La Fille de l’eau, L’Île des Disparus #1, Camilla et Viveca Sten.


La timide Tuva n’a pas grand-chose en commun avec ses camarades de classe. Elle ne se sent bien que sur l’île où elle habite, dans l’archipel de Stockholm dont elle connaît chaque recoin. Mais, alors que l’automne arrive, le changement se profile dans ce havre si tranquille. Des gens disparaissent en mer, des ombres se cachent sous les vagues et d’étranges lueurs éclairent la forêt. Lors d’une sortie, l’un des élèves s’évapore à son tour. La jeune fille se retrouve embarquée dans une terrible aventure, là où les vieilles superstitions des marins rencontrent la mythologie nordique…

Chouette surprise que cette Fille de l’eau !
Le roman débute tout en douceur : Tuva, la protagoniste, représente l’archétype du personnage malmené par ses camarades de classe. Pourtant, on sent dès le départ qu’il n’y pas que cela : un malaise certain plane sur le récit, sans doute induit par les disparitions inquiétantes dont il est question et l’atmosphère à la fois captivante et sinistre qui plane sur cet archipel perpétuellement caché dans les brumes. Ce qu’on ne connaît pas ou ne comprend pas fait peur et, dans l’archipel de Stockholm, il se passe beaucoup de choses totalement incompréhensibles.

Ainsi, si le roman débute comme un polar, avec la disparition d’un enfant, on bascule extrêmement vite dans une ambiguïté parfaitement maintenue : y a-t-il des forces surnaturelles à l’œuvre, ou l’archipel est-il aux prises avec un dangereux criminel ? Difficile à dire, dans un (long) premier temps et c’est bien ce qui est aussi palpitant. Tuva étant la seule narratrice, on progresse dans l’intrigue au même rythme qu’elle, la tension est donc bien présente.
L’intrigue fait la part belle à la mythologie et au folklore nordiques, comme aux mythes liés aux environnements maritimes – ce qui participe évidemment de l’ambiance fantastique qui se déploie.

Côté personnages, l’intrigue est essentiellement portée par Tuva (la narratrice) et Rasmus, le nouvel élève qui débarque de la ville et dont elle se fait rapidement un ami et un allié dans l’enquête. Autour d’eux gravitent d’autres personnages, comme une cohorte d’adultes plus ou moins bienveillants ou porteurs de réponses. Évidemment, les services de police mènent eux aussi l’enquête mais, comme c’est souvent le cas dans les disparitions en mer, ils abandonnent assez vite l’affaire, ce qui laisse toute latitude aux deux enfants pour enquêter (parfois maladroitement, il est vrai).
L’intrigue progresse donc lentement, au rythme de leurs maigres avancées mais l’ambiance est tellement prenante qu’il est difficile de s’arrêter dans sa lecture.

Malgré tout, les résolutions ne sont pas toutes follement surprenantes mais j’ai trouvé très intéressants les parallèles mis en place entre mythologie et écologie – ce dernier point étant nettement plus clair une fois que l’on a lu la postface.

En bref, La Fille de l’eau initie une trilogie mêlant polar, écologie et mythologie scandinave. Ce premier tome disposant d’une véritable conclusion (ouverte), j’ai hâte de voir à quels mythes se frotteront les suivants.

L’Île des disparus #1, La Fille de l’eau, Camilla et Viveca Sten. Traduit du suédois par Marina Heide.
M. Lafon, février 2018, 320 p.

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Foi et Beauté, Jane Thynne.


Berlin à la veille de la guerre… Alors que des soldats se pressent dans les rues et que des espions s’agitent dans l’ombre, Lotti Franke, une adolescente appartenant à l’organisation Foi et Beauté, l’école d’élite pour les jeunes femmes nazies, est retrouvée enterrée dans une fosse peu profonde. Clara Vine se voit proposer pour le cinéma le rôle le plus ambitieux qu’elle ait jamais joué. Et dans sa vie plus secrète, les services de renseignement britanniques la convoquent à Londres pour enquêter sur des rumeurs selon lesquelles les nazis et les Soviétiques envisageraient de conclure un pacte. Lorsqu’elle apprend la mort de Lotti, Clara décide de découvrir ce qui lui est arrivé. Mais ce qu’elle met au jour est a une valeur inestimable pour le régime nazi. L’objet qui a conduit au meurtre de Lotti… peut aussi la mener à sa perte.

Foi et Beauté est la quatrième aventure de Clara Vine dans le Berlin de l’avant-guerre. Cette fois, elle est plus proche que jamais, l’intrigue se déroulant durant le premier semestre de l’année 1939. Sans surprise, l’histoire est donc de plus en plus sombre et on est très loin des débuts exaltants de Clara à Berlin.
Si l’ambiance est aussi sombre, c’est que Clara est surveillée tel le lait sur le feu, non seulement par Goebbels, le ministre de la propagande, mais aussi par la Gestapo. En plus de cela, elle angoisse en raison de la religion juive de sa grand-mère – ce qui fait d’elle, aux yeux des nazis, une femme juive, bien qu’elle ne pratique pas ni n’ait été élevée selon cette foi. Conséquence immédiate :  Clara espionne nettement moins que précédemment et se contente plutôt de noter les petits faits qui sortent de l’ordinaire, sans trop se lancer dans de grandes opérations.

L’histoire n’en est pas moins prenante, loin de là ! Comme dans les tomes précédents, Clara se retrouve à devoir chercher des informations sur une macabre affaire, en l’occurrence la mort de son apprentie, Lotti. Mais, comme dans les volumes précédents, ce n’est pas tellement le cœur de l’histoire, et cela passe même durant un certain temps au second plan. C’est le tout, mis bout à bout, qui contribue à créer la tension qui sous-tend toute l’intrigue. Ça et, bien sûr, le climat de l’époque : car on sait très bien comment s’est terminé l’été 1939 et cette issue inéluctable ne fait que rendre l’intrigue en cours plus pesante.

Jane Thynne retranscrit d’ailleurs à merveille l’ambiance de l’époque, ses descriptions ne taisant rien des privations que subissent les Berlinois : pénuries de nourriture, de café, mais aussi de savon et autres produits de première nécessité. Elles ne taisent pas non plus les crimes odieux des nazis contre les populations ne trouvant pas grâce à leurs yeux. Et ce ne sont pas seulement des éléments lointains, en toile de fond : l’Arianechweis (le permis de circuler, en quelque sorte) de Clara est remis en question, transformant la moindre sortie en périlleuse expédition. On touche donc du doigt l’angoisse des Berlinois en cette fin d’été.
Mais à côté de la terrible machine à broyer nazie, le roman met aussi en valeur les réseaux de résistance installés en plein Berlin, de quelque obédience qu’ils soient. Évidemment, tout ce petit monde est soumis à haute surveillance ce qui fait que, plus l’histoire avance, plus l’on a conscience de l’importance de la mission de Clara… mais aussi du danger permanent qu’elle risque.

Côté cœur (car c’est aussi une composante importante de la série, on ne va pas le nier), on ne peut pas dire que Clara soit vraiment à la fête : après sa brève réapparition dans le tome précédent, Leo Quinn est de nouveau aux abonnés absents – et vu le climat général, l’ambiance n’est pas vraiment propice à la sensualité. Quoi qu’il en soit, le roman accorde une importance assez marquée à leur relation, en apportant de nouvelles perspectives – dont je ne dirai rien de plus, de peur de divulgâcher des éléments essentiels de l’intrigue.

En somme, la quatrième aventure de Clara nous amène au plus proche de la guerre : au terme des quelques 400 pages du roman, on est arrivés à quelques jours de l’entrée en guerre. Le roman dépeint de façon assez factuelle, mais néanmoins terrifiante, l’inexorable montée en puissance du nazisme. La conclusion, assez ouverte, laisse tout imaginer quant à l’avenir de Clara : le tome 5 étant paru en version anglaise, on peut imaginer qu’on l’aura assez vite en français. J’ai hâte de le lire !

◊ Dans la même série : Les Roses noires (1) ; Le Jardin d’hiver (2) ; La Guerre des fleurs (3).

Clara Vine #4, Foi et Beauté, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Philippe Bonnet.
JC Lattès, 7 février 2018, 474 p.

Ma vie cachée, Becca Fitzpatrick.

Un nouveau nom. Une nouvelle ville. Une nouvelle vie.

Témoin d’un meurtre, Stella est placée sous protection en attendant le procès. Elle se retrouve catapultée au milieu de nulle part, dans le Nebraska, sous une fausse identité. Son ancienne vie lui manque atrocement, surtout son petit ami, Reed. Elle refuse de reconstruire quoi que ce soit, persuadée que sa nouvelle situation en va pas durer. Mais lorsqu’elle rencontre Chet, il lui est difficile de ne pas sourire… et de garder pour elle son terrible secret.

De Becca Fitzpatrick, j’avais lu avec beaucoup de plaisir la série Hush, hush et, dans un registre bien différent, le glaçant Black Ice. J’étais donc assez curieuse de voir ce qu’elle concocterait dans Ma vie cachée. Et, malheureusement, la sauce n’a pas réellement pris.

Le roman nous fait découvrir une Stella (de sa nouvelle identité), assez grognon : en tant que témoin protégée, elle a le déplaisir d’être envoyée à Thunder Basin, dans le Nebraska et c’est un peu la fin du monde pour l’adolescente, qui se retrouve séparée de son petit ami, Reed. Cette introduction ouvre le bal des faiblesses du scénario et on va commencer avec sa nouvelle identité : il a été décidé de changer son prénom, « trop reconnaissable » (sic) d’Estella en… Stella. Gros gros effort de recherche, en effet ! Sans surprise, son identité réelle n’est guère en sécurité et vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre qu’elle va connaître quelques turbulences.
Par ailleurs, celle-ci grogne tant et plus, alors que l’affaire ne doit durer que trois pauvres petits mois, jusqu’à sa majorité (moment où elle pourra donc retrouver son dulciné). Alors, certes, ce n’est pas agréable de quitter sa vie et d’être coupée des siens durant trois mois, mais ce ne sont guère QUE trois mois ! Pas 30 ans ferme !

À côté de ces faiblesses de scénario, déjà un brin agaçantes, j’ai noté quelques incohérences qui ont suffi à, au choix, me faire lever les yeux au ciel ou à me sortir totalement de ma lecture. Ainsi, dans telle scène, Stella est au téléphone à la fois dans l’habitacle de la voiture et sur le capot (avant de revenir à l’intérieur) ; les cheveux de Carmina, qui accueille Stella, passent de blanc à blond platine d’une scène à l’autre ; j’en passe et des meilleures. Tout cela donne l’impression d’un roman un peu bâclé.

Et, plus le roman avançant, moins il a été facile de se dire que cela allait s’améliorer : l’histoire est cousue de fil blanc et certaines péripéties peinent à convaincre, notamment sur la partie romance. En effet, suite à son lamento initial, Stella succombe au charme de Chet, le dangereux-bad-guy du coin, en moins de deux semaines. DEUX semaines ! Et, évidemment, comme dans tout roman ado américain qui semble se respecter, le bad-guy n’a rien fait de répréhensible – si ce n’est ne pas laisser la priorité à une mamie au passage piéton, manifestement. En somme : guère crédible, tout ça.
D’autant que les personnages ne sont guère creusés ; si les péripéties semblent vouloir déclencher une certaine empathie du lecteur à grands coups de passés dramatiques et autres moments douloureux, le moins que je puisse dire, c’est que ça n’a pas pris avec moi.

Ceci étant dit, je dois reconnaître que, malgré tout, Becca Fitzpatrick a su susciter mon intérêt et, le roman avançant, j’avais vraiment envie de savoir comment tout cela allait tourner. Les rebondissements, même cousus de fil blanc, sont bien amenés et il y a quelques sous-intrigues qui valent le coup (celle autour de l’amie enceinte, ou celle autour de l’insupportable joueur de base-ball, mettons). Tout cela mis bout à bout, j’ai fini par me laisser prendre au jeu (tout en râlant copieusement, certes !).

En bref, Ma vie cachée propose un mélange assez détonnant de thriller et de romance dont ni le scénario ni les personnages ne m’ont convaincue. Et pourtant, malgré les faiblesses du scénario évoquées ci-dessus, j’ai lu le roman d’une traite car, je ne vais pas lui enlever cela, Becca Fitzpatrick a un style très entraînant. Pas la découverte de l’année, donc, mais tout n’est pas à jeter au feu non plus !

Ma vie cachée, Becca Fitzpatrick. Traduit de l’anglais par Catherine Nabokov. Pocket jeunesse (PKJ), octobre 2017, 419 p.

Vivant, Roland Fuentès.

Sept étudiants passent leurs vacances ensemble. L’un d’eux invite un nouvel ami, inconnu du groupe, Elias, qui cristallise aussitôt tous les regards. Nul n’aurait pu prévoir que le séjour entre potes qui s’annonçait si bien — sport, révisions, détente – tournerait en un combat à la vie, à la mort. À moins que la haine de « l’autre » n’ait été là, en germe, dès le premier instant.

Vivant est un roman très court, mais qui prend aux tripes, du début à la fin. Et quand je dis « du début », je n’exagère pas : c’est dès la scène d’introduction que l’on est plongé dans un texte littéralement haletant. Pour preuve, voici l’incipit du roman :

« On fuit bien avec les Running XB 500. Un amorti impeccable, une adhérence adaptée aux reliefs irréguliers. Sous la plante du pied, relayant l’action musculaire, le gel Sentoprène garantit une tonicité optimale.
Mais la chaussure ne serait rien sans le coureur. Et celui qui progresse actuellement à flanc de colline est un athlète remarquable. On peut penser qu’en baskets plus ordinaires, voire en souliers de ville, il se déplacerait aussi très vite. On peut même imaginer qu’à la qualité du matériel et à la maîtrise du mouvement s’ajoute un autre motif : la volonté. Et cette volonté se concentre autour d’un seul mot. Fuir.
Oui. Vraiment. On fuit bien avec les Running XB 500. »

De fait, j’ai été tellement emballée que j’ai lu le roman en à peine une journée, happée que j’étais par ce récit littéralement haletant.
Vivant est un roman choral, qui fait intervenir à tour de rôle certains des personnages : Lucas, Camille, Eva, Johann, Salomé et Mathilde racontent l’un après l’autre leurs vacances, à quoi s’ajoute un narrateur externe pour quelques chapitres. Seuls Elias  et Mattéo n’interviennent jamais, ce qui fait qu’on ne sait jamais ce que pensent les principaux intéressés de la situation : la méthode ne fait qu’augmenter le suspens !

Celui-ci est habilement maintenu par la narration : comme on l’a vu, le roman s’ouvre sur la course-poursuite, qui sera toujours narrée par le narrateur anonyme externe. Sa narration est entrecoupée de courts témoignages des uns et des autres, dont on comprend qu’ils sont racontés a posteriori, et qui permettent de comprendre comment et pourquoi on en est arrivé là. Les raisons étant complexes, elles ne sont révélées qu’au compte-gouttes. Résultat : on est bercés par ce rythme implacable et tenaillés par l’envie d’en savoir toujours plus sur les personnages et sur les raisons de l’incroyable duel qui les oppose.

Au fil des pages se tisse une réflexion sur le vivre-ensemble et le racisme latent de notre société. Comme la course-poursuite et le récit des vacances occupent une large part du roman, ces deux thèmes peuvent sembler diffus et peu développés. J’ai toutefois trouvé que l’auteur laissait aux lecteurs une latitude assez large pour analyser, comprendre et tirer les conclusions qui s’imposent.
Le roman fait aussi la part belle au sport – la plupart des personnages étant des sportifs de haut niveau et ces vacances étant aussi dévolues au sport. De fait, on s’apercevra que pour certains, la discipline sportive peut s’avérer rédemptrice. Ce n’est d’ailleurs pas innocemment que le roman est dédicacé à Rami Yanis et Yusra Mardini, un jeune nageur et une jeune nageuse d’origine syrienne, qui ont fait partie de l’équipe des réfugiés au JO 2016 de Rio : le sport les a sauvés, comme il a eu un fort impact sur la vie d’Elias.

Avec Vivant, Roland Fuentès signe un thriller psychologique ciselé : la forme crée un fort suspense, qui rend le roman particulièrement prenant. Celui-ci met également en avant des valeurs véhiculées par le sport de haut niveau, comme le vivre-ensemble et l’ouverture d’esprit, sans que ces messages ne prennent le pas sur le thriller. Ils sont plutôt présents en toile de fond et donnent au roman une dimension très humaine. En somme, voilà une chasse à l’homme haletante à tous points de vue, que je vous recommande chaudement !

Vivant, Roland Fuentès. Syros, 11 janvier 2018, 183 p.

Quand tu descendras du ciel, Gabriel Katz.


Et voilà, c’est encore Noël. Comme tous les ans, faute de voir décoller sa carrière de comédien raté, Benjamin Varenne enchaîne les petits boulots. Père Noël, démonstrateur, agitateur de clochette pour l’Armée du Salut… Cette fois-ci, il contrôle les sacs à l’entrée de l’Opéra de Paris, un job en apparence tranquille. En apparence.
Sauf quand on a le chic pour tomber amoureux d’une danseuse persécutée par un fan dangereusement obsessionnel, et qu’on se fait passer pour un garde du corps expérimenté pour la séduire – plus proche de Mr Bean que de Mr Bond. Benjamin va prendre ce rôle très (trop) au sérieux, et se retrouver aspiré dans un cercle infernal, des coulisses de l’Opéra jusqu’aux flamboyants palais de Venise.
Pour la tranquillité, on repassera.

Quand tu descendras du ciel nous entraîne sur les pas de notre comédien raté préféré, vrai faux garde du corps, des marches de l’Opéra à celles des palais vénitiens, à la recherche d’un miracle de Noël – qui se fait bien désirer.
Retrouver Benjamin Varenne après le fiasco général de N’oublie pas mon petit soulier a été un grand plaisir, d’autant qu’il semble plus en verve et en forme que jamais.
Comme dans sa première aventure, le malheur arrive par une jeune femme : oubliée la brune Victoire, place à la bonde et diaphane Ophélie, danseuse à l’Opéra de son état – et donc moins susceptible de frayer avec la Mafia. Il suffit d’exagérer un brin l’insécurité de la belle, de gonfler un poil le CV (de contrôleur des sacs il devient garde du corps) et l’affaire est dans le sac. Non ?

Eh bien, pour notre plus grand plaisir, non. Et si on s’aperçoit dès le départ que l’affaire est assez mal embouchée (Ophélie n’ayant pas DU TOUT l’air disposée à se laisser courtiser), c’est jusqu’aux derniers chapitres que l’on découvrira à quel point Ben s’est mis dans la panade. Encore une fois, dès que l’on a passé le premier élément perturbateur, c’est une aventure menée tambour battant que nous  offre Gabriel Katz. Et en même temps, elle est pleine d’attentes. Car il faut longtemps à Benjamin pour bien cerner les tenants et aboutissants de sa situation. Et longtemps avant d’ouvrir les yeux. Oui, c’est la cata et il est bien plongé dedans jusqu’au cou.
Du coup, on oscille assez longuement dans un climat de tension extrême : on ne sait pas encore bien s’il se passe quelque chose, mais on perçoit clairement que tout n’est pas net dans ce que traversent les personnages et cet entre-deux est délicieux. Et puis, subitement, la machine s’emballe et on plonge dans un rythme infernal. De péripéties échevelées en retournements de situations survoltés, on n’a guère le temps de souffler !

En revanche, on a bien le temps de rire. Si Ben m’avait fait souvent sourire dans N’oublie pas mon petit soulier, son récit m’a, cette fois, fait rire quasiment du début à la fin. Son récit est, comme il se doit, quelque peu désabusé et ses poses, alternant entre le désarroi le plus total et des tentatives pas toujours réussies d’auto-motivation, sont comiques à souhait.

En somme, retrouver Benjamin Varenne a été un grand plaisir de lecture – notez bien que ses aventures peuvent se lire indépendamment. Le roman mêle avec brio polar, espionnage et humour, pour proposer une aventure aussi haletante que désopilante. Fidèle à sa réputation, l’auteur achève le roman sur une petite pointe, qui ne rend la conclusion que plus savoureuse. Voilà un titre que je glisserai bien volontiers sous le sapin !

◊ Dans le même univers : N’oublie pas mon petit soulier ;

Quand tu descendras du ciel, Gabriel Katz. JC Lattès, 15 novembre 2017, 252 p.

A Good girl, Amanda K. Morgan.

Ses amis la pensent parfaite, et pourtant…
Ce qu’il faut savoir sur Riley Stone :

1. Riley Stone est la perfection incarnée (Demandez autour de vous.)
2. Elle a un faible pour son prof de franc¸ais, Alex Belrose. (Qu’elle soupc¸onne ne pas être indifférent à son charme.)
3. La vie entière de Riley est déjà planifiée. (Ce n’est pas négociable.)
4. Elle a toujours su préserver ses petits secrets. (Toujours.)
5. Riley est persuadée que sa vie est sur la bonne voie. (Et rien ne pourra y changer quoi que ce soit.)
6. Elle n’a rien d’une adolescente ordinaire. (Et ne s’en cache d’ailleurs absolument pas.)
7. Les petits jeux, ce n’est pas vraiment son truc. (Mais s’il faut s’y prêter, elle gagne toujours.)
L’un de ces jeux est sur le point de commencer, elle le sent… Sauf que Riley a un plan. Et elle compte bien l’emporter. Car elle ne perd jamais.

En toute honnêteté, le premier sentiment que m’a laissé ce roman, une fois que je l’ai eu terminé, ressemblait fortement à de la déstabilisation. A Good girl mériterait même une deuxième lecture, pour ne rater aucun détail !

Car le roman s’appuie sur un procédé narratif auquel je ne suis guère habituée : celui du narrateur non fiable.
Celui-ci raconte l’histoire, mais elle est à prendre avec des pincettes (à peu près autant que le récit que vous ferait un inconnu, dans la rue, d’un événement auquel vous n’avez pas assisté). Dans le cas d’une narration à la première personne (comme c’est le cas ici), cela remet complètement en cause le pacte de lecture qui se noue tacitement entre le lecteur et le narrateur, ici Riley : comme elle raconte son histoire, on va d’emblée lui faire confiance.
À tort.

De fait, on sait dès le départ que Riley cache un secret qui, s’il venait à être connu, viendrait ruiner sa réputation de fille sage et parfaite. Dans un premier temps, j’ai tout de même trouvé que le titre était un tantinet usurpé, car le secret n’est pas si énorme, ni franchement surprenant. J’ai donc passé un long moment dans l’expectative : à quel point Riley allait-elle se montrer si imparfaite ? L’histoire suit son cours assez tranquillement, mais les péripéties viennent ajouter de petites touches de malaise à l’ambiance déjà pas si légère. C’est vraiment à petits coups de trois fois rien qu’Amanda K. Morgan ajuste cette ambiance quand même un brin malsaine. Malsaine mais, en même temps, assez étrange, car il n’est pas si facile de mettre le doigt sur ce qui cloche. Est-ce dû au sentiment assez prégnant que Riley est sans doute sous la coupe d’un pervers narcissique, plus âgé et en position de supériorité par rapport à elle ? Est-ce dû à l’impression qu’elle est totalement transparente aux yeux de ses parents, ce qui la rend d’autant plus assidue au travail ? Cela vient-il du décalage que l’on sent entre Riley et ses deux meilleures amies ? Celles-ci sont plus extraverties et insouciantes que Riley, qui tente de s’accorder aux comportements lycéens de ses amies, mais parfois avec une certaine maladresse – dont on ne sait s’il faut l’imputer à une supposée timidité ou à une méconnaissance des codes sociaux.

Car ce qui occupe le roman est essentiellement une chronique adolescente : Riley et ses amies se demandent dans quelle université elles vont aller, ce qu’elles vont faire plus tard ou à quel jeune éphèbe du lycée elles vont succomber. On suit de loin en loin leur vie familiale (surtout celle de Riley, à vrai dire), ce qui vient compléter l’impression de roman tranche de vie. À ceci près que l’ambiance, comme je le disais, est loin d’être chaleureuse, sans qu’ils soit aisé de trouver d’où vient cette sensation.

Alors, évidemment, une fois que l’on a compris que Riley n’était pas un narrateur fiable, le faisceau de preuves s’assemble et donne au titre toute sa légitimité. Les indices, car il y en a, ne sont finalement pas à chercher dans la narration – celle-ci étant très soigneusement biaisée par Riley. Il faut plutôt s’intéresser aux listes à puces présentes en fins de chapitres, manifestement établies par un narrateur omniscient et extradiégétique, sobrement intitulées « Ce qu’il faut savoir sur Riley Stone ».
Là encore, ce sont souvent de petits détails semblant anodins mais qui, mis bout à bout, viennent nuancer (quand ce n’est pas contredire carrément) ce que donne à voir Riley. Et c’est bien là tout le sel du roman.

A Good girl, c’est donc l’histoire d’une adolescente bien sous tous rapports, mais qui cache une noirceur et un cynisme proprement glaçants. Amanda K. Morgan signe là un thriller psychologique bien tourné, qui mériterait une seconde lecture, à la lumière de ce que l’on découvre au cours de la première.

A Good girl, Amanda K. Morgan. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier. Lumen, octobre 2017, 372 p.

Galeux, Bruno Jacquin.

Au milieu des années 1980, en toute illégalité, ils ont fait régner la terreur dans les rangs des indépendantistes basques. On les appelait…. Galeux.
Qui étaient les « galeux », surnom donné aux membres des GAL, organisation paramilitaire financée par l’État espagnol pour lutter contre ETA, dans les années 1980 ?
Mai 2005. Casimiro Pozuelo, paisible retraité espagnol est victime d’un attentat au Pays basque français dont il réchappe miraculeusement. Avide de vérité, Inès cherche à comprendre pourquoi on en veut ainsi à son grand-père. Elle se penche alors sur son passé et découvre des informations terrifiantes qui la tirent du mensonge permanent dans lequel elle était maintenue depuis sa naissance.
Inspiré de faits réels,  Galeux  est une plongée à rebondissements, sans tabous, au cœur des années noires de la « guerre sale » (1983-1987) menée en France contre les indépendantistes basques.
Un scandale d’État dont la plaie n’est pas complètement refermée aujourd’hui encore.

Voilà un roman que j’ai piqué dans la bibli de mon père et que j’ai lu dans la foulée.
Le début nous présente Inès, jeune femme élevée par ses grands-parents suite au décès de ses deux parents (sa mère étant décédée à sa naissance, son père censément abattu durant un règlements de comptes entre terroristes de l’ETA) ; or, son grand-père est victime d’un attentat l’accusant d’avoir été un « Galeux ». Voilà qui remet donc ses (maigres) convictions en question, car Inès découvre vite que les Galeux n’ont pas très bonne presse.
Pour faire court pour ceux qui débarquent, les Galeux étaient membres des GAL – Groupes Antiterroristes de Libération – des groupes paramilitaires et parapoliciers franco-espagnols (qui ont touné entre 1983 et 1987 essentiellement au Pays basque nord, donc sur le sol français), avec pour objectif de lutter contre les indépendantistes basques (officiellement contre l’ETA, sachant que c’était assez facile d’y être associé), et ce avec l’aimable bénédiction des gouvernements français et espagnols. Du terrorisme d’état, quoi, un petit dispositif toujours pratique pour évincer les gens qui dérangent, quel que soit leur bord et quelle que soit l’époque. C’est ce qu’on a appelé la « guerre sale ».

Et pourtant, Bruno Jacquin ne fait pas un polar historique, puisque son intrigue débute en 2005 ! Néanmoins, il a pris soin d’utiliser une mine d’informations et de faits véridiques, permettant d’asseoir véritablement l’intrigue sur un socle fiable. Je m’en voudrais de spoiler, mais le nœud de l’affaire, par exemple, repose sur des faits qui se sont réellement déroulés et dont de nombreuses personnes – dont mon père – se souviennent très nettement. Un bon point pour le roman, donc !
Comme il s’agit d’un thriller politique, l’intrigue n’est pas truffée de rebondissements échevelés (quoique… !) : c’est plutôt réflexif, avec un tas d’investigations en eaux troubles, essentiellement menées par Inès, laquelle finit par comprendre que la police ne lui sera pas vraiment d’un grand secours. Mais n’allez pas croire que le roman souffre d’un manque de suspense : celui-ci est, au contraire, bien présent, et s’avère même souvent un brin glaçant.

Si l’intrigue use d’une base solide, j’ai tout de même déploré quelques faiblesses d’écriture et facilités de scénarios : rien de spécialement handicapant, certes, mais qui ont suffi à me sortir de ma lecture à plusieurs reprises.
Heureusement, le côté très documenté fait que l’ensemble se tient bien et que la découverte de l’ampleur du secret d’État dans lequel fouille Inès nous occupe bien assez.

Si l’on suit essentiellement la jeune femme, l’auteur lui a adjoint une galerie de personnages plus ou moins fouillés et attachants : il y a la meilleure amie qui va permettre à Inès de se sensibiliser au problème qui lui tombe dessus, le petit ami au passé un peu trouble et aux occupations encore moins nettes et tous les soutiens qu’Inès rencontrera dans sa quête, que ce soit en France ou à l’étranger. Et puis, bien sûr, il y a les grands-parents aimants qui ont élevé Inès comme leur fille – dans le duo, mention spéciale au grand-père, sans conteste le personnage auquel j’ai le plus accroché.

Autre point auquel j’ai vraiment accroché : l’absence de morale. Bruno Jacquin expose les faits et, si Inès déplore (à raison) à de nombreuses reprises le scandaleux traitement réservé aux affaires impliquant les GAL, l’auteur évite de sombrer dans la morale bien-pensante et forcément partiale. Il s’attache plutôt à montrer les torts des différents partis (sans trop en prendre, d’ailleurs) et ne banalise ni la violence, ni le terrorisme. La marche sur la corde raide n’était pas aisée, mais il s’en sort haut la main.

Avec Galeux, Bruno Jacquin signe un thriller politique qui tient la route : les fausses pistes sont légion et c’est avec une certaine lenteur bienvenue que l’on s’achemine vers la conclusion. En choisissant un personnage qui n’y connaît rien, ou presque, il permet au lecteur de mieux appréhender le contexte politique éminemment complexe qui encadre l’intrigue. De plus, il parvient à clore son histoire, sans nous imposer de morale penchant vers un bord ou l’autre, ce qui n’est pas négligeable !

Galeux, Bruno Jacquin. Cairn (Du Noir au Sud), 11 mai 2017, 272 p.

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