De Cape et de Mots, Flore Vesco.

Serine, en dépit de la volonté de sa mère, refuse de se marier. Mais pour sortir ses frères de la pauvreté, elle doit agir. Sa décision est prise : elle sera demoiselle de compagnie ! La tâche s’annonce difficile : la reine est capricieuse, antipathique, et renvoie ses demoiselles aussi souvent qu’elle change de perruque. Mais Serine ne manque pas d’audace et, tour à tour, par maladresse ou génie, se fait une place. Elle découvre alors la face cachée de la cour : les manigances, l’hypocrisie et les intrigues… et tente de déjouer un complot.

L’an dernier, j’avais eu un coup de coup pour Louis Pasteur contre les loups-garous, le deuxième roman de Flore Vesco. Poussée par Camille, toujours d’excellent conseil, j’ai donc enfin jeté un œil à De Cape et de mots… et bien m’en a pris !

Point de fantasy, cette fois, mais un roman historique en bonne et due forme — quoiqu’on ne sache jamais dans quel pays se déroule l’intrigue, ni vraiment à quel moment. Au vu des mœurs, on parie sur un XVIIe fantasmé — on s’imagine parfaitement à Versailles. Car Serine découvre en effet une Cour extrêmement hiérarchisée avec ses clans, ses castes, ses lois muettes et les petits complots qui vont avec. Dur dur, pour la jeune fille, de sereinement tirer son épingle du jeu dans ce marasme, d’autant qu’elle n’a clairement pas bénéficié ni des mêmes chances de départ, ni de la même éducation. Heureusement, elle n’a pas la langue dans sa poche !

Et la langue, c’est peut-être bien ce qui fait tout le sel de ce roman, qui mériterait d’être entièrement lu à voix haute pour rendre hommage au phrasé si riche qu’y déploie Flore Vesco. C’est tout simplement génial, à la fois hyper recherché et accessible, parfaitement lisible, tout en étant truffé d’inventions et de petites bizarreries. C’est assez rare de croiser en littérature jeunesse (surtout pour des lecteurs de cette tranche d’âge-là, à partir de 10 ans), mais c’est d’autant plus agréable quand c’est aussi bon !
L’intrigue, de son côté, mêle découverte du petit monde (de magouilles) du château, enquête en bonne et due forme, et préparation de vengeance. C’est extrêmement prenant ! Surtout lorsque certaines péripéties, que l’on ne voit pas venir, s’invitent et bousculent l’ordre des choses. J’ai frémi à plusieurs reprises et senti mon petit cœur s’emballer !

Comme on suit essentiellement Serine, elle est le personnage le plus développé et c’est d’ailleurs là mon seul petit point de déception : j’aurais aimé en savoir plus sur Léon, l’apprenti bourreau dont elle croise la route, tant le côté atypique du personnage m’a plu. Dans l’ensemble, les personnages secondaires, sans être particulièrement fouillés, sont juste assez caractérisés pour qu’on ne les mélange pas tous. Et c’est parfait, car les péripéties hautement rocambolesques retiennent bien vite toute l’attention des lecteurs, si concentrés soient-ils.

J’ai donc fort bien fait de suivre le conseil de Camille, car j’ai à nouveau eu un coup de cœur avec la plume de Flore Vesco. Elle nous embarque dans une histoire pétrie d’intrigues de cours, de facéties, d’enquête survoltée et de rebondissements tous plus rocambolesques les uns que les autres. Le tout narré dans une langue riche, recherchée, truffée de jeux de mots et autres calembours très réussis, toutes choses qui font que l’on savoure chaque miette de ce merveilleux texte, en plus de rire beaucoup. Bref : je recommande plus que vivement !

De Cape et de mots, Flore Vesco. Didier jeunesse, 2015, 182 p.
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Le Dossier Handle, David Moitet.

Montana. Thomas Handle, 15 ans, voit sa vie basculer lorsque ses parents se font assassiner devant lui. Il n’a pas le choix, il doit fuir les criminels qui veulent le kidnapper. Un ancien policier et une petite mamie seront les seuls alliés de sa cavale. Cette équipe brinquebalante va finement mener l’enquête et aider Thomas à comprendre ce qui lui arrive. Est-il poursuivi à cause de son don particulier ? Qui sont vraiment ses parents ? Et peut-il faire confiance à la police ? En remontant le fil de son histoire, Thomas va découvrir une réalité terrifiante.

J’ai découvert David Moitet l’an dernier avec son excellent New Earth project ; mais avant d’écrire pour la jeunesse, il écrivait surtout des polars pour adultes… et son nouveau titre fait le condensé des deux !

L’intrigue démarre sur les chapeaux de roues, ou presque : alors que l’on suit Thomas, 15 ans, ses parents sont brutalement assassinés sous ses yeux et lui contraint de faire tout ce qui est en son pouvoir pour échapper aux meurtriers. Et justement, du pouvoir, Thomas en a pas mal car, tenez-vous bien, il possède la faculté de se déplacer à une vitesse surhumaine — inutile de grogner, dans le fond, car on découvre l’étendue de ses incroyables capacités aux alentours du deuxième chapitre.
Et ce qui est intéressant, c’est qu’on a affaire à un personnage certes doté d’extraordinaires capacités, mais dont les pouvoirs ne sont pas tellement au centre de l’intrigue. Alors, évidemment, c’est la raison pour laquelle il est orphelin et ils prennent une place importante dans l’enquête, mais David Moitet a vraiment axé celle-ci autour du secret de famille et de l’évolution des personnages. Les pouvoirs ne sont là qu’en toile de fond et c’est bien agréable de ne pas se retrouver totalement aspiré par l’aspect fantastique de l’intrigue. De fait, celle-ci se concentre vraiment sur les humains !

Parmi ceux-ci, Thomas tient donc la vedette et il est difficile de ne pas compatir à ses ennuis : ses parents meurent, il détient un énorme secret et, pire, la police semble salement impliquée dans l’affaire, les meurtriers s’étant réclamés des forces de l’ordre, et les enquêteurs ayant décrété qu’il ressemble à s’y méprendre à un suspect. Oui, c’est la cata. Heureusement, le jeune homme trouve assez vite du soutien en la personne de Saul, ex-policier, cantonné à sa maison de repos et à son fauteuil roulant depuis un accident de service. Et Saul, voyez-vous, a été mon coup de cœur de ce roman, tant j’ai trouvé le personnage extraordinaire. À travers lui, ce sont des sujets assez peu évoqués qui ressortent, comme la question de la fin de vie, du deuil et de la vieillesse. N’allez pourtant pas croire que cela prend le pas sur le roman ou que c’est déprimant ! Que nenni ! Mais cela offre un intéressant contre-champ à l’enquête survoltée que mène Thomas et nous place par là-même dans un décor aussi innovant qu’intéressant : la maison de retraite. Car c’est flanqué de deux pensionnaires de choc que l’on remonte la piste des meurtriers en compagnie de Thomas !
En face d’eux, la police, donc, en la personne de Duncan, qui en a gros sur la patate et pas mal de choses à se pardonner avant de pouvoir avancer. Là encore, on a un personnage vraiment fouillé (malgré la brièveté du roman), qui a du corps et pour lequel il n’est pas compliqué de se passionner. J’ai été prise par l’enquête, c’est vrai, mais j’ai vraiment craqué sur les personnages du roman !

L’enquête, de son côté, est menée tambour battant, avec moult scènes d’action, et gouvernée par un irrépressible sentiment d’urgence qui pimente allègrement le tout. Le surnaturel n’est présent qu’à petites doses et flirte sérieusement avec l’anticipation – tout comme l’intrigue. Celle-ci, de plus, aligne tous les bons éléments d’un polar, sans lorgner du côté des clichés – une vraie bénédiction !
J’ai déjà parlé des thèmes qui affleurent mais je dois vraiment avouer que c’est l’autre énorme bon point que récolte ce roman. Outre ceux cités, l’intrigue nous pousse à nous interroger sur l’éthique et notre propre morale, via des péripéties souvent assez salissantes, sombres comme il faut, parfois dérangeantes mais absolument passionnantes. Oui, c’est un polar qui n’en a pas l’air, comme ça, mais qui touche à plein de choses et qui ne laisse pas indifférent !

En somme, excellente découverte à nouveau avec ce polar survolté de David Moitet. L’auteur nous embarque dans une intrigue à la fois sombre, pleine d’espoir, portant sur un large choix de sujets (du plus émouvant au plus dérangeant), mâtinée d’un brin de surnaturel (à mi-chemin entre l’anticipation et le fantastique) et portée par des personnages lumineux. Théoriquement, c’est un roman pour adolescents, mais ce serait vraiment dommage de se priver si votre adolescence est passée depuis longtemps !

Le Dossier Handle, David Moitet. Didier jeunesse, janvier 2018, 224 p.

 

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Les Filles de l’astrologue #1, Laurence Schaäck et Françoise de Guibert.

Thérèse : née sous le signe du Capricorne, élément Terre.
Ariane : née sous le signe du Verseau, élément Air.
Philomène : née sous le signe du Verseau, élément Air.
Soledad : née sous le signe du Lion, élément Feu.

Elles sont filles d’astrologue. Et elles sont en danger, car le monde change. Suite à l’arrestation de leur père par le roi Louis XIV qui a interdit la pratique de l’astrologie, elles doivent quitter le domaine familial et se séparer. Avec les astres pour seuls guides, chacune doit désormais suivre sa voie.

Vous avez dévoré la série Les Colombes du Roi-Soleil ou les romans mêlant Histoire et enquêtes et signé Annie Jay ? Alors Les Filles de l’Astrologue devrait vous plaire !
On y suit donc les heurs et malheurs des trois filles Lavol de Sauvagnac, Thérèse (17 ans) et les jumelles, Ariane et Philomène (15 ans). La quatrième est Soledad del Alba, leur cousine espagnole orpheline. Elles coulent une adolescence heureuse sur les terres ensoleillées de Sauvagnac, sous l’égide de Germain, leur père et oncle, astrologue de renom.
La situation bascule assez vite, avec l’incompréhensible condamnation de Germain et les ennuis qui tombent sur les filles.

Les Filles de l’astrologue est un chouette roman historique se déroulant au XVIIe, à peu près à l’époque de l’Affaire des Poisons, qui a jeté le discrédit sur les sciences dites occultes jusque-là tellement appréciées. Et côté ambiance, tout y est ! Si le vocabulaire est tout à fait moderne, les petits détails de l’époque sont bien présents : on découvre ainsi les affres des voyages en carrosse (non seulement c’est inconfortable, mais en plus il y a des bandits à tous les coins de forêts), la dramatique situation des filles (bonnes à marier ou… à marier), ou les petites superstitions qui traînent.
Pour ceux qui s’attendent, vu le titre, à un traité d’astrologie, sachez que celle-ci est plutôt là en toile de fond, ou en tête de chapitre, pour des intitulés aussi mystérieux qu’abscons — mais qui font leur effet, il faut le reconnaître. En revanche, on en parle comme d’une vraie science et c’est intéressant de l’aborder sous un autre angle que le malheureux encart dans le magazine de la salle d’attente du médecin. Ici, on nous parle d’astrologie via des calculs mathématiques, des sommes et traités scientifiques en latin ou en anglais (dont il faut apprendre la langue, donc). Parallèlement à cet aspect scientifique, la magie s’invite dans l’intrigue. Car si Ariane est très clairement la scientifique de la sororité, Philomène, elle, est celle qui a des pouvoirs extraordinaires : douée de visions énigmatiques, elle est également capable de communiquer avec leur mère, pourtant décédée quelques années plus tôt.

Il faut pourtant attendre un bon deux tiers du roman avant que l’intrigue et les personnages n’évoluent un peu. Les filles sont assez semblables, jusqu’à ce qu’elles soient séparées par les aléas du voyage. Et même là, j’ai trouvé que les auteures ne prenaient pas grand risque avec leurs personnages : les événements, si tragiques ou dangereux fussent-ils, semblent glisser sur les quatuor qui, malgré les obstacles rencontrés, n’est jamais vraiment en grande difficulté. C’est dommage, car l’intrigue progresse à bon rythme et propose son lot de péripéties. Entre Thérèse qui vit des aventures incroyables avec les contrebandiers, Ariane qui se voit proposer le mariage avec un vieillard pour de l’argent, Philomène qui explore ses dons de voyance et Soledad qui tente d’entrer à la Cour, on est servis question variété — mais sans trop de frissons, donc.
La fin cueille nos jeunes filles encore plus dans la panade qu’au début, mais sur une progression minime quant à l’objectif initial, malgré tout ce qu’elles ont traversé.

En bref, Les Filles de l’astrologue, malgré une certaine facilité, a été vite et bien lu. J’ai apprécié la plongée historique au XVIIe siècle, sur les traces de savants un peu étranges faisant des calculs la tête dans les étoiles. Voilà un roman à proposer aux jeunes lecteurs et lectrices avides de fictions mêlant Histoire et petites enquêtes se déroulant dans ce siècle troublé !

Les Filles de l’astrologue #1, Françoise de Guibert et Laurence Schaäck. Rageot, mars 2018.

 

L’Anti-magicien #1, Sébastien De Castell


Kelen, 16 ans, est l’héritier d’une des grandes familles qui se disputent le trône de la cité. Il prépare son premier duel pour devenir mage. Mais ses pouvoirs ont disparu. Il doit ruser… ou tricher, quitte à risquer l’exil, voire pire. Car les sans-magie, les Sha’Tep, ne sont destinés qu’à devenir esclaves des mages, les Jan’Tep. Et c’est inenvisageable, surtout lorsque l’on est le fils de l’un des plus grands mages de la cité. Malheureusement, les sans-magie ont rarement du soutien… Kelen ne pourra compter que sur deux alliés aux caractères aussi explosifs qu’imprévisibles : Furia, la vagabonde maîtresse des cartes et Rakis, un chacureuil féroce et acerbe.

De Sébastien de Castell, j’avais lu Les Manteaux de gloire, un roman de fantasy adulte que j’avais trouvé plaisant, sans toutefois qu’il me laisse un souvenir impérissable. J’étais donc assez curieuse de découvrir un autre de ses romans, ce qui a sans doute présidé à mon choix de lecture avec ce premier tome de sa série (prévue en six) L’Anti-magicien — destinée, cette fois, aux adolescents.

L’histoire s’ouvre avec le duel que Kelen a provoqué, dans l’espoir de réussir haut la main sa première épreuve de mage. Or, le jeune homme n’a plus de magie, ce qui fera de lui, quelques semaines plus tard, un esclave de son peuple. Un déroulé de carrière qui ne l’attire pas du tout et va le pousser à faire croire aux siens qu’il est toujours très compétent — ce qui, dans un premier temps, fonctionne à merveille. Kelen est un personnage plein de ressources et à l’incroyable bagout, qui ne manque (en plus) pas d’humour. Ce qui n’est pas plus mal car vu qu’il est notre narrateur, on suit toute l’aventure par ses yeux. Les personnages qui gravitent autour de lui ne sont pas en reste et l’on rencontre tour à tour quelques fortes têtes qui nous aident à mieux comprendre l’univers dans lequel nous circulons.

Celui-ci est essentiellement désertique : la cité dans laquelle vivent Kelen et les autres est pleine de sable, contient quelques oasis (sources du pouvoir magique des personnages) et autres menus détails qui donnent l’impression que l’on se situe dans un environnement très aride, mais aussi très isolé car, manifestement, ni Kelen ni ses compagnons (ni le lecteur, donc) ne savent ce qu’il y a au-delà des murailles de leur cité (hormis d’autres peuples qui les terrifient). Ceci étant posé, on comprend que la seule intrigue politique soit circonscrite à l’intérieur de la cité : les patriarches se battent tous pour monter sur le trône du prince de clan, ignorant totalement les contrées voisines.
Les patriarches, mais pas les matriarches, comme vous pouvez le noter. Car chez les Jan’Tep, les femmes sont, je cite : « destinées à jeter de gentils petits sorts et à être agréables à regarder ». (Pour une parfaite honnêteté intellectuelle, je me sens obligée de préciser que le personnage qui lâche cette petite bombe ajoute immédiatement « Comme les hommes, en somme. »).
Malgré les immenses pouvoirs dont elles peuvent faire preuve, les femmes sont essentiellement guérisseuses et maîtresses de maisons. Ce sexisme intervient à plusieurs reprises dans l’histoire, car Kelen rencontre Furia Perfax, une femme libre qui crée et manipule des cartes à jouer (dont certaines qu’elle lance à merveille tels des couteaux) un peu spéciales : or, Furia n’est pas du genre à se laisser marcher sur les pieds et, au prétexte qu’elle est une femme, se laisser cantonner à des rôles préétablis. Sans être manichéenne, elle ouvre les yeux de Kelen et lui montre un des nombreux problèmes de la société dans laquelle il vit et grandit – et qui va rapidement affecter sa meilleure amie, Nephenia.

Ceci nous amène à la galerie de personnage, dont j’ai regretté que certains ne soient quasiment pas développés, notamment les camarades de classe de Kelen et sa famille. En fait, et ce n’est pas anodin, les personnages les plus développés sont ceux qui ne sont pas issus du peuple de Kelen… l’ennemi, en gros ! Ce qui inclut Furia Perfax et ses étranges manières, mais aussi une drôle de créature qui répond au doux nom de chacureuil et fait montre d’un langage d’une incroyable grossièreté, mais néanmoins très libérateur !

Au fil des pages, on s’aperçoit que l’on a peut-être mal perçu les tenants et aboutissants de la situation, qui repose sur quelques secrets bien dissimulés et dont une partie est découverte par Kelen. Ce qui relance d’autant l’intérêt pour cette histoire !

Je ne m’attendais pas à grand-chose, j’avoue, en ouvrant ce roman, mais quelle bonne surprise, finalement ! L’univers est original à souhait et repose sur un système de magie bien pensé et intéressant, qui n’a pas encore tout révélé, au vu des développements des derniers chapitres. Heureusement pour les lecteurs, le tome 2 sort tout bientôt !

L’Anti-magicien, tome 1, Sébastien de Castell. Traduit de l’anglais par Laetitia Devaux. Gallimard jeunesse, avril 2018, 464 p.

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Ceux des limbes, Camille Brissot.

Du haut du Mont-Survie, Oto admire chaque jour la forêt qui l’encercle à perte de vue. Elle est si belle qu’il en oublierait presque ce qui se tapit sous les arbres. Mais lorsque la montagne s’endort, que les lumières s’éteignent et que les voix s’effacent, le vent résonne d’un chant inhumain, effroyable : le gémissement des limbes, les victimes de l’épidémie. Bientôt, Naha devra passer plusieurs jours et plusieurs nuits dans la forêt. Oto refuse de rester cloîtré en espérant le retour de celle qu’il aime plus que tout. Quitte à être une proie de plus, il va sortir lui aussi.

Après les interrogations sur la vie après la mort dans La Maison des Reflets, un roman à l’atmosphère très prenante, Camille Brissot change d’ambiance avec cette aventure se déroulant dans un univers post-apocalyptique. D’ambiance, mais pas totalement de sujet… car dans Ceux des limbes, il est aussi question de rapport à la mort ! Sauf que cette fois… on est confrontés à des zombies ! Eh oui, messieurs-dames !

Dans cet univers résolument futuriste, une pandémie a donc éradiqué une bonne partie de l’espèce humaine, laissant quelques rares rescapés – dont fait partie la communauté d’Otolan, largement isolée. La société post-épidémie a reproduit le schéma de la société d’avant et se retrouve donc très largement clivée entre nantis et miséreux – rien de neuf sous le soleil, donc, l’humain dans la fiction comme dans la réalité apprenant rarement de ses erreurs. L’intrigue va donc mêler des personnages issus des cercles supérieurs (les riches, en somme) et d’autres issus des cercles inférieurs (les bouseux). Otolan est un cas particulier car, s’il est issu d’un cercle pas super bien noté dans le classement, il a brièvement vécu chez les riches et puissants : ce n’est pas vraiment un transfuge, mais cela a fortement marqué son évolution et certains des choix qu’il fera par la suite.
De fait, le roman est vraiment porté par les personnages, Oto en tête de file. Autour de lui gravitent des enfants issus de tous les cercles et parmi lesquels il y a, sans trop de surprise, une petite amie qui ne se laisse pas faire, un meilleur ami parfois tête de pioche, un antagoniste à baffer (mais qui a aussi ses contradictions), et d’autres. Ça pourrait sembler cliché mais, curieusement, ça ne l’est pas, car les personnages ont des profils et des psychologies assez finement détaillés, qui permettent de nuancer vraiment le propos. Ainsi, Otolan n’est pas toujours très héroïque et fait de nombreuses boulettes ; Naha n’est pas seulement une petite amie boiteuse qu’il faut protéger ; Rostre, malgré tout, n’est pas un monstre sans cœur (s’il n’avait pas de cœur, ça lui simplifierait d’ailleurs grandement la vie : mais il n’y aurait pas eu d’histoire !).

Côté intrigue, le rythme prend doucement : le départ est assez lent mais dès quitte l’on quitte la cité, la tension commence à grimper – n’oublions pas que nous sommes en pleine nature, cernés par les zombies ! À cela, il faut évidemment ajouter les tensions internes au petit groupe et à l’apparition non prévue d’Otolan à l’extérieur. Après quoi, l’intrigue suivra un chemin assez classique, qui a tout d’un récit initiatique. Si toutes les péripéties ne font pas bondir de surprise, Camille Brissot nous en a tout de même réservé quelques-unes, que ce soit dans les retournements de situation ou dans les décisions des personnages.

Ceux des limbes, ce sont donc environ 400 pages d’adrénaline, d’odeur d’humus et d’émotions fortes, dans un univers post-apocalyptique fouillé, dont la forêt ne cache vraiment pas l’arbre de l’inégalité : zombies ou pas, les survivants ont perpétué un schéma bien connu, dont l’iniquité et l’absurdité sautent littéralement aux yeux. Mais le roman n’est pas non plus un plaidoyer pour le vivre-ensemble : c’est, avant tout, un page-turner bourré d’action et de rebondissements savamment menés, qui ne fait que confirmer la présence de Camille Brissot sur ma liste des auteurs-à-suivre-à-l’avenir !

Ceux des limbes, Camille Brissot. Syros, avril 2018, 473 p.

La Fille de l’eau, L’Île des Disparus #1, Camilla et Viveca Sten.


La timide Tuva n’a pas grand-chose en commun avec ses camarades de classe. Elle ne se sent bien que sur l’île où elle habite, dans l’archipel de Stockholm dont elle connaît chaque recoin. Mais, alors que l’automne arrive, le changement se profile dans ce havre si tranquille. Des gens disparaissent en mer, des ombres se cachent sous les vagues et d’étranges lueurs éclairent la forêt. Lors d’une sortie, l’un des élèves s’évapore à son tour. La jeune fille se retrouve embarquée dans une terrible aventure, là où les vieilles superstitions des marins rencontrent la mythologie nordique…

Chouette surprise que cette Fille de l’eau !
Le roman débute tout en douceur : Tuva, la protagoniste, représente l’archétype du personnage malmené par ses camarades de classe. Pourtant, on sent dès le départ qu’il n’y pas que cela : un malaise certain plane sur le récit, sans doute induit par les disparitions inquiétantes dont il est question et l’atmosphère à la fois captivante et sinistre qui plane sur cet archipel perpétuellement caché dans les brumes. Ce qu’on ne connaît pas ou ne comprend pas fait peur et, dans l’archipel de Stockholm, il se passe beaucoup de choses totalement incompréhensibles.

Ainsi, si le roman débute comme un polar, avec la disparition d’un enfant, on bascule extrêmement vite dans une ambiguïté parfaitement maintenue : y a-t-il des forces surnaturelles à l’œuvre, ou l’archipel est-il aux prises avec un dangereux criminel ? Difficile à dire, dans un (long) premier temps et c’est bien ce qui est aussi palpitant. Tuva étant la seule narratrice, on progresse dans l’intrigue au même rythme qu’elle, la tension est donc bien présente.
L’intrigue fait la part belle à la mythologie et au folklore nordiques, comme aux mythes liés aux environnements maritimes – ce qui participe évidemment de l’ambiance fantastique qui se déploie.

Côté personnages, l’intrigue est essentiellement portée par Tuva (la narratrice) et Rasmus, le nouvel élève qui débarque de la ville et dont elle se fait rapidement un ami et un allié dans l’enquête. Autour d’eux gravitent d’autres personnages, comme une cohorte d’adultes plus ou moins bienveillants ou porteurs de réponses. Évidemment, les services de police mènent eux aussi l’enquête mais, comme c’est souvent le cas dans les disparitions en mer, ils abandonnent assez vite l’affaire, ce qui laisse toute latitude aux deux enfants pour enquêter (parfois maladroitement, il est vrai).
L’intrigue progresse donc lentement, au rythme de leurs maigres avancées mais l’ambiance est tellement prenante qu’il est difficile de s’arrêter dans sa lecture.

Malgré tout, les résolutions ne sont pas toutes follement surprenantes mais j’ai trouvé très intéressants les parallèles mis en place entre mythologie et écologie – ce dernier point étant nettement plus clair une fois que l’on a lu la postface.

En bref, La Fille de l’eau initie une trilogie mêlant polar, écologie et mythologie scandinave. Ce premier tome disposant d’une véritable conclusion (ouverte), j’ai hâte de voir à quels mythes se frotteront les suivants.

L’Île des disparus #1, La Fille de l’eau, Camilla et Viveca Sten. Traduit du suédois par Marina Heide.
M. Lafon, février 2018, 320 p.

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La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill.


Chaque année, les habitants du Protectorat abandonnent un bébé en sacrifice à la redoutée sorcière des bois. Ils espèrent ainsi détourner sa colère de leur ville prospère.
Chaque année, Xan, la sorcière des bois, se voit contrainte de sauver un bébé que ces fous du Protectorat abandonnent sans qu’elle ait jamais compris pourquoi. Elle s’emploie à faire adopter ces enfants par des familles accueillantes dans les royaumes voisins.
Mais cette année, le bébé en question est différent des autres : la petite a un lien étrange avec la lune et un potentiel magique sans précédent. Contre son gré, Xan se voit obligée de la ramener chez elle et de persuader ses amis réticents d’élever cette enfant pas comme les autres. Ils la baptiseront Luna et ne tarderont pas à en devenir gâteux. Xan a trouvé comment contenir la magie qui grandit à l’intérieur de la petite, mais bientôt approche son treizième anniversaire, et ses pouvoirs vont se révéler…

Voilà un roman que j’ai vu passer de loin en loin chez les copinautes et dont le titre m’intriguait au plus haut point. Et j’ai bien fait de céder à la tentation car, mes aïeux, quelle découverte !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers très onirique, qui semble tout droit sorti d’un conte traditionnel. En même temps, l’univers répond aux critères d’un univers de fantasy assez classique, avec deux royaumes aux gouvernements bien différents (dictature autoritaire pour le Protectorat, royauté plus bienveillante pour les cités d’à-côté). Ça pourrait être manichéen mais, heureusement, l’auteure évite assez habilement cet écueil, puisque l’essentiel de l’histoire se déroule au fond des bois, là où la sorcière élève Luna. D’ailleurs, cet aspect contribue à renforcer l’impression que l’on lit un conte : imaginez les personnages coupés du monde ou presque, vivant dans une nature généreuse, encadrées de créatures surnaturelles mais néanmoins bienveillantes, avec lesquelles elles sont en harmonie. Là, Luna grandit peu à peu, comme sa magie qui, malheureusement, pourrait s’avérer dévastatrice.

La magie est, dans un premier temps, assez peu présente, Xan ayant bridé (par mesure de sécurité) tout ce qu’elle pouvait chez Luna. Il n’en demeure pas moins que l’univers en est totalement baigné, ce qui renforce vraiment le côté très onirique du récit initiatique (puisque, malgré tout, Luna grandit).
En nous narrant en parallèle ce qu’il se passe au fond des bois et ce qui se déroule sous le carcan du Protectorat, Kelly Barnhill maintient habilement le suspense. Évidemment, on se doute bien que les deux situations ne vont pas tarder à se télescoper et on voit même comment ; mais cela ne rend pas le récit moins palpitant, tant tout est mené avec brio. Parallèlement, on voit Luna grandir, Xan s’affaiblir, Glerk fondre mais aussi Antain s’interroger sur les pratiques du Protectorat et la mère de Luna sombrer de plus en plus. Aux côté de l’enfance enchanteresse de Luna se jouent donc des choses nettement plus dures : on n’ignore rien de ce que subissent les sujets du Protectorat et on voit progresser l’autoritarisme religieux à très grands pas. Ainsi, alors que l’histoire s’adresse vraiment à un public de jeunes lecteurs (9-12 ans), elle traite tout de même de sujets pas si faciles que cela à intégrer et nettement moins riants que ne le laisse présager la couverture – ce qui fait évidemment tout le charme du roman.

Autre gros point fort : le style. Tout jeunesse soit-il, le roman est éminemment poétique. Qu’il s’agisse des descriptions, des tournures de phrase ou des philosophies des personnages, la poésie est omniprésente dans le roman, ce qui sied à merveille à l’ambiance onirique dans laquelle on baigne. Glerk étant lui-même un fin poète, le texte est entrecoupé de brèves poésies toujours bien tournées – saluons d’ailleurs la traduction de Marie de Prémonville ! Alors certes, c’est sans doute un poil plus ardu qu’un texte plus classique, mais quel plaisir de lecture ! En plus, pour ne rien gâcher, le texte est vraiment plein d’humour, quelles que soient les circonstances, et sans jamais que ce soit trop lourd !

La Fille qui avait bu la Lune a donc été un découverte incroyable et un énorme coup de cœur – comme cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé dans la littérature adressée à cette tranche d’âge. J’ai adoré chaque instant passé en compagnie des personnages, dans cet univers onirique et enchanteur, qui déploie des trésors d’originalité. Le roman a tout d’un récit initiatique et, sous des dehors de conte empreint de fantastique, touche à des sujets plus profonds et merveilleusement traités comme le passage de l’enfance à l’âge adulte, le deuil, l’adoption, l’amour, l’amitié ou la quête des origines. Tout est passé subtilement, dans un texte d’une grande poésie qui, malgré tout, reste accessible à un public jeunesse. Bref : énorme coup de cœur !

La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill. Traduit de l’anglais par Marie de Prémonville. Anne Carrière, 2017, 368 p.