Rendez-vous avec le crime, Les Détectives du Yorkshire #1, Julia Chapman.

Quand Samson O’Brien débarque sur sa moto rouge à Bruncliffe, dans le Yorkshire, pour y ouvrir son agence de détective privé, la plupart des habitants voient son arrivée d’un très mauvais oeil. De son côté, Delilah Metcalfe, génie de l’informatique au caractère bien trempé, tente de sauver de la faillite son site de rencontres amoureuses. Pour cela, elle décide de louer le rez-de-chaussée de ses locaux. Quelle n’est pas sa surprise quand son nouveau locataire se révèle être Samson – et qu’elle découvre que son entreprise porte les mêmes initiales que la sienne ! Les choses prennent un tour inattendu lorsque Samson met au jour une série de morts suspectes dont la piste le mène tout droit… à l’agence de rencontres de Delilah !

Cela faisait un moment que je n’avais pas écouté un roman policier et celui-ci étant dans ma PAL depuis un moment (depuis qu’on n’arrêtait pas de me demander ce titre quand je bossais au rayon polar à la bibli, précisément), il était grand temps que je m’y mette. Et la découverte a été très bonne !

On est plus dans du cosy mystery que dans du polar à l’anglaise façon Agatha Christie, mais l’intrigue fonctionne quand même très bien. Dès le départ, on est plongés dans l’ambiance de Bruncliffe, petit village typique du Yorkshire, avec ses petites histoires, ses ragots, ses inimitiés. Attention, le début est un peu ardu, car il y a énormément de personnages qui sont cités !
L’intrigue purement policière ne démarre d’ailleurs pas immédiatement : c’est le premier tome, on a un petit temps d’exposition. Mais comme celui-ci est entièrement accaparé par la série de déconvenues de Delilah, qui permet au passage de présenter des personnages et de situer les principaux enjeux personnels, je n’ai pas eu cette impression de remplissage que peuvent avoir certains incipits. Donc cela démarrait plutôt bien. D’autant que l’enquête commence assez doucement, Samson étant recruté par une mère qui l’enjoint d’enquêter sur la mort suspecte de son fils, classée en suicide (ce qui ne lui convient pas), et sur laquelle il n’a que peu, voire pas du tout d’indice. Il faut laisser à l’intrigue le temps de démarrer, ce qui peut donner l’impression qu’il y a des longueurs dans la première partie du récit. De mon côté, j’étais suffisamment intéressée par les bisbilles du village pour ne pas souffrir de ce rythme tranquille !

Le récit mêle vraiment l’enquête aux trajectoires personnelles des personnages. En effet, en s’intéressant tour à tour aux deux personnages phare, à savoir Delilah et Samson, on a un aperçu direct de la vie du village et des connexions entre les différents personnages. Surtout, on en apprend plus sur le gros différent entre les Metcalfe et Samson, qui vient agréablement nourrir l’intrigue. Après l’apparente lenteur du départ, celle-ci progresse ainsi sur un rythme très confortable, qui aligne révélations, retournements de situations et scènes de la vie quotidienne au village, non dénuées d’humour. C’est du cosy mystery, quand même ! Pas de scène gore à l’horizon donc, mais un petit aspect comédie pas désagréable du tout. Ce qui n’empêche pas le récit de connaître des moments de tension : à ce titre, j’ai trouvé la scène finale vraiment bien menée et prenante, comme la tension subtile qui court tout du long de l’ouvrage, et qui concerne le mystérieux passé de Samson (dont j’espère connaître plus de détails dans la suite). Ceci étant dit, j’ai quelque peu regretté qu’on ait si peu d’indices pour découvrir de nous-mêmes qui était le coupable : on ne réunit les éléments que quelques instants avant que celui-ci ne soit confondu !

Je le disais au départ, les personnages sont très nombreux, ce qui assure un constant renouvellement des sources d’information et de péripéties – c’est d’onc le moment où je confesse m’être souvent perdue dans la nombreuse famille Metcalfe.
Tous les personnages ne sont pas aussi creusés que Samson et Delilah, mais parmi les personnages secondaires, ma préférence va tout doit à Ida Capstick, la femme de ménage à la langue acérée et à l’œil affûté, dont j’ai bien apprécié le caractère piquant ! J’espère la retrouver dans les tomes suivants !

Ce premier tome de la série des Détectives du Yorkshire est donc une très bonne découverte. J’ai passé un bon moment avec ce cosy mystery, qui allie mystère, vie mouvementée à la campagne et humour, un mélange auquel j’ai du mal à résister. Même si l’enquête est longue à démarrer, j’ai passé un très bon moment avec cette intrigue, qui sait ménager les scènes de comédie et les moments de tension plus prenants. Avec ça, la lecture d’Odile Cohen est parfaite, expressive comme il le faut ! J’ai donc hâte de poursuivre ma découverte de cette série, et toujours en audio !

Les Détectives du Yorkshire #1 : Rendez-vous avec le crime, Julia Chapman.
Traduit de l’anglais par Dominique Haas. Lizzie, réédition 2020, 720 min. Lu par Odile Cohen.

Oscar Goupil : a London mystery, Camille Guénot.

Mes parents m’avaient laissé une lettre : je passerais mes vacances de fin d’année chez ma grand-tante Léonie, à Londres. Pas vraiment un cadeau, vu sa réputation. Et le train partait dans une heure. « Délicieusement excentriques » ? Complètement irresponsables, je dirais. Heureusement que je me débrouille en anglais. Je me demande maintenant à quoi ressemblerait ma vie si j’avais raté ce train, si je n’avais pas été obligé d’aller dans ce musée, la National Gallery, si je n’avais pas découvert… Disons juste que la magie n’est pas toujours là où on s’y attend.

On continue avec la (bonne) série de ma PAL de travail. Un titre mystérieux, une autrice que je ne connaissais pas et, résultat : un titre à un cheveu du coup de cœur !

L’intrigue débute au soir des vacances de Noël, où Oscar découvre que ses adorables parents l’ont tout simplement abandonné, en lui laissant un billet de train et la consigne d’aller crécher chez sa grande-tante Léonie, qu’il connaît à peine (laquelle est moins que ravie de l’accueillir, étant en froid avec sa nièce, la mère d’Oscar.). Avec ça, Léonie a elle aussi prévu de se débarrasser d’Oscar, qui est expédié à la National Gallery, pour y travailler durant ses vacances. Bref : excellente ambiance en famille (esprit de Noël, tout ça tout ça).

« Le seul espace où je me sentais chez moi était ma chambre. Une immense bibliothèque en bois, à laquelle je grimpais à l’aide d’une échelle coulissante, couvrait un mur entier, et des piles de romans, de bandes dessinées et de mangas s’entassaient au petit bonheur autour d’un matelas à même le sol.
Une baie vitrée inondait mon lit de lumière et, en ce mois de décembre, dévoilait les branches couvertes de givre des tilleuls de la place Martin-Nadaud. Ici, rien ne pouvait m’atteindre du monde extérieur. Je ne connaissais pas plus grand bien-être que de griffonner sur mes carnets dans un coin de soleil ou de me blottir sous ma couette après la classe avec un saucisson, une part de tarte aux noix de pécan – oh, bonheur suprême ! – et d’ouvrir un livre. J’étais entouré d’amis silencieux – Harry, Katniss, Ophélie, Nicolas, Blacksad, Lyra, Enid… – avec qui je vivais, du fond de mon lit, des aventures extraordinaires. Pourquoi irais-je me confronter aux autres quand, avec eux, je pouvais frissonner, rire, pleurer et surtout rester moi-même ? Avec eux, j’avais le droit d’être très ennuyeux ou complètement fou, cela ne changeait rien, et j’aimais cette constance par-dessus tout. »

Rapidement, l’intrigue bascule dans un mélange très réussi d’enquête policière (les sept artistes contemporains invités au musée, dont la mère d’Oscar !, disparaissant mystérieusement) et de fantastique (Oscar se découvrant un pouvoir avec les tableaux, pouvoir qui est à peine explicité). Les deux aspects du récit s’entremêlent à la perfection, l’aspect fantastique nourrissant l’enquête et vice-versa.
De fait, le suspense est bien présent, puisqu’Oscar, livré à lui-même, se retrouve à chercher à la fois des informations et des solutions sur son pouvoir, et le problème de la disparition.

« Mes yeux s’ouvrirent tout grands: un peu plus loin, dans le tableau près de l’escalier, une femme me regardait.
–Tu as interrompu ma lecture, se plaignit-elle, en s’éventant d’un air agacé.
Était-ce un écran de télévision, une illusion d’optique ? Je clignai des yeux mais, rien à faire, la femme agitait toujours son livre. […]
– Et je suis experte en drames familiaux, voyez-vous, ajouta-t-elle pour se justifier. Ce roman m’a tout appris. Il faut dire que je le lis depuis cent cinquante ans !
Elle me montra fièrement la couverture du livre qu’elle tenait sur ses genoux. Je dus plisser les yeux pour en déchiffrer le titre. C’était Tom Sawyer de Mark Twain.
– Moi aussi, j’adore lire. Harry Potter est mon roman préféré. Vous connaissez ? C’est drôle parce que les tableaux parlent aussi.
– Bien sûr qu’ils parlent ! Son autrice, Mrs J. K. Rowling, a pris conseil auprès de Wallis pour que tout soit conforme.
– Wallis ?
– Wallis Simpson, enfin, la duchesse de Windsor ! Elle est à la Portrait Gallery, mais nous avons été voisines de rénovation pendant quelque temps. La malheureuse avait la peau du cou toute fripée! Ce n’est pas parce qu’on est l’épouse du roi que…
– Attendez ! Vous voulez dire que les autres tableaux… parlent aussi ?
Je me sentis défaillir. Mark Twain, J. K. Rowling, Wallis machin-chose… je n’y comprenais rien.
– Cher ami, je vais finir par croire que vous êtes sot ! Évidemment que nous parlons ! C’est le miracle de l’art ! »

L’art est donc au centre du récit : la quasi-totalité des scènes se déroulent au sein de la National Gallery, qu’Oscar arpente donc de long en large, en regardant les tableaux (voire en discutant directement avec eux). Cela m’a donné d’une part très envie de découvrir ses tableaux et, d’autre part, d’aller visiter ce fameux musée. Par ailleurs, il y a une vraie tension entre art classique et contemporain : l’événement proposé par le musée consiste à laisser carte blanche à sept artistes contemporains pour des installations au sein même des galeries très classiques de la National Gallery. Il y a donc une vraie polémique au sein du monde de l’art, les uns arguant que cet événement va redonner de l’élan au musée, les autres estimant qu’il s’agit d’un non-sens total. La réflexion sur la beauté est donc très intéressante, bien menée, et la conclusion est laissée à la libre appréciation du lecteur.
Le roman évoque aussi les relations familiales : la famille d’Oscar peut se révéler un peu étrange (parents démissionnaires, secrets de famille, etc.), ce qui suscite quelques réflexions intéressantes.

J’ai trouvé le roman très original : le pouvoir lié aux tableaux est bien mis en scène, la tension entre art classique et contemporain parfaitement intégrée au récit et dès que l’on bascule dans les tableaux, il y a un côté baroque et loufoque qui m’a éminemment plu (notamment les chevaux magiques de la duchesse de Windsor !). Avec ça, l’autrice n’oublie pas de glisser des touches d’humour bienvenues dans le texte, que ce soit dans les descriptions, dans les dialogues, ou dans les notes de bas de page (qui sont utilisées à très bon escient). Londres oblige, les dialogues sont également mâtinés de quelques touches d’anglais (faciles d’accès), qui concourent à créer l’ambiance très british de l’ensemble.

En bref, j’ai adoré cette lecture. L’intrigue est très originale, mêle avec brio enquête et fantastique, tout en proposant d’intéressants sujets de réflexion. Surtout, elle donne très envie d’aller au musée, voir les tableaux cités (mais pas que) et de s’intéresser à l’art en général ! Très bonne pioche, donc, et je guetterai la suite des œuvres de l’autrice, que je ne connaissais pas.

Oscar Goupil : a London mystery, Camille Guénot. L’École des Loisirs, 26 octobre 2022, 233 p.

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Un autre roman très original qui se déroule dans l'univers fascinant des tableaux !

Encens, Johanna Marines.

Nouvelle Orléans, 1919. Alors que le tueur à la hache sème la terreur dans les rues et nargue les enquêteurs, le corps mutilé d’une jeune femme est découvert en ville. Que signifient ces notes de musique et ces marques de brûlures retrouvées sur sa peau et ces étranges plumes métalliques plantées dans son dos ?
Pour les inspecteurs Perkins et Bowie, une nouvelle enquête s’ouvre. Se pourrait-il qu’un deuxième meurtrier soit à l’œuvre ? Que faire quand deux tueurs en série rivalisent de cruauté et que la ville devient leur terrain de jeu ? Plongez au cœur des Bayous où le jazz est roi et prenez de la hauteur à bord du Mécanic Hall, un aérocabaret où les dancing-automates sont devenus des déesses de la fête. Découvrez le passé trouble de Grace, une intrépide cartomancienne et de sa chouette mécanique et sautez de toits en toits aux côtés des désembobineurs qui collectent l’électricité pour la New Orleans General Electric Company.

Encens est un des cinq romans nominés au PLIB 2022 et… malheureusement, on ne peut pas dire que j’ai franchement accroché à ce titre.
L’histoire se déroule à la Nouvelle-Orléans, dans les États-Désunis d’Amérique, en 1919. Dans cette réalité alternative, les automates sont légion, que ce soit parmi les humains ou les animaux. Par ailleurs, un tueur armé d’une hache sévit dans la cité, répandant la terreur. Pour cet aspect de l’intrigue, l’autrice a repris un véritable fait divers, qui a inspiré de nombreuses œuvres (dont l’excellent thriller Carnaval de Ray Celestin !), sans doute car l’identité réelle du tueur n’a jamais été découverte.

Le récit se concentre autour de trois personnages principaux (plus quelques autres, mais qui sont moins fouillés) : l’inspecteur William Perkins, en charge des deux affaires de tueurs en série ; Ian Cobb, un psychiatre tourmenté ; et Grace, la fille de l’inspecteur Perkins, qui vit seule, travaille dans un aérocabaret, porte des pantalons (so chocking !) et a été adoptée après la destruction totale de son orphelinat dans un incendie. De façon assez classique, le récit fait s’entrecroiser les points de vue et trajectoires des trois personnages, en les entrecoupant d’analepses, d’introspection des tueurs en série, de brefs passages chez les personnages secondaires, ou d’articles de journaux. Un schéma narratif qui a fait ses preuves et qui fonctionne ici parfaitement, donnant au récit un rythme très agréable – d’autant que celui-ci est mené d’une plume fluide et entraînante. L’enquête est menée sans répit : les changements de focale rapides, comme la façon dont s’entrecroisent les secrets des personnages (car évidemment ils sont tous liés !) rendent l’ensemble vraiment prenant.

Si l’uchronie n’est vraiment pas poussée, on profite de cette esthétique chargée en dirigeables, automates, et créations électriques : le roman relève du dieselpunk, c’est-à-dire du steampunk, mais pas sous l’ère victorienne (plutôt l’entre-deux-guerres), et avec d’autres technologies que la seule vapeur. Cela change un peu, et j’ai trouvé cela très plaisant !

Mais alors, qu’est-ce qui ne l’a pas fait ?
Autant j’ai apprécié le rythme, autant l’alternance rapide des points de vue m’a parfois empêchée de m’attacher aux personnages, donc je suis restée en peu en dehors. Et alors que la tension ne faisait que monter, le retournement final m’a semblé faire tout retomber à plat, en introduisant des éléments pas du tout évoqués jusque-là et comme sortis du chapeau. Je n’ai pas trouvé la conclusion de l’enquête franchement crédible.
Par ailleurs, j’ai eu l’impression que le récit faisait intervenir trop de thèmes pour réussir à vraiment les traiter tous en même temps : outre l’enquête autour des deux meurtriers en série, il est question de la lutte sociale des automates pour leurs droits (que j’ai interprétée comme une relecture de la ségrégation), des conditions de vie (souvent désastreuses) des minorités (parmi lesquelles les homosexuels et les automates), des avancées technologiques (notamment autour de l’électricité et des automates), ou encore des progrès et des dérives de la médecine (toujours avec l’électricité, avec semble-t-il un clin d’œil aux travaux autour de la santé mentale qui faisaient fureur à l’époque).
Chacun d’entre eux est intéressant, mais on part un peu dans tous les sens, et on reste toujours un peu en surface ; cela ne m’a pas aidée à plonger dans ma lecture, car j’ai dû me remobiliser à chaque chapitre concernant l’enquête proprement dite.
Enfin, j’ai été particulièrement gênée par les coquilles et les tournures de phrase exotiques, qui m’ont sortie de ma lecture à de nombreuses reprises.

Une lecture en demi-teinte, donc. Si j’ai franchement apprécié le style fluide, comme l’idée de détourner un fait divers réel (et sordide !) dans une ambiance steampunk hyper réussie, l’accumulation de thèmes, comme les trop nombreuses coquilles, ont contribué à mon manque d’enthousiasme dans ma lecture.

Encens, Johanna Marines. Snag, juin 2021, 500 p.
#PLIB2022 #ISBN9782490151370

Le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac.


Arsène Lupin a légué au Musée du Louvre les trésors de l’Aiguille creuse et a tiré sa révérence. Finis les cambriolages effectués d’une main de maître, les évasions pleines de panache, les billets d’excuse adressées aux victimes… La Griffe a pris le relais et ne fait pas de quartiers : cambriolages avec effraction, enlèvements, brutalité, et meurtres. Arsène Lupin ne peut pas laisser cet individu entacher la profession et semer la terreur. D’autant plus que La Griffe le défie avec insolence. Lupin doit contre-attaquer. Il est certes cambrioleur, mais gentleman avant tout !

En 2019 (je pensais pourtant que c’était l’an dernier !!), j’ai lu avec un immense plaisir La Poudrière, deuxième épisode (sur cinq) du pastiche d’Arsène Lupin écrit par le duo Boileau-Narcejac. Comme j’ai passé un excellent moment, je me suis offert la suite (on verra plus tard pour le tome 1, donc !), avec Le second visage d’Arsène Lupin.

Avant même de commencer, j’étais hyper emballée (déjà par la perspective d’un nouveau pastiche), mais aussi parce que mes deux titres préférés de la série originelle (La double vie d’Arsène Lupin et La femme aux deux sourires) comportent l’idée de dualité dans leur titre. Je me suis donc dit que c’était de bon augure !

Comme dans La Poudrière, Arsène Lupin va endosser son costume d’enquêteur, plutôt que celui de cambrioleur, même si sa vraie nature ne va pas tarder à revenir sur le premier plan de la scène. Car en effet, un autre cambrioleur de génie ose le défier et s’en prendre directement à sa réputation ! Cela mérite de sortir de sa retraite !

L’intrigue se déroule en fait juste après L’Aiguille creuse. Au vu de la fin, Arsène Lupin est tout simplement en train de cuver sa dépression et a complètement raccroché les gants. J’ai trouvé vraiment intéressant que les auteurs se glissent dans les interstices de la chronologie du personnage, et qu’ils exploitent les éléments des romans d’origine. Là, on est face à un Lupin au fond du seau, plus torturé que jamais et, comme dans le tome précédent, parfaitement écrit. Contrairement au tome précédent, il est aussi assez seul : son organisation a été dissoute et il se retrouve quasiment sans appui. Or, dès qu’il se lance dans la bagarre, cela peut jouer en sa défaveur… ce qui ajoute grandement au suspense général de l’intrigue.

Celle-ci reprend les codes que j’apprécie dans les Arsène Lupin : des opposants déterminés, des faux-semblants, des machinations menées de main de maître et des déguisements, beaucoup de déguisements ! D’ailleurs, il y a un côté très amusant quand on songe à la Griffe, qui se grime en Arsène, ce qui fait un peu pastiche dans le pastiche. Donc on est dans un vrai (ou presque !) Arsène Lupin, avec ce que cela comporte de moments de tension, mais avec en plus un petit côté comédie parodique bien agréable.
Comme je le disais un peu plus haut, l’intrigue est particulièrement prenante. J’avais deviné l’identité de l’opposant avant la fin (je pense que j’ai lu trop d’Arsène Lupin, maintenant, cela joue en ma défaveur), mais j’ai quand même passé un excellent moment de lecture avec ce titre. Je suis même carrément déçue de savoir qu’il ne m’en reste plus que trois à lire !

Encore une excellente pioche donc, dans la série de pastiche commise par le duo Boileau-Narcejac. Le style est impeccable et, s’ils se sont parfaitement approprié l’œuvre originelle, ils proposent une intrigue complètement originale, mais aussi particulièrement prenante, qui m’a tenue en haleine (et ce malgré le fait que j’aie deviné la fin). Je suis donc très, très curieuse de lire les trois tomes de la série qu’il me reste à découvrir !

Arsène Lupin : le second visage d’Arsène Lupin, Boileau-Narcejac.
Éditions du Masque, réédition 2013, 217 p.

La soudaine apparition de Hope Arden, Claire North.

Je m’appelle Hope Arden mais vous oublierez ce nom et jusqu’à mon existence. Nous nous sommes déjà rencontrés des milliers de fois. Je suis la fille dont personne ne se souvient. Tout a commencé quand j’avais seize ans. Un lent déclin, un isolement inéluctable. Mon père qui oublie de me conduire au lycée. Ma mère qui met la table pour trois, pas quatre. Un prof qui omet de demander un essai que je n’ai pas rendu. Un ami qui me regarde et voit une étrangère. Qu’importe ce que je fais, ce que je dis, les blessures que j’inflige, les crimes que je commets. Vous ne vous souviendrez jamais de moi. On ne peut pas dire que ça me facilite la vie, mais ça fait aussi de moi une personne dangereuse.

Quel roman étonnant, qui joue sur trois genres qui se mêlent parfaitement : anticipation, fantastique et thriller !

Hope Arden a le désagréable privilège d’être parfaitement oubliable. Dans les trente secondes après être sortie du champ de vision de ses interlocuteurs, elle disparaît purement et simplement de leur mémoire. Sa famille l’a oubliée, ses amis aussi, la société entière semble ne plus la calculer. Ce qui, dans la vie courante, peut s’avérer particulièrement handicapant.

« Choses difficiles à faire quand le monde vous oublie :
• Sortir avec quelqu’un
• Trouver un travail
• Recevoir des soins médicaux suivis
• Obtenir un prêt bancaire
• Obtenir un diplôme
• Obtenir des références
• Être servie au restaurant. »

La faculté de Hope n’est jamais vraiment explicitée. Pourquoi l’oublie-t-on ? Est-ce génétique ? Cela vient-il d’un virus ? Est-elle folle ? On ne saura jamais, ce qui donne au récit une petite touche fantastique assez intéressante.

La situation étant ce qu’elle est, Hope devient une cambrioleuse particulièrement douée et dont la méthode reste parfaitement opaque aux yeux des autorités (et on comprend bien pourquoi). Pourtant, celle-ci comporte des lacunes : parfois elle se fait voir par des caméras de sécurité, ou son utilisation du darknet laisse un peu à désirer en termes de sécurité. A force de larcins, Hope s’attaque à un gros poisson : Perfection.
Perfection est une sorte d’application de coaching ultra-gourmande en données personnelles. A chaque « bonne action » validée par Perfection, les usagers gagnent des points. Chaque point durement gagné permet d’obtenir des bons de réduction auprès de marques, des invitations à des événements sélects, etc. Peu à peu, l’application enregistre les mouvements des cartes de crédits et de fidélité, les restaurants et magasins fréquentés et, pire, les personnes rencontrées. Afin de rendre chaque utilisateur « parfait », elle suggère d’écarter définitivement untel, de modifier son alimentation, de quitter son travail pour un autre poste plus lucratif, ou de changer totalement de look. Tout cela à grands renforts de données personnelles qu’elle ingurgite et recrache à tout va. Voilà pour le côté anticipation.

Malgré sa redoutable faculté, la croisade de Hope n’est pas de tout repos : Interpol est sur ses traces, les gros bras de Perfection aussi et les capacités de la cambrioleuse intéressent du monde sur le darknet. Bon an mal an, ce qui n’aurait dû être qu’un hold-up de plus se transforme en traque forcenée, ce qui rend le roman extrêmement prenant.

Le récit est, avec ça, merveilleusement construit. Il alterne présent et passé, ce qui nous permet de suivre Hope dans ses pérégrinations, tout en comprenant comment elle s’est construite. C’est aussi ce qui le rend si addictif. De plus, la narration est régulièrement entrecoupée de réflexions de la narratrice, de définitions de choses diverses et variées, de listes d’observations qu’elle se fait, ou du mantra qu’elle se répète pour s’ancrer dans le réel. Cela ne casse pas le récit, mais lui donne plutôt des respirations, calées sur celles dont la narratrice a besoin lorsque sa situation menace de lui faire péter les plombs. C’est bien vu, parfaitement exécuté, et cela rend le tout très immersif !

« Qu’est-ce que la connaissance ? C’est l’inspiration. C’est un appel aux armes. C’est un rappel qu’il n’est rien qui ne puisse être accompli. C’est l’humanité sous toutes ses formes. »

Au fil des chapitres et de la traque, le roman nous invite à nous interroger sur nos pratiques numériques, notamment concernant les réseaux sociaux. Perfection n’est pas si éloignée de choses qui existent aujourd’hui et cela incite vraiment à réfléchir à la façon dont on consomme ces gadgets appréciés du public et dont la face cachée peut parfois échapper à ses utilisateurs. Mais il est aussi question d’amitié, d’amour, de solitude, ou du pouvoir de la connaissance. Tout cela est livré un peu en vrac, au fil des pensées de la narratrice, qui lance parfois de simples pistes de réflexion, ou propose sa propre vision des sujets en question.

J’ai adoré écouter ce roman. La narratrice est parfaite, et lit d’un ton presque clinique qui correspond parfaitement à la personnalité de la narratrice. Se sentant en-dehors du monde, elle raconte son histoire presque comme une observatrice, et la lectrice a rendu cette attitude merveilleusement bien. De plus, le travail effectué sur les dialogues entre personnages les rend très intelligibles. En jouant sur le volume sonore ou sur l’étouffement de la voix, on sait toujours qui est en train de parler à qui, impossible de s’y perdre. L’enregistrement est vraiment génial !

Voilà une lecture audio que j’ai adorée, et que je pense refaire dans quelque temps. Le récit, très prenant, mêle habilement fantastique, anticipation et thriller, dans un rythme bien mené. Même si je reconnais quelques longueurs dans le milieu du roman, j’ai trouvé l’intrigue palpitante. La lectrice met le ton parfait pour le récit, ce qui contribue à le rendre si prenant. Excellente découverte, donc, qui me donne très envie de lire d’autres titres de l’autrice !

La soudaine apparition de Hope Arden, Claire North. Traduit de l’anglais par Isabelle Troin.
Hardigan, 2016, 840 min. Lu par Manon Jomain.

La Princesse au visage de nuit, David Bry.

Dans les bois vit la princesse au visage de nuit ; ses yeux sont des étoiles et ses cheveux l’obscur.
Hugo, enfant violenté par ses parents, s’est enfui avec ses amis dans la forêt, à la recherche de la princesse au visage de nuit, qui exaucerait les vœux des enfants malheureux… Il est ressorti du bois seul et sans souvenirs, et a été placé dans une famille d’accueil.
Vingt ans plus tard, alors qu’il a tout fait pour oublier son enfance, Hugo apprend la mort de ses parents. Mais, de retour dans le village de son enfance, il découvre que ses parents auraient été assassinés, et d’étranges événements se produisent. La petite voiture de son enfance réapparaît comme par magie. De mystérieuses lueurs brillent dans les bois. Les orages soufflent des prénoms dans le vent…

Double nomination pour ce titre, au Prix Imaginales des Bibliothécaires, mais aussi au PLIB2021, ce qui lui donnait deux très bonnes raisons d’atterrir sur ma pile à lire – sans compter qu’il se trouve dans mon challenge ABC. Et j’ai passé un très bon moment avec ce titre !

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le récit commence très fort, avec l’enterrement des parents d’Hugo, qui a pour eux cette seule épitaphe : « Puissiez-vous brûler en enfer ». Au moins, c’est clair, le ton est donné !
L’affaire se corse un brin lorsqu’il s’avère que les freins de la voiture parentale ont été trafiqués. Et les empreintes… sont celles d’Hugo. Or, celui-ci avait, à onze ans, une excellente raison d’aller chercher la princesse au visage de nuit dans la forêt. La même qui l’a tenu éloigné de St-Cyr pendant vingt ans. Alors, que se passe-t-il réellement, de nos jours, dans ce petit village campagnard ?

Eh bien, la routine pour un bled : un village plutôt isolé, qui semble n’avoir pas embrassé la modernité, où tout le monde se connaît. L’ambiance, d’ailleurs, est vraiment très réussie : on retrouve tout ce qui fait les petits villages de campagne, les bons comme les mauvais côté. Les petites habitudes bien ancrées, les secrets plus ou moins dérangeants, l’attachement à « l’ancien temps », l’entraide, mais aussi les petites rancœurs qui évoluent salement. Bref, on s’y croirait et cette ambiance très prenante m’a aidée à engloutir le roman en moins de deux !

Le récit alterne entre le temps présent et l’époque de la disparition des amis d’Hugo, lorsqu’ils avaient onze ans. Si dans le premier, Hugo enquête un peu sur la mort de ses parents, et beaucoup sur celle, plus ancienne, de ses amis, dans le second, on assiste aux quelques mois qui ont précédé la fameuse disparition. Dans les deux cas, un angoissant compte à rebours avant le solstice d’été vient donner du rythme à l’intrigue.
Celle-ci mélange donc enquête policière (avec moult interventions de la gendarmerie, puisque la gendarme en charge de l’affaire n’est autre que la petite sœur de l’amie disparue !) et ambiance pour le moins fantastique. L’auteur joue ainsi sur les images de la forêt potentiellement habitée par une créature mi-divine mi-terrifiante (et cela m’a fait penser à la série Zone blanche), sur le manoir « hanté » façon Jane Eyre, sur l’ambiance (tellement réussie) des villages de l’arrière-campagne et sur tout ce qui peut tourner autour des malédictions en général.
Résultat ? Eh bien tout cela s’avère très prenant et j’avoue que je me suis bien laissée prendre au jeu de cette ambiance légèrement fantastique, parfois effrayante, très intrigante. (D’autant qu’il ne me faut pas grand-chose pour me faire dresser les cheveux sur la tête). Ceci étant dit, j’ai trouvé la fin un peu rapide, d’ailleurs, quoiqu’assez poétique.

Dans les bois vit
La princesse au visage de nuit,
Ses yeux sont étoiles
Ses cheveux l’obscur.

Dans les bois gît
La princesse au visage de nuit,
Dans sa main pâle,
Meurent les cœurs purs.

L’autre côté très prenant du roman vient des thèmes que l’auteur a mêlés au récit d’enquête. Si on comprend assez vite que l’enfance d’Hugo a été plus que sombre, les détails de ce qu’il a vécu et de ce qu’ont subi ses petits camarades sont lentement distillés dans le récit. Enquêtant sur le passé, Hugo met également au jour les horreurs qui se jouent encore dans le village. Les sujets abordés, issus de la vie quotidienne et du réalisme le plus pur, sont vraiment durs. On parle de viol, de maltraitance sur enfants, de harcèlement… C’est hyper sombre !
Ces sujets arrivent aussi par la bande d’amis (actuels) d’Hugo, tous issus, comme lui, de l’aide sociale à l’enfance, et traînant moult casseroles derrière eux. Et, finalement, c’est là que le bât blesse un tantinet. Car ces personnages véhiculent des thématiques d’une importance capitale, et pas hyper développées – en même temps, ce n’est pas le sujet ici. Or, dans la mesure où ces personnages sont extrêmement présents (ils sont dans la quasi totalité des scènes du présent !), il y a un vrai décalage entre leurs apparitions et l’intérêt accordé aux sujets qui leur sont liés.

En bref, La Princesse au visage de nuit est un thriller fantastique à l’ambiance soignée et très prenante. Au détour des chapitres et de l’enquête, des sujets de société assez durs sont évoqués (et malheureusement pas toujours de façon assez creusée pour être honnête !). Le récit est porté par une plume fluide, qui se fait parfois poétique. Si j’ai trouvé la fin un peu trop rapide, j’ai apprécié l’ambiance générale du roman !

La Princesse au visage de nuit, David Bry. L’Homme sans nom, octobre 2020, 280 p.
#PLIB2021 #ISBN9782918541721

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Au bal des absents, Catherine Dufour.

Claude a quarante ans, et elle les fait. Sa vie est un désert à tous points de vue, amoureux et professionnel ; au RSA, elle va être expulsée de son appartement. Aussi quand un mystérieux juriste américain la contacte sur Linkedin – et sur un malentendu – pour lui demander d’enquêter sur la disparition d’une famille moyennant un bon gros chèque, Claude n’hésite pas longtemps. Tout ce qu’elle a à faire c’est de louer la villa « isolée en pleine campagne au fond d’une région dépeuplée » où les disparus avaient séjourné un an plus tôt. Et d’ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pourquoi se priver d’un toit gratuit, même pour quelques semaines ? Mais c’est sans doute un peu vite oublier qu’un homme et cinq enfants s’y sont évaporés du jour au lendemain, et sans doute pas pour rien.

Cette année encore, j’ai la chance de participer au Prix Imaginales des Bibliothécaires. La sélection m’emballe carrément, et c’est tant mieux, car j’ai malheureusement perdu mon équipe de collègues de choc des deux années précédentes. Malgré tout, nous revoilà au rendez-vous ! Réussirai-je, cette année, à chroniquer les cinq titres ? Nous verrons bien !

Trêve de blabla et attaquons plutôt le vif du sujet, à savoir ma première lecture : j’ai choisi d’attaquer par le roman de Catherine Dufour, Au bal des absents, qui m’intriguait grandement. Et résultat des courses ? Eh bien c’était une excellente lecture !

On suit donc Claude, la quarantaine, en fin de droits, et chargée de retrouver une famille d’Américains disparus alors qu’ils louaient le manoir de « Tante Colline ». Ambiance maison hantée, donc.
Car oui, si le roman zieute du côté du polar avec l’enquête de Claude, on verse aussi carrément dans l’horreur. Et cela commence dès la première nuit dans la bâtisse : après quelques premières heures plutôt tranquilles, la hantise commence. Et vous savez quoi ? J’aurais tenu nettement moins longtemps que Claude dans la-dite maison qui est, de toute évidence, hantée par quelque chose de beaucoup plus puissant qu’un fantôme.

« Le désespoir, c’est un luxe. Tu n’as pas les moyens. »

Or, voilà. Claude est au bout du rouleau, et cette maison, elle a vraiment besoin. Elle va donc se retrousser les manches et chercher à éradiquer la menace du manoir. Et commencer par aller se renseigner à la médiathèque, où elle va littéralement poncer tout ce que comprend le cinéma et la littérature d’horreur pour trouver comment se débarrasser de la créature.

Forcément, après ça, l’histoire est complètement dingue. Car Claude procède à la fois méthodiquement (elle trouve un petit boulot, va s’équiper à la grande surface du coin, trouve un autre logement provisoire pour mieux s’attaquer au monstre…) et dans un joyeux bordel : elle mélange toutes les techniques qu’elle a lues/vues, et débarque chez Tante Colline équipée de gros sel, de sauge, d’encens, d’une voiture bardée de signes religieux en tous genres, d’eau bénite, d’ail, d’une binette et d’incantations sacrées mâtinées de bordées de jurons les plus grossiers qui soient. Ce qui donne évidemment des scènes extrêmement réjouissantes… mais aussi proprement terrifiantes.

Tout le roman est construit sur sur cette étrange dualité. D’ailleurs, le ton est donné dès le départ, puisque Claude rebaptise la créature démoniaque… du nom d’une ex-conseillère Pôle Emploi – Colombe – qui l’a plus enfoncée qu’elle ne l’a aidée !

« Claude ne pouvait cependant pas s’empêcher de sourire comme une miraculée. Ah ! Le pouvoir de l’agent. Elle choisit un Campanile à 61 euros, vue sur jardin, articles de toilette, chambre antiallergies et bouilloire électrique. L’argent, c’est la vie. »

En même temps que l’enquête et l’horreur, le roman dresse une critique sociale assez féroce. Claude est très clairement une cassée du système, dont la chute a été assez terrible. Sa situation précaire l’oblige à compter chaque sou, peser le pour et le contre de chaque achat, à anticiper au maximum son emploi du temps afin de préserver ses maigres ressources, à choisir les lieux où elle passes ses journées en fonction des commodités à disposition (et vive les médiathèques).
Plus que les fantômes chez Tante Colline, c’est le spectre de la pauvreté qui hante ce récit. A se demander, d’ailleurs, qui, de la violence sociale ou de la violence fantomatique est la pire ! (Spoiler : pas la seconde).
Sans trop de surprise, le combat de Claude contre Colombe et ses petits copains devient à la fois la métaphore et l’exutoire de son combat contre la société.

Et, assez paradoxalement, cela donne au roman une petite note feel-good. Peut-être pas au sens strict du terme, mais la pugnacité de Claude et son sens de la débrouillardise rendent le tout curieusement assez réjouissant. C’est sans doute également dû à la plume féroce de l’autrice, qui ne rate rien, et saupoudre son récit de petites incises pleines d’humour – noir, de préférence.

« Elle consulta la section « lieux hantés » de Wikipédia, puis visita chaque lien des deux premières pages de résultats, en commençant par maisonhantee.com et en finissant par « top 10 des biens immobiliers les plus flippants ». Elle fit défiler les images correspondant à ses mots-clefs : toutes ressemblaient assez au logement de tante Colline, en plus décaties, avec parfois des éclairs et toujours de la brume.
Étrange, quand même, que les hantises touchent des châteaux, jamais des HLM. »

Première lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, et excellente découverte, donc ! Catherine Dufour mêle roman noir, roman d’horreur et critique sociale assez féroce, dans un récit que j’ai trouvé extrêmement prenant. Le récit est énergique, parfois drôle, souvent terrifiant et met en scène une femme franchement badass, quel que soit le niveau de terreur qu’elle ressent. La fin, que je n’avais pas vue venir, m’a beaucoup plu !

Au bal des absents, Catherine Dufour. Seuil (Cadre noir), septembre 2020, 224 p.

Les Enquêtes d’Enola Holmes #1-3, Nancy Springer et Serena Blasco.

J’avais lu le premier tome de la série de romans Enola Holmes de Nancy Springer il y a une éternité (sans doute vers sa parution, en 2007). Sans grande originalité, j’ai regardé l’adaptation mise en ligne par Netflix en fin d’année dernière, ce qui m’a donné envie de me replonger dans la série de BD de Serena Blasco (une autre adaptation de la même série de romans). C’est chose faite !

Enola Holmes #1 : La double disparition.

Quand Enola Holmes, sœur cadette du célèbre détective Sherlock Holmes, découvre que sa mère a disparu le jour de son anniversaire, en ne lui laissant pour mot qu’un recueil sur les fleurs, et un carnet de messages codés, elle se met rapidement à sa recherche. Elle va devoir recourir à son sens de la débrouille, ainsi qu’à d’ingénieuses techniques de déguisement afin de fuir le manoir familial alors que ses deux frères se sont mis en tête de l’envoyer en pension afin de faire d’elle une vraie « Lady ». Mais rien ne la prépare à ce qui l’attend. Son chemin la conduit rapidement dans les quartiers sombres et malfamés de Londres, et elle se retrouve impliquée dans le kidnapping d’un jeune marquis. Enola arrivera-t-elle à s’en sortir seule, et continuer de suivre la piste de sa mère tout en échappant à ses deux frères?

Ce premier tome est riche du point de vue de l’intrigue !
En effet, le récit présente trois axes : Enola souhaite retrouver sa mère, disparue sans explication le jour de ses quatorze ans ; elle doit également échapper aux griffes de ses frères, qui souhaitent la mettre au pensionnat – une carrière attendue pour toute jeune fille qui se respecte ; parallèlement, elle se trouve à enquêter sur la disparition du jeune vicomte Tewksbury de Basilwether, sur laquelle son illustre frère ne souhaite pas enquêter puisqu’il estime qu’il s’agit d’une simple fugue. D’ailleurs, il y a une petite compétition assez marrante entre Sherlock et Enola sur leurs enquêtes respectives.

« Sherlock a tout d’un héros. D’après ce Dr Watson, il est passé maître dans plusieurs domaines. Esprit cultivé et chimiste accompli, brillant violoniste, tireur d’élite expert en combat à la canne et à l’épée, un sens unique de l’observation et de déduction logique.
Comparons avec ma propre liste de talents. Je sais lire, écrire et compter (longue division incluse), repérer les nids d’oiseaux, déterrer des vers pour la pêche, et attraper du poisson, et… Mouais. En fait, c’est un peu démoralisant.
« 

Malgré cette triple intrigue, j’ai trouvé l’histoire très rapide, avec parfois des enchaînements un peu trop prompts, manquant un peu de logique. Je ne me souviens pas suffisamment du roman pour savoir si c’était pareil dans le roman, ou si c’est dû à l’adaptation en bande-dessinée (forcément moins longue en termes de pages).
Ceci étant dit, le récit fait la part belle aux codes et autre énigmes à décrypter, ce qui rend la lecture d’autant plus passionnante.

Côté personnages, j’ai apprécié le caractère espiègle et lumineux d’Enola. Mycroft et Sherlock, de leur côté, sont globalement odieux (surtout le premier), ce qui offre de bons antagonistes. Mais ils sont aussi de purs produits de leur époque (misogynes, donc).

« Laissez-la en paix, Mycroft. Elle est jeune et son crâne est trop petit pour sa taille. On ne peut pas trop lui en demander.« 

Cette petite perle est de Sherlock, donc.

La BD est complétée par le carnet secret d’Enola (qui occupe un bon cinquième de l’album). C’est un très bon complément, mais j’ai trouvé un peu dommage qu’il faille absolument le lire pour avoir le fin mot de l’histoire (puisqu’on y trouve la réponse codée de la maman).

Dernier point : les graphismes. Réalisées à l’aquarelle, dans des tons pastels, les illustrations sont vraiment magnifiques et portent parfaitement l’histoire !

Une bonne première découverte, donc.

Enola Holmes #1 : La double disparition, Serena Blasco. D’après les romans de Nancy Springer.
Jungle, septembre 2015. 58 p.

Enola Holmes #2 : L’Affaire Lady Alistair.

Londres, 1889. La jeune sœur du célèbre Sherlock Holmes, Enola Holmes, a décidé de vivre seule, suite à la disparition soudaine de sa mère. Après avoir échappée à la vigilance de ses frères, et sous couvert d’une fausse identité, elle ouvre un cabinet de « spécialiste en recherches, toutes disparitions ». Sa première enquête la conduit tout droit sur la piste de Lady Cecily Alistair, fille d’un baronnet et adolescente loin d’être bien comme il faut, qui a disparu dans les dangereux bas-fonds de Londres.

Nouvelle enquête pour Enola, qui cherche toujours à retrouver sa mère. Arrivée à Londres, elle doit toutefois subvenir à ses besoins. Elle monte donc le cabinet du Dr Ragostin, expert en disparitions et prend le rôle d’Ivy Meshle, la jeune assistante de l’enquêteur.
Or, justement, voilà que le Dr Watson vient la consulter concernant … la disparition d’Enola ! Cette « enquête » la met sur les traces de Lady Cecily, une jeune aristocrate qui a elle aussi disparu.

« Si une jeune fille fuit au bras d’un soupirant, elle sera vue comme sotte et naïve. Tandis qu’une lady qui lit Marx sera jugée comme dérangée et prête à n’importe quoi. »

Dans cet opus, on visite donc les bas-fonds de Londres, mais aussi les salons des ladys, les grands magasins… Ce tome est vraiment en phase avec l’époque : on y lit Das Kapital, des « agitateurs » essaient d’initier les travailleur à plus de droits sociaux ; on croise aussi des hypnotiseurs et autres charlatans.
L’intrigue colle assez à l’ambiance des enquêtes classiques de Sherlock. L’histoire tire un peu sur le glauque (on parle d’un homme qui séquestre et hypnotise une jeune lady, quand même !), tout en utilisant tous les artifices que l’on aime retrouver dans ces récits : ruses, déguisements, et autres personnages polymorphes sont donc de la partie.

Le scénario est assez linéaire, mais porté par les illustrations, qui sont toujours de splendides aquarelles.

Encore une fois, la BD se complète d’un large cahier bonus, dans lequel on trouve un récapitulatif des personnages, une table des déguisements favoris de Sherlock et Enola, mais aussi des dossiers plus documentaires sur l’histoire de Das Kapital, l’hypnose, le langage des fleurs, et un gros dossier sur les messages codés.

Ce tome 2 tient donc les promesses du premier volume en proposant une intrigue intéressante, soulignée par de très beaux graphismes.

Enola Holmes #2 : L’Affaire Lady Alistair, Serena Blasco. D’après les romans de Nancy Springer.
Jungle, mai 2016, 64 p.

Enola Holmes #3 : Le Mystère des Pavots Blancs

Londres, printemps 1889. Le Docteur Watson est introuvable !
Voici une nouvelle enquête qui intéresse aussi bien Enola Holmes que son frère Sherlock. Pour cela, Enola doit se construire un nouveau personnage, le dernier ayant été démasqué lors de sa dernière enquête. Cette fois-ci, point de vieille demoiselle ou de jeune fille ingénue, elle va se transformer en véritable lady, élégante et raffinée.
Rendant visite à Mrs Watson, elle aperçoit un bouquet étrange. Selon le langage des fleurs, le message qu’il transmet est « malchance », « mort », « vengeance ». Mauvais présage ?

J’avais aimé croiser le Dr Watson dans l’enquête précédente. J’étais donc ravie de le revoir de nouveau au centre de l’histoire – même s’il a disparu !

C’est le concept qui fait le charme de la série : on retrouve donc encore plein de codes à décrypter, notamment grâce au langage des fleurs. Ici, il est omniprésent, puisqu’Enola découvre un bouquet (moche) de pavot blanc (au lieu du rouge habituel), d’aubépine rouge (on croise plutôt de la blanche), de feuilles d’asperge et de liserons (qui ressemblent à des mauvaises herbes). Évidemment, c’est louche (en plus d’être hideux) et la signification fait froid dans le dos. D’ailleurs on se dit que le Dr Watson a bien de la chance que la jeune fille soit versée dans ce langage des fleurs, sans quoi il aurait sans doute attendu longtemps là où il était retenu !
Forcément, l’enquête met en concurrence Enola et son frère, qu’elle va s’ingénier à éviter (pas toujours avec succès). Cela ajoute à la tension générale !

Comme dans le tome précédent, l’enquête nous emmène dans les endroits les moins reluisants de Londres, puisqu’Enola va carrément s’introduire dans un asile d’aliénés – pas franchement un endroit qui fait rêver. On croise également des personnages angoissants, dont une femme défigurée qui fait vraiment flipper.

Cela fait donc deux tomes que je suis assez surprise par le contenu effrayant dans une BD plutôt destinée à la jeunesse. Cela contraste fortement avec les aquarelles – toujours aussi magnifiques – et cela m’a bien plu !
Côté graphismes, on ne change pas une équipe qui gagne : des aquarelles sublimes, un découpage original, qui servent parfaitement l’intrigue.

Une fois de plus, on a une intrigue vraiment en prise avec son époque, y compris sur la misogynie ambiante – vu son éducation, on comprend que cela fasse râler Enola !

« Comment font les femmes pour porter ça tous les jours? A croire qu’on leur demande de ne pas avoir d’existence propre en dehors de leurs « charmantes fanfreluches ». Si les hommes se sentent obligés de nous contraindre en nous emprisonnant dans des corsets, c’est qu’ils doivent être conscients que nous valons autant qu’eux !« 

Le cahier documentaire final contient un nouvel éclairage sur le langage des fleurs, mais aussi de solides dossiers historiques liés à l’intrigue, à savoir ici la lobotomie, ou l’Affaire Jack l’Éventreur. Là encore, le fin mot de l’histoire se situe dans le carnet final – même si cette fois, cela tient plus du clin d’oeil que de la véritable résolution. Petit point bous : le cahier propose aussi un herbier à compléter !

Arrivée à la moitié, j’apprécie toujours autant la série ! Je ne me souviens plus assez du roman pour juger l’adaptation, mais le format bande-dessinée est tout à fait convaincant. Bonne pioche !

Enola Holmes #3 : Le Mystère des pavots blancs, Serena Blasco. D’après les romans de Nancy Springer.
Jungle, 2016, 63 p.

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J’avais inscrit les tomes 2 et 3 de la série dans mon Cold Winter Challenge 2020, et ils m’ont permis de valider la catégorie Raclette !

Terminus, Tom Sweterlitsch.

Depuis le début des années 80, un programme ultrasecret de la marine américaine explore de multiples futurs potentiels. Lors de ces explorations, ses agents temporels ont situé le Terminus, la destruction de toute vie sur terre, au XXVIIe siècle.
En 1997, l’agent spécial Shannon Moss du NCIS reçoit au milieu de la nuit un appel du FBI : on la demande sur une scène de crime. Un homme aurait massacré sa famille avant de s’enfuir. Seule la fille aînée, Marian, 17 ans, serait vivante, mais reste portée disparue. Pourquoi contacter Moss ? Parce que le suspect, Patrick Mursult, a comme elle contemplé le Terminus… dont la date s’est brusquement rapprochée de plusieurs siècles.

J’avais comme une envie de SF en ce début d’année (car oui, cette lecture date de janvier) donc je me suis penchée sur Terminus (qui se trouvait être dans la sélection SF du Prix Livraddict, et dans ma PAL de Cold Winter Challenge, pour la catégorie « Fantômes du passé« ). Et c’était une très bonne découverte !

Le récit se déroule en cinq parties alternant entre 1997, le temps de l’enquête en cours de Shannon Moss, et 2015, la TFI (Trajectoire Future Inadmissible) dans laquelle enquête Shannon. Le principe de la TFI ? Avancer de 19 ans dans le futur pour voir quelles ont été les conclusions de l’enquête ou les indices qui se sont dégagés par la suite, voire aller directement interroger discrètement des proches de l’affaire à l’époque. Mais cette fois, ce n’est pas tout. Outre l’enquête sur l’assassinat de la famille Mursult, Shannon a un second objectif : contenir le Terminus et empêcher que le secret de son origine, comme de la réalité du Terminus, ne soient découverts (car alors, on pourrait l’enlever pour rendre cette trajectoire future certaine et réaliste, voire faire capoter la lutte contre le-dit Terminus). Les TFI peuvent énormément varier : des technologies auront été découvertes ou pas, des attentats se seront bien produits ou auront été déjoués, avec tout ce que cela suppose d’impacts sur les vies des personnages.
Comme toujours avec les histoires de voyage dans le temps, j’avais quelques appréhensions (est-ce que ça va être bien ficelé ? Est-ce que les explications vont tenir la route ?). Mais pas de panique : même si les concepts scientifiques de base sont assez trapus, l’auteur a vraiment bien expliqué et ficelé les boucles temporelles et les TFI (à propos desquelles j’ai beaucoup aimé l’image du fouet de cuisine utilisée pour expliquer l’espace-temps). J’ai trouvé le principe même du voyage dans le temps bien trouvé : il ne peut se faire que vers le futur. Le passé est immuable et le présent est qualifié de « terre ferme ». Tout cela entraîne l’utilisation d’un vocabulaire maritime assez prononcé (mais c’est assez logique puisque l’enquête se situe dans l’univers de la Navy). En tout cas, cela donne au récit une coloration particulière !

On suit Shannon comme personnage principal d’un bout à l’autre du roman, mais le récit présente tout de même quelques variations de narration. En effet, tout ce qui se déroule en 1997 est narré par un narrateur externe, alors que les parties qui se déroulent en 2015, sont en narration interne et menées par Shannon au présent de l’indicatif.

Contrairement à ce à quoi je m’attendais initialement, Terminus est plus un roman d’ambiance que d’enquête – c’est en tout cas l’impression que m’ont donné les deux premiers tiers. Mais c’est tout de même un roman très prenant, que j’ai vraiment eu du mal à lâcher en cours de lecture. Le temps que l’on passe dans chaque époque est assez long, ce qui permet le développement d’arcs narratifs secondaires intéressants et bien menés. Le récit se présente comme une intrigue à tiroirs, avec des liens entre les uns et les autres que j’ai parfois eu du mal à soupçonner, ce qui n’a fait qu’augmenter le côté très addictif du roman.
Il n’y a guère que dans la quatrième partie que j’ai trouvé quelques longueurs, entièrement dues à la mise en place d’un nouveau tiroir de l’intrigue et des explications, mais le tout se justifie par la suite (donc ça n’a été qu’un bref moment à passer).
Cette ambiance prenante tient sans doute au mélange très réussi entre SF et thriller, avec quelques scènes assez gores (que ce soit dans les découvertes de cadavres ou les descriptions apocalyptiques du Terminus). Le rythme imposé par l’approche rapide du Terminus donne au récit un aspect inéluctable qui renforce rythme et suspense, en même temps qu’un léger sentiment d’angoisse. Je ne m’attendais pas à un récit aussi sombre, mais c’est aussi ce qui fait le charme du roman !

J’ai trouvé la fin vraiment bien amenée (l’épilogue et ce qui le précède) : elle conclut logiquement l’ensemble, ce qui n’était pas forcément gagné dans un récit de boucle temporelle !

J’ai été bluffée par la maîtrise dont a fait preuve l’auteur dans cette intrigue qui tient aussi du thriller que de la SF. L’ambiance, très noire, est très réussie et les explications quant aux voyages temporels tiennent bien la route. Un récit dense et original !

Terminus, Tom Sweterlistch. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Michel Pagel.
Albin Michel (Imaginaire), avril 2019, 440 p.

Plein gris, Marion Brunet.

Qui a tué le leader de la bande ? Sur le voilier pris dans la tempête, chacun suspecte l’autre…
Lorsqu’Élise et Victor découvrent le corps de Clarence, noyé près de la coque de leur voilier, Emma comprend que leur croisière a définitivement viré au cauchemar. Avec la disparition de son leader charismatique, ce sont tous les secrets de la bande qui remontent à la surface, les rancœurs et les lâchetés qui régissent toujours un groupe. Et quand une tempête terrifiante s’annonce, les émotions et les angoisses se cristallisent dans une atmosphère implacable…

L’an dernier, j’avais plus qu’adoré Sans foi ni loi de Marion Brunet (que je n’ai pas chroniqué, mais que je vous recommande très chaudement). Donc j’étais très curieuse de lire son petit dernier en littérature jeunesse (je ne l’ai pas encore lue en adulte) avec Plein gris ! Et… et bah j’ai a-do-ré !

Une petite mise en garde si vous vous renseignez sur ce titre : bien que je l’ai catégorisé en « polar » sur mon blog (par défaut), ceci est un pur roman noir ! Pas d’enquête, pas de recherche du coupable ici, mais un portrait psychologique très fin des personnages.

Le récit est intégralement mené par Emma, une des jeunes navigatrices, et commence très fort puisque dès la première ligne, on assiste à la découverte du corps de Clarence flottant près du voilier. Or, ce n’est pas le problème le plus important auquel sont confrontés les personnages, si l’on peut dire, puisqu’il y a aussi cette  tempête qui va bientôt s’abattre sur eux et qui s’annonce dévastatrice. Cette terrible échéance amène un suspense incroyable au roman : on est tellement pris par l’ambiance cataclysmique du récit qu’on s’interroge à peine sur le pourquoi du comment on en est arrivés là.

Il faut dire que le récit fait alterner des scènes sur le bateau (avec nos quatre matelots pris dans la tourmente) et des flashbacks de leur rencontre, de leur amour (ou désamour) pour la voile, de leurs relations pas toujours apaisées avec Clarence, le disparu, charismatique leader s’il en était.
Au fil des pages, Marion Brunet tisse un très beau portrait de l’adolescence et des ado en pleine construction d’eux-mêmes (par eux-mêmes, par rapport à leurs amis, au sein d’un groupe…). Très vite dans leur jeunesse, les protagonistes se sont trouvés et ont formé un petit groupe très fermé, évoluant indépendamment de leurs congénères lycéens. Toujours sous la houlette de Clarence, qui fait la pluie et le beau temps sur leurs relations ! En creux, on découvre aussi un portrait de l’amitié toxique, hyper bien mené. Si les premiers chapitres restent en surface du sujet, l’autrice nous plonge de plus en plus loin dans les sombres abysses des relations du petit groupe. C’est aussi ce qui fait que l’on est happé par le récit, et plus tellement centrés sur le décès : ce qui s’est tramé dans le passé est aussi palpitant (si ce n’est plus !) que ce qui se déroule dans le présent.

Tout cela est mené d’une plume maîtrisée, qui ne laisse rien au hasard. L’effet cinématographique très fort des scènes sur le bateau vient aussi d’un champ lexical maritime très riche. Alors évidemment, si vous ne connaissez pas tous les termes techniques, certains vous laisseront peut-être un peu de côté. Est-ce gênant ? Pas du tout. Parce que même si certains termes semblent obscurs, le rythme, la précision de la plume, la poésie de certains extraits balaient tout sur leur passage.

En bref, Marion Brunet signe un roman noir à l’ambiance aussi prenante qu’angoissante. Le récit rythmé, porté par de courts chapitres alternant présent et flashbacks, laisse monter doucement la tension de ce huis-clos assez particulier. En même temps, l’autrice brosse un très beau portrait de l’adolescence et de l’amitié toxique. Excellente découverte pour ma part !

Plein gris, Marion Brunet. Pocket jeunesse (PKJ), 14 janvier 2020, 208 p.

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