Les Écailles d’or, Yin et le Dragon #2, Richard Marazano et Xu Yao.

Yin et son grand-père se sont habitués à la présence du Dragon d’or, qui les aide dans leur pêche quotidienne. Mais la guerre fait rage à Shanghai : derrière les assauts de l’armée japonaise, qui donnent lieu au terrible massacre de Nankin, c’est le Dieu Xi Qong, maître des Dragons, qui s’exprime pour dominer le monde des hommes. Tandis que Yin et ses amis survivent tant bien que mal à l’invasion japonaise, le dragon d’or, qui s’est affranchi de Xi Qong, va tenter d’affronter son ancien maître. Mais sera-t-il assez puissant face à ces forces de l’ombre ?

Le premier tome dégageait une certaine douceur mais, cette fois, on est passés aux choses sérieuses et, dès le début de ce tome 2, on sent que l’ambiance s’est considérablement noircie.
Shanghai vit toujours sous occupation japonaise et on sent que les soldats ne sont pas là pour faire dans la dentelle. D’ailleurs, les auteurs évoquent sans détour le massacre de Nankin perpétré par les troupes japonaises à la même époque. La précision historique fait partie des bons points de cette bande-dessinée ; ceci étant, l’histoire est majoritairement narrée du point de vue de Yin, aussi reste-t-elle tout adaptée à un public jeunesse.

La partie fantastique, quant à elle, fait la part belle aux mythes chinois, notamment liés aux dragons. L’amour de la littérature du capitaine japonais nous apporte de précieux éléments sur ces fameux mythes — lesquels sont mis en scène sous forme de flashbacks. On découvre alors une sombre histoire de rivalités, qui alimente un violent désir de vengeance. Et c’est justement le pire qui guette la population : les Japonais sont certes un réel danger, mais la vengeance amoureusement préparée par Xi Qong va frapper vite et fort, et on se demande si Guang Xinshi saura enrayer la menace.

L’ambiance nettement plus sombre de l’intrigue se lit également dans le graphisme : on retrouve, comme dans le premier tome, les cases opposant des tons gris-bleutés aux ors lumineux du Dragon d’Or mais, maintenant, on trouve aussi des couleurs nettement plus sombres, liées à Xi Qong, le dragon maléfique : noirs, rouges et anthracites dominent les cases. Les contrastes sont clairement lisibles et le tout très réussi !

Malheureusement, je n’ai pu m’empêcher de me sentir un tantinet déçue ; alors que le premier tome installait une ambiance assez douce (mais néanmoins tendue), ici j’ai eu l’impression que tout était nettement survolé. Les événements s’enchaînent, c’est assez peu approfondi et, au final, on n’a pas vraiment l’impression d’avoir tout à fait suivi les événements.

Si Les Écailles d’or est clairement un tome de transition, il sert à installer une ambiance prenante, empreinte d’un réel suspense. Il annonce, au passage, un tome 3 qui mettra en scène la confrontation entre les deux dragons et qui s’annonce terrible ! Voilà une série de bande-dessinée mêlant Histoire et intrigue fantastique, qui plaira aux jeunes lecteurs, et dont j’ai hâte de lire la suite et fin. 

◊ Dans la même série : Créatures célestes (1) ;

Yin et le Dragon #2, Les Écailles d’or, Richard Marazano et Xu Yao.
Rue de Sèvres, avril 2017, 60 p.

La Guerre des Fleurs, Jane Thynne

Août 1938. Dans le cadre d’un tournage, Clara Vine est en tournage à Paris, ville qui ressent plus que jamais les tensions liées à la guerre imminente. Clara, elle aussi, est sous tension. Elle sait qu’elle est dans le collimateur de Joseph Goebbels, le ministre de la Propagande, de plus en plus soupçonneux à son égard. Inquiétude doublée par la purge qui semble être en cours parmi les actrices proches du ministre et de sa famille, celui-ci n’étant plus vraiment en odeur de sainteté.
Là-dessus, Clara est approchée par Guy Hamilton, un agent anglais infiltré, qui lui confie une mission de la plus haute importance : se lier d’amitié avec Eva Braün, en apprendre plus sur les plans du Führer et transmettre aux services secrets britanniques tout ce qu’elle pourra apprendre sur elle. Une expérience qui ne sera pas sans danger mais dont Clara sait qu’elle est absolument vitale…

Depuis le premier tome, cinq ans ont passé et Clara a cessé de regarder Berlin avec de grands yeux énamourés, ce qui se ressent dans l’intrigue de ce tome, plus sombre que la précédente. A tel point qu’on ressent son stress et son malaise à la simple lecture. Clara est manifestement sous la surveillance constante de la Gestapo, ce qui suffirait à n’importe qui pour avoir peur de son ombre. Si l’on ajoute à cela qu’elle s’inquiète beaucoup pour Erich, son filleul, cela donne un premier panorama de la situation. Celui-ci, justement, demande à Clara d’enquêter sur une jeune femme décédée durant la croisière qu’il a faite avec le KdF et qu’il soupçonne d’avoir été assassinée. Soucieuse de ne pas se mettre à dos l’ombrageux adolescent, Clara tâche de se renseigner, le plus discrètement possible : en effet, poser des questions gênantes, sous le IIIe Reich, n’est pas exactement l’activité la plus saine qui soit – surtout quand on se rapproche d’Eva Braün et donc, par extension, d’Hitler.

Par cette entremise, Jane Thynne nous fait entrer dans l’intimité de la jeune maîtresse du Führer – à ce moment de l’Histoire, Eva est un des secrets d’états les mieux gardés. Confinée dans ses appartements, raillée pour ses passions jugées frivoles (le cinéma, la création de parfums, la mode…), interdite d’écrire un journal intime, la jeune femme a une vie bien grise (elle fera d’ailleurs deux tentatives de suicide). Et Clara ne peut s’empêcher de compatir à la situation de la jeune femme, tout en percevant l’importance qu’elle prend dans le contexte national.
Car, parallèlement aux petits déboires domestiques d’Eva Braün, Jane Thynne nous dresse un panorama assez complet (et complexe) de la situation internationale : collusion de certains grands noms, plus particulièrement dans les milieux artistiques que fréquente Clara (on croise notamment Coco Chanel et son amant nazi), hésitation grandissante des chefs d’état-major adverses allant jusqu’à la fascination totale, aveuglement inhérent des ministres divers et variés. Clara étant britannique, la visite de Chamberlain au Berghof et la signature des accords de Munich résonnent assez fortement sur sa vie et l’inquiètent grandement – à raison.  Même si l’on maîtrise son Histoire sur le bout des doigts, la situation semble particulièrement complexe.

J’ai évoqué, au début de cet article, l’ambiance très sombre qui se dégage des pages. Jane Thynne nous donne à voir la situation internationale, certes, mais s’attache aussi à dresser un panorama aussi précis que possible de l’Allemagne en 1938. Les Juifs sont spoliés dans l’indifférence générale, traqués, expulsés, au mieux. Mais ils ne sont pas les seules cibles du régime nazi. Les personnes handicapées, dont les goûts ou les opinions ne plaisent pas le sont également. On suit notamment le parcours d’une famille dont le fils, peut-être un peu plus rêveur que ses camarades, va justement se retrouver sur la sellette. C’est un des aspects que j’aime dans cette série : Jane Thynne glisse une histoire d’espionnage tout à fait convaincante dans les interstices de l’Histoire, mais elle s’attache aussi à ceux qui ont traversé ces périodes sans forcément les marquer ou avoir maille à partir avec les autorités. Et c’est diablement efficace.

J’ai donc beaucoup aimé ce troisième tome. En raison de la situation de plus en plus dangereuse, l’espionnage auquel se livre Clara peut sembler plus ténu que dans les deux tomes précédents, mais l’on étouffe littéralement sous la pression. Du coup, j’ai eu du mal à m’arrêter entre deux chapitres – bien que je connaisse l’orientation tragique de l’Histoire : je pense que cela prouve toute la maîtrise de Jane Thynne ! De plus, elle conclut ce tome sur un rebondissement assez inattendu et qui me laisse penser que la suite (s’il devait y en avoir une), serait tout aussi prenante ! 

◊ Dans la même série Les Roses noires (1) ; Le Jardin d’hiver (2) ;

Clara Vine #3, La Guerre des Fleurs, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès, février 2017. 

L’Enfant du Cerf, Shikanoko #1, Lian Hearn.

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Laissé pour mort dans la montagne, le jeune Shikanoko trouve refuge chez un sorcier qui lui fabrique un masque aux immenses pouvoirs magiques. Il devient «l’Enfant du Cerf». Il parlera aux fantômes et aux esprits protecteurs, il apprendra des hommes et des femmes les plus puissants, il connaîtra le raffinement, l’amour et les sentiments les plus purs, mais aussi la bestialité, la cruauté et les machinations politiques…

Il y a quinze ans, je découvrais avec un immense plaisir la série Le Clan des Otori de Lian Hearn. Et, cette année, la voici qui revient aux sources avec une nouvelle tétralogie se déroulant dans le même univers, mais des années avant les événements narrés dans Le Clan des Otori. 

On y découvre deux frères poussés à la mésentente définitive par leur père et un jeune garçon laissé pour mort, à qui un sorcier offre un masque magique, créé à partir d’un crâne de cerf – et les pouvoirs divinatoires qui vont avec. À partir de là, les ennuis de celui que l’on appelle désormais Shikanoko ne font que commencer, car il sera (à terme) pris dans la guerre fratricide des deux frères qui ouvraient le récit.
Celui-ci est marqué par une grande variété de personnages – mais non un grand nombre ! Ne vous laissez pas effrayer par l’index des personnages en début d’ouvrage, qui s’étale sur pas moins de quatre pages : en effet, il présente les personnages de l’ensemble de la tétralogie – évitez, d’ailleurs, de tout lire, car cet index contient de méchants spoilers !
Mais revenons aux personnages. On s’attache, tour à tour, à certains d’entre eux, même si Shikanoko nous occupe la plupart du temps.

Et, grâce à eux, on découvre un univers perclus de petits clans qui se font la guerre pour reprendre des terres, des demeures, assurer l’honneur d’une famille à laquelle on est vaguement apparié par mariage (et sans tenir compte de l’avis de la femme qui amène le domaine dans sa dot, évidemment) ou tout simplement par ambition politique. Un univers également empreint de magie, de pouvoirs incroyables et d’histoires tout aussi fantastique. On croise donc moult sorciers et devineresses, et les puissants n’hésitent pas à avoir recours à la magie pour asseoir leur position. Fantasy et Japon médiéval se marient à merveille dans ce récit.

Pour ceux qui s’inquiéteraient de n’avoir pas lu Le Clan des Otori, pas de panique : comme il s’agit d’une préquelle, on n’est jamais perdus. De fait, les seuls points communs (jusque-là), sont les noms de lieux : ainsi, on cite une fois la famille Maruyama, un des piliers de l’autre série, mais c’est à peu près tout.
Si le départ de l’histoire peut sembler un peu long, c’est parce que l’ambiance vient s’installer doucement mais tranquillement. Une ambiance faite de magie, donc, mais aussi de complots politiques et personnels. Ce qui fait que l’on ne s’ennuie guère à la lecture du récit ! Et plus l’on court vers la fin, plus la tension grimpe dangereusement. D’ailleurs, le roman s’achève sur une conclusion au goût plutôt amer et de nombreuses questions : la suite est donc d’ores et déjà attendue avec impatience !

Si L’Enfant du Cerf est une préquelle à l’histoire des Otori, elle est lisible tout à fait indépendamment de l’autre série. Pourtant, comme dans Le Clan des Otori, Lian Hearn nous embarque dans un univers épique, empreint de magie et de poésie, que l’on redécouvre avec grand plaisir, en cédant à la fascination qu’exercent sur nous récit et personnages. Une excellente découverte !

 Shikanoko #1, L’Enfant du Cerf, Lian Hearn. Traduit de l’anglais par Philippe Giraudon.
Gallimard (Jeunesse), janvier 2017, 336 p.

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Agatha, Françoise Dargent.

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Agatha vit seule à Torquay  avec sa mère depuis la mort de son père. Son frère aîné, Monty, est officier aux Indes ; sa sœur aînée, Madge, est mariée et mère, mais leur complicité est intacte lorsqu’elles se revoient. Agatha s’ennuie. Ferme. Alors elle lit, à peu près tout ce qui lui tombe sous la main, mais surtout des romans policiers. Et puis, de temps en temps, elle imagine des histoires, avec des disparitions, des meurtres et quelques complots machiavéliques. Mais Agatha n’écrit pas, ça c’est le talent de Madge.              
Non, Agatha, elle, veut devenir chanteuse d’opéra. L’ennui, c’est qu’il y a moins d’argent et puis, Mme Miller refuse d’envoyer Agatha à l’école, dont elle juge le niveau trop bas. Mais Agatha n’est pas du genre à renoncer à ses rêves !

Avant d’être Agatha Christie, la célèbre écrivaine a été une adolescente enjouée, avec des rêves et des aspirations parfois aux antipodes des romans policiers pour lesquels elle est passée à la postérité. C’est ce qu’a tâché de transcrire Françoise Dargent – qui s’était déjà livrée à l’exercice avec Rudolf Noureev – dans cette biographie romancée.

Sous sa plume, on découvre une jeune fille espiègle, qui n’hésite pas à tourner en bourrique les domestiques et sa mère mais qui, en même temps, s’inquiète sincèrement du manque d’argent dont semble subitement souffrir le foyer. Imaginez un peu : la père d’Agatha est décédé, son frère aîné est officier dans l’armée des Indes, sa sœur aînée mariée et mère de famille ; il ne reste donc, dans le grand manoir, que la jeune Agatha, sa mère et quelques domestiques, qu’il devient de plus en plus difficile de rémunérer. Alors que Madge, sa sœur aînée, a fait ses débuts en Amérique, Agatha devra tout au plus se contenter de Torquay où elle réside – elle ne va déjà plus à l’école dont sa mère juge le niveau trop bas. Mais la jeune fille voudrait devenir chanteuse d’opéra. A force d’insistance, elle convainc sa mère de l’inscrire dans une pension pour jeunes filles, en France, où elle se fera des amies tout en apprenant à chanter.

Son adolescence est émaillée de motifs que l’on reconnaît pour être tirés des romans qu’elle écrira plus tard. Car Agatha, lorsqu’elle s’ennuie, tente de déterminer les histoires des gens qu’elle croise, quand elle ne tente pas tout simplement d’inventer des histoires tout droit sorties de son chapeau. Et c’est là, évidemment, que Françoise Dargent s’en donne à cœur-joie, réutilisant des bouts d’intrigues qu’elle pioche tant dans la bibliographie policière d’Agatha Christie que dans celle, peut-être moins connue, de ses romans plus sentimentaux, qu’elle a signés du nom de Mary Westmacott. Il est donc assez drôle de tenter de débusquer ces petits rappels et de voir comment, d’après Françoise Dargent, la jeunesse et les expériences d’Agatha Christie ont nourri ses histoires.

Outre la biographie romancée, Françoise Dargent livre un récit historique extrêmement bien mené : on y retrouve le style propre à l’époque, nourri de nombreuses descriptions et réflexions qui contribuent à renforcer cette impression de réalisme. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elle s’est vraiment focalisée sur la jeunesse d’Agatha Christie : le motif policier est donc assez léger (et en cela, le roman est très différent de la biographie de Noureev, qui était imprégné de la danse dès son plus jeune âge). Toutefois, le portrait est très réussi : Françoise Dargent parvient à montrer la formation d’Agatha Christie, future écrivaine, tout en livrant un intéressant portrait d’époque.

Agatha n’est donc pas réservé aux seuls fans assidus de la reine du polar britannique. Car Françoise Dargent a su s’affranchir des romans qui ont fait la célébrité de l’auteur, tout en leur laissant une place dans l’intrigue. La biographie romancée se mêle au roman historique, en un portrait riche et que l’on lit avec plaisir. 

Agatha, Françoise Dargent. Hachette Jeunesse, août 2016, 320 p. 

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De Pourpre et de Soie, Mary Chamberlain.

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Quand Ada Vaughan commence à travailler dans un atelier de mode de Dover Street, la belle jeune femme rêve d’une carrière dans la haute couture, qui l’affranchirait de sa morne vie dans la maison familiale. Impossible alors de résister à l’énigmatique Stanislaus von Lieben, un gentleman qui, très vite, lui fait la cour et lui propose un voyage à Paris. Mais le matin de leur dernier jour en France, la nouvelle tombe : le Royaume-Uni et la France entrent en guerre. Stanislaus n’ayant pas de passeport, ils sont coincés. Ils fuient vers la Belgique où, inexplicablement, Stanislaus abandonne Ada. Et ce n’est là que le moindre des futurs problèmes de la jeune femme…

À 19 ans, Ada Vaughan n’a qu’une idée en tête : se faire un nom dans la mode et, au passage, s’affranchir de sa trop nombreuse et trop peu sophistiquée famille en quittant son quartier populaire. Éprise de romantisme, elle ne résiste pas une seconde au très énigmatique et très séduisant Stanislas von Lieben, comte hongrois, qui la courtise assidûment et, malgré les rumeurs de guerre imminente, l’emmène à Paris. Stanislas n’a – évidemment – pas de papiers valides et, de toute façon, aurait été refoulé à la frontière : passée la déclaration de guerre, les ressortissants de l’ancien empire germanique n’ont plus droit de cité en Angleterre. Vous pressentez la catastrophe ? Vous n’avez encore rien vu.
Car, à partir de là, l’existence d’Ada part littéralement en quenouille : après l’exode, elle connaîtra la réclusion dans un couvent, la marche forcée vers l’Allemagne, l’emprisonnement, l’esclavage, les affres de la séparation…

Au fil des pages, Mary Chamberlain dresse le portrait d’une jeune femme – pas bien futée – qui va vivre la guerre du mauvais côté de la barrière et cumuler les sottises. À tel point que cela en devient lassant… Qu’Ada se fasse piéger une fois par un joli cœur, passe encore, mais plusieurs, cela devient quelque peu agaçant. Tour à tour, on admire donc sa force, la façon dont elle s’accroche à son rêve d’enfance  pour ne pas sombrer, on se prend d’affection pour elle et on a envie de lui coller des claques retentissantes pour lui faire passer la bêtise crasse dont elle fait preuve avec constance et régularité.

Malgré tout, on ne s’ennuie pas car l’histoire est assez dense et ne se concentre pas seulement sur les années de guerre. D’ailleurs, et c’est assez paradoxal, les déboires d’Ada lui arrivent majoritairement avant et après la guerre… alors qu’on aurait pu penser que la période serait le point culminant de ses mésaventures.
De même, si vous cherchez un roman sur la guerre, passez votre chemin : Ada vit la guerre recluse, dispose de très peu d’informations et, si elle est la narratrice, elle est plus concentrée sur son travail de couturière que sur les développements stratégiques. Les amateurs de romans de guerre dopés à l’adrénaline en seront pour leurs frais mais les amateurs d’histoire de la mode y trouveront leur compte !

Autre point intéressant : au fil de l’histoire, Mary Chamberlain s’interroge sur ce que l’on est disposé à faire pour survivre. De fait, le récit d’Ada est partial : étant la seule narratrice, il arrive qu’elle ne narre que ce qu’il arrange et qu’elle passe sous silence certains détails de ses pérégrinations. D’un côté, c’est déstabilisant, car on sait qu’on ne peut pas toujours faire confiance au narrateur ; mais, de l’autre, cela illustre à merveille comment l’esprit s’arrange de petites compromissions pour s’en sortir. La construction n’est donc pas inintéressante.
De plus, l’histoire sert à évoquer l’après-guerre et les jugements hâtifs que l’on a pu porter sur les gens et leurs actes durant la guerre. C’est l’occasion de montrer que les critères moraux retenus contre les accusés sont – ici – particulièrement archaïques et misogynes. Ada n’est pas un homme, il est donc impensable pour le jury – exclusivement masculin, évidemment – qu’elle ait pu souffrir de la guerre en n’ayant pas été sur le front. Dire que la situations des femmes dans les années 40 n’est guère reluisante frise l’euphémisme.

En somme, si l’on accroche au personnage d’écervelée d’Ada (ce qui n’a malheureusement pas été mon cas), on profite d’un très bon roman historique, fort documenté, embrassant la deuxième guerre mondiale et l’immédiat après-guerre. Au fil des chapitres, l’auteur balaie l’histoire de la mode et celle des femmes : c’est édifiant !


De pourpre et de soie, 
Mary Chamberlain. Traduit de l’anglais par Alice Delarbre.
Prélude, 6 avril 2016, 448 p.

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Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys.

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Hiver 1945. Quatre adolescents. Quatre destinées.
Chacun né dans un pays différent. Chacun traqué et hanté par sa propre guerre.
Parmi les milliers de réfugiés fuyant à pied vers la côte devant l’avancée des troupes soviétiques, quatre adolescents sont réunis par le destin pour affronter le froid, la faim, la peur, les bombes…
Tous partagent un même but : embarquer sur le Wilhem Gustloff, un énorme navire promesse de liberté…

Après l’excellent Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et le très bon Big Easydifficile de passer à côté du nouveau roman de Ruta Sepetys. D’autant que, comme dans son premier roman, elle investit un fait historique méconnu. Le premier roman évoquait la déportation des peuples baltes (qui ont été gardés au goulag de longues années après la fin de la guerre). Cette fois, elle va parler du naufrage du Wilhelm Gustloff.
La marine a connu de nombreux et tragiques naufrages. Tout le monde a entendu parler du Titanic ou du Lusitania. Du Wilhelm Gustloff, c’est plus rare, alors que ce naufrage dépasse en nombre de victimes les deux précédents. La raison ? Les Allemands, alors en pleine propagande, n’avaient pas intérêt à annoncer qu’ils avaient perdu des milliers de compatriotes réfugiés dans un naufrage. Quant aux Russes qui ont torpillé le vaisseau, ayant déchu de ses droits et déporté le capitaine aux commandes du sous-marin, ils ont été calmes sur la publicité. Heureusement, il reste quelques passeurs de mémoire pour assurer le boulot.
Alors qu’elle venait de publier Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys a reçu une visite de la cousine de son père. Celle-ci venait lui parler de ce non-fameux naufrage. En effet, il était initialement prévu qu’elle embarque sur le-dit vaisseau…

1945, donc. On découvre un petit groupe de réfugiés : il y a Joana, jeune infirmière lituanienne ; Ingrid, jeune fille aveugle (qui a tout intérêt à fuir si elle ne veut pas que son invalidité la condamne aux camps) ; Klaus, le Petit Garçon Perdu, qui n’est autre que l’avatar du père de l’auteur ; le Cordonnier Poète, capable de vous lire l’histoire de chacun juste en regardant ses chaussures ; Emilia, jeune réfugiée polonaise, sauvée in extremis par un mystérieux jeune homme ; Florian, le mystérieux jeune homme en question, Prussien, soldat déserteur se faisant passer pour le courrier d’Erich Koch pour le compte duquel il serait en mission ; Eva, râleuse invétérée ; et Alfred, jeune matelot allemand et pronazi affecté au Wilhelm Gustloff.
L’histoire nous est narrée tour à tour par Joana, Florian, Emilia et Alfred (les trois premiers étant en fuite, le dernier déjà à bord), au gré de chapitres extrêmement courts (rarement plus de 4 pages !) et incroyablement dynamiques. De fait, difficile de s’arrêter tant le rythme est maintenu. À cela s’ajoute un suspens éprouvant, car il ne faut pas longtemps pour deviner que notre petit groupe se dirige inéluctablement vers une effroyable tragédie – laquelle n’intervient, finalement, que dans les tous derniers chapitres. Avant cela, on a donc le temps de sentir monter l’angoisse et de ressentir l’extrême misère de tous ces réfugiés errant sur les routes d’un pays en pleine débâcle.

Car, finalement, Ruta Sepetys offre – via ses personnages – une voix aux réfugiés (ceux de l’époque, ceux qui ont suivi, ceux d’aujourd’hui). Sur le papier, nos quatre protagonistes sont encore des adolescents ou de très jeunes adultes mais, dans la réalité, ce sont des enfants qui ont été forcés de grandir d’un coup et cela se ressent. L’auteur a soigneusement creusé les psychologies de chacun. Les deux filles, Joana et Emilia, se démarquent par la force qui émane d’elles – l’une est infirmière de guerre sur le tas, l’autre a vécu plus que sa part de traumatismes. Florian, lui, dénote par la part très humaine que l’on discerne sous la légère arrogance purement militaire qu’il donne à voir. Curieusement, un des personnages les plus réussis – malgré son odieuse personnalité – est Alfred. Alfred, qui ne s’exprime – dans une grande part du roman – que part le biais de lettres qu’il envoie à sa chère Hannelore, dont on apprend qu’il compte l’épouser. Or, si on lit bien entre les lignes, Alfred semble se donner une importance qu’il est loin d’avoir. La façon dont se révèlent sa position, son réel comportement et son train de vie rendent le tout à la fois comique et un peu pathétique. À sa façon, Alfred incarne tous ces jeunes embrigadés par les Jeunesses hitlériennes (dont il n’a pourtant jamais fait partie !) et tombés sous la coupe de discours totalitaires et liberticides avec un enthousiasme qui fait froid dans le dos. Mais, quelque part, on ne peut que pardonner sa bêtise à Alfred : sa réflexion ne dépasse guère la pointe de ses chaussures et, au fond, il a le profil du «gentil benêt». Malheureusement.

Tour à tour, ils nous font passer par des sentiments extrêmement variés : angoisse, joie, espoir, haine, Le Sel de nos larmes est une lecture qui prend littéralement aux tripes. Et plus l’on galope vers la fin du livre et son inéluctable conclusion (car le naufrage n’intervient que dans les tous derniers chapitres), plus monte la pression. Au fil des pages, on aurait pu craindre une conclusion mielleuse mais Ruta Sepetys conclue en beauté avec une fin rappelant – dans la façon dont elle s’agence – celle de Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et qui n’est pas moins émouvante !

Et le plus incroyable, c’est la façon dont Ruta Sepetys dispense une excellente et vivante leçon d’Histoire via la fiction. À travers ses personnages, elle évoque avec justesse les affres de l’opération Hannibal, rappelle le mythe entourant la Chambre d’ambre – toujours considérée comme perdue ! – et donne littéralement une voix aux réfugiés de guerre. D’illustres orateurs nous ont mis en garde contre les risques qu’il y avait à oublier l’Histoire. A l’heure où il est plus que jamais nécessaire de connaître les erreurs du passé pour éviter de les reproduire, Le Sel de nos larmes s’inscrit comme une lecture d’une lumineuse évidence.

Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys. Traduit de l’anglais par Bee Formentelli.
Gallimard Jeunesse (Scripto), 16 juin 2016, 479 p.

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Le petit plus : pour en savoir plus sur le naufrage du Wilhelm Gustloff, vous pouvez lire cet articlecelui-ci ou bien regarder ce reportage (partie 1 ci-dessous ; partie 2 ; partie 3 ; partie 4 ; partie 5).

Le petit plus bis : un petit aperçu de la rencontre avec l’auteur, le 6 juin 2016 dans les locaux de Gallimard :

Germania, Harald Gilbers.

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Berlin, été 1944. De jeunes femmes sont retrouvées mortes, nues et mutilées, devant des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale. Contre toute attente, le SS-Hauptsturmführer Vogler fait appel à Richard Oppenheimer, l’ancien enquêteur star. Pourtant Oppenheimer est juif et donc officiellement interdit d’exercer… Tiraillé entre son quotidien misérable dans une  » maison juive  » et le confort que lui offre son nouveau statut, Oppenheimer est de plus en plus inquiet. Tous les indices pointent vers un assassin appartenant à l’élite nazie, si Oppenheimer échoue, son destin est scellé. Mais n’est-il pas encore plus dangereux de démasquer le coupable ? Pendant les derniers jours du Reich, les tensions sont à leur comble…

Germania a reçu, en Allemagne, un prestigieux prix de littérature policière et il faut reconnaître que c’est mérité !
Il ne faut d’ailleurs que quelques pages à l’auteur pour installer l’ambiance : 1944 à Berlin, des femmes retrouvées sauvagement assassinées devant des monuments de la Première Guerre mondiale et un ex-commissaire de police juif tiré de sa retraite forcée par rien moins que l’enquêteur nazi chargé d’élucider le dossier.

Voilà qui est pour le moins original : des polars historiques se déroulant durant la Deuxième Guerre mondiale, il y en a des tas, mais à Berlin pendant la même époque, c’est plus rare ! De fait, l’ambiance tendue vient de plusieurs points. Tout d’abord, Oppenheimer, notre enquêteur : s’il est content de reprendre du service, il s’inquiète tout de même foncièrement. Est-il en sécurité ? Qu’en est-il de son épouse, Lisa, une aryenne ? Pire : ses premières conclusions semblent pointer vers une huile du parti nazi… Est-il bien raisonnable, dans sa position, d’accuser un collègue de son employeur ?
L’autre facteur de tension vient du choix du cadre : à Berlin, en 1944, la population est abreuvée de propagande nazie, qui traite le Débarquement de broutille et affirme que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, sans tenir compte un instant de la multiplication des raids aériens et autres bombardements subis par la capitale. L’auteur nous donne à voir le quotidien des berlinois à l’époque : la terreur des alertes, les changements d’adresse forcés simplement signalés par une petite feuille sur les ruines, la tentative de maintenir, malgré tout, une vie sociale – malgré les filatures de la Gestapo et autres empêcheurs de tourner en rond. C’est extrêmement riche et cela vient, de temps en temps, se substituer à l’enquête, sans toutefois donner l’impression que tout cela traîne de trop en longueur.

L’auteur prend en effet son temps pour dérouler son intrigue : elle est complexe, alimentée par quelques sous-intrigues et cela laisse au lecteur le loisir de se creuser les méninges. L’auteur en profite pour aborder différents sujets relatifs à la période. Tour à tour, il sera donc question des Lebensborn, des bisbilles terribles entre S.S., S.D. et S.A. (différentes sections nazies), des prostituées-agents secrets des bordels berlinois ou encore des visées architecturales du parti nazi. C’est varié, et tout cela vient nourrir une intrigue déjà assez documentée.

Germania est donc un très bon thriller historique : on y trouve une intrigue complexe et originale, un contexte historique soigné, des personnages intéressants et creusés, quel que soit leur bord. Si l’histoire prend un rythme plutôt lent, on ne s’ennuie pas : intrigue dense et ambiance travaillée s’équilibrent à merveille.

Germania, Harald Gilbers. Traduit de l’allemand par Joël Falcoz.
10/18, mars 2016, 480 p.

 

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