qui tente de s’accorder aux comportements lycéens de ses amies, mais parfois avec une certaine maladresse – dont on ne sait s’il faut l’imputer à une supposée timidité ou à une méconnaissance des codes sociaux.

Car ce qui occupe le roman est essentiellement une chronique adolescente : Riley et ses amies se demandent dans quelle université elles vont aller, ce qu’elles vont faire plus tard ou à quel jeune éphèbe du lycée elles vont succomber. On suit de loin en loin leur vie familiale (surtout celle de Riley, à vrai dire), ce qui vient compléter l’impression de roman tranche de vie. À ceci près que l’ambiance, comme je le disais, est loin d’être chaleureuse, sans qu’ils soit aisé de trouver d’où vient cette sensation.

Alors, évidemment, une fois que l’on a compris que Riley n’était pas un narrateur fiable, le faisceau de preuves s’assemble et donne au titre toute sa légitimité. Les indices, car il y en a, ne sont finalement pas à chercher dans la narration – celle-ci étant très soigneusement biaisée par Riley. Il faut plutôt s’intéresser aux listes à puces présentes en fins de chapitres, manifestement établies par un narrateur omniscient et extradiégétique, sobrement intitulées « Ce qu’il faut savoir sur Riley Stone ».
Là encore, ce sont souvent de petits détails semblant anodins mais qui, mis bout à bout, viennent nuancer (quand ce n’est pas contredire carrément) ce que donne à voir Riley. Et c’est bien là tout le sel du roman.

A Good girl, c’est donc l’histoire d’une adolescente bien sous tous rapports, mais qui cache une noirceur et un cynisme proprement glaçants. Amanda K. Morgan signe là un thriller psychologique bien tourné, qui mériterait une seconde lecture, à la lumière de ce que l’on découvre au cours de la première.

A Good girl, Amanda K. Morgan. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier. Lumen, octobre 2017, 372 p.
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Galeux, Bruno Jacquin.

Au milieu des années 1980, en toute illégalité, ils ont fait régner la terreur dans les rangs des indépendantistes basques. On les appelait…. Galeux.
Qui étaient les « galeux », surnom donné aux membres des GAL, organisation paramilitaire financée par l’État espagnol pour lutter contre ETA, dans les années 1980 ?
Mai 2005. Casimiro Pozuelo, paisible retraité espagnol est victime d’un attentat au Pays basque français dont il réchappe miraculeusement. Avide de vérité, Inès cherche à comprendre pourquoi on en veut ainsi à son grand-père. Elle se penche alors sur son passé et découvre des informations terrifiantes qui la tirent du mensonge permanent dans lequel elle était maintenue depuis sa naissance.
Inspiré de faits réels,  Galeux  est une plongée à rebondissements, sans tabous, au cœur des années noires de la « guerre sale » (1983-1987) menée en France contre les indépendantistes basques.
Un scandale d’État dont la plaie n’est pas complètement refermée aujourd’hui encore.

Voilà un roman que j’ai piqué dans la bibli de mon père et que j’ai lu dans la foulée.
Le début nous présente Inès, jeune femme élevée par ses grands-parents suite au décès de ses deux parents (sa mère étant décédée à sa naissance, son père censément abattu durant un règlements de comptes entre terroristes de l’ETA) ; or, son grand-père est victime d’un attentat l’accusant d’avoir été un « Galeux ». Voilà qui remet donc ses (maigres) convictions en question, car Inès découvre vite que les Galeux n’ont pas très bonne presse.
Pour faire court pour ceux qui débarquent, les Galeux étaient membres des GAL – Groupes Antiterroristes de Libération – des groupes paramilitaires et parapoliciers franco-espagnols (qui ont touné entre 1983 et 1987 essentiellement au Pays basque nord, donc sur le sol français), avec pour objectif de lutter contre les indépendantistes basques (officiellement contre l’ETA, sachant que c’était assez facile d’y être associé), et ce avec l’aimable bénédiction des gouvernements français et espagnols. Du terrorisme d’état, quoi, un petit dispositif toujours pratique pour évincer les gens qui dérangent, quel que soit leur bord et quelle que soit l’époque. C’est ce qu’on a appelé la « guerre sale ».

Et pourtant, Bruno Jacquin ne fait pas un polar historique, puisque son intrigue débute en 2005 ! Néanmoins, il a pris soin d’utiliser une mine d’informations et de faits véridiques, permettant d’asseoir véritablement l’intrigue sur un socle fiable. Je m’en voudrais de spoiler, mais le nœud de l’affaire, par exemple, repose sur des faits qui se sont réellement déroulés et dont de nombreuses personnes – dont mon père – se souviennent très nettement. Un bon point pour le roman, donc !
Comme il s’agit d’un thriller politique, l’intrigue n’est pas truffée de rebondissements échevelés (quoique… !) : c’est plutôt réflexif, avec un tas d’investigations en eaux troubles, essentiellement menées par Inès, laquelle finit par comprendre que la police ne lui sera pas vraiment d’un grand secours. Mais n’allez pas croire que le roman souffre d’un manque de suspense : celui-ci est, au contraire, bien présent, et s’avère même souvent un brin glaçant.

Si l’intrigue use d’une base solide, j’ai tout de même déploré quelques faiblesses d’écriture et facilités de scénarios : rien de spécialement handicapant, certes, mais qui ont suffi à me sortir de ma lecture à plusieurs reprises.
Heureusement, le côté très documenté fait que l’ensemble se tient bien et que la découverte de l’ampleur du secret d’État dans lequel fouille Inès nous occupe bien assez.

Si l’on suit essentiellement la jeune femme, l’auteur lui a adjoint une galerie de personnages plus ou moins fouillés et attachants : il y a la meilleure amie qui va permettre à Inès de se sensibiliser au problème qui lui tombe dessus, le petit ami au passé un peu trouble et aux occupations encore moins nettes et tous les soutiens qu’Inès rencontrera dans sa quête, que ce soit en France ou à l’étranger. Et puis, bien sûr, il y a les grands-parents aimants qui ont élevé Inès comme leur fille – dans le duo, mention spéciale au grand-père, sans conteste le personnage auquel j’ai le plus accroché.

Autre point auquel j’ai vraiment accroché : l’absence de morale. Bruno Jacquin expose les faits et, si Inès déplore (à raison) à de nombreuses reprises le scandaleux traitement réservé aux affaires impliquant les GAL, l’auteur évite de sombrer dans la morale bien-pensante et forcément partiale. Il s’attache plutôt à montrer les torts des différents partis (sans trop en prendre, d’ailleurs) et ne banalise ni la violence, ni le terrorisme. La marche sur la corde raide n’était pas aisée, mais il s’en sort haut la main.

Avec Galeux, Bruno Jacquin signe un thriller politique qui tient la route : les fausses pistes sont légion et c’est avec une certaine lenteur bienvenue que l’on s’achemine vers la conclusion. En choisissant un personnage qui n’y connaît rien, ou presque, il permet au lecteur de mieux appréhender le contexte politique éminemment complexe qui encadre l’intrigue. De plus, il parvient à clore son histoire, sans nous imposer de morale penchant vers un bord ou l’autre, ce qui n’est pas négligeable !

Galeux, Bruno Jacquin. Cairn (Du Noir au Sud), 11 mai 2017, 272 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

La Nuit des cannibales, Gabriel Katz.

« Le réveil, déjà… Il est sept heures. Bizarre, j’aurais juré l’avoir réglé sur huit. Sous ma main, la table de nuit est plus basse que d’habitude. La radio gueule un truc qui ressemble à Madonna, ou Lady Gaga bref, ce n’est pas France Info. Je me lève dans le noir et me demande d’où vient cette infâme odeur de pieds. Je n’ai jamais senti des pieds de ma vie, et même si j’ai assez bu pour me réveiller dans un lit qui n’est pas le mien, ça n’a jamais fait puer personne. L’interrupteur, enfin, me tombe sous les doigts. J’allume.
Je regarde mon bras… qui n’est pas mon bras. Mon nez me paraît pointu, mes pommettes aussi. Putain, je ne suis pas moi. »
Lorsque Maxime de Retz, homme d’affaires de 43 ans, se réveille dans le corps d’un ado, la situation est pour le moins embarrassante. Mais, quand on essaie de l’assassiner, là, tout part carrément en vrille.

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez que Gabriel Katz fait partie des auteurs habitués. Évidemment, lorsque j’ai vu qu’il publiait un nouveau titre – quoique hors de son univers fantasy – j’ai eu envie de le découvrir, d’autant que son incursion dans le polar m’avait bien plu. D’ailleurs, j’ai retrouvé dans La Nuit des cannibales un ton et une efficacité similaires ! C’est exactement le genre de roman que j’aurais aimé lire cet été, non pas parce que c’est de la littérature de gare, mais parce qu’il était à la fois léger et particulièrement prenant : une bonne combinaison !

Dès le premier paragraphe, on est happé par le personnage de Max, qui nous raconte l’histoire d’un ton mi-désabusé, mi-sarcastique. Et on ne peut pas dire que ça commence bien pour lui : non seulement la soirée à laquelle il a assisté était nulle mais, en plus, c’était la dernière puisque dès le lendemain il est passé dans le corps d’un adolescent boutonneux répondant au doux prénom d’Aubert. Bref, si vous avez suivi, c’est la cata car non seulement Maxime n’est pas lui-même, mais il renoue avec les joies de l’adolescence, crises avec les parents et préparations du bac incluses.

Partant de là, on peut comprendre que Maxime fasse tout, absolument tout, pour se sortir de sa situation et ce avec d’autant plus de vigueur qu’il manque assez régulièrement de se faire canarder. Le roman prend assez vite des accents de thriller. Et, pour ce qui est du fantastique, le titre pouvait laisser deviner des vrais cannibales ou, à défaut, des zombies : finalement, on ne croisera ni l’un ni l’autre, du moins pas au sens premier du terme. Derrière ce vocable de cannibales, Gabriel Katz dissimule en fait un groupe actif de personnes aux talents… rares ! C’est donc là que le roman se pare d’atours hautement fantastiques car tout cela ne sera guère explicité, au profit d’une intrigue truffée d’action.

De fait, on n’a ni le temps de s’ennuyer, ni celui de souffler. On passe de guet-apens en stratégies de haute volée, de grandes réussites en trahisons douloureuses : les péripéties s’enchaînent à bon train et malmènent joyeusement les personnages.
C’est d’ailleurs sans doute la limite que j’ai trouvée à ce roman : j’ai eu l’impression que tout allait trop vite, que j’avais à peine le temps d’effleurer les choses avant de passer à autre chose. C’est sans doute dû à la forme du roman – qui ne relate rien moins qu’une gigantesque course-poursuite, finalement. Mais, voilà. J’en aurais voulu plus, ou plus calmement. Heureusement, la maîtrise du retournement de situation qu’a l’auteur fait rapidement oublier ces petites récriminations.

Et il faut également compter sur les personnages ! On suit essentiellement Maxime, bien sûr. Mais, rapidement, celui-ci va rencontrer d’autres personnages en butte aux mêmes problèmes que lui : s’ils ne vont pas immédiatement se serrer les coudes, il aura au moins un léger soutien. Car il est difficile de savoir sur qui on peut compter… et il est également difficile de savoir à quel jeu joue notre protagoniste : sur la corde raide quasiment de bout en bout, on se posera de nombreuses questions sur ses motivations, ses idéaux ou sur le bord auquel va sa loyauté !
Et cet entre-deux est là, lui aussi, pour maintenir le suspens, d’autant qu’on peut se demander, à plusieurs reprises, comment on aurait agi à la place de l’infortuné – et il n’est pas dit que l’on aurait mieux fait.

En somme, si je suis restée un tantinet sur ma faim avec ce nouveau titre de Gabriel Katz, et que je ne suis pas certaine de m’en souvenir dans 10 ans, je dois reconnaître que je n’ai pas boudé mon plaisir et que j’ai passé un très bon moment avec ce roman. Sur les traces de Maxime de Retz, on enquête sur les cannibales et leurs redoutables capacités, dans une intrigue menée à un rythme implacable et au féroce retournement final.

La Nuit des cannibales, Gabriel Katz. Pygmalion, mars 2017, 375 p.

La Guerre des Fleurs, Jane Thynne

Août 1938. Dans le cadre d’un tournage, Clara Vine est en tournage à Paris, ville qui ressent plus que jamais les tensions liées à la guerre imminente. Clara, elle aussi, est sous tension. Elle sait qu’elle est dans le collimateur de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande, de plus en plus soupçonneux à son égard. Inquiétude doublée par la purge qui semble être en cours parmi les actrices proches du ministre et de sa famille, celui-ci n’étant plus vraiment en odeur de sainteté.
Là-dessus, Clara est approchée par Guy Hamilton, un agent anglais infiltré, qui lui confie une mission de la plus haute importance : se lier d’amitié avec Eva Braün, en apprendre plus sur les plans du Führer et transmettre aux services secrets britanniques tout ce qu’elle pourra apprendre sur elle. Une expérience qui ne sera pas sans danger mais dont Clara sait qu’elle est absolument vitale…

Depuis le premier tome, cinq ans ont passé et Clara a cessé de regarder Berlin avec de grands yeux énamourés, ce qui se ressent dans l’intrigue de ce tome, plus sombre que la précédente. A tel point qu’on ressent son stress et son malaise à la simple lecture. Clara est manifestement sous la surveillance constante de la Gestapo, ce qui suffirait à n’importe qui pour avoir peur de son ombre. Si l’on ajoute à cela qu’elle s’inquiète beaucoup pour Erich, son filleul, cela donne un premier panorama de la situation. Celui-ci, justement, demande à Clara d’enquêter sur une jeune femme décédée durant la croisière qu’il a faite avec le KdF et qu’il soupçonne d’avoir été assassinée. Soucieuse de ne pas se mettre à dos l’ombrageux adolescent, Clara tâche de se renseigner, le plus discrètement possible : en effet, poser des questions gênantes, sous le IIIe Reich, n’est pas exactement l’activité la plus saine qui soit – surtout quand on se rapproche d’Eva Braün et donc, par extension, d’Hitler.

Par cette entremise, Jane Thynne nous fait entrer dans l’intimité de la jeune maîtresse du Führer – à ce moment de l’Histoire, Eva est un des secrets d’états les mieux gardés. Confinée dans ses appartements, raillée pour ses passions jugées frivoles (le cinéma, la création de parfums, la mode…), interdite d’écrire un journal intime, la jeune femme a une vie bien grise (elle fera d’ailleurs deux tentatives de suicide). Et Clara ne peut s’empêcher de compatir à la situation de la jeune femme, tout en percevant l’importance qu’elle prend dans le contexte national.
Car, parallèlement aux petits déboires domestiques d’Eva Braün, Jane Thynne nous dresse un panorama assez complet (et complexe) de la situation internationale : collusion de certains grands noms, plus particulièrement dans les milieux artistiques que fréquente Clara (on croise notamment Coco Chanel et son amant nazi), hésitation grandissante des chefs d’état-major adverses allant jusqu’à la fascination totale, aveuglement inhérent des ministres divers et variés. Clara étant britannique, la visite de Chamberlain au Berghof et la signature des accords de Munich résonnent assez fortement sur sa vie et l’inquiètent grandement – à raison.  Même si l’on maîtrise son Histoire sur le bout des doigts, la situation semble particulièrement complexe.

J’ai évoqué, au début de cet article, l’ambiance très sombre qui se dégage des pages. Jane Thynne nous donne à voir la situation internationale, certes, mais s’attache aussi à dresser un panorama aussi précis que possible de l’Allemagne en 1938. Les Juifs sont spoliés dans l’indifférence générale, traqués, expulsés, au mieux. Mais ils ne sont pas les seules cibles du régime nazi. Les personnes handicapées, dont les goûts ou les opinions ne plaisent pas le sont également. On suit notamment le parcours d’une famille dont le fils, peut-être un peu plus rêveur que ses camarades, va justement se retrouver sur la sellette. C’est un des aspects que j’aime dans cette série : Jane Thynne glisse une histoire d’espionnage tout à fait convaincante dans les interstices de l’Histoire, mais elle s’attache aussi à ceux qui ont traversé ces périodes sans forcément les marquer ou avoir maille à partir avec les autorités. Et c’est diablement efficace.

J’ai donc beaucoup aimé ce troisième tome. En raison de la situation de plus en plus dangereuse, l’espionnage auquel se livre Clara peut sembler plus ténu que dans les deux tomes précédents, mais l’on étouffe littéralement sous la pression. Du coup, j’ai eu du mal à m’arrêter entre deux chapitres – bien que je connaisse l’orientation tragique de l’Histoire : je pense que cela prouve toute la maîtrise de Jane Thynne ! De plus, elle conclut ce tome sur un rebondissement assez inattendu et qui me laisse penser que la suite (s’il devait y en avoir une), serait tout aussi prenante ! 

◊ Dans la même série Les Roses noires (1) ; Le Jardin d’hiver (2) ;

Clara Vine #3, La Guerre des Fleurs, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès, février 2017. 

Lock & Mori, Heather W. Petty.

Fait n° 1 : Il y a eu un meurtre à Regent’s Park. La police complètement démunie.
Fait n° 2 : Mademoiselle James « Mori » Moriarty et Sherlock « Lock » Holmes devraient être en train de potasser leurs cours. Au lieu de quoi, ils tombent sur une scène de crime.
Fait n°3 : Lock a lancé un défi à Mori : elle devra résoudre l’affaire avant lui.
Défi accepté.
Fait n° 4 : Même si Lock ne lui a imposé qu’une seule règle – celle de tout partager –, Mori lui dissimule de terribles secrets.
OBSERVATION : Parfois, il est impossible de parler à cœur ouvert avec les personnes dont on se sent le plus proche. Et après cette affaire, Lock pourrait bien perdre la confiance de Mori à tout jamais…

Londres, de nos jours.
Deux lycéens à l’intelligence exceptionnelle, M. Sherlock « Lock » Holmes et Miss James « Mori » Moriarty font connaissance. C’est un meurtre qui va les rapprocher. Mais la vérité pourrait bien les séparer à tout jamais.

Je crois que les pastiches littéraires sont à la mode, notamment lorsqu’il s’agit d’inventer une jeunesse à de grandes figures de la littérature. Ici, c’est donc le duo Sherlock Holmes – James Moriarty qui passe à la casserole. Et, tant qu’à leur inventer une jeunesse, Heather W. Petty choisit aussi de faire passer Moriarty dans la gent féminine.
Ce qui m’a amenée à mon premier point de grognerie : cette modification est intéressante, certes, mais j’ai eu l’impression qu’il fallait que Moriarty soit une fille pour qu’il y ait attirance entre les deux. Et on n’aurait pas pu avoir une histoire d’amour entre deux garçons ou une histoire d’amitié ? Cette — apparente ? — pudibonderie m’a donc un tantinet agacée.

Mais passons outre, et allons voir de plus près l’histoire : Lock et Mori tombent donc sur ce cadavre — celui du père d’une de leurs amies de classe — et se lancent le défi de savoir qui va trouver en premier les réponses. Au fils de leurs investigations, Mori accumule des indices troublants, qui mènent tout droit à son histoire familiale plus que tourmentée et qu’elle refuse obstinément de révéler à Lock. De fait, évoquer le fait que depuis le décès de sa mère, six mois plus tôt, son père a sombré dans l’alcool et s’est mis à taper comme un sourd sur la petite fratrie reste un peu délicat. Mais cette préoccupation, quoique centrale, reste la portion congrue du récit, ce qui est assez paradoxal.

La seule lecture du résumé suffit à le faire comprendre, les choses ne vont pas vraiment en rester au simple stade de la petite compétition bon enfant entre Lock et Mori et les deux adolescents vont rapidement passer au stade de l’amitié et plus si affinités. Et, si la découverte des atomes crochus entre ces deux jeunes gens mal à l’aise en société et qui se reconnaissent n’est pas inintéressante, elle vient complètement prendre le pas sur l’enquête policière. La conclusion de celle-ci, de plus, n’est guère compliquée à deviner et on en vient assez vite au fait – ce qui est un peu dommage. Rapidement, la grande question est de savoir comment Lock va découvrir les petites cachotteries de Mori et comment il va s’y prendre pour la protéger de ses erreurs. Ainsi, dès que la révélation est passée, le récit souffre de quelques longueurs.
Malgré tout, c’est assez prenant pour qu’on ne souffle pas de trop et qu’on ne fronce pas trop les sourcils devant certains détails assez peu convaincants. Il y a, en effet, quelques incohérences, mais rien que je n’aie réussi à surmonter.

Heather W. Petty invente une jeunesse alternative originale et prenante à ces deux grandes figures du crime ; mais j’ai regretté que l’histoire soit parfois un peu maladroite et pas aussi bien équilibrée qu’elle aurait pu l’être. Si suite il y a, je ne pense pas la lire. 

Lock & Mori #1, Heather W. Petty. Traduit de l’anglais par Luc Rigoureau.
Hachette (Jeunesse), octobre 2016, 320 p.

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Suaire froid / Masques mortuaires, Les Dossiers Dresden #5, Jim Butcher.

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Pour une fois, les affaires sont bonnes. Un peu trop même : Harry Dresden, le seul magicien professionnel de Chicago, est carrément débordé. Et voilà que surviennent quelques menus imprévus… Le champion de la Cour rouge des vampires a décidé de le tuer en duel pour mettre fin à la guerre entre vampires et magiciens. Le suaire de Turin est porté disparu et Harry n’est pas le seul à sa recherche : une troupe de démons est aussi sur le coup, et ça ne les dérangerait pas, tant qu’à faire, de prendre l’âme d’Harry au passage. Ah oui ! Murphy lui a aussi demandé d’enquêter sur un mystérieux cadavre retrouvé sans tête ni mains. Il y a des jours où sortir du lit n’est pas vraiment payant, et ce, quels que soient vos tarifs.

On ne change pas une équipe qui gagne : Harry est sans doute le magicien le plus poissard de tous les temps. Et, si cette fois ses ennuis d’argent ne sont pas au centre de l’intrigue, sa malchance légendaire permettra de faire avancer cette dernière.
Et ça commence très très fort, avec rien de moins qu’un défi lancé par les vampires de la Cour rouge – autant dire que toute l’affaire part, dès le départ, assez mal.

Si les aventures d’Harry sont si prenantes, c’est parce qu’en général il s’y passe des tas de choses en parallèle – dont certaines vont servir l’intrigue du tome et d’autres alimenter le fil rouge général de la série. Et dans ce tome 5, c’est vraiment le festival ! Il est quasiment impossible de s’ennuyer à la lecture de ce volume car il suffit qu’un problème soit réglé pour qu’un autre surgisse presque aussitôt. L’auteur évite l’effet d’accumulation : à chaque nouveau problème, on se demande bien comment il s’intègre dans les rouages de l’intrigue en cours (cela a-t-il un rapport avec ce qu’il se passe ou n’est-ce qu’un épiphénomène ?) et surtout… comment Dresden va s’en sortir, de préférence vivant et avec classe. Ainsi, le suspense ne se dément pas une seconde tout au long du roman ! Impossible de s’ennuyer !

Et tout cela est dû à l’incroyable capacité de Dresden à ne pas savoir dire non. On dirait qu’il suffit de le regarder avec un petit air de chien battu – peu importe la canaille que l’on puisse être ! – pour qu’il dise oui !
D’ailleurs, à propos de canailles, ce roman en propose son lot. D’ailleurs, il n’est pas impossible que l’on fasse de très surprenantes découvertes à propos de certains.
Les personnages qui interviennent dans la vie de Dresden sont incroyablement humains – et même certains d’entre eux qui sont plutôt du côté obscur de la barrière inter-espèces ! Cela fait également partie du charme de la série. Car l’intrigue met aussi en avant ce qu’il peut se dérouler dans la vie privée de ces différents intervenants, ajoutant au suspens général. D’ailleurs, Murphy est assez peu présente, mais c’est au profit de Michael et de ses petits camarades, ce qui est loin d’être désagréable !

Comme toujours, c’est sur un style assez familier, enlevé et plein d’humour, que Jim Butcher nous narre les aventures de Dresden. Celui-ci, en dépit de sa terrible poisse, ne perd ni le nord, ni le sens de la répartie, pour notre plus grand plaisir.

En somme, ce tome 5 est un condensé de tout ce qui fait le plaisir de lire les aventures d’Harry Dresden ; le suspens est au rendez-vous, de même que les péripéties originales et palpitantes. C’est une lecture d’une grande intensité, que l’on lâche à  grands regrets. Et vu le coup de cœur qu’a été ce cinquième tome, je regrette plus que jamais que la série n’ait pas pris en France et que la traduction en ait été arrêtée.

◊ Dans la même série : Avis de tempête / Dans l’œil du cyclone (1) ; Lune fauve / Lune enragée (2) ; Tombeau ouvert / L’Aube des spectres (3) ; Fée d’hiver / Le Chevalier de l’été (4).

Les Dossiers Dresden #5, Suaire froid, Jim Butcher. Milady, 2010, 512 p.

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La Montagne rouge, Olivier Truc.

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Une pluie continue épuise les hommes et les bêtes.
Alors que les éleveurs du clan Balva procèdent à l’abattage annuel des rennes, des ossements humains sont retrouvés dans l’enclos, au pied de la Montagne rouge.
Or, le clan est opposé à un groupement de forestiers et de fermiers dans un procès exceptionnel à la Cour suprême de Stockholm. L’enjeu – le droit à la terre – est déterminant pour tous les éleveurs de rennes du pays : qui était là le premier ?
La patrouille P9 de la police des rennes est chargée de l’affaire, mais l’identification du squelette, en l’absence de crâne, est difficile. Klemet et Nina commencent une enquête auprès des musées et des institutions, et découvrent un XIXe siècle collectionneur de types humains et un XXe siècle porté sur les idéologies purificatrices, perdus dans les tréfonds nauséabonds de l’histoire suédoise. Ils se heurtent à l’inertie, à la défiance voire à l’hostilité de l’administration. Ils découvrent aussi une mystérieuse vague de disparition d’ossements et de vestiges sami, autant de preuves potentielles de la présence originelle des Sami.
Klemet, plus que jamais empêtré dans sa double identité lapone, et Nina, qui le supporte de moins en moins, croisent des personnages souvent ambigus. Des archéologues aux agendas obscurs qui s’affrontent. Petrus, le chef sami, écartelé entre son devoir, son fils et la poursuite des rêves de son père dans les paysages grandioses et désolés des forêts primaires du fin fond de la Laponie. Bertil l’antiquaire au passé politique douteux, et Justina l’octogénaire aux étranges talents de conductrice d’engins et son groupe d’adeptes de la marche nordique et du bilbingo. Sans oublier une masseuse thaïlandaise…

Et nous revoilà en Laponie, sur les traces de la police des rennes, juchés sur les moto-neiges de Klemet Nango et Nina Nansen. Cette fois, on a quitté les environs de Kautokeino pour ceux de Stockholm mais l’on s’aperçoit que le peuple same est aux prises avec les mêmes problèmes, quel que soit la région dans laquelle ils vivent.
Et cette fois, ils sont aux prises avec pas moins que la justice, dans un procès retentissant, qui pourrait bien changer la vie de tous les Samis. Car s’il est prouvé que le squelette découvert sous l’enclos est antérieur au XIXe siècle, il prouvera la présence ancestrale des samis sur le territoire – alors que les Suédois, eux, aimeraient bien prouver qu’ils ne sont arrivés que tardivement, au XIXe siècle, au gré de migrations, comme le fait le roman national, niant les réalités historique et anthropologique. En fait, on en revient toujours là : le migrant est dangereux, le migrant vole des terres, il mérite donc d’être vilipendé et oppressé pour les siècles des siècles, amen. Curieux, n’est-il pas, de noter le retentissement que peut connaître ce roman dans la situation actuelle.

De fait, le roman place le lecteur dans une situation éminemment tendue, d’un bout à l’autre du récit : comme pour les deux précédents romans, ce que le récit révèle de ce que subit cette minorité ethnique est absolument révoltant. Et l’auteur ne s’arrête pas, cette fois, à la condition des seuls Samis. Il explore également les dessous guère reluisants de l’histoire suédoise, évoquant notamment les campagnes de stérilisation forcée sur les Suédois « non conformes » (un épisode également évoqué, quoi qu’à mots couverts, dans Le vieux qui ne voulait pas fêter son anniversaire et se fit la malle, de Jonas Jonasson), ou un XIXe siècle nauséabond. D’ailleurs, plus l’on avance, plus l’enquête semble passer au second plan et être le prétexte à détailler l’odieuse histoire suédoise.
À la suite de Klemet et Nina, on plonge donc dans les collections de squelettes et de crânes, dans les études pseudo-scientifiques faites pour prouver la suprématie de certains (les Suédois avec un immense S) sur les autres (les Samis, les étrangers, les personnes handicapées ou mal loties…). De fait, âmes sensibles et esprits ouverts, s’abstenir : si l’enquête est longue et semble piétiner, c’est qu’elle passe par de nombreuses institutions et autres collections de musées, s’attardant sur ces innommables (et innombrables) collections de crâne, mettant en lumière le racisme primaire qui règne sur la Laponie – et tant d’autres parties du monde.

Or, ces préoccupations connaissent une forte résonance sur notre duo d’enquêteurs. Si Nina découvre avec une horreur grandissante l’histoire de son pays, Klemet est de plus en plus empêtré dans sa double identité. Qui est-il, au juste ? Un sami avec une tente traditionnelle dans son jardin, qui cherche ses racines ? Un flic efficace ? Un traître à sa nature ?
Tout cela se mêle et cristallise les tensions entre Klemet et Nina, lesquelles s’ajoutent à la tension générale.
Aux côtés du duo, on découvre une galerie de personnages, encore une fois, hauts en couleur. Aux côtés des éleveurs, encore et toujours aux prises avec des problèmes qui les dépassent et sapent leurs forces, on découvre des personnages issus de sphères moins attendues. Ainsi en est-il de Bertil, l’antiquaire (sans doute aussi vieux que ce qu’il vend), de Justina et ses copines (dont la vieillesse ne justifie pas toutes les excentricités), des forestiers (lesquels ont une vision assez musclée et personnelle de la justice, sans parler de la purification ethnique) ou des archéologues de tous poils (aux motivations souvent douteuses). Quelle que soit la sphère, on nage en eaux troubles : difficile, en effet, de savoir qui joue pour qui et qui espère faire quoi. Les motivations des uns et des autres sont difficiles à percevoir, étonnent, laissent parfois le lecteur sans voix.

Avec cette troisième (et dernière ?) enquête de la police des rennes, Olivier Truc met à nouveau au jour le passé de la Laponie et révèle le révoltant traitement réservé, encore aujourd’hui, à la communauté same. L’histoire est pleine de tensions, mais moins survoltée que les précédentes, les protagonistes de La Montagne rouge n’hésitant ni à employer la manière forte pour se débarrasser des problèmes, ni à profiter au maximum de l’inertie administrative pour faire traîner les choses – ce qui laisse la désagréable mais néanmoins réaliste impression qu’institutions et gouvernement font tout pour faire oublier la douteuse histoire nationale, sans trop se préoccuper de la justice. En d’autres termes, c’est révoltant. Pourtant, cet aspect de l’histoire finit par prendre le pas sur l’enquête ; en témoigne la fin résolument ouverte, qui prouve à quel point le conflit est inextricable, et sans doute sans fin… Ce qui explique peut-être pourquoi cet opus m’a un tantinet moins emballée que les deux précédents : ce qu’il narre est tellement indigne et scandaleux que cela occulte la qualité de ce roman noir.

 Dans la même série :  Le Dernier lapon (1) ; Le Détroit du loup (2).

La Montagne rouge, Olivier Truc. Métailié (noir), 2016, 512 p.