La Belle Sauvage, La Trilogie de la Poussière #1, Philip Pullman.

À l’auberge de la Truite, tenue par ses parents, Malcolm, onze ans, voit passer de nombreux visiteurs. Tous apportent leurs aventures et leur mystère dans ce lieu chaleureux. Certains sont étrangement intéressés par le bébé nommé Lyra et son dæmon Pantalaimon, gardés par les nonnes du prieuré tout proche. Qui est cette enfant ? Pourquoi est-elle ici ? Quels secrets, quelles menaces entourent son existence ? Pour la sauver, Malcolm et Alice, sa compagne d’équipée, doivent s’enfuir avec elle. Dans une nature déchaînée, le fragile trio embarque à bord de La Belle Sauvage, le bien le plus précieux de Malcolm. Tandis que despotisme totalitaire et liberté de penser s’affrontent autour de la Poussière, une particule mystérieuse, deux jeunes héros malgré eux, liés par leur amour indéfectible pour la petite Lyra, vivent une aventure qui les changera pour toujours.

Vingt ans après le premier tome des Royaumes du Nord, Philip Pullman revient à son univers, pour y tisser une préquelle qui se déroule une douzaine d’années avant les événements narrés dans le premier volume. Et retourner dans cet univers a été un véritable enchantement, bien que j’aie trouvé que les bases étaient un peu expédiées (les caractéristiques des dæmons m’ont semblé bien peu explicitées).

L’histoire commence tout en douceur : on découvre Malcom dans son quotidien, à l’école, à l’auberge, sur le fleuve dans son canoë – la fameuse Belle Sauvage du titre – au prieuré (qui accueille bien vite un très curieux nourrisson, la jeune Lyra, laquelle concentre déjà toutes les attentions). Pourtant, malgré ce démarrage assez doux, l’univers dévoile assez vite à quel point il est sombre. Ainsi, les enfants sont appelés à mentir et à s’ériger en censeurs des bonnes mœurs ultra-conservatrices de la ligue de Saint-Alexander. De même, le CDC, sans doute l’ancêtre du Conseil d’Oblation qui terrifiait les personnages dans La Croisée des mondes, est sans arrêt sur le dos des personnages, adultes, enfants, nonnes, scientifiques et explorateurs.
Cette omniprésence de la religion dans le roman m’a vraiment marquée, car c’est une forme de religion extrémiste, qui refuse toute avancée scientifique, comme toute pensée divergente de son dogme, et dont les foudres s’abattent sans coup férir sur les personnages. Cet aspect ne m’avait pas vraiment sauté aux yeux dans la précédente trilogie, mais j’étais beaucoup plus jeune en le lisant, ce qui explique que cela ait pu m’échapper.
Cet aspect plus sombre se ressent également dans les sujets qui transparaissent dans le récit. Au détour de celui-ci, il est question d’agressions sexuelles, de maltraitance, de pédophilie… des thèmes qui étaient déjà présents, en filigrane, avec le gang des Enfourneurs, mais qui ne m’avaient pas semblé si prégnants. On assiste ici à des scènes assez dures, qui recèlent une incroyable violence. Mais malgré cela, le texte reste à portée de jeunes lecteurs, car c’est d’un style très pudique que l’auteur évoque ces sujets. Il n’en reste pas moins que certaines scènes font littéralement frémir.

De plus, la narration est vraiment centrée autour de Malcolm, qui n’a qu’une douzaine d’années, donc le récit est très accessible. Et ce qui est génial avec Pullman, c’est que les enfants mis en scène font preuve d’une acuité d’esprit incroyable, tout en restant de vrais enfants. C’est particulièrement crédible et ça fait partie de ce qui rend le récit tellement palpitant !
Parmi les autres points qui le rendent palpitant, il faut citer l’ambiance générale du roman, qui démarre vraiment dans la seconde partie : en effet, la première est un peu plus lente et calme, Pullman campe le décor général et les personnages. Mais, dès que démarre la crue de la Tamise, l’ambiance se fait à la fois oppressante et envoûtante. Au fil du fleuve, Malcolm, Alice et Lyra vont faire des rencontres assez improbables, qui assument la partie fantasy du récit : divinités oubliées, créatures fantastiques et autres sorcières émaillent la route du petit trio.
Celle-ci est hyper linéaire (ils se déplacent, s’arrêtent, font une rencontre, repartent, font une nouvelle rencontre, etc.) mais, grâce à la part de merveilleux et au suspens très présent (ils ont en effet le CDC, Madame Coulter, un affreux bonhomme terrifiant et bien d’autres opposants au train), la quête est très prenante.

Je me suis vraiment attachée aux personnages. Malcolm, Alice et Lyra (et leurs dæmons respectifs) forment un trio atypique pour lequel j’ai ressenti une immédiate empathie. Mais les personnages adultes qui gravitent autour de Malcolm valent également le détour, qu’il s’agisse des sœurs ou de Hannah Relf, la professeure qui va éveiller Malcolm. Ceci dit, je dois reconnaître que je suis un peu restée sur ma faim avec ces personnages car si Malcom est parfaitement développé, les autres le sont un peu moins.

En revanche, il y a bien un détail auquel je n’ai pas réussi à me faire : l’époque. Alors que j’ai toujours vu les événements narrés dans La Croisée des mondes aux alentours des années 1910, ici il est clairement fait référence à des dates et à des technologies nous plaçant plutôt dans les années 1950. Ce qui fait que les aventures de Lyra se déroulent en fait plutôt entre 1965 et 1970. Je ne m’y fais toujours pas ! Mais il est vrai que dès que démarre la crue, on se laisse emporter et on oublie d’autant mieux que l’histoire se déroule si tard dans le XXème siècle.

Vraiment, cela valait le coup d’attendre autant de temps pour replonger dans l’univers de Philip Pullman. L’auteur sait y faire pour trousser des univers fouillés, un brin oniriques, dans lesquels on se fond sans aucune difficulté. Malgré sa linéarité et sa lenteur, l’intrigue s’est révélée palpitante, sans doute en raison du style littéralement envoûtant dont use Philip Pullman pour narrer les péripéties que rencontrent ses jeunes protagonistes. Vivement donc la suite !

La Trilogie de la Poussière #1, La Belle Sauvage, Philip Pullman. Traduit de l’anglais par Jean Esch.
Gallimard jeunesse, novembre 2017, 530 p.

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Nocturna, Gardiens des Cités Perdues #6, Shannon Messenger.

Nocturna… Dans l’esprit de Sophie, embrumé par le chagrin et le deuil, ce nom brille comme un astre. À lui seul, il incarne tous les espoirs et toutes les craintes de la jeune fille. Car c’est là que se trouve sans doute sa famille humaine, enlevée par les Invisibles, là que l’attendent les réponses à toutes ses questions. Mais s’y rendre relève du tour de force – Sophie et ses amis sont donc bientôt contraints de revoir leur stratégie, quitte à pactiser avec plusieurs de leurs ennemis.
Dès cet instant, le compte à rebours est lancé : pour sa famille disparue, comme pour le reste du monde, il n’y a plus une minute à perdre. Rongée par l’incertitude et la peur, Sophie va devoir, plus que jamais, s’appuyer sur ses proches pour parvenir à aller de l’avant, pour éviter surtout de sombrer dans le désespoir. Car, même si elle est loin de s’en douter, les portes de Nocturna dissimulent un secret enfoui depuis des millénaires… un secret qui pourrait bien changer la face du monde à tout jamais !
Et si la clé de l’énigme se cachait dans le passé ?

Dès qu’il est sorti, je me suis jetée dessus, pressée que j’étais de retrouver la petite bande. Et j’avais presque fini pour rencontrer l’auteur à Montreuil (début décembre, donc) ! Mais si j’ai tant tardé à rédiger cette chronique c’est que, à la fin de ma lecture, je n’étais pas capable de vous dire autre chose que : « Lisez cette série, elle est tellement géniale ! ». Vous conviendrez que niveau arguments, c’est un peu plat. Maintenant que la pression est un peu retombée, on va tâcher de faire un peu plus consistant.

J’ai été ravie de retrouver les personnages à peu près là où on les laissait dans le tome 5. Et, fait étrange, bien que ce soit en pleine action et en plein questionnement, j’ai trouvé que le début était un peu indolent – sans que ce soit gênant, notez, car sur 762 pages de lecture, on peut bien commencer en douceur.
Rapidement, le rythme reprend tout son allant et on est bien vite accaparé par les questions qui s’accumulent. En effet, le mystère autour de la disparition des parents de Sophie reste (assez longuement) entier, ce qui induit un suspens latent dans l’intrigue. À celui-ci s’ajoute un suspense plus courant car outre la disparition des parents de Sophie, la petite bande a fort à faire. Il faut en effet découvrir les dessous du projet Polaris, les petites cachotteries des Invisibles, le plan secret (et sans doute machiavélique) de Lady Gisela et, bien sûr, l’allégeance finale de Keefe, toujours en balance suite à sa trahison (à la fin du tome 4). Encore une fois, c’est donc un tome riche en questions ; on ne peut pas dire que Shannon Messenger soit avare en réponses mais, ce qui est sûr, c’est qu’à l’issue du volume, les réponses ont apporté de nouvelles questions – ce qui présage sans doute de nouveaux tomes pleins de suspense.

Pour autant, l’histoire avance réellement. D’une part parce que la diplomatie prend une nouvelle tournure. Alors que, jusque-là, on avait (assez schématiquement) les elfes VS les autres espèces magiques (celles-ci étant en position de dominés), une certaine partie de la population elfe fait enfin preuve d’un peu d’ouverture d’esprit – et franchement, vu d’où l’on partait, ce n’est pas du luxe. De même, Shannon Messenger s’attache à démonter les apparences de la société elfique, si parfaite de premier abord et qui s’avère finalement raciste, fermée et pleine de préjugés. Là où cela devient passionnant, c’est lorsque l’on se met à repérer des petits travers de notre société – et qui semblent d’autant plus condamnables ainsi mis en intrigue. De même, l’intrigue, par moments, fait écho à de nombreux faits historiques réels. La transposition est intéressante et cela montre, si c’était encore nécessaire, que les littératures de l’imaginaire sont tout à fait aptes à questionner le réel.

Dans ce volume, on a également affaire à de nouveaux personnages : certains sont des personnages que l’on connaît déjà, mais que l’on découvre sous un nouveau jour – Dimitar, par exemple, qui s’est complètement révélé dans ce volume – tandis que d’autres sont totalement neufs. C’est le cas de Romilda – Ro pour les intimes – qui apporte un peu de sang neuf et nous fait découvrir la société ogre sous un tout nouvel aspect ! Il est vrai que les personnages étaient déjà fort nombreux, mais Ro s’intègre parfaitement à l’intrigue et à l’équipe.

Bon, tout cela pour dire que cet opus m’a encore fait passer par toutes les couleurs. Comme je l’ai dit, le suspens est au rendez-vous, aussi étais-je très impatiente de reprendre ma lecture. En même temps, j’ai été ravie de découvrir de nouvelles facettes de la société elfique et de l’univers et d’autant plus ravie de voir qu’au bout de 6 gros tomes, Shannon Messenger était toujours capable de nous surprendre. J’ai hautement apprécié que l’histoire mêle aussi habilement intrigue magique et petits tracas du quotidien : il ne faut pas oublier que nos personnages sont des adolescents et qu’ils ont donc, sans trop de surprises, des problèmes d’adolescents. Amitiés, amours, relations familiales, tout cela est traité assez habilement et vient coller au reste de l’histoire. Les relations familiales occupaient d’ailleurs une grande place dans l’intrigue car Sophie se retrouve tiraillée entre l’amour qu’elle porte à Grady et Edaline et celui qu’elle porte à ses parents humains, tout en sachant qu’eux l’ont complètement oubliée. À ce titre, je dois confesser que Shannon Messenger a su me tirer quelques larmes, au cours d’une scène proprement déchirante !

J’étais donc très impatiente de lire ce sixième tome, qui ne m’a pas déçue, malgré un début un peu indolent et (tout de même) une ou deux facilités glissées dans l’intrigue. J’y ai retrouvé tout ce qui me plaît dans cette saga : un univers original, une intrigue palpitante et fournie, des personnages nuancés et un intéressant mélange entre les sous-intrigues purement liées à la quête magique et celles liées à la vie quotidienne de la petite bande d’adolescents. Comme dans les tomes précédents, on s’aperçoit que la société elfique, d’apparence si parfaite et si géniale, est percluse de petits travers, qui ne sont pas sans rappeler ceux de notre propre société. Du coup, la série est divertissante à souhait, mais permet également de réfléchir à ce qui se passe dans notre société. Il va sans dire que j’attends désormais de lire la suite !

◊ Dans la même série : Gardiens des cités perdues (1) ; Exil (2) ; Le Grand Brasier (3) ; Les Invisibles (4) ; Projet Polaris (5) ;

Gardiens des Cités Perdues #6, Nocturna, Shannon Messenger. Traduit de l’anglais par Mathile Tamae-Bouhon.
Lumen, novembre 2017, 762 p.

J’ai lu ce roman de concert avec Allisonline ! Et on a aimé toutes les deux !

La Main de l’Empereur #2, Olivier Gay.


Les guerres koushites sont finies mais l’Empire ne connaît toujours pas la paix. Les barons profitent de la situation pour se rebeller, et la corruption règne au sein de la capitale. Aux côtés du jeune duc Gundron, Rekk reprend du service. Il peut toujours compter sur les femmes de sa vie, Bishia et Dareen, pour le guider dans la bonne direction. Mais est-ce vraiment la bonne ? Pour protéger ceux qu’il aime, le Boucher est prêt à tout.

L’issue du premier tome m’avait laissée sur des charbons ardents car, malgré tous ses défauts (et il n’en manque pas !), Rekk est un personnage que l’on suit avec passion.
Ce second tome reprend ses péripéties en douceur, semble-t-il. La campagne koushite est terminée et Rekk sait qu’il a été manipulé (quoi qu’il ne sache pas encore tout à fait jusqu’à quel point). Le voilà donc parti pour une retraite bien méritée, du moins le pense-t-il.

Le premier tome offrait une débauche de violence, motivée par l’extrême besoin de vengeance du personnage ; cette fois, il n’a plus ce besoin lancinant de se venger, mais il a toujours des fourmis dans les jambes, ce qui l’amène à aller mater une révolte de barons avant de mettre le nez dans la corruption qui règne en ville. Du coup, pas le temps de s’ennuyer. Le roman accumule les sous-intrigues, certaines se déroulant totalement en parallèle les unes des autres, tandis que d’autres vont savamment s’imbriquer, les péripéties des unes influant sur les développements des autres. Sans surprise, le suspense est donc au rendez-vous, d’autant qu’assez vite, tous les protagonistes vont se masser à Musheim, provoquant leur lot d’étincelles.

Si, depuis le premier tome, on a une idée assez nette des identités des traîtres, ce second volume nous réserve encore bien des surprises : des masques tombent, de nouvelles grandes traîtrises et quelques petits coups bas font leur apparition, ce qui ne fait qu’alimenter le suspens bien présent. C’est sans doute pour quoi j’ai littéralement dévoré ce tome 2, partagée entre l’envie irrépressible de savoir comment l’affaire allait tourner et la volonté – un brin moins ferme – de faire durer un peu plus le plaisir. Cette tension ne fait que monter crescendo et offre un final royal : malgré les ellipses temporelles nécessaires aux derniers chapitres, cette préquelle se conclut de la plus belle des façons.

J’avais beaucoup aimé le premier tome, mais j’ai trouvé que celui-ci était encore un cran au-dessus. Tout au long de ces quelques 300 pages, j’ai été littéralement embarquée par le rythme du récit et par la personnalité malgré tout attachante de Rekk. J’ai retrouvé le mélange d’émotions fortes du premier tome, suscité par un suspense maintenu de bout en bout – car Olivier Gay mêle aux enjeux politiques et stratégiques des enjeux sentimentaux et plus personnels, qui s’avèrent tout aussi (et si ce n’est plus !) passionnants. Une des raisons pour lesquelles cette lecture a été un formidable coup de cœur ! Si la lecture du premier tome m’avait laissé sur la féroce envie de lire cette suite, celle-ci me laisse avec l’envie équivalente de découvrir Les Épées de glace, la suite des aventures de Rekk !

◊ Dans la même série : La Main de l’empereur (1) ;

La Main de l’Empereur #2, Olivier Gay. Bragelonne, octobre 2017, 382 p.

Sénéchal #1, Grégory Da Rosa.

« Sénéchal, la ville est assiégée ! »

Telle est la phrase que l’on m’a jetée sur le coin de la goule. Depuis, tout part à vau-l’eau. Oui, tout, alors que ce siège pourrait se dérouler selon les lois de la guerre, selon la noblesse de nos rangs, selon la piété de nos âmes. Nenni.

Lysimaque, la Ville aux Fleurs, fière capitale du royaume de Méronne, est encerclée et menacée par une mystérieuse armée. Et pour le sénéchal Philippe Gardeval, ce n’est que le début des ennuis. Suite à l’empoisonnement d’un dignitaire de la cité, il découvre que l’ennemi est déjà infiltré au sein de la cour, dans leurs propres rangs ! Sous quels traits se cache le félon ? Parmi les puissants, les ambitieux et les adversaires politiques ne manquent pas ; le sénéchal devra alors faire preuve d’ingéniosité pour défendre la ville et sa vie dans ce contexte étouffant d’intrigues de palais.

Sénéchal est le premier roman de Grégory Da Rosa et on peut dire que pour son premier titre, celui-ci a fait fort.

Dès le premier chapitre, on plonge dans un univers sombre et complexe. En effet, l’histoire débute avec la nouvelle du siège de Lysimaque, capitale de Méronne. L’ambiance n’est donc pas exactement au beau fixe, d’autant qu’il semble y avoir des traîtres un peu partout. On se glisse immédiatement dans une ambiance pleine de suspicion et d’ambiguïtés : untel est-il sincère ou n’est-il qu’un transfuge habilement dissimulé ? Tel autre n’a-t-il à cœur que les purs intérêts du royaume ou souhaite-t-il en fait se débarrasser d’un encombrant rival, moins titré que lui, au demeurant ? Et surtout : notre narrateur est-il vraiment fiable ?
Tout cela contribue à créer une ambiance d’enquête vraiment très prenante, d’autant qu’on fonctionne vraiment en huis-clos (on est en plein siège, après tout), encore exacerbé par le décompte des cloches en tête de chapitre, tout au long de ces trois jours.

Malgré l’enfermement, l’auteur parvient à nous donner un bon aperçu de l’univers dans lequel prend place Lysimaque. Si la cité ressemble peu ou prou à une cité médiévale, avec ses nobles, sa Cour, ses chevaliers, son armée de la foi, il faut y ajouter des ordres de magicien (certes discrets, mais tout de même assez présents) et une bonne petite guerre de religion qui semble se profiler à l’horizon.

Mais tout cela n’est rien sans le style du roman ! Grégory Da Rosa fait resurgir un Moyen-âge au langage fleuri, dans un style qui n’est jamais pesant. Diatribes, joutes oratoires et autres réparties saillantes sont légion dans ce roman et certaines scènes valent le coup d’être lues à voix haute, tant pour profiter de la richesse du style, que pour rendre hommage à la truculence de certains personnages.
D’autre part, c’est Philippe Gardeval, le Sénéchal, qui nous raconte cette histoire : or, dans ce contexte tourbillonnant de guerre larvée, le Sénéchal est un homme qui aime réfléchir. Cela donne lieu à de très nombreuses scènes d’introspection, qui nous permettent de mieux appréhender la complexité du Sénéchal, comme de bien saisir les implications de l’univers. Surtout, cela crée un cadre très intimiste, qui colle à merveille au huis-clos en cours.

En bref, premier essai réussi pour Grégory Da Rosa. On plonge avec plaisir dans ce roman à l’ambiance médiévale parfaitement retranscrite et à l’univers délicieusement complexe. Que l’on retrouvera avec plaisir dans le tome suivant, surtout après l’insoutenable retournement de situation de la dernière phrase !

Sénéchal #1, Grégory Da Rosa. Mnémos, février 2017, 320 p.

Bergères guerrières #1, Jonathan Garnier & Amélie Fléchais.

Voilà maintenant dix ans que les hommes du village sont partis, mobilisés de force pour la Grande Guerre. Dix ans qu’ils ont laissé femmes, enfants et anciens pour un conflit loin de chez eux… La jeune Molly est heureuse car elle peut enfin commencer l’entrainement pour tenter d’entrer dans l’ordre prestigieux des Bergères guerrières : un groupe de femmes choisies parmi les plus braves, pour protéger les troupeaux mais aussi le village ! Pour faire face aux nombreuses épreuves qui l’attendent, Molly pourra compter, en plus de son courage, sur Barbe Noire, son bouc de combat, mais également sur l’amitié de Liam, le petit paysan qui rêve aussi de devenir Bergère guerrière même si ce n’est réservé qu’aux filles…Entre Dragons et Rebelle, Bergères guerrières raconte l’odyssée d’une jeune héroïne qui va vivre de grandes aventures dans un univers médiéval-fantastique inspiré des légendes celtiques. Une histoire attachante, tout public, qui fait la part belle aux liens familiaux et communautaires, portée par un graphisme chaleureux et un scénario riche en humour et en rebondissements.

Voilà une bande-dessinée jeunesse qui m’a été recommandée par ma collègue en charge des acquisitions. Et quelle découverte !

On plonge dès le départ dans un univers de fantasy assez classique, avec un village ressemblant à s’y méprendre à un petit village Celte (résistant encore et toujours à l’envahisseur). Bon, de fait, des envahisseurs, là, il n’y en a pas des masses, les hommes étant partis dix ans auparavant pour les repousser. Ce qui a motivé la création de l’Ordre des Bergères Guerrières, dans lequel Molly s’apprête à entrer.
Liam, son meilleur ami, en rêve aussi : malheureusement, les (rares) jeunes garçons ne sont pas autorisés dans l’Ordre et relégués à des tâches subalternes. Bref, dès le départ, on a une inversion des castes de notre société actuelle… et donc des clichés. Molly, d’ailleurs, regroupe tous les traits que l’on attribue habituellement aux jeunes héros : elle est hardie, bagarreuse, enthousiaste et tout sauf modeste ! Ce qui est intéressant, c’est que le duo ne déprécie pas Liam : lui aussi regorge de qualités et on voit toute l’absurdité de la situation. Il est le parfait pendant de Molly mais, pour une obscure raison de génétique, il n’aurait pas le droit d’être lui aussi un Berger Guerrier ? C’est un peu ridicule, comme argument… et c’est bien ce que s’attache à montrer la BD, avec d’autant plus de succès que le trait n’est pas forcé.

L’intrigue, outre cet aspect purement sociétal, est bien menée : on suit l’entraînement des jeunes apprenties bergères guerrières et l’histoire installe en même temps la toile de fond. On découvre tour à tour quelques figures de l’ordre (la grand-mère et la tante de Molly, la cheffe du village, etc.) ainsi que les jeunes apprenties (les meilleures amies, les neutres, celles qui se détestent profondément). Il est donc autant question de la vie du village et des personnages que de l’intrigue purement fantasy. Entre les scènes d’action, l’histoire se montre même touchante : car si les adultes se souviennent bien des hommes disparus, ce n’est pas le cas des enfants, comme Molly et ses amis, qui ne les ont pour ainsi dire jamais vus… et sont en quête de réponses.
Ça peut paraître anecdotique, mais l’histoire fait également la part belle aux animaux : puisque les Bergères Guerrières utilisent, en effet, des ovins en guise de monture. À ce titre, mention spéciale à Barbe Noire, un bouc ô combien attachant, qui m’a vraiment rappelé Krokmou du film d’animation Dragons !

Excellente découverte, donc, que ce premier volume de la série Bergères Guerrières. J’avoue, j’étais au départ un peu dubitative mais j’ai vraiment bien fait de me plonger dedans tant la BD m’a plu. L’univers tient vraiment la route et offre son lot de bandits, sorciers et, bien sûr, guerriers valeureux ! En même temps, il possède ce petit côté original (surtout lié aux moutons et autres boucs que l’on découvre) qui fait le sel d’une bonne histoire de fantasy. Mais je dois avouer que ce qui m’a le plus emballée sont sans doute les propos égalitaires véhiculés par l’intrigue, qui font vraiment du bien à lire dans le genre. La fin, en plus, m’a laissée sur des charbons ardents et la tête pleine de questions ! Je suis très curieuse de lire la suite de cette série, qui m’a laissé l’impression de découvrir les aventures conjointes de Rebelle et Krokmou !

Bergères guerrières #1, Amélie Fléchais et Jonathan Garnier. Éditions Glénat, juin 2017, 72 p.

Pays rouge, Joe Abercrombie.

Farouche Sud aurait aimé oublier son passé une fois pour toutes.
Mais lorsque son frère et sa sœur sont enlevés et sa ferme réduite en cendres par une bande de hors-la-loi, il est temps pour elle de reprendre ses anciennes habitudes. En compagnie du vieux Nordique qui l’a adoptée, un homme lui aussi marqué par ses démons, Farouche entame un long voyage à travers les plaines désertiques. Un voyage qui les emmène jusqu’aux bas-fonds d’une ville cauchemardesque, frappée par la ruée vers l’or, puis dans les montages inexplorées, qu’on dit hantées. Sur leur chemin, règlements de compte, alliances douteuses et trahisons amères se succèdent à la vitesse d’une flèche de barbare.
Car même lorsqu’on croit avoir tout perdu, au Pays Lointain le passé ne reste jamais enterré…

Pays rouge s’inscrit dans la suite formée par Les Héros et Servir froid, mais peut être lu totalement indépendamment – ce que j’ai fait. Et pour une première découverte d’Abercrombie, je suis ravie !

Je ne sais pas exactement à quoi je m’attendais en attaquant ce roman, mais sans doute pas à un mélange aussi dense de dark fantasy et de western – mélange que j’ai, soit dit en passant, hautement apprécié. Si la magie est quasiment absente de l’univers (on nous en parle vite fait mais on ne la voit pas directement à l’œuvre), on retrouve ici tous les codes du western : on a des héros solitaires, des gens sans foi ni loi, des pionniers qui cherchent des terres où s’établir, des prospecteurs avides, des gens en quête de vengeance et, bien sûr, l’équivalent local des Indiens – ici appelés des Fantômes.

Le roman s’ouvre sur une scène sans doute banale au Far West : Farouche Sud, fermière de son état, est venue vendre une partie de sa récolte, en compagnie de Placide, son taciturne et très pacifique compagnon d’infortune, qu’elle rabroue sans cesse. Tout se gâte lorsqu’ils retrouvent la ferme réduite en cendres et qu’ils se lancent à la poursuite des enfants enlevés.
S’ouvre alors une longue quête, menée au pas tranquille des animaux de bât. Mais, si le roman est assez long et qu’il faut vraiment attendre les dernières pages pour une complète résolution de l’intrigue, je ne me suis pas ennuyée pour autant. Car le récit est vif, alternant péripéties endiablées et moments de tension extrême. Il y a quantité de combats, que ce soit contre les éléments ou contre des personnes moins bien intentionnées. Ils viennent entrecouper le voyage, lui-même assez ardu. Du coup, il se passe presque toujours quelque chose !

Par ailleurs, il n’y a pas que la quête de Farouche et Placide en jeu. Assez vite, on comprend que les vastes pays qu’ils traversent sont sous la coupe d’une lutte géopolitique certes lointaine, mais qui risque d’impacter assez vite leur quotidien : l’Union, comme l’Empire, lorgnent sur ces territoires. Et si les uns ont dépêché leurs meilleures troupes, les autres ont envoyé l’Inquisition, assortie d’une bande de mercenaires que rien n’arrête. En sous-main, on a aussi des rebelles qui tentent d’empêcher leur territoire d’être complètement englouti par l’Union et qui sont donc activement recherchés par le grand Inquisiteur, qui finit par les soupçonner de se cacher dans la colonne de pionniers qu’ont rejoint Farouche et Placide. Ainsi, les différents protagonistes finissent-ils par converger vers le petit village de Fronce, au pied des montagnes de la Sokwaya, se cherchant les uns et les autres, mais en ayant toutefois des motivations bien différentes. Or, comme on suit tour à tour ce qui se passe chez les uns et les autres, on ne tarde pas à flairer les catastrophes lorsqu’elles se profilent, ce qui donne un suspens bien agréable à l’ensemble du roman.

Les caractères des personnages sont aussi là pour alimenter le suspens : on en sait (au départ) peu sur eux et, peu à peu, les apparences tombent pour révéler les véritables personnalités. Farouche semble vouloir tourner le dos à un passé peu glorieux dont on sent qu’il est près à ressortir. Elle tacle sans arrêt Placide, qui se révèle, finalement, aux antipodes (voire au-delà) de son sobriquet. Les transformations sont vraiment bien menées, mais tout de même assez terrifiantes, quand on y réfléchit. Mais je crois que c’est surtout l’ambiance qui m’a aussi bien ferrée. Joe Abercrombie dépeint des personnages qui sont allés au bout du bout et qui, pour la plupart, n’ont plus grand chose à perdre. Ça donne à leurs trajectoires une sorte de désespoir un peu poisseux mais qui fournit un souffle incroyable au roman : on sait que tous les coups sont permis, surtout les plus bas et que personne ne reculera. Une attitude tout à fait conforme à l’environnement plus que difficile dans lequel se déroule l’aventure.

C’était donc ma première découverte d’Abercrombie et j’ai été servie. Je me suis régalée avec ce western dense et sombre à souhait, qui fait la part belle aux personnages abîmés et aux quêtes un brin désespérées. L’histoire en elle-même m’a captivée et j’ai adoré sentir que, tout autour, l’univers avait encore de belles surprises sous le coude. Voilà un roman que je relirai sans aucun doute !

Pays rouge, Joe Abercrombie. Traduit de l’anglais par Juliette Parichet. Milady, septembre 2017, 720 p.

The Crime, The Curse #2, Marie Rutkoski.


Tout a changé. Kestrel a été contrainte de lutter pour sa survie, a vu ses amis tomber autour d’elle, a dû supporter la douleur de cette terrible trahison, son éducation entière qui lui souffle de tout faire pour se venger du jeune homme. Et quand il a fallu choisir, elle a choisi, à son tour, l’impensable : sacrifier son bonheur pour celui des herrani, céder à un terrible chantage qui la force à tourner le dos à Arin une bonne fois pour toutes. Elle est désormais la fiancée du fils du monarque. S’ouvre, à la cour, un terrible jeu d’échec où Kestrel doit mentir à tout le monde, depuis l’Empereur – un homme sans pitié qui se délecte de la souffrance d’autrui – jusqu’à Arin lui-même, en passant par la masse des courtisans qui n’espèrent que sa chute.

Où l’on retrouve Kestrel, donc, peut de temps après le coup de poker qui lui a permis de sauver les fesses herranies d’Arin et de faire de la péninsule un protectorat de l’Empire – en échange de son mariage avec Verex, l’insipide fils de l’Empereur. On l’imagine aisément, Kestrel n’est pas ravie de sa nouvelle situation, car elle soupire toujours après Arin.
À ce titre, j’ai eu un peu peur, car le début de l’histoire est particulièrement niaiseux. Chacun campe sur ses sentiments, suranalyse ses rares conversations avec l’autre, imagine de chaudes retrouvailles, soupire encore, dépérit d’amour… C’est long.

Heureusement, Marie Rutkoski revient assez vite à la stratégie, point qui m’avait tout particulièrement plu dans le premier volume. Et là… il s’en passe, des choses ! Car Kestrel, comme Arin, se sont embarqués dans un jeu de dupes un tantinet dangereux, qui les amène à mentir à tour de bras, et ce à un nombre incalculable de personnes – y compris à eux-mêmes, et c’est peut-être le point le plus triste. Assez vite, la tension remonte donc, alimentée par les petits jeux de pouvoir qui ont lieu à la cour. Évidemment, Kestrel n’est pas la seule à manipuler l’art du mensonge et elle a bientôt fort à faire pour naviguer entre les réseaux d’espions des uns et des autres (les Herranis, l’empereur, Verex, ou d’autres partis pas toujours identifiés). Malgré cela, les péripéties ne sont pas survoltées : on est plus dans un roman centré sur la politique, les jeux de pouvoir et l’espionnage, bien sûr, ce qui lui donne un petit côté « polar d’ambiance » pas du tout désagréable.

Du côté de la narration, j’ai eu la sensation qu’Arin avait plus d’espace d’expression que précédemment. On passe donc d’un personnage à l’autre, ce qui nous permet de mieux percevoir les évolutions de chacun… et de mieux comprendre (et d’anticiper) leurs quiproquos. C’était intéressant également de voir à quel point leurs identités et nationalités vont venir, peu à peu, gangrener leur relation. Kestrel est Valorienne de naissance donc, par définition, elle sert l’Empereur et abonde (du moins officiellement), dans ce sens. Mais elle a grandi à Herran, qui reste son foyer de cœur, donc elle se sent concernée par le devenir du protectorat (et pas seulement parce qu’elle se consume d’amour pour Arin. Même si ça entre évidemment en ligne de compte). Arin, lui, est Herrani jusqu’au bout des ongles et se bat pour l’indépendance de son pays, quitte à nouer des relations diplomatiques pas toujours bienvenues. Or, on en arrive au point où, l’un comme l’autre, ils ont commis des actes condamnables qu’ils n’analysent pas nécessairement de la même manière. Se pose alors la question des limites de l’acceptable : est-il plus acceptable de tuer pour une noble cause que pour sauver sa place ? Posée ainsi, la question semble purement rhétorique, mais ils en arrivent effectivement à ce genre de réflexion, à se demander si la raison d’État prévaut sur l’éthique et s’il l’un a de meilleures raisons d’agir que l’autre – et tout n’est évidemment pas résolu, ce qui laisse à chacun la possibilité de réfléchir.
J’évoquais, un peu plus haut, de nouveaux liens diplomatiques : on quitte enfin les frontières de la Valorie pour aller visiter les voisins, ce qui nous amène à rencontrer de nouveaux personnages – et à obtenir de nouveaux éclairages sur quelques personnages connus. Ainsi, on retrouve Jess et Ronan, les meilleurs amis (Valoriens, évidemment) de Kestrel et Marie Rutkoski a, là aussi, choisi une orientation très intéressante (que je ne dévoilerai pas), qui apporte son lot de piquant au récit (et son lot d’ennuis à Kestrel). Entre eux et Arin, on ne peut pas dire que ses débuts à la cour soient des plus fastes. De même, alors qu’il semblait jusque-là pas mal absent, son père est cette fois un peu plus présent et on en arrive à mieux cerner cet énigmatique personnage, plus occupé à conquérir des territoires et des peuples à droite à gauche qu’à s’occuper de sa fille.

Comme dans le premier tome, l’esclavage est également au cœur de la question. Cette fois, on rencontre et on suit plus de personnages herranis, ce qui nous donne une vision bien plus globale de la situation. Alors que Kestrel était assez progressiste, maintenant qu’elle est à la cour, elle est entourée de personnes très conservatrices, qui respectent à peine l’indépendance toute neuve du territoire – sans parler du statut d’hommes ou de femmes libres des herranis. Cela occasionne des conversations un poil glauques, où certains considèrent leurs concitoyens comme guère moins que du bétail.

Si j’ai eu quelques frayeurs en attaquant le roman, Marie Rutkoski est vite revenue à ce qui m’avait tant plu dans le tome 1 : la stratégie et les petites magouilles politiques, sur fond de lutte contre un état esclavagiste. Kestrel est de plus en plus compromise et ses choix entraînent des péripéties passionnantes, bien que plus centrées sur la lutte politique sur l’action pure et dure. La stratégie et la lutte politique prennent de plus en plus le pas sur l’intrigue ; la romance n’est pas en reste, mais force est de constater que l’on tend de plus en plus vers le drame que vers la comédie romantique (ce qui n’est pas pour me déplaire !). Après un tome aussi intense, j’ai terriblement hâte de lire le troisième et dernier volume de la série !

◊ Dans la même série : The Curse (1) ;

The Curse #2, The Crime, Marie Rutkoski. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier.
Lumen, septembre 2017, 535 p.

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