Oscar Goupil : a London mystery, Camille Guénot.

Mes parents m’avaient laissé une lettre : je passerais mes vacances de fin d’année chez ma grand-tante Léonie, à Londres. Pas vraiment un cadeau, vu sa réputation. Et le train partait dans une heure. « Délicieusement excentriques » ? Complètement irresponsables, je dirais. Heureusement que je me débrouille en anglais. Je me demande maintenant à quoi ressemblerait ma vie si j’avais raté ce train, si je n’avais pas été obligé d’aller dans ce musée, la National Gallery, si je n’avais pas découvert… Disons juste que la magie n’est pas toujours là où on s’y attend.

On continue avec la (bonne) série de ma PAL de travail. Un titre mystérieux, une autrice que je ne connaissais pas et, résultat : un titre à un cheveu du coup de cœur !

L’intrigue débute au soir des vacances de Noël, où Oscar découvre que ses adorables parents l’ont tout simplement abandonné, en lui laissant un billet de train et la consigne d’aller crécher chez sa grande-tante Léonie, qu’il connaît à peine (laquelle est moins que ravie de l’accueillir, étant en froid avec sa nièce, la mère d’Oscar.). Avec ça, Léonie a elle aussi prévu de se débarrasser d’Oscar, qui est expédié à la National Gallery, pour y travailler durant ses vacances. Bref : excellente ambiance en famille (esprit de Noël, tout ça tout ça).

« Le seul espace où je me sentais chez moi était ma chambre. Une immense bibliothèque en bois, à laquelle je grimpais à l’aide d’une échelle coulissante, couvrait un mur entier, et des piles de romans, de bandes dessinées et de mangas s’entassaient au petit bonheur autour d’un matelas à même le sol.
Une baie vitrée inondait mon lit de lumière et, en ce mois de décembre, dévoilait les branches couvertes de givre des tilleuls de la place Martin-Nadaud. Ici, rien ne pouvait m’atteindre du monde extérieur. Je ne connaissais pas plus grand bien-être que de griffonner sur mes carnets dans un coin de soleil ou de me blottir sous ma couette après la classe avec un saucisson, une part de tarte aux noix de pécan – oh, bonheur suprême ! – et d’ouvrir un livre. J’étais entouré d’amis silencieux – Harry, Katniss, Ophélie, Nicolas, Blacksad, Lyra, Enid… – avec qui je vivais, du fond de mon lit, des aventures extraordinaires. Pourquoi irais-je me confronter aux autres quand, avec eux, je pouvais frissonner, rire, pleurer et surtout rester moi-même ? Avec eux, j’avais le droit d’être très ennuyeux ou complètement fou, cela ne changeait rien, et j’aimais cette constance par-dessus tout. »

Rapidement, l’intrigue bascule dans un mélange très réussi d’enquête policière (les sept artistes contemporains invités au musée, dont la mère d’Oscar !, disparaissant mystérieusement) et de fantastique (Oscar se découvrant un pouvoir avec les tableaux, pouvoir qui est à peine explicité). Les deux aspects du récit s’entremêlent à la perfection, l’aspect fantastique nourrissant l’enquête et vice-versa.
De fait, le suspense est bien présent, puisqu’Oscar, livré à lui-même, se retrouve à chercher à la fois des informations et des solutions sur son pouvoir, et le problème de la disparition.

« Mes yeux s’ouvrirent tout grands: un peu plus loin, dans le tableau près de l’escalier, une femme me regardait.
–Tu as interrompu ma lecture, se plaignit-elle, en s’éventant d’un air agacé.
Était-ce un écran de télévision, une illusion d’optique ? Je clignai des yeux mais, rien à faire, la femme agitait toujours son livre. […]
– Et je suis experte en drames familiaux, voyez-vous, ajouta-t-elle pour se justifier. Ce roman m’a tout appris. Il faut dire que je le lis depuis cent cinquante ans !
Elle me montra fièrement la couverture du livre qu’elle tenait sur ses genoux. Je dus plisser les yeux pour en déchiffrer le titre. C’était Tom Sawyer de Mark Twain.
– Moi aussi, j’adore lire. Harry Potter est mon roman préféré. Vous connaissez ? C’est drôle parce que les tableaux parlent aussi.
– Bien sûr qu’ils parlent ! Son autrice, Mrs J. K. Rowling, a pris conseil auprès de Wallis pour que tout soit conforme.
– Wallis ?
– Wallis Simpson, enfin, la duchesse de Windsor ! Elle est à la Portrait Gallery, mais nous avons été voisines de rénovation pendant quelque temps. La malheureuse avait la peau du cou toute fripée! Ce n’est pas parce qu’on est l’épouse du roi que…
– Attendez ! Vous voulez dire que les autres tableaux… parlent aussi ?
Je me sentis défaillir. Mark Twain, J. K. Rowling, Wallis machin-chose… je n’y comprenais rien.
– Cher ami, je vais finir par croire que vous êtes sot ! Évidemment que nous parlons ! C’est le miracle de l’art ! »

L’art est donc au centre du récit : la quasi-totalité des scènes se déroulent au sein de la National Gallery, qu’Oscar arpente donc de long en large, en regardant les tableaux (voire en discutant directement avec eux). Cela m’a donné d’une part très envie de découvrir ses tableaux et, d’autre part, d’aller visiter ce fameux musée. Par ailleurs, il y a une vraie tension entre art classique et contemporain : l’événement proposé par le musée consiste à laisser carte blanche à sept artistes contemporains pour des installations au sein même des galeries très classiques de la National Gallery. Il y a donc une vraie polémique au sein du monde de l’art, les uns arguant que cet événement va redonner de l’élan au musée, les autres estimant qu’il s’agit d’un non-sens total. La réflexion sur la beauté est donc très intéressante, bien menée, et la conclusion est laissée à la libre appréciation du lecteur.
Le roman évoque aussi les relations familiales : la famille d’Oscar peut se révéler un peu étrange (parents démissionnaires, secrets de famille, etc.), ce qui suscite quelques réflexions intéressantes.

J’ai trouvé le roman très original : le pouvoir lié aux tableaux est bien mis en scène, la tension entre art classique et contemporain parfaitement intégrée au récit et dès que l’on bascule dans les tableaux, il y a un côté baroque et loufoque qui m’a éminemment plu (notamment les chevaux magiques de la duchesse de Windsor !). Avec ça, l’autrice n’oublie pas de glisser des touches d’humour bienvenues dans le texte, que ce soit dans les descriptions, dans les dialogues, ou dans les notes de bas de page (qui sont utilisées à très bon escient). Londres oblige, les dialogues sont également mâtinés de quelques touches d’anglais (faciles d’accès), qui concourent à créer l’ambiance très british de l’ensemble.

En bref, j’ai adoré cette lecture. L’intrigue est très originale, mêle avec brio enquête et fantastique, tout en proposant d’intéressants sujets de réflexion. Surtout, elle donne très envie d’aller au musée, voir les tableaux cités (mais pas que) et de s’intéresser à l’art en général ! Très bonne pioche, donc, et je guetterai la suite des œuvres de l’autrice, que je ne connaissais pas.

Oscar Goupil : a London mystery, Camille Guénot. L’École des Loisirs, 26 octobre 2022, 233 p.

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Un autre roman très original qui se déroule dans l'univers fascinant des tableaux !

Widjigo, Estelle Faye.

En 1793, Jean Verdier, un jeune lieutenant de la République, est envoyé avec son régiment sur les côtes de la Basse-Bretagne pour capturer un noble, Justinien de Salers, qui se cache dans une vieille forteresse en bord de mer.
Alors que la troupe tente de rejoindre le donjon en ruines ceint par les eaux, un coup de feu retentit et une voix intime à Jean d’entrer. A l’intérieur, le vieux noble passe un marché avec le jeune officier : il acceptera de le suivre quand il lui aura conté son histoire.
Celle d’un naufrage sur l’île de Terre-Neuve, quarante ans plus tôt. Celle d’une lutte pour la survie dans une nature hostile et froide, où la solitude et la faim peuvent engendrer des monstres…

Estelle Faye est une autrice dont j’adore la plume mais j’avoue que lorsque j’ai vu que son dernier titre en date était plutôt du fantastique horreur (ce qu’en bonne flippette, je ne lis pas), j’ai franchement eu l’idée de passer mon chemin. Sa sélection dans les 25 titres en lice pour le PLIB 2022 n’y a rien fait mais, voilà : il a également été sélectionné au Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai de nouveau l’immense plaisir de participer avec mes collègues. Dooonc… je m’y suis mise.

Et j’ai eu raison ! Car Widjigo a été une excellente lecture !
L’intrigue est construite sur deux temporalités : d’une part, le présent, en 1793, alors que Jean Verdier vient arrêter le marquis Justinien de Salers et, d’autre part, le passé, quarante ans plus tôt, alors que le noble était embarqué dans une expédition à Terre-Neuve, qu’il va entreprendre de faire revivre pour les oreilles de Jean Verdier.

Avant tout, ce roman est un roman d’ambiance : celle de la Vendée en cette fin agitée de XVIIIe siècle d’une part, celle de Terre-Neuve quarante ans plus tôt, qui commence avec un le naufrage d’un navire laissant assez peu de survivants. Échoués sur une plage isolée et glacée, contraints de traverser une forêt dangereuse pour essayer d’atteindre la civilisation, les voilà qui se mettent à disparaître les uns après les autres dans d’épouvantables conditions, les cadavres étant soigneusement et atrocement mis en scène, après ce qui ressemble à des morts plus que violentes. Folie ? Malédiction ? Assez vite, le doute plane, et on ne frissonne pas seulement en raison des températures particulièrement basses qui sont évoquées dans le roman. D’autant que l’on comprend qu’ils ont tous une raison de mourir, cachée dans leurs tumultueux passés. Des meurtres soignés, un endroit isolé, un meurtrier caché dans la troupe… il y a indéniablement un petit côté Agatha Christie dans cette intrigue, l’aspect fantastique et la touche de nature writing en sus !

En effet, la nature est à l’honneur, puisque le récit de Justinien nous embarque sur Terre-Neuve, dans un recoin assez sauvage de l’île, éloigné de toute civilisation. Le contexte de l’île nous plonge dans un véritable huis-clos, car on se sent assez vite isolés dans cette nature hostile. Tout cela est vraiment propice au surgissement du surnaturel. En effet, le folklore breton comme celui lié aux cultures natives du Canada sont assez rapidement convoqués, ce qui contribue à l’émergence du fantastique : la tension monte crescendo après chaque mort, et la façon dont Justinien raconte, fait des pauses, introduit des suspicions ou des incohérences ne fait que semer encore plus le doute dans la tête du lecteur (en tout cas, dans la mienne, cela a fonctionné à plein régime).

En débutant le roman, j’avais peur d’être terrorisée au point de ne pas pouvoir lire le soir mais en fait, comme la tension monte doucement (mais sûrement) et que le fantastique est introduit au même rythme, j’ai tout simplement profité à fond de ma lecture ! N’allez toutefois pas croire que le récit soit doux, bien au contraire. Il y a des explosions de violence incroyables, et le récit comporte son lot de monstres !
Ce que j’ai également beaucoup aimé, c’est la façon dont Estelle Faye évoque l’époque. A travers le personnage de Marie, l’aventurière métis, c’est toute la question du traitement (lamentable) des peuples indigènes par les colons Européens qui est évoquée. Marie est souvent en butte avec les autres personnages, qui font allègrement preuve de racisme. Avec les personnages du pasteur et de Pénitence, sa fille, on va plutôt s’intéresser aux puritains, à la religion et, bien sûr, aux chasses aux sorcières – très en vogue à l’époque. Enfin, le contexte dans lequel se déroule le récit nous ramène plutôt à la révolte des Chouans. C’est donc très riche et particulièrement prenant !

Widjigo est donc un récit horrifique qui fait la part belle à la nature sauvage de Terre-Neuve et à des personnages vraiment bien construits. Le système de récit enchâssé rend la lecture très prenante et convient parfaitement à cette intrigue (puisque le narrateur choisit évidemment ce qu’il raconte ou ce qu’il tait !). L’ambiance se met en place doucement mais sûrement, jusqu’à un final saisissant que j’ai trouvé particulièrement réussi. En deux mots comme en cent, j’ai donc adoré ma lecture, alors que je pensais peiner de la première à la dernière page !
C’est ma troisième lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires et franchement, le vote va être particulièrement serré !

Widjigo, Estelle Faye. Albin Michel Imaginaire, 29 septembre 2021, 256 p.
#PLIB2022 #ISBN:9782226457431

La soudaine apparition de Hope Arden, Claire North.

Je m’appelle Hope Arden mais vous oublierez ce nom et jusqu’à mon existence. Nous nous sommes déjà rencontrés des milliers de fois. Je suis la fille dont personne ne se souvient. Tout a commencé quand j’avais seize ans. Un lent déclin, un isolement inéluctable. Mon père qui oublie de me conduire au lycée. Ma mère qui met la table pour trois, pas quatre. Un prof qui omet de demander un essai que je n’ai pas rendu. Un ami qui me regarde et voit une étrangère. Qu’importe ce que je fais, ce que je dis, les blessures que j’inflige, les crimes que je commets. Vous ne vous souviendrez jamais de moi. On ne peut pas dire que ça me facilite la vie, mais ça fait aussi de moi une personne dangereuse.

Quel roman étonnant, qui joue sur trois genres qui se mêlent parfaitement : anticipation, fantastique et thriller !

Hope Arden a le désagréable privilège d’être parfaitement oubliable. Dans les trente secondes après être sortie du champ de vision de ses interlocuteurs, elle disparaît purement et simplement de leur mémoire. Sa famille l’a oubliée, ses amis aussi, la société entière semble ne plus la calculer. Ce qui, dans la vie courante, peut s’avérer particulièrement handicapant.

« Choses difficiles à faire quand le monde vous oublie :
• Sortir avec quelqu’un
• Trouver un travail
• Recevoir des soins médicaux suivis
• Obtenir un prêt bancaire
• Obtenir un diplôme
• Obtenir des références
• Être servie au restaurant. »

La faculté de Hope n’est jamais vraiment explicitée. Pourquoi l’oublie-t-on ? Est-ce génétique ? Cela vient-il d’un virus ? Est-elle folle ? On ne saura jamais, ce qui donne au récit une petite touche fantastique assez intéressante.

La situation étant ce qu’elle est, Hope devient une cambrioleuse particulièrement douée et dont la méthode reste parfaitement opaque aux yeux des autorités (et on comprend bien pourquoi). Pourtant, celle-ci comporte des lacunes : parfois elle se fait voir par des caméras de sécurité, ou son utilisation du darknet laisse un peu à désirer en termes de sécurité. A force de larcins, Hope s’attaque à un gros poisson : Perfection.
Perfection est une sorte d’application de coaching ultra-gourmande en données personnelles. A chaque « bonne action » validée par Perfection, les usagers gagnent des points. Chaque point durement gagné permet d’obtenir des bons de réduction auprès de marques, des invitations à des événements sélects, etc. Peu à peu, l’application enregistre les mouvements des cartes de crédits et de fidélité, les restaurants et magasins fréquentés et, pire, les personnes rencontrées. Afin de rendre chaque utilisateur « parfait », elle suggère d’écarter définitivement untel, de modifier son alimentation, de quitter son travail pour un autre poste plus lucratif, ou de changer totalement de look. Tout cela à grands renforts de données personnelles qu’elle ingurgite et recrache à tout va. Voilà pour le côté anticipation.

Malgré sa redoutable faculté, la croisade de Hope n’est pas de tout repos : Interpol est sur ses traces, les gros bras de Perfection aussi et les capacités de la cambrioleuse intéressent du monde sur le darknet. Bon an mal an, ce qui n’aurait dû être qu’un hold-up de plus se transforme en traque forcenée, ce qui rend le roman extrêmement prenant.

Le récit est, avec ça, merveilleusement construit. Il alterne présent et passé, ce qui nous permet de suivre Hope dans ses pérégrinations, tout en comprenant comment elle s’est construite. C’est aussi ce qui le rend si addictif. De plus, la narration est régulièrement entrecoupée de réflexions de la narratrice, de définitions de choses diverses et variées, de listes d’observations qu’elle se fait, ou du mantra qu’elle se répète pour s’ancrer dans le réel. Cela ne casse pas le récit, mais lui donne plutôt des respirations, calées sur celles dont la narratrice a besoin lorsque sa situation menace de lui faire péter les plombs. C’est bien vu, parfaitement exécuté, et cela rend le tout très immersif !

« Qu’est-ce que la connaissance ? C’est l’inspiration. C’est un appel aux armes. C’est un rappel qu’il n’est rien qui ne puisse être accompli. C’est l’humanité sous toutes ses formes. »

Au fil des chapitres et de la traque, le roman nous invite à nous interroger sur nos pratiques numériques, notamment concernant les réseaux sociaux. Perfection n’est pas si éloignée de choses qui existent aujourd’hui et cela incite vraiment à réfléchir à la façon dont on consomme ces gadgets appréciés du public et dont la face cachée peut parfois échapper à ses utilisateurs. Mais il est aussi question d’amitié, d’amour, de solitude, ou du pouvoir de la connaissance. Tout cela est livré un peu en vrac, au fil des pensées de la narratrice, qui lance parfois de simples pistes de réflexion, ou propose sa propre vision des sujets en question.

J’ai adoré écouter ce roman. La narratrice est parfaite, et lit d’un ton presque clinique qui correspond parfaitement à la personnalité de la narratrice. Se sentant en-dehors du monde, elle raconte son histoire presque comme une observatrice, et la lectrice a rendu cette attitude merveilleusement bien. De plus, le travail effectué sur les dialogues entre personnages les rend très intelligibles. En jouant sur le volume sonore ou sur l’étouffement de la voix, on sait toujours qui est en train de parler à qui, impossible de s’y perdre. L’enregistrement est vraiment génial !

Voilà une lecture audio que j’ai adorée, et que je pense refaire dans quelque temps. Le récit, très prenant, mêle habilement fantastique, anticipation et thriller, dans un rythme bien mené. Même si je reconnais quelques longueurs dans le milieu du roman, j’ai trouvé l’intrigue palpitante. La lectrice met le ton parfait pour le récit, ce qui contribue à le rendre si prenant. Excellente découverte, donc, qui me donne très envie de lire d’autres titres de l’autrice !

La soudaine apparition de Hope Arden, Claire North. Traduit de l’anglais par Isabelle Troin.
Hardigan, 2016, 840 min. Lu par Manon Jomain.

La Princesse au visage de nuit, David Bry.

Dans les bois vit la princesse au visage de nuit ; ses yeux sont des étoiles et ses cheveux l’obscur.
Hugo, enfant violenté par ses parents, s’est enfui avec ses amis dans la forêt, à la recherche de la princesse au visage de nuit, qui exaucerait les vœux des enfants malheureux… Il est ressorti du bois seul et sans souvenirs, et a été placé dans une famille d’accueil.
Vingt ans plus tard, alors qu’il a tout fait pour oublier son enfance, Hugo apprend la mort de ses parents. Mais, de retour dans le village de son enfance, il découvre que ses parents auraient été assassinés, et d’étranges événements se produisent. La petite voiture de son enfance réapparaît comme par magie. De mystérieuses lueurs brillent dans les bois. Les orages soufflent des prénoms dans le vent…

Double nomination pour ce titre, au Prix Imaginales des Bibliothécaires, mais aussi au PLIB2021, ce qui lui donnait deux très bonnes raisons d’atterrir sur ma pile à lire – sans compter qu’il se trouve dans mon challenge ABC. Et j’ai passé un très bon moment avec ce titre !

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le récit commence très fort, avec l’enterrement des parents d’Hugo, qui a pour eux cette seule épitaphe : « Puissiez-vous brûler en enfer ». Au moins, c’est clair, le ton est donné !
L’affaire se corse un brin lorsqu’il s’avère que les freins de la voiture parentale ont été trafiqués. Et les empreintes… sont celles d’Hugo. Or, celui-ci avait, à onze ans, une excellente raison d’aller chercher la princesse au visage de nuit dans la forêt. La même qui l’a tenu éloigné de St-Cyr pendant vingt ans. Alors, que se passe-t-il réellement, de nos jours, dans ce petit village campagnard ?

Eh bien, la routine pour un bled : un village plutôt isolé, qui semble n’avoir pas embrassé la modernité, où tout le monde se connaît. L’ambiance, d’ailleurs, est vraiment très réussie : on retrouve tout ce qui fait les petits villages de campagne, les bons comme les mauvais côté. Les petites habitudes bien ancrées, les secrets plus ou moins dérangeants, l’attachement à « l’ancien temps », l’entraide, mais aussi les petites rancœurs qui évoluent salement. Bref, on s’y croirait et cette ambiance très prenante m’a aidée à engloutir le roman en moins de deux !

Le récit alterne entre le temps présent et l’époque de la disparition des amis d’Hugo, lorsqu’ils avaient onze ans. Si dans le premier, Hugo enquête un peu sur la mort de ses parents, et beaucoup sur celle, plus ancienne, de ses amis, dans le second, on assiste aux quelques mois qui ont précédé la fameuse disparition. Dans les deux cas, un angoissant compte à rebours avant le solstice d’été vient donner du rythme à l’intrigue.
Celle-ci mélange donc enquête policière (avec moult interventions de la gendarmerie, puisque la gendarme en charge de l’affaire n’est autre que la petite sœur de l’amie disparue !) et ambiance pour le moins fantastique. L’auteur joue ainsi sur les images de la forêt potentiellement habitée par une créature mi-divine mi-terrifiante (et cela m’a fait penser à la série Zone blanche), sur le manoir « hanté » façon Jane Eyre, sur l’ambiance (tellement réussie) des villages de l’arrière-campagne et sur tout ce qui peut tourner autour des malédictions en général.
Résultat ? Eh bien tout cela s’avère très prenant et j’avoue que je me suis bien laissée prendre au jeu de cette ambiance légèrement fantastique, parfois effrayante, très intrigante. (D’autant qu’il ne me faut pas grand-chose pour me faire dresser les cheveux sur la tête). Ceci étant dit, j’ai trouvé la fin un peu rapide, d’ailleurs, quoiqu’assez poétique.

Dans les bois vit
La princesse au visage de nuit,
Ses yeux sont étoiles
Ses cheveux l’obscur.

Dans les bois gît
La princesse au visage de nuit,
Dans sa main pâle,
Meurent les cœurs purs.

L’autre côté très prenant du roman vient des thèmes que l’auteur a mêlés au récit d’enquête. Si on comprend assez vite que l’enfance d’Hugo a été plus que sombre, les détails de ce qu’il a vécu et de ce qu’ont subi ses petits camarades sont lentement distillés dans le récit. Enquêtant sur le passé, Hugo met également au jour les horreurs qui se jouent encore dans le village. Les sujets abordés, issus de la vie quotidienne et du réalisme le plus pur, sont vraiment durs. On parle de viol, de maltraitance sur enfants, de harcèlement… C’est hyper sombre !
Ces sujets arrivent aussi par la bande d’amis (actuels) d’Hugo, tous issus, comme lui, de l’aide sociale à l’enfance, et traînant moult casseroles derrière eux. Et, finalement, c’est là que le bât blesse un tantinet. Car ces personnages véhiculent des thématiques d’une importance capitale, et pas hyper développées – en même temps, ce n’est pas le sujet ici. Or, dans la mesure où ces personnages sont extrêmement présents (ils sont dans la quasi totalité des scènes du présent !), il y a un vrai décalage entre leurs apparitions et l’intérêt accordé aux sujets qui leur sont liés.

En bref, La Princesse au visage de nuit est un thriller fantastique à l’ambiance soignée et très prenante. Au détour des chapitres et de l’enquête, des sujets de société assez durs sont évoqués (et malheureusement pas toujours de façon assez creusée pour être honnête !). Le récit est porté par une plume fluide, qui se fait parfois poétique. Si j’ai trouvé la fin un peu trop rapide, j’ai apprécié l’ambiance générale du roman !

La Princesse au visage de nuit, David Bry. L’Homme sans nom, octobre 2020, 280 p.
#PLIB2021 #ISBN9782918541721

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Au bal des absents, Catherine Dufour.

Claude a quarante ans, et elle les fait. Sa vie est un désert à tous points de vue, amoureux et professionnel ; au RSA, elle va être expulsée de son appartement. Aussi quand un mystérieux juriste américain la contacte sur Linkedin – et sur un malentendu – pour lui demander d’enquêter sur la disparition d’une famille moyennant un bon gros chèque, Claude n’hésite pas longtemps. Tout ce qu’elle a à faire c’est de louer la villa « isolée en pleine campagne au fond d’une région dépeuplée » où les disparus avaient séjourné un an plus tôt. Et d’ouvrir grands les yeux et les oreilles. Pourquoi se priver d’un toit gratuit, même pour quelques semaines ? Mais c’est sans doute un peu vite oublier qu’un homme et cinq enfants s’y sont évaporés du jour au lendemain, et sans doute pas pour rien.

Cette année encore, j’ai la chance de participer au Prix Imaginales des Bibliothécaires. La sélection m’emballe carrément, et c’est tant mieux, car j’ai malheureusement perdu mon équipe de collègues de choc des deux années précédentes. Malgré tout, nous revoilà au rendez-vous ! Réussirai-je, cette année, à chroniquer les cinq titres ? Nous verrons bien !

Trêve de blabla et attaquons plutôt le vif du sujet, à savoir ma première lecture : j’ai choisi d’attaquer par le roman de Catherine Dufour, Au bal des absents, qui m’intriguait grandement. Et résultat des courses ? Eh bien c’était une excellente lecture !

On suit donc Claude, la quarantaine, en fin de droits, et chargée de retrouver une famille d’Américains disparus alors qu’ils louaient le manoir de « Tante Colline ». Ambiance maison hantée, donc.
Car oui, si le roman zieute du côté du polar avec l’enquête de Claude, on verse aussi carrément dans l’horreur. Et cela commence dès la première nuit dans la bâtisse : après quelques premières heures plutôt tranquilles, la hantise commence. Et vous savez quoi ? J’aurais tenu nettement moins longtemps que Claude dans la-dite maison qui est, de toute évidence, hantée par quelque chose de beaucoup plus puissant qu’un fantôme.

« Le désespoir, c’est un luxe. Tu n’as pas les moyens. »

Or, voilà. Claude est au bout du rouleau, et cette maison, elle a vraiment besoin. Elle va donc se retrousser les manches et chercher à éradiquer la menace du manoir. Et commencer par aller se renseigner à la médiathèque, où elle va littéralement poncer tout ce que comprend le cinéma et la littérature d’horreur pour trouver comment se débarrasser de la créature.

Forcément, après ça, l’histoire est complètement dingue. Car Claude procède à la fois méthodiquement (elle trouve un petit boulot, va s’équiper à la grande surface du coin, trouve un autre logement provisoire pour mieux s’attaquer au monstre…) et dans un joyeux bordel : elle mélange toutes les techniques qu’elle a lues/vues, et débarque chez Tante Colline équipée de gros sel, de sauge, d’encens, d’une voiture bardée de signes religieux en tous genres, d’eau bénite, d’ail, d’une binette et d’incantations sacrées mâtinées de bordées de jurons les plus grossiers qui soient. Ce qui donne évidemment des scènes extrêmement réjouissantes… mais aussi proprement terrifiantes.

Tout le roman est construit sur sur cette étrange dualité. D’ailleurs, le ton est donné dès le départ, puisque Claude rebaptise la créature démoniaque… du nom d’une ex-conseillère Pôle Emploi – Colombe – qui l’a plus enfoncée qu’elle ne l’a aidée !

« Claude ne pouvait cependant pas s’empêcher de sourire comme une miraculée. Ah ! Le pouvoir de l’agent. Elle choisit un Campanile à 61 euros, vue sur jardin, articles de toilette, chambre antiallergies et bouilloire électrique. L’argent, c’est la vie. »

En même temps que l’enquête et l’horreur, le roman dresse une critique sociale assez féroce. Claude est très clairement une cassée du système, dont la chute a été assez terrible. Sa situation précaire l’oblige à compter chaque sou, peser le pour et le contre de chaque achat, à anticiper au maximum son emploi du temps afin de préserver ses maigres ressources, à choisir les lieux où elle passes ses journées en fonction des commodités à disposition (et vive les médiathèques).
Plus que les fantômes chez Tante Colline, c’est le spectre de la pauvreté qui hante ce récit. A se demander, d’ailleurs, qui, de la violence sociale ou de la violence fantomatique est la pire ! (Spoiler : pas la seconde).
Sans trop de surprise, le combat de Claude contre Colombe et ses petits copains devient à la fois la métaphore et l’exutoire de son combat contre la société.

Et, assez paradoxalement, cela donne au roman une petite note feel-good. Peut-être pas au sens strict du terme, mais la pugnacité de Claude et son sens de la débrouillardise rendent le tout curieusement assez réjouissant. C’est sans doute également dû à la plume féroce de l’autrice, qui ne rate rien, et saupoudre son récit de petites incises pleines d’humour – noir, de préférence.

« Elle consulta la section « lieux hantés » de Wikipédia, puis visita chaque lien des deux premières pages de résultats, en commençant par maisonhantee.com et en finissant par « top 10 des biens immobiliers les plus flippants ». Elle fit défiler les images correspondant à ses mots-clefs : toutes ressemblaient assez au logement de tante Colline, en plus décaties, avec parfois des éclairs et toujours de la brume.
Étrange, quand même, que les hantises touchent des châteaux, jamais des HLM. »

Première lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, et excellente découverte, donc ! Catherine Dufour mêle roman noir, roman d’horreur et critique sociale assez féroce, dans un récit que j’ai trouvé extrêmement prenant. Le récit est énergique, parfois drôle, souvent terrifiant et met en scène une femme franchement badass, quel que soit le niveau de terreur qu’elle ressent. La fin, que je n’avais pas vue venir, m’a beaucoup plu !

Au bal des absents, Catherine Dufour. Seuil (Cadre noir), septembre 2020, 224 p.

Mers mortes, Aurélie Wellenstein.

Les humains ont massacré les mers et les océans. L’eau s’est évaporée ; les animaux sont morts. Quelques années plus tard, les mers et les océans reviennent. Ils déferlent sur le monde sous la forme de marées fantômes et déplacent des vagues de poissons spectraux, tous avides de vengeance. Les fantômes arrachent leurs âmes aux hommes et les dévorent. Bientôt, les humains eux aussi seront éteints… Leur dernier rempart face à la mort : les exorcistes. Caste indispensable à l’humanité, les exorcistes sont bien entendu très convoités. L’un d’eux, Oural, va se faire kidnapper par une bande de pirates qui navigue sur les mers mortes à bord d’un bateau fantôme. Voilà notre héros embarqué de force dans une quête sanglante et obligé, tôt ou tard, de se salir les mains…

Cette année, comme les deux années précédentes, j’ai la chance de participer avec mes collègues de compèt’ au Prix Imaginales des Bibliothécaires ; contrairement aux années précédentes, je vais tâcher de chroniquer ce que je lis, en commençant par Mers mortes (même si en réalité, c’est le deuxième titre que j’ai lu dans le cadre de ce prix ; le premier c’était Chevauche-Brumes).
Malgré l’engouement général autour de ce roman (si j’en crois les multiples nominations qu’il connaît à un tas de prix !), je dois dire que j’en suis ressortie plutôt mitigée.

D’abord, il m’a globalement manqué des éléments pour pleinement profiter de l’intrigue. Celle-ci fait évoluer les personnages dans un environnement aussi hostile qu’aride, puisque l’eau s’est évaporée, ce qui a entraîné la disparition de tous les animaux, notamment des animaux marins. Or, première vraie question : si l’eau s’est évaporée, comment les personnages peuvent-ils survivre ? On parle d’une situation qui dure depuis 10 ans. J’entends bien que l’on nous dit qu’il reste « quelques poches d’eau », mais l’explication n’est pas franchement convaincante (en tout cas, elle ne m’a pas suffi). De même, si l’eau est à ce point rationnée, que mangent les personnages (et les animaux qu’ils croisent ?). Globalement, la végétation est morte, et il est assez difficile d’imaginer ce qu’ils peuvent se mettre sous la dent. Mais on nous parle d’agrumes, de céréales… comment tout cela pousse-t-il ? Comment les personnages s’hydratent-ils ?
Toujours du côté de l’intrigue, j’ai trouvé la conclusion assez brouillonne. Attention, je spoile.
Certes, les personnages parviennent à résoudre le problème qui les occupait. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Cette absence totale d’explication m’a clairement frustrée. Je sais pourtant qu’il s’agit d’un roman fantastique, et que c’est le concept du fantastique de ne pas expliquer les tenants et aboutissants. Mais j’aurais aimé un minimum d’explications, un peu plus que « ça marche, parce que c’était supposé marcher ». Ceci étant dit, c’est assez cohérent avec le début du roman : on pose comme pré-requis que l’eau s’est évaporée, mais sans aucune explication. Si elle a disparu, où est-elle passée ? En quoi s’est-elle transformée ? Comment toute cette masse a-t-elle pu disparaître si vite ? Mystère et boule de gomme.

Par ailleurs, difficile pour moi de m’accrocher aux personnages, malgré des idées intéressantes. Oural, le personnage principal, est exorciste. Ce qui signifie qu’à l’aide de ses pouvoirs, il est supposé repousser les marées fantômes. À bord du vaisseau des pirates qui l’ont enlevé, il fait de même. Franchement, ça claque, et il ne fallait pas plus pour faire mon bonheur. Sauf que. Oural est une vraie tête à claques (justement), qui jamais ne change. Ses décisions sont – au mieux – complètement idiotes et le pire, c’est quand même qu’il s’y enlise. Dans ses récits de pensées, il se la joue « mec qui a conscience de ses failles et travaille à s’améliorer », mais ce n’est jamais suivi d’effet, et cette attitude a tendance à m’agacer prodigieusement. Pour ne rien vous cacher, j’ai même souvent souhaité qu’il trépasse. Tout cela combiné a fait que j’ai eu de plus en plus de mal à m’accrocher.

D’autant que si le message est vraiment intéressant, je l’ai malheureusement trouvé hyper moralisateur. A tel point qu’il m’a semblé empiéter complètement sur l’intrigue, au détriment de celle-ci.  Et pourtant, il y a de vrais morceaux de bravoure dans le texte. Au cours de ses – nombreux – cauchemars, Oural rêve qu’il s’incarne dans des animaux marins décimés par la cruauté humaine (au cours de « traditions » inhumaines), par la surpêche, par la pollution, soit par l’effet final de la disparition des eaux. Ces passages, beaucoup plus violents que le reste du roman, s’avèrent aussi beaucoup plus prenants et finalement nettement plus percutants que les discours très moralisateurs de Bengale.

Sentiment mitigé dans cette lecture, donc. Autant j’ai adoré l’idée de départ des marées fantômes combattues par des exorcistes, autant le côté un peu superficiel de l’intrigue, supplantée par un message un peu trop présent – quoique VRAIMENT utile – m’auront fait décrocher. Et pourtant, je le répète, le concept est bien trouvé et s’attaque à un sujet d’envergure, raison pour laquelle je n’ai pas totalement détesté ma lecture. De plus, j’ai trouvé les personnages plutôt bien trouvés (même si j’avais envie de claquer Oural) et l’intrigue narrée dans un style fluide. Difficile de trancher, donc !

Mers mortes, Aurélie Wellenstein. Scrineo, mars 2019.

J’ai lu ce roman à coups de 5 chapitres avec Camille, qui a patiemment supporté mes soupirs !

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Le Vallon du sommeil sans fin, Éric Senabre.

Le détective des rêves Banerjee et son fidèle assistant Christopher doivent résoudre une bien étrange énigme : plusieurs clients d’une résidence thermale sont plongés depuis quelques jours dans un sommeil aux rêves agités, dont personne n’arrive à les réveiller. Plus inquiétant encore, des témoins affirment que les victimes ont été attaquées par une Ombre qui semble tout droit sortie des Enfers… Les enquêteurs ne sont pas au bout de leur cauchemar !

Quel plaisir de retrouver Banerjee et Christopher ! Après un très bon premier tome, Éric Senabre transforme l’essai dans cet excellent tome 2.
Comme dans le premier tome, on retrouve dans l’intrigue le mélange enquête, fantastique et roman historique. Cette fois, le tout est mâtiné d’une petite touche d’horreur aussi diffuse que prenante. Car l’affaire sur laquelle enquêtent nos deux compères semble être clairement parasitée par une entité insaisissable et terriblement meurtrière. Donc les cadavres et les attaques s’accumulent sans que l’on sache rien de la façon dont procède le meurtrier ou du but qu’il cherche à atteindre. Tout cela induit un délicieux sentiment d’horreur qui gouverne joyeusement la première partie. Je dois avouer que j’ai été, plus souvent qu’à mon tour, secouée de quelques savoureux frissons dus à la totale absence d’informations – mais je suis une froussarde, ceci explique sans doute cela.

N’allez pas croire pourtant qu’il ne se passe rien ! Car, en même temps qu’ils se questionnent, Banerjee et Christopher déterrent des petites choses qui, dans un premier temps, viennent complexifier l’affaire. Ainsi s’aperçoit-on que les témoins n’ont peut-être pas tout dit et que certains auraient même des liens qu’ils ont soigneusement cachés (les sacripants). Et, comme dans le premier tome, l’intrigue est parfaitement adossée au contexte historique.
On est en effet dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle, une puissance coloniale fort présente en Asie, et cela se ressent dans le récit. Colonies, trafics d’opium, arts martiaux exotiques et orientalisme sont donc au programme. Lequel nous fait clairement réviser nos notions d’histoire-géographie ! Le contexte géopolitique de l’époque est d’ailleurs un tantinet embrouillé mais l’auteur parvient à nous rendre ces enjeux, ces questions et cette ambiance parfaitement accessibles – sans toutefois simplifier ou jeter aux orties les détails les plus importants. Je dois dire que c’est un des points que je trouve le plus appréciable dans cette série.

Côté personnages, j’ai également été servie. J’ai trouvé que les protagonistes prenaient une intéressante épaisseur, alors que je les avais trouvés un peu faibles dans le premier tome. Ici, de plus, on découvre de nouveaux personnages – notamment féminins – fort intéressants – et dont j’espère qu’ils ne vont pas faire juste une apparition éclair. Au vu de la conclusion, j’ai bon espoir ! Par ailleurs, la complicité entre Christopher et Banerjee se fait plus fine, bien que le premier continue de ne rien comprendre aux rêves du second. Comme Banerjee utilise à plusieurs reprises son don, cela laisse tout loisir au lecteur de s’essayer à l’interprétation, ce qui fait tout à fait partie du plaisir de lecture de ce roman. À ce propos, et pour être tout à fait honnête, je pense que je suis plus Christopher que Banerjee !

J’ai été ravie de voir qu’Eric Senabre poursuivait l’aventure auprès de Banerjee et Christopher et qu’en plus il transformait l’essai ! Après ce très prenant deuxième tome, j’espère fermement qu’il y en aura un troisième !

◊ Dans la même série : Le Dernier songe de Lord Scriven (1).

Le Vallon du sommeil sans fin, Eric Senabre. Didier jeunesse, octobre 2018, 288 p.

Au prix du monde, Saving paradise #2, Lise Syven.

Le ciel est ouvert à ceux qui ont des ailes…
Faustine se réveille à l’hôpital, certaine d’avoir entendu Chevalier l’appeler. La jeune femme est très inquiète de la disparition de l’ambassadrice de la Fondation du Griffon, d’autant qu’elle est la seule à la croire en danger.
Pendant ce temps, le professeur Mésanger met tout en œuvre afin de rendre le Tumorex inoffensif, et Imago sème des cadavres sur son passage devant des autorités impuissantes face aux forces surnaturelles en présence. Seule Chevalier pourrait arrêter ce monstre, du moins s’il ne la tue pas avant…
Faustine trouvera-t-elle la force de défendre le paradis promis ? Parviendra-t-elle à convaincre Nato de la suivre sur cette voie ? Ne risque-t-elle pas de se brûler les ailes ?

Dans le premier tome, on découvrait une Faustine au plan de carrière déjà presque tout tracé : de bonnes études, pas d’histoire d’amour, un futur bon boulot… Or là, on a presque l’impression d’avoir affaire à une nouvelle Faustine tant ses préoccupations ont changé : oubliées les études et les bonnes résolutions, place à la survie. Cela donne au récit un petit goût de quête un brin désespéré qui alimente à merveille la tension et le suspens, qui règnent en maître sur l’intrigue.

Celle-ci fait la part belle aux péripéties. L’histoire est palpitante de bout en bout et nous offre son lot de scènes d’action musclées, tout en ménageant quelques pauses réflexives. Celles-ci permettent (évidemment) de faire avancer l’enquête, mais aussi d’embrouiller le lecteur. On en vient à douter de tout et de tous, soupçonnant tour à tour tous les personnages d’être des traîtres à la solde d’Imago. Dans les deux premiers tiers, ce suspens-là est parfaitement entretenu, ce qui ne fait que rendre la lecture plus addictive.

Dans cet opus, j’ai eu l’impression que l’intrigue tournant autour des sciences était nettement plus présentes : manipulations génétiques, trafics de vaccins, théories scientifiques confiant à l’eugénisme se télescopent. C’est trapu, certes, mais passionnant. Et un peu flippant, car ce que décrit Lise Syven est affreusement réaliste et ne peut que faire frémir lorsque l’on pense aux conséquences que de telles manipulations pourraient engendrer.
Ceci étant, la partie fantastique n’est pas en reste, car Lise Syven étoffe sérieusement la mythologie des créatures fantastiques. À la fin du premier volume, je trouvais que tout cela restait un brin obscur mais là, tout est clair. C’est très original, inventif à souhait et tout se tient à merveille ! (Je n’en dis volontairement pas plus afin de ne pas gâcher de futures lectures).

Au prix du monde conclut un diptyque riche en aventures, en suspens et en questionnements intéressants. Le tout est porté par une mythologie et un univers inventifs à souhait. L’intrigue s’agence avec une incroyable netteté, ce qui fait qu’à la fin, on a la sensation qu’aucun détail, si minime soit-il n’a été négligé, pas même la très belle ouverture sur laquelle s’achève cet opus.

◊ Dans la même série : En proie au rêve (1).

Saving paradise #2, Au prix du monde, Lise Syven. Castelmore, novembre 2017, 311 p.

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Passé déterré, Clément Bouhélier.


Quelque part dans la campagne autour de Vernay, un car scolaire conduit par un chauffeur saoul s’écrase dans le fossé. Sept enfants périssent dans l’accident. Six ans plus tard, lorsque l’ancien conducteur du car est retrouvé assassiné chez lui, les souvenirs se réveillent. Marquée par la disparition de son fils, Estelle Baupin est aspirée dans le tourbillon de l’enquête. Elle comprend rapidement que des forces mystérieuses œuvrent dans l’ombre, bien décidées à faire payer les responsables du drame. Alors que les morts se multiplient, Estelle sait que pour les arrêter, elle doit découvrir le lourd secret qui pèse sur Vernay. Et faire face à son propre passé.

J’ai lu ce roman dans la semaine qui comprend les festivités d’Halloween/Samhain et dire que le thème collait pile poil au moment frise l’euphémisme. Je ne sais pas trop à quoi je m’attendais. Du thriller, oui, sans doute un peu de fantastique, mais certainement pas à flipper autant ! À tel point que j’ai dû alterner avec un roman mettant moins en péril mon p’tit cœur (surtout le soir, histoire de dormir). Mais ça m’ennuyait quand même de ne pas savoir ce qu’il allait advenir des personnages. Bref, tout ça pour dire que Passé déterré m’a à la fois terrifiée et tenue en haleine, du début à la fin !

Le début nous plonge directement dans le vif du sujet avec une scène de meurtre assez glauque, mais peu explicite : qui agit ? Ou… quoi ? Le fait de changer, directement après le prologue, d’environnement, instaure donc dès le départ un climat de tension. Laquelle ne va pas redescendre avec la scène du fameux accident de bus, meurtrier s’il en est, et qui est le point de départ de tout. Lorsque l’on fait un nouveau bond dans le temps pour arriver six ans plus tard, où des événements énigmatiques commencent à se produire, on est déjà baignés par une ambiance des plus étranges.

Et c’est vraiment à quoi tient tout le roman. Car pour être honnête, au départ, il ne se passe pas grand-chose : on suit des familles endeuillées qui ont du mal à se relever, un village qui vit un peu replié sur lui-même… Rien que de très banal, somme toute, quand on pense au traumatisme subi. Sauf que derrière ces descriptions ordinaires, on sent planer un malaise certes diffus, mais bien prégnant, qui ne tarde pas à virer à la menace sourde. Là, il n’aura guère fallu plus que la mention de créatures errant dans les rues, les yeux rouges et à la recherche de sang frais (de préférence extrait violemment) pour me faire frémir ! C’est d’ailleurs par toutes petites touches subtiles que Clément Bouhélier installe l’ambiance fantastique et ces petits détails dynamisent incroyablement l’histoire. Et cela démarre tellement vite que je me suis retrouvée à attaquer la deuxième partie en ayant à peine vu passer la première – c’est dire si j’étais dedans.
De plus, on fait quelques allers-retours entre passé et présent, en retournant non pas à l’époque de l’accident, mais à la fin de l’Occupation, alors que Vernay était sous la coupe allemande. Et même si l’on ne voit pas, de prime abord, ce qui lie les deux époques, le récit distille suffisamment d’indices pour que l’on commence à se poser pas mal de questions – ce qui ne fait que le rendre plus prenant.

Il y un autre point qui a certainement joué dans le fait que j’ai autant accroché : les personnages. Parmi ceux-ci, celle qui se détache vraiment est Estelle, la mère d’une des victimes de l’accident. On la suit dans son quotidien de professeure de lettres, dans le marasme qu’est devenue son existence depuis la perte de son petit garçon. Évoquer le deuil, ce n’est jamais facile mais Clément Bouhélier est parvenu à trouver un excellent équilibre et ce pour chacun de ses personnages. On suit principalement Estelle, mais elle n’a pas été la seule à subir le drame et l’auteur montre combien on peut réagir différemment au traumatisme (et surtout qu’il n’y a pas de réponse toute faite, chacun fait comme il le peut). Ce choix collait vraiment bien à l’intrigue car, évidemment, on en vient à se demander s’ils ne sont pas tous fous (tout simplement), et que l’accident a causé bien plus de ravages que ce qu’on aurait pu penser. Avant que l’on ne bascule donc complètement dans le fantastique, il y a donc un léger entre-deux artistiquement maintenu, et qui a sans doute contribué au fait que j’aie tellement accroché à cette histoire.

Passé déterré m’a donc tenue en haleine du début à la fin, en plus de me faire hérisser les cheveux sur la tête à plusieurs reprises – et m’empêcher de dormir, soit dit en passant. L’intrigue vire très vite au fantastique, avec moult créatures sombres et attaques inexpliquées, qui ne font que faire piétiner l’enquête – pas mal cantonnée au point mort, il faut dire, ce qui n’empêche pas la tension de s’installer, ni de durer. J’étais tellement prise par le récit que la fin est même arrivée un brin trop vite à mon goût… Pour me laisser, en plus, sur un retournement de situation échevelé qui remet presque tout en question ! Voilà un auteur dont je note assurément le nom !

Passé déterré, Clément Bouhélier. Critic, octobre 2017, 380 p. 

Les Plieurs de temps #1-2, Manon Fargetton.

Anthony est un Plieur de temps. Grâce à son horloge magique, il peut revenir 5 minutes en arrière. Mais un super-pouvoir peut-il rendre super-heureux ?

Manon Fargetton s’est lancée dans une nouvelle série autour d’un thème aussi sympathique que mystérieux : les voyages dans le temps. Les deux premiers tomes, Anthony : à cinq minutes près et Robin : à la dernière seconde, pouvaient se lire dans l’ordre que l’on souhaitait (j’imagine que les suivants nécessiteront tout de même d’avoir lu ou les aventures de Robin, ou celles d’Anthony – ou les deux). J’ai donc commencé par celles d’Anthony, puisque ce sont les premières qui me sont tombées sous la main.

Le roman est court, aussi ne se perd-on pas en détails inutiles. Malgré tout, Manon Fargetton dresse le portrait de personnages attachants et bien pensés. Mais revenons sur la question du personnage attachant car, dans le cas d’Anthony, ce n’était pas vraiment gagné : en effet, Anthony est le gros dur de la classe, celui qui a tendance ) asticoter ses petits camarades, pour le simple plaisir semble-t-il. Ce qui est intéressant, c’est que Manon Fargetton apporte des explications sensées à son comportement. Peu à peu, on en vient à comprendre ce gamin mal dans sa peau et qui se sent délaissé par ses parents, notamment son père, et cherche donc à asseoir son autorité. Toutefois, si elle trouve des explications à son comportement, elle ne l’excuse en aucun cas : ce n’est pas parce qu’il est sympa qu’il est en droit de terroriser ses petits camarades. Mieux : Anthony progresse au fil de l’intrigue, comprend en quoi son comportement n’est pas acceptable et se met à s’amender.

Au travers du personnage d’Anthony, Manon Fargetton évoque donc les thèmes du harcèlement scolaire, mais aussi (et surtout) des relations familiales et de l’amour filial : c’est très touchant !
Et tout cela s’inscrit dans une problématique un tantinet plus fantastique : celle du voyage dans le temps.
Dans le cas d’Anthony, le temps qu’il passe dans l’horloge magique de la cave lui permet de remonter en arrière de 5 minutes autant de fois que nécessaire (et dans la limite du temps engrangé). Un pouvoir bien pratique lorsqu’il s’agit de briller (momentanément) en classe, éviter une sanction, ou se décharger de ses mots noirs sans qu’il y ait de conséquence.
L’ennui, c’est qu’avoir un super-pouvoir ne fait pas forcément de vous quelqu’un de super-heureux et de bien dans ses bottes et Anthony va avoir quelques petites leçons du même acabit à apprendre. De fait, cela participe de son évolution, et c’est ce qui rend le roman si prenant.

S’il est si prenant, c’est aussi parce que l’action y est bien calibrée et que le style est très fluide. Résultat : on se retrouve à enchaîner les chapitres et à arriver à la fin quasiment sans s’en rendre compte. Le texte étant très accessible, c’est un roman qui devrait, en outre, plaire aux jeunes lecteurs (dès 9-10 ans).

Bonne première pioche, donc, que cette aventure d’Anthony. Je suis d’ailleurs ravie d’avoir attaqué par son aventure car, si je l’avais d’abord entraperçu par les yeux de Robin, je l’aurais sans doute moins apprécié (sans compter que la vue par les yeux de Robin aurait un tantinet gâché l’évolution du personnage). Ici, j’ai vraiment apprécié la façon dont Manon Fargetton nous dresse le portrait d’un jeune garçon très antipathique (il est même au-delà de l’anti-héros) qui, peu à peu, va s’amender, réfléchir et évoluer. Un très beau parcours ! Et ce d’autant qu’il est servi dans l’écrin d’une intrigue fantastique qui tient bien la route, tout en évoquant des sujets qui parleront sans aucun doute aux jeunes lecteurs. Voilà une série jeunesse que je suivrai sans aucun doute !

Les Plieurs de temps #1, Anthony : à cinq minutes près, Manon Fargetton. Illustrations de Noémie Chevalier. Rageot, mai 2017, 224 p.

Robin est un Plieur de temps. Grâce à son horloge magique, il peut arrêter le temps. Mais suffit-il d’avoir un super-pouvoir pour devenir un super-héros ?

Hop ! L’envers du décor, cette fois ! Je confirme que les deux romans peuvent se lire indépendamment ; toutefois, dans Anthony : à cinq minutes près, on assiste à une scène réunissant tous les protagonistes et Robin : à la dernière seconde s’arrête juste avant cette scène. Donc si vous les lisez dans le même ordre que moi, attendez-vous à un léger spoiler quant aux relations des enfants et quant à leurs histoires respectives (rien de dramatique, cependant, mais c’est bon à savoir).

Ici on a donc un personnage qui, au premier abord, est moins torturé que ne l’était Anthony. Pourtant, sous des dehors de bon élève, Robin a lui aussi quelques complexes. Si son histoire est moins torturée que celle de son camarade de classe, elle balaie elle aussi quelques questionnements qui peuvent traverser la tête d’enfants de son âge : placement dans la fratrie, définition du courage, volonté d’être juste et d’être un bon ami…

L’histoire est, à nouveau, bien menée et mêle vraiment bien la partie fantastique à la partie vie quotidienne.
Le texte est fluide, les péripéties s’enchaînent à bon train, entre quelques pauses plus réflexives : on ne voit pas la lecture passer ! Et, point bonus, le langage est assez soutenu (tout en restant accessible). Les illustrations de Noémie Chevalier, de leur côté, viennent souligner et aérer la lecture !

Avec ces deux titres, Manon Fargetton initie une série fantastique à la fois divertissante et évoquant avec justesse la vie quotidienne des jeunes enfants, ce qui fait qu’elle devrait plaire aux plus jeunes lecteurs, dès 9 ans. Tout le mystère n’a pas encore été levé autour des deux horloges, ce qui fait qu’à l’issue des deux premiers volumes, je suis très curieuse de découvrir la suite !

Les Plieurs de Temps #2 : Robin : à la dernière seconde, Manon Fargetton. Illustrations de Noémie Chevalier.
Rageot, mai 2017, 224 p.