Arsène Lupin : la poudrière, Boileau-Narcejac.

1912. Alors qu’il sort du théâtre du Châtelet, le prince Sernine, alias Arsène Lupin, sauve la comtesse de Mareuse de deux gaillards mal intentionnés. Bien décidé à nouer contact avec elle, le prince déchante rapidement : la jeune femme lui a donné une fausse adresse et en a profité pour filer à l’anglaise. Voilà qui titille la curiosité du gentleman-cambrioleur. Alors qu’il remonte sa piste, il se fait enlever puis séquestrer par des geôliers parlant difficilement le français. Puis c’est au tour d’un détective privé fraîchement trucidé, et manifestement sur la piste de la comtesse lui aussi, de croiser sa route. Il n’en faut pas plus pour piquer pour de bon la curiosité du prince Sernine, d’autant qu’une jolie jeune femme est concernée. Qui sont exactement les deux groupes impliqués, et que cherchent-ils à obtenir de la comtesse ?

Comme vous le savez peut-être, j’adore la série des Arsène Lupin et ne résiste jamais à la tentation d’un bon pastiche (même si certains sont moins bons que d’autres). Du duo Boileau-Narcejac, je pense avoir lu étant plus jeune un opus de la série Sans Atout, mais cette lecture s’est perdue dans les limbes. La poudrière n’est peut-être pas le meilleur roman pour découvrir leur œuvre littéraire propre, puisqu’il s’agit du pastiche de l’œuvre d’un autre, mais ce qui est certain, c’est que ce roman m’a donné envie d’en savoir plus à leur sujet !

Car Pierre Boileau et Thomas Narcejac se sont parfaitement approprié le style de Maurice Leblanc et les caractéristiques des aventures d’Arsène Lupin. À tel point qu’au cours de ma lecture, j’ai été plusieurs fois surprise d’apercevoir du coin de l’œil leurs noms sur la couverture, tant j’avais l’impression de lire un Lupin de Leblanc !
Cette aventure s’inscrit dans celles où Lupin est plus enquêteur que cambrioleur – elles ne sont pas majoritaires, mais il y en a quelques-unes. Comme souvent dans ces cas-là, l’intrigue est fortement géopolitique. Nous sommes dans les années 1910, et le spectre de la guerre mondiale hante tous les esprits, notamment celui d’Arsène Lupin, dont le patriotisme n’est plus à prouver.
De prime abord, l’intrigue semble très emberlificotée : il y a d’abord cette mystérieuse comtesse après laquelle courent des détectives privés et des étrangers prêts à tuer, un cambriolage violent démenti par voie de presse, une sœur amnésique après une tentative de suicide, la visite d’un prince étranger issu des Balkans et des papiers de la plus haute importance, qui s’avèrent être vierges. Vraiment, on patauge, d’autant qu’on a du mal à comprendre – tout comme Lupin – qui fait exactement quoi là-dedans. Et cela fait partie du charme de l’intrigue : on cogite, on place les pièces du puzzle dans différentes positions, on s’inquiète des actions que mènent les uns et les autres. Le suspense est donc très au rendez-vous.

Et pour soutenir tout cela, Lupin est plus Lupin que jamais : comme souvent, il se parle à lui-même (pour s’invectiver ou se lancer des fleurs), s’appuie sur une organisation dont les ramifications semblent sans limites, réfléchit avec plusieurs coups d’avance, se trompe, dragouille de-ci de-là, fait des filatures, se déguise, ou n’hésite pas aller se battre frontalement avec les ennemis déclarés. On retrouve tous les codes des romans de Lupin, mais savamment dosés, sans avoir l’impression que les auteurs ont essayé de tout balancer en dépit du bon sens. Et ce qui est intéressant ici, c’est que Lupin n’est pas maître des événements. Certes, il s’adapte à merveille ou provoque précisément ce qui l’intéresse, mais c’est un autre personnage qui détient les clefs du mystère, qui ne seront révélées qu’en toute fin de roman. Et c’est diablement bien fait, car les indices sont assez ténus, disséminés, et nous amènent peu à peu à une révélation d’ampleur.

Côté style, comme je le disais en introduction, Pierre Boileau et Thomas Narcejac se sont parfaitement approprié celui de Leblanc et les caractéristiques de son personnage fétiche. Clairement, on s’y croirait, ce qui rend cette lecture d’autant plus délicieuse. Comme Leblanc, lorsque l’intrigue se pare d’une dimension internationale, ils ont intégré à merveille des intérêts géopolitiques européens fictifs et réels, en les liant au contexte historique de l’époque. Et même si une partie de l’intrigue politique relève de la pure fiction, la crédibilité est au rendez-vous. En un mot, j’ai trouvé ça génial.

Excellente pioche donc que ce pastiche d’Arsène Lupin ! J’ai été littéralement embarquée dans ma lecture et conquise par la reprise faite par le duo Boileau-Narcejac. Ce qui m’a donné très envie de lire leurs autres pastiches, mais aussi leur œuvre originale !

Arsène Lupin : la poudrière, Pierre Boileau et Thomas Narcejac.
Éditions du Masque, 2013 (1987 pour l’original), 2019 p.

Le Vallon du sommeil sans fin, Éric Senabre.

Le détective des rêves Banerjee et son fidèle assistant Christopher doivent résoudre une bien étrange énigme : plusieurs clients d’une résidence thermale sont plongés depuis quelques jours dans un sommeil aux rêves agités, dont personne n’arrive à les réveiller. Plus inquiétant encore, des témoins affirment que les victimes ont été attaquées par une Ombre qui semble tout droit sortie des Enfers… Les enquêteurs ne sont pas au bout de leur cauchemar !

Quel plaisir de retrouver Banerjee et Christopher ! Après un très bon premier tome, Éric Senabre transforme l’essai dans cet excellent tome 2.
Comme dans le premier tome, on retrouve dans l’intrigue le mélange enquête, fantastique et roman historique. Cette fois, le tout est mâtiné d’une petite touche d’horreur aussi diffuse que prenante. Car l’affaire sur laquelle enquêtent nos deux compères semble être clairement parasitée par une entité insaisissable et terriblement meurtrière. Donc les cadavres et les attaques s’accumulent sans que l’on sache rien de la façon dont procède le meurtrier ou du but qu’il cherche à atteindre. Tout cela induit un délicieux sentiment d’horreur qui gouverne joyeusement la première partie. Je dois avouer que j’ai été, plus souvent qu’à mon tour, secouée de quelques savoureux frissons dus à la totale absence d’informations – mais je suis une froussarde, ceci explique sans doute cela.

N’allez pas croire pourtant qu’il ne se passe rien ! Car, en même temps qu’ils se questionnent, Banerjee et Christopher déterrent des petites choses qui, dans un premier temps, viennent complexifier l’affaire. Ainsi s’aperçoit-on que les témoins n’ont peut-être pas tout dit et que certains auraient même des liens qu’ils ont soigneusement cachés (les sacripants). Et, comme dans le premier tome, l’intrigue est parfaitement adossée au contexte historique.
On est en effet dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle, une puissance coloniale fort présente en Asie, et cela se ressent dans le récit. Colonies, trafics d’opium, arts martiaux exotiques et orientalisme sont donc au programme. Lequel nous fait clairement réviser nos notions d’histoire-géographie ! Le contexte géopolitique de l’époque est d’ailleurs un tantinet embrouillé mais l’auteur parvient à nous rendre ces enjeux, ces questions et cette ambiance parfaitement accessibles – sans toutefois simplifier ou jeter aux orties les détails les plus importants. Je dois dire que c’est un des points que je trouve le plus appréciable dans cette série.

Côté personnages, j’ai également été servie. J’ai trouvé que les protagonistes prenaient une intéressante épaisseur, alors que je les avais trouvés un peu faibles dans le premier tome. Ici, de plus, on découvre de nouveaux personnages – notamment féminins – fort intéressants – et dont j’espère qu’ils ne vont pas faire juste une apparition éclair. Au vu de la conclusion, j’ai bon espoir ! Par ailleurs, la complicité entre Christopher et Banerjee se fait plus fine, bien que le premier continue de ne rien comprendre aux rêves du second. Comme Banerjee utilise à plusieurs reprises son don, cela laisse tout loisir au lecteur de s’essayer à l’interprétation, ce qui fait tout à fait partie du plaisir de lecture de ce roman. À ce propos, et pour être tout à fait honnête, je pense que je suis plus Christopher que Banerjee !

J’ai été ravie de voir qu’Eric Senabre poursuivait l’aventure auprès de Banerjee et Christopher et qu’en plus il transformait l’essai ! Après ce très prenant deuxième tome, j’espère fermement qu’il y en aura un troisième !

◊ Dans la même série : Le Dernier songe de Lord Scriven (1).

Le Vallon du sommeil sans fin, Eric Senabre. Didier jeunesse, octobre 2018, 288 p.

813, Maurice Leblanc.

Quelle mystérieuse entreprise amène à Paris Rudolf Kesselbach, le richissime et ambitieux roi du diamant sud-africain ? Que signifie ce nombre, 813, inscrit sur un coffret en sa possession ? De quel secret le nommé Pierre Leduc, qu’il recherche dans les bas-fonds de la capitale, est-il le détenteur ? Telles sont quelques-unes des questions autour desquelles s’affrontent la police – en l’occurrence un certain Lenormand, chef de la Sûreté –, l’impitoyable baron Altenheim et le gentleman-cambrioleur Arsène Lupin. Or, pour la première fois, Arsène Lupin commet l’irréparable, Arsène Lupin est coupable de meurtre ! À moins que… quelqu’un ne cherche à lui faire porter le chapeau ? En ce cas qui ? Et pourquoi ?

En ce début d’année, j’ai eu envie de me replonger dans les aventures d’Arsène Lupin, pour lesquelles j’entretiens un – gros – faible. Je me rappelais fort bien que 813 était de mes favorites, sans bien me rappeler pourquoi. Bref : le choix a donc été vite vu ! Et me voici replongée dans ce roman en deux parties, respectivement intitulées Les trois crimes d’Arsène Lupin et La double vie d’Arsène Lupin (lues dans une intégrale, donc chroniquées sous la même forme).

Dès le premier chapitre, Maurice Leblanc instaure un climat de malaise : Rudolf Kesselbach se sent épié, traqué et ne sait mettre de mots sur cette indéfinissable angoisse. Qu’il ne simule pas, puisqu’il ne tarde pas à passer l’arme à gauche, de bien mystérieuse façon. S’engage alors une enquête de police qui, déjà, met au jour des indices des plus étranges – parmi lesquels le fameux nombre 813, qui nous tiendra en haleine quasiment jusqu’à la fin.
Et Lupin ? Eh bien Lupin commence fort ! S’il fait peu œuvre de cambriole dans cette première partie, les lecteurs les plus assidus le détecteront bien vite sous une de ses identités d’emprunt !

Contrairement aux autres aventures du gentleman-détrousseur (du moins celles que j’ai lues, et je dois admettre qu’il m’en manque encore quelques-unes), celle-ci est abordée sur un ton résolument sombre. D’une part car, dès le départ, il est question de meurtres, évidemment. Mais le roman touche aussi aux intérêts nationaux de la France : il est beaucoup question de l’Alsace-Lorraine et de la situation pas franchement tendue, mais pas franchement sereine non plus avec la voisine allemande à l’époque (le récit se déroulant juste avant la Première Guerre mondiale, et faisant fortement écho à la guerre de 1870). Dans le même temps, l’action est plus étirée qu’à l’accoutumée : on est plus dans la réflexion, dans la recherche que dans les péripéties échevelées, ce qui donne au roman un rythme nettement plus calme que ce à quoi on est habitués avec Lupin. En plus de cela, l’antagoniste reste très mystérieux jusqu’aux derniers chapitres, faisant planer un air de danger imminent sur le récit. Tout cela donne au roman de faux airs de roman d’espionnage pas désagréables du tout.
Et ce qui contribue sans doute à cette impression (tant de calme que d’espionnage), c’est que Lupin n’est pas totalement libre de ses mouvements – puisqu’il passe une grande partie de l’intrigue dans ses appartements de Santé-Palace. La prison, oui, elle-même. Si vous êtes adepte des romans policier hyper rythmés, pas de panique : les dialogues sont savoureux, les stratagèmes de Lupin également et on n’a absolument pas le temps de s’ennuyer.

L’autre point qui, je trouve, distingue 813 des autres romans de la série, est le caractère de l’ami Arsène. Arrêtez-moi si je me trompe, mais il ne me semble pas se montrer aussi imbuvable dans les autres aventures. Certes, on le connaît manipulateur et assez orgueilleux mais là, il faut dire qu’il atteint clairement le summum. Lui qui est habituellement si cabotin se fait ici très sombre, voire un brin inquiétant par moments. Rassurez-vous, ses piques et son caractère audacieux sont toujours bien présents, heureusement, et il faut lui reconnaître qu’il s’amende un peu sur la fin.
Tout cela s’explique peut-être par la présence d’un ennemi aussi invisible qu’implacable. Et il ne s’agit pas d’Herlock Sholmès, grand absent de cette intrigue : si le détective est bien mentionné à plusieurs reprises, on ne le croise pas une seule fois – et il ne nous inquiète pas non plus. En revanche, l’opposant principal se révèle parfaitement insaisissable, mystérieux, prêt à tout, en deux mots : parfaitement flippant. De plus, j’ai parlé rapidement de la dimension internationale du récit, mais c’est encore plus flagrant dans la seconde partie, où le patriotisme de Lupin revient au galop (si tant est qu’il avait un jour disparu). Au passage, ce volume est parfait pour réviser ses notions d’histoire et de géographie de l’Europe du début du XXe siècle (même s’ils sembleraient que les Grands-Ducs Hermann soient pure fiction).

Du côté de l’enquête, je dois dire que j’ai été servie. Certes, j’avais totalement oublié les différents ressorts de l’intrigue et la résolution du principal mystère. C’est donc presque comme une nouvelle découverte que j’ai attaqué ma relecture et, comme la première fois (il me semble), j’ai sagement attendu de voir révélés les secrets (à part des détails mineurs que j’avais bien retenus, sans me l’expliquer). Et je dois encore une fois saluer le génie de Maurice Leblanc pour les petites trouvailles, les détails de prime abord insignifiants qui s’avèrent capitaux, les différents codes à résoudre. J’en viens à regretter que ce monsieur n’ait pas conçu des escape-games, je suis certaine qu’il aurait été sensationnel !

Même après relecture, 813 reste une des aventures d’Arsène Lupin que je préfère, pour sa complexité, et pour l’heureux mélange qu’elle propose entre espionnage, enquête et lupinades audacieuses. L’intrigue est bien menée et Maurice Leblanc parvient à garder certains mystères quasi intacts jusqu’à la fin, tout en donnant régulièrement quelques indices (minces) pour les résoudre. Suspense garanti, donc ! Bien que le récit et le personnage soient plus sombres qu’à l’accoutumé, on retrouve avec plaisir les cabotinages d’Arsène, ses grands plans géniaux et son sens de la répartie. En bref : que des bonnes choses !

813, Maurice Leblanc. 1910. Réédition R. Laffont (Bouquins).

 

Il y a plein d’autres lectures lupinesques sur le challenge illimité orchestré par Mypianocanta !

Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet.

Espagne. Janvier 1937.
La guerre civile fait rage. Alors que les rebelles du général Franco ont conquis une grande partie du Pays basque, Maria est envoyée par ses parents dans la petite cité de Guernica, pour l’éloigner du danger. Or, l’inaction n’est pas du tout du goût de Maria, adolescente passionnée, qui a forgé sa conscience politique au feu républicain, qui ne rêve que de modernité et de progrès social, d’émancipation, et de liberté pour tous. L’arrivée dans le foyer très catholique et, de son point de vue, affreusement conservateur de Josepha et de Domenico se fait dans la douleur. D’autant qu’avec son accoutrement d’ouvrière, son écharpe rouge et sa manie de crier haut et fort ses idéaux, Maria fait un peu tache dans le paysage. Heureusement, la demeure est aussi celle de Tonio, 17 ans, un adolescent rêveur et poète à ses heures perdues, qui saura soutenir la réfugiée dans son épreuve. Malheureusement, il ne fait pas bon avoir 17 ans en 1937 à Guernica…

 

Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que j’étais assez impatiente de découvrir ce que cachait ce titre… et que j’ai été emballée par cette lecture ! Je ne déflore pas trop l’intrigue en vous annonçant d’ores et déjà que le bombardement de Guernica prend une part assez importante dans le récit. En même temps, un roman qui s’y déroule et qui débute trois mois avant la date fatidique, c’était à prévoir. Dans des conditions, le récit est évidemment assez linéaire et fortement marqué par un « avant » et un « après » bombardement. Et autant la première partie sert essentiellement à planter le décor (mais pas que, c’est vrai), autant la deuxième est plus portée sur la réflexion.

Sans trop de surprises non plus, on a tout loisir de s’attacher aux personnages avant qu’il ne leur pleuve du métal sur le coin de la figure.
Sophie Doudet a d’ailleurs accordé un soin tout particulier à ses personnages, les faisant tout d’abord paraître assez caricaturaux, pour mieux les nuancer par la suite. Ainsi, au départ, il est difficile de ne pas blâmer la mollesse de Josepha, de s’indigner devant la tyrannie que fait régner Domenico. Avant de s’apercevoir que l’un comme l’autre ne sont peut-être pas aussi obtus que l’on pouvait le croire. Je dois d’ailleurs avouer tout net que Maria m’a parfois donné envie de lui coller des baffes : autant j’ai apprécié son côté jusque-boutiste aux idées bien arrêtées, autant je l’ai parfois trouvée bien difficile avec sa famille d’accueil. (Il faut bien que jeunesse se passe, j’imagine !).

Comme de juste, nos personnages sont assez largement traumatisés par ce qu’ils ont vécu. Qui ne le serait pas ? Mais là où l’autrice a fait très fort, c’est en embrassant l’affaire d’un point de vue très large, englobant la situation géopolitique de l’époque. Et si les personnages vivent des choses difficiles (guerre civile, exode, déracinement), ce n’est rien en comparaison des épreuves qui les attendent. Dans cette seconde partie, le roman propose en effet de nombreuses reproductions de documents d’époque qui viennent ponctuer les inter-chapitres et qui, mises bout à bout, montrent l’ampleur de la campagne de désinformation internationale qui a suivi le bombardement. Pour certains, le bombardement était un mythe, pour d’autres il avait été perpétré par les rebelles nationalistes directement. Et cela rend la question du titre particulièrement prégnante. À la lumière de ces éléments, on se demande bien pour qui est morte Guernica…
Le fait d’avoir intercalé ces documents induit une tension extraordinaire : en tant que lecteur, on comprend légèrement avant les personnages la situation dans laquelle ils se trouvent : perdus, orphelins, en plein exode… et soupçonnés de mentir. Au fil des chapitres, on comprend mieux pourquoi ce qui s’est passé à Guernica a pu rester (et semble toujours l’être !) si confidentiel, malgré l’acharnement et le soin qu’ont mis les nazis à ravager la cité. Et ce qui est intéressant, c’est que cette partie du récit suscite de nombreuses réflexions sur la résilience et l’acceptation, mais aussi sur la puissance (et les dangers) de la propagande étatique. Ce qui, évidemment, résonne encore très fort dans notre actualité…

Très bonne surprise donc, que ce roman historique de Sophie Doudet. Le fouillis de l’affaire géopolitique est clairement et bien exposé, ce qui la rend assez limpide. Les personnages, de plus, s’avèrent assez attachants, quelles que soient leurs réactions à ce qu’ils traversent. Un roman très percutant, à mettre entre toutes les mains !

Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet. Scrineo, 23 août 2018, 212 p.

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La longue marche des dindes, Kathleen Karr.

Plus personne ne peut vous dire comment les bons élèves de cette école de campagne du Missouri ont occupé leurs vacances d’été 1860. Non. Le seul qui soit resté dans l’Histoire, c’est Simon Green, le cancre, celui qui avait quadruplé son CE1. Cette année-là, les dindes avaient pondu comme des lapins. Beaucoup trop. Valaient des clopinettes. Cette année-là, à Denver, à mille kilomètres d’ici, on bâtissait à tour de bras, et rien à se mettre sous la dent. Là-bas, ils étaient prêts à payer une dinde cinq dollars. C’est bien simple, Simon, à peine sorti de l’école, il a fait ses comptes. A emprunté toutes ses économies à l’institutrice. A acheté mille dindes. A embauché comme charretier Bidwell Peece, le plus grand ivrogne du pays devant l’Éternel. Et s’est juré de faire fortune à la fin de l’été. L’oncle Lucas lui a fourgué en héritage son chariot le plus pourri. Et vogue la galère ! Ils n’étaient pas nombreux, ceux qui auraient parié sur un attelage pareil : l’ex-ivrogne repenti, le cancre indécrottable et les mille dindes réclamant chacune ses cinq litres d’eau par jour. D’autant que, très vite, ils ont été rejoints par Jabeth, un esclave noir en cavale qui rêvait du pays de la liberté. Et comme si ça ne suffisait pas, des types à dos de chameau se sont mis à les poursuivre. Parole, à dos de chameau ! Avec des fusils partout. Et les Indiens Potawatomis et leur chef John Prairie d’hiver les ont arrêtés sur leur territoire sacré. Et il y a eu aussi la fille qui piquait sa crise de nerfs dans la prairie maudite, et la cavalerie qui n’avait pas cavalé depuis si longtemps qu’elle prétendait faire un carton sur les dindes, et… Enfin, de quoi créer des liens entre Simon, l’orphelin, Bidwell, le vieil ivrogne bon à rien, et Jabeth, l’esclave en fuite. Et faire d’eux des héros inoubliables. Au point de vous donner furieusement envie d’être cancre, dans le Missouri, en 1860.

Kathleen Karr a marqué ma vie de lectrice ; j’ai découvert avec un immense plaisir La Caverne lorsque j’étais au collège et je m’en souviens encore — d’ailleurs je vous en parlais pour mon premier Ray’s Day. Donc, l’an passé (oui, car cette chronique traîne en brouillon depuis des lustres), lorsque j’ai vu passer ce roman jeunesse, il m’a été difficile de résister — et bien que le texte ait été écrit dans les années 1990, il n’a pas pris une ride !

Dès les premières lignes, on plonge dans un Far West parfaitement remis en scène, jusque dans l’accent des personnages. Nous suivons les traces de Simon, qui passe pour l’idiot du village — et entre nous soit dit, il peut se montrer gentiment benêt. Pourtant, le jeune homme a d’indéniables talents poétiques et… mathématiques !
Simon est un personnage extrêmement touchant, souvent terre-à-terre, mais avec des fulgurances incroyables. Et qui sont d’autant plus percutantes que les autres personnages les prennent, généralement, pour purs traits de sa légendaire bêtise — avant de s’apercevoir que c’est plutôt l’expression de son génie !

Ces fulgurances ponctuent une route pour le moins éprouvante. Car dans le Far West de 1860, on peut vivre mille aventures en autant de kilomètres et c’est presque ce qui arrive à Simon et à ses acolytes. Attaque d’indiens, esclavagistes en goguette et esclave en fuite, véritable troupe de cirque, escrocs en tous genres, pionniers à la dérive et famille acharnée, on est servis !
Les péripéties s’enchaînent à bon train, tout en ménageant un rythme équilibré à l’intrigue. Celle-ci n’est ni survoltée, ni trop indolente ; Kathleen Karr a trouvé un parfait dosage entre les différents éléments, ce qui rend la lecture absolument palpitante. Le vocabulaire, de son côté, est très accessible dans la narration, mais parfois un peu plus ardu dans les dialogues, lorsque les personnages dévoilent leur plus bel argot.
Au fil des pages, c’est un extraordinaire portrait sur le vif des États-Unis qui se dévoile. Si l’actualité économique n’est là qu’en toile de fond à l’aventure, des réflexions plus profondes sur la famille, l’amitié, l’esclavage ou le vivre-ensemble traversent les pages. Là encore, Simon aborde tout cela avec un mélange d’ingénuité et de sagacité qui fait vraiment plaisir à voir. D’autant que les autres personnages ne sont pas en reste et font preuve, eux aussi, d’une belle présence d’esprit. Surtout, et malgré les sujets parfois difficiles, le roman est extrêmement drôle ! Que l’on parle du décalage entre le ton très policé de John Prairie d’Hiver et les clichés sur les Indiens sanguinaires, ou le pragmatisme avec lequel Simon accueille un jeune esclave en fuite qui s’attend à être lynché, les dialogues sont toujours très savoureux.
Cela vient sans aucun doute du fait que les personnages sont vraiment bien étudiés. Évidemment, on s’en doute dès le départ, aucun d’eux n’est vraiment ce qu’il semble être : Bidwell Peece n’est pas qu’un ivrogne bon à rien, de même que Simon n’est pas bête à manger du foin. C’est sans doute le fait que les personnages partent de très très loin qui les rend si attachants, et qui fait de ce texte un roman d’aventure si prenant !

Si vous cherchez un bon roman d’aventure jeunesse (lisible dès 10 ans, en plus), arrêtez-vous : La longue marche des dindes est exactement ce qu’il vous faut. Kathleen Karr y ressuscite un Far-West haut en couleurs, encore pétri de préjugés racistes ou de classes, et sillonné par de véritables canailles (cachées sous des défroques d’escroc… ou institutionnelles). C’est un western avec tout ce qu’il faut dedans, de l’attaque des Indiens à l’arrivée de la cavalerie, avec le passage du cirque en prime. Et qui a, avec ça, le bon goût d’être prenant, drôle et intelligent !

 

La longue marche des dindes, Kathleen Karr. Traduit de l’anglais par Hélène Misserly.
L’École des Loisirs, 2018 (réédition), 251 p.

 

De Cape et de Mots, Flore Vesco.

Serine, en dépit de la volonté de sa mère, refuse de se marier. Mais pour sortir ses frères de la pauvreté, elle doit agir. Sa décision est prise : elle sera demoiselle de compagnie ! La tâche s’annonce difficile : la reine est capricieuse, antipathique, et renvoie ses demoiselles aussi souvent qu’elle change de perruque. Mais Serine ne manque pas d’audace et, tour à tour, par maladresse ou génie, se fait une place. Elle découvre alors la face cachée de la cour : les manigances, l’hypocrisie et les intrigues… et tente de déjouer un complot.

L’an dernier, j’avais eu un coup de coup pour Louis Pasteur contre les loups-garous, le deuxième roman de Flore Vesco. Poussée par Camille, toujours d’excellent conseil, j’ai donc enfin jeté un œil à De Cape et de mots… et bien m’en a pris !

Point de fantasy, cette fois, mais un roman historique en bonne et due forme — quoiqu’on ne sache jamais dans quel pays se déroule l’intrigue, ni vraiment à quel moment. Au vu des mœurs, on parie sur un XVIIe fantasmé — on s’imagine parfaitement à Versailles. Car Serine découvre en effet une Cour extrêmement hiérarchisée avec ses clans, ses castes, ses lois muettes et les petits complots qui vont avec. Dur dur, pour la jeune fille, de sereinement tirer son épingle du jeu dans ce marasme, d’autant qu’elle n’a clairement pas bénéficié ni des mêmes chances de départ, ni de la même éducation. Heureusement, elle n’a pas la langue dans sa poche !

Et la langue, c’est peut-être bien ce qui fait tout le sel de ce roman, qui mériterait d’être entièrement lu à voix haute pour rendre hommage au phrasé si riche qu’y déploie Flore Vesco. C’est tout simplement génial, à la fois hyper recherché et accessible, parfaitement lisible, tout en étant truffé d’inventions et de petites bizarreries. C’est assez rare de croiser en littérature jeunesse (surtout pour des lecteurs de cette tranche d’âge-là, à partir de 10 ans), mais c’est d’autant plus agréable quand c’est aussi bon !
L’intrigue, de son côté, mêle découverte du petit monde (de magouilles) du château, enquête en bonne et due forme, et préparation de vengeance. C’est extrêmement prenant ! Surtout lorsque certaines péripéties, que l’on ne voit pas venir, s’invitent et bousculent l’ordre des choses. J’ai frémi à plusieurs reprises et senti mon petit cœur s’emballer !

Comme on suit essentiellement Serine, elle est le personnage le plus développé et c’est d’ailleurs là mon seul petit point de déception : j’aurais aimé en savoir plus sur Léon, l’apprenti bourreau dont elle croise la route, tant le côté atypique du personnage m’a plu. Dans l’ensemble, les personnages secondaires, sans être particulièrement fouillés, sont juste assez caractérisés pour qu’on ne les mélange pas tous. Et c’est parfait, car les péripéties hautement rocambolesques retiennent bien vite toute l’attention des lecteurs, si concentrés soient-ils.

J’ai donc fort bien fait de suivre le conseil de Camille, car j’ai à nouveau eu un coup de cœur avec la plume de Flore Vesco. Elle nous embarque dans une histoire pétrie d’intrigues de cours, de facéties, d’enquête survoltée et de rebondissements tous plus rocambolesques les uns que les autres. Le tout narré dans une langue riche, recherchée, truffée de jeux de mots et autres calembours très réussis, toutes choses qui font que l’on savoure chaque miette de ce merveilleux texte, en plus de rire beaucoup. Bref : je recommande plus que vivement !

De Cape et de mots, Flore Vesco. Didier jeunesse, 2015, 182 p.

Les Filles de l’astrologue #1, Laurence Schaäck et Françoise de Guibert.

Thérèse : née sous le signe du Capricorne, élément Terre.
Ariane : née sous le signe du Verseau, élément Air.
Philomène : née sous le signe du Verseau, élément Air.
Soledad : née sous le signe du Lion, élément Feu.

Elles sont filles d’astrologue. Et elles sont en danger, car le monde change. Suite à l’arrestation de leur père par le roi Louis XIV qui a interdit la pratique de l’astrologie, elles doivent quitter le domaine familial et se séparer. Avec les astres pour seuls guides, chacune doit désormais suivre sa voie.

Vous avez dévoré la série Les Colombes du Roi-Soleil ou les romans mêlant Histoire et enquêtes et signé Annie Jay ? Alors Les Filles de l’Astrologue devrait vous plaire !
On y suit donc les heurs et malheurs des trois filles Lavol de Sauvagnac, Thérèse (17 ans) et les jumelles, Ariane et Philomène (15 ans). La quatrième est Soledad del Alba, leur cousine espagnole orpheline. Elles coulent une adolescence heureuse sur les terres ensoleillées de Sauvagnac, sous l’égide de Germain, leur père et oncle, astrologue de renom.
La situation bascule assez vite, avec l’incompréhensible condamnation de Germain et les ennuis qui tombent sur les filles.

Les Filles de l’astrologue est un chouette roman historique se déroulant au XVIIe, à peu près à l’époque de l’Affaire des Poisons, qui a jeté le discrédit sur les sciences dites occultes jusque-là tellement appréciées. Et côté ambiance, tout y est ! Si le vocabulaire est tout à fait moderne, les petits détails de l’époque sont bien présents : on découvre ainsi les affres des voyages en carrosse (non seulement c’est inconfortable, mais en plus il y a des bandits à tous les coins de forêts), la dramatique situation des filles (bonnes à marier ou… à marier), ou les petites superstitions qui traînent.
Pour ceux qui s’attendent, vu le titre, à un traité d’astrologie, sachez que celle-ci est plutôt là en toile de fond, ou en tête de chapitre, pour des intitulés aussi mystérieux qu’abscons — mais qui font leur effet, il faut le reconnaître. En revanche, on en parle comme d’une vraie science et c’est intéressant de l’aborder sous un autre angle que le malheureux encart dans le magazine de la salle d’attente du médecin. Ici, on nous parle d’astrologie via des calculs mathématiques, des sommes et traités scientifiques en latin ou en anglais (dont il faut apprendre la langue, donc). Parallèlement à cet aspect scientifique, la magie s’invite dans l’intrigue. Car si Ariane est très clairement la scientifique de la sororité, Philomène, elle, est celle qui a des pouvoirs extraordinaires : douée de visions énigmatiques, elle est également capable de communiquer avec leur mère, pourtant décédée quelques années plus tôt.

Il faut pourtant attendre un bon deux tiers du roman avant que l’intrigue et les personnages n’évoluent un peu. Les filles sont assez semblables, jusqu’à ce qu’elles soient séparées par les aléas du voyage. Et même là, j’ai trouvé que les auteures ne prenaient pas grand risque avec leurs personnages : les événements, si tragiques ou dangereux fussent-ils, semblent glisser sur les quatuor qui, malgré les obstacles rencontrés, n’est jamais vraiment en grande difficulté. C’est dommage, car l’intrigue progresse à bon rythme et propose son lot de péripéties. Entre Thérèse qui vit des aventures incroyables avec les contrebandiers, Ariane qui se voit proposer le mariage avec un vieillard pour de l’argent, Philomène qui explore ses dons de voyance et Soledad qui tente d’entrer à la Cour, on est servis question variété — mais sans trop de frissons, donc.
La fin cueille nos jeunes filles encore plus dans la panade qu’au début, mais sur une progression minime quant à l’objectif initial, malgré tout ce qu’elles ont traversé.

En bref, Les Filles de l’astrologue, malgré une certaine facilité, a été vite et bien lu. J’ai apprécié la plongée historique au XVIIe siècle, sur les traces de savants un peu étranges faisant des calculs la tête dans les étoiles. Voilà un roman à proposer aux jeunes lecteurs et lectrices avides de fictions mêlant Histoire et petites enquêtes se déroulant dans ce siècle troublé !

Les Filles de l’astrologue #1, Françoise de Guibert et Laurence Schaäck. Rageot, mars 2018.