Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, Laure Dargelos. #PLIB2022

Demi-Mot aurait pu être un village ordinaire, s’il n’était pas bâti à la limite du Texte. Jour après jour, les habitants polissent et astiquent les lettres ; ils entretiennent ces milliers de caractères qui, sans leur concours, se seraient déjà effondrés. Chez les Virgule-Point, l’aînée de la fratrie a choisi une voie bien différente : fleuriste ! Elle préfère bichonner des Trompettes à pétales plutôt que de faire prospérer l’empire des points et des virgules. Mais un événement inexplicable ne tarde pas à l’entraîner dans une spirale qui la dépasse.
Et si l’avenir du village était en jeu ? Et si tout était lié à la Phrase sans fin, cette mystérieuse phrase laissée en suspens par l’Auteur ??

Des 25 livres sélectionnés au PLIB 2022, celui-ci faisait clairement partie de ceux qui m’intriguaient le plus. Et à raison, car j’ai adoré ma lecture !

Dès le départ, l’autrice nous plonge dans un univers original : celui des mots, couchés sur des manuscrits ou dans des publications imprimées, et aux pieds desquels toute un univers existe, avec ses maisons, ses habitants, ses coutumes, etc. La famille Virgule-Point est de celles-là, et vit dans les interstices d’un manuscrit qui n’a jamais été publié, dont l’autrice n’a jamais atteint la fin et qui dort quelque part dans un tiroir.
Voilà pour le décor.

Au numéro 12 impasse de la Métaphore s’élevait la demeure de la famille Virgule-Point. Avec son toit en forme d’accent circonflexe, elle était la construction la plus haute, mais aussi la plus étroite du comté. En réalité, il s’agissait d’un ancien I qui avait été reconverti en habitation. Cette architecture lettrale n’avait rien de surprenant à Demi-Mot, car le village était bâti à la limite du Texte.

L’histoire débute alors que Prospérine, fleuriste de son état, découvre… un cadavre dans ses parterres. La police conclut rapidement et par défaut à une mort naturelle (page 2548 du manuel de la police) mais cela ne convainc pas du tout Prospérine, qui se pique d’enquêter sur la mort de cet habitant du village. Destination : la Capitale, encombrée d’Honoré, un jeune habitant de la cité, et dont les boutons de manchette ont été accidentellement avalés par Héloïse, la Trompette à pétales préférée de Prospérine.

L’intrigue, l’univers et les personnages sont liés de façon très étroite aux mots et à l’univers littéraires : il y a énormément de jeux typographiques (la Présidente parle en capitales, les habitants de Capitale mettent des majuscules à chaque mot, la famille Italique s’exprime en italiques, etc.), qui agrémentent le texte et permettent à la fois des jeux de mots, et des évolutions de l’intrigue. Ainsi, lors d’une échauffourée, Prosperine perd son accent aigu… Ce qui empêche dès lors toute personne de prononcer son nom correctement. Bref : c’est très inventif.
Par ailleurs, le manuscrit dans lequel est bâti Demi-Mot, avec sa fameuse phrase sans fin, est également moteur de l’intrigue : non seulement l’enquête tourne autour de la fameuse phrase sans fin (puisqu’elle fait partie des suspects), mais en plus, les personnages n’arrêtent pas de faire des spéculations sur la teneur de la fin de la phrase, et sur la durée du couple littéraire formé par Pauline et Hector (même s’il semble que l’histoire soit d’une affreuse niaiserie).

« Hector, s’exclama Pauline en le retenant par la manche, il faut impérativement que vous sachiez… »

Vous l’aurez compris : l’univers est un brin loufoque, et c’est bien ce qui fait son charme ! Et d’un côté, c’est vraiment bien, car on ne peut pas dire que l’enquête soit particulièrement retorse. On est plus dans du cosy mystery que dans du thriller : l’enquête se fait, parfois par hasard, souvent par coup de chance, mais le fait que l’univers soit si riche la rend quasiment secondaire. C’est également dû aux personnages, un peu archétypiques, mais qui collent vraiment bien à l’univers. Assez bizarrement, j’ai trouvé que le personnage ayant le plus de personnalité et le plus attachant était Héloïse… la Trompette à pétales (donc une plante en pot !). Évidemment, ses réparties sont limitées (elle laisse les échanges salés aux humains qui gravitent autour d’elle), mais ses interventions piquantes sont toujours très à propos. Le roman mise à fond sur l’humour, les références littéraires et son côté loufoque, et je trouve que ce mélange était très convaincant.

Avant de finir, il faut encore parler de la maquette ! Le roman est très richement illustré, qu’il s’agisse des personnages, de scènes extraites du texte, ou d’une mise en page particulière, venant souligner les originalités du récit. Ce qui en fait un magnifique objet-livre, et accentue un peu plus son côté ovni littéraire !

J’ai donc passé un excellent moment de lecture avec Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, un roman loufoque à souhait, drôle et à l’univers particulièrement prenant. Je suis très curieuse de lire d’autres romans de l’autrice et ce qui est sûr, c’est que ce titre part directement dans mes 5 finalistes pour le PLIB 2022 !

Prospérine Virgule-Point et la phrase sans fin, Laure Dargelos. Rivka, avril 2021, 342 p.
#ISBN9782957023745 #PLIB2022

Et hop ! Catégorie Marrons glacés du CWC validée !

Le Trône des Sept îles #1, Adalyn Grace.

C’est le grand jour pour la princesse Amora. Fille unique de la famille Montara qui dirige le royaume de Visidia, elle va devoir assoir sa position d’héritière du trône en effectuant une démonstration de sa magie devant son peuple. Mais quand le rite de passage tourne au désastre, la jeune femme est forcée de fuir.
Elle va alors faire la rencontre de Bastian, un mystérieux pirate avec lequel elle va passer un marché. Ensemble, ils vont parcourir les mers du royaume, pleines de merveilles et de dangers avec pour objectif de stopper l’émergence d’une nouvelle magie destructrice. Pour la vaincre, Amora devra affronter des monstres légendaires, croiser le chemin d’une sirène redoutable et même gérer un passager inattendu… Si elle échoue, elle mettra en péril le destin de Visidia et perdra la couronne des sept îles à tout jamais.

Quand on me dit pirate, magie dangereuse, princesse en fuite, royaume maritime, je pars conquise. Enfin, j’aurais dû mais malheureusement… eh bien ici ça ne l’a pas fait.

Dès les premières pages, Adalyn Grace nous immerge pourtant dans un univers fort, décrit de façon extrêmement visuelle. Visidia est en effet un royaume maritime, découpé en sept grandes îles, chacune déployant un pouvoir magique qu’embrassent (ou non) les habitants. Cette répartition de talent par zone géographique, indépendamment des gènes de chacun (ou pas, parce que ce n’est pas hyper clair), m’a grandement fait penser à Divergent (sauce fantasy, et les embruns en plus). L’ennui, c’est que comme dans la référence citée précédemment, l’explication de la répartition de la magie, du pourquoi du comment du choix, manque un peu de consistance. Et c’est un manque qui m’a également gênée à propos du système de magie. La magie existe, ils en font, c’est super et… eh bien c’est à peu près tout ce que l’on en saura. La magie des âmes, que pratique l’héroïne, est un peu plus creusée que les autres, mais il m’a manqué des détails pour une constitution solide de l’univers.

« C’est une belle journée pour naviguer.
Le sel de l’océan recouvre ma langue et j’en savoure le grain. La chaleur de la fin de l’été a eu raison de la
mer : elle oscille à peine alors que je me tiens appuyée contre le bastingage à tribord.
L’eau turquoise s’étend à perte de vue, peuplée de chirurgiens bleus et de bancs de vivaneaux à queue jaune qui s’éloignent de notre bateau et se cachent sous de fines couches d’écume.
Derrière la brume matinale s’élève le contour des montagnes, dissimulées sous les nuages, qui façonnent l’île la plus septentrionale du royaume, Mornute. C’est l’une de celles que je n’ai pas encore visitées, mais que je gouvernerai un jour.
« 

De plus, je ne peux pas dire que j’aie vraiment accroché à l’intrigue, tant les péripéties sont prévisibles. Autant le départ est plutôt pas mal, puisque la princesse échoue royalement à son examen et se retrouve à devoir fuir, autant cela se gâte dès que la fuite débute. Évidemment, elle tombe inopinément sur un allié mais se retrouve coincée entre lui et son futur-ex-fiancé : entre le premier qui est opportuniste (et beau gosse, et célibataire) et le second qui est hyper lourd et ne sait rien faire de ses dix doigts (et va donc rester célibataire), qu’arrive-t-il ? Mais oui, un fantastique (non) triangle amoureux ! Qui démarre, comme tout bon triangle amoureux qui se respecte, sur du rien et continue sur du vent. La romance se noue hyper vite, ce qui n’est pas crédible pour deux sous : difficile, donc, de croire aux attachements des personnages.

Par ailleurs, l’intrigue est très linéaire, les personnages allant d’île en île afin de découvrir ce dont il retourne réellement. Le suspense est donc peu présent, d’autant que les pérégrinations des personnages suivent les grands chemins classiques du genre, ce qui rend les péripéties fort peu surprenantes. Évidemment, on ne tarde pas à découvrir qu’un sombre secret se cache sous l’existence de la magie et que celui-ci remet en cause tout ce que savaient les personnages (et va par là-même passer à deux doigts de détruire le monde, qu’ils sont les seuls à sauver). Comme je le disais au départ, l’univers me plaisait follement, d’autant qu’on en prend plein les yeux, mais pas tout à fait assez à mon goût pour cacher les faiblesses de l’intrigue.
Avec ça, le style est truffé de métaphores (parfois hasardeuses) au point de devenir particulièrement lourd, ce qui n’aide en rien à se passionner pour le récit.

Passons maintenant aux personnages. L’intrigue tourne essentiellement autour de Ferrick, le prince, Bastian, le pirate et Amora, la princesse. Soyons bien clairs, Ferrick n’est là que pour servir de faire-valoir à Bastian, et en faire ressortir les aspects ô combien plus mystérieux, plus bad guy (mais pas trop), plus débrouillard, plus… personnage principal digne d’intérêt, en somme. Et aussi pour faire la troisième pointe du triangle amoureux. Il est complètement dispensable et à ce titre, très peu creusé. Le pirate, quant à lui, coche toutes les cases du cliché, ce qui lui permet de faire pile ce qu’on attend de lui – mais n’amène pas d’originalité. Et Amora ? Outre cette malheureuse homonymie qui casse un peu l’ensemble, Amora semble devoir être la femme forte de cette histoire (elle joue très la princesse pourrie gâtée froide et cruelle), mais pas trop non plus, car au fond d’elle-même, elle ne rêve que d’être douce et sensible… ce qui la rend d’autant plus fatigante. Ceci étant dit, c’était un beau pari d’écrire tout un roman avec un personnage central aussi imbuvable, et cela mérite d’être salué ! Si vous aimez apprécier le personnage central, soyez prévenu : Amora est une sale enfant gâtée, et le restera jusqu’à la fin de l’histoire. Ce qui est un peu dommage, puisqu’elle manque clairement de nuances, et souffre du même défaut de superficialité que ses compatriotes.

On ne peut donc pas dire que j’aie franchement adhéré à ce roman. Malgré un univers hyper visuel, très Pirates des Caraïbes, et particulièrement immersif, ce titre n’a pas franchement réussi à m’embarquer, la faute à des personnages trop peu creusés et à une intrigue cousue de fil blanc. Toutefois, l’histoire s’achève sur un bon point final, ce qui fait que l’on peut passer à autre chose sans frustration aucune !

Le Trône des Sept Îles, Adalyn Grace. Traduit de l’anglais par Aurélie Orkan.
De Saxus, août 2021, 384 p.

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Le Sang de la Cité, Capitale du Sud #1, Guillaume Chamanadjian. #PLIB2022

Enfermée derrière deux murailles immenses, la Cité est une mégalopole surpeuplée, constituée de multiples duchés. Commis d’épicerie sur le port, Nox est lié depuis son enfance à la maison de la Caouane, la tortue de mer. Il partage son temps entre livraisons de vins prestigieux et sessions de poésie avec ses amis. Suite à un coup d’éclat, il hérite d’un livre de poésie qui raconte l’origine de la Cité. Très vite, Nox se rend compte que le texte fait écho à sa propre histoire. Malgré lui, il se retrouve emporté dans des enjeux politiques qui le dépassent, et confronté à la part sombre de sa ville, une cité-miroir peuplée de monstres.

Le Sang de la cité est le premier tome de la trilogie Capitale du Sud, mais aussi le premier tome du cycle La Tour de Garde, dont le deuxième tome, Citadins de demain – lui-même premier tome de la trilogie Capitale du Nord, et signé Claire Duvivier (c’est bon, tout le monde suit ?) -, vient tout juste de paraître.
Et quel premier tome !

L’auteur nous plonge dans une cité cosmopolite, Gemina, que l’on arpente en long, en large et en travers, à tel point qu’elle semble prendre à elle seule la place d’un personnage !
Gemina est une ville gigantesque, densément peuplée, découpée en quartiers-états, chacun gouverné par un duc ou une duchesse, et entièrement dévoué à sa Maison (lesquelles portent toutes un nom d’animal). Celles-ci peuvent avoir un rôle lié à la portion de territoire qu’elles possèdent : défense lorsque l’on est près du port, ou transport des marchandises lorsque l’on est au centre. Ces positions permettent à certaines maisons de prendre part aux projets des autres, ou d’essayer de les entraver lorsque cela ne les arrange pas, ce qui est le cas du projet de canal nord-sud porté par le duc Servaint, et autour duquel tourne l’ensemble du récit. La cité est tiraillée par des différends futiles ou profonds, et les maisons n’hésitent pas à les résoudre par des manœuvres politiques ambitieuses (et souvent sanglantes).

L’histoire, au départ, semble très simple à suivre. Nox, le personnage central, fait les livraisons de l’épicerie Saint-Vivant, dont le tenancier, Eustaine, essaie de développer le nouveau vin intra-muros (que la cité attend impatiemment). On suit donc Nox dans ses diverses courses, tout comme dans les diverses tractations autour de la mise en place du vin, des négociations avec la maîtresse de chai aux choix graphiques pour l’étiquette, en passant par les séances de dégustation.
Parallèlement, Nox est formé pour être le négociateur de sa maison (la Caouane) et… son assassin, si besoin est. Par des voies détournées, on s’aperçoit alors que la vie dans la cité peut s’avérer particulièrement violente, et la suite du récit le prouvera. En fin de compte, au-delà de l’apparente simplicité des premiers chapitres, il y a un tout un sous-texte qui court, et des enjeux politiques souterrains passionnants sous-tendent le récit. Ce qui ne le rend que plus prenant !

En effet, il y a un savant mélange entre secrets de famille, secrets politiques et secrets liés à la cité elle-même. Nox se découvre un pouvoir étrange qu’il ne s’explique pas et auquel il va se former sur le tas (et dont je ne révélerai pas plus !). La magie est donc discrètement présente par ce biais, mais aussi au travers des maçons de la Recluse, chargés de tous les travaux d’urbanisme (un énorme enjeu du récit avec la construction du canal), et qui façonnent la pierre directement à la main. Ce qui ne manque pas d’occasionner des changements au niveau du plan de la cité, de compliquer singulièrement les déplacements des personnages et de questionner le lecteur (car enfin, qu’est-ce que c’est que cette ville dont les rues semblent se modifier d’un jour à l’autre ?!).

L’originalité du récit tient à l’univers dans lequel il se déroule et pour lequel j’ai eu un vrai coup de cœur. La cité ressemble fortement à une capitale méditerranéenne, tant le vin, l’huile d’olive et la gastronomie en général sont au centre du récit. Cela vient du travail de Nox, bien sûr, mais aussi de la quantité de banquets et autres grignotages sur le pouce auxquels se livrent les personnages. Avertissement : c’est un livre qui donne faim ! Le récit accorde une grande importance à la gastronomie, donc, mais aussi à la musique, à la littérature (notamment à la poésie), et au jeu de stratégie La Tour de Garde, qui donne son nom à l’ensemble du cycle. Vraiment, question ambiance, il y a une ambiance méditerranéenne hyper agréable, qui offre un écrin délicat parfait aux péripéties qui, elles, n’en ont rien ! J’ai vraiment adoré cet univers que j’ai trouvé particulièrement original, surtout dans la façon dont chaque élément s’entremêle parfaitement aux différents éléments du récit. Vraiment, c’est extrêmement bien fait !

Vu le coup de cœur pour ce premier tome, j’ai hâte de poursuivre non seulement cette trilogie, mais également le cycle entier. Le Sang de la cité débute avec un récit assez calme, ponctué par la bonne chère, l’amour des arts et des lettres des personnages, mais que transpercent des éclats de violence qui rappellent que tout cela cache des enjeux politiques complexes et profonds. Ce mélange entre dolce vita et complots sans pitié est extrêmement réussi et m’a tenue en haleine de bout en bout !

Le Sang de la cité, Capitale du Sud #1 ; La Tour de Garde #1, Guillaume Chamanadjian.
Aux Forges de Vulcain, avril 2021, 416 p.

Le Garçon sorcière #1, Molly Knox Ostertag.

Dans la culture du jeune Aster, treize ans, toutes les filles sont élevées pour devenir des sorcières et les garçons, des métamorphes. Toute personne qui ose contrevenir à cette tradition est exclue. Malheureusement pour Aster, il demeure incapable de se métamorphoser… et il est toujours aussi fasciné par la sorcellerie, bien qu’elle lui soit formellement interdite.Lorsqu’un danger mystérieux menace les autres garçons, Aster sait qu’il peut aider… avec la sorcellerie. Avec les encouragements d’une nouvelle amie excentrique, Charlie, Aster se laisse enfin convaincre d’exercer ses talents de sorcière. Mais il aura besoin d’encore plus de courage pour sauver sa famille… et en réalité, se sauver lui-même.

Cela faisait un moment (plus d’un an !) que j’avais noté ce comics dans un coin d’une liste-à-lire-un-jour. C’est enfin fait et quel régal ! Je suis tombée sous le charme du trait et de l’histoire créée par Molly Knox Ostertag – et vu l’excellente découverte, j’ai bien l’intention de poursuivre avec le reste de son œuvre.

Le garçon sorcière nous plonge dans un univers de fantasy, qui pourrait se situer de nos jours. Aster vit dans une grande famille dotée de pouvoirs magiques. Toutes ses tantes, sœurs, cousines sont des sorcières. Et lui, comme tous les mâles de la famille, est voué à devenir un métamorphe, destiné à protéger les sorcières et à se battre contre les démons. Au cas où cela vous titillerait : oui, c’est hyper genré et cliché. Mais justement ! Aster préfère pratiquer (discrètement) la sorcellerie et la métamorphose ne lui est vraiment pas innée. Cela le rend carrément malade rien que d’y penser. La mission qu’il se fixe contre le démon qui kidnappe ses camarades va lui permettre d’utiliser ses pouvoirs de sorcière pour faire quelque chose d’utile.

Là encore, l’histoire pourrait sembler cliché (les pouvoirs inattendus, la quête, la figure de l’élu, etc.), mais pas du tout. Molly Knox Ostertag utilise plutôt ce point de départ pour livrer une ode à la différence, à la quête et à l’acceptation de soi. Dans cette épreuve, Aster est aidé par une amie (totalement humaine), Charlie, qui elle aussi se sent obligée de faire ses preuves dans la société dans laquelle elle vit. Les deux amis s’entraident et nouent une belle relation d’amitié, malgré tout ce qui pouvait sembler les séparer. Charlie encourage vivement Aster à vivre pleinement qui il est, peu importe ce qu’on lui a inculqué !
Le récit incite donc à se questionner sur la société genrée dans laquelle on vit. Mais c’est fait subtilement et sans gros sabots, ce qui rend le comics d’autant plus délicieux !

De même, l’histoire prend place au sein d’une famille assez nombreuse (dont l’arbre généalogique est donné dès le départ), qui aligne pléthore de cousins. Et mine de rien, cette famille est diversifiée que ce soit en termes de couples, modes de vie ou couleurs de peau. Cela ne sert pas l’intrigue, ni un propos sous-jacent, c’est juste comme cela dans le paysage, de façon très naturelle. Et cela change agréablement de ce que l’on peut voir en BD jeunesse !

Côté graphismes, j’ai fondu dès les premières pages pour les dessins à la fois simples et clairs, aux couleurs chaudes et agréables. C’est beau ! Les scènes représentant la magie sont particulièrement réussies.

Excellente découverte donc, que ce premier tome du Garçon sorcière. J’ai adoré l’intrigue, les graphismes, comme les messages portés par le texte. Même si ce volume propose un récit complet, j’ai hâte de lire les deux tomes suivants tant j’ai apprécié ma découverte !

Le Garçon sorcière #1, Molly Knox Ostertag. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Garland.
Kinaye, 24 janvier 2020, 224 p.

Enchantment of ravens, Margaret Rogerson.

Isobel est une jeune artiste peintre de grand talent, qui travaille pour des clients bien particuliers : les redoutables faés, des créatures immortelles capables de jeter de terribles sorts. Il y a néanmoins une chose que les faés envient terriblement aux humains : leur Art, car eux-mêmes sont incapables de tracer un trait de plume ou de faire cuire du pain sans tomber en poussière. Les tableaux d’Isobel sont très demandés, jusqu’à ce qu’elle reçoive la première commande exceptionnelle d’un membre de la famille royale, Corneille, le prince d’Automne.
En peignant son portrait, la jeune femme fait une grave erreur : elle le représente avec dans le regard l’éclat d’un chagrin tel qu’en éprouvent seulement les mortels. En trahissant ainsi ce qui est considéré comme une faiblesse chez les Faés, elle a mis Corneille dans une position difficile, qui pourrait lui coûter la vie. Furieux, le prince l’oblige à le suivre jusque dans son royaume pour comparaître devant un tribunal – mais en chemin, ils vont tous deux se retrouver cernés d’ennemis, et contraints de s’en remettre l’un à l’autre pour survivre…

Après la très bonne surprise que j’avais eue l’année dernière pour Sorcery of Thorns, j’étais curieuse de découvrir le premier roman de Margaret Rogerson. Et malheureusement… on ne peut pas dire que la sauce ait pris, cette fois-ci.

Pourtant, Enchantement of Ravens avait de quoi me plaire, car j’adore les histoires qui font intervenir des faés !
On y retrouve d’ailleurs le folklore adéquat dans ce genre d’histoire : les faés se présentent aux humains revêtus d’un glamour qui les rend sublimes, leur société est divisée en quatre cours suivant les saisons, et ils font preuve d’une cruauté et d’une inhumanité terribles (donc on est plus dans une ambiance façon Outrepasseurs que Marraine la Bonne Fée). Petite trouvaille sympa ici : les faés sont incapables de pratiquer la moindre forme d’Art, qu’il s’agisse de musique, peinture, ou de la simple cuisson d’un repas au feu de bois. J’ai trouvé ça original ! Cela explique pourquoi les faés entretiennent les humains de Bagatelle, un concentré d’artistes en toutes matières. Pour les payer, ils leur proposent des enchantements… qui peuvent se transformer en maléfices s’il y a la moindre ambiguïté dans la formulation de départ. Ce qui rend chaque tractation périlleuse !

Le point de départ de l’intrigue est vraiment intéressant : voulant bien faire, Isobel peint Corneille, le prince d’Automne, avec une émotion humaine sur le visage, ce que les faés interprètent comme une marque de faiblesse. Souhaitant protéger son trône, celui-ci demande des comptes à Isobel et souhaite l’entendre en procès au sein de sa cour. Tout cela partait plutôt bien, mais se gâte dès le début du périple des deux personnages. En effet, et à mon grand dam, toutes les péripéties de leur trajet à travers les cours faés, ne servent qu’à la romance entre les deux, qui manque de crédibilité, comme de subtilité. Evidemment, depuis le départ, on entend parler de la Bonne loi, qui interdit aux faés et aux humains d’entretenir des sentiments les uns pour les autres. Je n’ai donc pas été surprise que le récit tourne autour d’une romance interdite. Mais qu’elle arrive aussi vite et aussi inopinément ? Si ! Corneille tombe amoureux d’Isobel en un claquement de doigts. Isobel, de son côté, tergiverse tant et plus, ce qui impose de longues scènes d’introspection sur le mode « Il m’aime, moi non plus ». Après un long exposé sur le désamour profond qu’elle éprouve pour lui, la portraitiste change finalement d’avis, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Ses sentiments arrivent comme une révélation, basée sur de biens maigres faits et indices, ce qui ne m’a pas aidée à me sentir particulièrement impliquée dans ses tribulations, d’autant que celles-ci, très longues, semblent servir surtout à délayer l’intrigue.

En plus de cela, les personnages sont assez lisses. Hormis Mai et Juin, les deux petites sœurs jumelles d’Isobel (à l’origine deux chevrettes transformées en fillettes par un faé facétieux), aucun ne se démarque vraiment. Pourtant, il y a du potentiel ! Les deux protagonistes, dans leur voyage, croisent à plusieurs reprises le chemin de Ciguë, une faé d’Hiver liée à la Chasse sauvage. Or, si l’on comprend bien que quelque chose cloche avec la fameuse Chasse, rien n’est vraiment creusé. De même, la figure du Roi des Aulnes est souvent convoquée (on le croise même à la fin), mais tout reste trop en surface. Et c’est très dommage.

Enchantment of Ravens est donc un roman à l’ambiance féérique parfaite, mais dont les personnages et le récit sont complètement écrasés par une romance aussi peu subtile que crédible. Dommage, car tout cela partait pourtant fort bien !

Enchantment of Ravens, Margaret Rogerson. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Basset.
Castelmore (Big Bang), 1er septembre 2021, 384 p.

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La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. #PLIB2021

À dix-neuf ans, Lastyanax termine sa formation de mage et s’attend à devoir gravir un à un les échelons du pouvoir, quand le mystérieux meurtre de son mentor le propulse au plus haut niveau d’Hyperborée.
Son chemin, semé d’embûches politiques, va croiser celui d ‘Arka, une jeune guerrière à peine arrivée en ville et dotée d’un certain talent pour se sortir de situations périlleuses. Cela tombe bien, elle a tendance à les déclencher…
Lui recherche l’assassin de son maître, elle le père qu’elle n’a jamais connu. Lui a un avenir. Elle un passé.
Pour déjouer les complots qui menacent la ville sans vent, ils vont devoir s’apprivoiser.

L’histoire commence très fort avec rien de moins qu’un meurtre (de l’avis de Lastyanax, du moins) : enquête au programme. Arka, parallèlement, cherche à retrouver son père, qu’elle n’a jamais connu, mais dont elle sait qu’il est Hyperboréen : double enquête au programme, donc. Qui, sans trop de surprises, vont s’entrecroiser au fil des chapitres !

Premiers problèmes : Lastyanax se retrouve confronté à l’indifférence de la classe politique (tant pour sa personne que pour l’assassinat de son mentor…), à laquelle il appartient pourtant ; Arka, quant à elle, est en butte à la mentalité hyperboréenne assez particulière.
En effet, Hyperborée, sise sous un dôme (d’où l’absence de vent qui donne le titre), est une cité particulièrement inégalitaire, construite sur plusieurs niveaux. Les niveaux les plus bas sont réservés à la plèbe, le niveau supérieur abrite les classes les plus riches, les instances politiques et l’école de magie. Entre les deux, des classes populaires à aisées, des marchands, des malfrats et toute la population que peut contenir une société de ce type. Pour passer d’un niveau à l’autre, il y a un péage, dont la valeur augmente non seulement à chaque niveau, mais additionne en plus les montants des niveaux précédents ! Une simple montée est donc exorbitante et hors d’atteinte de la plupart des bourses. D’ailleurs, le niveau d’origine a son importance : les transfuges de classe sont globalement mal vus par les riches qui cultivent l’entre-soi (toute ressemblance avec une situation réelle n’est sans doute pas fortuite). Et devinez quoi ? Lastyanax en est justement un, de transfuge (sans parler d’Arka qui a le bon goût d’être une fille, et une étrangère). C’est donc très ironiquement que Last hérite du poste de Ministre du Nivellement, chargé de réduire les inégalités entre les niveaux (ou de les cacher habilement, comme il le comprendra rapidement).
Cette question des inégalités traverse tout le récit : outre l’indifférence des puissants vers les concitoyens, les personnages – notamment Arka – sont confrontées à du bon vieux machisme comme on l’aime. Quoi ?! Une femme faisant de la magie ou de la politique ? Mais vous n’y pensez pas ! La question de la place des femmes est même le cheval de bataille de Pyrrha, une des rares magiciennes d’Hyperborée, qui n’entend pas se laisser cantonner à sa cuisine et à son futur mariage.

« Au loin se dressait Hyperborée, dont le dôme surgissait de la neige comme une gigantesque bulle dorée. Si Arka n’avait pas été affamée, elle aurait pu passer des heures à contempler la ville. Derrière la surface transparente où se reflétaient les nuages, une multitude de tours rondes, plus hautes les unes que les autres, frôlaient par endroits la paroi intérieure du dôme. Du vert, du bleu, de l’ocre, du rose : cette débauche de couleurs semblait irréelle au milieu des nuances grises de la lande, du ciel et de la montagne. »

L’univers dans lequel se déroule le récit m’a proprement enchantée. Hyperborée est décrite de façon hyper visuelle et regorge d’inventions aussi audacieuses qu’ingénieuses – la palme allant aux canaux qui relient les niveaux et que l’on arpente à dos de tortues. N’est-ce pas génial, comme idée ? Si le récit se déroule presque exclusivement au sein de la cité, on a quelques aperçus des autres contrées, au-delà du territoire glacial qui entoure la riche cité. Les Amazones, grand opposant politique, sont justement citées à de nombreuses reprises, tant elles terrorisent la population, qui ne les a pourtant plus vues depuis plusieurs siècles – là encore, des femmes en position de pouvoir, ça en chatouille plus d’un.
Un grand ennemi politique (même si on ne l’a plus vu depuis des lustres), un risque majeur (des femmes au pouvoir) agité sous le nez des vieux barbons, un souverain (le Basileus) en poste depuis deux siècles… Oui, tout cela sent bien le complot à plein nez et, justement, sur ce point, on est servis. L’intrigue, simple en apparence, repose en fait sur plusieurs couches de complots et de manipulations qui se révèlent au fur et à mesure. Le suspense est donc très présent, soutenu par un rythme mené de main de maître : non seulement il est impossible de s’ennuyer, mais j’avais en plus du mal à m’arrêter en fin de chapitres !

Le système de magie, de son côté, est original et bien pensé, surtout dans la façon dont on le neutralise, à l’aide d’une pierre, le vif azur, qui va justement se retrouver au sein du récit. C’est très ingénieux !
Le récit semble mélanger plein d’influences et en tirer systématiquement le meilleur : au vu des noms, des coutumes et des forces en présence, on pense évidemment à l’antiquité gréco-romaine mais le récit convoque aussi des références plus récentes comme Harry Potter (les personnages passant un temps considérable à faire des recherches à la bibliothèque !) ou Wonder Woman (forcément, les Amazones et l’iconographie qu’elles invoquent étant passée par là).

« C’est fermé à clé. Vous savez forcer une serrure, Maître ?
– Je suis mage.
– Y a rien d’incompatible.
« 

Autre excellent point : l’humour de l’ensemble. Oui, l’histoire est, par bien des aspects, éminemment tragique. Elle est aussi hautement palpitante et pleine d’une tension qui ne se dément jamais. Mais elle est aussi très drôle, que ce soit en raison des piques que s’échangent les personnages, un d’une narration qui ne dédaigne pas une petite dose de sarcasme bien dosé. Il faut également dire qu’Arka, brut de décoffrage et plus encline à distribuer des baffes qu’à faire preuve de finesse, est un régal à elle seule. Bref : c’est génial.

Si je ne m’étais pas (pour une fois !) astreinte à suivre notre rythme de lecture commune, La ville sans vent est un roman que j’aurais sans doute englouti en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant j’ai été embarquée dans cet univers. Le récit est imaginatif, ingénieux, plein d’audace et m’a plongée dans un émerveillement constant. Coup de cœur amplement mérité, donc, et j’ai hâte de lire la suite (et fin) !

C’était ma dernière lecture dans le cadre du PLIB, et c’est pour ce titre que j’ai voté parmi les cinq finalistes !


La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. Hachette romans, juin 2020, 448 p.
#PLIB2021 #ISBN9782017108443

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

L’Héliotrope, Steam Sailors #1, Ellie S. Green. #PLIB2021

Il fut un temps où les Alchimistes nourrissaient le Haut et Bas-Monde de leurs inventions merveilleuses, produits de magie et de science. Un temps de machines extraordinaires, de prodiges électriques et d’individus aux pouvoirs fantastiques. Une époque révolue depuis que les Industriels ont éradiqué les Alchimistes et leur formidable savoir. Pourtant, on raconte qu’à l’aube de leur disparition, ils auraient caché leur fabuleux trésor dans une cité secrète…Quatre siècles après la Grande-Fracture, les habitants du Bas-Monde traversent une ère obscure et rétrograde, tandis que le Haut-Monde, figé depuis l’extinction des Alchimistes, demeure inaccessible et fait l’objet de tous les fantasmes. Originaire du Bas-Monde, Prudence vit en paria car elle voit l’avenir en rêves. Une nuit, son village est attaqué par des pirates du ciel. Enlevée et enrôlée de force à bord de l’Héliotrope, un navire volant à la sinistre réputation, la jeune orpheline découvre un nouvel univers, celui du ciel et des pirates. Prudence fait la connaissance des membres de l’équipage, qui ne tardent pas à lui révéler leur secret : ils détiennent un indice, menant à une série de « clefs » disséminées dans le monde, qui permettait de retrouver la cité des Alchimistes…

Un univers fracturé, des pirates et des bateaux qui volent ? Mais je signe d’emblée !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers original et intéressant : fracturé, il est divisé en deux entités irréconciliables. Comme si cela ne suffisait pas, les habitants eux-mêmes s’ostracisent entre eux, mettant de côté les personnes trop différentes, comme Prudence, notre héroïne, qui dispose d’un malheureux don de prémonition. Son avenir sombre change radicalement (sans forcément s’éclairer) lorsqu’elle embarque à bord de l’Héliotrope, un vaisseau truffé de pirates. Et côté pirates, on peut dire que l’autrice a réussi son coup, nous offrant un environnement plus que crédible. Entre cet aspect et l’univers décrit de façon très visuelle, j’ai été comblée !

J’ai d’ailleurs lu le roman assez rapidement, embarquée que j’étais pas l’intrigue palpitante. Toutefois, je dois reconnaître que je me suis réellement prise au jeu dans la deuxième partie, beaucoup plus rythmée et dynamique que la première. Celle-ci, au titre de l’exposition, est menée d’un rythme beaucoup plus posé, du à la nécessité de mettre en place les ressorts de l’intrigue, comme le positionnement des personnages. Mais ce n’est pas gênant, car l’histoire est aussi bien construite que menée, et la seconde partie mérite amplement cette première partie moins virevoltante !

De plus, la narration est menée habilement. L’autrice sait ménager ses effets, parsemer le récit d’humour, maintenir le suspense ou le doute chez le lecteur, ce qui a rendu ma lecture particulièrement prenante.

« Prudence laissa échapper un cri de surprise lorsqu’un troupeau de dragons sortit à son tour de la brume. Il s’agissait en fait d’embarcations dont la carlingue avait été forgée de façon à donner cette illusion. Longs de trente pieds environ, ces dragons balançaient gracieusement leur tête et leur queue dans le vent, donnant un mouvement naturel aux animaux mécaniques. Le réalisme était encore accentué par leurs yeux luisants et les volutes de vapeur qui s’échappaient de leur gueule. Sur les flancs des machines volantes, de costauds boucliers de bois avaient été alignés et leur chevauchement formait une rangée d’écailles colorées. Les cavaliers des hippoléoptères pointaient des arbalètes pourvues de gros barillets sur les pirates, tandis que les dragons mécaniques avaient chacun un canon sortant de leur ventre prêt à faire feu sur le pont de l’Héliotrope.
– Baissez vos armes ! répéta Mousquet à ses hommes, qui s’exécutèrent enfin.
Aussitôt les visiteurs firent de même et les canons se replièrent à l’intérieur des dragons dans un raclement sourd.
L’un des hippoléoptères se posa lourdement sur le navire, soulevant un nuage de neige poudreuse. Son cavalier sauta lestement sur le pont.
D’une voix étouffée par le col de sa cape, il s’adressa au capitaine :
– Afevis din idenotit, netop dine henasigter.
– Venner ! Venner, at spise venner, répondit Mousquet, pataugeant dans les deux mots de nordish qu’il connaissait.
Le nouveau venu hésita. En effet, le capitaine venait de lui proposer de manger ses amis, ce qui n’était évidemment pas dans ses intentions.
« 

Au final, mon seul point de regret tiendra aux personnages, que j’ai trouvés un peu lisses : Prudence, comme l’équipage sont attachants, mais aucun ne s’est vraiment détaché à mes yeux (et plusieurs mois après ma lecture, je crois que je serais bien en peine de citer ne serait-ce qu’un nom !).

Malgré des personnages pas toujours assez creusés à mon goût, j’ai passé un bon moment de lecture avec L’Héliotrope, qui conjugue pirates et steampunk, dans une intrigue palpitante menée d’un style fluide. Une bonne pioche au rayon jeunesse !


Steam Sailors #1, L’Héliotrope, Ellie S. Green. Gulf Stream, 26 mars 2020, 277 p.
#PLIB2021 #ISBN9782354887759

L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney.

La mort du roi et l’éclatement politique qui s’ensuit plongent les primeautés de Brune dans le chaos. Orphelin des rues qui ignore tout de ses origines, Syffe grandit à Corne-Brune, une ville isolée sur la frontière sauvage. Là, il survit librement de rapines et de corvées, jusqu’au jour où il est contraint d’entrer au service du seigneur local. Tour à tour serviteur, espion, apprenti d’un maître-chirurgien, son existence bascule lorsqu’il se voit accusé d’un meurtre. En fuite, il épouse le destin rude d’un enfant-soldat.

Vraiment, il est temps que je vous parle de ce bouquin, lu au mois de mai 2018 (groumpf)… et relu cet été (oui, même avec des super notes, ça faisait un peu loin pour la chronique, comme pour enchaîner avec la suite). Surtout que  maintenant, vous avez dû en entendre parler à peu près partout et pas seulement parce qu’il  a été multiprimé – Julia Verlanger 2018, Grand Prix de l’Imaginaire 2019, Pépite à Montreuil, sélections aux Prix Imaginales, excusez du peu. Bref, mieux vaut tard que jamais, L’Enfant de poussière !

Les premières pages nous plongent dans un univers de fantasy rude et sombre – sans doute car il est vu par les yeux d’un orphelin des rues, en plus issu d’une peuplade nomade, clairement méprisée par les villageois brunois.
L’intrigue déroule un roman d’apprentissage découpé en plusieurs grandes parties, chacune dominée par un maître qui prend Syffe en charge, du première-lame Hesse au guerrier-var Uldrick, en passant par le primat Barde Vollonge et le chirurgien Nahir (dont certains font vraiment figure de père de substitution). Chaque apprentissage occasionne son lot de découvertes et d’épreuves qui, peu à peu, forgent le caractère de Syffre. Cela pourrait sembler classique mais j’ai plutôt eu l’impression d’être dans un anti-roman d’apprentissage tant le destin s’abat chaque fois plus violemment sur Syffe, qui semble ne jamais pouvoir en être le maître ! C’est peut-être aussi ce qui donne au récit ces allures de dark fantasy : entre autres calamités, il doit passer outre plusieurs enlèvements,  passages à tabac, mutilations et autres complots visant à le faire pendre. À tout juste sept ans !

En effet, le récit débute alors que le protagoniste est très jeune (et il ne doit pas avoir plus de 12 ou 13 ans à la fin du premier tome). Mais le récit est fait, a posteriori, par le personnage plus âgé, ce qui induit deux décalages que j’ai trouvés vraiment intéressants. D’une part, un décalage de langage. Je me souviens très bien, à ma première lecture, d’avoir relu les premières pages en me demandant si j’avais bien suivi : en effet, le niveau de langue semble un peu élevé par rapport à l’âge du personnage.
Le second décalage tient à la politique : dès le début, on sait que le roi meurt, mais cela a peu d’incidence (du moins cela semble ne pas en avoir) sur la vie des protagonistes. En fait, Syffe est trop jeune, à l’époque, pour comprendre en quoi cette mort lointaine a quoi que ce soit à voir avec lui. Comme il nous raconte l’histoire avec ses souvenirs de l’époque, avec assez peu d’interventions de son présent, on a l’impression que toute la partie politique se déroule complètement en arrière-plan, sans que l’on en voit réellement les rouages. En fait, on en distingue plutôt les conséquences et c’est tout aussi prenant, d’autant qu’on a souvent l’impression que cela aura un impact fort sur la suite.

Le récit se déroule sur un rythme assez lent. L’intrigue prend tout son temps pour se développer et cela colle vraiment bien à sa richesse et à sa densité. D’ailleurs, l’auteur maîtrise à la perfection le rythme du récit, et sait étirer le temps ou l’introspection lorsque le suspense est nécessaire. Il en sort des scènes extrêmement détaillées et une savante façon de laisser monter la tension (avec une mention spéciale pour les scènes de procès, qui m’ont fait dresser les cheveux sur la tête aux deux lectures, tant j’en appréhendais la fin annoncée !). Ce luxe de détails permet aussi d’introduire toutes les spécificités de l’univers : magie, théologie, spiritualités, philosophie. C’est vraiment riche et dense ! De fait, l’apparente lenteur du récit se nourrit de toutes ces précisions. Du coup, difficile de s’ennuyer durant cette lecture, tant tout est bien amené et construit !

« La clairière obscure avait été envahie par un vol de lucioles. Elles virevoltaient en silence, des milliers de lueurs minuscules qui tournoyaient autour du chêne central, comme une procession de bougies féeriques.
Parfois, il y avait un bruissement furtif, un chasseur ailé piquait dans la clairière, une luciole s’éteignait brusquement, et autour, cela faisait comme une vague lumineuse, comme les rides sur l’eau lorsqu’il pleut. Fasciné par le spectacle phosphorescent, j’en oubliai quelque temps les bleus et l’épuisement.  » J’ai toujours aimé les bois de Vaux pour ça », fit Uldrick doucement. « A chaque fois, c’est quand tu commences à ne plus la supporter que cette forêt se rachète pour la lune qui vient. Comme si elle avait besoin qu’on l’aime. » J’acquiesçai, la bouche entrouverte, envoûté par la danse lumineuse.  » On dirait des fées « , fis-je.  » On dirait que c’est la nuit qui… qui ondule.  » Uldrick me lança un regard étrange par-dessus le feu. « C’est vrai « , fit-il.  » On dirait que la nuit ondule. »

Il faut aussi dire que la plume de Patrick K. Dewdney, ciselée, envoûtante, souvent poétique, rend la lecture aussi fluide que prenante. Les passages dédiés à la nature ou à la philosophie alternent avec des scènes d’une grande intensité qui m’ont parfaitement ferrée. La lecture coule d’elle-même et on se retrouve à avaler les 600 pages sans s’en apercevoir.

En bref, L’Enfant de poussière est un excellent tome d’introduction qui réussit à accorder autant d’importance aux personnages, qu’à l’univers et à l’intrigue : chaque élément est creusé, nuancé, d’une riche complexité. Portée par la plume envoûtante de l’auteur, j’ai littéralement dévoré le roman et suis très curieuse de lire les six tomes suivants !

Le Cycle de Syffe #1 : L’Enfant de poussière, Patrick K. Dewdney. Au Diable Vauvert, mai 2018, 624 p.

Rocaille, Pauline Sidre. #PLIB2021

Gésill ne dort plus depuis qu’il est mort.
Assassiné puis ramené à la vie par les Funestrelles, des brigands sans scrupules qui voudraient le voir reprendre son trône, l’ancien roi Gésill n’a plus goût à rien.
Son sang vert, autrefois seule source de végétation de la Rocaille, s’est tari. Il pourrit. Seul un représentant des Magistres, ces êtres mythiques exterminés par les ancètres de Gésill, pourrait y remédier.
Aussi, lorsque les Funestrelles, accompagnés du défunt, se mettent en quête de trouver un jeune homme qu’on dit leur dernier descendant, ils sont loin d’imaginer que leur découverte ébranlera toutes leurs certitudes. Sur la Rocaille comme sur eux-mêmes.

Rocaille, ça parle de quoi ? D’un roi un peu nul, désormais mort, pourrissant et souffrant d’insomnies, d’un pays au bout du rouleau affligé d’une météo digne d’un été au Pays basque et de malfrats consanguins pas forcément très futés. Bref : tout cela ne peut que bien se passer.

L’autrice nous plonge dans un univers vraiment intéressant : si le pays est globalement aride et désolé, l’enceinte du château, elle, est florissante, grâce au sang vert de la lignée royale. Laquelle est donc chargée d’approvisionner le pays en légumes, fruits et autres denrées végétales. J’ai trouvé ce concept de magie vraiment original ! Bon, on s’en doute, ceux qui touchent les provisions sont surtout les riches et les bien-nés, les autres se débrouillant avec ce qu’ils parviennent à grappiller de-ci de-là, sachant que rien ne pousse en Rocaille et que les jours de la semaine sont rythmés par une météo apocalyptique.

Brume jour de poix
Ventée jour de souffle
Ore jour d’orage
Grésil jour de grêle
Nive jour de neige
Gelée jour de glace
Fonte jour de pluie
et silence de nuit

L’autre point que j’ai trouvé intéressant, c’est que Gésill, de son vivant, ne s’est pas beaucoup intéressé à la politique, semble-t-il (tout roi qu’il était) et n’a jamais quitté son château. Finalement, c’est sa résurrection par les Funestrelles, une bande de malfrats, qui va l’obliger à prendre le taureau par les cornes. En effet, à leurs côtés, il découvre tout ce qu’il n’a jamais su sur son propre pays : la famine, les maltraitances subies, la misère qui règne, l’absence d’espoir. Tout cela va de pair avec une remise en question de ce qu’on lui a inculqué, ce qui donne au roman des airs de satire sociale vraiment bien amenés.

L’intrigue fait intervenir toute une galerie de personnages. Si Gésill est un peu fade sur le début, il reprend du poil de la bête (même un peu brutalement !) dans les derniers chapitres. Côté Funestrelles, l’autrice reste dans un savant mélange de gris : jamais vraiment bons, pas tous définitivement méchants, chacun taille sa route selon ses intérêts privés ou du moment.

Mais l’histoire s’attache aussi à ce qu’il se déroule au palais, où l’on suit notamment Sénielle, la sœur de Gésill et aux Magistres, une caste de magiciens supposément disparus. 
Le récit choral s’intéresse tour à tour à chaque angle de vue, permettant ainsi à l’univers, comme à l’intrigue, de se développer pleinement. Alors certes, la construction éclatée (géographiquement et temporellement) fait que certains épisodes ont l’air d’être rapidement soldés, mais elle a eu le mérite de rendre ma lecture très prenante !

En bref, Rocaille nous plonge au sein d’un univers de dark fantasy original, qui propose un système de magie (et le secret qui va avec) vraiment bien pensés. L’autrice revisite avec brio le mythe du zombie et donne à son roman de petits airs de satire sociale très appréciables. Une bonne lecture !

Rocaille, Pauline Sidre. Sillex, 2020, 480 p.
#PLIB2021 #ISBN9782490700035

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L’Atelier des sorciers #6-7, Kamome Shirahama.

Après leur agression par la Confrérie du Capuchon lors de leur examen, Coco et ses camarades sont rapatriées à l’Académie, la citadelle des sorciers. Tandis que Kieffrey se remet de ses blessures, Coco fait la rencontre du sage Berdalute, responsable de l’enseignement des sorciers. Compréhensif, il promet aux apprenties de valider leur examen si elles parviennent à le surprendre avec leur magie. Mais émerveiller l’un des trois sorciers les plus talentueux de leur génération en seulement trois jours est loin d’être une mince affaire…

Alors que le tome précédent semblait conclure une sorte d’arc narratif, celui-ci s’annonce plutôt comme un tome de transitions. Mais transition ne veut pas dire (ici du moins) qu’il ne se passe rien ! Au contraire, ce tome est assez dense !

Kieffrey étant hors course, coincé à l’infirmerie de l’Académie, les quatre fillettes s’occupent et visitent la fameuse Académie des Sorciers – une merveille architecturale située sous la mer, où l’on circule à bord de carrosses tirés par des chevaux-tritons. Sans surprise, comme toujours, le trait est impeccable : les décors fouillés sont splendides et les expressions des personnages vraiment travaillées. Bref : un régal !

Malgré le côté « tome de transition », l’intrigue est assez dense. En effet, les autorités essaient de savoir ce qu’il s’est véritablement tramé durant l’examen, aussi les fillettes sont-elles sur la sellette. L’examen en lui-même n’ayant pas été terminé, elles doivent participer (toutes les quatre, finalement !), sous la houlette du sage Berdalute, à une session de rattrapage – ce qui les occupe une grande partie du tome.
Mais malgré cette pression, les fillettes trouvent le temps de s’amuser, de s’émerveiller (surtout Coco), ou de renforcer leurs liens, ce qui s’avère très touchant. L’Académie est certes le rêve de tout jeune sorcier, c’est aussi… un panier de crabes : c’est d’ailleurs l’occasion d’en apprendre plus sur Agathe (et peut-être de découvrir pourquoi elle est si sombre et taciturne !).

Ce que j’ai préféré, dans ce tome, c’est finalement l’intrigue double qu’il déroule. Si les apprenties travaillent fortement sur leur examen (au sujet ardu !) et profitent dans l’insouciance la plus totale des installations de l’Académie, les adultes, eux, Olugio en tête, sont entièrement tournés sur la question de la Confrérie du capuchon. L’intrigue est donc à la fois légère et sombre, ce qui donne une ambiance assez particulière et très prenante à ce tome. De plus, la passé mystérieux de Kieffrey est régulièrement cité, ce qui intrigue fortement !

Ce tome offre une petite pause dans le récit, bienvenue après les deux tomes précédents. L’intrigue offre quelque révélations sur la passé (juste assez pour mettre l’eau à la bouche), et dispose d’une intéressante ambiance, partagée entre légèreté et questionnements plus sombres. Ce qui contribue à donner au manga son côté très dense, malgré son statut de tome transitoire ! Et ce n’est pas le rebondissement final qui fait retomber la tension !

L’Atelier des sorciers #6, Kamome Shirahama. Traduit du japonais par Fédoua Lamodière.
Pika, juin 2020, 168 p.

À l’Académie, les apprenties sorcières ont passé avec brio leur épreuve de rattrapage pour le deuxième examen. Mais dans la foulée, Coco se fait convoquer, en pleine nuit, par Berdalute, l’un des trois grands sages. À sa grande surprise, il lui propose de rester à l’Académie pour devenir sa disciple et la mettre à l’abri de la confrérie du Capuchon et de Kieffrey. Coco, perplexe, se demande pourquoi elle devrait renoncer à son maître. Avant de prendre sa décision, elle décide de partir à la recherche de la vérité et se dirige vers la Tour-bibliothèque…

Alors que, jusque-là, Coco et ses camarades étaient au centre de l’histoire, c’est Kieffrey qui tient ici la vedette ! Après les semi-révélations sur son passé dans le tome précédent, il est enfin temps d’en savoir plus sur le maître magicien.

Côté narration, le récit alterne donc entre le présent (Coco doit se décider par rapport à l’offre du sage Berdalute et Kieffrey tente d’empêcher son recrutement), et le passé, où l’on découvre l’enfance (dramatique) du maître mage, sa formation, et les débuts de son amitié indéfectible avec Olugio. Classique, mais très efficace, car on s’aperçoit que les deux récits sont intimement liés.

Et franchement, c’est brillant ! L’autrice noue peu à peu les fils du drame et nous fait quelques révélations fracassantes sur Maître Kieffrey… que je n’avais pas du tout vues venir ! Cela m’a carrément donné envie de relire toute la série à l’aune de ces informations, pour voir si je n’avais pas raté ici ou là un petit indice caché.
L’autre point très agréable, c’est le développement des personnages adultes. Amorcé dans le tome précédent avec Olugio, il est ici poursuivi avec Kieffrey, dont on découvre la psychologie – complexe à souhait. Comme dans le tome précédent, on a l’impression de suivre deux histoires parallèles : celle des enfants, et celle des adultes, ce qui fait que cet arc narratif est toujours partagé entre légèreté et préoccupations plus sombres. J’ai trouvé que cet arc narratif donnait une confortable ouverture à l’intrigue et à l’univers du roman, qui s’épaississent agréablement, sans tomber dans le travers du « remplissage ».

Ce septième tome semble marquer un pas important dans l’intrigue, qui se dirige résolument vers un ton plus sombre.La Confrérie du Capuchon imprègne chaque chapitre de cet opus, ce qui garantit un bon suspense. La découverte des personnages adultes et de leurs histoires est passionnante et, si l’intrigue fait une petite pause dans le fil principal consacré aux apprenties, c’est pour mieux se nourrir. Je crois que c’est, jusqu’ici, mon tome favori !

L’Atelier des sorciers #7, Kamome Shirahama. Traduit du japonais par Fédoua Lamodière.
Pika, 25 novembre 2020, 170 p.

◊ Dans la même série : L’Atelier des sorciers #1-2 ; #4-5.