Arsène Lupin : la poudrière, Boileau-Narcejac.

1912. Alors qu’il sort du théâtre du Châtelet, le prince Sernine, alias Arsène Lupin, sauve la comtesse de Mareuse de deux gaillards mal intentionnés. Bien décidé à nouer contact avec elle, le prince déchante rapidement : la jeune femme lui a donné une fausse adresse et en a profité pour filer à l’anglaise. Voilà qui titille la curiosité du gentleman-cambrioleur. Alors qu’il remonte sa piste, il se fait enlever puis séquestrer par des geôliers parlant difficilement le français. Puis c’est au tour d’un détective privé fraîchement trucidé, et manifestement sur la piste de la comtesse lui aussi, de croiser sa route. Il n’en faut pas plus pour piquer pour de bon la curiosité du prince Sernine, d’autant qu’une jolie jeune femme est concernée. Qui sont exactement les deux groupes impliqués, et que cherchent-ils à obtenir de la comtesse ?

Comme vous le savez peut-être, j’adore la série des Arsène Lupin et ne résiste jamais à la tentation d’un bon pastiche (même si certains sont moins bons que d’autres). Du duo Boileau-Narcejac, je pense avoir lu étant plus jeune un opus de la série Sans Atout, mais cette lecture s’est perdue dans les limbes. La poudrière n’est peut-être pas le meilleur roman pour découvrir leur œuvre littéraire propre, puisqu’il s’agit du pastiche de l’œuvre d’un autre, mais ce qui est certain, c’est que ce roman m’a donné envie d’en savoir plus à leur sujet !

Car Pierre Boileau et Thomas Narcejac se sont parfaitement approprié le style de Maurice Leblanc et les caractéristiques des aventures d’Arsène Lupin. À tel point qu’au cours de ma lecture, j’ai été plusieurs fois surprise d’apercevoir du coin de l’œil leurs noms sur la couverture, tant j’avais l’impression de lire un Lupin de Leblanc !
Cette aventure s’inscrit dans celles où Lupin est plus enquêteur que cambrioleur – elles ne sont pas majoritaires, mais il y en a quelques-unes. Comme souvent dans ces cas-là, l’intrigue est fortement géopolitique. Nous sommes dans les années 1910, et le spectre de la guerre mondiale hante tous les esprits, notamment celui d’Arsène Lupin, dont le patriotisme n’est plus à prouver.
De prime abord, l’intrigue semble très emberlificotée : il y a d’abord cette mystérieuse comtesse après laquelle courent des détectives privés et des étrangers prêts à tuer, un cambriolage violent démenti par voie de presse, une sœur amnésique après une tentative de suicide, la visite d’un prince étranger issu des Balkans et des papiers de la plus haute importance, qui s’avèrent être vierges. Vraiment, on patauge, d’autant qu’on a du mal à comprendre – tout comme Lupin – qui fait exactement quoi là-dedans. Et cela fait partie du charme de l’intrigue : on cogite, on place les pièces du puzzle dans différentes positions, on s’inquiète des actions que mènent les uns et les autres. Le suspense est donc très au rendez-vous.

Et pour soutenir tout cela, Lupin est plus Lupin que jamais : comme souvent, il se parle à lui-même (pour s’invectiver ou se lancer des fleurs), s’appuie sur une organisation dont les ramifications semblent sans limites, réfléchit avec plusieurs coups d’avance, se trompe, dragouille de-ci de-là, fait des filatures, se déguise, ou n’hésite pas aller se battre frontalement avec les ennemis déclarés. On retrouve tous les codes des romans de Lupin, mais savamment dosés, sans avoir l’impression que les auteurs ont essayé de tout balancer en dépit du bon sens. Et ce qui est intéressant ici, c’est que Lupin n’est pas maître des événements. Certes, il s’adapte à merveille ou provoque précisément ce qui l’intéresse, mais c’est un autre personnage qui détient les clefs du mystère, qui ne seront révélées qu’en toute fin de roman. Et c’est diablement bien fait, car les indices sont assez ténus, disséminés, et nous amènent peu à peu à une révélation d’ampleur.

Côté style, comme je le disais en introduction, Pierre Boileau et Thomas Narcejac se sont parfaitement approprié celui de Leblanc et les caractéristiques de son personnage fétiche. Clairement, on s’y croirait, ce qui rend cette lecture d’autant plus délicieuse. Comme Leblanc, lorsque l’intrigue se pare d’une dimension internationale, ils ont intégré à merveille des intérêts géopolitiques européens fictifs et réels, en les liant au contexte historique de l’époque. Et même si une partie de l’intrigue politique relève de la pure fiction, la crédibilité est au rendez-vous. En un mot, j’ai trouvé ça génial.

Excellente pioche donc que ce pastiche d’Arsène Lupin ! J’ai été littéralement embarquée dans ma lecture et conquise par la reprise faite par le duo Boileau-Narcejac. Ce qui m’a donné très envie de lire leurs autres pastiches, mais aussi leur œuvre originale !

Arsène Lupin : la poudrière, Pierre Boileau et Thomas Narcejac.
Éditions du Masque, 2013 (1987 pour l’original), 2019 p.

Le Vallon du sommeil sans fin, Éric Senabre.

Le détective des rêves Banerjee et son fidèle assistant Christopher doivent résoudre une bien étrange énigme : plusieurs clients d’une résidence thermale sont plongés depuis quelques jours dans un sommeil aux rêves agités, dont personne n’arrive à les réveiller. Plus inquiétant encore, des témoins affirment que les victimes ont été attaquées par une Ombre qui semble tout droit sortie des Enfers… Les enquêteurs ne sont pas au bout de leur cauchemar !

Quel plaisir de retrouver Banerjee et Christopher ! Après un très bon premier tome, Éric Senabre transforme l’essai dans cet excellent tome 2.
Comme dans le premier tome, on retrouve dans l’intrigue le mélange enquête, fantastique et roman historique. Cette fois, le tout est mâtiné d’une petite touche d’horreur aussi diffuse que prenante. Car l’affaire sur laquelle enquêtent nos deux compères semble être clairement parasitée par une entité insaisissable et terriblement meurtrière. Donc les cadavres et les attaques s’accumulent sans que l’on sache rien de la façon dont procède le meurtrier ou du but qu’il cherche à atteindre. Tout cela induit un délicieux sentiment d’horreur qui gouverne joyeusement la première partie. Je dois avouer que j’ai été, plus souvent qu’à mon tour, secouée de quelques savoureux frissons dus à la totale absence d’informations – mais je suis une froussarde, ceci explique sans doute cela.

N’allez pas croire pourtant qu’il ne se passe rien ! Car, en même temps qu’ils se questionnent, Banerjee et Christopher déterrent des petites choses qui, dans un premier temps, viennent complexifier l’affaire. Ainsi s’aperçoit-on que les témoins n’ont peut-être pas tout dit et que certains auraient même des liens qu’ils ont soigneusement cachés (les sacripants). Et, comme dans le premier tome, l’intrigue est parfaitement adossée au contexte historique.
On est en effet dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle, une puissance coloniale fort présente en Asie, et cela se ressent dans le récit. Colonies, trafics d’opium, arts martiaux exotiques et orientalisme sont donc au programme. Lequel nous fait clairement réviser nos notions d’histoire-géographie ! Le contexte géopolitique de l’époque est d’ailleurs un tantinet embrouillé mais l’auteur parvient à nous rendre ces enjeux, ces questions et cette ambiance parfaitement accessibles – sans toutefois simplifier ou jeter aux orties les détails les plus importants. Je dois dire que c’est un des points que je trouve le plus appréciable dans cette série.

Côté personnages, j’ai également été servie. J’ai trouvé que les protagonistes prenaient une intéressante épaisseur, alors que je les avais trouvés un peu faibles dans le premier tome. Ici, de plus, on découvre de nouveaux personnages – notamment féminins – fort intéressants – et dont j’espère qu’ils ne vont pas faire juste une apparition éclair. Au vu de la conclusion, j’ai bon espoir ! Par ailleurs, la complicité entre Christopher et Banerjee se fait plus fine, bien que le premier continue de ne rien comprendre aux rêves du second. Comme Banerjee utilise à plusieurs reprises son don, cela laisse tout loisir au lecteur de s’essayer à l’interprétation, ce qui fait tout à fait partie du plaisir de lecture de ce roman. À ce propos, et pour être tout à fait honnête, je pense que je suis plus Christopher que Banerjee !

J’ai été ravie de voir qu’Eric Senabre poursuivait l’aventure auprès de Banerjee et Christopher et qu’en plus il transformait l’essai ! Après ce très prenant deuxième tome, j’espère fermement qu’il y en aura un troisième !

◊ Dans la même série : Le Dernier songe de Lord Scriven (1).

Le Vallon du sommeil sans fin, Eric Senabre. Didier jeunesse, octobre 2018, 288 p.

813, Maurice Leblanc.

Quelle mystérieuse entreprise amène à Paris Rudolf Kesselbach, le richissime et ambitieux roi du diamant sud-africain ? Que signifie ce nombre, 813, inscrit sur un coffret en sa possession ? De quel secret le nommé Pierre Leduc, qu’il recherche dans les bas-fonds de la capitale, est-il le détenteur ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles s’affrontent la police – en l’occurrence un certain Lenormand, chef de la Sûreté –, l’impitoyable baron Altenheim et le gentleman-cambrioleur Arsène Lupin. Or, pour la première fois, Arsène Lupin commet l’irréparable, Arsène Lupin est coupable de meurtre ! À moins que… quelqu’un ne cherche à lui faire porter le chapeau ? En ce cas qui ? Et pourquoi ?

En ce début d’année, j’ai eu envie de me replonger dans les aventures d’Arsène Lupin, pour lesquelles j’entretiens un – gros – faible. Je me rappelais fort bien que 813 était de mes favorites, sans bien me rappeler pourquoi. Bref : le choix a donc été vite vu ! Et me voici replongée dans ce roman en deux parties, respectivement intitulées Les trois crimes d’Arsène Lupin et La double vie d’Arsène Lupin (lues dans une intégrale, donc chroniquées sous la même forme).

Dès le premier chapitre, Maurice Leblanc instaure un climat de malaise : Rudolf Kesselbach se sent épié, traqué et ne sait mettre de mots sur cette indéfinissable angoisse. Qu’il ne simule pas, puisqu’il ne tarde pas à passer l’arme à gauche, de bien mystérieuse façon. S’engage alors une enquête de police qui, déjà, met au jour des indices des plus étranges – parmi lesquels le fameux nombre 813, qui nous tiendra en haleine quasiment jusqu’à la fin.
Et Lupin ? Eh bien Lupin commence fort ! S’il fait peu œuvre de cambriole dans cette première partie, les lecteurs les plus assidus le détecteront bien vite sous une de ses identités d’emprunt !

Contrairement aux autres aventures du gentleman-détrousseur (du moins celles que j’ai lues, et je dois admettre qu’il m’en manque encore quelques-unes), celle-ci est abordée sur un ton résolument sombre. D’une part car, dès le départ, il est question de meurtres, évidemment. Mais le roman touche aussi aux intérêts nationaux de la France : il est beaucoup question de l’Alsace-Lorraine et de la situation pas franchement tendue, mais pas franchement sereine non plus avec la voisine allemande à l’époque (le récit se déroulant juste avant la Première Guerre mondiale, et faisant fortement écho à la guerre de 1870). Dans le même temps, l’action est plus étirée qu’à l’accoutumée : on est plus dans la réflexion, dans la recherche que dans les péripéties échevelées, ce qui donne au roman un rythme nettement plus calme que ce à quoi on est habitués avec Lupin. En plus de cela, l’antagoniste reste très mystérieux jusqu’aux derniers chapitres, faisant planer un air de danger imminent sur le récit. Tout cela donne au roman de faux airs de roman d’espionnage pas désagréables du tout.
Et ce qui contribue sans doute à cette impression (tant de calme que d’espionnage), c’est que Lupin n’est pas totalement libre de ses mouvements – puisqu’il passe une grande partie de l’intrigue dans ses appartements de Santé-Palace. La prison, oui, elle-même. Si vous êtes adepte des romans policier hyper rythmés, pas de panique : les dialogues sont savoureux, les stratagèmes de Lupin également et on n’a absolument pas le temps de s’ennuyer.

L’autre point qui, je trouve, distingue 813 des autres romans de la série, est le caractère de l’ami Arsène. Arrêtez-moi si je me trompe, mais il ne me semble pas se montrer aussi imbuvable dans les autres aventures. Certes, on le connaît manipulateur et assez orgueilleux mais là, il faut dire qu’il atteint clairement le summum. Lui qui est habituellement si cabotin se fait ici très sombre, voire un brin inquiétant par moments. Rassurez-vous, ses piques et son caractère audacieux sont toujours bien présents, heureusement, et il faut lui reconnaître qu’il s’amende un peu sur la fin.
Tout cela s’explique peut-être par la présence d’un ennemi aussi invisible qu’implacable. Et il ne s’agit pas d’Herlock Sholmès, grand absent de cette intrigue : si le détective est bien mentionné à plusieurs reprises, on ne le croise pas une seule fois – et il ne nous inquiète pas non plus. En revanche, l’opposant principal se révèle parfaitement insaisissable, mystérieux, prêt à tout, en deux mots : parfaitement flippant. De plus, j’ai parlé rapidement de la dimension internationale du récit, mais c’est encore plus flagrant dans la seconde partie, où le patriotisme de Lupin revient au galop (si tant est qu’il avait un jour disparu). Au passage, ce volume est parfait pour réviser ses notions d’histoire et de géographie de l’Europe du début du XXe siècle (même s’ils sembleraient que les Grands-Ducs Hermann soient pure fiction).

Du côté de l’enquête, je dois dire que j’ai été servie. Certes, j’avais totalement oublié les différents ressorts de l’intrigue et la résolution du principal mystère. C’est donc presque comme une nouvelle découverte que j’ai attaqué ma relecture et, comme la première fois (il me semble), j’ai sagement attendu de voir révélés les secrets (à part des détails mineurs que j’avais bien retenus, sans me l’expliquer). Et je dois encore une fois saluer le génie de Maurice Leblanc pour les petites trouvailles, les détails de prime abord insignifiants qui s’avèrent capitaux, les différents codes à résoudre. J’en viens à regretter que ce monsieur n’ait pas conçu des escape-games, je suis certaine qu’il aurait été sensationnel !

Même après relecture, 813 reste une des aventures d’Arsène Lupin que je préfère, pour sa complexité, et pour l’heureux mélange qu’elle propose entre espionnage, enquête et lupinades audacieuses. L’intrigue est bien menée et Maurice Leblanc parvient à garder certains mystères quasi intacts jusqu’à la fin, tout en donnant régulièrement quelques indices (minces) pour les résoudre. Suspense garanti, donc ! Bien que le récit et le personnage soient plus sombres qu’à l’accoutumé, on retrouve avec plaisir les cabotinages d’Arsène, ses grands plans géniaux et son sens de la répartie. En bref : que des bonnes choses !

813, Maurice Leblanc. 1910. Réédition R. Laffont (Bouquins).

 

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Avant le déluge, Raphaël Albert.

Panam, dans les années 1880.
La ville est la capitale d’un vaste royaume où les humains côtoient des nains, ogres, lutins et autres peuples fantastiques. Des motos à vapeur y doublent coches et centaures taxis. La magie très codifiée par des mages académiciens sert à la vie de tous les jours. Sylvo Silvain, un elfe exilé de sa lointaine forêt y a jeté l’ancre et ouvert une agence de détective privé. Le voilà enfin les poches pleines, à la tête d’une équipe haute en couleur.
Les affaires tournent et l’argent fait des petits ! Nonobstant, son ami (ou presque), l’ambitieux journaliste Jacques Londres, disparaît dans des conditions louches. Aidé de ses comparses, Sylvo se lance à sa recherche. Cette fois, le tragique et la Grande Faucheuse s’invitent.

J’avais beaucoup aimé le premier tome de cette série, Rue Farfadet – l’écart temporel entre mes deux lectures n’est donc pas hyper représentatif. J’étais donc ravie de retrouver les deux détectives, Sylvo et Pixel, dans une nouvelle enquête que je serais bien en peine de vous résumer (non pas parce que ma lecture commence à dater), tant elle est complexe.
De fait, elle démarre assez simplement : le journaliste Jacques Londres a disparu et Sylvo accepte – de mauvaise grâce – d’enquêter sur la disparition du jeune homme, dont il ne pense pas une seule seconde qu’il soit en danger. Évidemment, au fil du temps, Sylvo travaille en parallèles sur d’autres affaires, lesquelles s’avèrent, au bout du compte, toutes plus ou moins liées. Mais les liens sont si emberlificotés et liés à des manigances souterraines, qu’il est difficile d’en faire un résumé plus précis – sans tout spoiler.
Alors que le début est assez léger, pour ne pas dire empreint de gaieté (nos personnages ne sont plus à la rue, il y a de l’amourette dans l’air), l’enquête prend assez vite un tour nettement plus sombre. Crimes sordides à la Jack l’Eventreur, collusion pouvoir-pègre, industriels semi-mafieux… On est servis. Au-dessus de tout cela plane l’ombre des terrifiants techno-mages, qui tiennent Panam (et le reste du monde), sous leur coupe, car ils sont détenteurs des fameuses machines qui régulent la météo.
Rapidement, donc, on ne tarde pas à suivre Sylvo dans les bas-fonds, à rencontrer la pègre, les oubliés, les opprimés et les révoltés. Sans avoir trop l’air d’y toucher, l’intrigue frôle à de nombreuses reprises le politique. Et ce que j’ai trouvé absolument génial, outre cette part assez réaliste mais parfaitement intégrée à l’univers, ce sont les clins d’œil que l’on décèle à droite à gauche, et qui donnent au roman de délicieux airs d’uchronie. J’ai également adoré l’aspect environnemental qui se dessine entre les lignes : c’est ténu, certes, mais comme c’est un sujet qui m’intéresse, j’ai apprécié de le voir apparaître discrètement de-ci de-là.

Je crois que ce qui m’a le plus tenue en haleine dans tout cela est le rythme de l’intrigue. On débute doucement, c’est sympa et puis on s’enfonce doucement dans la violence, les choix discutables, les points de non-retour, jusqu’au final en apothéose. J’ai regretté de n’avoir pas la suite sous la main immédiatement car, même si je préfère espacer mes lectures de tomes, là j’aurais bien pris directement le tome 3 tant la fin est terrible. Vraiment, le suspense monte crescendo et, passé un certain point, on en vient à se dire qu’il n’y pas vraiment de bonne issue, tant on essuie de revers, de pertes et de déconvenues. Dit comme ça, ça n’a pas l’air franchement enthousiasmant mais, promis, c’est prenant et palpitant de bout en bout.

D’autant qu’à l’enquête purement policière se greffe assez vite une tournure très personnelle. Sylvo, Pixel et Broons, leur jeune voisin et apprenti, sont assez vites embarqués dans un tourbillon qui ne leur laisse aucun répit et qui manque d’engloutir les trois autres membres de l’agence, Hobo et le Géomètre, leurs deux enquêteurs hors-pair, tout comme Zerbï, leur secrétaire-garde-du-corps-surveillante-à-temps-plein. Et on en apprend un peu plus sur le passé de Sylvo, grâce à quelques analepses qui nous montrent le jeune homme qu’il a été à Toujours-Verte. Ces révélations, si elles éclairent certains choix ou traits de caractère du personnage, entraînent aussi pas mal de nouveaux questionnements… qui sont exacerbés par cette fameuse chute ! Bref : il va me falloir la suite.

Si j’avais beaucoup aimé le premier tome des aventures de Sylvo, je dois dire que ce deuxième volume m’a encore plus emballée. L’intrigue, hyper sombre, est absolument palpitante et ne m’a laissé aucun répit. Heureusement, l’auteur use d’une plume pleine d’humour (et riche en jeux de mots), ce qui permet de détendre un brin l’atmosphère. J’ai adoré le tour qu’a pris l’aventure et les multiples révélations fracassantes qui ont été faites, et qui ont permis de pallier les (rares) longueurs. De plus, j’ai adoré le mélange magie-technologie, comme les clins d’œil à l’histoire, à la littérature ou à la toponymie parisienne (mention spéciale sur ce point tant c’est bien trouvé !). En somme, il va falloir que je me procure rapidement le tome 3 !

♦ Dans la même série : Rue Farfadet (1) ;

Les Extraordinaires et Fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain, détective privé, Raphaël Albert. Mnémos (Hélios), janvier 2014, 388 p.

Le Dossier Handle, David Moitet.

Montana. Thomas Handle, 15 ans, voit sa vie basculer lorsque ses parents se font assassiner devant lui. Il n’a pas le choix, il doit fuir les criminels qui veulent le kidnapper. Un ancien policier et une petite mamie seront les seuls alliés de sa cavale. Cette équipe brinquebalante va finement mener l’enquête et aider Thomas à comprendre ce qui lui arrive. Est-il poursuivi à cause de son don particulier ? Qui sont vraiment ses parents ? Et peut-il faire confiance à la police ? En remontant le fil de son histoire, Thomas va découvrir une réalité terrifiante.

J’ai découvert David Moitet l’an dernier avec son excellent New Earth project ; mais avant d’écrire pour la jeunesse, il écrivait surtout des polars pour adultes… et son nouveau titre fait le condensé des deux !

L’intrigue démarre sur les chapeaux de roues, ou presque : alors que l’on suit Thomas, 15 ans, ses parents sont brutalement assassinés sous ses yeux et lui contraint de faire tout ce qui est en son pouvoir pour échapper aux meurtriers. Et justement, du pouvoir, Thomas en a pas mal car, tenez-vous bien, il possède la faculté de se déplacer à une vitesse surhumaine — inutile de grogner, dans le fond, car on découvre l’étendue de ses incroyables capacités aux alentours du deuxième chapitre.
Et ce qui est intéressant, c’est qu’on a affaire à un personnage certes doté d’extraordinaires capacités, mais dont les pouvoirs ne sont pas tellement au centre de l’intrigue. Alors, évidemment, c’est la raison pour laquelle il est orphelin et ils prennent une place importante dans l’enquête, mais David Moitet a vraiment axé celle-ci autour du secret de famille et de l’évolution des personnages. Les pouvoirs ne sont là qu’en toile de fond et c’est bien agréable de ne pas se retrouver totalement aspiré par l’aspect fantastique de l’intrigue. De fait, celle-ci se concentre vraiment sur les humains !

Parmi ceux-ci, Thomas tient donc la vedette et il est difficile de ne pas compatir à ses ennuis : ses parents meurent, il détient un énorme secret et, pire, la police semble salement impliquée dans l’affaire, les meurtriers s’étant réclamés des forces de l’ordre, et les enquêteurs ayant décrété qu’il ressemble à s’y méprendre à un suspect. Oui, c’est la cata. Heureusement, le jeune homme trouve assez vite du soutien en la personne de Saul, ex-policier, cantonné à sa maison de repos et à son fauteuil roulant depuis un accident de service. Et Saul, voyez-vous, a été mon coup de cœur de ce roman, tant j’ai trouvé le personnage extraordinaire. À travers lui, ce sont des sujets assez peu évoqués qui ressortent, comme la question de la fin de vie, du deuil et de la vieillesse. N’allez pourtant pas croire que cela prend le pas sur le roman ou que c’est déprimant ! Que nenni ! Mais cela offre un intéressant contre-champ à l’enquête survoltée que mène Thomas et nous place par là-même dans un décor aussi innovant qu’intéressant : la maison de retraite. Car c’est flanqué de deux pensionnaires de choc que l’on remonte la piste des meurtriers en compagnie de Thomas !
En face d’eux, la police, donc, en la personne de Duncan, qui en a gros sur la patate et pas mal de choses à se pardonner avant de pouvoir avancer. Là encore, on a un personnage vraiment fouillé (malgré la brièveté du roman), qui a du corps et pour lequel il n’est pas compliqué de se passionner. J’ai été prise par l’enquête, c’est vrai, mais j’ai vraiment craqué sur les personnages du roman !

L’enquête, de son côté, est menée tambour battant, avec moult scènes d’action, et gouvernée par un irrépressible sentiment d’urgence qui pimente allègrement le tout. Le surnaturel n’est présent qu’à petites doses et flirte sérieusement avec l’anticipation – tout comme l’intrigue. Celle-ci, de plus, aligne tous les bons éléments d’un polar, sans lorgner du côté des clichés – une vraie bénédiction !
J’ai déjà parlé des thèmes qui affleurent mais je dois vraiment avouer que c’est l’autre énorme bon point que récolte ce roman. Outre ceux cités, l’intrigue nous pousse à nous interroger sur l’éthique et notre propre morale, via des péripéties souvent assez salissantes, sombres comme il faut, parfois dérangeantes mais absolument passionnantes. Oui, c’est un polar qui n’en a pas l’air, comme ça, mais qui touche à plein de choses et qui ne laisse pas indifférent !

En somme, excellente découverte à nouveau avec ce polar survolté de David Moitet. L’auteur nous embarque dans une intrigue à la fois sombre, pleine d’espoir, portant sur un large choix de sujets (du plus émouvant au plus dérangeant), mâtinée d’un brin de surnaturel (à mi-chemin entre l’anticipation et le fantastique) et portée par des personnages lumineux. Théoriquement, c’est un roman pour adolescents, mais ce serait vraiment dommage de se priver si votre adolescence est passée depuis longtemps !

Le Dossier Handle, David Moitet. Didier jeunesse, janvier 2018, 224 p.

 

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La Fille de l’eau, L’Île des Disparus #1, Camilla et Viveca Sten.


La timide Tuva n’a pas grand-chose en commun avec ses camarades de classe. Elle ne se sent bien que sur l’île où elle habite, dans l’archipel de Stockholm dont elle connaît chaque recoin. Mais, alors que l’automne arrive, le changement se profile dans ce havre si tranquille. Des gens disparaissent en mer, des ombres se cachent sous les vagues et d’étranges lueurs éclairent la forêt. Lors d’une sortie, l’un des élèves s’évapore à son tour. La jeune fille se retrouve embarquée dans une terrible aventure, là où les vieilles superstitions des marins rencontrent la mythologie nordique…

Chouette surprise que cette Fille de l’eau !
Le roman débute tout en douceur : Tuva, la protagoniste, représente l’archétype du personnage malmené par ses camarades de classe. Pourtant, on sent dès le départ qu’il n’y pas que cela : un malaise certain plane sur le récit, sans doute induit par les disparitions inquiétantes dont il est question et l’atmosphère à la fois captivante et sinistre qui plane sur cet archipel perpétuellement caché dans les brumes. Ce qu’on ne connaît pas ou ne comprend pas fait peur et, dans l’archipel de Stockholm, il se passe beaucoup de choses totalement incompréhensibles.

Ainsi, si le roman débute comme un polar, avec la disparition d’un enfant, on bascule extrêmement vite dans une ambiguïté parfaitement maintenue : y a-t-il des forces surnaturelles à l’œuvre, ou l’archipel est-il aux prises avec un dangereux criminel ? Difficile à dire, dans un (long) premier temps et c’est bien ce qui est aussi palpitant. Tuva étant la seule narratrice, on progresse dans l’intrigue au même rythme qu’elle, la tension est donc bien présente.
L’intrigue fait la part belle à la mythologie et au folklore nordiques, comme aux mythes liés aux environnements maritimes – ce qui participe évidemment de l’ambiance fantastique qui se déploie.

Côté personnages, l’intrigue est essentiellement portée par Tuva (la narratrice) et Rasmus, le nouvel élève qui débarque de la ville et dont elle se fait rapidement un ami et un allié dans l’enquête. Autour d’eux gravitent d’autres personnages, comme une cohorte d’adultes plus ou moins bienveillants ou porteurs de réponses. Évidemment, les services de police mènent eux aussi l’enquête mais, comme c’est souvent le cas dans les disparitions en mer, ils abandonnent assez vite l’affaire, ce qui laisse toute latitude aux deux enfants pour enquêter (parfois maladroitement, il est vrai).
L’intrigue progresse donc lentement, au rythme de leurs maigres avancées mais l’ambiance est tellement prenante qu’il est difficile de s’arrêter dans sa lecture.

Malgré tout, les résolutions ne sont pas toutes follement surprenantes mais j’ai trouvé très intéressants les parallèles mis en place entre mythologie et écologie – ce dernier point étant nettement plus clair une fois que l’on a lu la postface.

En bref, La Fille de l’eau initie une trilogie mêlant polar, écologie et mythologie scandinave. Ce premier tome disposant d’une véritable conclusion (ouverte), j’ai hâte de voir à quels mythes se frotteront les suivants.

L’Île des disparus #1, La Fille de l’eau, Camilla et Viveca Sten. Traduit du suédois par Marina Heide.
M. Lafon, février 2018, 320 p.

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Foi et Beauté, Jane Thynne.


Berlin à la veille de la guerre… Alors que des soldats se pressent dans les rues et que des espions s’agitent dans l’ombre, Lotti Franke, une adolescente appartenant à l’organisation Foi et Beauté, l’école d’élite pour les jeunes femmes nazies, est retrouvée enterrée dans une fosse peu profonde. Clara Vine se voit proposer pour le cinéma le rôle le plus ambitieux qu’elle ait jamais joué. Et dans sa vie plus secrète, les services de renseignement britanniques la convoquent à Londres pour enquêter sur des rumeurs selon lesquelles les nazis et les Soviétiques envisageraient de conclure un pacte. Lorsqu’elle apprend la mort de Lotti, Clara décide de découvrir ce qui lui est arrivé. Mais ce qu’elle met au jour est a une valeur inestimable pour le régime nazi. L’objet qui a conduit au meurtre de Lotti… peut aussi la mener à sa perte.

Foi et Beauté est la quatrième aventure de Clara Vine dans le Berlin de l’avant-guerre. Cette fois, elle est plus proche que jamais, l’intrigue se déroulant durant le premier semestre de l’année 1939. Sans surprise, l’histoire est donc de plus en plus sombre et on est très loin des débuts exaltants de Clara à Berlin.
Si l’ambiance est aussi sombre, c’est que Clara est surveillée tel le lait sur le feu, non seulement par Goebbels, le ministre de la propagande, mais aussi par la Gestapo. En plus de cela, elle angoisse en raison de la religion juive de sa grand-mère – ce qui fait d’elle, aux yeux des nazis, une femme juive, bien qu’elle ne pratique pas ni n’ait été élevée selon cette foi. Conséquence immédiate :  Clara espionne nettement moins que précédemment et se contente plutôt de noter les petits faits qui sortent de l’ordinaire, sans trop se lancer dans de grandes opérations.

L’histoire n’en est pas moins prenante, loin de là ! Comme dans les tomes précédents, Clara se retrouve à devoir chercher des informations sur une macabre affaire, en l’occurrence la mort de son apprentie, Lotti. Mais, comme dans les volumes précédents, ce n’est pas tellement le cœur de l’histoire, et cela passe même durant un certain temps au second plan. C’est le tout, mis bout à bout, qui contribue à créer la tension qui sous-tend toute l’intrigue. Ça et, bien sûr, le climat de l’époque : car on sait très bien comment s’est terminé l’été 1939 et cette issue inéluctable ne fait que rendre l’intrigue en cours plus pesante.

Jane Thynne retranscrit d’ailleurs à merveille l’ambiance de l’époque, ses descriptions ne taisant rien des privations que subissent les Berlinois : pénuries de nourriture, de café, mais aussi de savon et autres produits de première nécessité. Elles ne taisent pas non plus les crimes odieux des nazis contre les populations ne trouvant pas grâce à leurs yeux. Et ce ne sont pas seulement des éléments lointains, en toile de fond : l’Arianechweis (le permis de circuler, en quelque sorte) de Clara est remis en question, transformant la moindre sortie en périlleuse expédition. On touche donc du doigt l’angoisse des Berlinois en cette fin d’été.
Mais à côté de la terrible machine à broyer nazie, le roman met aussi en valeur les réseaux de résistance installés en plein Berlin, de quelque obédience qu’ils soient. Évidemment, tout ce petit monde est soumis à haute surveillance ce qui fait que, plus l’histoire avance, plus l’on a conscience de l’importance de la mission de Clara… mais aussi du danger permanent qu’elle risque.

Côté cœur (car c’est aussi une composante importante de la série, on ne va pas le nier), on ne peut pas dire que Clara soit vraiment à la fête : après sa brève réapparition dans le tome précédent, Leo Quinn est de nouveau aux abonnés absents – et vu le climat général, l’ambiance n’est pas vraiment propice à la sensualité. Quoi qu’il en soit, le roman accorde une importance assez marquée à leur relation, en apportant de nouvelles perspectives – dont je ne dirai rien de plus, de peur de divulgâcher des éléments essentiels de l’intrigue.

En somme, la quatrième aventure de Clara nous amène au plus proche de la guerre : au terme des quelques 400 pages du roman, on est arrivés à quelques jours de l’entrée en guerre. Le roman dépeint de façon assez factuelle, mais néanmoins terrifiante, l’inexorable montée en puissance du nazisme. La conclusion, assez ouverte, laisse tout imaginer quant à l’avenir de Clara : le tome 5 étant paru en version anglaise, on peut imaginer qu’on l’aura assez vite en français. J’ai hâte de le lire !

◊ Dans la même série : Les Roses noires (1) ; Le Jardin d’hiver (2) ; La Guerre des fleurs (3).

Clara Vine #4, Foi et Beauté, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Philippe Bonnet.
JC Lattès, 7 février 2018, 474 p.