Orageuse, Joanne Richoux

Fêtes et virées en voiture ne suffisent pas à égayer les longues journées d’été de Violette. Depuis son retour à Saint-Crépin, la jeune fille ne se sent plus à sa place. Tous au village semblent avoir oublié son étrange disparition, trois mois plus tôt. Pas elle : le pays des Muses la hante. Un monde où les fleurs chantent, où la musique est reine et les garçons à croquer. Dans l’esprit de Violette, les questions se multiplient. Pourquoi devient-elle sensible à l’électricité ? Que fait Arpège, son premier amour ? Les Muses auraient-elles encore besoin d’elle ? Désirs enfouis ou réel danger, qu’importe ! Violette doit trouver le moyen de repasser de l’autre côté…

Voilà un roman que j’ai lu sans savoir de quoi il était question (lecture pour le travail, entre nous soit dit, d’où ce flou artistique). Et surtout sans savoir qu’il s’agissait… d’un tome 2 ! Heureusement, l’autrice a fait un excellent résumé du tome 1 au début de celui-ci, ce qui m’a permis de raccrocher les wagons sans trop de difficultés.

L’histoire ressemble quelque peu à Alice au pays des Merveilles : dans le premier opus, Violette passait accidentellement (grâce à une boîte à musique) au pays des Muses, où elle s’apercevait qu’elle était le sosie de la princesse Croche, portée disparue, et retrouvait son frère aîné, disparu depuis dix ans (la disparition étant donc un thème récurrent dans cette histoire. Oui, car il y a aussi eu la disparition de son grand-père, Jules, qui était déjà passé chez les Muses à son époque).
Or, là, Violette est revenue dans son monde (avec son frère, du reste) et, bon an mal an, a terminé son année de terminale. Le passage vers le pays des Muses est définitivement fermé, ce qui plonge la jeune femme dans le désarroi le plus total, non seulement parce qu’elle a la nostalgie de ce pays (qu’elle a aidé à vaincre ses dissensions internes), mais aussi parce qu’elle y a laissé Arpège, le premier garçon qu’elle a réellement aimé. Tout cela s’accumule à son statut de jeune bachelière, supposée faire des vœux d’orientation, alors qu’elle n’a aucune foutue idée de ce qu’elle va bien pouvoir faire de son avenir. D’ailleurs, en jetant – trop – rapidement un œil au résumé avant d’attaquer ce livre, je pensais vraiment qu’il s’agirait d’un roman contemporain évoquant le sujet de l’orientation scolaire ! Et bizarrement… c’est le cas, parce que le sujet infuse vraiment le récit. Si vous êtes un.e pur.e amateurice de fantasy, pas de panique : fantasy il y a bien.

« À peine le printemps entamé, il avait fallu songer à ça. La suite, les études, la vie d’adulte. La plupart de mes camarades avaient l’air sûrs. A croire qu’ils avaient comploté leur avenir pendant qu’on révisait au CDI ou qu’on traînait dans la cour en attendant les vacances.
Donc ils multipliaient les voeux sur Internet : psycho, droit, socio, lettres, éco. Des choix définitifs, matures et ambitieux.
J’étais la seule à être paumée. La seule à faire semblant de grandir.
C’est que tout me paraissait si… bizarre. Gamine, je me figurais que ce truc abstrait, grandir, ça inclurait des paquets de certitudes. Sans compter porter des tailleurs et bosser dans des buildings géants, allumés même la nuit. Troquer le tailleur, le soir venu, pour une robe cocktail en lamé or. Je croyais que grandir, c’était la vie des pubs de parfum.
Je m’étais trompée. »

Car, dès lors que Violette trouve le moyen de replonger chez les Muses, on débarque dans un univers particulier et très original, qui ne surprendra certainement pas les lecteurices qui auront eu la sagesse de lire la saga dans l’ordre, mais qui m’a charmée.
En effet, les Muses sont, semble-t-il, entièrement dévouées à la musique, en témoignent leurs noms : Arpège côtoie Solfège, Cadence, Alto, ou encore le professeur Tessiture. La musique elle-même est très importante dans l’histoire, que ce soit parce que l’on se bat avec (notamment avec des archets), ou parce qu’elle est omniprésente dans l’intrigue : les fleurs chantent, les personnages chantent, les paroles et petites mélodies traversent le texte (il y a d’ailleurs une petite musicographie en fin de roman). D’ailleurs, on passe d’un monde à l’autre grâce à des boîtes à musique.
L’autre thème omniprésent dans l’histoire, c’est la nature et plus particulièrement les fleurs. Les Muses vivent en harmonie avec la première, et les secondes ont investi, semble-t-il, chaque centimètre carré de leurs espaces. Mieux, on travaille le vivant ! Il est donc tout à fait naturel d’avoir une moto vivante et ronronnante, et de faire pousser sa bicyclette comme une plante verte. Les personnages traversent des lieux où la végétation est luxuriante, ce qui donne lieu à des descriptions enchanteresses qui m’ont vraiment plu. D’ailleurs, cela imprègne le système de magie, qui s’appuie sur la nature. Celui-ci n’est pas hyper détaillé, mais j’imagine qu’il l’était un peu plus dans le premier volume.
Bref, entre la nature et la musique, j’ai été royalement dépaysée par l’univers original et flamboyant – que j’imagine très coloré.

Or, autant j’ai beaucoup aimé l’univers, autant c’est plutôt côté intrigue que cela a coincé. Le début m’a rendue très curieuse : Violette a vécu quelque chose d’extraordinaire, elle est revenue dans sa triste réalite, et elle déprime. Je trouvais ça vraiment intéressant comme point de départ. Tout s’est gâté, en quelque sorte, lorsqu’elle est passée de l’autre côté. Car, évidemment, ce qui s’est passé précédemment a eu des conséquences – et celles-ci n’ont pas forcément été bénéfiques pour tout le monde. Donc lorsque Violette revient… eh bien c’est toujours le bazar. Et c’est là que l’on retombe dans les sentiers battus de la fantasy, avec un personnage extérieur à l’univers qu’il découvre pas à pas et qui a les clefs pour le sauver (lesquelles échappaient aux autochtones).
Évidemment, Violette déclenche en sus un pouvoir fantastique, pas vu depuis des générations et qui fait d’elle, en quelque sorte, l’élue. J’ai été d’autant plus déçue que l’univers était hyper original et les péripéties… pas du tout. Car à partir de là, on suit le cheminement classique, l’élue doit apprendre à se battre (car oui, c’est carrément la guerre), les anciens amis sont devenus ennemis, l’apprentissage de l’élue n’est pas hyper probant mais, ouf ! ça passe. Bref : rien de bien nouveau sous le soleil. De plus, la romance est extrêmement présente dans le récit. Ce qui, en soi, est très logique, puisque c’était quand même à cause de ce garçon que Violette tentait à toutes forces de revenir chez les Muses. D’ailleurs, j’ai aimé que cela ne se déroule pas exactement comme elle l’avait rêvé. J’ai moins aimé la place très importante de la romance dans l’histoire, mais c’est plus par (dé)goût personnel ! À ce titre, j’ai trouvé la fin un poil trop doucereuse à mon goût.

 » Assieds-toi, on commence tout de suite. On va méditer.
Je me suis installée en face d’elle. Dans mon dos, Solfège et Arpège ont placé leurs mains sur les genoux et clos les paupières. Le plus naturellement du monde.
– C’est parti. Tu prends une grande inspiration… Tu souffles par la bouche en écrasant le ventre… Tu laisses passer les pensées comme des nuages… Et tu fais le vide…
J’entrouvrais un œil à l’occasion.
Apparemment, j’étais la seule à ne pas être très branchée zen. Pendant une vingtaine de minutes les autres ont « nettoyé leur mental » et « libéré les tensions du corps ». Moi, j’ai cogité au fait que je ne devais pas cogiter et que c’était déjà une cogitation en soi, j’ai ressenti de vives démangeaisons sous les cervicales, enfin j’ai compté les galets du jardin : 347. »

Malgré tout cela, j’ai lu ce roman d’une traite car, comme je l’ai dit, l’univers est très immersif. L’autrice a un style très fluide, qui rend la lecture hyper prenante. L’humour, en plus, est bien présent dans la narration, et c’était bien agréable.

En somme, j’ai hautement apprécié l’univers original, flamboyant et enchanteur que Joanne Richoux déploie dans ce roman ! Toutefois, les péripéties assez convenues m’ont un peu moins passionnée et quelque peu lassée, à la longue. Je dois dire que j’ai lu la seconde partie avec moins d’entrain que la première – alors même que j’étais vraiment embarquée par les descriptions et l’univers. C’était assez paradoxal ! C’est sans doute dû au style très fluide de l’autrice, qui rend la lecture très prenante.

Désaccordée #2 : Orageuse, Joanne Richoux. Gulf Stream, 25 juin 2020, 279 p.

La Musique du silence, Patrick Rothfuss.

Rares sont ceux qui connaissent l’existence du Sous-Monde, une toile brisée d’anciennes galeries et de pièces laissées à l’abandon qui s’étend dans les profondeurs de l’Université.
Protégée par ce labyrinthe sinueux, confortablement installée au cœur même de ces lieux désolés, vit une étrange jeune femme.
Le silence et les ténèbres semblent être ses seuls compagnons sur le chemin qu’elle se fraie dans cet univers souterrain. À moins qu’elle ne perçoive autre chose. Comme une complainte des oubliés, mêlant douceur et amertume à son existence…
Son nom est Auri. Et sa vie est peuplée de mystères.
Parmi les nombreuses rencontres de Kvothe, la plus attachante est sans nul doute celle d’Auri. Cette jeune femme, au caractère à la fois sauvage, enfantin et précieux, reste voilée de mystère. Le regard qu’elle porte sur le monde semble percevoir bien plus que celui du commun des mortels. Bientôt elle reverra Kvothe et il faudra lui offrir un présent. Il est temps de se mettre en quête.

Lorsque j’ai terminé le premier tome de Chronique du tueur de roi, je me souviens très bien avoir traversé une brève période d’intense déprime livresque, sur le mode « Jamais plus je ne lirai un livre aussi bien ». Fatalement, j’étais donc assez curieuse de tout ce que pouvait publier l’auteur dans son univers, même si l’attente du troisième tome commence à se faire bien longue… Bref, quoi de mieux, pour patienter, qu’une petite incursion dans son spin-off consacré à Auri, un personnage secondaire pour lequel j’ai eu, dès le départ, une grande affection ?

Le roman débute par un avertissement de l’auteur au lecteur dans lequel il avance deux choses : d’une part, pour un lecteur qui n’aurait pas lu Chronique du tueur de roi, il déconseille la lecture de cette novella ; d’autre part, il avertit que ce n’est pas la peine d’attendre un texte sur Kvothe, car ce n’en est pas un. Et cet avertissement n’est pas superflu !

En effet, le seul personnage que l’on suit au fil des chapitres est Auri, qui erre et vit dans le Sous-Monde, sur le territoire de l’université. Le récit se déroule entre deux rencontres avec Kvothe, sur le monde du compte à rebours. En effet, Kvothe sera présent au septième jour, et Auri tient absolument à lui offrir un présent, un objet sans pareil. Cette échéance sans cesse rappelée rythme à merveille le récit.

Celui-ci est assez particulier, aussi bien en terme de récit, qu’en terme de fantasy. En effet, Patrick Rothfuss casse tous les codes : il n’y a qu’un seul personnage, Auri. Pas de dialogue, hormis les monologues intérieurs de la jeune femme. Et il y en a ! Car Auri semble souffrir d’une compulsion, qui la pousse à arpenter sans cesse le Sous-Monde, afin de trouver à chaque objet sa juste place. Cela peut sembler étrange et, d’une certaine manière, ça l’est. Mais une fois dans le Sous-Monde, il y a une vraie logique à ce qui se déroule. En tout cas, je me suis laissée complètement embarquer par les petites marottes d’Auri.

Si vous avez suivi, il n’y a donc pas non plus d’intrigue à proprement parler : pas d’enjeux supérieurs (hormis trouver un présent pour Kvothe), pas de complot, pas de grand plan à suivre. Pourtant il y a du suspense : au fil des chapitres, je me suis surprise à me demander si Auri allait trouver ce qu’elle cherchait, et si elle allait résoudre sa quête du lieu parfait pour ses objets.
Hormis cette incessante quête, il n’y a pas non plus d’action, hormis une épique scène de fabrication de savon, durant laquelle l’alchimie – que Kvothe étudie à l’université et qu’Auri a autrefois pratiquée – est brièvement citée. Donc on ne découvre absolument pas la jeunesse ou la vie d’Auri à l’université !

Malgré tout ce qu’on pourrait envisager comme des handicaps (pas d’intrigue, pas de magie, pas d’action), j’ai trouvé le récit fascinant. D’une part parce qu’il creuse un peu l’univers déployé dans Chronique du tueur de roi. D’autre part parce que Patrick Rothfuss change complètement de style d’écriture pour cette nouvelle voix. Plus centrée sur les détails, l’importance du moment présent, la voix d’Auri est aussi nettement plus poétique. C’est ce qui fait que je me suis laissée subjuguer par ce court récit.

Celui-ci est rythmé par des illustrations de Marc Simonetti, qui donne à voir le sous-monde, mais auxquelles la version numérique ne rend absolument pas justice.

En bref, une excellente découverte. Et pourtant, on peut dire que le récit ne partait pas sous les meilleurs auspices, puisqu’il ne fait rien de ce qu’il était supposé faire. On n’apprend rien sur Auri ; il n’y a pas tellement d’intrigue, ou d’action, très peu de dialogues. Et pourtant, la novella s’avère extrêmement prenante, sans doute en raison de la poésie qui se dégage des pensées et du mode de vie d’Auri. Je ne regrette donc pas d’avoir enfin lu cette novella… et j’attends d’autant plus impatiemment le tome 3 de la série-mère !

◊ Dans le même univers : Le Nom du vent (1) ; La Peur du sage, première partie ; La Peur du sage, seconde partie ;

La Musique du silence, Patrick Rothfuss. Illustrations de Marc Simonetti.
Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Colette Carrière. Bragelonne, novembre 2014, 168 p.

Le Jardin des âmes, Les Brumes de Cendrelune #1, Georgia Caldera.

Dans le royaume de Cendrelune, les dieux épient les pensées des hommes, et leur Exécuteur, l’Ombre, veille à condamner tous ceux qui nourriraient des envies de rébellion.
Or, il semble que certaines failles existent. À l’âge de 17 ans, Céphise ne vit en effet que pour se venger. Depuis qu’on l’a amputée d’une partie d’elle-même et privée de sa famille, elle ne rêve plus que d’une chose : s’affranchir de la tyrannie du tout-puissant Orion, Dieu parmi les dieux. Et contre toute attente, il se pourrait qu’elle ne soit pas seule…

J’avais choisi ce livre pour le challenge Mois de la fantasy car sa sélection dans la shortlist du PLIB m’a rendue très curieuse. Et, malheureusement… je dois dire que ça ne l’a pas fait, malgré un univers vraiment charmant.

Il faut imaginer une terre post-apocalyptique, où le métal a remplacé, à peu près partout, la nature. Les personnages mangent d’ailleurs, pour la plupart, de la nourriture synthétique – la seule serre produisant de la verdure étant, comme il se doit, réservée au strict usage des dieux. La connaissance a disparu, et le peuple est quasiment analphabète.
Sans trop de surprise, à l’ambiance post-apo se mêle donc une dystopie assez classique, la société étant séparée en plusieurs castes, gouvernées par des dieux autoritaires, menés par Orion. Du côté des divinités, l’autrice a plutôt tapé dans la mythologie grecque, puisqu’aux côtés d’Orion on peut croiser Héphaïstos, Eurydice ou encore Rhadamanthe. Chacun possède des pouvoirs extraordinaires (mention spéciale à Verlaine), le plus grand étant bien entendu celui d’Orion, qui a donc celui de surveiller en permanence les pensées de chacune et chacun, prévenant ainsi quelque crime, ou « pensée déviante » (à son encontre) que ce soit. On parlait de dystopie ? Bienvenue dans Minority Report.

Bon, évidemment, ça ne se passe pas exactement comme dans Minority Report. Car Orion a beau faire tuer ses détracteurs et démonter puis remonter les plus jeunes d’entre eux afin d’avoir sur eux un parfait contrôle, ça ne fonctionne pas à merveille et certains commencent à développer de forts intéressants pouvoirs magiques, aussi bien trouvé que tournés. À ce titre, j’ai adoré le concept des Rapiécés, vraiment original, quoiqu’un peu glauque (soyons honnêtes). On est presque toujours dans ce mélange de fantasy et d’horreur, qui donne au roman une ambiance assez prenante.

L’intrigue est narrée du point de vue de différents narrateurs et alterne entre Céphise, la Rapiécée des bas-quartiers, et Verlaine, l’homme des dieux aux troubles missions. Ces chapitres-là sont écrits à la première personne. Car d’autres chapitres, à la troisième personne, eux, interviennent rapidement dans l’affaire, s’intéressant tour à tour à différents autres personnages (le meilleur ami de Céphise, un dieu, un enfant du quartier). Sans trop de surprise (pour moi), ce sont les chapitres que j’ai préférés, car c’est le style narratif qui me convient le mieux. L’alternance entre personnages et systèmes narratifs permet donc d’avoir, d’une part, une vision assez globale de ce qu’il se passe, mais aussi un rythme assez confortable, ce qui fait que le roman se lit assez vite.

Bon, finalement, qu’est-ce qui ne l’a pas fait ? Malgré cet univers vraiment intéressant, j’ai eu un mal fou à me passionner pour les tribulations des personnages et leurs enjeux. Céphise est entièrement concentrée sur son projet de vengeance. Verlaine sur celui de s’en tirer. Les habitants de la Cathédrale d’Éternité ont leurs petites bisbilles divines et, pendant ce temps-là, la révolte s’installe doucement – mais assez sûrement – dans la Cité d’Acier. D’ailleurs, on ne peut même pas dire que l’unité soit d’actualité chez les dieux (puisqu’Héphaïstos et Proserpine manigancent dans leur coin). En soi, tout cela est très intéressant du point de vue de l’univers, mais aucun personnage, ou aucun enjeu, n’a réussi à m’embarquer. J’ai même trouvé certaines scènes ou péripéties un peu cliché, à mon grand dam, et quelques longueurs. En fait, une grande partie du roman repose sur les pensées des deux protagonistes et, comme depuis le départ, je me sentais assez indifférente à ce qui leur arrivait… eh bien ça ne s’est pas amélioré. Heureusement, la seconde partie, bien qu’à huis-clos, s’est avérée un peu plus prenante, et même intrigante pour la suite !

Malgré tout cela, impossible de dire que j’ai détesté ma lecture. Certes, les personnages ne m’ont fait ni chaud ni froid, non plus que leurs péripéties. Or, voilà : l’univers et l’idée de départ m’ont vraiment charmée. C’est hyper inventif. Original dans les pouvoirs et la mythologie locale. Et cela colle parfaitement au savant mélange de fantasy, d’horreur et de dystopie auquel on assiste. Au détour d’une phrase, on hume un petit air de steampunk, et l’intrigue fait la part belle à l’écologie. Bref, plein de bonnes idées !

Les Brumes de Cendrelune #1 : Le Jardin des âmes, Georgia Caldera. J’ai Lu, 2 octobre 2019, 349 p.

Rouge, Pascaline Nolot.


Accroché au versant du mont Gris et cerné par Bois-Sombre se trouve Malombre, hameau battu par les vents et la complainte des loups. C’est là que survit Rouge, rejetée à cause d’une particularité physique. Rares sont ceux qui, comme le père François, éprouvent de la compassion à son égard. Car on raconte qu’il ne faut en aucun cas toucher la jeune fille sous peine de finir comme elle : marqué par le Mal.
Lorsque survient son premier sang, les villageois sont soulagés de la voir partir, conformément au pacte maudit qui pèse sur eux. Comme tant d’autres jeunes filles de Malombre avant elle, celle que tous surnomment la Cramoisie doit s’engager dans les bois afin d’y rejoindre l’inquiétante Grand-Mère. Est-ce son salut ou un sort pire que la mort qui attend Rouge ? Nul ne s’en préoccupe et nul ne le sait, car aucune bannie n’est jamais revenue…

Lecture plutôt mitigée avec ce titre… et j’en étais la première déçue, car l’ensemble partait vraiment très bien !

Premier bon point : l’univers. Pascaline Nolot situe son roman aux alentours du Mont Gris, soit en pleine pampa non identifiée. Au vu des mœurs et des mentalités, on pourrait être dans un bon vieux XIXe siècle mais, là encore, nous n’avons pas de précisions particulières. Et cela fonctionne parfaitement ainsi !
Dès le début, l’intrigue s’attache à Rouge, une jeune fille défigurée par une tache de naissance sur le visage, qui fait craindre à ses congénères qu’elle ne soit marquée par le Diable. Il faut dire que sa mère a sombré dans la folie peu avant sa naissance, ce qui suffit aux villageois pour être terrorisés. On s’en doute, la jeune fille ne vit donc pas une existence pacifique et radieuse, alors même qu’elle ne demande qu’un peu de considération. Ce qui induit une intéressante réflexion autour de la différence et de l’apparence.
Il se trouve par ailleurs que les jeunes filles du village sont toutes promises à la Grand-Mère, une maléfique sorcière vivant au fond des bois.

Cependant, Rouge n’avait pas chuté dans le puits sans fonds de la haine et de la cruauté. Elle n’aspirait plus qu’au bien et excluait d’office d’apprendre les noirs maléfices.
Quitte, pour conséquence de cette résolution, à ne jamais être libérée de cette laideur. Une laideur dont elle s’accomodait de mieux en mieux, du reste. En fait, même si cela paraissait simpliste, presque bête, elle avait réalisé qu’il était bien plus aisé de s’accepter quand personne ne passait ses journées à se moquer de vous et à vous humilier. Il finissait même par vous venir des moments d’optimisme insoupçonné, à songer que peut-être vous n’étiez pas si défigurée, juste un brin tachetée, le sourcil à peine boursouflé…

Le récit mêle donc plusieurs ambiances, et ce avec brio. Évidemment, la fantasy se mêle aux contes, d’une part dans la façon dont sont présentés les événements (pas de lieu ni de temporalité précis, des thèmes universels), d’autre part dans la réécriture, puisque Rouge est une libre réinterprétation du Petit Chaperon rouge (ce que je n’ai fini par percuter qu’aux alentours… de la moitié !). À tout cela se mêle un brin d’horreur du plus bel effet, qui peut venir soit des créatures qui peuplent la forêt, soit des épreuves auxquelles Rouge est soumise.

À ce stade, je dois préciser que j’ai attaqué ce roman sans en relire le résumé, donc je dois dire la partie « jeunes filles bannies auprès de la sorcière » avait totalement échappé à ma mémoire. Et ce qui est bien, c’est que l’autrice prend vraiment le temps d’installer l’intrigue et l’univers, avant qu’il soit temps, pour Rouge, de rejoindre la sorcière dans les bois. Cette menace de la sorcière monte en puissance au fil des pages, et contribue grandement à l’ambiance très sombre du début du roman. Celui-ci, d’ailleurs, n’épargne en rien la jeune fille. Or, la suite est à l’avenant, et elle doit encore surmonter de très nombreuses épreuves, qui proposent une certaine surenchère dans la violence – pas toujours très utile.

Mon premier point de regret viendra finalement de ce qu’il se passe dans la forêt, chez la Grand-Mère, qui est nettement moins accueillante que dans la version de Perrault. L’autrice fait d’ailleurs appel à d’autres motifs de contes dans l’histoire de ce personnage (la jalousie des parents, le meurtre, le lien à l’objet magique, la malédiction…). Au fil des chapitres faisant monter le suspense autour de ce qu’il se passe réellement dans la forêt, je pense que je me suis forgé un horizon d’attente complètement erroné, ce qui explique sans doute que la révélation m’a laissée sur ma faim. J’imaginais quelque chose d’à la fois plus sombre, et sans doute plus « girl power ». Or, finalement, les motivations de la sorcière m’ont semblé un peu faible et j’ai également trouvé que Rouge triomphait, finalement, assez facilement de ce qui se présentait à elle (le tir à l’arc et la magie en premiers chefs). De plus, cette partie du récit fait appel à de nombreuses ellipses, que j’ai trouvées assez frustrantes. Les états d’âme de Rouge sont largement détaillés, et je pense que je m’attendais à un peu plus d’action dans cette partie. D’autant que lorsque celle-ci arrive enfin, l’autrice s’ingénie à faire tomber à l’eau les plans de sa protagoniste. Narrativement, c’est vraiment très bien fait et c’est même intéressant du point de vue de la construction du personnage mais… mais cela ne m’a pas aidée à me passionner pour cette seconde partie. De même, j’ai trouvé le retournement de situation final parfaitement amené et maîtrisé… mais peut-être un poil tardif. Alors que j’ai trouvé que le récit manquait d’enjeux clairs (hormis le désir de vengeance de Rouge, que j’ai trouvé, à la longue, un peu agaçant), en voilà un qui arrive sur un plateau d’argent mais vraiment dans les dernières pages. Tout cela m’a laissé une désagréable impression d’intrigue un peu confuse.

Avant de conclure, il me faut encore parler du style. L’autrice a choisi un style assez soutenu, qui fait intervenir pas mal de vocabulaire un peu ancien. Pas de panique, la plupart sont dotés d’une note de bas de page (et sinon, on comprend avec le contexte). Là encore, je ne sais sur quel pied danser : j’ai aimé pour la l’immersion totale dans l’ambiance (car il faut avouer que c’est un style qui colle parfaitement au conte), mais j’ai trouvé que cela alourdissait inutilement certaines phrases et rendait parfois le récit un peu indigeste. Ce qui, je dois quand même le préciser, ne m’a pas empêchée de lire ce roman en quelques petits jours !

Rouge est donc une réécriture du Petit Chaperon rouge, avec options magie, ambiance légèrement horrifique et vengeance à accomplir. Si le début était vraiment très chouette, la seconde partie m’a nettement moins passionnée. J’ai trouvé l’intrigue parfois brouillonne et reposant sur des motivations un peu faibles. De plus, si le style colle à merveille à l’ambiance du roman, il m’a parfois semblé un peu artificiel. Ceci étant dit, la réécriture du conte originel fourmille de bonnes idées et propose une intéressante réflexion autour de la différence.

Rouge, Pascaline Nolot. Gulf Stream, avril 2020, 312 p.

La Mort ou la Gloire, Wyld #1, Nicholas Eames.

Clay Cooper et ses hommes étaient jadis les meilleurs des meilleurs, la bande de mercenaires la plus crainte et la plus renommée de ce côté-ci des Terres du Wyld – de véritables stars adulées de leurs fans. Pourtant leurs jours de gloire sont loin. Les redoutables guerriers se sont perdus de vue. Ils ont vieilli, se sont épaissis et ont abusé de la bouteille – pas forcément dans cet ordre, d’ailleurs.
Mais un jour, un ancien compagnon se présente à la porte de Clay et le supplie de l’aider à sauver sa fille, prisonnière d’une cité assiégée par une horde de monstres sanguinaires. Même si cela revient à se lancer dans une mission que seuls les plus braves et les plus inconscients seraient capables d’accepter. Le temps est venu de reformer le groupe… et de repartir en tournée.

Quand j’ai tourné la dernière page de ce roman (en fin d’année dernière, en majorité durant un voyage épique – de 12h…- en train), je me suis dit que cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu un roman de fantasy aussi déjanté, marrant et bien mené !

Premier point qui m’a éminemment plu : la bande de guerriers que l’on suit. Alors qu’on a l’habitude, en fantasy, de côtoyer des guerriers fringants, on a là affaire à une roquebande (une bande de mercenaires) de vieux croulants. La gloire de Saga est loin derrière les membres qui la composent et ceux-ci n’ont pas tous hyper bien veilli. On est donc plus dans l’ambiance arthrose et tours de rein que dans la fringance. Et ça fonctionne vraiment super bien, en plus de changer un peu des poncifs du genre.
Pourtant, c’est aussi au chapitre des personnages que se situe mon seul point de râlerie. Franchement, ça manque de personnages féminins ! Alors, pour être honnête, il y en a. Mais bouh, il y avait une réduction sur les clichés ou bien ? Hormis Jane qui tire son épingle du lot (mais n’est pas follement présente), les autres sont caricaturales à souhait : prenez les méchantes Disney et vous aurez une petite idée de ce à quoi on a affaire côté gent féminine. J’espère que le tome 2 est un peu mieux loti de ce point de vue-là …

Hormis ce point-là, je dois quand même reconnaître que je me suis bien amusée dans cette lecture. Déjà parce que le roman ressemble à un album de métal ou de hard-rock. Les bandes de mercenaires sont appelées des roquebandes, elles sont cornaquées par des managers qui leur organisent des tournées triomphales. Elles sont pourvues de bardes qui chantent leurs mérites (et meurent plus souvent qu’à leur tour) et, une fois par an, elles se retrouvent dans un immense festival, simplement appelé… La Route du Roque. C’est vraiment cet aspect qui donne à l’intrigue tout son sel. Soyons honnêtes, en dehors de cela, on est plutôt dans de la fantasy hyper classique, avec un récit très linéaire, agréablement rythmé par ce qu’il faut de scènes d’actions, de descriptions et de moments plus calmes. Rien de neuf sous le soleil, mais l’ambiance générale donne vraiment l’impression que l’auteur a su faire du neuf avec du vieux – et qu’il a fait ça bien, en plus. Il aligne moult créatures classiques comme plus originales (les druines, par exemple, des hommes aux oreilles de lapin qui, malgré cela, font preuve d’une certaine classe) et un mélange entre univers médiéval (on se bat à l’épée, on circule à cheval ou en chariot) et aspects plus novateurs (comme des vaisseaux se déplaçant avec des moteurs assez spécifiques).

« Pourquoi êtes-vous venus à Kaladar ? demanda Gabriel. Pour exhiber vos peintures faciales ? Vos nouveaux tatouages ? Vos cheveux teints ? Ou êtes-vous venus pour trouver autre chose ? Une roquebande ? Un manager ? La célébrité ? La gloire, peut-être ?
En entendant le mot « gloire », Clay eut l’impression qu’on soufflait sur les braises qui lui brûlaient le ventre. Quelle importance s’il était vieux ? S’il était fatigué ? S’il s’était rassasié plus souvent qu’à son tour en buvant au calice de la victoire et de la renommée ? Un guerrier entendant le mot « gloire » était comme un chien entendant le mot « promenade » : il se mettait aussitôt à remuer la queue.»

Il faut également noter que le rythme des péripéties est particulièrement enlevé, l’auteur n’hésitant pas à jeter ses personnages dans des situations toutes plus improbables les unes que les autres. À certains endroits, je me suis demandé si je n’étais pas en train de suivre une partie de jeu de rôle, tant j’avais l’impression d’une part, d’être remise entre les mains d’un maître du jeu machiavélique et, d’autre part, de subir des décisions prises au dé.  Mais aussi incroyable cela puisse-t-il paraître, cela fonctionne parfaitement ainsi. Le côté exagéré de certaines péripéties colle parfaitement à l’ambiance générale.

Celle-ci, malgré le tragique de la quête (les mercenaires partent quand même traverser une forêt dangereuse pour tenter d’enrayer un siège…), fait la part belle à l’humour. Les réparties cinglantes fusent et certains personnages, malgré une vraie profondeur, assurent le côté comique de l’entreprise (le sorcier Moog, pour ne citer que lui. Même s’il est tout entier accaparé par sa recherche d’un remède à une maladie dégénérative, c’est difficile de s’ennuyer avec lui).

« Admire ! Les Silk Arrows ! Comme tu peux le voir, j’ai vachement recruté. Au fait, t’as vraiment une sale gueule. Qu’est-ce qui t’est arrivé à la tronche ?
Clay haussa les épaules.
– Je suis né comme ça.
– Ta mère gardait une hache entre les jambes ? L’idée est intéressante. ça tiendrait les mecs à distance.
Barrett éclata de rire.
– Je l’aime bien, cette môme, dit-il.»

Nos personnages n’étant plus de toute première fraîcheur, ils croisent fatalement des roquebandes un peu plus gaillardes et pleines d’allant, ce qui ne manque pas d’occasionner quelques affrontements mi-bon enfant, mi-prétentieux. Évidemment, c’était mieux avant, du temps de Saga et des autres roquebandes légendaires, lorsque les mercenaires partaient la fleur à la flamberge tatanner du monstre dans le Coeur du Wyld. Les petits jeunes d’aujourd’hui se contentent d’affronter des monstres sous-alimentés dans des arènes gigantesques (dont l’entrée est évidemment payante). Sous couvert d’action trépidantes et de bastons interminables, il y a donc quelques petites réflexions qui affleurent, comme ça, et c’est bien agréable.

Bonne découverte, donc, que ce début de saga. J’ai aimé suivre des personnages vieillissants avec les aléas que cela implique (genoux qui craquent, dos qui se bloquent en plein combat), embarqués dans une quête héroïque et complètement désespérée. Malgré le classicisme de l’ensemble, l’intrigue qui ressemble à la tournée d’un groupe de hard rock, les péripéties façon jeu de rôle et l’humour bien présent rendent le tout hyper prenant. Mon seul regret tiendra aux personnages féminins que j’ai trouvés assez mauvais dans l’ensemble, l’auteur ayant manifestement privilégié l’option « méchantes Disney », ce qui est un peu dommage. Hormis cet aspect du roman, j’ai passé un très bon moment de lecture avec ce roman qui a, en outre, le bon goût de proposer une véritable fin.

Wyld #1 : La Mort ou la Gloire, Nicholas Eames. Traduit de l’anglais (Canada) par Olivier Debernard.
Bragelonne, octobre 2019, 576 p.

Point bonus : il y a une playlist créée par l’auteur pour accompagner le roman !

Dance of thieves #1, Mary E. Pearson.

Ancienne gamine des rues, Kazi a été prise sous la protection de la reine de Venda. Devenue Rahtan, soldat d’élite de la couronne, elle se rend en mission dans la province de la Bouche de l’Enfer afin d’appréhender un traître à la couronne et de prendre contact avec le chef des Bellanger, une dynastie de hors-la-loi qui revendique le pouvoir contre l’autorité de la reine. Or, elle l’ignore, mais le patriarche vient de mourir, faisant de son fils Jase son héritier. Justement, Kazi est enlevée par des trafiquants d’esclave et se retrouve enchaînée à Jase, avec lequel elle parvient à s’enfuir. Pour s’en sortir, il va donc falloir collaborer…

J’ai ouvert ce livre (que je devais lire pour le boulot) avec de grandes réticences. Il faut dire que le résumé n’était pas franchement fait pour me rassurer (je voyais poindre dès la lecture des premières phrases la romance inévitable entre les personnages).
Et finalement… eh bien j’ai grandement apprécié ! Etonnant !

Mais revenons au début. Début que j’ai trouvé… extrêmement confus. J’avais l’impression d’être balancée dans un univers dont il me manquait la moitié des informations, un peu comme si je lisais un tome 2 en ayant raté le tome 1. Et en fait, c’est presque ça ! Car Dance of thieves est un spin-off de la série The Remnant Chronicles de la même autrice, une trilogie qui se déroule avant le dyptique dont on parle aujourd’hui. Or, cette trilogie… est inédite en français. Dommage ! Cela aurait été bien de les traduire dans l’ordre, mais les voies de l’édition sont impénétrables. D’ailleurs, le roman manque très clairement d’une carte. Cela aurait grandement aidé à la compréhension.
Donc, sans surprise, l’autrice ne s’embarrasse pas d’explications sur certains points de son univers, qu’il s’agisse de la géographie, de la politique ou même des coutumes. Autant vous dire que le début est un peu ardu. Heureusement, en quelques chapitres, on se fait une idée assez précise des enjeux de l’histoire.

Celle-ci débute donc comme une très traditionnelle et très banale romance young-adult sur vague fond de fantasy, avec deux personnages que tout oppose et qui succombent (beaucoup trop vite) l’un à l’autre. Heureusement, cela change bien vite. Car dès qu’ils sont revenus en ville, Jase comme Kazi reprennent leurs rôles respectifs et objectifs premiers. Bien que la romance survive à cette reprise des rôles, les enjeux plus politiques prennent le dessus et c’est à un vrai jeu de dupes que se livrent les personnages. J’étais d’ailleurs assez surprise de voir qu’il y a un vrai contexte géopolitique dans cette intrigue, dont les développements laissent imaginer une suite fort intéressante. Car il y a plusieurs factions en jeu : la Reine, bien sûr, les Bellanger, mais aussi d’autres opposants, qui espèrent bien profiter de la bisbille entre les deux premiers pour se tailler la part du lion. Autant la romance, cliché et rapide, manque de piquant, autant cette partie-là est intéressante, puisqu’à la fantasy se mêle un brin d’espionnage qui rend le tout très prenant.

Je foudroyais Jase du regard. Mais à l’intérieur de moi, je hurlais de rire. À un certain niveau, j’étais toujours furieuse : il parlait de franchise et deux minutes plus tard, il découvrait ses mensonges pour les planter en moi par surprise tels les crocs aiguisés d’un candok. Une fois le choc initial passé, j’avais dû dissimuler ma jubilation face à ce monstrueux coup de chance. Il m’emmenait droit où je voulais aller : au Guet de Tor. Je n’aurais pas besoin de m’y introduire en douce ou de créer davantage de problèmes à la Bouche de l’Enfer pour qu’on m’y emmène. Le Patrei en personne allait m’y escorter. C’était d’une ironie si merveilleuse que, tôt ou tard, je la lui enfoncerais joyeusement dans la gorge.

Le récit fait alterner de façon extrêmement classique un chapitre du point de vue de Kazi, un chapitre du point de vue de Jase. Mais cela fonctionne, notamment dans toutes les parties où les protagonistes n’ont pas exactement les mêmes visées. L’alternance assure le maintien du suspens, et c’est très bien ainsi. À un moment du récit, j’ai regretté de ne pas avoir d’autre point de vue mais vu la cohorte de personnages qui gravitent autour du duo, ce n’est pas plus mal (l’histoire aurait sans doute tourné au foutoir intégral).
Par ailleurs, l’autrice dose bien les péripéties et retournements de situation, ce qui fait que malgré les difficultés du départ, j’ai rapidement accroché à l’ensemble. En plus de cela, le style est fluide et, dans l’ensemble, vraiment agréable, avec notamment des descriptions que j’ai trouvées bien faites. Comme je suis une affreuse personne pleine de préjugés, cela a fait partie des très bonnes surprises que ce roman m’a réservées !

Je partais donc pleine d’a-priori et Mary E. Pearson a su me surprendre très agréablement avec ce roman. Malgré une romance hyper rapide et cliché, l’intrigue politique prend rapidement le dessus, et se mêle à un brin d’espionnage hyper agréable. Le mélange des genres est réussi, et rend l’intrigue très prenante. J’attends impatiemment la suite de ce premier tome, comme la trilogie initiale dont il est le spin-off. C’est dire si l’autrice a réussi à me ferrer !

Dance of thieves #1, Mary E. Pearson. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Troin.
La Martinière jeunesse, février 2020, 576 p.

Clémente nous soit la pluie, Récits du Demi-Loup #4, Chloé Chevalier.

Au fond d’elles-mêmes, elles le savaient déjà. Depuis le début. Elles s’étaient juste efforcées de l’oublier, pendant toutes ces années. Pourtant la solution se tapissait là, patiente, attendant son heure dans le plus sombre recoin de leur mémoire.
L’unique et dernier espoir du Demi-Loup. Mais aussi le plus fondamental, le plus douloureux, de tous leurs devoirs de Suivantes. Nersès et Lufthilde ne peuvent plus feindre de l’ignorer. L’heure est venue de l’ultime sacrifice.
Une question, toutefois, demeure en suspens : à quoi bon ?
Cet Empire qui se dresse, immense, tout puissant, face au Demi-Loup moribond, faut-il le craindre ou l’espérer ?

Attention, cette chronique contient des spoilers sur l’ensemble de la série, et particulièrement ce tome-ci. La conclusion est sûre !

Cela fait maintenant cinq ans que j’ai attaqué cette série dont j’ai attendu chaque tome plus impatiemment que les précédents – et celui-ci peut-être plus encore, car l’attente a été longue. Presque trois ans, mais trois ans d’attente qui en valaient clairement la peine vu la qualité de cet épisode !

À l’issue de ma lecture, je m’aperçois que j’ai à la fois détesté et adoré ce dernier tome. Détesté car c’est le dernier tome, bien sûr, mais aussi parce que tout n’a pas forcément tourné comme je l’espérais. En finissant le tome 3, j’avais la sensation que l’affaire ne pouvait que mal tourner et, de ce point de vue-là, j’ai été servie ! Lorsque l’on ouvre le roman, le Demi-Loup est au bord du gouffre. La rupture est consommée entre la reine des Éponas et la future reine de Véridienne, la dissenssion gronde parmi les Chats (une partie de l’armée étant fidèle à Édelin, l’autre lui préférant Lufthilde), la Preste Mort ravage le royaume, la Suivante Nersès a pris la fuite pour cuver son chagrin, et le coup d’état fomenté par Cathelle et Aldemor semble de plus en plus près d’aboutir. Au fil des chapitres, tout semble aller de mal en pis, et rien n’est fait pour épargner les personnages, lesquels se mettent à commettre de plus en plus de choix discutables et à s’enliser dans les pires situations. Combien de fois n’ai-je pas grogné contre l’un ou l’autre qui – au choix – manque de discernement ou commet une aberration ?
Mais en même temps, j’ai adoré ma lecture. À tel point que je me suis un peu réfrénée pour ne pas la terminer trop vite ! Donc non, les choses ne tournent pas forcément au mieux pour tout le monde (encore que ça dépend de quel point de vue on se place !) mais tout s’agence à merveille. Chaque fil d’intrigue est bouclé et toutes les annonces faites dans le récit trouvent leur révélation – ou presque toutes, mais j’y reviens plus bas. Plus j’avançais dans la lecture (et voyais le nombre de pages restantes se réduire), plus je m’inquiétais : l’histoire allait-être réellement être bouclée ? Des sous-intrigues seraient-elles sacrifiées au profit du reste ? Eh bien non. Et c’est vraiment bluffant de maîtrise !

Comme dans les opus précédents, le récit est fait a posteriori, et en suivant différentes époques, alors que jusque-là le récit était parfaitement linéaire. On retrouve évidemment les écrits des Suivantes Lufthilde et Nersès, comme ceux de Crassu, plus quelques échanges épistolaires. Premier étonnement pour ma part : les journaux de Cathelle et Aldemor sont d’abord totalement absents. Or, j’avoue que je m’étais bien habituée à lire leur point de vue, qui donne un aperçu vraiment complet de la situation (et qui jusque-là permettait souvent au lecteur d’avoir une ou deux longueurs d’avances sur les paires royales). Or là, nada, silence radio. Pire, on découvre même leur implication dans certains événements sur le vif, ou dans les récits des autres qui n’ont que partiellement identifié ce qui se déroulait pourtant sous leurs yeux. Conséquence immédiate ? J’avais la nette impression (sans doute comme les protagonistes), de m’agiter dans le noir, sans pouvoir discerner ce qui m’attendait ou allait se produire. Le suspense en a été décuplé, tout comme mon investissement dans la lecture ! À la moitié du roman, nouveau changement narratif : on est alors 25 années après ce qui se déroulait précédemment, et revoilà le couple maudit, interrogé par le poète Chantrenard qui s’attelle à la rédaction d’une chronique du Demi-Loup. Quoi ?! Comment ?! Mais revenons à nos moutons !! Car on a laissé les protagonistes dans de beaux draps et on ne sait rien, mais absolument rien de ce qui leur est, dès lors, arrivé. Inutile de dire que j’ai trépigné tout du long en lisant le – long, mais passionnant – chapitre d’aparté, d’autant que celui-ci multiplie les effets d’annonces ou les subtiles références à ce qui s’est déroulé (sans en dévoiler le moindre aspect). Effet de suspense garanti ! Or, la suite est à l’avenant : finis les écrits des Suivantes, puisque l’on passe directement… à leur procès. La construction a un côté implacable qui scotche au récit – que j’ai d’ailleurs lu la boule au ventre, tant j’étais prise par ma lecture. J’avais trouvé les trois tomes précédents vraiment très bien menés, mais là on est encore un cran au-dessus.

Malgré tout, il m’est resté, à la fin de ma lecture, quelques questions en suspens : qui est vraiment Tinek ? Quel est cet Empire qui n’aime pas l’Empire ? Qui est ce brillant orateur cité par Chantrenard, Aldemor et Cathelle et qui semble avoir pris la succession de cette dernière ? Pourquoi l’Empire de Gloire tremble-t-il sur ses fondations ? Que sont devenus Orelond et les Chats des Éponas ?
Autant de petits mystères qui ne sont pas vitaux à l’intrigue, mais qui donnent du corps au roman et qui, surtout, sont la marque d’une bonne fin ouverte. Car Chloé Chevalier réussit ici un tour de force : donner à la fois une véritable conclusion à la série, tout en laissant quelques portes entrouvertes. Celles-ci n’appellent pas nécessairement à une suite mais elles ont l’immense avantage de laisser vagabonder l’esprit du lecteur après la dernière page tournée (et d’appeler à une relecture ceux qui, comme moi, auraient peut-être expédié un peu trop vite la fin, car trop pressée de savoir comment cela allait terminer).

Indéniablement, ce tome est le plus sombre des 4. Le plus politique, aussi, alors que, paradoxalement, toutes les grandes décisions semblent avoir déjà été prises ; les personnages se retrouvent donc à jongler avec leurs conséquences – décisions difficiles voire horribles, guerre et batailles rangées, puisque l’on a dépassé depuis longtemps les petits jeux d’espionnage. Chacune livre son point de vue sur ses actions et chacune est persuadée soit du bien-fondé de ce qu’elle a entrepris, soit d’avoir fait au mieux avec les éléments dont elle disposait. L’autrice ne se pose jamais en faveur de l’une ou de l’autre, et évite de trousser des caractères manichéens. Oui, il y a des « gentils » et des « méchants » mais, plus l’on avance dans l’histoire, plus il devient difficile de savoir qui appartient à quel bord (Crassu en est d’ailleurs le parfait exemple, lui qui est sans cesse balloté entre les trois camps). Cela rend la réflexion sur le pouvoir et les choix qui en découlent d’autant plus passionnante. L’autre point absolument passionnant, est d’avoir suivi, de l’enfance à l’âge adulte, les cinq protagonistes. D’adolescentes choyées et frivoles, elles sont devenues des reines implacables ou perdues, des maîtresses de guerre, ou encore des espionnes chevronnées. Le récit permet de suivre la subtile évolution – et surtout l’érosion – de leurs relations. Il semble que chaque trait de caractère, chaque nouvelle dispute, découle d’une adolescence mal guérie, que l’autrice a parfaitement mise en scène. Les portraits de femme qu’elle dresse sont à l’image du reste du roman : parfaitement menés.

En somme, j’ai attendu cette conclusion avec une immense impatience et une attente démesurée, et les deux sont comblées. La construction du récit, mêlant narrateurs et époques, rend le roman absolument passionnant, d’autant que la montée en puissance des opus précédents trouve ici son apothéose. J’ai adoré chaque page. J’ai lu avec la boule au ventre, tant l’intrigue est menée de façon aussi implacable que magistrale à sa conclusion. Juste avant de lire ce dernier tome, j’avais relu les trois précédents mais, une fois tournée la dernière page de la série, j’en sors avec une certitude : je relirai sans aucun doute toute cette série, qui est entrée tout droit au panthéon des mes romans favoris. Avec trois coups de coeur sur quatre tomes, c’est le minimum syndical.

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ; Les Terres de l’Est (2) ; Mers brumeuses (3).

Récits du Demi-Loup, #4 : Clémente nous soit la pluie, Chloé Chevalier.
Les Moutons électriques, 10 avril 2020, 544 p.

 

Chasseuse de fantômes, Cassidy Blake #1, Victoria E. Schwab.

Faites la connaissance de Cassidy, une adolescente presque comme les autres. Elle vit avec ses parents et son chat, aime prendre des photos et passe tout son temps libre avec son meilleur ami, Jacob… À ceci près que Jacob n’est autre qu’un fantôme : depuis un peu plus d’un an, Cass a le pouvoir de voir les morts et de parler avec eux ! Alors, lorsque ses parents lui annoncent que toute la famille part passer l’été à Édimbourg pour y tourner une émission de télévision consacrée aux spectres, Cassidy et Jacob embarquent pour un voyage… riche en péripéties !

Fantômes et Ecosse : deux thèmes pour me plaire ! Et ça n’a pas loupé !
Ce très court premier tome nous embarque pour une intrigue complète – premier bon point à mes yeux. Celle-ci est plutôt linéaire, et je mentirais en disant qu’elle était pleine de rebondissements inattendus, mais j’ai néanmoins passé un excellent moment aux côté de Cassidy.

Celle-ci est une adolescente banale. A ceci près que son meilleur ami est un fantôme, et qu’elle a tendance à passer le Voile par inadvertance. Là où cette nature est cocasse, c’est que ses propres parents sont des spécialistes des fantômes, qui animent une émission télévisée consacrée au sujet (l’une traite le sujet de façon historique, l’autre de façon plus scientifique). Évidemment, aucun des deux n’a les capacités de leur fille. Bon an mal an, l’adolescente fait avec ses capacités, discute avec Jacob, passe discrètement le voile, et assouvit sa passion des photos étranges en déclenchant son appareil de l’autre côté du Voile. Oui parce que le point original, c’est que Cassidy déteste sa capacité à voir les fantômes : les passages derrière le Voile ne lui sont guère agréables et, hormis y avoir gagné un meilleur ami, elle ne fait pas grand-chose de sa surnaturelle capacité. D’où son désespoir lorsque ses parents lui annoncent des vacances à Edimbourg, une ville riche en ectoplasmes.

Comme je le disais, l’intrigue est assez simple – et donc accessible aux jeunes lecteurs, dès 9 ans – mais pas moins effrayante pour autant. Car Cassidy va se frotter à la Corneille rouge, une fantôme antique et terrifiante. Soyons honnête, il y a quelques passages effrayants dans l’intrigue, car l’univers des fantômes n’est pas follement accueillant, et les visites de cryptes et autres cimetières hantés sont parfaitement décrites. Heureusement, l’histoire sait aussi être légère et pleine d’humour, ce qui équilibre parfaitement le roman. D’ailleurs, il faut noter que Victoria Schwab est de toute évidence hyperfan d’Harry Potter, car les allusions à la saga de J.K. Rowling sont légion !
Autre point que j’ai vraiment apprécié : l’autrice achève l’intrigue sur un retournement de situation bien trouvé et assez ironique, qui va sans doute changer la donne pour Cassidy – celle-ci n’ayant pas totalement pris conscience des responsabilités accompagnant son don. Rien que pour cela, ça me donne envie de lire la suite.

En somme, très bonne pioche au rayon jeunesse. J’ai trouvé l’histoire assez originale, alors que le thème semblait éculé. L’intrigue, simple et linéaire, est bien menée et dispose d’une vraie conclusion – ce qui ne l’empêche pas de donner envie d’en savoir plus. Le récit est bien équilibré entre humour, vie quotidienne, et scènes effrayantes avec des fantômes remontés. J’ai hâte d’en savoir plus !

Cassidy Blake #1 : Chasseuse de fantômes, Victoria E. Schwab. Traduit de l’anglais par Sarah Dali.
Lumen, janvier 2020, 304 p.

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L’Âme de l’Empereur, Brandon Sanderson.

La jeune Shai a été arrêtée alors qu’elle tentait de voler le Sceptre de Lune de l’Empereur. Mais au lieu d’être exécutée, ses geôliers concluent avec elle un marché : l’Empereur, resté inconscient après une tentative d’assassinat ratée, a besoin d’une nouvelle âme. Or, Shai est une jeune Forgeuse, une étrangère qui possède la capacité magique de modifier le passé d’un objet, et donc d’altérer le présent. Le destin de l’Empire repose sur une tâche impossible : comment forger le simulacre d’une âme qui serait meilleur que l’âme elle-même ? Shai doit agir vite si elle veut échapper au complot néfaste de ceux qui l’ont capturée.

Étant arrivée au bout de mes lectures d’été (car oui, cette lecture date du mois d’août), j’ai pioché dans ma bibliothèque ce court roman (parfait pour tenir jusqu’au départ !). Et comme à chaque Sanderson, je dois dire que je n’ai pas été déçue de ma lecture !

Le récit est extrêmement court, puisqu’il fait moins de 200 pages. Malgré cela, l’auteur parvient à installer un univers total. Il faut toutefois noter que l’histoire s’inscrit dans celui d’Elantris, mais est tout à fait lisible indépendamment — du coup, ça m’a donné envie de lire ce roman qui se trouve être également dans ma PAL. Ceci étant dit, c’est vraiment quelque chose que je trouve extraordinaire avec Sanderson : il n’a pas besoin de beaucoup de pages ou de mots pour nous plonger dans des univers hyper complexes et riches, de la même façon qu’il sait comment faire avancer l’histoire par très petites touches (ça m’avait déjà frappée dans La Voie des rois.)
Ici, on est clairement dans un univers de fantasy. Certains personnages sont doués d’une magie très particulière (c’est le cas de Shai), qui leur permet de modifier le passé d’un objet. Dit comme cela, cela semble d’un rien, mais modifier le passé de l’objet permet d’en modifier la forme et la texture. Ainsi, au détour d’un chapitre, elle convainc la fenêtre de sa cellule qu’elle était autrefois un vitrail travaillé et récupère une fenêtre délicatement ouvragée. Pour ce faire, elle crée des tampons spécifiques, qui vont indiquer à l’objet quelle nouvelle forme prendre, tout en l’inscrivant dans une longue tradition (on dirait presque de l’ADN recodant, mais sous forme de tampon et d’encre).
Ce talent (pas hyper bien vu) la place donc dans une position assez compliquée, puisqu’on lui demande tout simplement de forger un tampon d’âme pour l’Empereur (celui-ci étant plongé dans le coma). Honnêtement, après Fils-des-Brumes et La Voie des Rois, je pensais avoir fait le tour des idées novatrices de Sanderson. Mais non ! Il innove encore, avec une magie qui confine ici à la science.

Bien que le récit soit vraiment court, Sanderson prend le temps de détailler la psychologie de ses personnages. Shai est, sans trop de surprise, le personnage le plus développé, mais ceux qui gravitent autour d’elle sont eux aussi travaillés – particulièrement Gaotona, son geôlier et tourmenteur. Sans surprise, ils sont tous « utiles » à l’intrigue principale, mais ce n’est vraiment pas gênant. Ce qui est intéressant, c’est que c’est par ces personnages-là que l’on en apprend plus sur l’univers, l’Empereur, la façon dont est vue la magie et les tenants et aboutissants de l’intrigue. Au fil des leurs dialogues avec Shai, et de quelques scènes annexes, on se fait une parfaite idée de la situation.

L’autre point que j’ai trouvé extraordinaire, c’est que l’intrigue est quasiment un huis-clos : en effet, Shai est enfermée dans sa cellule de travail tout du long, et on ne voit que rarement ce qui se passe à l’extérieur. Et pourtant, l’histoire est loin d’être chiante ou plate — vraiment, j’ai passé chaque chapitre à m’épater devant le talent de Sanderson.

Plus ça va et plus le nom de Brandon Sanderson est pour moi synonyme de « valeur sûre ». En ouvrant ce roman, vu sa maigreur, je dois dire que je ne m’attendais pas à une révélation et chaque chapitre a été un enchantement. L’histoire est courte, mais bien équilibrée. Il y a ce qu’il faut de suspense, de trouvailles originales, d’explications sur l’univers (même si le début est un peu complexe) ou quant aux tenants et aboutissants de l’intrigue. En plus de cela, il y a une vraie réflexion sur l’art (celui que pratique Shai, bien sûr, mais aussi celui des artistes assermentés de son univers), ce qui ne gâche rien.
Bref : une très très bonne découverte !

L’âme de l’empereur, Brandon Sanderson. Traduit de l’anglais par Mélanie Fazi. Le Livre de Poche, 2014, 195 p.

L’Envol du phénix, Sœurs de sang #1, Nicki Pau Preto

« Autrefois, j’avais une sœur, que j’aimais de toutes mes forces. Pourtant, si j’avais su, je l’aurais haïe. Mais qui a jamais pu contrôler les mouvements de son cœur ? »

Véronyka regarde brûler dans l’âtre deux œufs de phénix sur le point d’éclore… Dire qu’il y a quelques années à peine, de puissantes reines sillonnaient encore le ciel sur le dos de ces bêtes légendaires ! Avec sa sœur Val, elle ne veut qu’une chose : chevaucher ces animaux mythiques, comme leurs parents avant elles. Malheureusement, une telle audace est désormais punie de mort et tous ceux qui pratiquent la magie sont traqués sans merci. Toutes deux vivent donc dans la clandestinité… Si seulement l’un de ces phénix pouvait venir au monde, leur vie en serait bouleversée ! Mais qui, de Val ou de Véronyka, l’oiseau de feu choisirait-il ? Et qu’adviendrait-il ensuite d’elles ? La jeune fille l’ignore encore, mais tous les Dresseurs de phénix ne sont pas morts ou emprisonnés. Un petit groupe, retranché dans une forteresse au sommet des montages, poursuit la résistance. Le seul problème ? Ils refusent, désormais, d’entraîner des femmes.

Est-ce que ce livre a parlé à l’adolescente en moi qui avait apprécié le premier tome d’Eragon ? Absolument !!

L’autrice nous embarque dans un univers de fantasy marqué, des années plus tôt, par une guerre fratricide qui a conduit à la disparition des royautés – remplacée par un Conseil tout puissant. Pire : alors que la société voyait plutôt d’un bon œil d’être dirigée par des reines guerrières, elle est retombée dans un triste et banal patriarcat. Malgré une hégémonie apparente voulue par les gouvernants, on distingue toujours l’Empire de Pyra, la nation déchue. Et c’est justement de cette nation que sont issues nos deux protagonistes, Véronyka et sa soeur aînée Val.
J’ai essayé de vous résumer les tenants et aboutissants géopolitiques rapidement, mais je dois dire que dans les premiers chapitres, j’étais un peu perdue entre les différentes factions (l’Empire, Pyra, les animages, les Dresseurs, etc.). C’est le risque attendu quand on prend l’histoire en marche quelques décennies après les événements politiques majeurs : la mise en place est un peu confuse. Je pense que ces différentes explications auraient mérité d’être un peu plus fluides. Heureusement, le livre est épais, on a le temps de mieux comprendre de quoi il retourne au fil des pages.

Celles-ci s’attachent essentiellement à trois personnages, tous animages : Véronyka, par les yeux de laquelle on voit sa sœur Val, Tristan, un jeune apprenti dresseur de phénix et Sev, un animage discret enrôlé comme soldat dans l’armée de l’Empire. À ce stade, précisons donc que les animages ont la faculté d’entrer en contact avec les animaux afin de les apprivoiser ou de les contrôler et que les meilleurs d’entre eux, si tant est qu’ils trouvent un œuf de phénix, peuvent espérer devenir Dresseurs. Ceux-ci ayant fait partie de la team bad guys au cours de la guerre précédente, tous les animages repérés par l’Empire sont immédiatement placés en état de servitude – sauf les petits malins comme Sev qui se contrôlent, ou les rebelles comme les trois autres, qui se cachent.
Contrairement à ce à quoi je m’attendais, les chapitres n’alternent pas un personnage après l’autre : on peut passer 5 chapitres d’affilée avec Véronyka, faire une petite incursion du côté de Sev, revenir à Véronyka, passer chez Tristan, etc. J’avoue que cette inégalité narrative m’a au départ déstabilisée, parce que ce n’est pas à quoi nous a habitués la littérature jeunesse. Mais j’ai trouvé cette construction sympa : le suspense n’en pâtit pas du tout, bien au contraire, et j’ai aimé ne pas être enfermée dans le carcan de « 1 chapitre / perso en alternance jusqu’à la conclu ». De temps à autres, ces chapitres sont interrompus par des extraits d’œuvres anciennes qui viennent éclairer tel ou tel aspect de l’univers, ou par les échanges épistolaires (cinglants !) des deux princesses légendaires, Avalkyra et Phéronia.

Du côté de l’intrigue, on suit donc un cheminement assez classique en fantasy : des rebelles vivent cachés, d’autres tentent de retourner le pouvoir en place et, là-dedans, des personnages tentent de tirer leur épingle du jeu. Rien de très neuf sous le soleil, mais je dois toutefois dire que j’ai été assez surprise par les retournements de situation amenés par l’autrice, et ce à plusieurs reprises.
Tout d’abord, je m’attendais vraiment à ce que l’intrigue soit tournée autour des phénix. Eh bien non. Alors il y a en a, soyons honnêtes. Mais Véronyka, qui est tout de même le personnage que l’on suit le plus, les voit seulement de loin – rappelez-vous, univers patriarcal, tout ça. Du coup ce sont plutôt les tribulations de Véronyka par-ci par-là, le développement de ses talents magiques et sa vie de palefrenière à la forteresse. Le rythme est assez calme, puisque l’action est concentrée sur la fin. Heureusement, l’héroïne se trouve quelques sujets de préoccupation, donc one ne s’ennuie pas non plus, malgré l’impression que l’intrigue ne suit pas le cours qu’elle aurait dû suivre. Si elle est bien menée tout en prenant son temps, je pense que certaines péripéties auraient gagné à être élaguées de quelques pages.
D’autre part, l’autrice m’a surprise avec quelques révélations. Avec le recul, je me dis qu’elle avait pourtant bien balisé le terrain, mais je me suis entièrement laissée porter par cette lecture !

Mais s’il n’y a pas tellement d’action, c’est aussi parce que l’autrice s’attache à développer quelques thèmes annexes – sans que cela pèse à l’ensemble. L’héroïne, on l’a vu, a du mal à trouver sa place dans un univers qui n’apprécie guère les filles, fortes ou pas (mais si elles sont fortes, c’est pire). À la forteresse, elle rencontre un jeune homme qui se damnerait pour pouvoir plaire à son commandant de père, mais qui n’y arrive pas. En plus de ça, Véronyka a un contentieux sévère avec sa sœur aînée, qui est aussi sa seule famille, ce qui est source de dilemme pour l’adolescente. Les relations familiales et la sororité ont une place vraiment importante dans l’histoire sans que cela nuise à l’intrigue plus politique, comme je le disais plus haut. J’ai apprécié parce que les thèmes sont traités sans chichi, sans lourdeur, et s’intègrent vraiment bien au récit.

L’Envol du phénix était donc une très bonne surprise ! Malgré un départ un peu confus et quelques longueurs, l’autrice nous propose une intrigue riche, bien menée et qui tient la route. Elle prend des tours étonnants mais vraiment intéressants et en profite pour traiter les thèmes forts de la saga – sororité, émancipation et relations familiales – outre l’intrigue purement magique et politique. Je suis contente de cette bonne pioche au rayon fantasy ado ; évidemment, au début j’ai pensé à Eragon, mais là, au moins, je suis allée jusqu’au bout, en appréciant ma lecture ! Je suis donc très curieuse de lire le tome 2 !

Soeurs de sang  #1 : L’Envol du phénix, Nicki Pau Preto. Traduit de l’anglais (Canada), par Julie Lafon et Céline Morzelle.
Lumen, février 2020, 724 p.

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