Olangar : Bans et Barricades 1/2, Clément Bouhélier.


Dix-sept ans ont passé depuis la bataille d’Oqananga, où la coalition entre les Elfes et les Hommes a repoussé les Orcs par-delà les frontières.
À l’approche des élections, Olangar est une capitale sous tension, véritable poudrière où seule manque l’étincelle. Tandis que les trois candidats noircissent les journaux de leurs promesses, les accidents se multiplient sur les chantiers navals ; les salaires se font attendre et la Confrérie des Nains menace d’engager un mouvement de grève d’une ampleur jamais vue. À leur tête, Baldek Istömin ira jusqu’au bout.
Au même moment, Evyna d’Enguerrand, fille d’un ancien seigneur de guerre, débarque en ville pour chercher la vérité sur la mort de son frère, soldat assassiné au Grand Mur dans d’étranges circonstances. Pour l’aider, elle fait sortir de prison Torgend Aersellson, un Elfe banni par les siens et vieil ami de son père. Ensemble, ils se lancent dans une enquête acharnée, qui les mènera des bas-fonds de la cité jusqu’aux couloirs de la Chancellerie et ses arcanes politiques.

Je connaissais Clément Bouhélier au rayon horreur, je le découvre au rayon fantasy avec autant de plaisir : attention, auteur à suivre !
Si l’histoire débute sur la fameuse bataille d’Oqananga : l’introduction est saisissante, car on partage le vécu des soldats se voyant dans l’obligation de donner un assaut qui semble d’ores et déjà voué à l’échec. Le roman s’ouvre sur une scène de violence et de désespoir qui prend littéralement aux tripes. Dès les premières pages, l’auteur nous met donc dans le bain : entre les humains, les nains, les elfes et les orcs, les fameuses Peaux Vertes, ce n’est pas le grand amour.
Puis, changement radical d’ambiance, puisque le récit reprend dix-sept ans plus tard, en centre-ville, dans une cité plus ou moins pacifiée, et va s’attacher à plusieurs personnages – que rien ne relie, du moins en apparence : Evyna, une jeune noble du Sud cherchant à faire la lumière sur la mort de son frère, Torgend, un Elfe déchu et Baldek, un nain menant le piquet de grève. Voilà pour les trois principaux, mais il faudrait également citer Mandrac, le truand qui règne sur les bas-fonds et dont les rets semblent s’étendre à l’infini.

Je savais plus ou moins à quoi m’attendre en attaquant le roman, car le « Mois de » Clément Bouhélier venait de s’achever sur Bookenstock et qu’on a pas mal évoqué ce titre ; ceci étant, j’avoue que le motif de la grève titillait entièrement ma curiosité, puisque ce n’est pas un thème que j’ai l’habitude de croiser en fantasy — plus en SF, à vrai dire. Et je dois dire qu’il s’y marie ici très bien !
Tout cela tient à l’univers que déploie l’auteur dans ce premier volume : Olangar est une cité très industrialisée, qui compte sur ses chantiers navals et sur ses mines… dans lesquels les conditions de travail sont plus que discutables. C’est un univers dans lequel on se déplace à cheval ou en carrosse, mais aussi en train ; on y livre des batailles héroïques, mais on y fait aussi grève, et assez sévèrement, avec ça.  Tout cela pourrait paraître contradictoire et anachronique, mais en fait cette fantasy industrielle fonctionne à merveille !

Et je crois que c’est aussi ce mélange des genres qui m’a tellement plu. Il y a tout d’abord le récit de fantasy classique, dans lequel on trouve un personnage qui cherche une sorte de vengeance, l’alliance entre la fougue de la jeunesse et l’amertume tenace du guerrier solitaire, qui pour beaucoup repose sur un conflit ancien qui ne semble pas près de se résoudre. Sa comparse de toujours, quant à elle, semble avoir tiré un trait sur ce passé et vivre selon ses propres règles (parfois conflictuelles avec son héritage, justement). Ce sont des schémas auxquels on est habitués en fantasy mais c’est comme pour l’univers, l’auteur les mêle à d’autres thèmes et/ou motifs plus inattendus. La quête des personnages prend assez vite les allures d’un véritable récit d’aventure, tendances roman de cape et d’épées mâtiné de western — et je ne dis pas cela seulement pour la fabuleuse scène de l’attaque du train à laquelle on assiste ! Il y a un souffle particulièrement épique dans ce roman, qui m’a à plusieurs reprises laissée pantoise devant les péripéties infligées aux personnages.
À côté de cet audacieux (mais génial !) mélange de fantasy, d’aventure et de western, il y a ce qui ressemble nettement plus à un roman noir, avec les petits trafics et complots que la pègre s’ingénie à pérenniser tout en les dissimulant. On visite donc en long, en large et en travers les bas-fonds, dont l’influence auprès des hautes sphères semble sans limite. Certains passages font froid dans le dos lorsque l’on pense aux conséquences au niveau national des petits trafics que l’on surprend…

Car en plus des trajectoires personnelles de chacun des protagonistes, c’est la destinée d’Olangar qui se joue elle-même, les élections étant en approche : cette échéance rapide vient rythmer le roman, tout en insufflant la sensation que tout ce petit monde se dirige vers le point de non-retour (mais lequel ?). Et c’est certainement avec cela que l’on quitte les rives de la fantasy classique pour rejoindre celles d’un autre genre hybride — au cas où les accents d’aventure, de western et de roman noir ne vous auraient pas comblés. Comme je l’ai dit au départ, l’univers est hyper industrialisé, ce qui fait que les personnages ont des préoccupations extrêmement modernes : les ouvriers se sont constitués en syndicats, ils luttent pour de meilleures rémunérations et primes, des conditions de travail décentes et, globalement, une politique transparente et honnête… Qui a dit « comme dans la vraie vie » ?! Car oui, comme dans la vraie vie, il sera question de financements privés occultes, des coulisses (pas nettes) d’une campagne électorale, de la façon de communiquer envers le « peuple », de mépris de classe, des enjeux que peuvent avoir une grève générale, ou encore des moyens (dégueulasses) que l’on utilise pour briser une grève. Bref, ça nous parle, c’est hyper rafraîchissant en fantasy et surtout, ce n’est pas moralisateur. Triple bon point !

L’intrigue étant assez dense, le roman s’avère très prenant : on n’est pas nécessairement à bout de souffle toutes les trois pages, mais il y a tellement d’enjeux différents qu’il est difficile de se sentir serein pour tous les personnages. Du coup… le roman se dévore plus qu’il ne se lit, il faut bien l’avouer ! Le mélange entre fantasy, aventure, roman noir et préoccupations sociales est aussi palpitant que saisissant, d’autant que le récit se fait volontiers épique. Évidemment, tout n’est pas résolu (pour cela, il faudra lire le deuxième volume du roman), mais on a déjà un assez net tableau des forces en présence, une idée des enjeux qui se disputent et, pour ma part… la féroce envie de savoir comment tout cela va se terminer !

Olangar : Bans et Barricades, volume 1, Clément Bouhélier. Critic, août 2018, 445 p.

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Mage de bataille #1, Peter A. Flannery

Falco Danté est un gringalet souffreteux, dans un monde médiéval en guerre, peu à peu conquis par l’infernale armée des Possédés. En plus de son état maladif, Falco est méprisé : son père, qui fut un immense mage de bataille, a sombré dans une folie meurtrière et tué beaucoup d’innocents. Depuis, Falco est assailli de cauchemars et assez mal vu par ses concitoyens, qui rejettent sur le fils la faute du père.
Mais l’heure n’est pas aux ruminations : Caer Dour, où vit Falco, est en liesse car un enfant du pays, fraîchement intronisé mage de bataille, revient. Objectifs : invoquer son dragon et stopper net l’avancée de l’armée démoniaque qui menace la cité. Or, Falco fait rater l’invocation… et met en péril toute la population. Ce qui n’arrange pas du tout sa réputation…

Mage de bataille fait partie du trio de lancements de la jeune collection Albin Michel Imaginaire, aux côtés d’un roman fantastique et d’un autre de science-fiction. Sans surprise, Mage de bataille fait donc partie du troisième genre gagnant : la fantasy.
J’ai volontairement raccourci le résumé officiel, que je trouvais un tantinet trop bavard et gâchant quelque peu le plaisir. Celui-ci ne fait donc qu’évoquer l’amorce du récit et ne reflète pas tout à fait ce que contient l’intrigue !
Celle-ci offre clairement deux parties. La première, très sombre, nous plonge dans un pur roman de fantasy héroïque : l’armée des démons est aux portes de la cité, la guerre est là et il ne reste pas vraiment d’autre solution que la lutte armée. Scènes de batailles épiques, fuites éperdues, solutions de dernières minutes et autres petites trahisons se succèdent donc à bon train et offrent au récit un rythme assez haletant. La seconde partie, quant à elle, joue plus sur les codes du récit initiatique, Falco étant obligé de se former, tout comme ses camarades – dont on imagine qu’ils tiendront tous la vedette dans le second tome. Là encore, on suit les grandes lignes du récit de fantasy avec mentor, formation, héros esseulé, forts opposants, découvertes de soi, surpassement, etc.

Ainsi, on ne peut pas vraiment dire que l’intrigue fasse preuve d’une folle originalité, ni dans sa structure, ni dans l’univers qui, pour plaisant qu’il soit, rappelle fortement l’Europe médiévale (déjà fort sollicitée en fantasy). Néanmoins, c’est un cadre que j’aime bien retrouver de temps en temps en fantasy et comme cela faisait un moment que je n’en avais plus lu puisant dans cette inspiration, cet aspect familier m’a bien plu. On le retrouve dans les mœurs, dans les noms et surtout dans les langues vernaculaires pratiquées par certains personnages – rien d’insurmontable, rassurez-vous, ces quelques lignes de dialogues sont assez transparentes.
L’autre point qui m’a plu, c’est la présence des dragons, ici utilisées comme montures de guerre. J’ai aimé toute la mythologie qui tourne autour et le mystère qui subsiste autour des dragons noirs – ceux qui deviennent fous. J’espère en apprendre plus dans la suite !

Du côté du style, il est indéniable que Peter A. Flannery maîtrise les codes du récit fantasy : tout est là où il faut, comme il faut et, si l’ensemble manque un peu de suspense, le récit est suffisamment fluide pour être entraînant.

En somme, un roman que je n’ai trouvé ni mauvais, ni génial, mais je pense que je n’étais pas tout à fait le cœur de cible ! Si j’ai un peu traîné sur ma lecture par manque de surprises, c’est un roman que je conseillerai volontiers aux lecteurs débutants ou peu aguerris dans le genre. L’univers est en effet clairement situé, les personnages nettement caractérisés (et parfois un peu clichés), le but bien établi et l’intrigue menée à rythme confortable. De plus, le mélange des récits héroïque et initiatique fonctionne fort bien, d’autant plus avec les dragons dans l’équation. Ce n’était pas la révélation de l’année, mais j’ai tout de même passé un bon moment avec ce titre !

Mage de bataille, tome 1, Peter A. Flannery. Traduit de l’anglais par Patrice Louinet. Albin Michel (Imaginaire), septembre 2018, 537 p.

Le Sanctuaire des Dieux, Terre de Brume #1, Cindy van Wilder

Depuis le Bouleversement, cataclysme qui a recouvert son monde d’une brume toxique en ne laissant que de rares survivants, Héra vit à Taho dans le Sanctuaire des Prêtres de l’eau, où elle apprend à maîtriser la magie pour devenir guerrière. Au cours d’une mission, elle rencontre Intissar, une Sœur de Feu capable de communiquer avec les esprits. Intissar a bravé sa propre communauté pour venir avertir les habitants de Taho d’un terrible danger. Mais il est déjà trop tard : une vague de Brume, peuplée de créatures ni mortes ni vivantes, s’est levée… et frappe le Sanctuaire. Et elle frappera encore. Héra et Intissar s’allient afin d’empêcher leur monde de sombrer dans l’oubli, mais en est-il encore temps ?

Sans grande surprise, je guettais cette nouvelle parution de Cindy van Wilder aussi, lorsque Solessor a annoncé l’avoir dans ses prochaines lectures, je n’ai pas été longue à sauter sur l’occasion pour quémander une petite lecture commune !
Avec Terre de brume, l’autrice retourne à la fantasy, post-apocalyptique de surcroît : le monde a été noyé sous une brume toxique et quasi dépourvu de ses ressources en eau, ce qui rend la vie des habitants pour le moins difficile, d’autant que la brume commence à se comporter d’étrange manière. Vu d’ici, cela semble juste être du post-apo, mais il faut ajouter que certains personnages maîtrisent les éléments et sont capables d’utiliser la magie, d’où la mention de la fantasy. Et ce mélange des genres fonctionne plutôt bien.

Si on résume l’intrigue à ses grandes lignes, elle n’est pas follement originale et on retombe sur une trame fantasy assez classique (mais qui a prouvé son efficacité) : deux personnages que tout oppose vont se retrouver à faire front commun pour atteindre un but supérieur (la survie de leurs clans respectifs) ; la société est hyper clivée, et les clans ne se mélangent absolument pas, chacun étant persuadé d’être supérieur ; les opposants, quant à eux, ont une vraie dent contre cette société et entendent bien fomenter leurs petites vengeances dans leur coin. J’en conviens, vu comme ça, l’ensemble pourrait paraître assez cliché et, s’il est vrai que je n’ai pas été toujours très surprise par les péripéties, je dois avouer que l’univers m’a malgré tout emballée, sans doute à cause des petits à-côtés !

Avec, au premier chef, l’imprégnation antique du monde dans lequel on évolue. Difficile, en lisant le roman, de ne pas visualiser les personnages vêtus de longues toges blanches et se gavant d’olives du matin au soir – si tant est qu’ils en aient eu. Les noms des personnages, des lieux, des mythes, ou les descriptions fleurent bon l’Antiquité grecque ce qui, d’un côté, colle à merveille avec la magie fondée sur les quatre éléments et, de l’autre, induit un décalage avec l’aspect post-apo. Le système de magie, quant à lui, s’appuie sur les quatre éléments : Eau, Feu, Air, Terre, quoique le dernier soit quasiment absent de ce premier tome – mais la fin laisse à penser qu’on va savoir de quoi sont capables les Semeurs dans la suite, ce que j’ai évidemment hâte de découvrir.

Par ailleurs, l’intrigue repose sur un arc écologique qui m’a beaucoup plu. En effet, la brume n’est ni plus ni moins qu’un déchet généré par l’utilisation de la magie et qu’aucune génération n’a, jusque-là, pris la peine de stocker/neutraliser/recycler correctement, ce qui fait que leur monde est désormais littéralement englouti par ces déchets irréductibles. Toute ressemblance avec une situation bien connue me semble tout sauf fortuite ! Avec ça, le discours n’est pas moralisateur, car cet aspect n’est vraiment là qu’en toile de fond !

Enfin, dernier point qui m’a plu, et non des moindres : les personnages ! Le récit présente successivement les points de vue d’Héra et Intissar, deux adolescentes, donc. Pas de garçons puissant à l’horizon, je répète, pas de héros dans la place ! Voilà qui change de l’ordinaire ! Encore une fois, le récit n’est absolument pas vindicatif ni militant – façon « Girl-power-forever-ces-hommes-tous-des-nazes » : non, on a juste deux personnages aux caractères bien trempés, qui portent l’intrigue, et il se trouve que ce sont des filles. (J’ai l’air d’insister un peu, mais je trouve ça suffisamment rare pour être souligné). Ha et puis, autre bon point : pas de romance ! Du moins dans ce premier tome, car j’ai peut-être totalement surinterprété ce que j’ai lu, mais j’ai l’impression d’avoir décelé quelques indices qui iraient en ce sens. Verdict au moment de la suite, donc ! En tout cas, j’ai apprécié que, contrairement à leurs camarades de papier (en général), nos deux héroïnes se concentrent exclusivement sur leur quête et non sur leurs hormones. Cela rend l’histoire plus prenante et plus crédible, ce qui a sans doute contribué à mon rythme (élevé) de lecture sur ce titre.

En somme, j’ai vraiment apprécié ce début de trilogie, même si je dois avouer que le côté très classique de l’intrigue m’a un tantinet effrayée au départ. Finalement, cet aspect est plutôt bien contrebalancé par l’originalité des personnages et de l’univers, et les messages positifs que véhicule l’intrigue. Même si l’on voit assez vite comment vont tourner les choses, il reste du suspense quant à la suite de l’histoire, ce que le rebondissement final ne dément pas. Je suis donc assez curieuse de lire la suite, dont je guetterai sans aucun doute la parution !

Livre lu en commun avec Solessor !

Terre de brume #1, Le Sanctuaire des Dieux, Cindy van Wilder. Rageot, 12 septembre 2018.

La Part des ombres #2, Gabriel Katz.

Dans le royaume de Goranie déchiré par l’occupation, la nasse se resserre autour de la rébellion naissante. Sous la poigne du redoutable chef de guerre Akhen Mekhnet, les Traceurs sont en chasse, et la fragile résistance menée par celui qu’on appelle le Fantôme semble vivre ses dernières heures.
Mais rien n’est encore joué. La lutte se poursuit sur tous les fronts, par le sang, la diplomatie ou la trahison, de forêts en marécages, de chaumières en palais… Pourquoi la princesse Miljena, après avoir échappé à un mariage forcé, est-elle retournée d’elle-même épouser une brute sanguinaire ? Où se trouve le dernier témoin du massacre qui a donné naissance à la révolte ? Dans un jeu de miroirs et de faux semblants, le roi, le gouverneur et les grandes figures de cette guerre civile s’affrontent pour le contrôle du pays… Olen, Kaelyn et Desmeon parviendront-ils à tirer leur épingle du jeu ?

Inutile de préciser, j’imagine, combien j’avais hâte de lire ce second opus de La Part des ombresni combien j’ai dû me réfréner au cours de ma lecture pour en faire un peu plus qu’une demi-bouchée.
Car une fois de plus, l’intrigue reprend là où on l’avait laissée : la princesse Miljena, revenue de sa fugue, s’apprête à épouser Inoran Slegeth, le fils du Gouverneur — et accessoirement celui qui a déclenché la guerre civile qui nous occupe. Du coup, la reprise est très fluide et on retrouve bien vite ses marques.

Et cette fois, la situation est bien plus instable que dans le premier opus : alors que nos trois personnages doivent gérer et animer au mieux la timide rébellion gorane, ils se retrouvent aussi à devoir faire avec un tas de problèmes parallèles dont ils se seraient bien passé et qui les oblige à surveiller leurs arrières plus que jamais : querelle d’amoureux qui a dégénéré, aversion viscérale entre deux personnes, bataille d’orgueil mortelle… les sous-intrigues sont riches en péripéties, elles aussi. Et tout cela fournit l’intrigue générale d’éléments et rebondissements passionnants, d’autant que chacun d’entre eux est susceptible de modifier profondément la guerre en cours.

Tout cela rend donc l’intrigue particulièrement instable et on se demande bien comment l’ensemble va évoluer. Sans surprise, le suspense est donc au rendez-vous ! Ce qui, évidemment, rend la lecture particulièrement prenante. J’ai toutefois regretté que ce soit si court et que les développements aient parfois l’air un brin sabrés. Ainsi, on découvre qu’un personnage est tout simplement doté de facultés extraordinaires, mais cela se fait en passant, sans plus de détails, ni explications. C’est un peu dommage ! Heureusement, tous les points laissés en suspense connaissent leurs conclusions.
Et celles-ci sont parfois loin de ressembler à ce qu’on aurait pu imaginer ! Gabriel Katz semble s’être donné comme ligne directrice de détourner les motifs habituels des récits de fantasy. Ainsi, un ennemi peut ici s’avérer finalement nettement plus sympa qu’il n’y paraissait, quelqu’un qui pense ne faire que des petits riens être un véritable héros et, dans tous les cas, le meilleur plan se fracasser sur les écueils de la réalité. Ce que la fin ne dément pas !

En bref, ce second volume était aussi palpitant que le premier et, en creusant encore un peu le trio de protagonistes, a permis d’éclairer quelque peu leurs positionnements précédents qui pouvaient être un peu flous. De plus, on retrouve ici tout ce qui fait un roman de fantasy palpitant : de l’aventure, des combats épiques (qu’ils soient personnels ou sur un champ de bataille), des questions existentielles, des sentiments et, comme il semble de mise avec Gabriel Katz, une fin particulièrement marquante !

◊ Dans la même série : La Part des ombres (1) ;

La Part des ombres #2, Gabriel Katz. Scrinéo, février 2018, 324 p.

L’Anti-magicien #1, Sébastien De Castell


Kelen, 16 ans, est l’héritier d’une des grandes familles qui se disputent le trône de la cité. Il prépare son premier duel pour devenir mage. Mais ses pouvoirs ont disparu. Il doit ruser… ou tricher, quitte à risquer l’exil, voire pire. Car les sans-magie, les Sha’Tep, ne sont destinés qu’à devenir esclaves des mages, les Jan’Tep. Et c’est inenvisageable, surtout lorsque l’on est le fils de l’un des plus grands mages de la cité. Malheureusement, les sans-magie ont rarement du soutien… Kelen ne pourra compter que sur deux alliés aux caractères aussi explosifs qu’imprévisibles : Furia, la vagabonde maîtresse des cartes et Rakis, un chacureuil féroce et acerbe.

De Sébastien de Castell, j’avais lu Les Manteaux de gloire, un roman de fantasy adulte que j’avais trouvé plaisant, sans toutefois qu’il me laisse un souvenir impérissable. J’étais donc assez curieuse de découvrir un autre de ses romans, ce qui a sans doute présidé à mon choix de lecture avec ce premier tome de sa série (prévue en six) L’Anti-magicien — destinée, cette fois, aux adolescents.

L’histoire s’ouvre avec le duel que Kelen a provoqué, dans l’espoir de réussir haut la main sa première épreuve de mage. Or, le jeune homme n’a plus de magie, ce qui fera de lui, quelques semaines plus tard, un esclave de son peuple. Un déroulé de carrière qui ne l’attire pas du tout et va le pousser à faire croire aux siens qu’il est toujours très compétent — ce qui, dans un premier temps, fonctionne à merveille. Kelen est un personnage plein de ressources et à l’incroyable bagout, qui ne manque (en plus) pas d’humour. Ce qui n’est pas plus mal car vu qu’il est notre narrateur, on suit toute l’aventure par ses yeux. Les personnages qui gravitent autour de lui ne sont pas en reste et l’on rencontre tour à tour quelques fortes têtes qui nous aident à mieux comprendre l’univers dans lequel nous circulons.

Celui-ci est essentiellement désertique : la cité dans laquelle vivent Kelen et les autres est pleine de sable, contient quelques oasis (sources du pouvoir magique des personnages) et autres menus détails qui donnent l’impression que l’on se situe dans un environnement très aride, mais aussi très isolé car, manifestement, ni Kelen ni ses compagnons (ni le lecteur, donc) ne savent ce qu’il y a au-delà des murailles de leur cité (hormis d’autres peuples qui les terrifient). Ceci étant posé, on comprend que la seule intrigue politique soit circonscrite à l’intérieur de la cité : les patriarches se battent tous pour monter sur le trône du prince de clan, ignorant totalement les contrées voisines.
Les patriarches, mais pas les matriarches, comme vous pouvez le noter. Car chez les Jan’Tep, les femmes sont, je cite : « destinées à jeter de gentils petits sorts et à être agréables à regarder ». (Pour une parfaite honnêteté intellectuelle, je me sens obligée de préciser que le personnage qui lâche cette petite bombe ajoute immédiatement « Comme les hommes, en somme. »).
Malgré les immenses pouvoirs dont elles peuvent faire preuve, les femmes sont essentiellement guérisseuses et maîtresses de maisons. Ce sexisme intervient à plusieurs reprises dans l’histoire, car Kelen rencontre Furia Perfax, une femme libre qui crée et manipule des cartes à jouer (dont certaines qu’elle lance à merveille tels des couteaux) un peu spéciales : or, Furia n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et, au prétexte qu’elle est une femme, se laisser cantonner à des rôles préétablis. Sans être manichéenne, elle ouvre les yeux de Kelen et lui montre un des nombreux problèmes de la société dans laquelle il vit et grandit – et qui va rapidement affecter sa meilleure amie, Nephenia.

Ceci nous amène à la galerie de personnage, dont j’ai regretté que certains ne soient quasiment pas développés, notamment les camarades de classe de Kelen et sa famille. En fait, et ce n’est pas anodin, les personnages les plus développés sont ceux qui ne sont pas issus du peuple de Kelen… l’ennemi, en gros ! Ce qui inclut Furia Perfax et ses étranges manières, mais aussi une drôle de créature qui répond au doux nom de chacureuil et fait montre d’un langage d’une incroyable grossièreté, mais néanmoins très libérateur !

Au fil des pages, on s’aperçoit que l’on a peut-être mal perçu les tenants et aboutissants de la situation, qui repose sur quelques secrets bien dissimulés et dont une partie est découverte par Kelen. Ce qui relance d’autant l’intérêt pour cette histoire !

Je ne m’attendais pas à grand-chose, j’avoue, en ouvrant ce roman, mais quelle bonne surprise, finalement ! L’univers est original à souhait et repose sur un système de magie bien pensé et intéressant, qui n’a pas encore tout révélé, au vu des développements des derniers chapitres. Heureusement pour les lecteurs, le tome 2 sort tout bientôt !

L’Anti-magicien, tome 1, Sébastien de Castell. Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux. Gallimard jeunesse, avril 2018, 464 p.

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L’Atelier des sorciers #1-2, Kamome Shirahama.

Coco a toujours été fascinée par la magie. Hélas, seuls les sorciers peuvent pratiquer cet art et les élus sont choisis dès la naissance. Un jour, Kieffrey, un sorcier, arrive dans le village de la jeune fille. En l’espionnant, Coco comprend alors la véritable nature de la magie et se rappelle d’un livre de magie et d’un encrier qu’elle a achetés à un mystérieux inconnu quand elle était enfant. Elle s’exerce alors en cachette. Mais, dans son ignorance, Coco commet un acte tragique !
Dès lors, elle devient la disciple de Kieffrey et va découvrir un monde dont elle ne soupçonnait pas l’existence !

Il y des petites découvertes enthousiasmantes, comme celle-ci, dont je ne me lasse pas ! J’ai attaqué ce manga car j’étais intriguée par la couverture et fort bien m’en a pris.
L’histoire est extrêmement bien menée : Coco, fascinée par la magie, ne rêve que de parvenir à pratiquer cet art si prisé et rarissime. Or, après avoir observé un mage à l’œuvre, elle reproduit ses gestes… et ensorcelle accidentellement sa mère, découvrant au passage (bien qu’elle n’en ait pas encore conscience), que l’on ment à la population : les pouvoirs magiques ne sont en rien innés, mais totalement acquis. J’imagine que ce point interviendra à nouveau plus tard dans l’intrigue.

L’univers dans lequel on plonge est riche et passionnant : on est clairement dans un univers de fantasy, avec petites maisonnettes biscornues, grandes cités fascinantes et campagnes romantiques à souhait. Coco, dès qu’elle intègre l’atelier de Maître Kieffrey, débute un apprentissage magique. Mais l’intrigue ne se limite à cet arc : Coco a été volontairement exposée à la magie et prédisposée lorsqu’elle était plus jeune, par une personne dont on ignore l’identité et les motivations : nul doute que cela aussi ressortira plus tard.
A l’intérieur de l’atelier, on est face à une quête d’apprentissage assez classique, Coco étant tiraillée entre son désir d’apprendre et ses redoutables lacunes en matière magique. De plus, elle est mise en concurrence avec d’autres apprenties magiciennes, dont certaines font preuve d’une ambition extraordinaire – et d’un machiavélisme tout aussi incroyable. Ainsi, dès ce premier tome, l’ennemie intime de Coco semble être Agathe et j’ai hâte de voir si la suite de la série fera s’affronter les deux apprenties.

Comme c’est un manga, on va toucher deux mots des illustrations, dont la richesse m’a laissée sans voix ! Les planches fourmillent de détails tous plus enthousiasmants les uns que les autres, qu’ils se glissent dans les vêtements des personnages, des objets ou des paysages.

Un premier tome splendide, qui donne follement envie de lire la suite !

L’Atelier des sorciers #1, Kamome Shirahama.
Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. Pika, mars 2018, 208 p.

On naît sorcier, on ne le devient pas. C’est la règle. Pourtant, Kieffrey a pris Coco sous son aile et a fait d’elle sa disciple : d’humaine normale, la voilà devenue apprentie sorcière ! Kieffrey, Coco et ses trois camarades se sont rendus à Carn, petite ville de sorciers, pour acheter des fournitures magiques. Mais soudain, les quatre fillettes tombent dans un piège tendu par un mystérieux sorcier encapuchonné : elles sont coincées dans une dimension parallèle et doivent échapper à un dragon !

C’était un plaisir de retrouver les personnages et l’univers de Kamome Shirahama !
L’intrigue, cette fois, est un peu plus sombre et commence très fort, nos quatre apprenties étant piégées dans une dimension parallèle, avec peu de chances de s’en sortir par leurs propres moyens.
Le complot dans lequel Coco a été trempée malgré elle se dévoile un peu plus cette fois avec l’apparition de la Confrérie du capuchon, dont les agissements sont assez mystérieux. Tout cela promet encore du suspens et des rebondissements dans les tomes à venir, d’autant qu’à l’issue de ce tome, les personnages n’ont pas progressé d’un iota dans le projet de sauver la mère de Coco !

Malgré tout, les personnages évoluent et leurs relations avec. Agathe est toujours aussi ambitieuses et pas toujours réfléchie, Coco toujours un peu naïve mais le jeunes filles progressent indéniablement. De plus, l’apparition d’un autre sorcier, vivant lui aussi à l’atelier, amène un peu de sang neuf, de suspense et de questions.
On en apprend également un peu plus sur les lois de l’univers, au gré d’un rebondissement tout à fait palpitant, qui oblige les jeunes filles à se confronter aux réalités de la pratique de la magie. Or, tout ne tourne pas comme attendu… et le tome se conclut sur l’arrivée fracassante de la milice magique ce qui, évidemment, laisse les lecteurs sur des charbons particulièrement ardents. Heureusement que le tome 3 est annoncé pour octobre !

Ce deuxième tome s’avère un peu plus sombre que le premier, mais tout aussi palpitant, si ce n’est plus : on en découvre un peu plus sur l’univers, les personnages et la magie en général, et la conclusion donne extrêmement envie d’en savoir plus. Vivement la suite !

L’Atelier des sorciers #2, Kamome Shirahama.
Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. Pika, juin 2018, 192 p.

 

Satinka, Sylvie Miller.

Jenny Boyd travaille comme serveuse dans un saloon de Colfax, une petite ville blottie dans les contreforts boisés de la Sierra Nevada, au détriment de ses études et au grand désarroi de sa mère. Depuis l’enfance, la jeune femme se passionne pour la grande ligne de chemin de fer transcontinentale, construite au dix-neuvième siècle. Parfois, la nuit, elle rêve de trains, elle les entend siffler. Des rêves si réalistes qu’elle les croie vrais. Mais que signifient réellement ces songes ? Lorsque Jenny commence à avoir de violentes visions en plein jour, elle s’efforce de comprendre ce qui lui arrive. Aidé par son ami d’enfance, elle devra remonter le temps, affronter des menaces occultes et découvrir des vérités cachées.

Satinka a été ma dernière lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai participé avec mes collègues. Et quelle lecture ! Je mentirai en prétendant n’avoir pas remarqué ce titre avant même sa parution, puisqu’il a immédiatement rejoint ma liste-à-lire. Mais je crois que je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il est réellement et j’en ai été d’autant plus enchantée !

Le roman attaque sereinement, avec une présentation de la protagoniste, Jenny, une jeune femme d’une vingtaine d’années, assez banale… jusqu’à la mention de ses visions, extrêmement réalistes (voire carrément mystiques), du chantier de construction de la ligne transcontinentale de chemin de fer. Cette partie-là du récit oscille doucement entre roman contemporain et roman fantastique, traînant le lecteur d’une ambiance à l’autre et le laissant, pour une premier partie, dans une certaine incertitude, que j’ai hautement appréciée (mais qui m’a également fait ronger mon frein tant j’avais envie de savoir). Parallèlement, on suit d’autres récits, se déroulant à l’époque de la construction du rail et mettant en scène qui des colons irlandais sur la route, qui des Amérindiens spoliés de leurs terres, qui des ouvriers chinois proprement réduits en esclavage. Et la découverte des façons de vivre de  ces différentes communautés est absolument passionnante ! Comme pour le récit principal, cette partie-là semble de prime abord uniquement historique et ce n’est que peu à peu que s’invite la magie dans l’histoire.

Oui car, si ce n’est pas intuitif dès le premier chapitre, on est bien face à un roman mêlant fantasy urbaine et fantasy historique, cette partie ayant clairement remporté ma préférence (que voulez-vous, on ne se refait pas !). L’histoire de Jenny va donc se retrouver fortement impactée par ce qui s’est déroulée au XIXe siècle dans sa région et dont elle reçoit des bribes au cours de ses transes.
Rapidement, il semble évident que l’autrice s’est énormément documentée sur les conditions de vie et de travail à l’époque, mais aussi sur la géopolitique, sur les fonctionnements des diverses communautés représentées dans le roman (et notamment les immigrés irlandais, les travailleurs chinois et les Amérindiens) et sur les événements historiques. Tout cela tisse un univers que j’ai trouvé particulièrement dense et prenant. Car Sylvie Miller nous retransmet tout cela avec une espèce de simplicité et d’enthousiasme auxquels il est difficile de ne pas adhérer – et qui m’ont proprement conquise. Si la partie historique fait (rapidement) la genèse de la magie américaine et explique (succinctement) pourquoi et comment on en est arrivés à la situation actuelle, celle-ci déroule plutôt un récit initiatique tout ce qu’il y a de plus classique : une héroïne élue, d’anciens textes que l’on suit (ou pas) à la lettre, un apprentissage magique, des visions prophétiques… de ce côté-là, l’intrigue suit un chemin assez balisé, ce qui fait que j’ai parfois déploré un léger manque de surprises.

De même, les personnages traversent quantité de péripéties : les rebondissements s’enchaînent à bon train, laissant peu de répit au lecteur. Mais il faut reconnaître que, si suspense il y a, on est assez loin de ressentir une crainte dévorante pour les personnages, qui semblent se jouer de toutes les situations traversées. Si cela peut parfois sembler un peu facile, les actions immédiates, les solutions trouvées rapidement et les réactions à vif des personnages rendent le roman extrêmement fluide dans sa lecture. Résultat ? J’ai eu l’impression d’attaquer un pavé (de ceux qui, généralement, me durent plusieurs jours) et je l’ai finalement lu en très peu de temps, embarquée que j’étais dans ma lecture.
Au fil des pages, de nombreux thèmes viennent croiser le fil de l’intrigue : il est notamment beaucoup question de la place des communautés dans la société américaine (d’hier comme d’aujourd’hui), mais aussi, sans que les thèmes ne soient trop approfondis, de relations familiales, de différence et d’acceptation des autres. Le roman véhicule un message de tolérance assez fort que semblent amener toutes les sous-intrigues. Là encore, les choses passent de façon assez simple ; je pense que le tout est suffisamment abordable pour proposer le roman à des adolescents (quoique bons lecteurs, car il est visuellement impressionnant, vu son épaisseur), ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir un vrai coup de cœur pour ce titre !

J’étais impatiente de lire Satinka et, si le récit ne ressemblait pas à ce que je m’étais imaginé (la couverture me faisait rêver de fantasy historique uniquement), j’ai passé un excellent moment avec ce roman qui mêle à la fantasy historique la fantasy urbaine. L’intrigue est très enlevée, riche en péripéties et l’ensemble allie univers dense et rebondissements très fluides, ce qui rend le roman abordable pour de jeunes lecteurs de fantasy.

Bon à savoir : ce roman a reçu le Prix Bob Morane 2018.

Satinka, Sylvie Miller. Critic, août 2017, 550 p.