Bergère des fées, Le jardin des fées #1, Audrey Alwett & Nora Moretti.

Lucie est expédiée par sa mère (qu’elle ne voit jamais), auprès d’obscurs cousins vivant dans un immense manoir à la campagne. Sa mission : rendre compte à sa génitrice de tout ce qu’elle remarque de bizarre. Et du bizarre, il y en a, à commencer par les signes étranges qui fleurissent partout dans le manoir, ou encore ce jardin que personne ne semble voir à part elle… Ce que Lucie ignore, c’est que le jardin du manoir abrite une ruche de fées. Celles-ci sont au désespoir : leur reine se meurt et depuis la mort du grand-oncle, elles n’ont plus de protecteur. Pire : la famille de Lucie est en fait une lignée de chasseurs de fées…

On ne présente plus le duo Audrey Alwett/Nora Moretti ! (Ou si ? Allez, un seul titre : Princesse Sara). Et cette nouvelle série démarre sur les chapeaux de roue !

Ce premier tome réussit à mener de front l’exposition et une intrigue quasi complète. En effet, Lucie débarque chez ses cousins sans les connaître, avec d’obscures consignes de sa mère absente. Elle ne sait pas dans quoi elle met les pieds, le lecteur non plus, et c’est parfait : nous faisons les découvertes au même rythme.
Celui-ci sait d’ailleurs maintenir le suspense ! Si la présence des fées est rapidement révélée, le rôle du grand-oncle comme berger des fées, ou la machination du chasseur de fées (l’oncle) pour s’immiscer dans la famille (en épousant la tante) sont révélées pas-à-pas. En même temps, on touche à la vie quotidienne de Lucie, reléguée auprès d’une obscure gouvernante qui la bat par une mère autoritaire et absente, mais qui la fait rêver. Les portraits sont creusés, et cela donne une dimension très complète à l’histoire.
De fait, l’intrigue progresse avec constance, sans précipitation, mais sans longueurs non plus, avec une excellente alternance de scènes trépidantes, et d’autres scènes plus calmes, centrées sur la réflexion.

L’alternance de passages du point de vue de Lucie et d’autres chez les fées concourt également à maintenir ce rythme, tout en permettant de découvrir l’univers dans lequel se déroule le récit. Les « chapitres » sont entrecoupés d’extraits du journal de Cottingley, le grand-oncle protecteur, qui apportent de nombreux éclairages tant sur l’écosystème berger-fées, que sur l’histoire de la famille (avec, au passage, une petite référence sympa à l’affaire éponyme !).

Côté graphismes, on profite de décors très fouillés, où le jardin et les fleurs sont mis à l’honneur (puisque c’est l’habitat principal des fées). Les extraits de journaux sont sublimes, les personnages expressifs et l’ensemble magnifique à regarder.

« Vous rentrez de plus en plus tard, jeune fétille.
– Bonsoir, reine Flore. J’ai dû aller loin pour ramoissonner du pollen pas malpourri. Ça touche maintenant grandpart du jardin.
– Et qu’avez-vous rapporté ? Encore du pollen de rose ?
– C’est tout ce qui restait ! Faudrait se carapafuir d’ici si on veut trouver autre chose !
– … J’y travaille, jeune fétille. Comme ceux que j’ai envoyés trouver un nouveau jardin. »

Mais je crois que mon plus gros coup de cœur dans cet album va au langage des fées. Truffé de mots-valises formés sur des synonymes, il crée une langue aussi poétique que symbolique, que j’ai eu envie de lire à voix haute pour pleinement profiter des sonorités !

Très bon début de saga donc, que ce Bergère des fées : j’ai adoré les graphismes, l’intrigue rondement menée et les inventions langagières si poétiques des fées ! Je suis donc très curieuse de lire la suite et fin de ce diptyque quand il paraîtra !

Le Jardin des fées #1, Bergère des fées, Audrey Alwett (scénario) et Nora Moretti (illustrations).
Drakoo (Fantasy), 1er juin 2022, 72 p.

Le Grand Tour #2, Sandrine Bonini.

Aglaé, Siebel et Arto bataillent pour maintenir leur cap, cheminant vers un même point, en plein cœur du redouté Pays Sinistre. Sans le savoir, les trois héros terminent d’organiser les pièces d’un puzzle complexe et passionnant, pour découvrir le secret le mieux gardé du Duché d’Hextre.

J’avais adoré le tome 1 de ce diptyque, dont la conclusion m’avait un peu laissée sur ma faim. J’avais donc hâte de connaître la suite et fin de l’histoire d’Aglaé, Arto et Siebel.
Premier bon point (même si j’ai relu le tome 1 pour les enchaîner) : le début du livre propose un résumé détaillé du premier volet, ce qui est parfait pour se remettre dans le bain.

Côté maquette, on retrouve le soin accordé au premier tome : cette fois, la couverture est verte, et il en va de même pour le texte, et les illustrations intérieures. A nouveau, c’est aussi beau que réussi !

Comme on s’y attendait au début du précédent tome, les personnages ont fini par se rejoindre. Aglaé, laissée pour morte par ses compagnons militaires, a décidé de poursuivre sa mission et d’infiltrer les rangs des insurgés, parmi lesquels elle tombe sur Baltasar, le frère cadet de Siebel, qui s’est retrouvé là après avoir été capturé et expédié aux mines. Dans leur tentative de rejoindre les insurgés qui se cachent en territoire Sinistre, ils tombent sur Arto, lequel a terminé son expédition en dérobant à la tribu Fauve la preuve de son indépendance : la Grande Carte, arrachée à l’atlas du Monde habité. En la rendant aux Sinistres, Arto espère bien déclencher une guerre qui empêchera le mariage de son frère avec Siebel – sans savoir qu’il est déjà trop tard. La jeune femme, quant à elle, se trouve également en territoire Sinistre, accompagnée de Thadée, l’Émissaire. Tous deux souhaitent également rejoindre les insurgés, afin de comprendre ce qu’ils cherchent en territoire Sinistre, pour tenter de résoudre le conflit par voie diplomatique.

De fait, l’écheveau géopolitique patiemment agencé dans le premier tome prend ici tout son sens et révèle toutes les factions opposées (et il y en a pléthore). Non seulement il y a des luttes politiques entre les pays (le duché d’Hextre ayant des vues sur les territoires Sinistres et Fauves, et ces deux peuples ayant des litiges non réglés entre eux), mais en plus les inégalités sociales flagrantes qui règnent au sein du Duché prennent la forme d’une révolte bien organisée, qui va rejaillir sur l’ensemble des peuples en présence. L’action est nettement plus présente dans cet opus que dans le précédent et le roman compte nombre de scènes de course-poursuite, de batailles rangées ou d’actions extrêmes. Je l’ai lu le cœur battant, et avec l’impression d’être toujours sur les chapeaux de roue ! Les inserts, comme précédemment, amènent des pauses bienvenues dans le rythme, tout en étoffant l’univers, avec notamment des contes et légendes du pays Sinistre, ou quelques apports sur les réalités politiques du Duché.

Celles-ci sont en fait au cœur du récit : ayant épuisé ses ressources naturelles, le Duché lorgne sur les territoires voisins, notamment sur l’huile de corbeau (du pétrole) dont regorge le Sol Rude (le territoire Fauve). Les enjeux du récit prennent donc une tournure tout à fait réaliste… et parallèlement, l’aspect fantasy est renforcé. D’abord parce que la Belle maison, dans laquelle Siebel est à la fois hébergée et retenue prisonnière, semble se reconfigurer à l’envi, supprimant ici ou là ouvertures, modifiant l’agencement de ses couloirs, s’échinant à perdre dans ses méandre ceux qu’elle ne voit pas partir. Elle est une des créations de Fra Vittilio, bâtisseur de génie, qui était évoqué à plusieurs reprises dans le tome précédent. Celui-ci a créé quelques chefs d’œuvre techniques et architecturaux qui confinent à la magie et dont le dernier, l’Invisible Armada, se révèle dans toute sa splendeur et son ingéniosité dans le dernier quart du roman. Par ailleurs, le peuple Fauve, toujours à la poursuite d’Arto, semble constitué de métamorphes qui peuvent prendre la forme de créatures redoutables et former une armée féline à laquelle rien ni personne n’échappe.
Et paradoxalement, j’ai trouvé que le récit flirtait, par moments, avec la science-fiction. Car l’accent est également remis sur les Pierres précédemment évoquées, parmi lesquelles le minerai fondamental, qui octroie un grand pouvoir à son porteur… et qui a tout d’une roche sacrément radioactive.

Plus l’on avance vers la fin, plus les révélations donnent au récit des allures de machination implacable. Alors qu’Arto et Siebel luttent pour leur survie (cette dernière servant ni plus ni moins de pion dans l’écheveau politique), Aglaé met au jour le gros secret sur lequel est bâti le Duché d’Hextre. En même temps, elle a fort à faire avec son dilemme personnel : les personnages prennent une consistance vraiment intéressante dans cette dernière partie. Entre ça et la construction minutieuse du récit, tout est réuni pour rendre la lecture palpitante !

Coup de cœur confirmé donc, pour ce très chouette diptyque de Sandrine Bonini. Ce second tome nous embarque dans un récit particulièrement rythmé, aux péripéties soigneusement agencées. Le foisonnement de l’univers noté dans le premier tome prend ici tout son sens : aucun détail n’est laissé au hasard, ce qui rend la lecture très plaisante. Une série que je recommande chaudement !

◊ Dans la même série : Le Grand Tour (1).

Le Grand Tour #2, Sandrine Bonini. Thierry Magnier, 20 octobre 2021, 390 p.
Lettre B !

Le Grand Tour #1, Sandrine Bonini.

Au sein du prospère duché d’Hextre, trois adolescents effectuent, chacun de leur côté, un voyage initiatique jusqu’aux confins du monde connu.
Aglaé, l’idéaliste, issue d’une famille noble déchue, vient de s’engager dans une carrière militaire. Siebel, l’altruiste, a été promise au prince Orlan dans le but d’apaiser les tensions entre leurs deux tribus ennemies. Et enfin Arto, le destructeur, qui décide, contre toute logique, d’embarquer son équipage dans une expédition périlleuse : trouver le légendaire passage Sinistre, qui a déjà coûté la vie à tant de marins…

Le Grand Tour, c’est ce voyage initiatique que réalisent tous les enfants bien-nés du Duché d’Hextre, à l’adolescence, celui dans lequel se lance Arto, un des trois personnages que l’on va suivre.

De façon assez classique, le roman fait alterner les points de vue consacrés aux trois personnages, que l’on va donc suivre tour-à-tour. Par leurs situations particulières, on touche du doigt un univers dont la géopolitique est particulièrement complexe. Le duché d’Hextre, en effet, est régi par des lois assez spécifiques : ainsi, les droits de chacun sont matérialisés par des pierres dont la nature, la couleur, la dimension ou encore la taille sont déterminantes. Or, il suffit de déplaire au pouvoir pour voir sa pierre diminuer et ses droits être réduits – exactement ce qui est arrivé à la famille d’Aglaé, originaire d’une région à la rébellion facile et qui a été durement matée. Par Siebel, on découvre que les clans majeurs de leur région d’Argutie – les Convers et les Argans – sont quasiment des ennemis mortels et que son mariage, très controversé, avec un Prince Argan, est censé réduire les tensions entre les deux communauté – celle de Siebel étant largement écrasée par celle de son futur époux, le prince Orlan. Par Arto, on va ouvrir un peu nos horizons et découvrir l’ennemi héréditaire du duché d’Hextre, le pays Sinistre. A ce stade, vous vous dites peut-être qu’avec tous ces ennemis (extérieurs comme intérieurs), la situation est un brin tendue, et vous avez bien raison : il plane sur le récit comme un malaise indéfinissable, qui ne se révélera que dans les dernières pages.

De fait, le récit de ce premier tome a une dimension d’exposition certaine : on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien, mais l’action et le panorama progressent plutôt à petites touches, ce qui donne à l’ensemble un air assez lent. Un air seulement car, en vérité, le roman contient beaucoup de péripéties, et des scènes d’action particulièrement palpitantes. Mais c’est également un récit qui sait poser son rythme et prendre son temps lorsque c’est nécessaire, deux points que j’ai particulièrement appréciés au cours de ma lecture, tant ils permettent de mettre en place des éléments essentiels au bon déroulement de l’intrigue. L’alternance des points de vue des personnages, elle aussi, assure un rythme confortable, non seulement dans l’évolution du récit, mais aussi et surtout dans la dissémination des révélations. En effet, les différents pans de l’intrigue reposent sur chacun des protagonistes : Arto, en bonne tête brûlée, nous fournit la part d’aventures. Avec Siebel, on va plutôt s’intéresser à l’aspect politique des choses, puisque sitôt le (futur) mariage consommé, son (presque) mari l’expédie en exil au pays Sinistre, pour mener des tractations diplomatiques. Aglaé, quant à elle, va aider le mystère à se nouer, puisque sa première mission l’envoie sur les traces d’un mystère épineux à résoudre et qui lui révèle la présence d’une nouvelle rébellion contre le pouvoir en place.

Les chapitres sont entrecoupés d’échanges épistolaires entre Siebel et son frère, le jeune Baltasar parti lui aussi pour son grand tour, d’extraits du Précis (le grand livre des pierres), de contes traditionnels, autant d’éléments qui enrichissent à la fois l’univers et l’intrigue, et qui sont toujours amenés à bon escient.

A ce stade, il me paraît urgent de parler de l’extraordinaire maquette dont bénéficie ce roman : évidemment, la couverture bleu profond, avec son gaufrage doré, attire l’oeil. Mais l’intérieur vaut également le détour, car tous ces inserts que je viens d’évoquer sont présentés sur pages du même bleu, avec les textes en blanc. Et ce n’est pas tout ! Car le récit en général est imprimé lui aussi dans un bleu que j’ai trouvé particulièrement reposant pour les yeux et d’un esthétisme fou. L’autrice, qui est également illustratrice, a parsemé son textes de petits dessins à l’encre, qui peuvent représenter des objets, des détails d’architecture, de techniques ou de costumes, comme les fameuses pierres qui font la pluie et le beau temps. Chaque double-page ou presque est illustrée, ce qui fait de ce roman un objet-livre magnifique, aux allures de carnet de voyage très réussies.

En bref, ce premier tome du Grand Tour propose une entrée en matière réussie : l’univers, comme les enjeux de l’intrigue sont suffisamment exposés pour donner envie d’en savoir plus, tout en gardant une part de mystère. Le style, simple et direct, comme le rythme bien dosé, assurent une lecture particulièrement aisée. Le tout est enfin réuni dans un objet-livre splendide, que l’on prend plaisir à feuilleter. Voilà un titre que j’ajoute à ma liste de conseils pour les adolescents voulant débuter dans le genre !

◊ Dans la même série : Le Grand Tour (2).

Le Grand Tour #1, Sandrine Bonini. Thierry Magnier (Grands Romans), avril 2021, 312 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Un autre récit qui sait poser son rythme et ménager ses révélations, tout en proposant une intrigue absolument palpitante !

La Longue nuit, David Moitet.

Mira a un rêve : devenir la première femme enquêtrice du royaume. Mais pour cela, elle doit réussir l’épreuve de la longue nuit, un rite qui permet à chacun de gagner sa place dans la société. L’enjeu est de survivre une nuit entière dans la forêt interdite et de trouver une fleur de Lune… Mira n’est pas au bout de ses surprises, car les secrets de la forêt vont bien au-delà de cette terrible initiation.

J’aime bien ce qu’écrit David Moitet (en tout cas, j’ai aimé tout ce que j’ai lu jusqu’ici !), aussi étais-je assez curieuse de lire son dernier titre en date.

Dès le départ, l’histoire nous plonge dans un univers très original : le royaume dans lequel vit Mira, notre protagoniste, est en effet cerné par deux murs (presque) infranchissables. Le premier, au Nord, sépare sa nation de la redoutable Forêt interdite, objet de toutes les attentions des pairs du royaume. Car telle celle qui entoure Poudlard, la Forêt interdite est le lieu de bien des mystères… A l’Est, nouveau mur, cette fois-ci pour protéger la nation herbivore (dont fait partie Mira), de la nation carnivore (des voisins pas tellement pacifistes). Or voilà donc l’originalité : dans ce roman, on croisera des humains-cervidés, humains-tigres, humains-rhinocéros, humains-antilopes (comme Mira) et autres humains-lapins… chaque peuple portant des signes distinctifs (qu’il s’agisse d’oreilles, de cornes, ou encore de trompes) de son animal tutélaire. Étonnant, non ? Évidemment, des petites bisbilles existent entre les uns et les autres et, cela va sans dire, il est impossible de faire cohabiter herbivores et carnivores (d’où le mur oriental). L’univers est très riche et vraiment bien construit !

Passée cette surprenante entrée en matière, on retombe en terrain connu. Certes, le royaume imaginaire nous envoie en fantasy, mais celle-ci se teinte complètement de dystopie, puisque les habitants sont répartis en deux castes. D’une part, ceux qui, durant la Longue nuit, ont trouvé une fleur de Lune et ceux qui, dans le même temps, ont échoué, ont rejoint les Lowers et donc une vie de servitude. C’est d’ailleurs par cette longue nuit que s’ouvre le roman, longue nuit durant laquelle nous suivrons Mira dans ce rite initiatique plus qu’éprouvant.

Or, la longue nuit, c’est un peu comme le fight club : il est interdit d’en parler, sous peine de conséquences judiciaires plus que déplaisantes. Forcément, cela complique grandement l’enquête de Mira, lorsqu’elle a l’impression que les réponses se trouvent dans la Forêt interdite, et qu’elle pourrait avoir besoin de poser des questions sur la longue nuit, justement. On baigne donc en permanence dans une ambiance très mystérieuse, qui contribue à rendre l’enquête de Mira très prenante. Au fil de ses investigations, elle en découvre de plus en plus sur les rouages de son royaume, ce qui ne fait que renforcer l’ambiance dystopique. En effet, ni la justice royale, ni l’Église (un pouvoir particulièrement puissant) ne voient son enquête de très bon œil (car qui se soucie des lowers, franchement ?!) et s’acharnent à lui mettre des bâtons dans les roues.

L’enquête démarre donc assez doucement, Mira essayant de comprendre où elle a mis les pieds. Bon an mal an, elle récolte des indices et nous avançons en même temps qu’elle. Malgré cette impression de piétiner, l’intrigue avance, car les péripéties s’enchaînent à un rythme confortable, apportant des éléments, mais sans dévoiler trop vite la façon dont ils s’articulent. Mieux : David Moitet m’a surprise à plusieurs reprises avec des rebondissements et retournements de situation que je n’avais pas anticipés, et dont l’intensité m’ont étonnée, tant ils lorgnaient du côté horrifique.
Après cette soigneuse mise en place de tous les éléments, j’ai presque trouvé que la fin arrivait trop vite – ou que tout était, du moins un peu trop facilement résolu, compte tenu des péripéties précédentes. Cela ne m’a pas empêchée de lire ce livre en moins de deux jours, mais je m’étais habituée au rythme un poil lent des débuts.

Encore une bonne pioche, donc, dans la bibliographie de David Moitet. J’ai trouvé son univers particulièrement original, et tout à fait propice au mélange entre fantasy (à tendance animalière), dystopie, enquête avec un soupçon d’horreur. Encore une fois, je me suis laissée porter par sa plume très fluide, qui rend la lecture palpitante ! A tel point que j’étais presque déçue d’arriver déjà à la fin, tant l’ensemble s’est révélé bien construit et palpitant.

La Longue nuit, David Moitet. Didier jeunesse, 6 avril 2022, 265 p.

Les Sorcières des Landes, Adrien Tomas.

1609.
L’Inquisition fait rage en Europe et traque des milliers de femmes et d’hommes, accusés de sorcellerie.
Élevées dans les Landes françaises, Margaux et Ermeline, 16 et 17 ans, sont initiées aux pratiques de guérisseuse par leur mère, Catherine. Alors que la cadette s’épanouit dans cette existence simple, entre chasse et apothicairerie, Ermeline rêve de s’installer en ville, loin des forêts du sud-ouest de la France.
Cette vie paisible prend fin lorsque Catherine et ses filles sont dénoncées pour sorcellerie et traquées par Pierre de Lancre, maître Inquisiteur envoyé en mission dans la région de Bayonne. Seule et en fuite, Margaux est recueillie par un homme mystérieux, Nicodémus, qui va lui apprendre la vérité sur ses origines et ses aptitudes. Alors que la colère du peuple français gronde contre l’Inquisition, un autre affrontement prend place en coulisses, opposant Assassins et Templiers autour d’un artefact puissant.
Chacune de leur côté, les deux sœurs devront faire le deuil de leur jeunesse heureuse, mais également décider quelle destinée rejoindre. Assassin ou Templier ? La voie du sang, ou la voie du cœur ?

Voilà un livre que j’étais très, mais alors très contente de trouver sur le sommet de ma pile à lire de travail. Déjà parce que j’aime les romans d’Adrien Tomas ! Ensuite parce que les novellisations de jeux vidéo m’intéressent vivement (même quand je n’ai pas joué au-dit jeu vidéo, ce qui est le cas avec ce livre). Mais surtout parce que la chasse aux sorcières en Pays basque au XVIIe, eh bien ça a été mon sujet d’étude lorsque j’étais à la fac. Trois très bonnes raisons de vouloir lire ce livre, donc.  

Et, de fait, je n’ai vraiment pas été déçue du trajet. Ou par un petit point, que l’on va évacuer direct : le titre. L’histoire se passant essentiellement dans le triangle Bayonne, Saint-Pée sur Nivelle et Saint-Jean de Luz, dans la province basque du Labourd, j’ai eu du mal à comprendre pourquoi le titre était sorcières des Landes ? Bon entre vous et moi, c’est juste le chauvinisme qui parle, là. Raisonnablement, je pense que c’est parce que la chaumière de Catherine et de ses filles, quelque part autour de Bayonne, se situait plutôt au nord, donc dans les Landes (mais comme il n’y a pas de nom, on ne sait pas !). 

Maintenant qu’on a bien râlé (pour pas grand-chose, soit dit en passant), passons à la suite!  
Les liens au jeu vidéo sont vraiment bien exploités. Pour les noob en la matière dans mon genre, pas de panique : les éléments nécessaires sont rappelés et explicités au bon moment. L’avantage d’avoir des personnages qui découvrent ce dans quoi ils ont mis les pieds au fur et à mesure, c’est que l’on peut avoir des explications détaillées sans que cela semble téléphoné. Je me suis juste laissée porter par le récit, et j’ai adoré la façon dont l’auteur mêle la mythologie du jeu vidéo, la réalité historique, et les enjeux particuliers portés par ses personnages.

La narration saute d’ailleurs de l’un à l’autre, ce qui nous offre des points de vue vraiment intéressants. Évidemment, on suit les deux sœurs, Ermeline et Margaux mais, plus intéressant encore, on a de nombreux chapitres côté Pierre de Rosteguy de Lancre, l’opposant principal – et personnage historique. J’ai trouvé les deux frangines intéressantes. C’est vrai que le motif des sœurs opposées, chacune se réclamant d’un clan, est déjà vu mais d’une part, c’est la ligne éditoriale de la collection et, d’autre part, ici cela fonctionne vraiment très bien et c’est motivé tant par leurs personnalités respectives, que par leur histoire. L’aînée très assidue au travail, poussée par la mère à l’excellence, ne rêve que d’aller à la grande ville et voir du monde, tandis que la cadette, laissée libre de vaquer à ses occupations, adore la vie à la campagne. Il y a un vrai terreau pour de futures dissensions (qui s’expliquent aussi par des éléments que je ne souhaite pas divulgâcher ici). Quoi qu’il en soit, leurs doutes, leurs cheminements, sont avancés avec ce qu’il faut de nuances, ce qui rend le récit d’autant plus prenant.
L’antagonisme entre Templiers et Assassins est parfaitement mis en scène. Et le fait d’avoir des chapitres des deux côtés est riche de nuances : certains personnages côté Templiers sont persuadés d’œuvrer pour le bien… tandis que certains Assassins ont la main plutôt leste lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’alliés. Même si cela peut sembler manichéen au vu de la structure de l’intrigue, on est dans un récit nettement plus nuancé !
Les personnages historiques sont plutôt du côté des Templiers (aka les opposants ici), avec Pierre de Lancre (le juge civil chargé du tribunal inquisitorial), Jehan Sorhaindo, un milicien bayonnais affecté à la protection du juge, et la Morguy, une sorcière repentie qui a livré les noms de nombreuses femmes condamnées par la suite (coupables ou non, de fait). Les liens de chacun aux Templiers, ou aux confréries locales s’insèrent parfaitement dans leurs biographies respectives, si bien que les annexes en fin d’ouvrage pour rappeler qui est qui, ou qui a fait quoi, sont bien utiles pour démêler l’écheveau.

Tout cela nous amène à la partie plus purement historique du roman sur laquelle, on ne va pas se mentir, j’avais énormément d’attentes ! Et j’ai adoré. L’ensemble est parfaitement documenté, mais surtout, on ne sent pas la leçon d’histoire. J’ai profité à fond d’un bon roman de fantasy, truffé d’aventures, dans une période qui me passionne et c’était tout simplement excellent. Évidemment, ce n’est pas le fond du propos ici, mais l’auteur mentionne aussi les motifs politiques de cette chasse aux sorcières assez meurtrière et évoque même à demi-mots le scepticisme de l’Inquisition espagnole face aux dénonciations de sorcellerie (contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Inquisition espagnole a assez peu brûlé de sorcières, estimant que les récoltes et autres troupeaux gâtés avaient des origines scientifiques ou climatologiques, plutôt que surnaturelles. Ils ont préféré pourchasser les « mauvais chrétiens » et ils s’en sont donné à cœur joie sur ce chapitre). A cela s’ajoute, comme je le disais plus haut, la mythologie de la franchise Assassin’s Creed, et l’opposition atavique entre Assassins et Templiers… le tout avec un naturel confondant. C’en est même hyper vraisemblable, et c’est aussi pourquoi je me suis passionnée pour cette lecture (alors que j’étais certes curieuse au départ, mais aussi pleine de doutes).

Très très bonne lecture donc que ces Sorcières des Landes, qui sait allier codes de la série Assassin’s Creed, faits historiques et une bonne intrigue de fantasy parfaitement menée. La plume d’Adrien Tomas, hyper fluide, rend la lecture très prenante. Je me suis passionnée pour l’histoire de ces deux soeurs, et j’ai adoré la conclusion, à la fois très ouverte et pas totalement heureuse, mais qui apporte un parfait point final !

Bon à savoir : les tomes de cette série sont parfaitement indépendants les uns des autres !

Assassin’s Creed, Fragment #3 : Les Sorcières des Landes, Adrien Tomas. 404, 20 janvier 2022, 311 p.

Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, Laure Dargelos. #PLIB2022

Demi-Mot aurait pu être un village ordinaire, s’il n’était pas bâti à la limite du Texte. Jour après jour, les habitants polissent et astiquent les lettres ; ils entretiennent ces milliers de caractères qui, sans leur concours, se seraient déjà effondrés. Chez les Virgule-Point, l’aînée de la fratrie a choisi une voie bien différente : fleuriste ! Elle préfère bichonner des Trompettes à pétales plutôt que de faire prospérer l’empire des points et des virgules. Mais un événement inexplicable ne tarde pas à l’entraîner dans une spirale qui la dépasse.
Et si l’avenir du village était en jeu ? Et si tout était lié à la Phrase sans fin, cette mystérieuse phrase laissée en suspens par l’Auteur ??

Des 25 livres sélectionnés au PLIB 2022, celui-ci faisait clairement partie de ceux qui m’intriguaient le plus. Et à raison, car j’ai adoré ma lecture !

Dès le départ, l’autrice nous plonge dans un univers original : celui des mots, couchés sur des manuscrits ou dans des publications imprimées, et aux pieds desquels toute un univers existe, avec ses maisons, ses habitants, ses coutumes, etc. La famille Virgule-Point est de celles-là, et vit dans les interstices d’un manuscrit qui n’a jamais été publié, dont l’autrice n’a jamais atteint la fin et qui dort quelque part dans un tiroir.
Voilà pour le décor.

Au numéro 12 impasse de la Métaphore s’élevait la demeure de la famille Virgule-Point. Avec son toit en forme d’accent circonflexe, elle était la construction la plus haute, mais aussi la plus étroite du comté. En réalité, il s’agissait d’un ancien I qui avait été reconverti en habitation. Cette architecture lettrale n’avait rien de surprenant à Demi-Mot, car le village était bâti à la limite du Texte.

L’histoire débute alors que Prospérine, fleuriste de son état, découvre… un cadavre dans ses parterres. La police conclut rapidement et par défaut à une mort naturelle (page 2548 du manuel de la police) mais cela ne convainc pas du tout Prospérine, qui se pique d’enquêter sur la mort de cet habitant du village. Destination : la Capitale, encombrée d’Honoré, un jeune habitant de la cité, et dont les boutons de manchette ont été accidentellement avalés par Héloïse, la Trompette à pétales préférée de Prospérine.

L’intrigue, l’univers et les personnages sont liés de façon très étroite aux mots et à l’univers littéraires : il y a énormément de jeux typographiques (la Présidente parle en capitales, les habitants de Capitale mettent des majuscules à chaque mot, la famille Italique s’exprime en italiques, etc.), qui agrémentent le texte et permettent à la fois des jeux de mots, et des évolutions de l’intrigue. Ainsi, lors d’une échauffourée, Prosperine perd son accent aigu… Ce qui empêche dès lors toute personne de prononcer son nom correctement. Bref : c’est très inventif.
Par ailleurs, le manuscrit dans lequel est bâti Demi-Mot, avec sa fameuse phrase sans fin, est également moteur de l’intrigue : non seulement l’enquête tourne autour de la fameuse phrase sans fin (puisqu’elle fait partie des suspects), mais en plus, les personnages n’arrêtent pas de faire des spéculations sur la teneur de la fin de la phrase, et sur la durée du couple littéraire formé par Pauline et Hector (même s’il semble que l’histoire soit d’une affreuse niaiserie).

« Hector, s’exclama Pauline en le retenant par la manche, il faut impérativement que vous sachiez… »

Vous l’aurez compris : l’univers est un brin loufoque, et c’est bien ce qui fait son charme ! Et d’un côté, c’est vraiment bien, car on ne peut pas dire que l’enquête soit particulièrement retorse. On est plus dans du cosy mystery que dans du thriller : l’enquête se fait, parfois par hasard, souvent par coup de chance, mais le fait que l’univers soit si riche la rend quasiment secondaire. C’est également dû aux personnages, un peu archétypiques, mais qui collent vraiment bien à l’univers. Assez bizarrement, j’ai trouvé que le personnage ayant le plus de personnalité et le plus attachant était Héloïse… la Trompette à pétales (donc une plante en pot !). Évidemment, ses réparties sont limitées (elle laisse les échanges salés aux humains qui gravitent autour d’elle), mais ses interventions piquantes sont toujours très à propos. Le roman mise à fond sur l’humour, les références littéraires et son côté loufoque, et je trouve que ce mélange était très convaincant.

Avant de finir, il faut encore parler de la maquette ! Le roman est très richement illustré, qu’il s’agisse des personnages, de scènes extraites du texte, ou d’une mise en page particulière, venant souligner les originalités du récit. Ce qui en fait un magnifique objet-livre, et accentue un peu plus son côté ovni littéraire !

J’ai donc passé un excellent moment de lecture avec Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, un roman loufoque à souhait, drôle et à l’univers particulièrement prenant. Je suis très curieuse de lire d’autres romans de l’autrice et ce qui est sûr, c’est que ce titre part directement dans mes 5 finalistes pour le PLIB 2022 !

Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, Laure Dargelos. Rivka, avril 2021, 342 p.
#ISBN9782957023745 #PLIB2022

Et hop ! Catégorie Marrons glacés du CWC validée !

Le Trône des Sept îles #1, Adalyn Grace.

C’est le grand jour pour la princesse Amora. Fille unique de la famille Montara qui dirige le royaume de Visidia, elle va devoir assoir sa position d’héritière du trône en effectuant une démonstration de sa magie devant son peuple. Mais quand le rite de passage tourne au désastre, la jeune femme est forcée de fuir.
Elle va alors faire la rencontre de Bastian, un mystérieux pirate avec lequel elle va passer un marché. Ensemble, ils vont parcourir les mers du royaume, pleines de merveilles et de dangers avec pour objectif de stopper l’émergence d’une nouvelle magie destructrice. Pour la vaincre, Amora devra affronter des monstres légendaires, croiser le chemin d’une sirène redoutable et même gérer un passager inattendu… Si elle échoue, elle mettra en péril le destin de Visidia et perdra la couronne des sept îles à tout jamais.

Quand on me dit pirate, magie dangereuse, princesse en fuite, royaume maritime, je pars conquise. Enfin, j’aurais dû mais malheureusement… eh bien ici ça ne l’a pas fait.

Dès les premières pages, Adalyn Grace nous immerge pourtant dans un univers fort, décrit de façon extrêmement visuelle. Visidia est en effet un royaume maritime, découpé en sept grandes îles, chacune déployant un pouvoir magique qu’embrassent (ou non) les habitants. Cette répartition de talent par zone géographique, indépendamment des gènes de chacun (ou pas, parce que ce n’est pas hyper clair), m’a grandement fait penser à Divergent (sauce fantasy, et les embruns en plus). L’ennui, c’est que comme dans la référence citée précédemment, l’explication de la répartition de la magie, du pourquoi du comment du choix, manque un peu de consistance. Et c’est un manque qui m’a également gênée à propos du système de magie. La magie existe, ils en font, c’est super et… eh bien c’est à peu près tout ce que l’on en saura. La magie des âmes, que pratique l’héroïne, est un peu plus creusée que les autres, mais il m’a manqué des détails pour une constitution solide de l’univers.

« C’est une belle journée pour naviguer.
Le sel de l’océan recouvre ma langue et j’en savoure le grain. La chaleur de la fin de l’été a eu raison de la
mer : elle oscille à peine alors que je me tiens appuyée contre le bastingage à tribord.
L’eau turquoise s’étend à perte de vue, peuplée de chirurgiens bleus et de bancs de vivaneaux à queue jaune qui s’éloignent de notre bateau et se cachent sous de fines couches d’écume.
Derrière la brume matinale s’élève le contour des montagnes, dissimulées sous les nuages, qui façonnent l’île la plus septentrionale du royaume, Mornute. C’est l’une de celles que je n’ai pas encore visitées, mais que je gouvernerai un jour.
« 

De plus, je ne peux pas dire que j’aie vraiment accroché à l’intrigue, tant les péripéties sont prévisibles. Autant le départ est plutôt pas mal, puisque la princesse échoue royalement à son examen et se retrouve à devoir fuir, autant cela se gâte dès que la fuite débute. Évidemment, elle tombe inopinément sur un allié mais se retrouve coincée entre lui et son futur-ex-fiancé : entre le premier qui est opportuniste (et beau gosse, et célibataire) et le second qui est hyper lourd et ne sait rien faire de ses dix doigts (et va donc rester célibataire), qu’arrive-t-il ? Mais oui, un fantastique (non) triangle amoureux ! Qui démarre, comme tout bon triangle amoureux qui se respecte, sur du rien et continue sur du vent. La romance se noue hyper vite, ce qui n’est pas crédible pour deux sous : difficile, donc, de croire aux attachements des personnages.

Par ailleurs, l’intrigue est très linéaire, les personnages allant d’île en île afin de découvrir ce dont il retourne réellement. Le suspense est donc peu présent, d’autant que les pérégrinations des personnages suivent les grands chemins classiques du genre, ce qui rend les péripéties fort peu surprenantes. Évidemment, on ne tarde pas à découvrir qu’un sombre secret se cache sous l’existence de la magie et que celui-ci remet en cause tout ce que savaient les personnages (et va par là-même passer à deux doigts de détruire le monde, qu’ils sont les seuls à sauver). Comme je le disais au départ, l’univers me plaisait follement, d’autant qu’on en prend plein les yeux, mais pas tout à fait assez à mon goût pour cacher les faiblesses de l’intrigue.
Avec ça, le style est truffé de métaphores (parfois hasardeuses) au point de devenir particulièrement lourd, ce qui n’aide en rien à se passionner pour le récit.

Passons maintenant aux personnages. L’intrigue tourne essentiellement autour de Ferrick, le prince, Bastian, le pirate et Amora, la princesse. Soyons bien clairs, Ferrick n’est là que pour servir de faire-valoir à Bastian, et en faire ressortir les aspects ô combien plus mystérieux, plus bad guy (mais pas trop), plus débrouillard, plus… personnage principal digne d’intérêt, en somme. Et aussi pour faire la troisième pointe du triangle amoureux. Il est complètement dispensable et à ce titre, très peu creusé. Le pirate, quant à lui, coche toutes les cases du cliché, ce qui lui permet de faire pile ce qu’on attend de lui – mais n’amène pas d’originalité. Et Amora ? Outre cette malheureuse homonymie qui casse un peu l’ensemble, Amora semble devoir être la femme forte de cette histoire (elle joue très la princesse pourrie gâtée froide et cruelle), mais pas trop non plus, car au fond d’elle-même, elle ne rêve que d’être douce et sensible… ce qui la rend d’autant plus fatigante. Ceci étant dit, c’était un beau pari d’écrire tout un roman avec un personnage central aussi imbuvable, et cela mérite d’être salué ! Si vous aimez apprécier le personnage central, soyez prévenu : Amora est une sale enfant gâtée, et le restera jusqu’à la fin de l’histoire. Ce qui est un peu dommage, puisqu’elle manque clairement de nuances, et souffre du même défaut de superficialité que ses compatriotes.

On ne peut donc pas dire que j’aie franchement adhéré à ce roman. Malgré un univers hyper visuel, très Pirates des Caraïbes, et particulièrement immersif, ce titre n’a pas franchement réussi à m’embarquer, la faute à des personnages trop peu creusés et à une intrigue cousue de fil blanc. Toutefois, l’histoire s’achève sur un bon point final, ce qui fait que l’on peut passer à autre chose sans frustration aucune !

Le Trône des Sept Îles, Adalyn Grace. Traduit de l’anglais par Aurélie Orkan.
De Saxus, août 2021, 384 p.

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Le Sang de la Cité, Capitale du Sud #1, Guillaume Chamanadjian. #PLIB2022

Enfermée derrière deux murailles immenses, la Cité est une mégalopole surpeuplée, constituée de multiples duchés. Commis d’épicerie sur le port, Nox est lié depuis son enfance à la maison de la Caouane, la tortue de mer. Il partage son temps entre livraisons de vins prestigieux et sessions de poésie avec ses amis. Suite à un coup d’éclat, il hérite d’un livre de poésie qui raconte l’origine de la Cité. Très vite, Nox se rend compte que le texte fait écho à sa propre histoire. Malgré lui, il se retrouve emporté dans des enjeux politiques qui le dépassent, et confronté à la part sombre de sa ville, une cité-miroir peuplée de monstres.

Le Sang de la cité est le premier tome de la trilogie Capitale du Sud, mais aussi le premier tome du cycle La Tour de Garde, dont le deuxième tome, Citadins de demain – lui-même premier tome de la trilogie Capitale du Nord, et signé Claire Duvivier (c’est bon, tout le monde suit ?) -, vient tout juste de paraître.
Et quel premier tome !

L’auteur nous plonge dans une cité cosmopolite, Gemina, que l’on arpente en long, en large et en travers, à tel point qu’elle semble prendre à elle seule la place d’un personnage !
Gemina est une ville gigantesque, densément peuplée, découpée en quartiers-états, chacun gouverné par un duc ou une duchesse, et entièrement dévoué à sa Maison (lesquelles portent toutes un nom d’animal). Celles-ci peuvent avoir un rôle lié à la portion de territoire qu’elles possèdent : défense lorsque l’on est près du port, ou transport des marchandises lorsque l’on est au centre. Ces positions permettent à certaines maisons de prendre part aux projets des autres, ou d’essayer de les entraver lorsque cela ne les arrange pas, ce qui est le cas du projet de canal nord-sud porté par le duc Servaint, et autour duquel tourne l’ensemble du récit. La cité est tiraillée par des différends futiles ou profonds, et les maisons n’hésitent pas à les résoudre par des manœuvres politiques ambitieuses (et souvent sanglantes).

L’histoire, au départ, semble très simple à suivre. Nox, le personnage central, fait les livraisons de l’épicerie Saint-Vivant, dont le tenancier, Eustaine, essaie de développer le nouveau vin intra-muros (que la cité attend impatiemment). On suit donc Nox dans ses diverses courses, tout comme dans les diverses tractations autour de la mise en place du vin, des négociations avec la maîtresse de chai aux choix graphiques pour l’étiquette, en passant par les séances de dégustation.
Parallèlement, Nox est formé pour être le négociateur de sa maison (la Caouane) et… son assassin, si besoin est. Par des voies détournées, on s’aperçoit alors que la vie dans la cité peut s’avérer particulièrement violente, et la suite du récit le prouvera. En fin de compte, au-delà de l’apparente simplicité des premiers chapitres, il y a un tout un sous-texte qui court, et des enjeux politiques souterrains passionnants sous-tendent le récit. Ce qui ne le rend que plus prenant !

En effet, il y a un savant mélange entre secrets de famille, secrets politiques et secrets liés à la cité elle-même. Nox se découvre un pouvoir étrange qu’il ne s’explique pas et auquel il va se former sur le tas (et dont je ne révélerai pas plus !). La magie est donc discrètement présente par ce biais, mais aussi au travers des maçons de la Recluse, chargés de tous les travaux d’urbanisme (un énorme enjeu du récit avec la construction du canal), et qui façonnent la pierre directement à la main. Ce qui ne manque pas d’occasionner des changements au niveau du plan de la cité, de compliquer singulièrement les déplacements des personnages et de questionner le lecteur (car enfin, qu’est-ce que c’est que cette ville dont les rues semblent se modifier d’un jour à l’autre ?!).

L’originalité du récit tient à l’univers dans lequel il se déroule et pour lequel j’ai eu un vrai coup de cœur. La cité ressemble fortement à une capitale méditerranéenne, tant le vin, l’huile d’olive et la gastronomie en général sont au centre du récit. Cela vient du travail de Nox, bien sûr, mais aussi de la quantité de banquets et autres grignotages sur le pouce auxquels se livrent les personnages. Avertissement : c’est un livre qui donne faim ! Le récit accorde une grande importance à la gastronomie, donc, mais aussi à la musique, à la littérature (notamment à la poésie), et au jeu de stratégie La Tour de Garde, qui donne son nom à l’ensemble du cycle. Vraiment, question ambiance, il y a une ambiance méditerranéenne hyper agréable, qui offre un écrin délicat parfait aux péripéties qui, elles, n’en ont rien ! J’ai vraiment adoré cet univers que j’ai trouvé particulièrement original, surtout dans la façon dont chaque élément s’entremêle parfaitement aux différents éléments du récit. Vraiment, c’est extrêmement bien fait !

Vu le coup de cœur pour ce premier tome, j’ai hâte de poursuivre non seulement cette trilogie, mais également le cycle entier. Le Sang de la cité débute avec un récit assez calme, ponctué par la bonne chère, l’amour des arts et des lettres des personnages, mais que transpercent des éclats de violence qui rappellent que tout cela cache des enjeux politiques complexes et profonds. Ce mélange entre dolce vita et complots sans pitié est extrêmement réussi et m’a tenue en haleine de bout en bout !

Le Sang de la cité, Capitale du Sud #1 ; La Tour de Garde #1, Guillaume Chamanadjian.
Aux Forges de Vulcain, avril 2021, 416 p.

Le Garçon sorcière #1, Molly Knox Ostertag.

Dans la culture du jeune Aster, treize ans, toutes les filles sont élevées pour devenir des sorcières et les garçons, des métamorphes. Toute personne qui ose contrevenir à cette tradition est exclue. Malheureusement pour Aster, il demeure incapable de se métamorphoser… et il est toujours aussi fasciné par la sorcellerie, bien qu’elle lui soit formellement interdite.Lorsqu’un danger mystérieux menace les autres garçons, Aster sait qu’il peut aider… avec la sorcellerie. Avec les encouragements d’une nouvelle amie excentrique, Charlie, Aster se laisse enfin convaincre d’exercer ses talents de sorcière. Mais il aura besoin d’encore plus de courage pour sauver sa famille… et en réalité, se sauver lui-même.

Cela faisait un moment (plus d’un an !) que j’avais noté ce comics dans un coin d’une liste-à-lire-un-jour. C’est enfin fait et quel régal ! Je suis tombée sous le charme du trait et de l’histoire créée par Molly Knox Ostertag – et vu l’excellente découverte, j’ai bien l’intention de poursuivre avec le reste de son œuvre.

Le garçon sorcière nous plonge dans un univers de fantasy, qui pourrait se situer de nos jours. Aster vit dans une grande famille dotée de pouvoirs magiques. Toutes ses tantes, sœurs, cousines sont des sorcières. Et lui, comme tous les mâles de la famille, est voué à devenir un métamorphe, destiné à protéger les sorcières et à se battre contre les démons. Au cas où cela vous titillerait : oui, c’est hyper genré et cliché. Mais justement ! Aster préfère pratiquer (discrètement) la sorcellerie et la métamorphose ne lui est vraiment pas innée. Cela le rend carrément malade rien que d’y penser. La mission qu’il se fixe contre le démon qui kidnappe ses camarades va lui permettre d’utiliser ses pouvoirs de sorcière pour faire quelque chose d’utile.

Là encore, l’histoire pourrait sembler cliché (les pouvoirs inattendus, la quête, la figure de l’élu, etc.), mais pas du tout. Molly Knox Ostertag utilise plutôt ce point de départ pour livrer une ode à la différence, à la quête et à l’acceptation de soi. Dans cette épreuve, Aster est aidé par une amie (totalement humaine), Charlie, qui elle aussi se sent obligée de faire ses preuves dans la société dans laquelle elle vit. Les deux amis s’entraident et nouent une belle relation d’amitié, malgré tout ce qui pouvait sembler les séparer. Charlie encourage vivement Aster à vivre pleinement qui il est, peu importe ce qu’on lui a inculqué !
Le récit incite donc à se questionner sur la société genrée dans laquelle on vit. Mais c’est fait subtilement et sans gros sabots, ce qui rend le comics d’autant plus délicieux !

De même, l’histoire prend place au sein d’une famille assez nombreuse (dont l’arbre généalogique est donné dès le départ), qui aligne pléthore de cousins. Et mine de rien, cette famille est diversifiée que ce soit en termes de couples, modes de vie ou couleurs de peau. Cela ne sert pas l’intrigue, ni un propos sous-jacent, c’est juste comme cela dans le paysage, de façon très naturelle. Et cela change agréablement de ce que l’on peut voir en BD jeunesse !

Côté graphismes, j’ai fondu dès les premières pages pour les dessins à la fois simples et clairs, aux couleurs chaudes et agréables. C’est beau ! Les scènes représentant la magie sont particulièrement réussies.

Excellente découverte donc, que ce premier tome du Garçon sorcière. J’ai adoré l’intrigue, les graphismes, comme les messages portés par le texte. Même si ce volume propose un récit complet, j’ai hâte de lire les deux tomes suivants tant j’ai apprécié ma découverte !

Le Garçon sorcière #1, Molly Knox Ostertag. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Garland.
Kinaye, 24 janvier 2020, 224 p.

Enchantment of ravens, Margaret Rogerson.

Isobel est une jeune artiste peintre de grand talent, qui travaille pour des clients bien particuliers : les redoutables faés, des créatures immortelles capables de jeter de terribles sorts. Il y a néanmoins une chose que les faés envient terriblement aux humains : leur Art, car eux-mêmes sont incapables de tracer un trait de plume ou de faire cuire du pain sans tomber en poussière. Les tableaux d’Isobel sont très demandés, jusqu’à ce qu’elle reçoive la première commande exceptionnelle d’un membre de la famille royale, Corneille, le prince d’Automne.
En peignant son portrait, la jeune femme fait une grave erreur : elle le représente avec dans le regard l’éclat d’un chagrin tel qu’en éprouvent seulement les mortels. En trahissant ainsi ce qui est considéré comme une faiblesse chez les Faés, elle a mis Corneille dans une position difficile, qui pourrait lui coûter la vie. Furieux, le prince l’oblige à le suivre jusque dans son royaume pour comparaître devant un tribunal – mais en chemin, ils vont tous deux se retrouver cernés d’ennemis, et contraints de s’en remettre l’un à l’autre pour survivre…

Après la très bonne surprise que j’avais eue l’année dernière pour Sorcery of Thorns, j’étais curieuse de découvrir le premier roman de Margaret Rogerson. Et malheureusement… on ne peut pas dire que la sauce ait pris, cette fois-ci.

Pourtant, Enchantement of Ravens avait de quoi me plaire, car j’adore les histoires qui font intervenir des faés !
On y retrouve d’ailleurs le folklore adéquat dans ce genre d’histoire : les faés se présentent aux humains revêtus d’un glamour qui les rend sublimes, leur société est divisée en quatre cours suivant les saisons, et ils font preuve d’une cruauté et d’une inhumanité terribles (donc on est plus dans une ambiance façon Outrepasseurs que Marraine la Bonne Fée). Petite trouvaille sympa ici : les faés sont incapables de pratiquer la moindre forme d’Art, qu’il s’agisse de musique, peinture, ou de la simple cuisson d’un repas au feu de bois. J’ai trouvé ça original ! Cela explique pourquoi les faés entretiennent les humains de Bagatelle, un concentré d’artistes en toutes matières. Pour les payer, ils leur proposent des enchantements… qui peuvent se transformer en maléfices s’il y a la moindre ambiguïté dans la formulation de départ. Ce qui rend chaque tractation périlleuse !

Le point de départ de l’intrigue est vraiment intéressant : voulant bien faire, Isobel peint Corneille, le prince d’Automne, avec une émotion humaine sur le visage, ce que les faés interprètent comme une marque de faiblesse. Souhaitant protéger son trône, celui-ci demande des comptes à Isobel et souhaite l’entendre en procès au sein de sa cour. Tout cela partait plutôt bien, mais se gâte dès le début du périple des deux personnages. En effet, et à mon grand dam, toutes les péripéties de leur trajet à travers les cours faés, ne servent qu’à la romance entre les deux, qui manque de crédibilité, comme de subtilité. Evidemment, depuis le départ, on entend parler de la Bonne loi, qui interdit aux faés et aux humains d’entretenir des sentiments les uns pour les autres. Je n’ai donc pas été surprise que le récit tourne autour d’une romance interdite. Mais qu’elle arrive aussi vite et aussi inopinément ? Si ! Corneille tombe amoureux d’Isobel en un claquement de doigts. Isobel, de son côté, tergiverse tant et plus, ce qui impose de longues scènes d’introspection sur le mode « Il m’aime, moi non plus ». Après un long exposé sur le désamour profond qu’elle éprouve pour lui, la portraitiste change finalement d’avis, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Ses sentiments arrivent comme une révélation, basée sur de biens maigres faits et indices, ce qui ne m’a pas aidée à me sentir particulièrement impliquée dans ses tribulations, d’autant que celles-ci, très longues, semblent servir surtout à délayer l’intrigue.

En plus de cela, les personnages sont assez lisses. Hormis Mai et Juin, les deux petites sœurs jumelles d’Isobel (à l’origine deux chevrettes transformées en fillettes par un faé facétieux), aucun ne se démarque vraiment. Pourtant, il y a du potentiel ! Les deux protagonistes, dans leur voyage, croisent à plusieurs reprises le chemin de Ciguë, une faé d’Hiver liée à la Chasse sauvage. Or, si l’on comprend bien que quelque chose cloche avec la fameuse Chasse, rien n’est vraiment creusé. De même, la figure du Roi des Aulnes est souvent convoquée (on le croise même à la fin), mais tout reste trop en surface. Et c’est très dommage.

Enchantment of Ravens est donc un roman à l’ambiance féérique parfaite, mais dont les personnages et le récit sont complètement écrasés par une romance aussi peu subtile que crédible. Dommage, car tout cela partait pourtant fort bien !

Enchantment of Ravens, Margaret Rogerson. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Basset.
Castelmore (Big Bang), 1er septembre 2021, 384 p.

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