L’Atelier des sorciers #1-2, Kamome Shirahama.

Coco a toujours été fascinée par la magie. Hélas, seuls les sorciers peuvent pratiquer cet art et les élus sont choisis dès la naissance. Un jour, Kieffrey, un sorcier, arrive dans le village de la jeune fille. En l’espionnant, Coco comprend alors la véritable nature de la magie et se rappelle d’un livre de magie et d’un encrier qu’elle a achetés à un mystérieux inconnu quand elle était enfant. Elle s’exerce alors en cachette. Mais, dans son ignorance, Coco commet un acte tragique !
Dès lors, elle devient la disciple de Kieffrey et va découvrir un monde dont elle ne soupçonnait pas l’existence !

Il y des petites découvertes enthousiasmantes, comme celle-ci, dont je ne me lasse pas ! J’ai attaqué ce manga car j’étais intriguée par la couverture et fort bien m’en a pris.
L’histoire est extrêmement bien menée : Coco, fascinée par la magie, ne rêve que de parvenir à pratiquer cet art si prisé et rarissime. Or, après avoir observé un mage à l’œuvre, elle reproduit ses gestes… et ensorcelle accidentellement sa mère, découvrant au passage (bien qu’elle n’en ait pas encore conscience), que l’on ment à la population : les pouvoirs magiques ne sont en rien innés, mais totalement acquis. J’imagine que ce point interviendra à nouveau plus tard dans l’intrigue.

L’univers dans lequel on plonge est riche et passionnant : on est clairement dans un univers de fantasy, avec petites maisonnettes biscornues, grandes cités fascinantes et campagnes romantiques à souhait. Coco, dès qu’elle intègre l’atelier de Maître Kieffrey, débute un apprentissage magique. Mais l’intrigue ne se limite à cet arc : Coco a été volontairement exposée à la magie et prédisposée lorsqu’elle était plus jeune, par une personne dont on ignore l’identité et les motivations : nul doute que cela aussi ressortira plus tard.
A l’intérieur de l’atelier, on est face à une quête d’apprentissage assez classique, Coco étant tiraillée entre son désir d’apprendre et ses redoutables lacunes en matière magique. De plus, elle est mise en concurrence avec d’autres apprenties magiciennes, dont certaines font preuve d’une ambition extraordinaire – et d’un machiavélisme tout aussi incroyable. Ainsi, dès ce premier tome, l’ennemie intime de Coco semble être Agathe et j’ai hâte de voir si la suite de la série fera s’affronter les deux apprenties.

Comme c’est un manga, on va toucher deux mots des illustrations, dont la richesse m’a laissée sans voix ! Les planches fourmillent de détails tous plus enthousiasmants les uns que les autres, qu’ils se glissent dans les vêtements des personnages, des objets ou des paysages.

Un premier tome splendide, qui donne follement envie de lire la suite !

L’Atelier des sorciers #1, Kamome Shirahama.
Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. Pika, mars 2018, 208 p.

On naît sorcier, on ne le devient pas. C’est la règle. Pourtant, Kieffrey a pris Coco sous son aile et a fait d’elle sa disciple : d’humaine normale, la voilà devenue apprentie sorcière ! Kieffrey, Coco et ses trois camarades se sont rendus à Carn, petite ville de sorciers, pour acheter des fournitures magiques. Mais soudain, les quatre fillettes tombent dans un piège tendu par un mystérieux sorcier encapuchonné : elles sont coincées dans une dimension parallèle et doivent échapper à un dragon !

C’était un plaisir de retrouver les personnages et l’univers de Kamome Shirahama !
L’intrigue, cette fois, est un peu plus sombre et commence très fort, nos quatre apprenties étant piégées dans une dimension parallèle, avec peu de chances de s’en sortir par leurs propres moyens.
Le complot dans lequel Coco a été trempée malgré elle se dévoile un peu plus cette fois avec l’apparition de la Confrérie du capuchon, dont les agissements sont assez mystérieux. Tout cela promet encore du suspens et des rebondissements dans les tomes à venir, d’autant qu’à l’issue de ce tome, les personnages n’ont pas progressé d’un iota dans le projet de sauver la mère de Coco !

Malgré tout, les personnages évoluent et leurs relations avec. Agathe est toujours aussi ambitieuses et pas toujours réfléchie, Coco toujours un peu naïve mais le jeunes filles progressent indéniablement. De plus, l’apparition d’un autre sorcier, vivant lui aussi à l’atelier, amène un peu de sang neuf, de suspense et de questions.
On en apprend également un peu plus sur les lois de l’univers, au gré d’un rebondissement tout à fait palpitant, qui oblige les jeunes filles à se confronter aux réalités de la pratique de la magie. Or, tout ne tourne pas comme attendu… et le tome se conclut sur l’arrivée fracassante de la milice magique ce qui, évidemment, laisse les lecteurs sur des charbons particulièrement ardents. Heureusement que le tome 3 est annoncé pour octobre !

Ce deuxième tome s’avère un peu plus sombre que le premier, mais tout aussi palpitant, si ce n’est plus : on en découvre un peu plus sur l’univers, les personnages et la magie en général, et la conclusion donne extrêmement envie d’en savoir plus. Vivement la suite !

L’Atelier des sorciers #2, Kamome Shirahama.
Traduit du japonais par Fédoua Lamodière. Pika, juin 2018, 192 p.

 

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Satinka, Sylvie Miller.

Jenny Boyd travaille comme serveuse dans un saloon de Colfax, une petite ville blottie dans les contreforts boisés de la Sierra Nevada, au détriment de ses études et au grand désarroi de sa mère. Depuis l’enfance, la jeune femme se passionne pour la grande ligne de chemin de fer transcontinentale, construite au dix-neuvième siècle. Parfois, la nuit, elle rêve de trains, elle les entend siffler. Des rêves si réalistes qu’elle les croie vrais. Mais que signifient réellement ces songes ? Lorsque Jenny commence à avoir de violentes visions en plein jour, elle s’efforce de comprendre ce qui lui arrive. Aidé par son ami d’enfance, elle devra remonter le temps, affronter des menaces occultes et découvrir des vérités cachées.

Satinka a été ma dernière lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai participé avec mes collègues. Et quelle lecture ! Je mentirai en prétendant n’avoir pas remarqué ce titre avant même sa parution, puisqu’il a immédiatement rejoint ma liste-à-lire. Mais je crois que je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il est réellement et j’en ai été d’autant plus enchantée !

Le roman attaque sereinement, avec une présentation de la protagoniste, Jenny, une jeune femme d’une vingtaine d’années, assez banale… jusqu’à la mention de ses visions, extrêmement réalistes (voire carrément mystiques), du chantier de construction de la ligne transcontinentale de chemin de fer. Cette partie-là du récit oscille doucement entre roman contemporain et roman fantastique, traînant le lecteur d’une ambiance à l’autre et le laissant, pour une premier partie, dans une certaine incertitude, que j’ai hautement appréciée (mais qui m’a également fait ronger mon frein tant j’avais envie de savoir). Parallèlement, on suit d’autres récits, se déroulant à l’époque de la construction du rail et mettant en scène qui des colons irlandais sur la route, qui des Amérindiens spoliés de leurs terres, qui des ouvriers chinois proprement réduits en esclavage. Et la découverte des façons de vivre de  ces différentes communautés est absolument passionnante ! Comme pour le récit principal, cette partie-là semble de prime abord uniquement historique et ce n’est que peu à peu que s’invite la magie dans l’histoire.

Oui car, si ce n’est pas intuitif dès le premier chapitre, on est bien face à un roman mêlant fantasy urbaine et fantasy historique, cette partie ayant clairement remporté ma préférence (que voulez-vous, on ne se refait pas !). L’histoire de Jenny va donc se retrouver fortement impactée par ce qui s’est déroulée au XIXe siècle dans sa région et dont elle reçoit des bribes au cours de ses transes.
Rapidement, il semble évident que l’autrice s’est énormément documentée sur les conditions de vie et de travail à l’époque, mais aussi sur la géopolitique, sur les fonctionnements des diverses communautés représentées dans le roman (et notamment les immigrés irlandais, les travailleurs chinois et les Amérindiens) et sur les événements historiques. Tout cela tisse un univers que j’ai trouvé particulièrement dense et prenant. Car Sylvie Miller nous retransmet tout cela avec une espèce de simplicité et d’enthousiasme auxquels il est difficile de ne pas adhérer – et qui m’ont proprement conquise. Si la partie historique fait (rapidement) la genèse de la magie américaine et explique (succinctement) pourquoi et comment on en est arrivés à la situation actuelle, celle-ci déroule plutôt un récit initiatique tout ce qu’il y a de plus classique : une héroïne élue, d’anciens textes que l’on suit (ou pas) à la lettre, un apprentissage magique, des visions prophétiques… de ce côté-là, l’intrigue suit un chemin assez balisé, ce qui fait que j’ai parfois déploré un léger manque de surprises.

De même, les personnages traversent quantité de péripéties : les rebondissements s’enchaînent à bon train, laissant peu de répit au lecteur. Mais il faut reconnaître que, si suspense il y a, on est assez loin de ressentir une crainte dévorante pour les personnages, qui semblent se jouer de toutes les situations traversées. Si cela peut parfois sembler un peu facile, les actions immédiates, les solutions trouvées rapidement et les réactions à vif des personnages rendent le roman extrêmement fluide dans sa lecture. Résultat ? J’ai eu l’impression d’attaquer un pavé (de ceux qui, généralement, me durent plusieurs jours) et je l’ai finalement lu en très peu de temps, embarquée que j’étais dans ma lecture.
Au fil des pages, de nombreux thèmes viennent croiser le fil de l’intrigue : il est notamment beaucoup question de la place des communautés dans la société américaine (d’hier comme d’aujourd’hui), mais aussi, sans que les thèmes ne soient trop approfondis, de relations familiales, de différence et d’acceptation des autres. Le roman véhicule un message de tolérance assez fort que semblent amener toutes les sous-intrigues. Là encore, les choses passent de façon assez simple ; je pense que le tout est suffisamment abordable pour proposer le roman à des adolescents (quoique bons lecteurs, car il est visuellement impressionnant, vu son épaisseur), ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir un vrai coup de cœur pour ce titre !

J’étais impatiente de lire Satinka et, si le récit ne ressemblait pas à ce que je m’étais imaginé (la couverture me faisait rêver de fantasy historique uniquement), j’ai passé un excellent moment avec ce roman qui mêle à la fantasy historique la fantasy urbaine. L’intrigue est très enlevée, riche en péripéties et l’ensemble allie univers dense et rebondissements très fluides, ce qui rend le roman abordable pour de jeunes lecteurs de fantasy.

Bon à savoir : ce roman a reçu le Prix Bob Morane 2018.

Satinka, Sylvie Miller. Critic, août 2017, 550 p.

La Fille de l’eau, L’Île des Disparus #1, Camilla et Viveca Sten.


La timide Tuva n’a pas grand-chose en commun avec ses camarades de classe. Elle ne se sent bien que sur l’île où elle habite, dans l’archipel de Stockholm dont elle connaît chaque recoin. Mais, alors que l’automne arrive, le changement se profile dans ce havre si tranquille. Des gens disparaissent en mer, des ombres se cachent sous les vagues et d’étranges lueurs éclairent la forêt. Lors d’une sortie, l’un des élèves s’évapore à son tour. La jeune fille se retrouve embarquée dans une terrible aventure, là où les vieilles superstitions des marins rencontrent la mythologie nordique…

Chouette surprise que cette Fille de l’eau !
Le roman débute tout en douceur : Tuva, la protagoniste, représente l’archétype du personnage malmené par ses camarades de classe. Pourtant, on sent dès le départ qu’il n’y pas que cela : un malaise certain plane sur le récit, sans doute induit par les disparitions inquiétantes dont il est question et l’atmosphère à la fois captivante et sinistre qui plane sur cet archipel perpétuellement caché dans les brumes. Ce qu’on ne connaît pas ou ne comprend pas fait peur et, dans l’archipel de Stockholm, il se passe beaucoup de choses totalement incompréhensibles.

Ainsi, si le roman débute comme un polar, avec la disparition d’un enfant, on bascule extrêmement vite dans une ambiguïté parfaitement maintenue : y a-t-il des forces surnaturelles à l’œuvre, ou l’archipel est-il aux prises avec un dangereux criminel ? Difficile à dire, dans un (long) premier temps et c’est bien ce qui est aussi palpitant. Tuva étant la seule narratrice, on progresse dans l’intrigue au même rythme qu’elle, la tension est donc bien présente.
L’intrigue fait la part belle à la mythologie et au folklore nordiques, comme aux mythes liés aux environnements maritimes – ce qui participe évidemment de l’ambiance fantastique qui se déploie.

Côté personnages, l’intrigue est essentiellement portée par Tuva (la narratrice) et Rasmus, le nouvel élève qui débarque de la ville et dont elle se fait rapidement un ami et un allié dans l’enquête. Autour d’eux gravitent d’autres personnages, comme une cohorte d’adultes plus ou moins bienveillants ou porteurs de réponses. Évidemment, les services de police mènent eux aussi l’enquête mais, comme c’est souvent le cas dans les disparitions en mer, ils abandonnent assez vite l’affaire, ce qui laisse toute latitude aux deux enfants pour enquêter (parfois maladroitement, il est vrai).
L’intrigue progresse donc lentement, au rythme de leurs maigres avancées mais l’ambiance est tellement prenante qu’il est difficile de s’arrêter dans sa lecture.

Malgré tout, les résolutions ne sont pas toutes follement surprenantes mais j’ai trouvé très intéressants les parallèles mis en place entre mythologie et écologie – ce dernier point étant nettement plus clair une fois que l’on a lu la postface.

En bref, La Fille de l’eau initie une trilogie mêlant polar, écologie et mythologie scandinave. Ce premier tome disposant d’une véritable conclusion (ouverte), j’ai hâte de voir à quels mythes se frotteront les suivants.

L’Île des disparus #1, La Fille de l’eau, Camilla et Viveca Sten. Traduit du suédois par Marina Heide.
M. Lafon, février 2018, 320 p.

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La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill.


Chaque année, les habitants du Protectorat abandonnent un bébé en sacrifice à la redoutée sorcière des bois. Ils espèrent ainsi détourner sa colère de leur ville prospère.
Chaque année, Xan, la sorcière des bois, se voit contrainte de sauver un bébé que ces fous du Protectorat abandonnent sans qu’elle ait jamais compris pourquoi. Elle s’emploie à faire adopter ces enfants par des familles accueillantes dans les royaumes voisins.
Mais cette année, le bébé en question est différent des autres : la petite a un lien étrange avec la lune et un potentiel magique sans précédent. Contre son gré, Xan se voit obligée de la ramener chez elle et de persuader ses amis réticents d’élever cette enfant pas comme les autres. Ils la baptiseront Luna et ne tarderont pas à en devenir gâteux. Xan a trouvé comment contenir la magie qui grandit à l’intérieur de la petite, mais bientôt approche son treizième anniversaire, et ses pouvoirs vont se révéler…

Voilà un roman que j’ai vu passer de loin en loin chez les copinautes et dont le titre m’intriguait au plus haut point. Et j’ai bien fait de céder à la tentation car, mes aïeux, quelle découverte !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers très onirique, qui semble tout droit sorti d’un conte traditionnel. En même temps, l’univers répond aux critères d’un univers de fantasy assez classique, avec deux royaumes aux gouvernements bien différents (dictature autoritaire pour le Protectorat, royauté plus bienveillante pour les cités d’à-côté). Ça pourrait être manichéen mais, heureusement, l’auteure évite assez habilement cet écueil, puisque l’essentiel de l’histoire se déroule au fond des bois, là où la sorcière élève Luna. D’ailleurs, cet aspect contribue à renforcer l’impression que l’on lit un conte : imaginez les personnages coupés du monde ou presque, vivant dans une nature généreuse, encadrées de créatures surnaturelles mais néanmoins bienveillantes, avec lesquelles elles sont en harmonie. Là, Luna grandit peu à peu, comme sa magie qui, malheureusement, pourrait s’avérer dévastatrice.

La magie est, dans un premier temps, assez peu présente, Xan ayant bridé (par mesure de sécurité) tout ce qu’elle pouvait chez Luna. Il n’en demeure pas moins que l’univers en est totalement baigné, ce qui renforce vraiment le côté très onirique du récit initiatique (puisque, malgré tout, Luna grandit).
En nous narrant en parallèle ce qu’il se passe au fond des bois et ce qui se déroule sous le carcan du Protectorat, Kelly Barnhill maintient habilement le suspense. Évidemment, on se doute bien que les deux situations ne vont pas tarder à se télescoper et on voit même comment ; mais cela ne rend pas le récit moins palpitant, tant tout est mené avec brio. Parallèlement, on voit Luna grandir, Xan s’affaiblir, Glerk fondre mais aussi Antain s’interroger sur les pratiques du Protectorat et la mère de Luna sombrer de plus en plus. Aux côté de l’enfance enchanteresse de Luna se jouent donc des choses nettement plus dures : on n’ignore rien de ce que subissent les sujets du Protectorat et on voit progresser l’autoritarisme religieux à très grands pas. Ainsi, alors que l’histoire s’adresse vraiment à un public de jeunes lecteurs (9-12 ans), elle traite tout de même de sujets pas si faciles que cela à intégrer et nettement moins riants que ne le laisse présager la couverture – ce qui fait évidemment tout le charme du roman.

Autre gros point fort : le style. Tout jeunesse soit-il, le roman est éminemment poétique. Qu’il s’agisse des descriptions, des tournures de phrase ou des philosophies des personnages, la poésie est omniprésente dans le roman, ce qui sied à merveille à l’ambiance onirique dans laquelle on baigne. Glerk étant lui-même un fin poète, le texte est entrecoupé de brèves poésies toujours bien tournées – saluons d’ailleurs la traduction de Marie de Prémonville ! Alors certes, c’est sans doute un poil plus ardu qu’un texte plus classique, mais quel plaisir de lecture ! En plus, pour ne rien gâcher, le texte est vraiment plein d’humour, quelles que soient les circonstances, et sans jamais que ce soit trop lourd !

La Fille qui avait bu la Lune a donc été un découverte incroyable et un énorme coup de cœur – comme cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé dans la littérature adressée à cette tranche d’âge. J’ai adoré chaque instant passé en compagnie des personnages, dans cet univers onirique et enchanteur, qui déploie des trésors d’originalité. Le roman a tout d’un récit initiatique et, sous des dehors de conte empreint de fantastique, touche à des sujets plus profonds et merveilleusement traités comme le passage de l’enfance à l’âge adulte, le deuil, l’adoption, l’amour, l’amitié ou la quête des origines. Tout est passé subtilement, dans un texte d’une grande poésie qui, malgré tout, reste accessible à un public jeunesse. Bref : énorme coup de cœur !

La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill. Traduit de l’anglais par Marie de Prémonville. Anne Carrière, 2017, 368 p.

La Couleur du mensonge #1, Erin Beaty.

Sage Fowler, seize ans, est une bâtarde recueillie par un oncle riche et respecté. Sa seule chance de s’en sortir ? Épouser un beau parti. Elle se présente donc chez une entremetteuse – l’une de ces femmes chargées d’évaluer le potentiel des candidats au mariage, et dont les décisions font et défont les fortunes d’une famille, voire d’un pays tout entier. Mais avec sa légendaire indiscipline et sa langue trop acérée, la jeune fille échoue lamentablement. Amusée par son cynisme et son sens aigu de l’observation, la marieuse lui propose toutefois de devenir apprentie.Sage s’embarque donc dans un périple vers la capitale pour assister au Concordium – là où, tous les cinq ans, se décident les unions les plus importantes – avec un groupe de jeunes filles triées sur le volet. Cette précieuse cargaison est escortée, pour cette fois, par un bataillon de soldats d’élite : se pourrait-il que le voyage soit plus périlleux qu’il n’en a l’air ?

Voilà un roman ado qui m’a agréablement surprise, car il mêle plusieurs aspects qui ont tout pour me plaire (et que je n’avais pas clairement identifiés dès le départ). Tout d’abord, c’est de la fantasy : on y évolue dans le royaume fictif de Demora qui, comme tout univers d’inspiration médiévale qui se respecte, aligne ses castes de nobles/serviteurs/autres malandrins, fortement clivées. Et si les nobles et les puissants y tirent les ficelles, sans surprise, il faut aussi compter avec une autre puissance, plus originale : les marieuses.
Ces entremetteuses professionnelles font la pluie et le beau temps sur les relations matrimoniales et donc, par ricochet, sur les alliances politiques à l’intérieur et à l’extérieur du royaume. Corollaire immédiat : ces histoires de mariage vont entraîner des sous-intrigues romantiques entres les personnages – ce qui, vous le savez si vous me connaissez bien, a tendance à m’agacer très fort. Une fois n’est pas coutume, j’ai trouvé que cette partie était non seulement bien menée mais, en plus, parfaitement justifiée dans l’économie générale de l’intrigue. Bref : un vrai bon point.
Troisième aspect, auquel je m’attendais nettement moins : l’espionnage. En effet, Sage Fowler est chargée d’escorter le convoi de futures mariées et, étant donné qu’elle est apprentie marieuse, de récolter des informations utiles, aussi bien sur ses protégées que sur les soldats de l’escorte et sur leurs hôtes – chacun•e étant susceptible d’être la future moitié d’un des deux partis.
Mais, bien vite, le talent d’observatrice de Sage ne passe pas inaperçu : de fait, la jeune femme est une fouineuse née et ne peut s’empêcher  d’essayer de comprendre les ramifications des informations insolites qu’elle découvre. Un complot avec quelques traîtres traînant dans le coin, autant dire que l’on est servis de ce point de vue-là !

Comme la narration alterne les chapitres consacrés à Sage, ceux nous plongeant dans la vie des soldats et ceux faisant la part belle aux comploteurs, on se fait assez vite une idée de la situation. Autre avantage : cette alternance permet de maintenir un agréable suspense. À ce titre, certains développements ont réussi à me surprendre  – mais pas le retournement de situation majeur, que j’avais vu venir, bien qu’il soit bien amené et suffisamment tardif pour ne pas faire retomber l’intrigue comme un soufflé. L’histoire tient bien la route, sans doute en raison des sous-intrigues bien menées et qui ne sont absolument pas gratuites (un tort que je reproche à beaucoup de romans adolescents) : cela fait du bien d’avoir des interactions entre personnages qui ne sont pas juste là pour cocher les cases de ce qui est attendu dans un roman du genre. Ainsi les dialogues ne sont-ils pas uniquement au service de la romance, mais servent surtout les développements stratégiques de l’intrigue.

Ceci étant dit, j’ai tout de même trouvé quelques limites au roman – que je lui passe bien volontiers tant l’ensemble m’a emballée. Tout d’abord, si en règle générale les personnages sont plutôt creusés, j’ai trouvé que ce soin ne s’appliquait pas à tous. C’est notamment le cas de maîtresse Rodelle, dont le portrait m’a semblé peu stable. Tantôt c’est une manipulatrice retorse et fine stratège, tantôt elle se transforme quasiment en mamie gâteau envers Sage : deux facettes aux antipodes l’une de l’autre et qui m’ont semblé difficilement conciliables, un peu comme si j’étais face à deux personnages totalement différents. Dans l’ensemble, les personnages secondaires étaient à l’avenant : trop peu creusés pour réellement les différencier entre eux et s’attacher.
D’autre part, la part d’espionnage que j’ai mentionnée plus tôt arrive plutôt dans une seconde moitié, la première étant vraiment dévolue à la découverte de l’univers et du cadre de l’intrigue, ce qui fait que le rythme est assez inégal : le départ est un peu lent, la suite plus rythmée – mais, à vrai dire, ça ne m’a pas tellement gênée.
Ce qui m’a le plus perturbée, c’est l’embrouillamini de comploteurs auquel on fait face : sans en dire de trop, il y a quelques stratagèmes qui m’ont laissée au mieux, de marbre, au pire, profondément perplexe. À trop vouloir jouer dans les subtilités, l’auteure a fini par me perdre sur quelques péripéties dont je me suis contentée d’attendre le dénouement. Heureusement que les explications n’ont pas trop tardé, sans quoi j’aurais peut-être été nettement moins enchantée de ma lecture.

Je suis contente d’avoir donné sa chance à ce roman dont la partie romance – je l’avoue tout net ! – me faisait frémir d’avance. Finalement, et bien qu’il y ait effectivement de la romance dans les chapitres, c’est bien plus un roman d’espionnage dans un univers fantasy que propose Erin Beaty. Les révélations sont bien amenées et leur enchaînement maintient à merveille le suspens, même après le retournement de situation majeur, ce qui n’est pas si mal ! Vu comment j’ai accroché à ce premier tome, j’ai hâte de lire le suivant !

La Couleur des mensonges #1, Erin Beaty. Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Bernet.
Lumen, 22 février 2018, 506 p.

Le Complot des corbeaux, Les Sœurs Carmines #1, Ariel Holzl.

Merryvère Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses sœurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les mœurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allègrement, surtout à l’heure du thé, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l’un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues…

J’étais extrêmement curieuse de débuter ce roman, car il m’avait été largement vanté par Camille – dont je suis généralement les recommandations les yeux fermés. Et une fois de plus, bien m’en a pris !

Dès les premières pages, Ariel Holzl nous plonge dans un univers bien sombre, aux accents steampunk : les coupe-gorge sont légion, la politique peut s’avérer tranchante (dans tous les sens du terme) et les habitants de la cité de Grisaille ont bien souvent les dents longues (et là encore, au sens propre du terme). La ville, quoique dirigée par une reine assez peu flexible, est placée sous la main-mise de 8 familles qui ne s’en laissent pas compter. Là-dedans, pas facile pour la plèbe de s’en sortir sans dommages et c’est bien ce qui va donner au roman une partie de son mordant, car l’on suit les trois sœurs Carmines, orphelines de leur état, qui survivent uniquement grâce aux larcins commis par la cadette, Merryvère.

Ce que j’ai adoré, dans cette histoire, c’est le fait que tout aille de mal en pis. En commençant un roman, on peut raisonnablement penser que les déboires initiaux des personnages vont se résoudre – peut-être pas tous, mais au moins quelques-uns. Là, on a l’impression que le sous-titre aurait pu être : Chronique d’un désastre annoncé, tant les sœurs Carmines vivent catastrophe sur catastrophe, leur situation étant donc de plus en plus précaire.
Et ce qui est bien, c’est que le tout s’enchaîne de façon extrêmement entraînante : on ne peut donc s’empêcher d’être pétri de curiosité et de continuer sa lecture – avec une certaine fascination, en ce qui m’a concernée !

Il faut ajouter à cela l’ambiance particulièrement morbide qui règne. Les créatures fantastiques peu recommandables forment la haute-société et ont des passes-temps mondains pour le moins sanglants. Dont découlent, sans surprise, des goûts et un sens de l’humour à peine plus respectables, mais qui tissent des dialogues savoureux !
Et les aristocrates ne sont pas les plus surprenants en la matière. Les sœurs Carmines sont trois et, si le tome est centré sur Merry, on a tout loisir de découvrir la sœur aînée, Tristabelle, et la petite benjamine, Dolorine, laquelle n’aurait sans doute pas déparé dans un film de Tim Burton. Les extraits de son journal mêlent une immense naïveté et une cruauté toutes enfantines, cette dernière étant souvent soufflée par M. Nyx, son (très étrange) doudou. Je n’en dirai pas vraiment plus pour ne pas gâcher de surprises, mais le duo apporte tout son cachet au roman. Celui-ci m’a plu dans son ensemble, mais Dolorine fait partie des raisons pour lesquelles j’ai très envie de lire la suite !

Excellente découverte, donc, que ce Complot des corbeaux : l’intrigue nous plonge dans un univers d’urban fantasy particulièrement sombre et glauque, mais étrangement très réjouissant. Peut-être est-ce dû à l’enthousiasme que mettent les sœurs Carmines à s’en sortir, ou à l’enthousiasme des autres personnages à les en empêcher, mais le fait est que l’intrigue s’est avérée toute palpitante. Voilà un roman dont je lirai sans aucun doute la suite !

Les Sœurs Carmines, tome 1, Le Complot des corbeaux, Ariel Holzl. Mnémos (Naos), mars 2017, 263 p.

La Belle Sauvage, La Trilogie de la Poussière #1, Philip Pullman.

À l’auberge de la Truite, tenue par ses parents, Malcolm, onze ans, voit passer de nombreux visiteurs. Tous apportent leurs aventures et leur mystère dans ce lieu chaleureux. Certains sont étrangement intéressés par le bébé nommé Lyra et son dæmon Pantalaimon, gardés par les nonnes du prieuré tout proche. Qui est cette enfant ? Pourquoi est-elle ici ? Quels secrets, quelles menaces entourent son existence ? Pour la sauver, Malcolm et Alice, sa compagne d’équipée, doivent s’enfuir avec elle. Dans une nature déchaînée, le fragile trio embarque à bord de La Belle Sauvage, le bien le plus précieux de Malcolm. Tandis que despotisme totalitaire et liberté de penser s’affrontent autour de la Poussière, une particule mystérieuse, deux jeunes héros malgré eux, liés par leur amour indéfectible pour la petite Lyra, vivent une aventure qui les changera pour toujours.

Vingt ans après le premier tome des Royaumes du Nord, Philip Pullman revient à son univers, pour y tisser une préquelle qui se déroule une douzaine d’années avant les événements narrés dans le premier volume. Et retourner dans cet univers a été un véritable enchantement, bien que j’aie trouvé que les bases étaient un peu expédiées (les caractéristiques des dæmons m’ont semblé bien peu explicitées).

L’histoire commence tout en douceur : on découvre Malcom dans son quotidien, à l’école, à l’auberge, sur le fleuve dans son canoë – la fameuse Belle Sauvage du titre – au prieuré (qui accueille bien vite un très curieux nourrisson, la jeune Lyra, laquelle concentre déjà toutes les attentions). Pourtant, malgré ce démarrage assez doux, l’univers dévoile assez vite à quel point il est sombre. Ainsi, les enfants sont appelés à mentir et à s’ériger en censeurs des bonnes mœurs ultra-conservatrices de la ligue de Saint-Alexander. De même, le CDC, sans doute l’ancêtre du Conseil d’Oblation qui terrifiait les personnages dans La Croisée des mondes, est sans arrêt sur le dos des personnages, adultes, enfants, nonnes, scientifiques et explorateurs.
Cette omniprésence de la religion dans le roman m’a vraiment marquée, car c’est une forme de religion extrémiste, qui refuse toute avancée scientifique, comme toute pensée divergente de son dogme, et dont les foudres s’abattent sans coup férir sur les personnages. Cet aspect ne m’avait pas vraiment sauté aux yeux dans la précédente trilogie, mais j’étais beaucoup plus jeune en le lisant, ce qui explique que cela ait pu m’échapper.
Cet aspect plus sombre se ressent également dans les sujets qui transparaissent dans le récit. Au détour de celui-ci, il est question d’agressions sexuelles, de maltraitance, de pédophilie… des thèmes qui étaient déjà présents, en filigrane, avec le gang des Enfourneurs, mais qui ne m’avaient pas semblé si prégnants. On assiste ici à des scènes assez dures, qui recèlent une incroyable violence. Mais malgré cela, le texte reste à portée de jeunes lecteurs, car c’est d’un style très pudique que l’auteur évoque ces sujets. Il n’en reste pas moins que certaines scènes font littéralement frémir.

De plus, la narration est vraiment centrée autour de Malcolm, qui n’a qu’une douzaine d’années, donc le récit est très accessible. Et ce qui est génial avec Pullman, c’est que les enfants mis en scène font preuve d’une acuité d’esprit incroyable, tout en restant de vrais enfants. C’est particulièrement crédible et ça fait partie de ce qui rend le récit tellement palpitant !
Parmi les autres points qui le rendent palpitant, il faut citer l’ambiance générale du roman, qui démarre vraiment dans la seconde partie : en effet, la première est un peu plus lente et calme, Pullman campe le décor général et les personnages. Mais, dès que démarre la crue de la Tamise, l’ambiance se fait à la fois oppressante et envoûtante. Au fil du fleuve, Malcolm, Alice et Lyra vont faire des rencontres assez improbables, qui assument la partie fantasy du récit : divinités oubliées, créatures fantastiques et autres sorcières émaillent la route du petit trio.
Celle-ci est hyper linéaire (ils se déplacent, s’arrêtent, font une rencontre, repartent, font une nouvelle rencontre, etc.) mais, grâce à la part de merveilleux et au suspens très présent (ils ont en effet le CDC, Madame Coulter, un affreux bonhomme terrifiant et bien d’autres opposants au train), la quête est très prenante.

Je me suis vraiment attachée aux personnages. Malcolm, Alice et Lyra (et leurs dæmons respectifs) forment un trio atypique pour lequel j’ai ressenti une immédiate empathie. Mais les personnages adultes qui gravitent autour de Malcolm valent également le détour, qu’il s’agisse des sœurs ou de Hannah Relf, la professeure qui va éveiller Malcolm. Ceci dit, je dois reconnaître que je suis un peu restée sur ma faim avec ces personnages car si Malcom est parfaitement développé, les autres le sont un peu moins.

En revanche, il y a bien un détail auquel je n’ai pas réussi à me faire : l’époque. Alors que j’ai toujours vu les événements narrés dans La Croisée des mondes aux alentours des années 1910, ici il est clairement fait référence à des dates et à des technologies nous plaçant plutôt dans les années 1950. Ce qui fait que les aventures de Lyra se déroulent en fait plutôt entre 1965 et 1970. Je ne m’y fais toujours pas ! Mais il est vrai que dès que démarre la crue, on se laisse emporter et on oublie d’autant mieux que l’histoire se déroule si tard dans le XXème siècle.

Vraiment, cela valait le coup d’attendre autant de temps pour replonger dans l’univers de Philip Pullman. L’auteur sait y faire pour trousser des univers fouillés, un brin oniriques, dans lesquels on se fond sans aucune difficulté. Malgré sa linéarité et sa lenteur, l’intrigue s’est révélée palpitante, sans doute en raison du style littéralement envoûtant dont use Philip Pullman pour narrer les péripéties que rencontrent ses jeunes protagonistes. Vivement donc la suite !

La Trilogie de la Poussière #1, La Belle Sauvage, Philip Pullman. Traduit de l’anglais par Jean Esch.
Gallimard jeunesse, novembre 2017, 530 p.

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