La Couleur du mensonge #1, Erin Beaty.

Sage Fowler, seize ans, est une bâtarde recueillie par un oncle riche et respecté. Sa seule chance de s’en sortir ? Épouser un beau parti. Elle se présente donc chez une entremetteuse – l’une de ces femmes chargées d’évaluer le potentiel des candidats au mariage, et dont les décisions font et défont les fortunes d’une famille, voire d’un pays tout entier. Mais avec sa légendaire indiscipline et sa langue trop acérée, la jeune fille échoue lamentablement. Amusée par son cynisme et son sens aigu de l’observation, la marieuse lui propose toutefois de devenir apprentie.Sage s’embarque donc dans un périple vers la capitale pour assister au Concordium – là où, tous les cinq ans, se décident les unions les plus importantes – avec un groupe de jeunes filles triées sur le volet. Cette précieuse cargaison est escortée, pour cette fois, par un bataillon de soldats d’élite : se pourrait-il que le voyage soit plus périlleux qu’il n’en a l’air ?

Voilà un roman ado qui m’a agréablement surprise, car il mêle plusieurs aspects qui ont tout pour me plaire (et que je n’avais pas clairement identifiés dès le départ). Tout d’abord, c’est de la fantasy : on y évolue dans le royaume fictif de Demora qui, comme tout univers d’inspiration médiévale qui se respecte, aligne ses castes de nobles/serviteurs/autres malandrins, fortement clivées. Et si les nobles et les puissants y tirent les ficelles, sans surprise, il faut aussi compter avec une autre puissance, plus originale : les marieuses.
Ces entremetteuses professionnelles font la pluie et le beau temps sur les relations matrimoniales et donc, par ricochet, sur les alliances politiques à l’intérieur et à l’extérieur du royaume. Corollaire immédiat : ces histoires de mariage vont entraîner des sous-intrigues romantiques entres les personnages – ce qui, vous le savez si vous me connaissez bien, a tendance à m’agacer très fort. Une fois n’est pas coutume, j’ai trouvé que cette partie était non seulement bien menée mais, en plus, parfaitement justifiée dans l’économie générale de l’intrigue. Bref : un vrai bon point.
Troisième aspect, auquel je m’attendais nettement moins : l’espionnage. En effet, Sage Fowler est chargée d’escorter le convoi de futures mariées et, étant donné qu’elle est apprentie marieuse, de récolter des informations utiles, aussi bien sur ses protégées que sur les soldats de l’escorte et sur leurs hôtes – chacun•e étant susceptible d’être la future moitié d’un des deux partis.
Mais, bien vite, le talent d’observatrice de Sage ne passe pas inaperçu : de fait, la jeune femme est une fouineuse née et ne peut s’empêcher  d’essayer de comprendre les ramifications des informations insolites qu’elle découvre. Un complot avec quelques traîtres traînant dans le coin, autant dire que l’on est servis de ce point de vue-là !

Comme la narration alterne les chapitres consacrés à Sage, ceux nous plongeant dans la vie des soldats et ceux faisant la part belle aux comploteurs, on se fait assez vite une idée de la situation. Autre avantage : cette alternance permet de maintenir un agréable suspense. À ce titre, certains développements ont réussi à me surprendre  – mais pas le retournement de situation majeur, que j’avais vu venir, bien qu’il soit bien amené et suffisamment tardif pour ne pas faire retomber l’intrigue comme un soufflé. L’histoire tient bien la route, sans doute en raison des sous-intrigues bien menées et qui ne sont absolument pas gratuites (un tort que je reproche à beaucoup de romans adolescents) : cela fait du bien d’avoir des interactions entre personnages qui ne sont pas juste là pour cocher les cases de ce qui est attendu dans un roman du genre. Ainsi les dialogues ne sont-ils pas uniquement au service de la romance, mais servent surtout les développements stratégiques de l’intrigue.

Ceci étant dit, j’ai tout de même trouvé quelques limites au roman – que je lui passe bien volontiers tant l’ensemble m’a emballée. Tout d’abord, si en règle générale les personnages sont plutôt creusés, j’ai trouvé que ce soin ne s’appliquait pas à tous. C’est notamment le cas de maîtresse Rodelle, dont le portrait m’a semblé peu stable. Tantôt c’est une manipulatrice retorse et fine stratège, tantôt elle se transforme quasiment en mamie gâteau envers Sage : deux facettes aux antipodes l’une de l’autre et qui m’ont semblé difficilement conciliables, un peu comme si j’étais face à deux personnages totalement différents. Dans l’ensemble, les personnages secondaires étaient à l’avenant : trop peu creusés pour réellement les différencier entre eux et s’attacher.
D’autre part, la part d’espionnage que j’ai mentionnée plus tôt arrive plutôt dans une seconde moitié, la première étant vraiment dévolue à la découverte de l’univers et du cadre de l’intrigue, ce qui fait que le rythme est assez inégal : le départ est un peu lent, la suite plus rythmée – mais, à vrai dire, ça ne m’a pas tellement gênée.
Ce qui m’a le plus perturbée, c’est l’embrouillamini de comploteurs auquel on fait face : sans en dire de trop, il y a quelques stratagèmes qui m’ont laissée au mieux, de marbre, au pire, profondément perplexe. À trop vouloir jouer dans les subtilités, l’auteure a fini par me perdre sur quelques péripéties dont je me suis contentée d’attendre le dénouement. Heureusement que les explications n’ont pas trop tardé, sans quoi j’aurais peut-être été nettement moins enchantée de ma lecture.

Je suis contente d’avoir donné sa chance à ce roman dont la partie romance – je l’avoue tout net ! – me faisait frémir d’avance. Finalement, et bien qu’il y ait effectivement de la romance dans les chapitres, c’est bien plus un roman d’espionnage dans un univers fantasy que propose Erin Beaty. Les révélations sont bien amenées et leur enchaînement maintient à merveille le suspens, même après le retournement de situation majeur, ce qui n’est pas si mal ! Vu comment j’ai accroché à ce premier tome, j’ai hâte de lire le suivant !

La Couleur des mensonges #1, Erin Beaty. Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Bernet.
Lumen, 22 février 2018, 506 p.

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Le Complot des corbeaux, Les Sœurs Carmines #1, Ariel Holzl.

Merryvère Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses sœurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les mœurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allègrement, surtout à l’heure du thé, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l’un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues…

J’étais extrêmement curieuse de débuter ce roman, car il m’avait été largement vanté par Camille – dont je suis généralement les recommandations les yeux fermés. Et une fois de plus, bien m’en a pris !

Dès les premières pages, Ariel Holzl nous plonge dans un univers bien sombre, aux accents steampunk : les coupe-gorge sont légion, la politique peut s’avérer tranchante (dans tous les sens du terme) et les habitants de la cité de Grisaille ont bien souvent les dents longues (et là encore, au sens propre du terme). La ville, quoique dirigée par une reine assez peu flexible, est placée sous la main-mise de 8 familles qui ne s’en laissent pas compter. Là-dedans, pas facile pour la plèbe de s’en sortir sans dommages et c’est bien ce qui va donner au roman une partie de son mordant, car l’on suit les trois sœurs Carmines, orphelines de leur état, qui survivent uniquement grâce aux larcins commis par la cadette, Merryvère.

Ce que j’ai adoré, dans cette histoire, c’est le fait que tout aille de mal en pis. En commençant un roman, on peut raisonnablement penser que les déboires initiaux des personnages vont se résoudre – peut-être pas tous, mais au moins quelques-uns. Là, on a l’impression que le sous-titre aurait pu être : Chronique d’un désastre annoncé, tant les sœurs Carmines vivent catastrophe sur catastrophe, leur situation étant donc de plus en plus précaire.
Et ce qui est bien, c’est que le tout s’enchaîne de façon extrêmement entraînante : on ne peut donc s’empêcher d’être pétri de curiosité et de continuer sa lecture – avec une certaine fascination, en ce qui m’a concernée !

Il faut ajouter à cela l’ambiance particulièrement morbide qui règne. Les créatures fantastiques peu recommandables forment la haute-société et ont des passes-temps mondains pour le moins sanglants. Dont découlent, sans surprise, des goûts et un sens de l’humour à peine plus respectables, mais qui tissent des dialogues savoureux !
Et les aristocrates ne sont pas les plus surprenants en la matière. Les sœurs Carmines sont trois et, si le tome est centré sur Merry, on a tout loisir de découvrir la sœur aînée, Tristabelle, et la petite benjamine, Dolorine, laquelle n’aurait sans doute pas déparé dans un film de Tim Burton. Les extraits de son journal mêlent une immense naïveté et une cruauté toutes enfantines, cette dernière étant souvent soufflée par M. Nyx, son (très étrange) doudou. Je n’en dirai pas vraiment plus pour ne pas gâcher de surprises, mais le duo apporte tout son cachet au roman. Celui-ci m’a plu dans son ensemble, mais Dolorine fait partie des raisons pour lesquelles j’ai très envie de lire la suite !

Excellente découverte, donc, que ce Complot des corbeaux : l’intrigue nous plonge dans un univers d’urban fantasy particulièrement sombre et glauque, mais étrangement très réjouissant. Peut-être est-ce dû à l’enthousiasme que mettent les sœurs Carmines à s’en sortir, ou à l’enthousiasme des autres personnages à les en empêcher, mais le fait est que l’intrigue s’est avérée toute palpitante. Voilà un roman dont je lirai sans aucun doute la suite !

Les Sœurs Carmines, tome 1, Le Complot des corbeaux, Ariel Holzl. Mnémos (Naos), mars 2017, 263 p.

La Belle Sauvage, La Trilogie de la Poussière #1, Philip Pullman.

À l’auberge de la Truite, tenue par ses parents, Malcolm, onze ans, voit passer de nombreux visiteurs. Tous apportent leurs aventures et leur mystère dans ce lieu chaleureux. Certains sont étrangement intéressés par le bébé nommé Lyra et son dæmon Pantalaimon, gardés par les nonnes du prieuré tout proche. Qui est cette enfant ? Pourquoi est-elle ici ? Quels secrets, quelles menaces entourent son existence ? Pour la sauver, Malcolm et Alice, sa compagne d’équipée, doivent s’enfuir avec elle. Dans une nature déchaînée, le fragile trio embarque à bord de La Belle Sauvage, le bien le plus précieux de Malcolm. Tandis que despotisme totalitaire et liberté de penser s’affrontent autour de la Poussière, une particule mystérieuse, deux jeunes héros malgré eux, liés par leur amour indéfectible pour la petite Lyra, vivent une aventure qui les changera pour toujours.

Vingt ans après le premier tome des Royaumes du Nord, Philip Pullman revient à son univers, pour y tisser une préquelle qui se déroule une douzaine d’années avant les événements narrés dans le premier volume. Et retourner dans cet univers a été un véritable enchantement, bien que j’aie trouvé que les bases étaient un peu expédiées (les caractéristiques des dæmons m’ont semblé bien peu explicitées).

L’histoire commence tout en douceur : on découvre Malcom dans son quotidien, à l’école, à l’auberge, sur le fleuve dans son canoë – la fameuse Belle Sauvage du titre – au prieuré (qui accueille bien vite un très curieux nourrisson, la jeune Lyra, laquelle concentre déjà toutes les attentions). Pourtant, malgré ce démarrage assez doux, l’univers dévoile assez vite à quel point il est sombre. Ainsi, les enfants sont appelés à mentir et à s’ériger en censeurs des bonnes mœurs ultra-conservatrices de la ligue de Saint-Alexander. De même, le CDC, sans doute l’ancêtre du Conseil d’Oblation qui terrifiait les personnages dans La Croisée des mondes, est sans arrêt sur le dos des personnages, adultes, enfants, nonnes, scientifiques et explorateurs.
Cette omniprésence de la religion dans le roman m’a vraiment marquée, car c’est une forme de religion extrémiste, qui refuse toute avancée scientifique, comme toute pensée divergente de son dogme, et dont les foudres s’abattent sans coup férir sur les personnages. Cet aspect ne m’avait pas vraiment sauté aux yeux dans la précédente trilogie, mais j’étais beaucoup plus jeune en le lisant, ce qui explique que cela ait pu m’échapper.
Cet aspect plus sombre se ressent également dans les sujets qui transparaissent dans le récit. Au détour de celui-ci, il est question d’agressions sexuelles, de maltraitance, de pédophilie… des thèmes qui étaient déjà présents, en filigrane, avec le gang des Enfourneurs, mais qui ne m’avaient pas semblé si prégnants. On assiste ici à des scènes assez dures, qui recèlent une incroyable violence. Mais malgré cela, le texte reste à portée de jeunes lecteurs, car c’est d’un style très pudique que l’auteur évoque ces sujets. Il n’en reste pas moins que certaines scènes font littéralement frémir.

De plus, la narration est vraiment centrée autour de Malcolm, qui n’a qu’une douzaine d’années, donc le récit est très accessible. Et ce qui est génial avec Pullman, c’est que les enfants mis en scène font preuve d’une acuité d’esprit incroyable, tout en restant de vrais enfants. C’est particulièrement crédible et ça fait partie de ce qui rend le récit tellement palpitant !
Parmi les autres points qui le rendent palpitant, il faut citer l’ambiance générale du roman, qui démarre vraiment dans la seconde partie : en effet, la première est un peu plus lente et calme, Pullman campe le décor général et les personnages. Mais, dès que démarre la crue de la Tamise, l’ambiance se fait à la fois oppressante et envoûtante. Au fil du fleuve, Malcolm, Alice et Lyra vont faire des rencontres assez improbables, qui assument la partie fantasy du récit : divinités oubliées, créatures fantastiques et autres sorcières émaillent la route du petit trio.
Celle-ci est hyper linéaire (ils se déplacent, s’arrêtent, font une rencontre, repartent, font une nouvelle rencontre, etc.) mais, grâce à la part de merveilleux et au suspens très présent (ils ont en effet le CDC, Madame Coulter, un affreux bonhomme terrifiant et bien d’autres opposants au train), la quête est très prenante.

Je me suis vraiment attachée aux personnages. Malcolm, Alice et Lyra (et leurs dæmons respectifs) forment un trio atypique pour lequel j’ai ressenti une immédiate empathie. Mais les personnages adultes qui gravitent autour de Malcolm valent également le détour, qu’il s’agisse des sœurs ou de Hannah Relf, la professeure qui va éveiller Malcolm. Ceci dit, je dois reconnaître que je suis un peu restée sur ma faim avec ces personnages car si Malcom est parfaitement développé, les autres le sont un peu moins.

En revanche, il y a bien un détail auquel je n’ai pas réussi à me faire : l’époque. Alors que j’ai toujours vu les événements narrés dans La Croisée des mondes aux alentours des années 1910, ici il est clairement fait référence à des dates et à des technologies nous plaçant plutôt dans les années 1950. Ce qui fait que les aventures de Lyra se déroulent en fait plutôt entre 1965 et 1970. Je ne m’y fais toujours pas ! Mais il est vrai que dès que démarre la crue, on se laisse emporter et on oublie d’autant mieux que l’histoire se déroule si tard dans le XXème siècle.

Vraiment, cela valait le coup d’attendre autant de temps pour replonger dans l’univers de Philip Pullman. L’auteur sait y faire pour trousser des univers fouillés, un brin oniriques, dans lesquels on se fond sans aucune difficulté. Malgré sa linéarité et sa lenteur, l’intrigue s’est révélée palpitante, sans doute en raison du style littéralement envoûtant dont use Philip Pullman pour narrer les péripéties que rencontrent ses jeunes protagonistes. Vivement donc la suite !

La Trilogie de la Poussière #1, La Belle Sauvage, Philip Pullman. Traduit de l’anglais par Jean Esch.
Gallimard jeunesse, novembre 2017, 530 p.

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Nocturna, Gardiens des Cités Perdues #6, Shannon Messenger.

Nocturna… Dans l’esprit de Sophie, embrumé par le chagrin et le deuil, ce nom brille comme un astre. À lui seul, il incarne tous les espoirs et toutes les craintes de la jeune fille. Car c’est là que se trouve sans doute sa famille humaine, enlevée par les Invisibles, là que l’attendent les réponses à toutes ses questions. Mais s’y rendre relève du tour de force – Sophie et ses amis sont donc bientôt contraints de revoir leur stratégie, quitte à pactiser avec plusieurs de leurs ennemis.
Dès cet instant, le compte à rebours est lancé : pour sa famille disparue, comme pour le reste du monde, il n’y a plus une minute à perdre. Rongée par l’incertitude et la peur, Sophie va devoir, plus que jamais, s’appuyer sur ses proches pour parvenir à aller de l’avant, pour éviter surtout de sombrer dans le désespoir. Car, même si elle est loin de s’en douter, les portes de Nocturna dissimulent un secret enfoui depuis des millénaires… un secret qui pourrait bien changer la face du monde à tout jamais !
Et si la clé de l’énigme se cachait dans le passé ?

Dès qu’il est sorti, je me suis jetée dessus, pressée que j’étais de retrouver la petite bande. Et j’avais presque fini pour rencontrer l’auteur à Montreuil (début décembre, donc) ! Mais si j’ai tant tardé à rédiger cette chronique c’est que, à la fin de ma lecture, je n’étais pas capable de vous dire autre chose que : « Lisez cette série, elle est tellement géniale ! ». Vous conviendrez que niveau arguments, c’est un peu plat. Maintenant que la pression est un peu retombée, on va tâcher de faire un peu plus consistant.

J’ai été ravie de retrouver les personnages à peu près là où on les laissait dans le tome 5. Et, fait étrange, bien que ce soit en pleine action et en plein questionnement, j’ai trouvé que le début était un peu indolent – sans que ce soit gênant, notez, car sur 762 pages de lecture, on peut bien commencer en douceur.
Rapidement, le rythme reprend tout son allant et on est bien vite accaparé par les questions qui s’accumulent. En effet, le mystère autour de la disparition des parents de Sophie reste (assez longuement) entier, ce qui induit un suspens latent dans l’intrigue. À celui-ci s’ajoute un suspense plus courant car outre la disparition des parents de Sophie, la petite bande a fort à faire. Il faut en effet découvrir les dessous du projet Polaris, les petites cachotteries des Invisibles, le plan secret (et sans doute machiavélique) de Lady Gisela et, bien sûr, l’allégeance finale de Keefe, toujours en balance suite à sa trahison (à la fin du tome 4). Encore une fois, c’est donc un tome riche en questions ; on ne peut pas dire que Shannon Messenger soit avare en réponses mais, ce qui est sûr, c’est qu’à l’issue du volume, les réponses ont apporté de nouvelles questions – ce qui présage sans doute de nouveaux tomes pleins de suspense.

Pour autant, l’histoire avance réellement. D’une part parce que la diplomatie prend une nouvelle tournure. Alors que, jusque-là, on avait (assez schématiquement) les elfes VS les autres espèces magiques (celles-ci étant en position de dominés), une certaine partie de la population elfe fait enfin preuve d’un peu d’ouverture d’esprit – et franchement, vu d’où l’on partait, ce n’est pas du luxe. De même, Shannon Messenger s’attache à démonter les apparences de la société elfique, si parfaite de premier abord et qui s’avère finalement raciste, fermée et pleine de préjugés. Là où cela devient passionnant, c’est lorsque l’on se met à repérer des petits travers de notre société – et qui semblent d’autant plus condamnables ainsi mis en intrigue. De même, l’intrigue, par moments, fait écho à de nombreux faits historiques réels. La transposition est intéressante et cela montre, si c’était encore nécessaire, que les littératures de l’imaginaire sont tout à fait aptes à questionner le réel.

Dans ce volume, on a également affaire à de nouveaux personnages : certains sont des personnages que l’on connaît déjà, mais que l’on découvre sous un nouveau jour – Dimitar, par exemple, qui s’est complètement révélé dans ce volume – tandis que d’autres sont totalement neufs. C’est le cas de Romilda – Ro pour les intimes – qui apporte un peu de sang neuf et nous fait découvrir la société ogre sous un tout nouvel aspect ! Il est vrai que les personnages étaient déjà fort nombreux, mais Ro s’intègre parfaitement à l’intrigue et à l’équipe.

Bon, tout cela pour dire que cet opus m’a encore fait passer par toutes les couleurs. Comme je l’ai dit, le suspens est au rendez-vous, aussi étais-je très impatiente de reprendre ma lecture. En même temps, j’ai été ravie de découvrir de nouvelles facettes de la société elfique et de l’univers et d’autant plus ravie de voir qu’au bout de 6 gros tomes, Shannon Messenger était toujours capable de nous surprendre. J’ai hautement apprécié que l’histoire mêle aussi habilement intrigue magique et petits tracas du quotidien : il ne faut pas oublier que nos personnages sont des adolescents et qu’ils ont donc, sans trop de surprises, des problèmes d’adolescents. Amitiés, amours, relations familiales, tout cela est traité assez habilement et vient coller au reste de l’histoire. Les relations familiales occupaient d’ailleurs une grande place dans l’intrigue car Sophie se retrouve tiraillée entre l’amour qu’elle porte à Grady et Edaline et celui qu’elle porte à ses parents humains, tout en sachant qu’eux l’ont complètement oubliée. À ce titre, je dois confesser que Shannon Messenger a su me tirer quelques larmes, au cours d’une scène proprement déchirante !

J’étais donc très impatiente de lire ce sixième tome, qui ne m’a pas déçue, malgré un début un peu indolent et (tout de même) une ou deux facilités glissées dans l’intrigue. J’y ai retrouvé tout ce qui me plaît dans cette saga : un univers original, une intrigue palpitante et fournie, des personnages nuancés et un intéressant mélange entre les sous-intrigues purement liées à la quête magique et celles liées à la vie quotidienne de la petite bande d’adolescents. Comme dans les tomes précédents, on s’aperçoit que la société elfique, d’apparence si parfaite et si géniale, est percluse de petits travers, qui ne sont pas sans rappeler ceux de notre propre société. Du coup, la série est divertissante à souhait, mais permet également de réfléchir à ce qui se passe dans notre société. Il va sans dire que j’attends désormais de lire la suite !

◊ Dans la même série : Gardiens des cités perdues (1) ; Exil (2) ; Le Grand Brasier (3) ; Les Invisibles (4) ; Projet Polaris (5) ;

Gardiens des Cités Perdues #6, Nocturna, Shannon Messenger. Traduit de l’anglais par Mathile Tamae-Bouhon.
Lumen, novembre 2017, 762 p.

J’ai lu ce roman de concert avec Allisonline ! Et on a aimé toutes les deux !

La Main de l’Empereur #2, Olivier Gay.


Les guerres koushites sont finies mais l’Empire ne connaît toujours pas la paix. Les barons profitent de la situation pour se rebeller, et la corruption règne au sein de la capitale. Aux côtés du jeune duc Gundron, Rekk reprend du service. Il peut toujours compter sur les femmes de sa vie, Bishia et Dareen, pour le guider dans la bonne direction. Mais est-ce vraiment la bonne ? Pour protéger ceux qu’il aime, le Boucher est prêt à tout.

L’issue du premier tome m’avait laissée sur des charbons ardents car, malgré tous ses défauts (et il n’en manque pas !), Rekk est un personnage que l’on suit avec passion.
Ce second tome reprend ses péripéties en douceur, semble-t-il. La campagne koushite est terminée et Rekk sait qu’il a été manipulé (quoi qu’il ne sache pas encore tout à fait jusqu’à quel point). Le voilà donc parti pour une retraite bien méritée, du moins le pense-t-il.

Le premier tome offrait une débauche de violence, motivée par l’extrême besoin de vengeance du personnage ; cette fois, il n’a plus ce besoin lancinant de se venger, mais il a toujours des fourmis dans les jambes, ce qui l’amène à aller mater une révolte de barons avant de mettre le nez dans la corruption qui règne en ville. Du coup, pas le temps de s’ennuyer. Le roman accumule les sous-intrigues, certaines se déroulant totalement en parallèle les unes des autres, tandis que d’autres vont savamment s’imbriquer, les péripéties des unes influant sur les développements des autres. Sans surprise, le suspense est donc au rendez-vous, d’autant qu’assez vite, tous les protagonistes vont se masser à Musheim, provoquant leur lot d’étincelles.

Si, depuis le premier tome, on a une idée assez nette des identités des traîtres, ce second volume nous réserve encore bien des surprises : des masques tombent, de nouvelles grandes traîtrises et quelques petits coups bas font leur apparition, ce qui ne fait qu’alimenter le suspens bien présent. C’est sans doute pour quoi j’ai littéralement dévoré ce tome 2, partagée entre l’envie irrépressible de savoir comment l’affaire allait tourner et la volonté – un brin moins ferme – de faire durer un peu plus le plaisir. Cette tension ne fait que monter crescendo et offre un final royal : malgré les ellipses temporelles nécessaires aux derniers chapitres, cette préquelle se conclut de la plus belle des façons.

J’avais beaucoup aimé le premier tome, mais j’ai trouvé que celui-ci était encore un cran au-dessus. Tout au long de ces quelques 300 pages, j’ai été littéralement embarquée par le rythme du récit et par la personnalité malgré tout attachante de Rekk. J’ai retrouvé le mélange d’émotions fortes du premier tome, suscité par un suspense maintenu de bout en bout – car Olivier Gay mêle aux enjeux politiques et stratégiques des enjeux sentimentaux et plus personnels, qui s’avèrent tout aussi (et si ce n’est plus !) passionnants. Une des raisons pour lesquelles cette lecture a été un formidable coup de cœur ! Si la lecture du premier tome m’avait laissé sur la féroce envie de lire cette suite, celle-ci me laisse avec l’envie équivalente de découvrir Les Épées de glace, la suite des aventures de Rekk !

◊ Dans la même série : La Main de l’empereur (1) ;

La Main de l’Empereur #2, Olivier Gay. Bragelonne, octobre 2017, 382 p.

Sénéchal #1, Grégory Da Rosa.

« Sénéchal, la ville est assiégée ! »

Telle est la phrase que l’on m’a jetée sur le coin de la goule. Depuis, tout part à vau-l’eau. Oui, tout, alors que ce siège pourrait se dérouler selon les lois de la guerre, selon la noblesse de nos rangs, selon la piété de nos âmes. Nenni.

Lysimaque, la Ville aux Fleurs, fière capitale du royaume de Méronne, est encerclée et menacée par une mystérieuse armée. Et pour le sénéchal Philippe Gardeval, ce n’est que le début des ennuis. Suite à l’empoisonnement d’un dignitaire de la cité, il découvre que l’ennemi est déjà infiltré au sein de la cour, dans leurs propres rangs ! Sous quels traits se cache le félon ? Parmi les puissants, les ambitieux et les adversaires politiques ne manquent pas ; le sénéchal devra alors faire preuve d’ingéniosité pour défendre la ville et sa vie dans ce contexte étouffant d’intrigues de palais.

Sénéchal est le premier roman de Grégory Da Rosa et on peut dire que pour son premier titre, celui-ci a fait fort.

Dès le premier chapitre, on plonge dans un univers sombre et complexe. En effet, l’histoire débute avec la nouvelle du siège de Lysimaque, capitale de Méronne. L’ambiance n’est donc pas exactement au beau fixe, d’autant qu’il semble y avoir des traîtres un peu partout. On se glisse immédiatement dans une ambiance pleine de suspicion et d’ambiguïtés : untel est-il sincère ou n’est-il qu’un transfuge habilement dissimulé ? Tel autre n’a-t-il à cœur que les purs intérêts du royaume ou souhaite-t-il en fait se débarrasser d’un encombrant rival, moins titré que lui, au demeurant ? Et surtout : notre narrateur est-il vraiment fiable ?
Tout cela contribue à créer une ambiance d’enquête vraiment très prenante, d’autant qu’on fonctionne vraiment en huis-clos (on est en plein siège, après tout), encore exacerbé par le décompte des cloches en tête de chapitre, tout au long de ces trois jours.

Malgré l’enfermement, l’auteur parvient à nous donner un bon aperçu de l’univers dans lequel prend place Lysimaque. Si la cité ressemble peu ou prou à une cité médiévale, avec ses nobles, sa Cour, ses chevaliers, son armée de la foi, il faut y ajouter des ordres de magicien (certes discrets, mais tout de même assez présents) et une bonne petite guerre de religion qui semble se profiler à l’horizon.

Mais tout cela n’est rien sans le style du roman ! Grégory Da Rosa fait resurgir un Moyen-âge au langage fleuri, dans un style qui n’est jamais pesant. Diatribes, joutes oratoires et autres réparties saillantes sont légion dans ce roman et certaines scènes valent le coup d’être lues à voix haute, tant pour profiter de la richesse du style, que pour rendre hommage à la truculence de certains personnages.
D’autre part, c’est Philippe Gardeval, le Sénéchal, qui nous raconte cette histoire : or, dans ce contexte tourbillonnant de guerre larvée, le Sénéchal est un homme qui aime réfléchir. Cela donne lieu à de très nombreuses scènes d’introspection, qui nous permettent de mieux appréhender la complexité du Sénéchal, comme de bien saisir les implications de l’univers. Surtout, cela crée un cadre très intimiste, qui colle à merveille au huis-clos en cours.

En bref, premier essai réussi pour Grégory Da Rosa. On plonge avec plaisir dans ce roman à l’ambiance médiévale parfaitement retranscrite et à l’univers délicieusement complexe. Que l’on retrouvera avec plaisir dans le tome suivant, surtout après l’insoutenable retournement de situation de la dernière phrase !

Sénéchal #1, Grégory Da Rosa. Mnémos, février 2017, 320 p.

Bergères guerrières #1, Jonathan Garnier & Amélie Fléchais.

Voilà maintenant dix ans que les hommes du village sont partis, mobilisés de force pour la Grande Guerre. Dix ans qu’ils ont laissé femmes, enfants et anciens pour un conflit loin de chez eux… La jeune Molly est heureuse car elle peut enfin commencer l’entrainement pour tenter d’entrer dans l’ordre prestigieux des Bergères guerrières : un groupe de femmes choisies parmi les plus braves, pour protéger les troupeaux mais aussi le village ! Pour faire face aux nombreuses épreuves qui l’attendent, Molly pourra compter, en plus de son courage, sur Barbe Noire, son bouc de combat, mais également sur l’amitié de Liam, le petit paysan qui rêve aussi de devenir Bergère guerrière même si ce n’est réservé qu’aux filles…Entre Dragons et Rebelle, Bergères guerrières raconte l’odyssée d’une jeune héroïne qui va vivre de grandes aventures dans un univers médiéval-fantastique inspiré des légendes celtiques. Une histoire attachante, tout public, qui fait la part belle aux liens familiaux et communautaires, portée par un graphisme chaleureux et un scénario riche en humour et en rebondissements.

Voilà une bande-dessinée jeunesse qui m’a été recommandée par ma collègue en charge des acquisitions. Et quelle découverte !

On plonge dès le départ dans un univers de fantasy assez classique, avec un village ressemblant à s’y méprendre à un petit village Celte (résistant encore et toujours à l’envahisseur). Bon, de fait, des envahisseurs, là, il n’y en a pas des masses, les hommes étant partis dix ans auparavant pour les repousser. Ce qui a motivé la création de l’Ordre des Bergères Guerrières, dans lequel Molly s’apprête à entrer.
Liam, son meilleur ami, en rêve aussi : malheureusement, les (rares) jeunes garçons ne sont pas autorisés dans l’Ordre et relégués à des tâches subalternes. Bref, dès le départ, on a une inversion des castes de notre société actuelle… et donc des clichés. Molly, d’ailleurs, regroupe tous les traits que l’on attribue habituellement aux jeunes héros : elle est hardie, bagarreuse, enthousiaste et tout sauf modeste ! Ce qui est intéressant, c’est que le duo ne déprécie pas Liam : lui aussi regorge de qualités et on voit toute l’absurdité de la situation. Il est le parfait pendant de Molly mais, pour une obscure raison de génétique, il n’aurait pas le droit d’être lui aussi un Berger Guerrier ? C’est un peu ridicule, comme argument… et c’est bien ce que s’attache à montrer la BD, avec d’autant plus de succès que le trait n’est pas forcé.

L’intrigue, outre cet aspect purement sociétal, est bien menée : on suit l’entraînement des jeunes apprenties bergères guerrières et l’histoire installe en même temps la toile de fond. On découvre tour à tour quelques figures de l’ordre (la grand-mère et la tante de Molly, la cheffe du village, etc.) ainsi que les jeunes apprenties (les meilleures amies, les neutres, celles qui se détestent profondément). Il est donc autant question de la vie du village et des personnages que de l’intrigue purement fantasy. Entre les scènes d’action, l’histoire se montre même touchante : car si les adultes se souviennent bien des hommes disparus, ce n’est pas le cas des enfants, comme Molly et ses amis, qui ne les ont pour ainsi dire jamais vus… et sont en quête de réponses.
Ça peut paraître anecdotique, mais l’histoire fait également la part belle aux animaux : puisque les Bergères Guerrières utilisent, en effet, des ovins en guise de monture. À ce titre, mention spéciale à Barbe Noire, un bouc ô combien attachant, qui m’a vraiment rappelé Krokmou du film d’animation Dragons !

Excellente découverte, donc, que ce premier volume de la série Bergères Guerrières. J’avoue, j’étais au départ un peu dubitative mais j’ai vraiment bien fait de me plonger dedans tant la BD m’a plu. L’univers tient vraiment la route et offre son lot de bandits, sorciers et, bien sûr, guerriers valeureux ! En même temps, il possède ce petit côté original (surtout lié aux moutons et autres boucs que l’on découvre) qui fait le sel d’une bonne histoire de fantasy. Mais je dois avouer que ce qui m’a le plus emballée sont sans doute les propos égalitaires véhiculés par l’intrigue, qui font vraiment du bien à lire dans le genre. La fin, en plus, m’a laissée sur des charbons ardents et la tête pleine de questions ! Je suis très curieuse de lire la suite de cette série, qui m’a laissé l’impression de découvrir les aventures conjointes de Rebelle et Krokmou !

Bergères guerrières #1, Amélie Fléchais et Jonathan Garnier. Éditions Glénat, juin 2017, 72 p.