Mers brumeuses, Les Récits du Demi-Loup #3, Chloé Chevalier.

Pour Cathelle et Aldemor, l’heure n’est plus aux regrets. Rien n’arrêtera ce qu’ils ont déclenché.
Véridienne et les Éponas, pour la première fois, lèvent les armes l’un contre l’autre. Sur les rivages des Mers Brumeuses, les Chats de Calvina et les guerrières de Malvane se jaugent, et les deux Suivantes, résignées et amères, se préparent à devoir verser le sang de leurs camarades d’enfance. Alors que leurs reines, à tort ou à raison, leur retirent peu à peu toute confiance et que leurs terres se transforment en cimetières, plus rien ne semble pouvoir empêcher les désastres à venir.
Les rêves se fanent, les espoirs se muent en vaines illusions, amitiés et amours se délitent, tandis que le Demi-Loup, les yeux bandés, danse au bord du gouffre.

Après deux coups de cœur pour les deux premiers tomes, je ne pouvais pas passer à côté de la suite des Récits du Demi-Loup !
Cette fois encore, le temps a passé depuis la fin de l’opus précédent et les querelles se sont envenimées. Ce sont donc deux royaumes au bord de la guerre que l’on retrouve — inconscients, qui plus est, de la menace grandissante que représente l’Empire de l’Est, sous la savante houlette d’Aldemor. D’ailleurs, les points de vue des personnages nous permettent de suivre l’évolution de la situation : on oscille donc entre Véridienne, les Éponas et l’Empire, avec des narrateurs de tous bords.

Côté narrateurs, on suit à nouveau les Suivantes Nersès et Lufthilde (respectivement attachées à Véridienne et aux Êponas), le prince Aldemor, la Suivante déchue Cathelle, ces deux derniers faisant partie du contre-pouvoir (et qui m’ont semblés un poil moins au centre de l’histoire). Surgit également une nouvelle voix, que j’ai découverte et suivie avec passion : celle de Crassu, le fils aîné adoptif de Nersès et Firment, sourd de naissance – mais non muet, détail qui a son importance. Crassu est un adolescent bringuebalé dans une guerre qu’il n’a pas demandée, moqué en sus en raison de son handicap et très souvent sous-estimé. Comme, en outre, il est assez jeune, on ne le juge que rarement à sa juste valeur, ce qui lui permet d’avoir un point de vue inédit sur le conflit et de noter une foule de détails capitaux qui échappent aux autres. Ainsi, le roman a un petit côté récit d’espionnage pas désagréable du tout – car Crassu en capte, des secrets ! Et avec les informations dont on dispose à la fin du roman et qui ne sont pas encore arrivées à qui de droit partout… j’étais littéralement sur des charbons ardents !

La narration garde sa forme particulière : elle se fait au travers des écrits des narrateurs, qu’il s’agisse de leurs journaux (où ils couchent scrupuleusement ce qui leur arrive) ou de leurs échanges épistolaires. Si j’ai (à nouveau) regretté que la version numérique ne fasse pas apparaître les blasons immensément pratiques qu’il y avait dans la version papier (du moins du tome 1), je n’ai eu aucune difficulté à me repérer dans les voix, tant celles-ci peuvent être différentes. Mais surtout, l’avantage considérable qu’apporte ce type de discours rapporté, c’est le suspense incroyable qu’il distille dans l’intrigue. Les personnages écrivent avec du recul sur ce qu’ils ont vécu et multiplient les effets d’annonce… celles-ci n’étant pas nécessairement dans les pages qui suivent immédiatement ! On ronge son frein, on patiente, on stocke l’information dans un coin de cerveau en guettant le moment où elle va surgir et on grogne de frustration lorsqu’elle n’arrive pas avant la fin du roman !
Attention, spoiler : Par exemple, je meurs d’envie de savoir qui est ce Tinek qui erre aux Éponas et sert de précepteur aux enfants…

J’ai eu l’impression, dans ce tome, qu’il se passait quelque chose à peu près toutes les deux pages : les vengeances des unes et des autres se dessinent de plus en plus clairement et se mettent vraiment en place. On a la nette sensation qu’on a dépassé, ici, le point de non-retour et qu’on s’achemine doucement – mais sûrement – vers la catastrophe. Et le pire, c’est qu’on a hâte de voir ce que ça va donner !
Outre le volet politique, complexe à souhait, Chloé Chevalier accorde aussi beaucoup d’attention aux vies privées de ses personnages : entre leurs histoires (ou leurs peines) de cœurs, leurs préoccupations personnelles et leurs aventures qui ne semblent pas directement liées à l’enjeu politique, on est servis. C’est agréable, car les personnages ne sont pas réduits au simple rôle de pantins inexistants en dehors du conflit politique dans lequel ils se sont embarqués. Et cela donne d’autant plus envie de suivre leurs pérégrinations. Cela tient sans doute aussi au temps qui a passé : les princesses et leurs Suivantes ont grandi (la preuve en sont les enfants qui se mettent à naître), elles se sont endurcies (et pas toujours pour le mieux, d’ailleurs). Le roman a même un petit goût d’innocence perdue un tantinet mélancolique, mais qui sied parfaitement à l’intrigue !

Il y aurait encore tant à dire, mais il y a déjà bien assez de détails révélés dans cette chronique. Je m’arrêterai là en disant que j’ai littéralement dévoré ce roman, pressée que j’étais de savoir comment tout cela allait tourner, tout en ayant la certitude que ça ne pouvait que mal tourner. L’histoire est devenue bien plus sombre : non seulement nos cinq têtes de linottes ont brutalement grandi mais, en plus, le récit nous emmène vers de sombres lendemains (entre la Mort de l’Eau, l’Est ou les petits plans machiavéliques des uns et des autres, il y a de quoi faire). Chloé Chevalier, une fois de plus, nous présente des personnages attachants, pour les péripéties desquels il n’est pas difficile de se passionner. J’ai donc terriblement hâte, une fois de plus, de découvrir la suite de leurs aventures !

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ; Les Terres de l’Est (2) ;

Les Récits du Demi-Loup #3, Mers brumeuses, Chloé Chevalier. Les Moutons Électriques, 1er juin 2017, 368 p.
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Or et Nuit, Mathieu Rivero.

« Des mille et une histoires que j’ai pu conter, aucune n’est aussi fabuleuse que celle que je m’apprête à te narrer.
On y voyage de cités mortes en jardins luxuriants, de royaumes en déserts et de geôles en palais. On y croise djinns et ghûls, sultans et dragons, reines et démons, et les lignées maudites s’y affrontent autant que les passions se déchaînent. Vois-tu, elle recèle en son cœur une bien plus unique distinction. Cette histoire d’amour et de mort est vraie : je l’ai vécue. Parole de Shéhérazade. »

Quelques années après avoir calmé la folie meurtrière du Sultan d’Ulud, Shéhérazade en a eu assez de sa nouvelle vie de captivité et la voici donc sur les routes, à la recherche de matière pour ses histoires. Matière qu’elle va rencontrer un tantinet plus vite que prévu : en effet, l’histoire débute au moment où Shéhérazade, après plusieurs mois de voyage, est capturée par Tariq, un bandit de grand chemin, enchaînée au fond d’une grotte et… condamnée à raconter une histoire (choisie par le bandit) pour espérer sauver sa peau.

Le récit entremêle donc deux arcs narratifs : d’une part, Shéhérazade conte son histoire à Tariq tout en négociant sa libération et, d’autre part, il y a ce qu’elle lui raconte – et là où ça se complique, c’est qu’elle fait aussi partie de l’histoire. Les deux récits se répondent, s’enrichissent l’un l’autre et, peu à peu, forment un tout assez complexe (mais avec lequel on a tout le temps de se familiariser). Et si, au départ, l’histoire est centrée sur Tariq et sa captive, on ne tarde pas à rencontrer d’autres protagonistes. À ce titre, l’auteur a parfaitement réinvesti la figure de la célèbre conteuse, qui est fidèle à l’esprit du conte original (ou du moins à l’image que je m’en étais faite).

L’univers est – sans surprise ! – fortement imprégné des contes des Mille et une nuits. On retrouve donc tous les motifs des contes orientaux : il y a de la magie, des sultans, des princesses, des alliances parfois difficiles à nouer, des trahisons, des luttes sans merci, des djinns et des traditions ancestrales. C’est très réussi et il ne faut guère plus d’un ou deux chapitres pour avoir l’impression d’y être !
C’est sans doute aussi dû au rythme soigné du roman : il y a des batailles épiques, des rebondissements parfois à peine croyables (mais qui cadrent parfaitement avec l’histoire), des descriptions précises et bien dosées et du suspens. De plus, si le début m’a semblé un peu simple, la suite s’avère assez vite plus sombre et l’intrigue est nettement plus nouée que ce qu’on aurait pu penser au premier abord. Du coup, je ne me suis pas ennuyée un instant !

Chouette découverte donc, que cette réinterprétation de l’univers des Mille et une nuits : Mathieu Rivero propose un roman très prenant, associant à une intrigue palpitante un univers riche. Son style, très fluide, sait se faire tantôt sombre, tantôt poétique et colle tout à fait au propos. J’étais tellement dedans que je n’aurais pas été contre un ou deux chapitres de plus à la fin !

Or et Nuit, Mathieu Rivero. Les Moutons électriques, avril 2015, 250 p.

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Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro.

Angleterre, an I. Après la Gaule, l’Empire romain entend se rendre maître de l’île de Bretagne. Pourtant la révolte gronde parmi les Celtes, avec à leur tête Boudicca, la chef du clan icène. Qui est cette reine qui va raser Londres et faire trembler l’empire des aigles jusqu’à Rome ?

De Jean-Laurent Del Socorro, j’avais lu (et bien apprécié) Royaume de vents et de colères. Lorsque j’ai vu qu’il publiait un nouveau roman de fantasy historique, je n’ai donc pas vraiment hésité, d’autant qu’il se consacrait à une reine dont je ne connaissais à peu près rien, mais qui m’intéressait tout particulièrement.
Boudicca n’a pas été que la reine des Icènes, mais a eu plusieurs vies entremêlées : enfant têtue, mère, guerrière, amante, Jean-Laurent Del Socorro nous dresse un portrait très complet du personnage, partant de son enfance pas toujours facile aux différents combats qu’elle a menés.

Malgré une vie de lutte, le roman n’est paradoxalement pas truffé de grandes scènes de batailles. Il y en a, évidemment, et le roman n’est pas dépourvu d’une dimension épique, mais ce que l’auteur met vraiment en avant, c’est la personnalité de Boudicca et la façon dont elle a géré les événements qui ont traversé son existence.
C’est d’ailleurs l’aspect qui m’a le plus plu dans le roman : alors que les informations dont on dispose sur la reine icène sont rares, Jean-Laurent Del Socorro parvient à en dresser un portrait particulièrement réussi – et extrêmement documenté, en témoigne la conséquente bibliographie présentée en fin d’ouvrage.

La fantasy est assez discrète : en effet, on évolue dans la Grande-Bretagne du Ier siècle, qui fait la part belle aux druides et aux rites magiques. Mais finalement, comme l’image semble assez indissociable de la période, cela tient quasiment plus du roman historique que de la fantasy. De plus, le récit est intégralement au présent, ce qui m’a souvent empêchée de prendre fait et cause pour les personnages, que j’avais l’impression de contempler avec beaucoup trop de distance. Ces deux aspects expliquent peut-être que j’ai un peu moins accroché au roman que ce à quoi je m’attendais. J’y ai appris plein de choses, tant sur les personnages que sur la période, mais j’ai eu du mal à réellement me passionner pour les pérégrinations des icènes.

Le roman comporte, à la fin, une nouvelle plus ou moins indépendante, comme c’est souvent le cas chez ActuSF. Et là, énorme surprise ! On a quitté les icènes et on se retrouve à Boston, en 1773. Mais, finalement, il s’avère que l’histoire est aussi celle de personnes qui ne souhaitent plus s’acquitter des impôts incroyablement élevés qu’on leur réclame – un peu comme les icènes de Boudicca. J’ai été un peu déstabilisée au départ mais, en fait, la nouvelle a toute sa place dans la continuité de l’histoire de Boudicca !

En somme Boudicca nous dresse un portrait très complet de la mystérieuse reine des Icènes, en explorant toutes les facettes du personnage. L’intrigue est bien ancrée dans la période historique – le Ier siècle – et met à l’honneur les tribus celtes, les druides et leurs antagonistes romains. Si le récit m’a parfois laissée de marbre, la découverte historique était excellente !

Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro. ActuSF, avril 2017, 280 p.

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La Bataille d’Angleterre, Roslend #1, Nathalie Somers.

En pleine Seconde Guerre mondiale, deux adolescents, Lucan et Catriona, se retrouvent au coeur d’un secret d’Etat. Le dossier Roslend est classé confidentiel : compréhensible quand on sait qu’il s’agit d’un univers parallèle et fantastique, dont le destin est étroitement lié à celui de Londres. Le sort des deux mondes repose désormais entre les mains de Lucan et de son amie.

J’avoue avoir commencé ce roman avec un léger a priori, alors que j’essaie toujours de démarrer mes lectures en toute neutralité. Un de mes prescripteurs habituels m’avait-il dit n’avoir pas aimé ? Mystère. Toujours est-il que c’est avec beaucoup de pincettes que j’ai attaqué ma lecture et que la surprise n’en a été que meilleure !

L’introduction nous fait découvrir Lucan, un jeune garçon élevé par son grand-père horloger, dans un Londres vigoureusement bombardé par les Allemands – eh oui, nous sommes en 1940. Lucan a perdu ses parents et n’apprécie guère son apprentissage : il ne rêve que de jouer au hurling (un sport traditionnel irlandais) ou de courir les rues avec Catriona, sa flamboyante amie et voisine. Sans trop vous en révéler, Lucan va se trouver propulsé dans un univers parallèle dont il ne soupçonnait pas l’existence : Roslend.

Le roman s’appuie sur un univers extrêmement original et d’une incroyable richesse. Qu’il soit question de la faune, de la flore, de l’organisation de la société ou des us et coutumes, Nathalie Somers a accordé un soin particulier à Roslend, qui surgit littéralement sous nos yeux – et ce avec peu de descriptions. Elles font tout simplement mouche !
Le roman repose sur le principe de deux univers certes parallèles, mais dont les histoires sont intimement liées : au fur et à mesure que progresse la bataille d’Angleterre, celle entre Roslend et Nelbri fait rage. On fait donc de constants allers-retours entre les deux mondes, au gré des voyages de Lucan. On pourrait, du coup, penser que la connaissance de l’Histoire gâche totalement la découverte de l’intrigue. Eh bien en fait, pas du tout ! Certes, connaître l’issue de la bataille d’Angleterre donne de bons indices quand à l’issue de celle de Roslend (en imaginant que l’auteure n’ait pas versé dans l’uchronie), mais le suspens est tout de même bien présent et ce sans doute à cause de la dimension d’espionnage très forte que propose l’intrigue. Il y a des missions sous couverture, des exfiltrations musclées, et il est pas mal question d’Enigma. D’ailleurs, l’ambiance de l’époque est vraiment bien retranscrite, car l’auteure fait intervenir des figures historiques – parmi lesquels Churchill, ou la famille royale.

Passer constamment d’un univers à l’autre induit un fort suspens – au cas où le contexte guerrier ne serait pas suffisant. Cela tient également aux moments forts de l’histoire : les péripéties sont nombreuses, les retournements de situation également : bref, on ne s’ennuie pas.
Côté personnages, on est plutôt bien lotis aussi. Évidemment, la star, c’est Lucan, mais son acolyte indispensable reste Catriona, laquelle parvient à la fois à veiller sur les arrières de son camarade et à faire avancer l’histoire – ce qui n’est pas mal du tout, d’autant que la jeune fille tient plus du side-kick que du protagoniste !
En revanche, j’ai un peu regretté que Lucan soit l’arrivant providentiel, celui grâce auquel Roslend va se tirer du guêpier dans lequel ils sont fourrés : certes, cela semble tenir à une excellente explication, mais j’ai trouvé que la révélation était un peu trop attendue. Néanmoins, l’ensemble est bien ficelé et tient la route, donc j’ai rapidement arrêté de grogner.
D’ailleurs, la fin est arrivée un poil trop vite à mon goût, ce qui traduit le bon moment que j’ai passé avec ce roman !

La très belle couverture n’était donc pas mensongère : j’ai passé un très bon moment avec Roslend et suis même très curieuse de lire la suite. Nathalie Somers y met en scène un personnage attachant, plongé sans sommation dans un univers extrêmement original. Elle déploie sa fantasy sur la trame de la deuxième guerre mondiale et le récit est particulièrement réussi – bien que l’on connaisse l’issue du conflit, elle parvient à maintenir le suspens dans son intrigue. Vivement la suite, donc !

Roslend #1, La Bataille d’Angleterre, Nathalie Somers. Didier jeunesse, mars 2017, 329 p.

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Dans les griffes du jardin maléfique, Jack le Téméraire #1, Ben Hatke.


Quand arrive l’été, Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours amusant car elle ne dit pas un mot. Du moins, le croit-il… Voilà qu’un jour, au marché, elle se met à parler pour demander à Jack d’échanger la voiture de leur mère contre un boite de mystérieuses graines à planter. Il accepte et commet ainsi la plus belle erreur de sa vie. Le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures : des bébés oignons et citrouilles animées de plus en plus inquiétants au fil des jours. Jusqu’à une nuit de pleine lune où surgit un dragon… Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

De Ben Hatke, j’ai lu et adoré la série Zita, la fille de l’espace, une série qui s’adresse aux plus jeunes lecteurs. Évidemment, lorsque j’ai su qu’il publiait un nouveau titre, qui plus est dans la même veine, je me suis jetée dessus ! Passée la petite déception de ne pas retrouver Zita (dont j’aurais bien lu une quatrième aventure), je me suis délectée des aventures de Jack.

Première chose qui m’a sautée aux yeux : le parallèle avec le conte traditionnel de Jack et le haricot magique. Entre l’échange pas franchement équivalent qui lui attire les foudres maternelles et ses aventures dans un jardin luxuriant et terrifiant, notre Jack a quelques similitudes avec son célèbre homonyme et on s’amuse assez vite des parallèles entre les deux histoires.
Puisque j’en suis aux similitudes, on va évacuer celles avec Zita. Sur la forme, d’abord : comme dans le précédent comics, le dessin prime sur le texte. Le premier est très expressif et le second sait parfois se faire oublier : idéal pour de jeunes lecteurs, donc !
Et sur le fond, il y a également des parallèles à établir : car les malfaiteurs à qui Jack échange les clefs de la voiture contre les graines, ne sont autres que Pipeau et Madrigal ! Du coup, on peut peut-être espérer croiser d’autres personnages – et pourquoi pas Zita elle-même ?

Mais revenons à cette histoire de jardin maléfique. Au départ, l’aspect maléfique annoncé dans le titre n’est pas vraiment perceptible. Mieux : le jardin semble agir comme une vraie thérapie, pour Maddy, qui s’ouvre un peu plus au fil du temps qu’elle y passe. L’ennui, c’est que celui-ci gagne en puissances maléfiques aussi et que celles-ci guettent dans l’ombre. Finalement, l’angoisse s’installe assez insidieusement, à coups d’une feuille aux reflets étranges ou à une paire d’yeux qui guette discrètement dans l’ombre. Ceci dit, pas de panique, c’est un peu effrayant, mais pas non plus à trembler comme une feuille sous sa couette : c’est vraiment adapté aux plus jeunes lecteurs !

Outre l’aspect fantastique de l’intrigue, les personnages font le charme de l’histoire. Jack est un jeune garçon solitaire, soutenu dans l’adversité par une Maddy silencieuse et une sympathique voisine, qui a en outre le bon goût de pratiquer les armes médiévales à ses heures perdues. Au fil des péripéties dans le jardin, c’est un trio attachant qui se dessine. D’autant que Jack et Lilly sont assez grands pour prendre leurs propres décisions… et assez grands pour faire quelques bêtises, parfois regrettables, mais dont ils sortiront grandis.

Ce que j’aime dans les histoires de Ben Hatke, c’est qu’il parle de sujets susceptibles de toucher les jeunes lecteurs (mais aussi les grands) : ici, au centre, l’amour (filial et fraternel, notamment) et l’amitié. Jack se pose une foule de questions sur lui-même, sa famille, ses relations aux autres : l’aventure ne les lui apportera pas toutes, mais l’adversité l’aidera à trouver quelques réponses.

Encore une fois, Ben Hatke signe une bande-dessinée romanesque et épique en diable, faisant la part belle aux aventures à la fois fantastiques et familiales. Le dessin est particulièrement expressif, plein de vie et permet à l’intrigue une intéressante économie de dialogues – ce qui rend le comics très accessible aux plus jeunes lecteurs. Comme à la fin d’une aventure de Zita, je n’ai qu’une hâte : pouvoir lire la suite !

Jack le Téméraire #1, Dans les griffes du jardin maléfique, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran.
Rue de Sèvres, juin 2017, 207 p.

Les Sœurs du feu, Le Sang et l’Or #2, Kim Wilkins.

On dit de Bluebell, princesse guerrière aux multiples cicatrices et héritière du trône de son père, que personne ne peut la tuer. Lorsqu’elle entend parler d’une épée spécialement forgée pour l’assassiner par le redoutable roi Corbeau Hakon, elle décide de partir à sa recherche plutôt que d’attendre que l’arme vienne à elle. L’épée serait en possession d’une de ses quatre sœurs cadettes, mais laquelle ? Celles-ci étant dispersées dans tout le royaume, Bluebell se met en route. 
Depuis les côtes sauvages et escarpées jusqu’aux montagnes de granit du royaume, de ses ports grouillant d’activité à ses cités fantômes, de ses opulents châteaux à ses forêts primitives… cette histoire est celle de cinq sœurs dont les choix causeront l’essor ou la chute d’empires entiers. 

J’avais eu un gros coup de cœur pour le premier tome, Les Filles de l’orage et celui-ci est passé à un cheveu d’être, lui aussi, un coup de cœur ! A l’issue du premier tome, Ælmesse et Ælthric étaient sauvés mais les soeurs dispersées : Ash cherchait, en compagnie d’Unweder, comment échapper à son destin ; Ivy était mariée à un vieux barbon ; Rose était séparée d’Heath et de Rowan ; Willow se consumait de haine dans un coin reculé du royaume ; Bluebell, de son côté, pouvait espérer se reposer sur ses lauriers. Et c’est à peu près ainsi qu’on les retrouve, quatre ans plus tard, alors que Bluebell tente de savoir laquelle des quatre possède l’épée qui va la tuer – et tente d’arrêter la guerre qui couve, au passage.

L’intrigue semble partir d’un tout petit rien : Bluebell enquête et Rose, de son côté, reçoit un message la prévenant que Heath vit ses derniers instants. Dit comme cela, ça n’a l’air de rien, mais c’est ce qui va précipiter les jeunes femmes sur les routes et dans la panade. Mais c’est l’enchaînement des péripéties qui rend l’histoire si palpitante et prenante. Au gré de l’action des cinq jeunes femmes, l’intrigue va se complexifiant – les actes des unes influençant les vies des autres. D’ailleurs, l’intrigue a un petit côté tragique : on sent une sorte de force inéluctable qui s’abat sur les personnages, que l’on sent englués dans la toile du destin. Et rien que cela suffit à donner à l’intrigue cet aspect si prenant, car on ne peut s’empêcher d’espérer que les personnages vont réussir à dépasser cette fatalité.
Dans l’adversité, les caractères des princesses s’affinent, se nuancent : celles qui étaient effacées dans le premier tome prennent ici plus de place, s’imposent dans le récit et tirent enfin les ficelles. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elles sont toutes très différentes les unes des autres, ce qui amène une belle variété dans les personnages.

Dans le premier tome, le différend qui oppose les païens aux trimartyrs était déjà assez violent mais là, il s’est cristallisé et entraîne des conséquences dramatiques – certains royaumes allant jusqu’à refuser leur aide à la coalition, au prétexte que tous n’ont pas embrassé la foi trimartyre. Il en est de la fantasy comme du monde réel : la religion est un merveilleux levier de guerre et, ici, les personnages l’ont bien compris (et ne vont pas hésiter à s’en servir pour se pourrir consciencieusement la vie). On pourrait penser que deux camps se tapant dessus pour d’obscurs motifs religieux suffisent. Mais non ! Car Kim Wilkins explore dans cet opus l’histoire des Ærfolcs, qui n’ont été que brièvement cités dans le précédent roman (pour nous parler des lointains ascendants de Heath et de sa fameuse chevelure rousse). Toutefois, les Ærfolcs sont le point commun des païens et des trimartyrs : tous les rejettent. Avec les Ærfolcs, il y a un petit air d’Irlande, de druides et de rites magiques qui se glisse dans le roman : proches de la nature,ils utilisent les dolmens, cromlechs et autres sentiers cachés des forêts séculaires pour voyager vers les lieux secrets qu’elle recèle… et ils ont eux aussi des ambitions sur le Thyrsland. Tout cela pour dire que l’intrigue se densifie à souhait et laisse assez peu de répit au lecteur. Car si la plupart des protagonistes sont empêtrés dans ce conflit religieux à l’issue plus qu’incertaine, il en est une qui, elle, est sur la trace du dragon de son apocalyptique vision.
Le récit saute d’une jeune femme à l’autre, ce qui nous offre une vision assez générale du conflit en cours et des personnes impliquées, tout en entretenant merveilleusement le suspense.

En somme, je n’ai pas été déçue par ce deuxième tome, loin de là ! Kim Wilkins parvient à rendre son intrigue plus dense, plus palpitante, en introduisant de nouvelles factions, de nouvelles alliances et en affinant les caractères de ses personnages. Si l’intrigue semble partir de rien, c’est bien l’enchaînement implacable des péripéties qui la rend si prenante et si riche en questions. J’attends donc de pied ferme le troisième tome, qui me paraît d’ores et déjà plein de promesses, d’autant plus après la conclusion hautement inattendue qui clôt cet opus !

Le Sang et l’Or #2, Les Sœurs du feu, Kim Wilkins. Traduit de l’anglais par Nenad Savic. Bragelonne, juin 2017, 449 p.

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Les Flammes du destin, The Effigies #1, Sarah Raughley.

« Je m’appelle Maia Finley, j’ai seize ans et je suis la nouvelle Effigie. » Depuis quelques jours, Maia se répète ces mots en boucle, sans oser les prononcer à voix haute. Car à la minute où le monde l’apprendra, sa vie basculera. Elle deviendra une véritable célébrité, ses fans boiront la moindre de ses paroles… et son espérance de vie chutera drastiquement. C’est que les Effigies, ces jeunes femmes dotées chacune d’un pouvoir unique lié aux quatre éléments, ne sont pas là par hasard : elles doivent protéger l’humanité des Spectres, des créatures de cauchemar, qui la terrorisent depuis maintenant près d’une centaine d’années.
À la mort de chaque Effigie, ses capacités, ainsi que la somme de ses souvenirs, se transmettent à son héritière choisie au hasard quelque part sur la planète.
Alors, quand Manhattan subit une attaque sans précédent, Maia n’a d’autre choix que de descendre dans l’arène. Elle qui idolâtre les Effigies, va cependant tomber de haut : les trois jeunes filles ne veulent plus entendre parler les unes des autres. Pourtant le danger se rapproche, car un homme énigmatique, Saul, semble capable, à la surprise générale, de contrôler les Spectres. Maia se retrouve aspirée dans une spirale infernale, au moment même où le feu qui couve en elle menace de la consumer tout entière !

Voilà un titre avec lequel j’ai passé un bon moment, malgré plusieurs points qui m’ont fait froncer les sourcils.

Le roman s’ouvre en pleine action : si Maia sait déjà qu’elle est une Effigie, ses pouvoirs ne se sont pas encore déclarés et elle fait tout pour oublier qu’elle devrait rejoindre les rangs (qu’elle pense serrés) des Effigies. Car après toutes ces années à fantasmer sur les Effigies, à rêver d’en être une, Maia s’aperçoit finalement que tout cela n’était guère plus que des fantasmes : en fait, elle n’a pas très envie d’aller risquer bêtement sa vie – avouez, on la comprend. Et ça, c’est plutôt intéressant comme point de vue, cela change du personnage subitement doté de nouveaux pouvoirs qu’il embrasse avec enthousiasme. Et les surprises ne s’arrêtent pas là ! Car lorsque Maia rejoint les Effigies, elle s’aperçoit que celles-ci ne sont pas exactement les héroïnes surpuissantes qu’elle imaginait : en fait, ce sont des adolescentes tout ce qu’il y a de plus normal, avec leurs doutes, leurs espoirs et leurs craintes, qu’elles taisent, bien souvent, mais qui font écho à celles de Maia – et qui sont, somme toute, assez normales.

La voix de la jeune fille change donc de ce dont on a (semble-t-il) l’habitude en littérature pour adolescents : si elle a des pouvoirs extraordinaires, elle reste une adolescente normale (avec des hormones en ébullition, oui, comme tout ado qui se respecte !), confrontée à une situation extraordinaire. Et c’est là qu’on touche le premier point qui m’a dérangée. L’histoire est entièrement narrée par Maia, ce qui a l’immense avantage de plonger le lecteur dans le profond désarroi et la panique qu’elle ressent. Mais cela a également l’immense désavantage de nous faire embrasser la situation par le petit bout de la lorgnette… que, de temps à autre, Maia dépasse, sans que cela soit logique. De fait, il lui arrive de nous donner des informations auxquelles elle ne devrait pas avoir accès – à moins d’avoir vécu une scène cachée dans un espace temps parallèle, ou d’avoir des intuitions fulgurantes. Et cela induit des décalages dans le récit qui, s’ils ne sont (heureusement !) pas nombreux, ont tout de même été assez notables pour me déranger.

Autre limite induite par le choix de la narration : on est beaucoup trop dans le récit à mon goût. Comme c’est Maia qui raconte, elle détaille ses pensées intimes, ses sensations, ses émotions. Tout cela est donc raconté au lecteur plutôt que montré, ce qui m’a laissé une désagréable sensation de catalogue… et m’a souvent empêchée d’adhérer aux problématiques qui se posent à la jeune fille.

Au-delà de cela, je dois quand même avouer que j’ai passé un bon moment avec ce roman – au point de le lire très frauduleusement à mon bureau, impatiente que j’étais de savoir comment l’histoire allait tourner !
En effet, la mythologie autour des Effigies est plutôt bien amenée et vraiment intéressante. Quatre filles, quatre éléments, des pouvoirs qui se transmettent sans qu’on en sache trop rien mais qu’il faut apprendre à maîtriser, des spectres mi-fantômes mi-créatures putrescentes, vraiment, l’univers est très riche. J’ai également apprécié que l’on voie aussi nettement la limite de tels pouvoirs : oui, les Effigies sont très puissantes, oui, elles protègent les populations, mais pas à n’importe quel prix. Ainsi, l’une d’elles est carrément suspendue pour avoir causé des dégâts matériels trop considérables durant une mission. Et, autre point qui m’a éminemment plu, l’une d’elles refuse d’embrasser la cause : elle est terrifiée, elle a mieux à faire, bref, les Effigies, ce n’est pas pour elle. Et ça aussi, ça change, car en général, le personnage finit par faire contre mauvaise fortune bon cœur et aller se mettre joyeusement en danger pour le bien commun.
De même, il y a un mystère assez conséquent et à peine débroussaillé sous la banale opposition gentils (les Effigies) / méchants (les Spectres et leurs petits camarades) et qui devrait (du moins je l’espère) alimenter l’intrigue des prochains tomes. En tout cas, je suis très curieuse d’en savoir plus et de découvrir comment Maia va concilier sa vie, ce mystère et les personnalités des défuntes Effigies du feu qu’elle abrite désormais – car lorsqu’une Effigie meurt, elle rejoint la « conscience collective » des Effigies de son élément, transmise à la nouvelle Effigie… qui doit donc faire avec ces souvenirs et personnalités qui peuvent s’imposer à elle.

L’autre point qui a contrebalancé mes réticences sur la narration, c’est le rythme. L’histoire débute in medias res et, ensuite, on sombre dans un enchaînement très cadencé. Lorsque les Effigies ne sont pas en train d’enquêter ou de s’entraîner, elles sont prises dans des scènes d’affrontement aussi spectaculaires que cinématographiques ; le suspense est presque toujours présent, car l’auteure parvient à faire avancer l’intrigue à la fois sur l’enquête que les filles mènent sur les Spectres sous la houlette de la Secte (l’organisme qui tente de contrecarrer les attaques) et à la fois sur celle qu’elles mènent, en sous-marin, sur l’histoire des Effigies.

Les Flammes du destin fait donc office de première entrée dans un univers assez riche : si la narration m’a laissée de marbre, voire de temps en temps agacée, le rythme effréné, l’univers et le côté girl power m’ont fait passer un bon moment. J’ai hautement apprécié les quatre jeunes filles jetées en pâture à leurs pouvoirs et qui, malgré tout, continuent de douter, d’angoisser ou de nier leurs capacités – mais nous offrent tout de même, quoique souvent à contrecœur, des scènes d’action dignes d’un blockbuster hollywoodien.

The Effigies #1, Les Flammes du destin, Sarah Raughley. Traduit de l’anglais par Jean-Baptise Bernet et Sarah Dali. Lumen, 6 avril 2017, 441 p.