La Mémoire de Babel, La Passe-Miroir #3, Christelle Dabos.

Thorn a disparu depuis deux ans et demi et Ophélie désespère. Les indices trouvés dans le livre de Farouk et les informations livrées par Dieu mènent toutes à l’arche de Babel, dépositaire des archives mémorielles du monde. Ophélie décide de s’y rendre sous une fausse identité afin d’enquêter. 

J’ai découvert cette série en 2013, lorsqu’est paru le premier tome, qui m’a littéralement envoûtée. J’ai eu un petit coup de mou à la lecture du deuxième volume, mais ce troisième tome m’a à nouveau transportée. J’ai même dû me restreindre dans ma lecture pour le savourer au mieux, pour ne pas n’en faire qu’une seule et ridicule petite bouchée !

Le roman reprend après une longue ellipse : plus de deux ans se sont écoulés depuis la fin du deuxième tome. Et tout a changé. Thorn a disparu, Ophélie est revenue sur Anima, sous la surveillance étroite des Doyennes — dont elle va assez vite s’affranchir pour nous emmener sur Babel. Là, on découvre une troisième arche avec ses particularités, ses mythes… et ses dysfonctionnements. Car depuis le tome 2, on l’a compris. L’univers de Christelle Dabos, sous des dehors chatoyants, a tout des allures d’une dystopie un poil cauchemardesque.

Comme dans le tome précédent, l’intrigue prend de très nets accents de polar et de roman d’initiation : Ophélie est plongée dans une nouvelle enquête pour laquelle elle va devoir donner de sa personne. Retour sur les bancs de l’école, à la grande joie de notre protagoniste. À première vue, on pourrait croire qu’il n’y a pas beaucoup d’action dans le roman, comme dans le tome 2 : en fait, c’est que les événements ont lieu petit à petit et que l’intrigue se constitue d’une multitude de petites choses mises bout à bout. En même temps, cela correspond parfaitement au caractère d’Ophélie, qui mêle passivité et opiniâtreté.
Sur les bancs de l’école, disais-je, Ophélie va avoir maille à partir avec les meilleurs étudiants de Babel. L’ennui, c’est que le sommet de la pyramide alimentaire ne comporte qu’une seule place et qu’Ophélie en a désespérément besoin pour retrouver Thorn et lui venir en aide, le tout sans se faire griller par Dieu qui est sans doute aux aguets. Comme attendu, le combat est rude. J’ai traversé cette période comme en apnée, prise par l’ambiance fiévreuse des études épuisantes, l’anxiété due aux harcèlements que subit Ophélie, la pression qui pèse sur elle, telle une chape de plomb : réussira-t-elle, ou non, à gagner la place ? De fait, tout cela est très prenant ; mais si Ophélie apprend moult techniques d’analyse des objets, ce n’est rien comparé à ce qu’elle apprend sur elle-même. Cette épreuve la fait réfléchir, mûrir, grandir : elle en apprendra beaucoup sur son univers, évidemment, mais aussi sur elle et sur sa relation aux autres. Et si la partie purement scolaire était prenante, ce versant plus initiatique est, lui, passionnant.

L’enquête que mène l’Animiste est étroitement liée à celle initiée dans le précédent tome, qui portait sur les raisons de la Déchirure et l’étonnante amnésie des esprits de famille. Et comme Ophélie, on tâtonne, on échafaude des hypothèses, on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de cet univers qui semblait si confortable et accueillant au départ, mais qui finalement ne l’est pas tant que ça. Au passage, on découvre donc l’arche de Babel, truffée d’automates, où l’on s’habille suivant ses pouvoirs (et où les Moldus les sans-pouvoirs ne sont pas les bienvenus), où l’on prend des tramoiseaux pour se déplacer et où il faut absolument fournir des notices catalographiques détaillées pour le catalogue en cours de constitution… lequel fonctionne avec des cartes percées — si vous avez suivi, l’ancêtre de l’ordinateur, mais dans une bibliothèque qui a la classe et l’allure de celle d’Oxford. Oui, vous l’aurez compris, toutes ces descriptions ont fait palpiter mon petit cœur de bibliothécaire (et regretter de travailler dans un bâtiment aussi moderne que moche, mais là n’est pas la question).
Babel est originale, envoûtante et surprenante : elle est rarement là où on l’attend, luxuriante et débordante d’idées audacieuses. Avec ce tome 3, j’ai retrouvé l’ambiance survoltée qui va avec la découverte d’une terra incognita, ambiance qui m’avait positivement marquée dans le premier tome.

À cela, il faut ajouter le rythme de l’intrigue. Je l’ai dit rapidement en ouverture, l’histoire se constitue de plusieurs petites choses qui passent inaperçues mais qui, mises bout à bout, viennent tresser une intrigue dense. Celle-ci est aérée par quelques coups d’œil au Pôle où l’on retrouve Bérénilde, Victoire, Archibald et bien d’autres. Et, là encore, c’est palpitant. Car s’ils n’enquêtent pas sur les mêmes points qu’Ophélie, eux aussi sont au prises avec des difficultés qui entraînent des développements passionnants. Du coup, comme on progresse en même temps sur tous les fronts, difficile de s’ennuyer. D’autant que, là non plus, les personnages ne sont pas inactifs et vont contribuer (parfois à leurs dépens !) à dévoiler un peu plus de la résolution du mystère qui nous occupe.

Je ne vais pas mentir et prétendre n’avoir eu aucun horizon d’attente concernant ce roman : mais l’attente valait le coup, car il a littéralement pulvérisé mes espérances. À tel point que l’attente, pour le quatrième tome, risque de prendre des allures de douce torture – mais si c’est pour l’auteure la possibilité de livrer un tome aussi extraordinaire, alors je suis volontaire. 
À la lecture de ce volume, j’ai retrouvé l’ambiance tour à tour envoûtante, poétique, surprenante, déstabilisante ou un brin cruelle qui m’avait tellement plu dans le premier tome. Encore une fois, Christelle Dabos nous entraîne sur des chemins insoupçonnés et nous plonge dans un univers d’une incroyable originalité à l’ambiance délicieusement steampunk. Son intrigue, menée de main de maître, mêle au roman initiatique des accents de polar et un romantisme échevelé ; autant d’excellents ingrédients qui m’ont incitée à en savourer chaque page et qui, une fois la dernière page tournée, m’ont laissée une envie impérieuse : celle de relire immédiatement les trois tomes parus. 

◊ Dans la même série : Les Fiancés de l’hiver (1)Les Disparus du Clairdelune (2) ;

La Passe-Miroir #3, La Mémoire de Babel, Christelle Dabos.
Gallimard jeunesse, 1er juin 2017, 496 p.

 

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Le Sang du Dragon, Dragon Blood #1, Anthony Ryan.

À travers les vastes territoires contrôlés par le Syndicat du Négoce d’Archefer, rien n’est plus prisé que le sang des dracs. Ponctionné à même leurs veines, il est distillé en élixirs capables d’accorder d’incommensurables pouvoirs aux rares hommes et femmes connus sous le nom de Sang-bénis. Mais une menace croissante pèse sur le Syndicat : les lignées de dracs s’affaiblissent peu à peu. S’ils viennent à s’éteindre, la guerre qui couve avec l’Empire corvantin voisin ne manquera pas d’éclater. Le dernier espoir du Syndicat réside dans la découverte d’une rare variété de drac, bien plus puissante que toutes les autres. Claydon Torcreek, voleur de bas étage et Sang-béni clandestin, est enrôlé de force par le Protectorat et envoyé dans les entrailles du continent primitif d’Arradsie, sur la piste de cette créature légendaire. Lizanne Lethridge, vénéneuse espionne, doit quant à elle braver tous les dangers afin de mener à bien sa mission en territoire ennemi. Enfin, Corrick Hilemore, sous-lieutenant à bord d’un croiseur d’Archefer, se lance à la poursuite de dangereux pirates, sans se douter du péril qui le guette aux confins du monde. Emportés par la valse des destins et des empires, du connu et de l’inconnu, tous trois devront lutter de toutes leurs forces pour inverser le cours de la guerre qui se profile… ou bien périr dans son sillage.

J’avais très envie de lire les romans d’Anthony Ryan, car Blood Song m’a été plusieurs fois recommandé par des lecteurs de confiance. Du coup, lorsque j’ai vu l’annonce de parution de celui-ci et que j’ai su qu’en plus il y aurait des dragons… je n’ai pas su résister.

Et bien m’en a pris ! Je ne sais pas si j’ai accroché dès le premier chapitre mais, une chose est sûre, au bout de quatre ou cinq, j’étais complètement ferrée par l’univers richissime qui s’y déploie.
La carte au départ n’est pas bien détaillée mais, au fil des chapitres, on va arpenter des villes, des océans avec leur lot de criques et autres baies pirates, mais aussi la jungle la plus profonde et la plus dangereuse. Et ça ne fait pas du tout fourre-tout ! On passe d’un endroit à l’autre avec la plus grande simplicité.
C’est peut-être dû à ce qui se dégage des trois récits enchâssés. Les aventures de Braddon et Clay, dans la jungle, ont un indéniable petit côté Indiana Jones (remplacez l’Arche Perdue par le Dragon perdu, et on est pas mal) ; avec Hilemore, on retrouve l’ambiance des histoires de corsaires et de pirates qui se poursuivent sans fin sur des océans pas toujours d’huile ; enfin, Lizanne, elle, convoque à la fois James Bond et Miss Marple, dans un mélange aussi détonnant que réussi. Alors tout ça peut sembler un peu disparate mais, bizarrement, cela s’articule extrêmement bien. Peut-être parce que l’ensemble est cimenté par une ambiance steampunk extraordinaire. Imaginez qu’Archefer a son propre Mr Q. qui lui concocte des gadgets à grands renforts de rouages, et autres boulons de cuivre. Si le sang de drac reste la munition privilégiée, on utilise aussi moult canons, fusils et autres pétoires améliorées. On ne peut pas dire que ce soit fondamentalement steampunk, mais l’esthétique particulière du genre est bien présente ; dans l’oreillette, on me souffle que ce genre de romans participe de la gaslamp fantasy, une variante du steampunk, qui permet de faire cohabiter magie (ici celle des Sang-Bénis) et technologie.

À propos de magie, il faut parler des Sang-Bénis, dont les capacités ont un indéniable petit côté super-héros et X-Men, notamment lorsqu’ils se mettent des peignées. Ce qui rend les combats d’autant plus palpitants et esthétiques (rien que pour ça, je verrais bien un film ou une série). Au départ, j’ai eu un peu de mal à comprendre ces histoires de sang de drac mais comme l’auteur les égrène au compte-goutte, c’est plutôt simple à suivre (et puis les bénéfices de chaque sorte de sang sont rappelés assez régulièrement). Ce qu’il faut savoir, c’est que le sang confère des capacités incroyables aux Sang-Bénis mais qu’il brûle à mort les autres. Mais ça n’est pas une arme infaillible : déjà parce que la façon de le récolter est assez peu ragoûtante, mais surtout parce qu’Archefer a récolté à tort et à travers, sans jamais respecter l’écosystème. Le thème vous rappelle quelque chose ? Eh bien c’est tout à fait normal, car le roman est truffé de thèmes qui sont d’actualités.

Ainsi, il est question d’écologie, comme je viens de le dire, notamment avec la question de la gestion raisonnée des ressources qu’offre la terre. Mais il est également question de respecter son environnement et de ne pas tenter de le sucer jusqu’à la moelle – des idées que nos concitoyens feraient bien de se fourrer une bonne fois pour toute dans le crâne. Au vu de la façon dont se comportent les colons, il est aussi (évidemment ?) question de colonialisme.
D’ailleurs, fait intéressant, les natifs et les Îliens sont plutôt blonds à la peau pâle, les colons plutôt mats de peau : dans une production plutôt occidentalocentrée, ça fait du bien à lire. Bon, de fait, le racisme occupe aussi une place importante dans l’oeuvre, avec quelques remarques désobligeantes des uns envers les origines des autres. Avec le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme, notamment les dérives de ce dernier, entrent dans le récit. Car si Archefer et les Corvantins se font des misères, aucun des deux n’a franchement de vision positive ou bienveillante pour sa société, ou que ce soit dans la façon de le gérer. Ce qui va les amener assez vite à payer la facture écologique de leurs actes – et ça va leur coûter plutôt cher.
Autre sujet qui est au centre de l’histoire : la place des femmes dans la société. Les personnages féminins ont la part belle, et avec des rôles où elles ne sont pas cantonnées à faire la cuisine et le ménage. Et ça aussi, c’est bien agréable.
Alors, évidemment, tous les sujets ne sont pas traités avec la même profondeur et certains ne sont qu’effleurés – car ce n’est pas le sujet central du récit. Mais ce qui est absolument fantastique, c’est que chacun d’eux correspond bien aux problématiques de l’intrigue : on n’a donc pas l’impression que l’auteur a voulu à toutes forces faire passer des idées, celles-ci étant vraiment au service de l’histoire narrée.

Tout cela, ainsi que le fait que le récit alterne entre les points de vue des trois personnages centraux, fait que l’histoire est particulièrement prenante. Le suspens est présent quasiment à toutes les pages et, même si j’ai mis des lustres à lire ce roman, j’ai passé un excellent moment de lecture – celle-ci étant souvent difficile à arrêter, d’ailleurs. Et point bonus : le roman propose une vraie fin, certes ouverte, mais qui apporte une vraie conclusion à une partie de l’intrigue : donc j’avais super envie de lire la suite, sans toutefois éprouver de frustration extrême, ce qui était plutôt agréable.

Excellente découverte, donc, avec ce premier tome de la trilogie Dragon Blood. L’ambiance steampunk qui couronne ce roman d’aventures est particulièrement efficace. Le suspens est présent de bout en bout mais, ce qui m’a le plus emballé, ce sont les sujets qui surgissent au détour de l’intrigue. ça et les personnages, évidemment : tous ne m’ont pas touchés de la même manière, mais j’ai accroché à cette brochette d’aventuriers-explorateurs d’un autre temps. Sans surprise, j’ai donc hâte de poursuivre la lecture de cette trilogie, surtout au vu de la conclusion qu’y apporte Anthony Ryan.

Dragon Blood #1, Le Sang du Dragon, Anthony Ryan. Traduit de l’anglais par Maxime Le Dain. Bragelonne, mai 2017, 624 p.

Young Elites #1, Marie Lu.

Adelina a survécu à l’épidémie qui a ravagé son pays.
D’autres enfants, comme elle, ont survécu, la maladie laissant sur leur corps d’étranges marques. Les cheveux d’Adelina sont passés de noir à argenté, ses cils sont devenus blancs et une cicatrice barre la moitié gauche de son visage. Son père voit en elle une malfetto, une abomination, une disgrâce pour son nom et sa famille, synonyme de malédiction. Mais la rumeur dit que les survivants ont gagné davantage que des cicatrices : ils auraient acquis de mystérieux super-pouvoirs. Et, bien que leur identité demeure secrète, ces survivants ont déjà un nom : les Elites.

J’avais adoré, que dis-je, littéralement englouti la trilogie Legend au rythme de sa parution. Fatalement, Young Elites ne pouvait que me faire de l’œil. Et… malheureusement, on ne peut pas dire que notre rencontre se soit déroulée sous les meilleurs auspices.

Au début du roman, on découvre la peu riante vie d’Adelina : dans son univers aux croyances quelque peu moyenâgeuses, toute personne un peu différente est mise au ban de la société. Adelina, en tant que malfetto n’a donc aucun avenir ou presque. Pire : dans l’espoir qu’elle ait quelque pouvoir, son père la maltraite allègrement afin de déclencher les-dits pouvoirs. Et c’est comme ça qu’il finit par mourir, dans un tragique accident. Adelina devient donc une double proie : pour l’Inquisition, et pour les Elites, qui aimeraient bien mettre ses pouvoirs de leurs côtés.

Du coup, il n’y a pas de mystères, l’histoire est hyper classique et un poil manichéenne : il y a les les petits rebelles d’un côté (les Elites) et le gouvernement de l’autre. Leur antagonisme ne peut qu’être violent. Et, sans surprise, ça se tatane gentiment la tronche au détour des ruelles. De ce point de vue-là, le suspens n’est pas folichon.
Pourtant, il y a de quoi faire. Car, contrairement aux clichés du genre, Adelina n’est pas exactement un protagoniste classique. En fait, elle a toutes les caractéristiques de l’antagoniste et elle met plus souvent des bâtons dans les roues aux Elites qu’elle ne les aide. L’ennui, c’est que cela se déroule souvent à son insu : elle est donc présentée comme fondamentalement mauvaise (ceci découlant de l’immense colère qui la ronge), mais ne l’est pas réellement, puisqu’elle agit la plupart du temps sans le faire exprès. De plus, sa profonde colère, ainsi que ses motivations parfois douteuses, nous sont rabâchées sans cesse, plutôt que montrées, ce qui donne à l’ensemble un petit côté un tantinet superficiel, qui m’a empêchée de vraiment adhérer  à l’univers.
Ceci dit, elle n’est pas la seule, car les motivations des uns et des autres m’ont souvent semblé plus que nébuleuses : leurs idées, leurs plans et leurs idéaux sont confus et malheureusement, l’intrigue s’en ressent. D’ailleurs, j’ai retrouvé un point qui m’avait un tantinet chagrinée dans Legend, mais que j’avais fini par outrepasser : l’âge des protagonistes. Ils sont jeunes (la quinzaine), agissent comme des personnes bien plus âgées (au moins de 5 ans : c’est pas énorme, mais ça change tout) et, du coup, il y a un décalage parfois assez dérangeant entre les niveaux de maturité affichés par les personnages, chacun agissant tantôt comme un enfant capricieux, tantôt comme un adulte hyper raisonnable. Ce que j’ai trouvé assez déstabilisant.

Du côté de l’univers, il y a un une indéniable originalité qui sert de toile de fond à Young Elites : on a l’impression de déambuler en pleine Renaissance italienne, dans une atmosphère de fêtes, de rites et de bals masqués assez réussie. D’autant que le tout est mixé avec des combats dignes d’affrontements de super-héros, ce qui donne une ambiance assez survoltée. Imaginez un peu, les X-men contre l’Inquisition, ça envoie du lourd.

Rencontre en demi-teinte avec Young Elites, donc : j’ai aimé les idées, notamment la lutte politique pour faire reconnaître que la différence n’est pas une tare, j’ai aimé le mélange d’ambiance qui fait tenir cette Renaissance revisitée sauce fantasy, mais les ambitions des personnages plus que flous et l’intrigue confuse ne m’auront pas emballée le moins du monde. 

Young Elites #1, Marie Lu. Traduit de l’anglais par Olivier Debernard.
Le Livre de Poche, avril 2017, 382 p.

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Shades of magic #1, Victoria E. Schwab.

Kell est l’un des derniers Visiteurs, des magiciens capables de voyager d’un monde à l’autre. Des mondes, il y en a quatre, dont Londres est le centre à chaque fois. Le nôtre est gris, sans magie d’aucune sorte. Celui de Kell, rouge, et on y respire le merveilleux avec chaque bouffée d’air. Le troisième est blanc : les sortilèges s’y font si rares qu’on s’y coupe la gorge pour voler la moindre incantation. Le dernier est noir, noir comme la mort qui s’y est répandue quand la magie a dévoré tout ce qui s’y trouvait, obligeant les trois autres à couper tout lien avec lui.
Depuis cette contagion, il est interdit de transporter un objet d’un monde à l’autre. C’est pourtant ce que va faire Kell, un chien fou tout juste sorti de l’adolescence, pour défier la famille royale qui l’a pourtant adopté comme son fils, et le prince Rhy, son frère, pour qui il donnerait pourtant sa vie sans hésiter. Et un jour, il commet l’irréparable…

Dès que j’ai entendu parler de la future parution de ce titre, j’ai eu envie de le découvrir : et je n’ai pas du tout été déçue ! J’ai volontairement raccourci le résumé car il s’écoule plusieurs chapitres avant que l’on n’en arrive au point décrit par le résumé officiel. Sachez seulement qu’après avoir commis la fameuse bêtise, Kell va avoir bien du pain sur la planche !

Dès le départ, on plonge dans un univers follement original : imaginez quatre mondes superposés, entre lesquels on passe grâce à des portes magiques, qui peuvent être seulement activées par les Antari… une sorte de magiciens dont il ne reste que deux représentants, Kell, attaché à la couronne du monde rouge, et Holland, attaché à la couronne du monde blanc. Dans le monde gris, pas besoin de magiciens car comme on ne croit pas à la magie chez nous, personne (ou presque) ne sait qu’on peut seulement sauter d’un monde à l’autre. Et en ce qui concerne le monde noir, il a disparu, dévoré par la magie. Chaque monde a donc ses particularités, qui contribuent à créer un univers incroyablement dense.

J’ai donc immédiatement accroché à l’histoire : on y entre par le biais de Kell, jeune magicien prodige adopté par la famille royale et… trafiquant d’objets magiques, ce qui est rigoureusement interdit et punissable de la peine de mort… Tout simplement ! En même temps, on comprend les peines du jeune homme : orphelin, il a du mal à trouver sa place dans la famille royale et compense ce manque par une légère addiction au danger – laquelle va, évidemment, causer tout ses problèmes.

L’intrigue est assez linéaire mais malgré l’absence de sous-intrigues, on ne s’ennuie pas une seule seconde, car l’histoire est vraiment dense.
Elles est littéralement portée par le duo principal, Kell et Lila, qui se complètent bien, que ce soit en termes de compétences, de caractère ou d’idéaux. Néanmoins, ils ne sont pas seuls et côtoient des personnages secondaires que l’on adore adorer (Rhy, Barron…) ou que l’on adore détester (Astrid, Athos…). Au vu des antagonistes, l’histoire peut sembler parfaitement manichéenne mais, heureusement, l’auteure évite cet écueil avec des personnages hyper ambivalents, aux motivations pas toujours claires et aux parcours particulièrement torturés… qu’on ne peut même pas condamner ! Et c’est ce qui permet au roman de n’être pas totalement binaire.
Le roman s’appuie sur un petit nombre de personnages (principaux et secondaires inclus) aux personnalités bien marquées, bien différenciés les uns des autres, et que l’on suit avec plaisir.

Le style est hyper fluide, ce qui n’aide pas à s’arrêter entre deux chapitres. À ce propos, ceux-ci sont assez conséquents, mais divisés en sous-chapitres très digestes et au rythme efficace. Puisque j’en suis aux chapitres, je vais vous parler des décorations des entrées de chapitres, qui reprennent les motifs de la couverture : c’est superbe !
L’autre point qui fait que l’on a du mal à s’arrêter, c’est le rythme de l’intrigue : dans les premiers chapitres, Victoria E. Schwab prend vraiment le temps d’installer les contours de son univers et de ses personnages, ce qui nous permet de bien saisir tous les tenants et aboutissants de l’histoire dans laquelle on plonge. De plus, Kell n’est pas le seul protagoniste de cette introduction ; Lila a, elle aussi, droit à son entrée en piste. Et si l’on sent que les deux risquent d’entrer en contact, ce n’est ni immédiatement, ni bâclé : c’est amené juste comme il faut.

C’est aussi le cas du système de magie sur lequel repose le roman : les révélations sont faites par petites touches, ce qui laisse à la fois le temps de bien intégrer les modalités… et celui de vouloir en savoir bien plus ! La magie des Antari repose en partie sur le sang, les objets liés à leur monde d’origine et quelques formules dans la langue antari. Vu comme cela, ça paraît simple, mais il faut aussi être doué en dessin, choisir le bon objet et savoir faire preuve de conviction. Bref : c’est pas donné au premier venu de savoir se déplacer grâce à la magie. Celle-ci est donc source de convoitise (notamment dans le monde blanc, dans lequel on n’hésite pas à trancher la gorge de son prochain pour aspirer quelques gouttes de magie), ou de danger lorsqu’on s’en sert pour de mauvaises raisons et avec de mauvaises intentions

Voilà, en gros, pourquoi j’ai tellement apprécié ma lecture de ce premier tome de Shades of magic. J’ai plongé dans un univers hyper original et savouré les échanges – souvent caustiques ! – d’un duo bien pensé. L’intrigue, quoique linéaire, est très efficace et donne tout à fait envie d’en savoir plus, ce qui me donne vraiment très envie de lire la suite !

Shades of magic #1, Victoria E. Schwab. Traduit de l’anglais par Sarah Dali.
Lumen, 8 juin 2017, 505 p.

La Fille aux cheveux rouges, Le Projet Starpoint #1, Marie-Lorna Vaconsin.

Pythagore Luchon a 15 ans. Il habite dans la ville de Loiret-en-Retz et s’apprête à entrer en seconde pou rune année scolaire sans surprise : travailler – un peu –, écouter de la musique – souvent –, draguer les filles autant que cela lui sera possible. Il ne se fait aucune illusion sur les railleries qu’il devra endurer au sujet de sa mère – prof de maths au lycée –, ni sur la peine que lui causeront ses passages à l’hôpital pour rendre visite à son père – brillant chercheur en physique quantique, plongé dans le coma à la suite d’une agression. Toutefois, une chose le réjouit : il va bientôt retrouver Louise, sa meilleure amie, la fille du gardien du lycée. Mais le jour de la rentrée, Pythagore découvre que Louise a apparemment décidé de se passer de leur amitié. Elle s’est liée à une nouvelle élève du nom de Foresta Erivan, dont la présence à ses côtés est d’autant plus intrigante que les deux filles n’ont rien en commun. Louise est une geek passionnée de sciences et d’ingénierie, tandis que la nouvelle élève affiche un look d’un autre genre : elle a les cheveux rouges, s’habille toujours en noir, souvent en cuir, et distribue des gifles à ceux dont elle n’apprécie pas le comportement. À son contact, Louise s’isole de ses anciens amis, se désintéresse de son travail et commence à sécher les cours. Pythagore déplore silencieusement la présence de cette nouvelle élève qui l’irrite autant qu’elle l’attire, jusqu’à ce qu’elle débarque chez lui en pleine nuit pour lui annoncer la disparition de Louise… et lui demander son aide.

Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir terminé ce roman (et même y avoir un peu réfléchi), j’ai toujours autant de mal à trouver l’adjectif adéquat pour le décrire : original ne suffit pas, inventif est un peu faible, complètement fou légèrement mensonger, et surprenant pas tout à fait assez fort. Je crois qu’il faudra faire avec « extraordinaire », dans le sens premier du terme !

J’ai accroché dès le départ, peut-être à cause du prénom du personnage principal, Pythagore, peut-être aussi à cause des problèmes qui se posent à lui : sa mère est prof de maths (dans son lycée et dans sa classe), son père est dans le coma et sa meilleure amie se détourne complètement de lui pour fricoter avec la nouvelle, tellement différente de ce qu’elle est, le tout sans jamais lui adresser la parole. Accessoirement, la fille qui l’a embrassé avant l’été lui préfère désormais le mec populaire de la classe, Maxence… bref : on ne peut pas dire que sa rentrée se déroule sous les meilleurs auspices. Voilà, ça commence comme une chronique adolescente, ce qui n’étais pas pour me déplaire, jusqu’au moment où Pythagore ingère ce drôle d’agrume bleu que lui présente Foresta Erivan (la nouvelle, donc)… et qu’il passe, via l’angle mort, dans une autre dimension.

L’intrigue tient donc sur deux univers parallèles qui partagent, semble-t-il, un lac chargé de plancton luminescent : on y passe au moyen d’angles morts, obtenus en mettant en parallèle deux miroirs, et qui emmènent de-ci de-là. Je n’en dirai pas plus sur l’univers, pour ne déflorer ni l’intrigue, ni les surprises incroyables qui nous sont réservées par le monde que l’on découvre (et quand je dis incroyable, je frise l’euphémisme : imaginez que même la gravité est différente !). Sachez juste que j’ai volé de surprise en découvertes, écarquillant les yeux au fil de ma lecture, et ce pour mon plus grand plaisir.

Tout cela a évidemment un petit côté Alice au pays des merveilles (peut-être juste à cause des miroirs) mais ce n’est pas le texte qui traverse le plus le roman. Non, celui auquel on se réfère très souvent, c’est plutôt… Barbe-Bleue. Et j’avoue que j’ai été, là encore, agréablement surprise !
Tout cela commence avec la localisation de l’intrigue : Pythagore habite en effet au Loiret-en-Retz, une commune imaginaire des Pays de la Loire, dont un des plus célèbres habitants fut le fameux Gilles de Rais (ou de Retz, les deux graphies sont acceptées). Sa descendance n’est d’ailleurs pas étrangère à l’histoire ! Mais on croise des avatars plus facilement identifiables de Barbe-Bleue, dans les deux univers, notamment via un cabinet secret truffé de miroirs, qui n’est pas sans rappeler le funeste cabinet du conte et quelques personnages qui voient leur pilosité changer de couleur, pour adopter celles des nuées. Évidemment, quand on connaît le conte initial, ces références ne peuvent qu’instaurer un horizon plein d’attentes… qui n’est pas déçu, même si ce n’est pas nécessairement de la façon qu’on aurait imaginée !

Il faut aussi parler des personnages, qui font à eux seul une grosse partie du sel du roman. Pythagore, outre sa mère prof de maths, son père dans le coma et un prénom peu commun, est perchiste et amateur de musique (DJ à ses heures perdues) et Louise veut devenir mécano-ingénieure. Et surtout, ils ont vraiment quinze ans, que ce soit dans leurs réactions, leurs questionnements ou leurs réactions – ce qui est bien agréable. Foresta, de son côté, irradie le récit tant elle est flamboyante – et pas uniquement à cause de ses cheveux et de sa veste militaire rouges. De fait, elle semble donc plus âgée que le duo lycéen, car ses préoccupations sont un tantinet différentes – un brin plus politiques. D’ailleurs, si Pythagore est le protagoniste que l’on suit tout au long du roman, il ne faut pas s’y tromper : le personnage principal, en témoigne le titre, est bien Foresta !
Tous trois forment un trio vraiment intéressant et qui fonctionne malgré l’absence d’un des trois membres de la petite équipe la majeure partie du récit : mais comme ce personnage est souvent évoqué, caractérisé par les autres, c’est un peu comme s’il était là en même temps.

Il ne me reste qu’à évoquer le rythme du récit : le départ est assez tranquille mais, très vite, les événements se précipitent ; jusqu’à la fin, le récit est hyper rythmé et, surtout, tellement inventif ! L’univers, je l’ai dit, est particulièrement original mais, en plus, les péripéties tournent assez rarement de la façon à laquelle on s’attend, ce qui est particulièrement emballant. Malgré tout, le récit suit la structure assez formelle du récit initiatique puisque les personnages iront de découvertes en découvertes au fil du récit et se formeront sur tout un tas de sujets.
Mais il restera tout de même un grand mystère. Le Projet Starpoint. Qui, si vous avez bien suivi, donne son titre au roman. Eh bien du projet Starpoint, il sera assez peu question, somme toute : il est évoqué à demi-mot, en passant, assez nettement à l’arrière-plan. Ceci étant, la suite devrait lui laisser une place un peu plus large, comme à la science-fiction qu’il semble charrier dans son sillage (et qui, jusque-là, était assez discrète).

En somme, j’ai fait une excellente découverte avec La Fille aux cheveux rouges, que j’ai dévoré quasi d’une traite en revenant des Imaginales. J’en ai adoré l’univers d’une originalité incroyable, le récit mené tambour battant et souvent surprenant, ainsi que les personnages hauts en couleurs. Une lecture qui a été palpitante de bout en bout, et dont j’ai grandement — mais alors grandement ! — hâte de lire la suite !

Le Projet Starpoint #1, La Fille aux cheveux rouges, Marie-Lorna Vaconsin.
La Belle Colère, mars 2017, 374 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Un autre roman de science-fantasy !

Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye.


Je vais vous raconter comment l’Empire est mort.
L’Empire de Bohen, le plus puissant jamais connu, qui tirait sa richesse du lirium, ce métal aux reflets d’étoile, que les nomades de ma steppe appellent le sang blanc du monde. Un Empire fort de dix siècles d’existence, qui dans son aveuglement se croyait éternel.
J’évoquerai pour vous les héros qui provoquèrent sa chute. Vous ne trouverez parmi eux ni grands seigneurs, ni sages conseillers, ni splendides princesses, ni nobles chevaliers… Non, je vais vous narrer les hauts faits de Sainte-Étoile, l’escrimeur errant au passé trouble, persuadé de porter un monstre dans son crâne. De Maëve la morguenne, la sorcière des ports des Havres, qui voulait libérer les océans. De Wens, le clerc de notaire, condamné à l’enfer des mines et qui dans les ténèbres découvrit une nouvelle voie… Et de tant d’autres encore, de ceux dont le monde n’attendait rien, mais qui malgré cela y laissèrent leur empreinte.
Et le vent emportera mes mots sur la steppe. Le vent, au-delà, les murmurera dans Bohen. Avec un peu de chance, le monde se souviendra.

À peine le roman terminé, je me suis aperçue qu’il me serait bien difficile de résumer l’histoire, tant l’intrigue se constitue de divers petits fils rouges qui, au fil du temps, s’agencent en un écheveau complexe – et c’est sans aucun doute une des raisons pour lesquelles j’ai tellement adoré cette lecture.
Afin de nous donner un aperçu aussi vaste que possible de cette intrigue ô combien complexe, l’auteure s’attache à suivre différents personnages aux destins entrecroisés et aux motivations pas toujours claires – du moins dans les premiers chapitres. Ce qui est sûr, c’est que chacun, à sa façon, va contribuer à la révolution qui mettra l’Empire à genoux – pas de panique, ce n’est pas une grosse révélation, l’histoire commence par ça : l’annonce de la chronique d’une mort annoncée.

Les personnages explorent une vaste palette de types : il y a des morguennes (des sorcières) issues des côtes, des mercenaires, des bretteurs itinérants, des gens sans histoires embarqués dans de grandes histoires, des gardes, des nonnes-soldates… Pas un ne se ressemble et il y a de quoi s’identifier à tous les coins de chapitres. Et, au milieu de ces personnages, on croise une foule de créatures et autant de monstres divers et variés qui ont vraiment le mérite de sortir des sentiers battus.

À propos de pérégrinations hors des sentiers habituels, Estelle Faye a adossé son roman à la culture traditionnelle slave : entre les titres des puissants, les inflexions des comptines ou les noms des personnages, il y a un je ne sais quoi qui évoque les steppes glacées d’Eurasie (d’ailleurs, il y a des steppes citées dans l’univers). Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà lu un roman de fantasy aussi fortement imprégné des cultures slaves (alors que de la SF, oui !), ce qui a donné au roman une petite pointe d’originalité supplémentaire que j’ai fortement appréciée.
Mais tout n’est pas tiré des cultures d’Europe de l’Est : Estelle Faye fait aussi cohabiter plusieurs peuples aux caractéristiques et croyances vraiment marquées et tout droits sortis de son esprit. Aux Havres, par exemple, on n’a aucun problème avec la sorcellerie et les morguennes y sont respectées alors que dans le reste de l’Empire, c’est plutôt mal vu (ce qui est paradoxal lorsque l’on sait comment tient une bonne partie de cet Empire).
Chez les Essènes, qui sont déjà considérés plus ou moins comme des parias, la magie est également mal vue et on peut être banni lorsqu’on la pratique. On suit d’ailleurs une jeune Essène qui porte tous les paradoxes de son peuple : à la fois intégré et rejeté par la communauté, vivant avec mais selon ses propres lois et règles qui contribuent à l’ostraciser sans cesse. Pas évident, mais c’est une thématique assez parlante de nos jours ! Il y a aussi un très intéressant clivage magie-technologie (avec l’arrivée de la poudre, notamment) qui sous-tend l’univers : assez classique, certes, mais vraiment bien mis en scène.

De fait, ce sont vraiment les personnages qui font toute la richesse de ce roman ; à leur façon, chacun est un peu différent des tropes du genre et des personnages rebattus, que ce soit par son parcours, son apparence ou sa personnalité. Mais ils sont tellement humains, y compris lorsque leur ADN ne l’est pas à 100%, c’en est assez bluffant – et cela explique pourquoi j’ai tellement accroché à l’histoire. De plus, ils sont vraiment consistants : ils n’existent pas seulement dans le temps qui leur est imparti par l’intrigue, on en apprend beaucoup, au fil des pages, sur leur passé. Mais là encore, pas de grand discours didactique qui viendrait nous dire pourquoi untel agit de telle ou telle façon. Sa construction en tant qu’individu est amenée par petites références ici ou là qui, au final, établissent des personnalités agréablement complexes.

J’ai parlé un peu plus haut de ce qui change des clichés habituels du genre, mais il y a encore un point sur lequel Estelle Faye s’éloigne de ce qu’on trouve habituellement dans le genre : les relations amoureuses. Avec autant de personnages que l’on suit sur autant de mois (et autant de voyages), il eût été difficile de passer à côté mais là où cela devient vraiment intéressant, c’est qu’Estelle Faye accorde une place centrale à l’homosexualité (ou aux sexualités fluides). Il était grand temps que le thème imprègne enfin les littératures de l’imaginaire – car je n’ai pas l’impression qu’il y soit si fréquent. Et n’allez pas penser que le texte est particulièrement militant : loin de là. Il présente juste des personnes vivant leur amour sans se soucier de la morale bien-pensante d’une société étroite d’esprit. Et cela fait du bien ! D’autre part, ces relations, si importantes soient-elles, ne prennent pas le pas sur l’intrigue politique (même si elles y contribuent souvent), ce que j’ai hautement apprécié.

Il faudrait encore que je parle du style : dès les premières pages, j’ai plongé dans l’écriture très riche, soignée et incroyablement fluide d’Estelle Faye. Honnêtement, certains passages valent carrément le coup d’être lus à voix hautes, simplement pour se délecter des sonorités si bien choisies. C’est un style qui sied parfaitement à l’intrigue parce qu’on a l’impression de suivre la fata qui s’abat sur les personnages (bien que l’histoire soit loin d’être linéaire) et ce genre de récit mérite un style recherché, ce que l’auteur parvient à faire sans que ce soit jamais maniéré.

En somme, Les Seigneurs de Bohen a été un franc coup de cœur, un récit que j’avais hâte de retrouver à chaque pause de lecture. J’ai adoré déambuler sur les routes de l’empire et suivre ces personnages si riches et variés. J’ai littéralement fondu pour ce récit tellement épique, au sens premier du terme : inutile d’attendre de la baston toutes les deux pages, mais le récit a les accents de l’épopée. Tout simplement fabuleux !

Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye. Éditions Critic, mars 2017, 612 p.

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Outlaw Players #1, Shonen.

Dans Thera, jeu en ligne révolutionnaire ultra-réaliste et à l’univers quasi-infini, chacun peut devenir ce qu’il désire, et vivre d’incroyables aventures !
Mais pour Sakuu, la première immersion tourne au cauchemar : incapable de se déconnecter, il se retrouve prisonnier d’un monde virtuel peuplé de créatures assoiffées de sang ! Sans accès aux interfaces de jeu ou aux items de soins, qui sait ce qu’il adviendra de lui s’il perd la vie dans Thera… Et il n’est pas le seul : sa route croise celle d’autres joueurs victimes du même problème. Pour ces « Outlaw Players », le game over n’est pas une option. Quelle que soit la cause du bug, Sakuu et ses compagnons n’ont pas le choix : ils doivent s’endurcir, explorer, apprendre, et surtout … survivre !

C’est Nekotenshi qui m’a parlé de cette série, l’année dernière, à la Japan Expo ; série réalisée par un mangaka français ce qui, forcément, m’a hautement intriguée.

Et dès les premières pages, on plonge dans un univers de fantasy épique assez riche. L’auteur s’appuie sur les codes du genre, auxquels il mêle ceux du jeu vidéo. On n’échappe donc pas à l’explication des arbres de talent des personnages, de leurs compétences et de la façon dont ils doivent progresser : l’auteur garde un bon équilibre sur cette partie-là, en mettant juste ce qu’il faut pour qu’un néophyte s’y retrouve, mais pas trop pour qu’un habitué ne se lasse des explications.
Côté intrigue, ce qui est intéressant, c’est que les personnages se doivent de progresser dans le jeu pour éviter le game-over : la quête est donc plutôt palpitante et offre son lot de combats acharnés contre les créatures générées par l’environnement.

Parallèlement, l’histoire est assez angoissante car, comme dans Sword Art Online, les personnages risquent la mort réelle dès qu’ils sont morts dans le jeu. On se demande donc à chaque chapitre s’ils vont s’en sortir et comment, d’autant que Sakuu ne tarde pas à rencontrer d’autres personnes dans le même cas que lui.

Côté dessins, Shonen offre des planches riches en détails de toutes sortes ; le trait est anguleux et l’encrage très foncé renforce le côté un peu sombre de l’histoire.

Bref, la découverte était vraiment chouette ; l’histoire est prenante et offre un cadre fantasy vraiment convaincant. Assez pour me donner envie de lire la suite !

Outlaw players #1, Shonen. Ki-oon, juillet 2016, 192 p.