Bergères guerrières #1, Jonathan Garnier & Amélie Fléchais.

Voilà maintenant dix ans que les hommes du village sont partis, mobilisés de force pour la Grande Guerre. Dix ans qu’ils ont laissé femmes, enfants et anciens pour un conflit loin de chez eux… La jeune Molly est heureuse car elle peut enfin commencer l’entrainement pour tenter d’entrer dans l’ordre prestigieux des Bergères guerrières : un groupe de femmes choisies parmi les plus braves, pour protéger les troupeaux mais aussi le village ! Pour faire face aux nombreuses épreuves qui l’attendent, Molly pourra compter, en plus de son courage, sur Barbe Noire, son bouc de combat, mais également sur l’amitié de Liam, le petit paysan qui rêve aussi de devenir Bergère guerrière même si ce n’est réservé qu’aux filles…Entre Dragons et Rebelle, Bergères guerrières raconte l’odyssée d’une jeune héroïne qui va vivre de grandes aventures dans un univers médiéval-fantastique inspiré des légendes celtiques. Une histoire attachante, tout public, qui fait la part belle aux liens familiaux et communautaires, portée par un graphisme chaleureux et un scénario riche en humour et en rebondissements.

Voilà une bande-dessinée jeunesse qui m’a été recommandée par ma collègue en charge des acquisitions. Et quelle découverte !

On plonge dès le départ dans un univers de fantasy assez classique, avec un village ressemblant à s’y méprendre à un petit village Celte (résistant encore et toujours à l’envahisseur). Bon, de fait, des envahisseurs, là, il n’y en a pas des masses, les hommes étant partis dix ans auparavant pour les repousser. Ce qui a motivé la création de l’Ordre des Bergères Guerrières, dans lequel Molly s’apprête à entrer.
Liam, son meilleur ami, en rêve aussi : malheureusement, les (rares) jeunes garçons ne sont pas autorisés dans l’Ordre et relégués à des tâches subalternes. Bref, dès le départ, on a une inversion des castes de notre société actuelle… et donc des clichés. Molly, d’ailleurs, regroupe tous les traits que l’on attribue habituellement aux jeunes héros : elle est hardie, bagarreuse, enthousiaste et tout sauf modeste ! Ce qui est intéressant, c’est que le duo ne déprécie pas Liam : lui aussi regorge de qualités et on voit toute l’absurdité de la situation. Il est le parfait pendant de Molly mais, pour une obscure raison de génétique, il n’aurait pas le droit d’être lui aussi un Berger Guerrier ? C’est un peu ridicule, comme argument… et c’est bien ce que s’attache à montrer la BD, avec d’autant plus de succès que le trait n’est pas forcé.

L’intrigue, outre cet aspect purement sociétal, est bien menée : on suit l’entraînement des jeunes apprenties bergères guerrières et l’histoire installe en même temps la toile de fond. On découvre tour à tour quelques figures de l’ordre (la grand-mère et la tante de Molly, la cheffe du village, etc.) ainsi que les jeunes apprenties (les meilleures amies, les neutres, celles qui se détestent profondément). Il est donc autant question de la vie du village et des personnages que de l’intrigue purement fantasy. Entre les scènes d’action, l’histoire se montre même touchante : car si les adultes se souviennent bien des hommes disparus, ce n’est pas le cas des enfants, comme Molly et ses amis, qui ne les ont pour ainsi dire jamais vus… et sont en quête de réponses.
Ça peut paraître anecdotique, mais l’histoire fait également la part belle aux animaux : puisque les Bergères Guerrières utilisent, en effet, des ovins en guise de monture. À ce titre, mention spéciale à Barbe Noire, un bouc ô combien attachant, qui m’a vraiment rappelé Krokmou du film d’animation Dragons !

Excellente découverte, donc, que ce premier volume de la série Bergères Guerrières. J’avoue, j’étais au départ un peu dubitative mais j’ai vraiment bien fait de me plonger dedans tant la BD m’a plu. L’univers tient vraiment la route et offre son lot de bandits, sorciers et, bien sûr, guerriers valeureux ! En même temps, il possède ce petit côté original (surtout lié aux moutons et autres boucs que l’on découvre) qui fait le sel d’une bonne histoire de fantasy. Mais je dois avouer que ce qui m’a le plus emballée sont sans doute les propos égalitaires véhiculés par l’intrigue, qui font vraiment du bien à lire dans le genre. La fin, en plus, m’a laissée sur des charbons ardents et la tête pleine de questions ! Je suis très curieuse de lire la suite de cette série, qui m’a laissé l’impression de découvrir les aventures conjointes de Rebelle et Krokmou !

Bergères guerrières #1, Amélie Fléchais et Jonathan Garnier. Éditions Glénat, juin 2017, 72 p.
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Pays rouge, Joe Abercrombie.

Farouche Sud aurait aimé oublier son passé une fois pour toutes.
Mais lorsque son frère et sa sœur sont enlevés et sa ferme réduite en cendres par une bande de hors-la-loi, il est temps pour elle de reprendre ses anciennes habitudes. En compagnie du vieux Nordique qui l’a adoptée, un homme lui aussi marqué par ses démons, Farouche entame un long voyage à travers les plaines désertiques. Un voyage qui les emmène jusqu’aux bas-fonds d’une ville cauchemardesque, frappée par la ruée vers l’or, puis dans les montages inexplorées, qu’on dit hantées. Sur leur chemin, règlements de compte, alliances douteuses et trahisons amères se succèdent à la vitesse d’une flèche de barbare.
Car même lorsqu’on croit avoir tout perdu, au Pays Lointain le passé ne reste jamais enterré…

Pays rouge s’inscrit dans la suite formée par Les Héros et Servir froid, mais peut être lu totalement indépendamment – ce que j’ai fait. Et pour une première découverte d’Abercrombie, je suis ravie !

Je ne sais pas exactement à quoi je m’attendais en attaquant ce roman, mais sans doute pas à un mélange aussi dense de dark fantasy et de western – mélange que j’ai, soit dit en passant, hautement apprécié. Si la magie est quasiment absente de l’univers (on nous en parle vite fait mais on ne la voit pas directement à l’œuvre), on retrouve ici tous les codes du western : on a des héros solitaires, des gens sans foi ni loi, des pionniers qui cherchent des terres où s’établir, des prospecteurs avides, des gens en quête de vengeance et, bien sûr, l’équivalent local des Indiens – ici appelés des Fantômes.

Le roman s’ouvre sur une scène sans doute banale au Far West : Farouche Sud, fermière de son état, est venue vendre une partie de sa récolte, en compagnie de Placide, son taciturne et très pacifique compagnon d’infortune, qu’elle rabroue sans cesse. Tout se gâte lorsqu’ils retrouvent la ferme réduite en cendres et qu’ils se lancent à la poursuite des enfants enlevés.
S’ouvre alors une longue quête, menée au pas tranquille des animaux de bât. Mais, si le roman est assez long et qu’il faut vraiment attendre les dernières pages pour une complète résolution de l’intrigue, je ne me suis pas ennuyée pour autant. Car le récit est vif, alternant péripéties endiablées et moments de tension extrême. Il y a quantité de combats, que ce soit contre les éléments ou contre des personnes moins bien intentionnées. Ils viennent entrecouper le voyage, lui-même assez ardu. Du coup, il se passe presque toujours quelque chose !

Par ailleurs, il n’y a pas que la quête de Farouche et Placide en jeu. Assez vite, on comprend que les vastes pays qu’ils traversent sont sous la coupe d’une lutte géopolitique certes lointaine, mais qui risque d’impacter assez vite leur quotidien : l’Union, comme l’Empire, lorgnent sur ces territoires. Et si les uns ont dépêché leurs meilleures troupes, les autres ont envoyé l’Inquisition, assortie d’une bande de mercenaires que rien n’arrête. En sous-main, on a aussi des rebelles qui tentent d’empêcher leur territoire d’être complètement englouti par l’Union et qui sont donc activement recherchés par le grand Inquisiteur, qui finit par les soupçonner de se cacher dans la colonne de pionniers qu’ont rejoint Farouche et Placide. Ainsi, les différents protagonistes finissent-ils par converger vers le petit village de Fronce, au pied des montagnes de la Sokwaya, se cherchant les uns et les autres, mais en ayant toutefois des motivations bien différentes. Or, comme on suit tour à tour ce qui se passe chez les uns et les autres, on ne tarde pas à flairer les catastrophes lorsqu’elles se profilent, ce qui donne un suspens bien agréable à l’ensemble du roman.

Les caractères des personnages sont aussi là pour alimenter le suspens : on en sait (au départ) peu sur eux et, peu à peu, les apparences tombent pour révéler les véritables personnalités. Farouche semble vouloir tourner le dos à un passé peu glorieux dont on sent qu’il est près à ressortir. Elle tacle sans arrêt Placide, qui se révèle, finalement, aux antipodes (voire au-delà) de son sobriquet. Les transformations sont vraiment bien menées, mais tout de même assez terrifiantes, quand on y réfléchit. Mais je crois que c’est surtout l’ambiance qui m’a aussi bien ferrée. Joe Abercrombie dépeint des personnages qui sont allés au bout du bout et qui, pour la plupart, n’ont plus grand chose à perdre. Ça donne à leurs trajectoires une sorte de désespoir un peu poisseux mais qui fournit un souffle incroyable au roman : on sait que tous les coups sont permis, surtout les plus bas et que personne ne reculera. Une attitude tout à fait conforme à l’environnement plus que difficile dans lequel se déroule l’aventure.

C’était donc ma première découverte d’Abercrombie et j’ai été servie. Je me suis régalée avec ce western dense et sombre à souhait, qui fait la part belle aux personnages abîmés et aux quêtes un brin désespérées. L’histoire en elle-même m’a captivée et j’ai adoré sentir que, tout autour, l’univers avait encore de belles surprises sous le coude. Voilà un roman que je relirai sans aucun doute !

Pays rouge, Joe Abercrombie. Traduit de l’anglais par Juliette Parichet. Milady, septembre 2017, 720 p.

The Crime, The Curse #2, Marie Rutkoski.


Tout a changé. Kestrel a été contrainte de lutter pour sa survie, a vu ses amis tomber autour d’elle, a dû supporter la douleur de cette terrible trahison, son éducation entière qui lui souffle de tout faire pour se venger du jeune homme. Et quand il a fallu choisir, elle a choisi, à son tour, l’impensable : sacrifier son bonheur pour celui des herrani, céder à un terrible chantage qui la force à tourner le dos à Arin une bonne fois pour toutes. Elle est désormais la fiancée du fils du monarque. S’ouvre, à la cour, un terrible jeu d’échec où Kestrel doit mentir à tout le monde, depuis l’Empereur – un homme sans pitié qui se délecte de la souffrance d’autrui – jusqu’à Arin lui-même, en passant par la masse des courtisans qui n’espèrent que sa chute.

Où l’on retrouve Kestrel, donc, peut de temps après le coup de poker qui lui a permis de sauver les fesses herranies d’Arin et de faire de la péninsule un protectorat de l’Empire – en échange de son mariage avec Verex, l’insipide fils de l’Empereur. On l’imagine aisément, Kestrel n’est pas ravie de sa nouvelle situation, car elle soupire toujours après Arin.
À ce titre, j’ai eu un peu peur, car le début de l’histoire est particulièrement niaiseux. Chacun campe sur ses sentiments, suranalyse ses rares conversations avec l’autre, imagine de chaudes retrouvailles, soupire encore, dépérit d’amour… C’est long.

Heureusement, Marie Rutkoski revient assez vite à la stratégie, point qui m’avait tout particulièrement plu dans le premier volume. Et là… il s’en passe, des choses ! Car Kestrel, comme Arin, se sont embarqués dans un jeu de dupes un tantinet dangereux, qui les amène à mentir à tour de bras, et ce à un nombre incalculable de personnes – y compris à eux-mêmes, et c’est peut-être le point le plus triste. Assez vite, la tension remonte donc, alimentée par les petits jeux de pouvoir qui ont lieu à la cour. Évidemment, Kestrel n’est pas la seule à manipuler l’art du mensonge et elle a bientôt fort à faire pour naviguer entre les réseaux d’espions des uns et des autres (les Herranis, l’empereur, Verex, ou d’autres partis pas toujours identifiés). Malgré cela, les péripéties ne sont pas survoltées : on est plus dans un roman centré sur la politique, les jeux de pouvoir et l’espionnage, bien sûr, ce qui lui donne un petit côté « polar d’ambiance » pas du tout désagréable.

Du côté de la narration, j’ai eu la sensation qu’Arin avait plus d’espace d’expression que précédemment. On passe donc d’un personnage à l’autre, ce qui nous permet de mieux percevoir les évolutions de chacun… et de mieux comprendre (et d’anticiper) leurs quiproquos. C’était intéressant également de voir à quel point leurs identités et nationalités vont venir, peu à peu, gangrener leur relation. Kestrel est Valorienne de naissance donc, par définition, elle sert l’Empereur et abonde (du moins officiellement), dans ce sens. Mais elle a grandi à Herran, qui reste son foyer de cœur, donc elle se sent concernée par le devenir du protectorat (et pas seulement parce qu’elle se consume d’amour pour Arin. Même si ça entre évidemment en ligne de compte). Arin, lui, est Herrani jusqu’au bout des ongles et se bat pour l’indépendance de son pays, quitte à nouer des relations diplomatiques pas toujours bienvenues. Or, on en arrive au point où, l’un comme l’autre, ils ont commis des actes condamnables qu’ils n’analysent pas nécessairement de la même manière. Se pose alors la question des limites de l’acceptable : est-il plus acceptable de tuer pour une noble cause que pour sauver sa place ? Posée ainsi, la question semble purement rhétorique, mais ils en arrivent effectivement à ce genre de réflexion, à se demander si la raison d’État prévaut sur l’éthique et s’il l’un a de meilleures raisons d’agir que l’autre – et tout n’est évidemment pas résolu, ce qui laisse à chacun la possibilité de réfléchir.
J’évoquais, un peu plus haut, de nouveaux liens diplomatiques : on quitte enfin les frontières de la Valorie pour aller visiter les voisins, ce qui nous amène à rencontrer de nouveaux personnages – et à obtenir de nouveaux éclairages sur quelques personnages connus. Ainsi, on retrouve Jess et Ronan, les meilleurs amis (Valoriens, évidemment) de Kestrel et Marie Rutkoski a, là aussi, choisi une orientation très intéressante (que je ne dévoilerai pas), qui apporte son lot de piquant au récit (et son lot d’ennuis à Kestrel). Entre eux et Arin, on ne peut pas dire que ses débuts à la cour soient des plus fastes. De même, alors qu’il semblait jusque-là pas mal absent, son père est cette fois un peu plus présent et on en arrive à mieux cerner cet énigmatique personnage, plus occupé à conquérir des territoires et des peuples à droite à gauche qu’à s’occuper de sa fille.

Comme dans le premier tome, l’esclavage est également au cœur de la question. Cette fois, on rencontre et on suit plus de personnages herranis, ce qui nous donne une vision bien plus globale de la situation. Alors que Kestrel était assez progressiste, maintenant qu’elle est à la cour, elle est entourée de personnes très conservatrices, qui respectent à peine l’indépendance toute neuve du territoire – sans parler du statut d’hommes ou de femmes libres des herranis. Cela occasionne des conversations un poil glauques, où certains considèrent leurs concitoyens comme guère moins que du bétail.

Si j’ai eu quelques frayeurs en attaquant le roman, Marie Rutkoski est vite revenue à ce qui m’avait tant plu dans le tome 1 : la stratégie et les petites magouilles politiques, sur fond de lutte contre un état esclavagiste. Kestrel est de plus en plus compromise et ses choix entraînent des péripéties passionnantes, bien que plus centrées sur la lutte politique sur l’action pure et dure. La stratégie et la lutte politique prennent de plus en plus le pas sur l’intrigue ; la romance n’est pas en reste, mais force est de constater que l’on tend de plus en plus vers le drame que vers la comédie romantique (ce qui n’est pas pour me déplaire !). Après un tome aussi intense, j’ai terriblement hâte de lire le troisième et dernier volume de la série !

◊ Dans la même série : The Curse (1) ;

The Curse #2, The Crime, Marie Rutkoski. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier.
Lumen, septembre 2017, 535 p.

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Étrangère, Souvenirs perdus #1, Samantha Bailly.

Il existe une île nommée Enfenia.
Depuis des siècles, nul ne peut y entrer. Nul ne peut en sortir. Un Léviathan tourne autour, il est autant le gardien des habitants que leur geôlier. La légende veut qu’un jour, quand les Enfenians seront prêts, la créature se retirera et les laissera découvrir le monde.
Alors que l’île célèbre une fois de plus le rituel visant à accomplir la prophétie, une femme est retrouvée inconsciente sur la plage. Une femme au visage inconnu. Une étrangère.

Il traînait dans ma bibliothèque depuis mes premières Imaginales (en 2014…), il commençait vraiment être temps de lui faire un sort…

C’est un roman que j’ai lu quasiment d’une traite, tant j’étais prise dans l’intrigue : dès le départ, Samantha Bailly met en place un univers intrigant, dont on aimerait découvrir les rouages. Et comme elle a choisi trois personnages avec des points de vue très différents, cela va assez vite.
Au lot des protagonistes, on a donc Nel, la fille du chef d’Enfenia, appelée à prendre sa succession en tant que dirigeante. Nel est plutôt conservatrice, eu égard à son éducation et va donc s’opposer très violemment à Syon, un jeune Enfenian de son âge. Syon, lui, a perdu son père, qui a quitté l’île – sacrilège ! – et a sans doute été croqué par le Léviathan qui rôde autour des lieux. Le déshonneur est donc retombé sur les siens… Sans trop de surprise, Syon est partisan de révolution, de nouveautés, et souffre de l’immobilisme des Enfenians (et de leurs préjugés). Enfin, on a Isil, l’étrangère amnésique, qui va donc découvrir cet univers avec des yeux aussi neufs que ceux des lecteurs. Parfait pour découvrir de quoi il retourne, donc !

Assez vite, tous trois se retrouvent embarqués dans une aventure qu’ils n’attendaient pas : les péripéties s’enchaînent et je me suis surprise à tourner les pages à une vitesse folle.
Toutefois, une fois la dernière page tournée, je me suis aperçue que j’étais un peu sur ma faim : l’histoire est très courte et ça s’arrête un peu en plein milieu – c’est du moins la sensation que cela m’a laissé. Ceci étant dit, cela donne indéniablement envie de lire la suite. Au fil de la traque, nos trois jeunes protagonistes vont découvrir un autre mode de fonctionnement que celui d’Enfenia, ce qui va les amener à questionner ce qu’ils connaissent – notamment Syon et Nel, Isil se contentant d’engranger ce qu’elle découvre. D’ailleurs, si l’identité de celle-ci commence à se révéler, c’est pour sembler de plus en plus mystérieuse, détail qui a sans doute contribué à l’effet de suspens laissé par la fin.

Un peu comme dans Oraisons (et bien que le texte s’adresse à un public nettement plus jeune !), on retrouve un système politique très tourné vers la religion, même si le thème n’apparaît pas immédiatement. Il rôde plutôt entre les pages, à l’instar du Léviathan qui garde les Enfenians. Mais au vu du développement de l’intrigue, je parierais qu’il va devenir de plus en plus important. Autre thème qui n’est pas sans rappeler son autre série : celui du choix, notamment sur l’avenir (un peu bouché pour chacun des trois protagonistes). Le thème est d’autant mieux exploré que Samantha Bailly a choisi un récit à focalisation interne, mais pas en première personne, ce qui permet de vraiment explorer les sentiments et pensées de chaque personnage et son évolution.

Étrangère était donc une chouette introduction à la trilogie Souvenirs perdus, même si j’ai regretté la brièveté de ce premier tome (et la coupe un peu brutale en fin de volume). Malgré cela, l’intrigue est riche en péripéties, tout en nous donnant un aperçu assez complet de l’univers, des thèmes, des personnages et des forces en présence. Autant de points qui m’ont donné envie de lire la suite !

Souvenirs perdus #1, Étrangère, Samantha Bailly. Syros, mai 2014, 329 p.

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Mers brumeuses, Les Récits du Demi-Loup #3, Chloé Chevalier.

Pour Cathelle et Aldemor, l’heure n’est plus aux regrets. Rien n’arrêtera ce qu’ils ont déclenché.
Véridienne et les Éponas, pour la première fois, lèvent les armes l’un contre l’autre. Sur les rivages des Mers Brumeuses, les Chats de Calvina et les guerrières de Malvane se jaugent, et les deux Suivantes, résignées et amères, se préparent à devoir verser le sang de leurs camarades d’enfance. Alors que leurs reines, à tort ou à raison, leur retirent peu à peu toute confiance et que leurs terres se transforment en cimetières, plus rien ne semble pouvoir empêcher les désastres à venir.
Les rêves se fanent, les espoirs se muent en vaines illusions, amitiés et amours se délitent, tandis que le Demi-Loup, les yeux bandés, danse au bord du gouffre.

Après deux coups de cœur pour les deux premiers tomes, je ne pouvais pas passer à côté de la suite des Récits du Demi-Loup !
Cette fois encore, le temps a passé depuis la fin de l’opus précédent et les querelles se sont envenimées. Ce sont donc deux royaumes au bord de la guerre que l’on retrouve — inconscients, qui plus est, de la menace grandissante que représente l’Empire de l’Est, sous la savante houlette d’Aldemor. D’ailleurs, les points de vue des personnages nous permettent de suivre l’évolution de la situation : on oscille donc entre Véridienne, les Éponas et l’Empire, avec des narrateurs de tous bords.

Côté narrateurs, on suit à nouveau les Suivantes Nersès et Lufthilde (respectivement attachées à Véridienne et aux Êponas), le prince Aldemor, la Suivante déchue Cathelle, ces deux derniers faisant partie du contre-pouvoir (et qui m’ont semblés un poil moins au centre de l’histoire). Surgit également une nouvelle voix, que j’ai découverte et suivie avec passion : celle de Crassu, le fils aîné adoptif de Nersès et Firment, sourd de naissance – mais non muet, détail qui a son importance. Crassu est un adolescent bringuebalé dans une guerre qu’il n’a pas demandée, moqué en sus en raison de son handicap et très souvent sous-estimé. Comme, en outre, il est assez jeune, on ne le juge que rarement à sa juste valeur, ce qui lui permet d’avoir un point de vue inédit sur le conflit et de noter une foule de détails capitaux qui échappent aux autres. Ainsi, le roman a un petit côté récit d’espionnage pas désagréable du tout – car Crassu en capte, des secrets ! Et avec les informations dont on dispose à la fin du roman et qui ne sont pas encore arrivées à qui de droit partout… j’étais littéralement sur des charbons ardents !

La narration garde sa forme particulière : elle se fait au travers des écrits des narrateurs, qu’il s’agisse de leurs journaux (où ils couchent scrupuleusement ce qui leur arrive) ou de leurs échanges épistolaires. Si j’ai (à nouveau) regretté que la version numérique ne fasse pas apparaître les blasons immensément pratiques qu’il y avait dans la version papier (du moins du tome 1), je n’ai eu aucune difficulté à me repérer dans les voix, tant celles-ci peuvent être différentes. Mais surtout, l’avantage considérable qu’apporte ce type de discours rapporté, c’est le suspense incroyable qu’il distille dans l’intrigue. Les personnages écrivent avec du recul sur ce qu’ils ont vécu et multiplient les effets d’annonce… celles-ci n’étant pas nécessairement dans les pages qui suivent immédiatement ! On ronge son frein, on patiente, on stocke l’information dans un coin de cerveau en guettant le moment où elle va surgir et on grogne de frustration lorsqu’elle n’arrive pas avant la fin du roman !
Attention, spoiler : Par exemple, je meurs d’envie de savoir qui est ce Tinek qui erre aux Éponas et sert de précepteur aux enfants…

J’ai eu l’impression, dans ce tome, qu’il se passait quelque chose à peu près toutes les deux pages : les vengeances des unes et des autres se dessinent de plus en plus clairement et se mettent vraiment en place. On a la nette sensation qu’on a dépassé, ici, le point de non-retour et qu’on s’achemine doucement – mais sûrement – vers la catastrophe. Et le pire, c’est qu’on a hâte de voir ce que ça va donner !
Outre le volet politique, complexe à souhait, Chloé Chevalier accorde aussi beaucoup d’attention aux vies privées de ses personnages : entre leurs histoires (ou leurs peines) de cœurs, leurs préoccupations personnelles et leurs aventures qui ne semblent pas directement liées à l’enjeu politique, on est servis. C’est agréable, car les personnages ne sont pas réduits au simple rôle de pantins inexistants en dehors du conflit politique dans lequel ils se sont embarqués. Et cela donne d’autant plus envie de suivre leurs pérégrinations. Cela tient sans doute aussi au temps qui a passé : les princesses et leurs Suivantes ont grandi (la preuve en sont les enfants qui se mettent à naître), elles se sont endurcies (et pas toujours pour le mieux, d’ailleurs). Le roman a même un petit goût d’innocence perdue un tantinet mélancolique, mais qui sied parfaitement à l’intrigue !

Il y aurait encore tant à dire, mais il y a déjà bien assez de détails révélés dans cette chronique. Je m’arrêterai là en disant que j’ai littéralement dévoré ce roman, pressée que j’étais de savoir comment tout cela allait tourner, tout en ayant la certitude que ça ne pouvait que mal tourner. L’histoire est devenue bien plus sombre : non seulement nos cinq têtes de linottes ont brutalement grandi mais, en plus, le récit nous emmène vers de sombres lendemains (entre la Mort de l’Eau, l’Est ou les petits plans machiavéliques des uns et des autres, il y a de quoi faire). Chloé Chevalier, une fois de plus, nous présente des personnages attachants, pour les péripéties desquels il n’est pas difficile de se passionner. J’ai donc terriblement hâte, une fois de plus, de découvrir la suite de leurs aventures !

◊ Dans la même série : Véridienne (1) ; Les Terres de l’Est (2) ;

Les Récits du Demi-Loup #3, Mers brumeuses, Chloé Chevalier. Les Moutons Électriques, 1er juin 2017, 368 p.

Or et Nuit, Mathieu Rivero.

« Des mille et une histoires que j’ai pu conter, aucune n’est aussi fabuleuse que celle que je m’apprête à te narrer.
On y voyage de cités mortes en jardins luxuriants, de royaumes en déserts et de geôles en palais. On y croise djinns et ghûls, sultans et dragons, reines et démons, et les lignées maudites s’y affrontent autant que les passions se déchaînent. Vois-tu, elle recèle en son cœur une bien plus unique distinction. Cette histoire d’amour et de mort est vraie : je l’ai vécue. Parole de Shéhérazade. »

Quelques années après avoir calmé la folie meurtrière du Sultan d’Ulud, Shéhérazade en a eu assez de sa nouvelle vie de captivité et la voici donc sur les routes, à la recherche de matière pour ses histoires. Matière qu’elle va rencontrer un tantinet plus vite que prévu : en effet, l’histoire débute au moment où Shéhérazade, après plusieurs mois de voyage, est capturée par Tariq, un bandit de grand chemin, enchaînée au fond d’une grotte et… condamnée à raconter une histoire (choisie par le bandit) pour espérer sauver sa peau.

Le récit entremêle donc deux arcs narratifs : d’une part, Shéhérazade conte son histoire à Tariq tout en négociant sa libération et, d’autre part, il y a ce qu’elle lui raconte – et là où ça se complique, c’est qu’elle fait aussi partie de l’histoire. Les deux récits se répondent, s’enrichissent l’un l’autre et, peu à peu, forment un tout assez complexe (mais avec lequel on a tout le temps de se familiariser). Et si, au départ, l’histoire est centrée sur Tariq et sa captive, on ne tarde pas à rencontrer d’autres protagonistes. À ce titre, l’auteur a parfaitement réinvesti la figure de la célèbre conteuse, qui est fidèle à l’esprit du conte original (ou du moins à l’image que je m’en étais faite).

L’univers est – sans surprise ! – fortement imprégné des contes des Mille et une nuits. On retrouve donc tous les motifs des contes orientaux : il y a de la magie, des sultans, des princesses, des alliances parfois difficiles à nouer, des trahisons, des luttes sans merci, des djinns et des traditions ancestrales. C’est très réussi et il ne faut guère plus d’un ou deux chapitres pour avoir l’impression d’y être !
C’est sans doute aussi dû au rythme soigné du roman : il y a des batailles épiques, des rebondissements parfois à peine croyables (mais qui cadrent parfaitement avec l’histoire), des descriptions précises et bien dosées et du suspens. De plus, si le début m’a semblé un peu simple, la suite s’avère assez vite plus sombre et l’intrigue est nettement plus nouée que ce qu’on aurait pu penser au premier abord. Du coup, je ne me suis pas ennuyée un instant !

Chouette découverte donc, que cette réinterprétation de l’univers des Mille et une nuits : Mathieu Rivero propose un roman très prenant, associant à une intrigue palpitante un univers riche. Son style, très fluide, sait se faire tantôt sombre, tantôt poétique et colle tout à fait au propos. J’étais tellement dedans que je n’aurais pas été contre un ou deux chapitres de plus à la fin !

Or et Nuit, Mathieu Rivero. Les Moutons électriques, avril 2015, 250 p.

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Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro.

Angleterre, an I. Après la Gaule, l’Empire romain entend se rendre maître de l’île de Bretagne. Pourtant la révolte gronde parmi les Celtes, avec à leur tête Boudicca, la chef du clan icène. Qui est cette reine qui va raser Londres et faire trembler l’empire des aigles jusqu’à Rome ?

De Jean-Laurent Del Socorro, j’avais lu (et bien apprécié) Royaume de vents et de colères. Lorsque j’ai vu qu’il publiait un nouveau roman de fantasy historique, je n’ai donc pas vraiment hésité, d’autant qu’il se consacrait à une reine dont je ne connaissais à peu près rien, mais qui m’intéressait tout particulièrement.
Boudicca n’a pas été que la reine des Icènes, mais a eu plusieurs vies entremêlées : enfant têtue, mère, guerrière, amante, Jean-Laurent Del Socorro nous dresse un portrait très complet du personnage, partant de son enfance pas toujours facile aux différents combats qu’elle a menés.

Malgré une vie de lutte, le roman n’est paradoxalement pas truffé de grandes scènes de batailles. Il y en a, évidemment, et le roman n’est pas dépourvu d’une dimension épique, mais ce que l’auteur met vraiment en avant, c’est la personnalité de Boudicca et la façon dont elle a géré les événements qui ont traversé son existence.
C’est d’ailleurs l’aspect qui m’a le plus plu dans le roman : alors que les informations dont on dispose sur la reine icène sont rares, Jean-Laurent Del Socorro parvient à en dresser un portrait particulièrement réussi – et extrêmement documenté, en témoigne la conséquente bibliographie présentée en fin d’ouvrage.

La fantasy est assez discrète : en effet, on évolue dans la Grande-Bretagne du Ier siècle, qui fait la part belle aux druides et aux rites magiques. Mais finalement, comme l’image semble assez indissociable de la période, cela tient quasiment plus du roman historique que de la fantasy. De plus, le récit est intégralement au présent, ce qui m’a souvent empêchée de prendre fait et cause pour les personnages, que j’avais l’impression de contempler avec beaucoup trop de distance. Ces deux aspects expliquent peut-être que j’ai un peu moins accroché au roman que ce à quoi je m’attendais. J’y ai appris plein de choses, tant sur les personnages que sur la période, mais j’ai eu du mal à réellement me passionner pour les pérégrinations des icènes.

Le roman comporte, à la fin, une nouvelle plus ou moins indépendante, comme c’est souvent le cas chez ActuSF. Et là, énorme surprise ! On a quitté les icènes et on se retrouve à Boston, en 1773. Mais, finalement, il s’avère que l’histoire est aussi celle de personnes qui ne souhaitent plus s’acquitter des impôts incroyablement élevés qu’on leur réclame – un peu comme les icènes de Boudicca. J’ai été un peu déstabilisée au départ mais, en fait, la nouvelle a toute sa place dans la continuité de l’histoire de Boudicca !

En somme Boudicca nous dresse un portrait très complet de la mystérieuse reine des Icènes, en explorant toutes les facettes du personnage. L’intrigue est bien ancrée dans la période historique – le Ier siècle – et met à l’honneur les tribus celtes, les druides et leurs antagonistes romains. Si le récit m’a parfois laissée de marbre, la découverte historique était excellente !

Boudicca, Jean-Laurent Del Socorro. ActuSF, avril 2017, 280 p.

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