Dance of thieves #1, Mary E. Pearson.

Ancienne gamine des rues, Kazi a été prise sous la protection de la reine de Venda. Devenue Rahtan, soldat d’élite de la couronne, elle se rend en mission dans la province de la Bouche de l’Enfer afin d’appréhender un traître à la couronne et de prendre contact avec le chef des Bellanger, une dynastie de hors-la-loi qui revendique le pouvoir contre l’autorité de la reine. Or, elle l’ignore, mais le patriarche vient de mourir, faisant de son fils Jase son héritier. Justement, Kazi est enlevée par des trafiquants d’esclave et se retrouve enchaînée à Jase, avec lequel elle parvient à s’enfuir. Pour s’en sortir, il va donc falloir collaborer…

J’ai ouvert ce livre (que je devais lire pour le boulot) avec de grandes réticences. Il faut dire que le résumé n’était pas franchement fait pour me rassurer (je voyais poindre dès la lecture des premières phrases la romance inévitable entre les personnages).
Et finalement… eh bien j’ai grandement apprécié ! Etonnant !

Mais revenons au début. Début que j’ai trouvé… extrêmement confus. J’avais l’impression d’être balancée dans un univers dont il me manquait la moitié des informations, un peu comme si je lisais un tome 2 en ayant raté le tome 1. Et en fait, c’est presque ça ! Car Dance of thieves est un spin-off de la série The Remnant Chronicles de la même autrice, une trilogie qui se déroule avant le dyptique dont on parle aujourd’hui. Or, cette trilogie… est inédite en français. Dommage ! Cela aurait été bien de les traduire dans l’ordre, mais les voies de l’édition sont impénétrables. D’ailleurs, le roman manque très clairement d’une carte. Cela aurait grandement aidé à la compréhension.
Donc, sans surprise, l’autrice ne s’embarrasse pas d’explications sur certains points de son univers, qu’il s’agisse de la géographie, de la politique ou même des coutumes. Autant vous dire que le début est un peu ardu. Heureusement, en quelques chapitres, on se fait une idée assez précise des enjeux de l’histoire.

Celle-ci débute donc comme une très traditionnelle et très banale romance young-adult sur vague fond de fantasy, avec deux personnages que tout oppose et qui succombent (beaucoup trop vite) l’un à l’autre. Heureusement, cela change bien vite. Car dès qu’ils sont revenus en ville, Jase comme Kazi reprennent leurs rôles respectifs et objectifs premiers. Bien que la romance survive à cette reprise des rôles, les enjeux plus politiques prennent le dessus et c’est à un vrai jeu de dupes que se livrent les personnages. J’étais d’ailleurs assez surprise de voir qu’il y a un vrai contexte géopolitique dans cette intrigue, dont les développements laissent imaginer une suite fort intéressante. Car il y a plusieurs factions en jeu : la Reine, bien sûr, les Bellanger, mais aussi d’autres opposants, qui espèrent bien profiter de la bisbille entre les deux premiers pour se tailler la part du lion. Autant la romance, cliché et rapide, manque de piquant, autant cette partie-là est intéressante, puisqu’à la fantasy se mêle un brin d’espionnage qui rend le tout très prenant.

Je foudroyais Jase du regard. Mais à l’intérieur de moi, je hurlais de rire. À un certain niveau, j’étais toujours furieuse : il parlait de franchise et deux minutes plus tard, il découvrait ses mensonges pour les planter en moi par surprise tels les crocs aiguisés d’un candok. Une fois le choc initial passé, j’avais dû dissimuler ma jubilation face à ce monstrueux coup de chance. Il m’emmenait droit où je voulais aller : au Guet de Tor. Je n’aurais pas besoin de m’y introduire en douce ou de créer davantage de problèmes à la Bouche de l’Enfer pour qu’on m’y emmène. Le Patrei en personne allait m’y escorter. C’était d’une ironie si merveilleuse que, tôt ou tard, je la lui enfoncerais joyeusement dans la gorge.

Le récit fait alterner de façon extrêmement classique un chapitre du point de vue de Kazi, un chapitre du point de vue de Jase. Mais cela fonctionne, notamment dans toutes les parties où les protagonistes n’ont pas exactement les mêmes visées. L’alternance assure le maintien du suspens, et c’est très bien ainsi. À un moment du récit, j’ai regretté de ne pas avoir d’autre point de vue mais vu la cohorte de personnages qui gravitent autour du duo, ce n’est pas plus mal (l’histoire aurait sans doute tourné au foutoir intégral).
Par ailleurs, l’autrice dose bien les péripéties et retournements de situation, ce qui fait que malgré les difficultés du départ, j’ai rapidement accroché à l’ensemble. En plus de cela, le style est fluide et, dans l’ensemble, vraiment agréable, avec notamment des descriptions que j’ai trouvées bien faites. Comme je suis une affreuse personne pleine de préjugés, cela a fait partie des très bonnes surprises que ce roman m’a réservées !

Je partais donc pleine d’a-priori et Mary E. Pearson a su me surprendre très agréablement avec ce roman. Malgré une romance hyper rapide et cliché, l’intrigue politique prend rapidement le dessus, et se mêle à un brin d’espionnage hyper agréable. Le mélange des genres est réussi, et rend l’intrigue très prenante. J’attends impatiemment la suite de ce premier tome, comme la trilogie initiale dont il est le spin-off. C’est dire si l’autrice a réussi à me ferrer !

Dance of thieves #1, Mary E. Pearson. Traduit de l’anglais (Etats-Unis) par Isabelle Troin.
La Martinière jeunesse, février 2020, 576 p.

Chasseuse de fantômes, Cassidy Blake #1, Victoria E. Schwab.

Faites la connaissance de Cassidy, une adolescente presque comme les autres. Elle vit avec ses parents et son chat, aime prendre des photos et passe tout son temps libre avec son meilleur ami, Jacob… À ceci près que Jacob n’est autre qu’un fantôme : depuis un peu plus d’un an, Cass a le pouvoir de voir les morts et de parler avec eux ! Alors, lorsque ses parents lui annoncent que toute la famille part passer l’été à Édimbourg pour y tourner une émission de télévision consacrée aux spectres, Cassidy et Jacob embarquent pour un voyage… riche en péripéties !

Fantômes et Ecosse : deux thèmes pour me plaire ! Et ça n’a pas loupé !
Ce très court premier tome nous embarque pour une intrigue complète – premier bon point à mes yeux. Celle-ci est plutôt linéaire, et je mentirais en disant qu’elle était pleine de rebondissements inattendus, mais j’ai néanmoins passé un excellent moment aux côté de Cassidy.

Celle-ci est une adolescente banale. A ceci près que son meilleur ami est un fantôme, et qu’elle a tendance à passer le Voile par inadvertance. Là où cette nature est cocasse, c’est que ses propres parents sont des spécialistes des fantômes, qui animent une émission télévisée consacrée au sujet (l’une traite le sujet de façon historique, l’autre de façon plus scientifique). Évidemment, aucun des deux n’a les capacités de leur fille. Bon an mal an, l’adolescente fait avec ses capacités, discute avec Jacob, passe discrètement le voile, et assouvit sa passion des photos étranges en déclenchant son appareil de l’autre côté du Voile. Oui parce que le point original, c’est que Cassidy déteste sa capacité à voir les fantômes : les passages derrière le Voile ne lui sont guère agréables et, hormis y avoir gagné un meilleur ami, elle ne fait pas grand-chose de sa surnaturelle capacité. D’où son désespoir lorsque ses parents lui annoncent des vacances à Edimbourg, une ville riche en ectoplasmes.

Comme je le disais, l’intrigue est assez simple – et donc accessible aux jeunes lecteurs, dès 9 ans – mais pas moins effrayante pour autant. Car Cassidy va se frotter à la Corneille rouge, une fantôme antique et terrifiante. Soyons honnête, il y a quelques passages effrayants dans l’intrigue, car l’univers des fantômes n’est pas follement accueillant, et les visites de cryptes et autres cimetières hantés sont parfaitement décrites. Heureusement, l’histoire sait aussi être légère et pleine d’humour, ce qui équilibre parfaitement le roman. D’ailleurs, il faut noter que Victoria Schwab est de toute évidence hyperfan d’Harry Potter, car les allusions à la saga de J.K. Rowling sont légion !
Autre point que j’ai vraiment apprécié : l’autrice achève l’intrigue sur un retournement de situation bien trouvé et assez ironique, qui va sans doute changer la donne pour Cassidy – celle-ci n’ayant pas totalement pris conscience des responsabilités accompagnant son don. Rien que pour cela, ça me donne envie de lire la suite.

En somme, très bonne pioche au rayon jeunesse. J’ai trouvé l’histoire assez originale, alors que le thème semblait éculé. L’intrigue, simple et linéaire, est bien menée et dispose d’une vraie conclusion – ce qui ne l’empêche pas de donner envie d’en savoir plus. Le récit est bien équilibré entre humour, vie quotidienne, et scènes effrayantes avec des fantômes remontés. J’ai hâte d’en savoir plus !

Cassidy Blake #1 : Chasseuse de fantômes, Victoria E. Schwab. Traduit de l’anglais par Sarah Dali.
Lumen, janvier 2020, 304 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon.

Lolita est une célèbre influenceuse beauté. Prudence, la plus grande de ses fans, vit chaque nouvelle vidéo comme une petite bulle ressourçante dans un quotidien stressant. Or, voilà que Lolita disparaît du jour au lendemain des réseaux sans laisser la moindre trace. Prudence en est certaine : c’est louche. Ça ne ressemble pas à son idole. Lolita a sans doute été enlevée par d’odieuses personnes. Quels secrets cache donc l’image si parfaite de Lolita ? C’est décidé, Prudence part à sa recherche…

Cela faisait un petit moment – me semble-t-il – que je n’avais pas lu un roman de Samantha Bailly, donc j’attendais assez impatiemment celui-ci. Et cette attente a été récompensée, car Anne-Fleur Multon (que je découvrais !) et elle ont signé un très chouette roman choral !

Le résumé le laissait supposer : le récit s’appuie sur une double narration, alternant les chapitres consacrés à Prudence (par Anne-Fleur Multon) et ceux consacrés à Lolita (par Samantha Bailly). Ce que je n’avais en revanche pas vu venir, c’est que les autrices choisiraient une chronologie atypique. Si Prudence raconte l’histoire à partir de la disparition, comptant les jours d’absence de Lolita, celle-ci raconte les événements qui se sont déroulés juste avant, en commençant quelques semaines en amont. L’alternance des deux voix amène un suspense assez confortable, mais c’est vraiment le compte à rebours de Lolita qui induit toute la tension dans le récit ! Plus l’histoire avance, plus l’on se demande pour quelles raisons elle a ainsi disparu de la circulation (et si les hypothèses les plus farfelues de Prudence – enlèvement, séquestration, meurtre – sont si farfelues que cela…).
Toujours au chapitre narration, j’ai trouvé la narration de Lolita très audacieuse, et vraiment réussie : son récit est rédigé à la deuxième personne du singulier. Effet immédiat : on se sent dans la position du fan voyeur, totalement impudique et on s’aperçoit assez vite que ce n’est pas forcément une position très agréable.

« Le vendredi soir, j’adore sortir du lycée à dix-huit heures. Les couloirs sont déserts et la nuit presque tombée enrobe les bâtiments d’une obscurité bleutée et cotonneuse. Les profs qu’on croise ont l’air à nouveau de ce qu’ils sont en dehors, pères de famille, amoureuses en retard pour le ciné, conducteurs d’une Mégane vert pomme, en train de se demander si ce soir ce sera soupe ou salade composée. On peut les surprendre en train de regarder leur portable ; ils nous sourient distraitement.
Dix-huit heures, un vendredi soir : c’est le moment de la semaine où les masques tombent. »

Ce choix vient nourrir la réflexion autour des réseaux sociaux proposée dans le roman. Le sujet s’y prête, donc il est beaucoup question ici de la place qu’occupent les réseaux sociaux dans nos vies (notamment celles des adolescent-e-s), de la façon dont les influenceurs mettent en scène leur propre vie et impactent fortement celles de leurs abonnés. Mais, glissement oblige, il est aussi question de cyberharcèlement, des ravages bien réels que peuvent causer des communautés virtuelles, et de la face cachée des réseaux sociaux avec, en premier lieu, le travail caché des mineurs et les abus qu’ils subissent. Tout cela est abordé sans moralisation (je veux dire par là que les autrices ne déconseillent pas aux lecteurs d’ouvrir leur propre chaîne youtube s’ils en ont envie !). En fait, il n’y en a pas besoin. Car le simple parallèle entre les vies de Lolita et Prudence suffit (notamment la vie de la première et les conséquences de son exposition).
Mais une fois de plus, j’ai été surprise. Car le roman aborde un tas d’autres sujets de société parmi lesquels, en vrac, l’homosexualité, le racisme ordinaire, l’amitié, les relations familiales, l’amour et les maladies mentales. Dit comme cela, cela peut sembler un peu trop. Et j’avoue que j’ai moi-même eu peur en voyant se profiler tous ces sujets réunis dans le même roman. Eh bien aussi curieux cela puisse-t-il sembler, ça passe ! Et ça passe même extrêmement bien ! Chaque sujet est traité avec justesse et bienveillance, en évitant l’écueil de la moralisation. À aucun moment on ne se dit qu’il y en a trop, et que certains sujets passent à la trappe. L’ensemble est étonnamment bien équilibré, ce qui est sans aucun doute la grande force du roman. Et ce n’est pas lourd ! Le roman n’est pas entièrement fondé sur des drames et la vie d’une adolescente qui se brise. Loin de là ! Il y a aussi de l’humour, de l’espoir et des scènes attendrissantes, ce qui permet de prendre quelques bouffées d’air frais au fil des pages !

Excellente surprise donc, que C’est pas ma faute. J’avais hâte de le lire, mais vu le sujet, j’avoue que j’avais un peu peur de tomber sur un roman hyper cliché. Alors, je vais être honnête : il y en a. Mais franchement, ce n’est pas grave, au regard de l’ensemble. Le récit est hyper bien mené et les choix narratifs (particulièrement la deuxième personne du singulier) sont vraiment percutants. La chronologie bouleversée amène un suspense très prenant (le roman est littéralement écrit comme un thriller). Les autrices profitent de cette histoire pour évoquer beaucoup de sujets, mais chacun d’entre eux est traité avec humanité et bienveillance, ce qui fait que l’on ressort de la lecture avec la très bizarre impression d’avoir lu un thriller feel-good, sans qu’aucun des deux genres pâtisse de l’autre. Franchement, je suis admirative.

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon. Pocket jeunesse (PKJ), mars 2020, 377 p.

 

Le Glas, La Faucheuse #3, Neal Shusterman.

Dans un monde qui a conquis la mort, l’humanité sera-t-elle anéantie par les êtres immortels auxquels elle a donné naissance ?
Le sinistre maître Goddard se prépare à prendre le pouvoir suprême sur la communauté des faucheurs. Seul celui qu’on nomme  » le Glas  » pourrait faire basculer l’humanité du côté de la vie…

Voilà un troisième tome que j’ai attendu avec une impatience grandissante, surtout au vu de la conclusion du précédent ! Verdict ?

Eh bien j’ai adoré. Je crois même que j’ai trouvé cet opus encore meilleur que les précédents, ce qui est placer la barre très, très, très haut.
Et pourtant, ce n’était pas gagné car, au vu de la fin du tome 2, de la couverture et du titre de celui-ci… Eh bien il y avait fort à parier que Citra et Rowan ne seraient pas sur le devant de la scène. Spoiler alert : en effet. Et malgré tout, Neal Shusterman propose un roman épatant.
Cette fois, on suit Greyson Tolliver : rappelez-vous, cet adolescent élevé par le Thunderhead, seul humain au monde à ne pas être étiqueté malpropre. Devenu dans des circonstances plus qu’étrange Toniste, il a même été propulsé au plus haut rang de la secte et se fait désormais appeler le Glas. On sait que les Tonistes et les Faucheurs se croisent rarement (sauf quand Goddard va les massacrer) mais, curieusement, c’est Greyson qui pourrait aider la Vieille Garde à se débarrasser du Nouvel Ordre.

Dans les deux premiers tomes, on a eu tout le temps de voir qui faisait alliance avec qui, et quels étaient les antagonismes les plus puissants. De plus, on quitte clairement l’enjeu local (les Faucheurs de MidAmérique) pour un enjeu mondial (Goddard n’entendant pas se contenter que des Faucheurs MidAméricains). Tout cela donne un opus plutôt concentré sur la résolution des conflits qui opposent la Vieille Garde au Nouvel Ordre, que sur l’action à tout va. Le rythme est donc nettement plus posé que dans les tomes précédents, un point qui ne m’a pas gênée le moins du monde, puisque j’adore les intrigues politiques – surtout quand c’est bien mené, comme ici. Malgré cet aspect très politique, j’ai trouvé ce volume particulièrement sombre. Goddard est plus en forme et incontrôlable que jamais, ce qui donne des apparitions toujours pour le moins… sanglantes.

L’auteur a choisi de multiplier les points de vue parmi les différents camps en présence – on suit donc de nombreux personnages neufs ou presque, et de plus anciens. Le tout est, comme toujours, émaillé de chapitres consacrés uniquement au Thunderhead (un personnage pour lequel j’ai beaucoup de tendresse depuis le début).
Mais il a également choisi deux fils chronologiques différents, qu’il ne situe pas l’un par rapport à l’autre dans un premier temps. Pour être honnête, c’est le point qui m’a donné le plus de fil à retordre au début, jusqu’à ce que je parvienne à les situer. C’était bien vu ! Car cela donne une perspective vraiment intéressante à l’ensemble du récit. De plus, tous les fils mis en place précédemment trouvent une réponse ou une conclusion, et c’est vraiment agréable.
Ceci étant dit, je dois dire que j’ai été particulièrement surprise par les derniers chapitres ! Je ne m’attendais vraiment pas à ce que la trilogie s’achève ainsi et l’auteur m’a vraiment surprise – encore une fois, en bien. J’accorde même une mention spéciale à la conclusion proprement dite, que j’ai trouvée à la fois touchante, parfaite pour cette trilogie et… suffisamment ouverte pour rêver à une suite. Non pas que j’appelle de mes vœux une suite à la trilogie, mais j’aime bien quand les auteurs concluent vraiment leur histoire, tout en laissant assez de matière aux lecteurs pour rêvasser à ce qui pourrait se passer après.

Neal Shusterman fait depuis longtemps déjà partie de mes auteurs incontournables. Mais il m’a encore plus conquise (si c’était possible !) avec cet opus. Je trouve qu’il a complètement transcendé l’idée de départ avec cet opus. C’est bien écrit, c’est hyper prenant, ça ne part pas dans tous les sens – même si je ne m’attendais pas DU TOUT à cette conclusion – et ça tient la route globalement. Il se paie le luxe de nous faire réfléchir à notre société en même temps. Franchement, que dire de plus ? Le Glas est un tome hyper dense (700 pages, quand même !), intense à souhait et qui clôt magistralement cette ambitieuse saga. Ne vous laissez pas rebuter par l’étiquette young-adult, c’est aussi lisible par les autres adultes !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ; Thunderhead (2) ;

La Faucheuse #3, Le Glas, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par . R. Laffont, 28 novembre 2019, 709 p.

L’Envol du phénix, Sœurs de sang #1, Nicki Pau Preto

« Autrefois, j’avais une sœur, que j’aimais de toutes mes forces. Pourtant, si j’avais su, je l’aurais haïe. Mais qui a jamais pu contrôler les mouvements de son cœur ? »

Véronyka regarde brûler dans l’âtre deux œufs de phénix sur le point d’éclore… Dire qu’il y a quelques années à peine, de puissantes reines sillonnaient encore le ciel sur le dos de ces bêtes légendaires ! Avec sa sœur Val, elle ne veut qu’une chose : chevaucher ces animaux mythiques, comme leurs parents avant elles. Malheureusement, une telle audace est désormais punie de mort et tous ceux qui pratiquent la magie sont traqués sans merci. Toutes deux vivent donc dans la clandestinité… Si seulement l’un de ces phénix pouvait venir au monde, leur vie en serait bouleversée ! Mais qui, de Val ou de Véronyka, l’oiseau de feu choisirait-il ? Et qu’adviendrait-il ensuite d’elles ? La jeune fille l’ignore encore, mais tous les Dresseurs de phénix ne sont pas morts ou emprisonnés. Un petit groupe, retranché dans une forteresse au sommet des montages, poursuit la résistance. Le seul problème ? Ils refusent, désormais, d’entraîner des femmes.

Est-ce que ce livre a parlé à l’adolescente en moi qui avait apprécié le premier tome d’Eragon ? Absolument !!

L’autrice nous embarque dans un univers de fantasy marqué, des années plus tôt, par une guerre fratricide qui a conduit à la disparition des royautés – remplacée par un Conseil tout puissant. Pire : alors que la société voyait plutôt d’un bon œil d’être dirigée par des reines guerrières, elle est retombée dans un triste et banal patriarcat. Malgré une hégémonie apparente voulue par les gouvernants, on distingue toujours l’Empire de Pyra, la nation déchue. Et c’est justement de cette nation que sont issues nos deux protagonistes, Véronyka et sa soeur aînée Val.
J’ai essayé de vous résumer les tenants et aboutissants géopolitiques rapidement, mais je dois dire que dans les premiers chapitres, j’étais un peu perdue entre les différentes factions (l’Empire, Pyra, les animages, les Dresseurs, etc.). C’est le risque attendu quand on prend l’histoire en marche quelques décennies après les événements politiques majeurs : la mise en place est un peu confuse. Je pense que ces différentes explications auraient mérité d’être un peu plus fluides. Heureusement, le livre est épais, on a le temps de mieux comprendre de quoi il retourne au fil des pages.

Celles-ci s’attachent essentiellement à trois personnages, tous animages : Véronyka, par les yeux de laquelle on voit sa sœur Val, Tristan, un jeune apprenti dresseur de phénix et Sev, un animage discret enrôlé comme soldat dans l’armée de l’Empire. À ce stade, précisons donc que les animages ont la faculté d’entrer en contact avec les animaux afin de les apprivoiser ou de les contrôler et que les meilleurs d’entre eux, si tant est qu’ils trouvent un œuf de phénix, peuvent espérer devenir Dresseurs. Ceux-ci ayant fait partie de la team bad guys au cours de la guerre précédente, tous les animages repérés par l’Empire sont immédiatement placés en état de servitude – sauf les petits malins comme Sev qui se contrôlent, ou les rebelles comme les trois autres, qui se cachent.
Contrairement à ce à quoi je m’attendais, les chapitres n’alternent pas un personnage après l’autre : on peut passer 5 chapitres d’affilée avec Véronyka, faire une petite incursion du côté de Sev, revenir à Véronyka, passer chez Tristan, etc. J’avoue que cette inégalité narrative m’a au départ déstabilisée, parce que ce n’est pas à quoi nous a habitués la littérature jeunesse. Mais j’ai trouvé cette construction sympa : le suspense n’en pâtit pas du tout, bien au contraire, et j’ai aimé ne pas être enfermée dans le carcan de « 1 chapitre / perso en alternance jusqu’à la conclu ». De temps à autres, ces chapitres sont interrompus par des extraits d’œuvres anciennes qui viennent éclairer tel ou tel aspect de l’univers, ou par les échanges épistolaires (cinglants !) des deux princesses légendaires, Avalkyra et Phéronia.

Du côté de l’intrigue, on suit donc un cheminement assez classique en fantasy : des rebelles vivent cachés, d’autres tentent de retourner le pouvoir en place et, là-dedans, des personnages tentent de tirer leur épingle du jeu. Rien de très neuf sous le soleil, mais je dois toutefois dire que j’ai été assez surprise par les retournements de situation amenés par l’autrice, et ce à plusieurs reprises.
Tout d’abord, je m’attendais vraiment à ce que l’intrigue soit tournée autour des phénix. Eh bien non. Alors il y a en a, soyons honnêtes. Mais Véronyka, qui est tout de même le personnage que l’on suit le plus, les voit seulement de loin – rappelez-vous, univers patriarcal, tout ça. Du coup ce sont plutôt les tribulations de Véronyka par-ci par-là, le développement de ses talents magiques et sa vie de palefrenière à la forteresse. Le rythme est assez calme, puisque l’action est concentrée sur la fin. Heureusement, l’héroïne se trouve quelques sujets de préoccupation, donc one ne s’ennuie pas non plus, malgré l’impression que l’intrigue ne suit pas le cours qu’elle aurait dû suivre. Si elle est bien menée tout en prenant son temps, je pense que certaines péripéties auraient gagné à être élaguées de quelques pages.
D’autre part, l’autrice m’a surprise avec quelques révélations. Avec le recul, je me dis qu’elle avait pourtant bien balisé le terrain, mais je me suis entièrement laissée porter par cette lecture !

Mais s’il n’y a pas tellement d’action, c’est aussi parce que l’autrice s’attache à développer quelques thèmes annexes – sans que cela pèse à l’ensemble. L’héroïne, on l’a vu, a du mal à trouver sa place dans un univers qui n’apprécie guère les filles, fortes ou pas (mais si elles sont fortes, c’est pire). À la forteresse, elle rencontre un jeune homme qui se damnerait pour pouvoir plaire à son commandant de père, mais qui n’y arrive pas. En plus de ça, Véronyka a un contentieux sévère avec sa sœur aînée, qui est aussi sa seule famille, ce qui est source de dilemme pour l’adolescente. Les relations familiales et la sororité ont une place vraiment importante dans l’histoire sans que cela nuise à l’intrigue plus politique, comme je le disais plus haut. J’ai apprécié parce que les thèmes sont traités sans chichi, sans lourdeur, et s’intègrent vraiment bien au récit.

L’Envol du phénix était donc une très bonne surprise ! Malgré un départ un peu confus et quelques longueurs, l’autrice nous propose une intrigue riche, bien menée et qui tient la route. Elle prend des tours étonnants mais vraiment intéressants et en profite pour traiter les thèmes forts de la saga – sororité, émancipation et relations familiales – outre l’intrigue purement magique et politique. Je suis contente de cette bonne pioche au rayon fantasy ado ; évidemment, au début j’ai pensé à Eragon, mais là, au moins, je suis allée jusqu’au bout, en appréciant ma lecture ! Je suis donc très curieuse de lire le tome 2 !

Soeurs de sang  #1 : L’Envol du phénix, Nicki Pau Preto. Traduit de l’anglais (Canada), par Julie Lafon et Céline Morzelle.
Lumen, février 2020, 724 p.

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Les Aigles de Vishan Lour, Pierre Bottero.

Plume est une Ombre.
Grâce à ses talents d’acrobate, elle se glisse discrètement dans la nuit.
Jeune écuyer des Chevaliers du Vent, Estéblan accompagne la délégation chargée de rappeler au nouveau roi ses devoirs. Quand la délégation est assassinée, il est menacé à son tour.
Plume sera-t-elle son alliée ?

En 2005, j’étais toujours une lectrice assidue du mensuel Je Bouquine. J’avais donc été ravie d’y lire une nouvelle de Pierre Bottero, dont j’étais déjà très fan. Depuis, Les aigles de Vishan Lour a été republiée, toujours dans Je Bouquine (en 2015), mais jamais en volume tiré à part. Cette année, Rageot publie donc enfin ce texte qui manquait à l’œuvre complète de l’auteur, et c’est l’occasion de se (re)plonger dedans !

Premier point, l’intrigue ne se déroule a priori pas dans le méta-univers Gwendalavir auquel les autres romans de l’auteur nous ont habitués (quoique cela se pourrait, dans une contrée non citée dans les autres romans). Bien que la novella fasse moins de 100 pages, Pierre Bottero parvient à nous expliquer rapidement les tenants et aboutissants de l’univers, tant culturels que politiques.
De même, les personnages sont caractérisés rapidement. Les protagonistes collent à des stéréotypes (la voleuse, le chevalier), mais ce n’est pas gênant. D’une part parce que l’auteur ne sombre pas dans le cliché (du moins pour les protagonistes) et, d’autre part, parce qu’ils sont vraiment cohérents. D’ailleurs, Plume a des petits airs de Marchombre… d’Ombre à Marchombre, il n’y a peut-être qu’un pas ?

Le roman est dépourvu de concept magique hyper alambiqué – ce qui le rend donc accessible à des néophytes. L’originalité de l’univers, c’est l’importance qui y est accordée aux oiseaux. La Confrérie des Chevaliers du vent chevauche d’immenses aigles domestiqués mais néanmoins fiers. Rien que ce point avait suffi à me faire rêver à l’époque de ma première lecture, et m’a de nouveau embarquée cette fois-ci. Estéblan lui-même est maître d’un jeune autour, qu’il promène sur son bras. Plume, quant à elle, ne fait rien sans sa chouette effraie, qui lui sert aussi bien de complice que d’amie.

L’histoire débute in medias res et les lecteurs sont projetés directement dans le feu de l’action. Sur les quelques premières lignes, on peut avoir l’impression d’avoir raté des épisodes, mais rapidement l’auteur rattrape ses lecteurs. Évidemment, on a l’impression que cette petite aventure prend place dans quelque chose de bien plus vaste que l’on ne fait que toucher du doigt, mais ce n’est pas tellement gênant, car on a juste les détails dont on a besoin pour comprendre l’aventure que l’on suit.
Toutefois je mentirais en disant que je n’étais pas frustrée en terminant ma lecture. Le récit était si entraînant que j’aurais aimé en avoir plus, et je serais partie sans barguigner pour 300 pages (voire trois tomes) de plus !

En somme, retrouver l’écriture fluide et imagée de Pierre Bottero, même en relecture, était un plaisir. La nouvelle est bien menée, et propose un univers et des personnages convaincants – malgré la brièveté de l’ensemble. L’intrigue, comme le style, étant très accessible, je proposerais volontiers ce texte à de jeunes lecteurs, ou à de grands débutants en fantasy. 

Les Aigles de Vishan Lour, Pierre Bottero. Rageot, 11 septembre 2019, 96 p.

 

La Riposte, Le Noir est ma couleur #3, Olivier Gay.

Depuis que Jordan, un jeune mage, est arrivé au lycée, Manon est en danger. Il menace de révéler son secret et de la dénoncer au Conseil si elle ne s’éloigne pas d’Alexandre.
Mais l’union fait la force. Quand Alexandre découvre les manœuvres de son rival, il persuade Manon de riposter.
Violemment.
Va-t-elle commettre l’irréparable ?

Comme j’avais envie d’une lecture à la fois courte, marrante et réconfortante, j’ai pioché dans ma bibli ce troisième tome du Noir est ma couleur. Et bien m’en a pris, car cette série me semble meilleure à chaque tome !

L’intrigue reprend là où s’achevait le tome 2. Manon, aux prises avec le Noir, tente de protéger Alexandre de Jordan, lequel exerce un vilain chantage sur elle. Vous vous souvenez, au tome 2 ? J’avais peur que l’on tombe dans le triangle amoureux. Et si ça en a toutes les apparences aux yeux du commun des mortels, on en est en fait loin – on est même à deux doigts de la torture psychologique. Cela ne semble pourtant pas choquer Jordan, qui endosse de mieux en mieux les oripeaux de l’opposant principal !

Mais est-il le seul ? Si l’on suit les règles de l’univers dans lequel on évolue, Manon n’est pas hyper nette non plus de son côté. D’ailleurs, tout le Conseil des Mages est sur les dents, et tente d’arrêter les Mages noirs qui sont en ville. Au programme, donc : de très nombreuses courses-poursuites et quelques luttes acharnées, pour échapper à Jordan ou au père de Manon et à ses petits camarades – qui ne savent pas qui ils traquent, mais y mettent tout de même beaucoup d’enthousiasme. Ce volume réserve donc son lot de péripéties et d’adrénaline, et il est très, mais alors très difficile de décrocher entre deux chapitres.

Comme à l’accoutumée, ceux-ci alternent entre les points de vue de Manon et d’Alexandre, mais en inversant la tendance du tome précédent. Dans le tome 2, Manon savait ce qu’avait vécu Alexandre dans le laps de temps effacé de sa mémoire, sans lui en révéler la teneur. Cette fois c’est Manon qui est victime d’un black-out, dont Alexandre n’ignore rien, sans toutefois lui communiquer les détails manquants. Le jeu du chat et de la souris entre les deux adolescents continue donc, et repart même de plus belle.
Par ailleurs, j’ai aimé que le récit s’enrichisse de sous-intrigues parallèles, notamment concernant le futur d’Alexandre. L’intrigue magique prend certes beaucoup de place, mais la vie quotidienne des adolescents (Alexandre au premier chef), est évoquée. Et elle ne manque pas de péripéties, elle non plus !
Côté magie, j’étais ravie d’en découvrir un peu plus sur le Noir : Manon en dispose, elle va tenter quelques petites expériences aux résultats parfois déroutants (mais riches d’enseignements !). Là encore, cela promet le meilleur pour le tome suivant.

Le pli semblant bien pris, l’auteur nous laisse une fois de plus sur un cliffhanger insoutenable. C’est le troisième tome, et j’ai l’impression que c’est la troisième fois que je referme ses livres sur un petit glapissement outré de lectrice laissée en plan – heureusement, j’ai déjà la suite, mais j’ai une petite pensée compatissante pour celles et ceux qui ont lu cette série au moment où elle sortait… et devaient donc attendre la suite.

Je partais assez confiante sur ce tome 3 vu la teneur des deux précédents, mais je dois dire que l’auteur a encore réussi à me surprendre avec cette intrigue de plus en plus sombre. Le rythme, l’humour, les péripéties endiablées, tout est là. Même le retournement de situation final qui donne envie – une fois de plus ! – de lire la suite !

◊ Dans la même série : Le pari (1) ; La menace (2) ;

Le noir est ma couleur #3 : la riposte, Olivier Gay. Rageot, janvier 2015, 292 p.