Les Aigles de Vishan Lour, Pierre Bottero.

Plume est une Ombre.
Grâce à ses talents d’acrobate, elle se glisse discrètement dans la nuit.
Jeune écuyer des Chevaliers du Vent, Estéblan accompagne la délégation chargée de rappeler au nouveau roi ses devoirs. Quand la délégation est assassinée, il est menacé à son tour.
Plume sera-t-elle son alliée ?

En 2005, j’étais toujours une lectrice assidue du mensuel Je Bouquine. J’avais donc été ravie d’y lire une nouvelle de Pierre Bottero, dont j’étais déjà très fan. Depuis, Les aigles de Vishan Lour a été republiée, toujours dans Je Bouquine (en 2015), mais jamais en volume tiré à part. Cette année, Rageot publie donc enfin ce texte qui manquait à l’œuvre complète de l’auteur, et c’est l’occasion de se (re)plonger dedans !

Premier point, l’intrigue ne se déroule a priori pas dans le méta-univers Gwendalavir auquel les autres romans de l’auteur nous ont habitués (quoique cela se pourrait, dans une contrée non citée dans les autres romans). Bien que la novella fasse moins de 100 pages, Pierre Bottero parvient à nous expliquer rapidement les tenants et aboutissants de l’univers, tant culturels que politiques.
De même, les personnages sont caractérisés rapidement. Les protagonistes collent à des stéréotypes (la voleuse, le chevalier), mais ce n’est pas gênant. D’une part parce que l’auteur ne sombre pas dans le cliché (du moins pour les protagonistes) et, d’autre part, parce qu’ils sont vraiment cohérents. D’ailleurs, Plume a des petits airs de Marchombre… d’Ombre à Marchombre, il n’y a peut-être qu’un pas ?

Le roman est dépourvu de concept magique hyper alambiqué – ce qui le rend donc accessible à des néophytes. L’originalité de l’univers, c’est l’importance qui y est accordée aux oiseaux. La Confrérie des Chevaliers du vent chevauche d’immenses aigles domestiqués mais néanmoins fiers. Rien que ce point avait suffi à me faire rêver à l’époque de ma première lecture, et m’a de nouveau embarquée cette fois-ci. Estéblan lui-même est maître d’un jeune autour, qu’il promène sur son bras. Plume, quant à elle, ne fait rien sans sa chouette effraie, qui lui sert aussi bien de complice que d’amie.

L’histoire débute in medias res et les lecteurs sont projetés directement dans le feu de l’action. Sur les quelques premières lignes, on peut avoir l’impression d’avoir raté des épisodes, mais rapidement l’auteur rattrape ses lecteurs. Évidemment, on a l’impression que cette petite aventure prend place dans quelque chose de bien plus vaste que l’on ne fait que toucher du doigt, mais ce n’est pas tellement gênant, car on a juste les détails dont on a besoin pour comprendre l’aventure que l’on suit.
Toutefois je mentirais en disant que je n’étais pas frustrée en terminant ma lecture. Le récit était si entraînant que j’aurais aimé en avoir plus, et je serais partie sans barguigner pour 300 pages (voire trois tomes) de plus !

En somme, retrouver l’écriture fluide et imagée de Pierre Bottero, même en relecture, était un plaisir. La nouvelle est bien menée, et propose un univers et des personnages convaincants – malgré la brièveté de l’ensemble. L’intrigue, comme le style, étant très accessible, je proposerais volontiers ce texte à de jeunes lecteurs, ou à de grands débutants en fantasy. 

Les Aigles de Vishan Lour, Pierre Bottero. Rageot, 11 septembre 2019, 96 p.

 

La Riposte, Le Noir est ma couleur #3, Olivier Gay.

Depuis que Jordan, un jeune mage, est arrivé au lycée, Manon est en danger. Il menace de révéler son secret et de la dénoncer au Conseil si elle ne s’éloigne pas d’Alexandre.
Mais l’union fait la force. Quand Alexandre découvre les manœuvres de son rival, il persuade Manon de riposter.
Violemment.
Va-t-elle commettre l’irréparable ?

Comme j’avais envie d’une lecture à la fois courte, marrante et réconfortante, j’ai pioché dans ma bibli ce troisième tome du Noir est ma couleur. Et bien m’en a pris, car cette série me semble meilleure à chaque tome !

L’intrigue reprend là où s’achevait le tome 2. Manon, aux prises avec le Noir, tente de protéger Alexandre de Jordan, lequel exerce un vilain chantage sur elle. Vous vous souvenez, au tome 2 ? J’avais peur que l’on tombe dans le triangle amoureux. Et si ça en a toutes les apparences aux yeux du commun des mortels, on en est en fait loin – on est même à deux doigts de la torture psychologique. Cela ne semble pourtant pas choquer Jordan, qui endosse de mieux en mieux les oripeaux de l’opposant principal !

Mais est-il le seul ? Si l’on suit les règles de l’univers dans lequel on évolue, Manon n’est pas hyper nette non plus de son côté. D’ailleurs, tout le Conseil des Mages est sur les dents, et tente d’arrêter les Mages noirs qui sont en ville. Au programme, donc : de très nombreuses courses-poursuites et quelques luttes acharnées, pour échapper à Jordan ou au père de Manon et à ses petits camarades – qui ne savent pas qui ils traquent, mais y mettent tout de même beaucoup d’enthousiasme. Ce volume réserve donc son lot de péripéties et d’adrénaline, et il est très, mais alors très difficile de décrocher entre deux chapitres.

Comme à l’accoutumée, ceux-ci alternent entre les points de vue de Manon et d’Alexandre, mais en inversant la tendance du tome précédent. Dans le tome 2, Manon savait ce qu’avait vécu Alexandre dans le laps de temps effacé de sa mémoire, sans lui en révéler la teneur. Cette fois c’est Manon qui est victime d’un black-out, dont Alexandre n’ignore rien, sans toutefois lui communiquer les détails manquants. Le jeu du chat et de la souris entre les deux adolescents continue donc, et repart même de plus belle.
Par ailleurs, j’ai aimé que le récit s’enrichisse de sous-intrigues parallèles, notamment concernant le futur d’Alexandre. L’intrigue magique prend certes beaucoup de place, mais la vie quotidienne des adolescents (Alexandre au premier chef), est évoquée. Et elle ne manque pas de péripéties, elle non plus !
Côté magie, j’étais ravie d’en découvrir un peu plus sur le Noir : Manon en dispose, elle va tenter quelques petites expériences aux résultats parfois déroutants (mais riches d’enseignements !). Là encore, cela promet le meilleur pour le tome suivant.

Le pli semblant bien pris, l’auteur nous laisse une fois de plus sur un cliffhanger insoutenable. C’est le troisième tome, et j’ai l’impression que c’est la troisième fois que je referme ses livres sur un petit glapissement outré de lectrice laissée en plan – heureusement, j’ai déjà la suite, mais j’ai une petite pensée compatissante pour celles et ceux qui ont lu cette série au moment où elle sortait… et devaient donc attendre la suite.

Je partais assez confiante sur ce tome 3 vu la teneur des deux précédents, mais je dois dire que l’auteur a encore réussi à me surprendre avec cette intrigue de plus en plus sombre. Le rythme, l’humour, les péripéties endiablées, tout est là. Même le retournement de situation final qui donne envie – une fois de plus ! – de lire la suite !

◊ Dans la même série : Le pari (1) ; La menace (2) ;

Le noir est ma couleur #3 : la riposte, Olivier Gay. Rageot, janvier 2015, 292 p.

Ennemis jurés, Le Gang des Prodiges #2, Marissa Meyer.

La double vie de Nova est intenable. En tant que Renégate, elle travaille avec Adrian au maintien de l’ordre dans la ville. En tant qu’Anarchiste, son rêve est de détruire les Renégats. Or, tout cela devient de plus en plus compliqué : elle doit voler dans la réserve des Renégats le casque mythique de son oncle Ace Anarchy afin de l’aider à reprendre le pouvoir. Sans se faire prendre, de préférence. Car les Renégats ont mis au point l’agent N, une arme redoutable, qui supprime définitivement les pouvoirs des Prodiges qui sont mis en contact avec elle, sans espoir de retour arrière…

Vu combien j’avais apprécié le premier tome, j’étais impatiente de lire celui-ci. Et autant le dire de suite : je suis dans le même état d’impatience pour le troisième et dernier tome !
Attention, cette chronique contient des spoilers sur le tome 1 ! La conclusion est safe !

Tout d’abord, ce volume-ci est manifestement une transition dans la trilogie mais, malgré quelques longueurs (dont on va reparler), c’est une transition vraiment réussie.
D’une part en raison de l’ambiance. La fin du premier tome, qui révélait qu’Ace Anarchy était toujours vivant, promettait un deuxième volet plus sombre. Et c’est bien le cas, puisqu’ici Nova est plus que jamais prise entre deux feux : d’un côté, les Renégats qu’elle déteste toujours du plus profond de son être et, de l’autre, des Anarchistes bien cachés qui la mettent sous pression. De plus, la découverte de cette nouvelle arme dévastatrice durcit l’ambiance. Finie la lutte bon enfant contre les super-vilains, les super-héros prennent le contrôle. Or, vous l’avez sans doute vu venir : cette nouvelle arme pose clairement des questions concernant la justice – ou, du moins, elle le devrait. De quel droit tirerait-on à vue sur les suspects, privés d’un procès ? Les Renégats, malgré leurs grands idéaux de justice, basculent doucement mais sûrement vers un « Tuez les tous, Dieu reconnaîtra les siens » bien expéditif mais… bien confortable aussi (pour eux, en tout cas). Et en tant que super-héros, il faut reconnaître que ce n’est pas terrible. La réflexion autour de l’éthique et de la déontologie héroïques entamée dans le tome 2 est donc largement poursuivie aussi, sans dériver. Sans grande surprise, les méchants ne sont pas tous si méchants, les gentils ne sont pas tous si gentils mais, que voulez-vous ? Cela fonctionne !

Vous avez dit cliché ? Oui, on ne va pas s’en cacher. En même temps, c’est un roman de super-héros, à quoi vous attendiez-vous ? Et si X-Men a déjà traité exactement le même segment, le roman n’en est pas désagréable pour autant. Et ce bien qu’il s’agisse d’une pure et simple transition.
De fait, je ne vais pas mentir, il y a quelques longueurs que l’on aurait sans doute pu s’épargner – mises bout à bout, je pense que le roman aurait parfaitement survécu en étant amputé d’une centaine de pages. Mais il se trouve que, malgré tout, le récit reste extrêmement prenant.
Bien qu’il ne recèle pas d’immense surprise, le conflit de loyauté de Nova est parfaitement mis en scène, comme celui de la Sentinelle, qui passe plus que jamais pour un super-vilain aux yeux de ses pairs et du peuple. Et c’est aussi ce qui induit les longueurs sus-mentionnées. Nova progresse à pas microscopiques vers ses objectifs, lesquels sont largement assaisonnés de réflexions du style « suis-je une bonne personne ? », « un super-héros est-il forcément gentil ? » ou « je l’aime, mais c’est mal, que faire ? ». Car oui, l’inévitable romance entre elle et Adrian prend de plus en plus d’ampleur… alors que le conflit larvé entre leurs alias respectifs, Nightmare et la Sentinelle, est malheureusement mis en sourdine. Eh non, pas de baston apocalyptique entre les deux adolescents dans ce tome-ci, à mon grand dam.

Pour autant, le roman n’est pas dénué de scènes d’actions, avec affrontements grandioses à la clef. Qu’ils mettent en scène la Sentinelle, l’équipe de Nova ou d’autres Renégats, on a quelques conflits hauts en couleur à se mettre sous la dent, particulièrement celui qui clôt le volume. Encore une fois, ce n’est pas la bataille tant attendue entre Nightmare et la Sentinelle, mais ce n’est pas mal non plus, car la scène offre son lot de tension, révélations et péripéties prenantes. Comme dans le premier tome, Marissa Meyer pose une conclusion forte, pas follement surprenante (il faut le dire), mais qui a le mérite de relancer l’attention et l’intérêt pour la suite. Que j’attends donc avec une immense impatience !

En somme, Ennemis jurés est un véritable tome de transition dans la trilogie. Toutefois, on ne s’y ennuie pas car le roman recèle pas mal de scènes d’actions hyper prenantes, comme son lot de réflexions. Évidemment, celles-ci ne sont pas d’une originalité folle, dans la mesure où les questionnements profonds des super-héros sont un peu toujours les mêmes. Malgré tout, ils sont bien mis en scène, bien narrés et maintiennent agréablement le suspense. Celui-ci est relancé en toute fin, avec un retournement de situation qui donne particulièrement envie de lire la suite, que j’attends désormais de pied ferme !

Le Gang des prodiges #2, Ennemis jurés, Marissa Meyer. Traduit de l’anglais par Guillaume Fournier.
Pocket jeunesse (PKJ), avril 2019, 544 p.

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Le Vallon du sommeil sans fin, Éric Senabre.

Le détective des rêves Banerjee et son fidèle assistant Christopher doivent résoudre une bien étrange énigme : plusieurs clients d’une résidence thermale sont plongés depuis quelques jours dans un sommeil aux rêves agités, dont personne n’arrive à les réveiller. Plus inquiétant encore, des témoins affirment que les victimes ont été attaquées par une Ombre qui semble tout droit sortie des Enfers… Les enquêteurs ne sont pas au bout de leur cauchemar !

Quel plaisir de retrouver Banerjee et Christopher ! Après un très bon premier tome, Éric Senabre transforme l’essai dans cet excellent tome 2.
Comme dans le premier tome, on retrouve dans l’intrigue le mélange enquête, fantastique et roman historique. Cette fois, le tout est mâtiné d’une petite touche d’horreur aussi diffuse que prenante. Car l’affaire sur laquelle enquêtent nos deux compères semble être clairement parasitée par une entité insaisissable et terriblement meurtrière. Donc les cadavres et les attaques s’accumulent sans que l’on sache rien de la façon dont procède le meurtrier ou du but qu’il cherche à atteindre. Tout cela induit un délicieux sentiment d’horreur qui gouverne joyeusement la première partie. Je dois avouer que j’ai été, plus souvent qu’à mon tour, secouée de quelques savoureux frissons dus à la totale absence d’informations – mais je suis une froussarde, ceci explique sans doute cela.

N’allez pas croire pourtant qu’il ne se passe rien ! Car, en même temps qu’ils se questionnent, Banerjee et Christopher déterrent des petites choses qui, dans un premier temps, viennent complexifier l’affaire. Ainsi s’aperçoit-on que les témoins n’ont peut-être pas tout dit et que certains auraient même des liens qu’ils ont soigneusement cachés (les sacripants). Et, comme dans le premier tome, l’intrigue est parfaitement adossée au contexte historique.
On est en effet dans l’Angleterre victorienne du XIXe siècle, une puissance coloniale fort présente en Asie, et cela se ressent dans le récit. Colonies, trafics d’opium, arts martiaux exotiques et orientalisme sont donc au programme. Lequel nous fait clairement réviser nos notions d’histoire-géographie ! Le contexte géopolitique de l’époque est d’ailleurs un tantinet embrouillé mais l’auteur parvient à nous rendre ces enjeux, ces questions et cette ambiance parfaitement accessibles – sans toutefois simplifier ou jeter aux orties les détails les plus importants. Je dois dire que c’est un des points que je trouve le plus appréciable dans cette série.

Côté personnages, j’ai également été servie. J’ai trouvé que les protagonistes prenaient une intéressante épaisseur, alors que je les avais trouvés un peu faibles dans le premier tome. Ici, de plus, on découvre de nouveaux personnages – notamment féminins – fort intéressants – et dont j’espère qu’ils ne vont pas faire juste une apparition éclair. Au vu de la conclusion, j’ai bon espoir ! Par ailleurs, la complicité entre Christopher et Banerjee se fait plus fine, bien que le premier continue de ne rien comprendre aux rêves du second. Comme Banerjee utilise à plusieurs reprises son don, cela laisse tout loisir au lecteur de s’essayer à l’interprétation, ce qui fait tout à fait partie du plaisir de lecture de ce roman. À ce propos, et pour être tout à fait honnête, je pense que je suis plus Christopher que Banerjee !

J’ai été ravie de voir qu’Eric Senabre poursuivait l’aventure auprès de Banerjee et Christopher et qu’en plus il transformait l’essai ! Après ce très prenant deuxième tome, j’espère fermement qu’il y en aura un troisième !

◊ Dans la même série : Le Dernier songe de Lord Scriven (1).

Le Vallon du sommeil sans fin, Eric Senabre. Didier jeunesse, octobre 2018, 288 p.

Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet.

Espagne. Janvier 1937.
La guerre civile fait rage. Alors que les rebelles du général Franco ont conquis une grande partie du Pays basque, Maria est envoyée par ses parents dans la petite cité de Guernica, pour l’éloigner du danger. Or, l’inaction n’est pas du tout du goût de Maria, adolescente passionnée, qui a forgé sa conscience politique au feu républicain, qui ne rêve que de modernité et de progrès social, d’émancipation, et de liberté pour tous. L’arrivée dans le foyer très catholique et, de son point de vue, affreusement conservateur de Josepha et de Domenico se fait dans la douleur. D’autant qu’avec son accoutrement d’ouvrière, son écharpe rouge et sa manie de crier haut et fort ses idéaux, Maria fait un peu tache dans le paysage. Heureusement, la demeure est aussi celle de Tonio, 17 ans, un adolescent rêveur et poète à ses heures perdues, qui saura soutenir la réfugiée dans son épreuve. Malheureusement, il ne fait pas bon avoir 17 ans en 1937 à Guernica…

 

Vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre que j’étais assez impatiente de découvrir ce que cachait ce titre… et que j’ai été emballée par cette lecture ! Je ne déflore pas trop l’intrigue en vous annonçant d’ores et déjà que le bombardement de Guernica prend une part assez importante dans le récit. En même temps, un roman qui s’y déroule et qui débute trois mois avant la date fatidique, c’était à prévoir. Dans des conditions, le récit est évidemment assez linéaire et fortement marqué par un « avant » et un « après » bombardement. Et autant la première partie sert essentiellement à planter le décor (mais pas que, c’est vrai), autant la deuxième est plus portée sur la réflexion.

Sans trop de surprises non plus, on a tout loisir de s’attacher aux personnages avant qu’il ne leur pleuve du métal sur le coin de la figure.
Sophie Doudet a d’ailleurs accordé un soin tout particulier à ses personnages, les faisant tout d’abord paraître assez caricaturaux, pour mieux les nuancer par la suite. Ainsi, au départ, il est difficile de ne pas blâmer la mollesse de Josepha, de s’indigner devant la tyrannie que fait régner Domenico. Avant de s’apercevoir que l’un comme l’autre ne sont peut-être pas aussi obtus que l’on pouvait le croire. Je dois d’ailleurs avouer tout net que Maria m’a parfois donné envie de lui coller des baffes : autant j’ai apprécié son côté jusque-boutiste aux idées bien arrêtées, autant je l’ai parfois trouvée bien difficile avec sa famille d’accueil. (Il faut bien que jeunesse se passe, j’imagine !).

Comme de juste, nos personnages sont assez largement traumatisés par ce qu’ils ont vécu. Qui ne le serait pas ? Mais là où l’autrice a fait très fort, c’est en embrassant l’affaire d’un point de vue très large, englobant la situation géopolitique de l’époque. Et si les personnages vivent des choses difficiles (guerre civile, exode, déracinement), ce n’est rien en comparaison des épreuves qui les attendent. Dans cette seconde partie, le roman propose en effet de nombreuses reproductions de documents d’époque qui viennent ponctuer les inter-chapitres et qui, mises bout à bout, montrent l’ampleur de la campagne de désinformation internationale qui a suivi le bombardement. Pour certains, le bombardement était un mythe, pour d’autres il avait été perpétré par les rebelles nationalistes directement. Et cela rend la question du titre particulièrement prégnante. À la lumière de ces éléments, on se demande bien pour qui est morte Guernica…
Le fait d’avoir intercalé ces documents induit une tension extraordinaire : en tant que lecteur, on comprend légèrement avant les personnages la situation dans laquelle ils se trouvent : perdus, orphelins, en plein exode… et soupçonnés de mentir. Au fil des chapitres, on comprend mieux pourquoi ce qui s’est passé à Guernica a pu rester (et semble toujours l’être !) si confidentiel, malgré l’acharnement et le soin qu’ont mis les nazis à ravager la cité. Et ce qui est intéressant, c’est que cette partie du récit suscite de nombreuses réflexions sur la résilience et l’acceptation, mais aussi sur la puissance (et les dangers) de la propagande étatique. Ce qui, évidemment, résonne encore très fort dans notre actualité…

Très bonne surprise donc, que ce roman historique de Sophie Doudet. Le fouillis de l’affaire géopolitique est clairement et bien exposé, ce qui la rend assez limpide. Les personnages, de plus, s’avèrent assez attachants, quelles que soient leurs réactions à ce qu’ils traversent. Un roman très percutant, à mettre entre toutes les mains !

Pour qui meurt Guernica ?, Sophie Doudet. Scrineo, 23 août 2018, 212 p.

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Réminiscences, Gardiens des Cités perdues #7, Shannon Messenger.

Sophie Foster ne sais plus qui, ou même quoi, croire. Dans un conflit où les forces en présence sont si nombreuses, la pire erreur serait de se tromper d’ennemi.
Mais quand les Invisibles démontrent, sans doute possible, que la jeune fille est bien plus vulnérable qu’elle ne se l’était jamais imaginé, elle comprend qu’il est temps de changer de tactique. Ses pouvoirs, même immenses, ne peuvent la protéger que jusqu’à un certain point. Pour affronter des adversaires dénués du moindre scrupule, elle doit apprendre à se battre… Malheureusement, tous les entraînements au combat du monde ne peuvent rien pour alléger le fardeau d’un ami cher qui affronte un danger bien plus grand encore… Ce n’est pas en lançant des étoiles gobelines qu’elle pourra aider Fitz à surmonter le drame familial qui se joue chez les Vacker. La seule solution ? Prendre un risque encore plus grand que ceux que Sophie et ses camarades ont jamais couru. Mais c’est peut-être précisément ce qu’attendait l’ennemi depuis le début ! Il est temps de laisser se brouiller les frontières entre le passé et le présent !

Enfin une petite pause dans une série habituellement menée tambour battant ! Alors, certes, on a de l’action, mais pour une fois ce n’est pas à tous les coins de pages. Car dans un premier temps, Sophie se trouve dans une mauvaise posture qui la contraint au calme. La majeure partie du roman se déroule donc dans une ambiance feutrée, réflexive, très posée et fort loin de l’effervescence habituelle. Si cela peut donner l’impression que le tome est un peu déséquilibré (toute l’action se concentrant sur la fin), j’ai apprécié que les tenants et aboutissants de l’intrigue soient si posément exposés. Cela change un peu de l’ordinaire !

Toutefois, je dois avouer que je suis un peu restée sur ma faim sur certains points : si le tome permet à nouveau d’étoffer l’univers, c’est en introduisant une nouvelle espèce (les trolls) et… un tas de nouveaux personnages. Là encore, ils sont soignés, bien caractérisés et chacun possède sa petite histoire personnelle mais je commence à trouver qu’ils sont un peu trop nombreux à évoluer dans l’univers. Avec autant de monde, j’ai du mal à me sentir impliquée pour chaque personnage, et c’est un peu dommage (oui : je suis monotâche, je le confesse). D’autant que certains ont tendance à se volatiliser ! Dex, où étais-tu dans ce tome-ci ?!

Heureusement, l’ensemble est suffisamment chouette et enthousiasmant pour reléguer aux oubliettes ces petites finasseries. Comme je le disais, l’intrigue est vraiment bien posée, les enjeux très clairs et les sous-intrigues assez détaillées. L’intrigue générale tourne autour des souvenirs : Sophie et ses amis sont toujours à la recherche des véritables caches (et du moyen de les ouvrir), mais il faut aussi restaurer la mémoire endommagée de Keefe (dont la propre mère fait partie des bad guys) et déterminer si Alvar, le frère renégat de Fitz et Biana, est bien victime d’une amnésie totale… ou s’il s’agit d’une nouvelle ruse des Invisibles. Par ailleurs, la question des souvenirs tronqués de Sophie est toujours là en toile de fond.
Comme celle de ses parents génétiques, d’ailleurs ! Si l’importance du Colibri est quelque peu mise de côté dans le gros du roman, la question de l’héritage génétique de Sophie revient de plein fouet dans les dernières pages — et alimente d’ailleurs un rebondissement final certes peu surprenant, mais encore une fois extrêmement bien amené ! Globalement, Shannon Messenger parvient à rappeler les différentes sous-intrigues qui courent sans perdre le lecteur dans la masse des infos : et vu l’épaisseur du roman d’un côté, la complexité de son univers de l’autre, ce n’était pas gagné. J’ai été ravie, ainsi, de retrouver Silveny, dont la présence dans ce volume, particulièrement importante, amène de nouveaux développements très inventifs !

L’autre point qui, cette fois, prend une place considérable, est l’âge de Sophie. Désormais à la tête de quinze bougies, la jeune fille devient une véritable adolescente. Qui doit donc, comme tout elfe qui se respecte, envisager de déposer sa candidature chez les Entremetteurs, si elle souhaite pouvoir être appariée avec un autre elfe. Pratique barbare qu’elle renie de toutes ses forces… mais qui la travaille tout de même. Tout comme, on s’en doute, ses sentiments. Il est beaucoup question du jeune elfe qui fait battre son cœur avec tout ce qu’on peut en attendre : cœur qui bat la chamade, mains moites, hésitations, regards énamourés de part et d’autre, discussions gênantes (mais hilarantes) avec les parents, etc. Heureusement, cette romance se mêle assez bien à l’intrigue plus magique et ne prend pas trop le pas (sans quoi j’aurais sans doute lâché l’affaire. Bon, et ils sont très mignons, il faut en convenir). Quoi qu’il en soit, cela va sans aucun doute alimenter le débat sans fin des Team Fitz/Team Keefe (et sans vous spoiler sur les péripéties, je dois tout de même avouer que j’ai définitivement changé d’équipe. Allez Sophie, ouvre les yeux !!).

Si le début peut donner l’impression qu’on est arrivé au bout de ce que proposait l’univers, la suite prouve au contraire combien Shannon Messenger maîtrise et son univers et son intrigue. Encore une fois, elle étoffe le tout de nouvelles coutumes fort intéressantes, tout en révélant juste le nécessaire sur le conflit larvé entre les elfes et les Invisibles. D’une part, l’intrigue progresse mais, d’autre part, on en garde suffisamment sous le coude pour alimenter les prochains tomes – dont j’espère qu’ils seront toujours aussi palpitants. Les personnages sont étoffés peu à peu et révèlent qui des bonnes choses, qui des traits de caractères que l’on aurait préféré ignorer… Et cela aussi, cela ajoute du suspense quant à la suite. 

♦ Dans la même série : Gardiens des cités perdues (1) ; Exil (2) ; Le Grand Brasier (3) ; Les Invisibles (4) ; Projet Polaris (5) ; Nocturna (6).

Gardiens des cités perdues #7, Réminiscences, Shannon Messenger.
Traduit de l’anglais par Mathilde Tamae-Bouhon. Lumen, 15 novembre 2018, 770 p.

La longue marche des dindes, Kathleen Karr.

Plus personne ne peut vous dire comment les bons élèves de cette école de campagne du Missouri ont occupé leurs vacances d’été 1860. Non. Le seul qui soit resté dans l’Histoire, c’est Simon Green, le cancre, celui qui avait quadruplé son CE1. Cette année-là, les dindes avaient pondu comme des lapins. Beaucoup trop. Valaient des clopinettes. Cette année-là, à Denver, à mille kilomètres d’ici, on bâtissait à tour de bras, et rien à se mettre sous la dent. Là-bas, ils étaient prêts à payer une dinde cinq dollars. C’est bien simple, Simon, à peine sorti de l’école, il a fait ses comptes. A emprunté toutes ses économies à l’institutrice. A acheté mille dindes. A embauché comme charretier Bidwell Peece, le plus grand ivrogne du pays devant l’Éternel. Et s’est juré de faire fortune à la fin de l’été. L’oncle Lucas lui a fourgué en héritage son chariot le plus pourri. Et vogue la galère ! Ils n’étaient pas nombreux, ceux qui auraient parié sur un attelage pareil : l’ex-ivrogne repenti, le cancre indécrottable et les mille dindes réclamant chacune ses cinq litres d’eau par jour. D’autant que, très vite, ils ont été rejoints par Jabeth, un esclave noir en cavale qui rêvait du pays de la liberté. Et comme si ça ne suffisait pas, des types à dos de chameau se sont mis à les poursuivre. Parole, à dos de chameau ! Avec des fusils partout. Et les Indiens Potawatomis et leur chef John Prairie d’hiver les ont arrêtés sur leur territoire sacré. Et il y a eu aussi la fille qui piquait sa crise de nerfs dans la prairie maudite, et la cavalerie qui n’avait pas cavalé depuis si longtemps qu’elle prétendait faire un carton sur les dindes, et… Enfin, de quoi créer des liens entre Simon, l’orphelin, Bidwell, le vieil ivrogne bon à rien, et Jabeth, l’esclave en fuite. Et faire d’eux des héros inoubliables. Au point de vous donner furieusement envie d’être cancre, dans le Missouri, en 1860.

Kathleen Karr a marqué ma vie de lectrice ; j’ai découvert avec un immense plaisir La Caverne lorsque j’étais au collège et je m’en souviens encore — d’ailleurs je vous en parlais pour mon premier Ray’s Day. Donc, l’an passé (oui, car cette chronique traîne en brouillon depuis des lustres), lorsque j’ai vu passer ce roman jeunesse, il m’a été difficile de résister — et bien que le texte ait été écrit dans les années 1990, il n’a pas pris une ride !

Dès les premières lignes, on plonge dans un Far West parfaitement remis en scène, jusque dans l’accent des personnages. Nous suivons les traces de Simon, qui passe pour l’idiot du village — et entre nous soit dit, il peut se montrer gentiment benêt. Pourtant, le jeune homme a d’indéniables talents poétiques et… mathématiques !
Simon est un personnage extrêmement touchant, souvent terre-à-terre, mais avec des fulgurances incroyables. Et qui sont d’autant plus percutantes que les autres personnages les prennent, généralement, pour purs traits de sa légendaire bêtise — avant de s’apercevoir que c’est plutôt l’expression de son génie !

Ces fulgurances ponctuent une route pour le moins éprouvante. Car dans le Far West de 1860, on peut vivre mille aventures en autant de kilomètres et c’est presque ce qui arrive à Simon et à ses acolytes. Attaque d’indiens, esclavagistes en goguette et esclave en fuite, véritable troupe de cirque, escrocs en tous genres, pionniers à la dérive et famille acharnée, on est servis !
Les péripéties s’enchaînent à bon train, tout en ménageant un rythme équilibré à l’intrigue. Celle-ci n’est ni survoltée, ni trop indolente ; Kathleen Karr a trouvé un parfait dosage entre les différents éléments, ce qui rend la lecture absolument palpitante. Le vocabulaire, de son côté, est très accessible dans la narration, mais parfois un peu plus ardu dans les dialogues, lorsque les personnages dévoilent leur plus bel argot.
Au fil des pages, c’est un extraordinaire portrait sur le vif des États-Unis qui se dévoile. Si l’actualité économique n’est là qu’en toile de fond à l’aventure, des réflexions plus profondes sur la famille, l’amitié, l’esclavage ou le vivre-ensemble traversent les pages. Là encore, Simon aborde tout cela avec un mélange d’ingénuité et de sagacité qui fait vraiment plaisir à voir. D’autant que les autres personnages ne sont pas en reste et font preuve, eux aussi, d’une belle présence d’esprit. Surtout, et malgré les sujets parfois difficiles, le roman est extrêmement drôle ! Que l’on parle du décalage entre le ton très policé de John Prairie d’Hiver et les clichés sur les Indiens sanguinaires, ou le pragmatisme avec lequel Simon accueille un jeune esclave en fuite qui s’attend à être lynché, les dialogues sont toujours très savoureux.
Cela vient sans aucun doute du fait que les personnages sont vraiment bien étudiés. Évidemment, on s’en doute dès le départ, aucun d’eux n’est vraiment ce qu’il semble être : Bidwell Peece n’est pas qu’un ivrogne bon à rien, de même que Simon n’est pas bête à manger du foin. C’est sans doute le fait que les personnages partent de très très loin qui les rend si attachants, et qui fait de ce texte un roman d’aventure si prenant !

Si vous cherchez un bon roman d’aventure jeunesse (lisible dès 10 ans, en plus), arrêtez-vous : La longue marche des dindes est exactement ce qu’il vous faut. Kathleen Karr y ressuscite un Far-West haut en couleurs, encore pétri de préjugés racistes ou de classes, et sillonné par de véritables canailles (cachées sous des défroques d’escroc… ou institutionnelles). C’est un western avec tout ce qu’il faut dedans, de l’attaque des Indiens à l’arrivée de la cavalerie, avec le passage du cirque en prime. Et qui a, avec ça, le bon goût d’être prenant, drôle et intelligent !

 

La longue marche des dindes, Kathleen Karr. Traduit de l’anglais par Hélène Misserly.
L’École des Loisirs, 2018 (réédition), 251 p.