Pepper Page sauve l’univers !, Landry Q. Walker & Eric Jones

Pepper Page, une jeune orpheline de 15 ans, n’aspire qu’à une chose : s’évader de son quotidien en trouvant refuge dans les bandes dessinées de son héroïne favorite, Supernova.
Une expérience scientifique aux résultats inattendus menée par le Professeur Killian, son enseignant en science, va la propulser dans la peau et dans l’univers de sa super-héroïne fétiche. Accompagnée de Mister McKittens, un chat qui part malencontreusement avec elle dans cet univers fantastique, Pepper va être confrontée à la vie pleine d’action, d’aventure et de mystère d’une vraie héroïne et comprendre par la même occasion que la réalité est parfois plus étrange que la fiction !

Et hop, encore un titre de ma PAL boulot avec lequel j’ai passé un très bon moment !
Ce comics nous plonge dans un univers futuriste : les voitures savent voler, les cours au lycée sont truffés de termes comme « transdimensionnel », « intergalactique », « interstellaire », voire « intertransdimensionnel »… et, pire !, on ne lit plus sur papier !
Sauf Pepper Page qui, en plus d’être une lectrice compulsive, a un faible pour les comics à l’ancienne, qu’elle chine et chérit de tout son cœur, tant ils sont un refuge pour elle. Elle lit notamment avec ferveur les aventures de Supernova, son héroïne fétiche, dont elle connaît si bien les aventures qu’elle est capable de citer le numéro, les illustrateurs, ou la couverture du volume dans lequel se déroulent les péripéties.

L’intrigue est assez classique du point de vue de l’évolution (un super-méchant, une super-héroïne qui s’ignore, des pouvoirs extraordinaires), mais l’ensemble tient vraiment bien la route. Le récit est hyper dynamique, et ponctué de touches d’humour qui m’ont vraiment plu. La narration alterne entre les aventures de Pepper, et les chapitres des comics qu’elle dévore sans cesse. Avec, de fait, deux styles graphiques bien marqués : pour les comics sur papier, beaucoup de petits points, des couleurs affadies, des traits chargés et des interactions en anglais (avec traductions en bas de page !). Pour les aventures de Pepper, on a une palette plus chaude, plus colorée, qui donne à l’ensemble un côté très gai. C’était très enthousiasmant à lire !

Malgré l’univers science-fictif, et les aventures survoltées de Pepper, le récit traite de sujets d’actualité qui parleront au lectorat (les préadolescents). Pepper est orpheline (dans un orphelinat robotisé), a des difficultés à l’école, et s’intéresse surtout à ses comics. Il est donc question de construction de soi, d’amitié, ou du besoin de trouver sa place. C’est justement traité, sans prendre le pas sur le reste des aventures. Bref : c’est bien fait !
En plus de cela, le comics rend un très bel hommage à la lecture en général, à celles des BD/Comics en particulier, alors je dois dire que j’étais heureuse comme tout !

Très bonne surprise avec ce comics jeunesse de science-fiction, donc ! C’est frais, c’est amusant, plein de gaieté, tout en proposant une aventure pleine de rebondissements, qui touche en plus à des thèmes d’actualité. Que demander de plus ? Le tome s’achève sur la mention « à suivre ? » et j’ai été bien en peine de trouver des infos sur une potentielle suite. Le récit a une vraie conclusion, mais j’avoue que je rempilerai sans problème pour une suite !

Pepper Page sauve l’univers, Landry Q. Walker et Eric Jones.
Traduit de l’anglais (États-Unis) par Alice Delarbre. Rue de Sèvres, 15 juin 2022, 208 p.

Le Grand Tour #2, Sandrine Bonini.

Aglaé, Siebel et Arto bataillent pour maintenir leur cap, cheminant vers un même point, en plein cœur du redouté Pays Sinistre. Sans le savoir, les trois héros terminent d’organiser les pièces d’un puzzle complexe et passionnant, pour découvrir le secret le mieux gardé du Duché d’Hextre.

J’avais adoré le tome 1 de ce diptyque, dont la conclusion m’avait un peu laissée sur ma faim. J’avais donc hâte de connaître la suite et fin de l’histoire d’Aglaé, Arto et Siebel.
Premier bon point (même si j’ai relu le tome 1 pour les enchaîner) : le début du livre propose un résumé détaillé du premier volet, ce qui est parfait pour se remettre dans le bain.

Côté maquette, on retrouve le soin accordé au premier tome : cette fois, la couverture est verte, et il en va de même pour le texte, et les illustrations intérieures. A nouveau, c’est aussi beau que réussi !

Comme on s’y attendait au début du précédent tome, les personnages ont fini par se rejoindre. Aglaé, laissée pour morte par ses compagnons militaires, a décidé de poursuivre sa mission et d’infiltrer les rangs des insurgés, parmi lesquels elle tombe sur Baltasar, le frère cadet de Siebel, qui s’est retrouvé là après avoir été capturé et expédié aux mines. Dans leur tentative de rejoindre les insurgés qui se cachent en territoire Sinistre, ils tombent sur Arto, lequel a terminé son expédition en dérobant à la tribu Fauve la preuve de son indépendance : la Grande Carte, arrachée à l’atlas du Monde habité. En la rendant aux Sinistres, Arto espère bien déclencher une guerre qui empêchera le mariage de son frère avec Siebel – sans savoir qu’il est déjà trop tard. La jeune femme, quant à elle, se trouve également en territoire Sinistre, accompagnée de Thadée, l’Émissaire. Tous deux souhaitent également rejoindre les insurgés, afin de comprendre ce qu’ils cherchent en territoire Sinistre, pour tenter de résoudre le conflit par voie diplomatique.

De fait, l’écheveau géopolitique patiemment agencé dans le premier tome prend ici tout son sens et révèle toutes les factions opposées (et il y en a pléthore). Non seulement il y a des luttes politiques entre les pays (le duché d’Hextre ayant des vues sur les territoires Sinistres et Fauves, et ces deux peuples ayant des litiges non réglés entre eux), mais en plus les inégalités sociales flagrantes qui règnent au sein du Duché prennent la forme d’une révolte bien organisée, qui va rejaillir sur l’ensemble des peuples en présence. L’action est nettement plus présente dans cet opus que dans le précédent et le roman compte nombre de scènes de course-poursuite, de batailles rangées ou d’actions extrêmes. Je l’ai lu le cœur battant, et avec l’impression d’être toujours sur les chapeaux de roue ! Les inserts, comme précédemment, amènent des pauses bienvenues dans le rythme, tout en étoffant l’univers, avec notamment des contes et légendes du pays Sinistre, ou quelques apports sur les réalités politiques du Duché.

Celles-ci sont en fait au cœur du récit : ayant épuisé ses ressources naturelles, le Duché lorgne sur les territoires voisins, notamment sur l’huile de corbeau (du pétrole) dont regorge le Sol Rude (le territoire Fauve). Les enjeux du récit prennent donc une tournure tout à fait réaliste… et parallèlement, l’aspect fantasy est renforcé. D’abord parce que la Belle maison, dans laquelle Siebel est à la fois hébergée et retenue prisonnière, semble se reconfigurer à l’envi, supprimant ici ou là ouvertures, modifiant l’agencement de ses couloirs, s’échinant à perdre dans ses méandre ceux qu’elle ne voit pas partir. Elle est une des créations de Fra Vittilio, bâtisseur de génie, qui était évoqué à plusieurs reprises dans le tome précédent. Celui-ci a créé quelques chefs d’œuvre techniques et architecturaux qui confinent à la magie et dont le dernier, l’Invisible Armada, se révèle dans toute sa splendeur et son ingéniosité dans le dernier quart du roman. Par ailleurs, le peuple Fauve, toujours à la poursuite d’Arto, semble constitué de métamorphes qui peuvent prendre la forme de créatures redoutables et former une armée féline à laquelle rien ni personne n’échappe.
Et paradoxalement, j’ai trouvé que le récit flirtait, par moments, avec la science-fiction. Car l’accent est également remis sur les Pierres précédemment évoquées, parmi lesquelles le minerai fondamental, qui octroie un grand pouvoir à son porteur… et qui a tout d’une roche sacrément radioactive.

Plus l’on avance vers la fin, plus les révélations donnent au récit des allures de machination implacable. Alors qu’Arto et Siebel luttent pour leur survie (cette dernière servant ni plus ni moins de pion dans l’écheveau politique), Aglaé met au jour le gros secret sur lequel est bâti le Duché d’Hextre. En même temps, elle a fort à faire avec son dilemme personnel : les personnages prennent une consistance vraiment intéressante dans cette dernière partie. Entre ça et la construction minutieuse du récit, tout est réuni pour rendre la lecture palpitante !

Coup de cœur confirmé donc, pour ce très chouette diptyque de Sandrine Bonini. Ce second tome nous embarque dans un récit particulièrement rythmé, aux péripéties soigneusement agencées. Le foisonnement de l’univers noté dans le premier tome prend ici tout son sens : aucun détail n’est laissé au hasard, ce qui rend la lecture très plaisante. Une série que je recommande chaudement !

◊ Dans la même série : Le Grand Tour (1).

Le Grand Tour #2, Sandrine Bonini. Thierry Magnier, 20 octobre 2021, 390 p.
Lettre B !

Le Grand Tour #1, Sandrine Bonini.

Au sein du prospère duché d’Hextre, trois adolescents effectuent, chacun de leur côté, un voyage initiatique jusqu’aux confins du monde connu.
Aglaé, l’idéaliste, issue d’une famille noble déchue, vient de s’engager dans une carrière militaire. Siebel, l’altruiste, a été promise au prince Orlan dans le but d’apaiser les tensions entre leurs deux tribus ennemies. Et enfin Arto, le destructeur, qui décide, contre toute logique, d’embarquer son équipage dans une expédition périlleuse : trouver le légendaire passage Sinistre, qui a déjà coûté la vie à tant de marins…

Le Grand Tour, c’est ce voyage initiatique que réalisent tous les enfants bien-nés du Duché d’Hextre, à l’adolescence, celui dans lequel se lance Arto, un des trois personnages que l’on va suivre.

De façon assez classique, le roman fait alterner les points de vue consacrés aux trois personnages, que l’on va donc suivre tour-à-tour. Par leurs situations particulières, on touche du doigt un univers dont la géopolitique est particulièrement complexe. Le duché d’Hextre, en effet, est régi par des lois assez spécifiques : ainsi, les droits de chacun sont matérialisés par des pierres dont la nature, la couleur, la dimension ou encore la taille sont déterminantes. Or, il suffit de déplaire au pouvoir pour voir sa pierre diminuer et ses droits être réduits – exactement ce qui est arrivé à la famille d’Aglaé, originaire d’une région à la rébellion facile et qui a été durement matée. Par Siebel, on découvre que les clans majeurs de leur région d’Argutie – les Convers et les Argans – sont quasiment des ennemis mortels et que son mariage, très controversé, avec un Prince Argan, est censé réduire les tensions entre les deux communauté – celle de Siebel étant largement écrasée par celle de son futur époux, le prince Orlan. Par Arto, on va ouvrir un peu nos horizons et découvrir l’ennemi héréditaire du duché d’Hextre, le pays Sinistre. A ce stade, vous vous dites peut-être qu’avec tous ces ennemis (extérieurs comme intérieurs), la situation est un brin tendue, et vous avez bien raison : il plane sur le récit comme un malaise indéfinissable, qui ne se révélera que dans les dernières pages.

De fait, le récit de ce premier tome a une dimension d’exposition certaine : on ne peut pas dire qu’il ne se passe rien, mais l’action et le panorama progressent plutôt à petites touches, ce qui donne à l’ensemble un air assez lent. Un air seulement car, en vérité, le roman contient beaucoup de péripéties, et des scènes d’action particulièrement palpitantes. Mais c’est également un récit qui sait poser son rythme et prendre son temps lorsque c’est nécessaire, deux points que j’ai particulièrement appréciés au cours de ma lecture, tant ils permettent de mettre en place des éléments essentiels au bon déroulement de l’intrigue. L’alternance des points de vue des personnages, elle aussi, assure un rythme confortable, non seulement dans l’évolution du récit, mais aussi et surtout dans la dissémination des révélations. En effet, les différents pans de l’intrigue reposent sur chacun des protagonistes : Arto, en bonne tête brûlée, nous fournit la part d’aventures. Avec Siebel, on va plutôt s’intéresser à l’aspect politique des choses, puisque sitôt le (futur) mariage consommé, son (presque) mari l’expédie en exil au pays Sinistre, pour mener des tractations diplomatiques. Aglaé, quant à elle, va aider le mystère à se nouer, puisque sa première mission l’envoie sur les traces d’un mystère épineux à résoudre et qui lui révèle la présence d’une nouvelle rébellion contre le pouvoir en place.

Les chapitres sont entrecoupés d’échanges épistolaires entre Siebel et son frère, le jeune Baltasar parti lui aussi pour son grand tour, d’extraits du Précis (le grand livre des pierres), de contes traditionnels, autant d’éléments qui enrichissent à la fois l’univers et l’intrigue, et qui sont toujours amenés à bon escient.

A ce stade, il me paraît urgent de parler de l’extraordinaire maquette dont bénéficie ce roman : évidemment, la couverture bleu profond, avec son gaufrage doré, attire l’oeil. Mais l’intérieur vaut également le détour, car tous ces inserts que je viens d’évoquer sont présentés sur pages du même bleu, avec les textes en blanc. Et ce n’est pas tout ! Car le récit en général est imprimé lui aussi dans un bleu que j’ai trouvé particulièrement reposant pour les yeux et d’un esthétisme fou. L’autrice, qui est également illustratrice, a parsemé son textes de petits dessins à l’encre, qui peuvent représenter des objets, des détails d’architecture, de techniques ou de costumes, comme les fameuses pierres qui font la pluie et le beau temps. Chaque double-page ou presque est illustrée, ce qui fait de ce roman un objet-livre magnifique, aux allures de carnet de voyage très réussies.

En bref, ce premier tome du Grand Tour propose une entrée en matière réussie : l’univers, comme les enjeux de l’intrigue sont suffisamment exposés pour donner envie d’en savoir plus, tout en gardant une part de mystère. Le style, simple et direct, comme le rythme bien dosé, assurent une lecture particulièrement aisée. Le tout est enfin réuni dans un objet-livre splendide, que l’on prend plaisir à feuilleter. Voilà un titre que j’ajoute à ma liste de conseils pour les adolescents voulant débuter dans le genre !

◊ Dans la même série : Le Grand Tour (2).

Le Grand Tour #1, Sandrine Bonini. Thierry Magnier (Grands Romans), avril 2021, 312 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Un autre récit qui sait poser son rythme et ménager ses révélations, tout en proposant une intrigue absolument palpitante !

La Longue nuit, David Moitet.

Mira a un rêve : devenir la première femme enquêtrice du royaume. Mais pour cela, elle doit réussir l’épreuve de la longue nuit, un rite qui permet à chacun de gagner sa place dans la société. L’enjeu est de survivre une nuit entière dans la forêt interdite et de trouver une fleur de Lune… Mira n’est pas au bout de ses surprises, car les secrets de la forêt vont bien au-delà de cette terrible initiation.

J’aime bien ce qu’écrit David Moitet (en tout cas, j’ai aimé tout ce que j’ai lu jusqu’ici !), aussi étais-je assez curieuse de lire son dernier titre en date.

Dès le départ, l’histoire nous plonge dans un univers très original : le royaume dans lequel vit Mira, notre protagoniste, est en effet cerné par deux murs (presque) infranchissables. Le premier, au Nord, sépare sa nation de la redoutable Forêt interdite, objet de toutes les attentions des pairs du royaume. Car telle celle qui entoure Poudlard, la Forêt interdite est le lieu de bien des mystères… A l’Est, nouveau mur, cette fois-ci pour protéger la nation herbivore (dont fait partie Mira), de la nation carnivore (des voisins pas tellement pacifistes). Or voilà donc l’originalité : dans ce roman, on croisera des humains-cervidés, humains-tigres, humains-rhinocéros, humains-antilopes (comme Mira) et autres humains-lapins… chaque peuple portant des signes distinctifs (qu’il s’agisse d’oreilles, de cornes, ou encore de trompes) de son animal tutélaire. Étonnant, non ? Évidemment, des petites bisbilles existent entre les uns et les autres et, cela va sans dire, il est impossible de faire cohabiter herbivores et carnivores (d’où le mur oriental). L’univers est très riche et vraiment bien construit !

Passée cette surprenante entrée en matière, on retombe en terrain connu. Certes, le royaume imaginaire nous envoie en fantasy, mais celle-ci se teinte complètement de dystopie, puisque les habitants sont répartis en deux castes. D’une part, ceux qui, durant la Longue nuit, ont trouvé une fleur de Lune et ceux qui, dans le même temps, ont échoué, ont rejoint les Lowers et donc une vie de servitude. C’est d’ailleurs par cette longue nuit que s’ouvre le roman, longue nuit durant laquelle nous suivrons Mira dans ce rite initiatique plus qu’éprouvant.

Or, la longue nuit, c’est un peu comme le fight club : il est interdit d’en parler, sous peine de conséquences judiciaires plus que déplaisantes. Forcément, cela complique grandement l’enquête de Mira, lorsqu’elle a l’impression que les réponses se trouvent dans la Forêt interdite, et qu’elle pourrait avoir besoin de poser des questions sur la longue nuit, justement. On baigne donc en permanence dans une ambiance très mystérieuse, qui contribue à rendre l’enquête de Mira très prenante. Au fil de ses investigations, elle en découvre de plus en plus sur les rouages de son royaume, ce qui ne fait que renforcer l’ambiance dystopique. En effet, ni la justice royale, ni l’Église (un pouvoir particulièrement puissant) ne voient son enquête de très bon œil (car qui se soucie des lowers, franchement ?!) et s’acharnent à lui mettre des bâtons dans les roues.

L’enquête démarre donc assez doucement, Mira essayant de comprendre où elle a mis les pieds. Bon an mal an, elle récolte des indices et nous avançons en même temps qu’elle. Malgré cette impression de piétiner, l’intrigue avance, car les péripéties s’enchaînent à un rythme confortable, apportant des éléments, mais sans dévoiler trop vite la façon dont ils s’articulent. Mieux : David Moitet m’a surprise à plusieurs reprises avec des rebondissements et retournements de situation que je n’avais pas anticipés, et dont l’intensité m’ont étonnée, tant ils lorgnaient du côté horrifique.
Après cette soigneuse mise en place de tous les éléments, j’ai presque trouvé que la fin arrivait trop vite – ou que tout était, du moins un peu trop facilement résolu, compte tenu des péripéties précédentes. Cela ne m’a pas empêchée de lire ce livre en moins de deux jours, mais je m’étais habituée au rythme un poil lent des débuts.

Encore une bonne pioche, donc, dans la bibliographie de David Moitet. J’ai trouvé son univers particulièrement original, et tout à fait propice au mélange entre fantasy (à tendance animalière), dystopie, enquête avec un soupçon d’horreur. Encore une fois, je me suis laissée porter par sa plume très fluide, qui rend la lecture palpitante ! A tel point que j’étais presque déçue d’arriver déjà à la fin, tant l’ensemble s’est révélé bien construit et palpitant.

La Longue nuit, David Moitet. Didier jeunesse, 6 avril 2022, 265 p.

Une Terre nouvelle, Nous ne serons plus jamais les mêmes #1, Marc Cantin & Isabel.

Une tempête oblige Shanna et son frère à accoster la petite île de Pointe-au-Bec. Dans l’unique auberge, ils découvrent des habitants sidérés par l’annonce d’un désastre planétaire : une mousse bleue envahit les villes, étouffant tous les humains sur son passage… sans qu’on n’en connaisse la cause.
À terre, Noa, l’ex-petit ami de Shanna, tente d’échapper au fléau parmi des survivants prêts à tout et des ados emprisonnés qui espèrent profiter de la situation.
Shanna, elle, s’inquiète de plus en plus : reverra-t-elle sa famille un jour ?

Voilà longtemps que je n’avais pas lu un roman de survie qui m’emballe autant !
Le récit commence presque comme un roman de vacances : Shanna, son frère Aron, et le meilleur ami de ce dernier, tracent leur route à bord d’un voilier hyper performant. L’endroit idéal pour que Shanna se remette de sa peine de cœur – Noa, son petit ami, l’ayant laissée tomber quelques jours plus tôt pour une fille croisée dans la grande ville où il est parti étudier. Tout irait parfaitement si une mousse bleue n’avait pas commencé à se répandre partout dans les grandes villes.

C’est par la mention de cette mousse bleue que Marc Cantin et Isabel introduisent très rapidement, et très efficacement, une sensation de malaise durable. Or, celle-ci ne désarme pas avec la tempête qu’essuient les navigateurs… qui leur font prendre conscience que la fameuse mousse bleue n’est pas que décorative. Elle phagocyte en fait le béton (d’où son apparition dans les grandes cités) et ravage tout sur son passage, qu’il s’agisse d’un minéral, d’un végétal, ou d’un animal. On n’est donc pas dans un roman post-apo, ou pas tout à fait, puisque l’apocalypse, on y assiste en direct !

Ce contre-pied amène d’intéressantes perspectives, notamment en termes de réactions des personnages. On n’est d’ailleurs pas au bout de nos surprises, puisqu’il apparaît rapidement que l’apparition de la mousse… n’a rien de naturel. En plus, donc, de proposer une intrigue survitaminée, Marc Cantin et Isabel jouent parfaitement de l’ambiance de malaise qu’ils ont instaurée, en l’exploitant au maximum. Le parti-pris de la contamination de main humaine induit évidemment quelques dilemmes moraux chez les personnages, que le duo d’auteurs se garde bien de trancher. Cela donne beaucoup de profondeur au récit, et incite à réfléchir non seulement à ce que l’on ferait dans une situation similaire, mais aussi au bien-fondé de la contamination à la mousse.

« Aron aimait profondément le monde mais ne parvenait pas à y trouver sa place, surtout depuis le décès de son père. Ses rêves gelaient. Jamais satisfait, ici et ailleurs, il naufrageait dans un océan tourmenté. »

On sent bien que Shanna est le personnage principal, mais la narration saute de l’un à l’autre, s’intéressant tour à tour à Noa (son ex petit-ami qu’on aimerait détester mais qui nous réserve de bonnes surprises), à Aron (le frère aîné)… mais aussi à une bande d’adolescents incarcérés dans un pénitencier pour mineurs, sur une île, et qui profitent du chaos pour s’évader, dans l’espoir de profiter totalement de la situation mondiale. Cette variété dans les personnages et les situations permet à l’intrigue de mêler survie et préoccupations quotidiennes. En effet, les personnages traînent quelques casseroles derrière eux : il est donc question d’insertion sociale, de gestion du deuil d’un parent, des suites d’une rupture amoureuse, ou d’engagement. C’est riche, et cela cadre parfaitement avec le ton de l’intrigue, d’autant que l’alternance de points de vue est faite intelligemment, sans donner l’impression que le récit s’éparpille entre les différents personnages.
Couplée à l’ambiance du récit, à l’enchaînement maîtrisé des péripéties et aux questionnements qui sous-tendent l’histoire, elle rend l’ensemble particulièrement prenant, même si on sent que ce premier tome est introductif. J’étais donc plus que frustrée d’arriver à la fin, qui nous laisse très clairement sur des charbons ardents (heureusement, le tome 2 est prévu pour la fin d’année).

Très bonne surprise donc que ce premier tome de Nous ne serons plus jamais les mêmes. Ce récit (post)-apocalyptique a des petits airs de huis-clos (dus à la catastrophe écologique en cours), pas désagréables du coup, qui amènent de la tension dans le récit. L’intrigue mêle parfaitement enjeux de survie et préoccupations plus quotidiennes des personnages, ce qui rend le récit particulièrement prenant. Malgré le caractère introductif de ce tome, les péripéties sont parfaitement maîtrisées, et c’est dans un état de frustration extrême que j’ai atteint la fin ! Je suis donc assez impatiente de lire la suite de ce récit très réussi !

Nous ne serons plus jamais les mêmes #1, Une Terre nouvelle, Marc Cantin & Isabel.
Rageot, 23 février 2022, 256 p.

Enchantment of ravens, Margaret Rogerson.

Isobel est une jeune artiste peintre de grand talent, qui travaille pour des clients bien particuliers : les redoutables faés, des créatures immortelles capables de jeter de terribles sorts. Il y a néanmoins une chose que les faés envient terriblement aux humains : leur Art, car eux-mêmes sont incapables de tracer un trait de plume ou de faire cuire du pain sans tomber en poussière. Les tableaux d’Isobel sont très demandés, jusqu’à ce qu’elle reçoive la première commande exceptionnelle d’un membre de la famille royale, Corneille, le prince d’Automne.
En peignant son portrait, la jeune femme fait une grave erreur : elle le représente avec dans le regard l’éclat d’un chagrin tel qu’en éprouvent seulement les mortels. En trahissant ainsi ce qui est considéré comme une faiblesse chez les Faés, elle a mis Corneille dans une position difficile, qui pourrait lui coûter la vie. Furieux, le prince l’oblige à le suivre jusque dans son royaume pour comparaître devant un tribunal – mais en chemin, ils vont tous deux se retrouver cernés d’ennemis, et contraints de s’en remettre l’un à l’autre pour survivre…

Après la très bonne surprise que j’avais eue l’année dernière pour Sorcery of Thorns, j’étais curieuse de découvrir le premier roman de Margaret Rogerson. Et malheureusement… on ne peut pas dire que la sauce ait pris, cette fois-ci.

Pourtant, Enchantement of Ravens avait de quoi me plaire, car j’adore les histoires qui font intervenir des faés !
On y retrouve d’ailleurs le folklore adéquat dans ce genre d’histoire : les faés se présentent aux humains revêtus d’un glamour qui les rend sublimes, leur société est divisée en quatre cours suivant les saisons, et ils font preuve d’une cruauté et d’une inhumanité terribles (donc on est plus dans une ambiance façon Outrepasseurs que Marraine la Bonne Fée). Petite trouvaille sympa ici : les faés sont incapables de pratiquer la moindre forme d’Art, qu’il s’agisse de musique, peinture, ou de la simple cuisson d’un repas au feu de bois. J’ai trouvé ça original ! Cela explique pourquoi les faés entretiennent les humains de Bagatelle, un concentré d’artistes en toutes matières. Pour les payer, ils leur proposent des enchantements… qui peuvent se transformer en maléfices s’il y a la moindre ambiguïté dans la formulation de départ. Ce qui rend chaque tractation périlleuse !

Le point de départ de l’intrigue est vraiment intéressant : voulant bien faire, Isobel peint Corneille, le prince d’Automne, avec une émotion humaine sur le visage, ce que les faés interprètent comme une marque de faiblesse. Souhaitant protéger son trône, celui-ci demande des comptes à Isobel et souhaite l’entendre en procès au sein de sa cour. Tout cela partait plutôt bien, mais se gâte dès le début du périple des deux personnages. En effet, et à mon grand dam, toutes les péripéties de leur trajet à travers les cours faés, ne servent qu’à la romance entre les deux, qui manque de crédibilité, comme de subtilité. Evidemment, depuis le départ, on entend parler de la Bonne loi, qui interdit aux faés et aux humains d’entretenir des sentiments les uns pour les autres. Je n’ai donc pas été surprise que le récit tourne autour d’une romance interdite. Mais qu’elle arrive aussi vite et aussi inopinément ? Si ! Corneille tombe amoureux d’Isobel en un claquement de doigts. Isobel, de son côté, tergiverse tant et plus, ce qui impose de longues scènes d’introspection sur le mode « Il m’aime, moi non plus ». Après un long exposé sur le désamour profond qu’elle éprouve pour lui, la portraitiste change finalement d’avis, sans que l’on comprenne bien pourquoi. Ses sentiments arrivent comme une révélation, basée sur de biens maigres faits et indices, ce qui ne m’a pas aidée à me sentir particulièrement impliquée dans ses tribulations, d’autant que celles-ci, très longues, semblent servir surtout à délayer l’intrigue.

En plus de cela, les personnages sont assez lisses. Hormis Mai et Juin, les deux petites sœurs jumelles d’Isobel (à l’origine deux chevrettes transformées en fillettes par un faé facétieux), aucun ne se démarque vraiment. Pourtant, il y a du potentiel ! Les deux protagonistes, dans leur voyage, croisent à plusieurs reprises le chemin de Ciguë, une faé d’Hiver liée à la Chasse sauvage. Or, si l’on comprend bien que quelque chose cloche avec la fameuse Chasse, rien n’est vraiment creusé. De même, la figure du Roi des Aulnes est souvent convoquée (on le croise même à la fin), mais tout reste trop en surface. Et c’est très dommage.

Enchantment of Ravens est donc un roman à l’ambiance féérique parfaite, mais dont les personnages et le récit sont complètement écrasés par une romance aussi peu subtile que crédible. Dommage, car tout cela partait pourtant fort bien !

Enchantment of Ravens, Margaret Rogerson. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Vincent Basset.
Castelmore (Big Bang), 1er septembre 2021, 384 p.

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Émeraude, Gemme #1, Geneviève Boucher.

À la suite du décès de sa mère, Caroline Éthier est contrainte de déménager à Rivière-du-Loup pour sa dernière année du secondaire. Elle y fait plusieurs rencontres qui pimentent son quotidien.
Son voisin Jeremy Emilsson est terriblement séduisant, mais il ne fait rien pour déguiser l’antipathie qu’elle lui inspire, alors qu’ils se retrouvent malgré eux partenaires dans deux de leurs cours. De son côté, le beau Logan MacLean fait tout pour charmer. À l’opposé de Jeremy, il se révèle gentil, drôle et avenant.
Logan et Jeremy se détestent profondément, et c’est sans connaître la raison de cette hostilité que Caroline se retrouve prise entre ces deux jeunes hommes aux dons mystérieux. Le jour où elle découvre leur véritable visage, sa propre identité la foudroie comme un coup de poignard en plein cœur. Dans le tumulte de ces nouveautés, après avoir subi une terrible trahison, la jeune fille voit son destin à jamais bouleversé. Après tout, son père ne l’a pas emmenée si loin de Montréal sans raison…

Et voici un nouveau livre issu d’une pile-à-lire de travail. Et je dois reconnaître que j’ai passé un très bon moment avec ce roman… malgré – en toute objectivité – de grosses lacunes !

Le début nous plonge dans le quotidien de Caroline, un quotidien un peu gris : après le décès de sa mère, elle déménage à l’autre bout du Québec, abandonnant derrière elle ses meilleures amies, et un petit ami qu’elle a préféré quitter pour éviter une relation longue distance (même si elle prévoit de rentrer l’année suivante à Montréal pour ses études supérieures). Dès son arrivée à Rivière-du-Loup, Caroline tombe sous le charme du beau voisin, Jeremy Emilsson qui, comme tous ses copains d’origine suédoise, fait partie d’une bande très sélect qui ne laisse entrer personne. Malgré l’antipathie dont fait preuve Jeremy – Jay pour les intimes, à savoir Caroline et les lecteurs dès le chapitre 2… -, Caroline est forcée de collaborer avec lui… sur un projet scolaire. Son coeur balance donc entre le beau gosse malpoli et Logan, l’autre beau gosse, sympathique, lui, qui hante les couloirs du lycée.
Si, à ce stade, rien ne vous a rappelé un autre grand titre de la fantasy urbaine jeunesse, c’est que vous êtes peut-être passés à côté du phénomène Twilight !

En effet, tout dans ce roman est fait (semble-t-il) pour marcher dans les pas de la célèbre saga. On retrouve donc les mêmes éléments : une héroïne déracinée, un père absent, deux clans aux ascendances magiques qui s’affrontent, une héroïne dont le cœur balance entre les deux bad guy et qui va – évidemment – manifester des pouvoirs en relation avec la guerre qui oppose les deux clans. A ceci près que l’héroïne est une sorte de hors-caste qui ne devrait pas s’inscrire dans le paysage !
Heureusement, le récit se démarque de Twilight : pas de loup-garous ou de vampires ici, mais des clans de mages liés à une pierre, elle-même tirée de leurs mois de naissances respectifs, et que l’on appelle les Gemmes. Chaque pierre confère à ses descendants une couleur d’iris parfaitement reconnaissable. Caroline étant émeraude, elle a naturellement les yeux verts. Les Suédois étant améthystes, ils cachent leurs yeux violets sous des lentilles noires (ce qui, comme chacun le sait, est nettement plus discret). Tout cela est bien amené et bien trouvé, mais le système de magie souffre d’un manque flagrant d’explications sur son fonctionnement. La couleur de la pierre ne semble pas affecter outre mesure les capacités des personnages.

C’est sans doute parce que le récit se concentre presque exclusivement sur le triangle (voire le quadrilatère) entre les personnages. Évidemment, le cœur de Caroline balance entre les deux prétendants potentiels. Si l’un s’avère être réellement une personne peu recommandable, l’autre a juste des allures de bad boy. Pourtant, la narration s’obstine à nous le faire voir ainsi… comme si on ne pouvait QUE s’amouracher d’un bad boy – dont le plus terrible crime ici, est d’avoir les yeux noirs et d’être désagréable. Ce n’est pas crédible ! Par ailleurs, la société des Gemmes, très corsetée, prévoit des mariages entre enfants d’un même clan. Ceux-ci étant prévus dès la naissance, chaque Gemme sait à qui elle ou il est liée – et Caroline n’entre évidemment pas dans le schéma. Tout cela pour dire que oui, les interactions romantiques sont cousues de fil blanc et ne réussissent jamais à surprendre (ce qui est bien dommage).
Par ailleurs, les personnages sont affreusement manichéens. L’opposant est nécessairement un salopard égocentrique très très méchant, tandis que les alliés de Caroline sont tous très très très gentils, y compris la fille dont elle convoite le promis. Ce n’est pas très crédible non plus !

Ceci étant dit, le récit est entraînant, et alterne parfaitement péripéties échevelées, moments de pause, interrogations judicieuses des personnages et même un peu d’émotion. Ce qui rend la lecture indéniablement prenante ! J’ai toutefois été assez déçue par la fin, qui se termine sur un retournement majeur de situation… que l’on aurait mieux vu en fin de chapitre. Ici, cela donne juste l’impression que la totalité du texte a été sauvagement tronçonnée, sans chercher à créer un récit entièrement cohérent. C’est dommage !

En somme, Émeraude a été une lecture ambivalente : si j’ai profondément soufflé lors de ma lecture, tant les péripéties et développements manquaient de crédibilité ou de profondeur, l’aspect très entraînant du récit et une certaine nostalgie de Twilight ont rendu cette même lecture palpitante. Assez étonnant ! Si le roman est marqueté pour plaire à un lectorat adolescent, je pense qu’il plaira aussi aux nostalgiques de Bella & Edward !

Gemme #1 : Émeraude, Geneviève Boucher. Kennes, réédition septembre 2021, 432 p.

La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. #PLIB2021

À dix-neuf ans, Lastyanax termine sa formation de mage et s’attend à devoir gravir un à un les échelons du pouvoir, quand le mystérieux meurtre de son mentor le propulse au plus haut niveau d’Hyperborée.
Son chemin, semé d’embûches politiques, va croiser celui d ‘Arka, une jeune guerrière à peine arrivée en ville et dotée d’un certain talent pour se sortir de situations périlleuses. Cela tombe bien, elle a tendance à les déclencher…
Lui recherche l’assassin de son maître, elle le père qu’elle n’a jamais connu. Lui a un avenir. Elle un passé.
Pour déjouer les complots qui menacent la ville sans vent, ils vont devoir s’apprivoiser.

L’histoire commence très fort avec rien de moins qu’un meurtre (de l’avis de Lastyanax, du moins) : enquête au programme. Arka, parallèlement, cherche à retrouver son père, qu’elle n’a jamais connu, mais dont elle sait qu’il est Hyperboréen : double enquête au programme, donc. Qui, sans trop de surprises, vont s’entrecroiser au fil des chapitres !

Premiers problèmes : Lastyanax se retrouve confronté à l’indifférence de la classe politique (tant pour sa personne que pour l’assassinat de son mentor…), à laquelle il appartient pourtant ; Arka, quant à elle, est en butte à la mentalité hyperboréenne assez particulière.
En effet, Hyperborée, sise sous un dôme (d’où l’absence de vent qui donne le titre), est une cité particulièrement inégalitaire, construite sur plusieurs niveaux. Les niveaux les plus bas sont réservés à la plèbe, le niveau supérieur abrite les classes les plus riches, les instances politiques et l’école de magie. Entre les deux, des classes populaires à aisées, des marchands, des malfrats et toute la population que peut contenir une société de ce type. Pour passer d’un niveau à l’autre, il y a un péage, dont la valeur augmente non seulement à chaque niveau, mais additionne en plus les montants des niveaux précédents ! Une simple montée est donc exorbitante et hors d’atteinte de la plupart des bourses. D’ailleurs, le niveau d’origine a son importance : les transfuges de classe sont globalement mal vus par les riches qui cultivent l’entre-soi (toute ressemblance avec une situation réelle n’est sans doute pas fortuite). Et devinez quoi ? Lastyanax en est justement un, de transfuge (sans parler d’Arka qui a le bon goût d’être une fille, et une étrangère). C’est donc très ironiquement que Last hérite du poste de Ministre du Nivellement, chargé de réduire les inégalités entre les niveaux (ou de les cacher habilement, comme il le comprendra rapidement).
Cette question des inégalités traverse tout le récit : outre l’indifférence des puissants vers les concitoyens, les personnages – notamment Arka – sont confrontées à du bon vieux machisme comme on l’aime. Quoi ?! Une femme faisant de la magie ou de la politique ? Mais vous n’y pensez pas ! La question de la place des femmes est même le cheval de bataille de Pyrrha, une des rares magiciennes d’Hyperborée, qui n’entend pas se laisser cantonner à sa cuisine et à son futur mariage.

« Au loin se dressait Hyperborée, dont le dôme surgissait de la neige comme une gigantesque bulle dorée. Si Arka n’avait pas été affamée, elle aurait pu passer des heures à contempler la ville. Derrière la surface transparente où se reflétaient les nuages, une multitude de tours rondes, plus hautes les unes que les autres, frôlaient par endroits la paroi intérieure du dôme. Du vert, du bleu, de l’ocre, du rose : cette débauche de couleurs semblait irréelle au milieu des nuances grises de la lande, du ciel et de la montagne. »

L’univers dans lequel se déroule le récit m’a proprement enchantée. Hyperborée est décrite de façon hyper visuelle et regorge d’inventions aussi audacieuses qu’ingénieuses – la palme allant aux canaux qui relient les niveaux et que l’on arpente à dos de tortues. N’est-ce pas génial, comme idée ? Si le récit se déroule presque exclusivement au sein de la cité, on a quelques aperçus des autres contrées, au-delà du territoire glacial qui entoure la riche cité. Les Amazones, grand opposant politique, sont justement citées à de nombreuses reprises, tant elles terrorisent la population, qui ne les a pourtant plus vues depuis plusieurs siècles – là encore, des femmes en position de pouvoir, ça en chatouille plus d’un.
Un grand ennemi politique (même si on ne l’a plus vu depuis des lustres), un risque majeur (des femmes au pouvoir) agité sous le nez des vieux barbons, un souverain (le Basileus) en poste depuis deux siècles… Oui, tout cela sent bien le complot à plein nez et, justement, sur ce point, on est servis. L’intrigue, simple en apparence, repose en fait sur plusieurs couches de complots et de manipulations qui se révèlent au fur et à mesure. Le suspense est donc très présent, soutenu par un rythme mené de main de maître : non seulement il est impossible de s’ennuyer, mais j’avais en plus du mal à m’arrêter en fin de chapitres !

Le système de magie, de son côté, est original et bien pensé, surtout dans la façon dont on le neutralise, à l’aide d’une pierre, le vif azur, qui va justement se retrouver au sein du récit. C’est très ingénieux !
Le récit semble mélanger plein d’influences et en tirer systématiquement le meilleur : au vu des noms, des coutumes et des forces en présence, on pense évidemment à l’antiquité gréco-romaine mais le récit convoque aussi des références plus récentes comme Harry Potter (les personnages passant un temps considérable à faire des recherches à la bibliothèque !) ou Wonder Woman (forcément, les Amazones et l’iconographie qu’elles invoquent étant passée par là).

« C’est fermé à clé. Vous savez forcer une serrure, Maître ?
– Je suis mage.
– Y a rien d’incompatible.
« 

Autre excellent point : l’humour de l’ensemble. Oui, l’histoire est, par bien des aspects, éminemment tragique. Elle est aussi hautement palpitante et pleine d’une tension qui ne se dément jamais. Mais elle est aussi très drôle, que ce soit en raison des piques que s’échangent les personnages, un d’une narration qui ne dédaigne pas une petite dose de sarcasme bien dosé. Il faut également dire qu’Arka, brut de décoffrage et plus encline à distribuer des baffes qu’à faire preuve de finesse, est un régal à elle seule. Bref : c’est génial.

Si je ne m’étais pas (pour une fois !) astreinte à suivre notre rythme de lecture commune, La ville sans vent est un roman que j’aurais sans doute englouti en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, tant j’ai été embarquée dans cet univers. Le récit est imaginatif, ingénieux, plein d’audace et m’a plongée dans un émerveillement constant. Coup de cœur amplement mérité, donc, et j’ai hâte de lire la suite (et fin) !

C’était ma dernière lecture dans le cadre du PLIB, et c’est pour ce titre que j’ai voté parmi les cinq finalistes !


La Ville sans vent #1, Eléonore Devillepoix. Hachette romans, juin 2020, 448 p.
#PLIB2021 #ISBN9782017108443

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L’Héliotrope, Steam Sailors #1, Ellie S. Green. #PLIB2021

Il fut un temps où les Alchimistes nourrissaient le Haut et Bas-Monde de leurs inventions merveilleuses, produits de magie et de science. Un temps de machines extraordinaires, de prodiges électriques et d’individus aux pouvoirs fantastiques. Une époque révolue depuis que les Industriels ont éradiqué les Alchimistes et leur formidable savoir. Pourtant, on raconte qu’à l’aube de leur disparition, ils auraient caché leur fabuleux trésor dans une cité secrète…Quatre siècles après la Grande-Fracture, les habitants du Bas-Monde traversent une ère obscure et rétrograde, tandis que le Haut-Monde, figé depuis l’extinction des Alchimistes, demeure inaccessible et fait l’objet de tous les fantasmes. Originaire du Bas-Monde, Prudence vit en paria car elle voit l’avenir en rêves. Une nuit, son village est attaqué par des pirates du ciel. Enlevée et enrôlée de force à bord de l’Héliotrope, un navire volant à la sinistre réputation, la jeune orpheline découvre un nouvel univers, celui du ciel et des pirates. Prudence fait la connaissance des membres de l’équipage, qui ne tardent pas à lui révéler leur secret : ils détiennent un indice, menant à une série de « clefs » disséminées dans le monde, qui permettait de retrouver la cité des Alchimistes…

Un univers fracturé, des pirates et des bateaux qui volent ? Mais je signe d’emblée !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers original et intéressant : fracturé, il est divisé en deux entités irréconciliables. Comme si cela ne suffisait pas, les habitants eux-mêmes s’ostracisent entre eux, mettant de côté les personnes trop différentes, comme Prudence, notre héroïne, qui dispose d’un malheureux don de prémonition. Son avenir sombre change radicalement (sans forcément s’éclairer) lorsqu’elle embarque à bord de l’Héliotrope, un vaisseau truffé de pirates. Et côté pirates, on peut dire que l’autrice a réussi son coup, nous offrant un environnement plus que crédible. Entre cet aspect et l’univers décrit de façon très visuelle, j’ai été comblée !

J’ai d’ailleurs lu le roman assez rapidement, embarquée que j’étais pas l’intrigue palpitante. Toutefois, je dois reconnaître que je me suis réellement prise au jeu dans la deuxième partie, beaucoup plus rythmée et dynamique que la première. Celle-ci, au titre de l’exposition, est menée d’un rythme beaucoup plus posé, du à la nécessité de mettre en place les ressorts de l’intrigue, comme le positionnement des personnages. Mais ce n’est pas gênant, car l’histoire est aussi bien construite que menée, et la seconde partie mérite amplement cette première partie moins virevoltante !

De plus, la narration est menée habilement. L’autrice sait ménager ses effets, parsemer le récit d’humour, maintenir le suspense ou le doute chez le lecteur, ce qui a rendu ma lecture particulièrement prenante.

« Prudence laissa échapper un cri de surprise lorsqu’un troupeau de dragons sortit à son tour de la brume. Il s’agissait en fait d’embarcations dont la carlingue avait été forgée de façon à donner cette illusion. Longs de trente pieds environ, ces dragons balançaient gracieusement leur tête et leur queue dans le vent, donnant un mouvement naturel aux animaux mécaniques. Le réalisme était encore accentué par leurs yeux luisants et les volutes de vapeur qui s’échappaient de leur gueule. Sur les flancs des machines volantes, de costauds boucliers de bois avaient été alignés et leur chevauchement formait une rangée d’écailles colorées. Les cavaliers des hippoléoptères pointaient des arbalètes pourvues de gros barillets sur les pirates, tandis que les dragons mécaniques avaient chacun un canon sortant de leur ventre prêt à faire feu sur le pont de l’Héliotrope.
– Baissez vos armes ! répéta Mousquet à ses hommes, qui s’exécutèrent enfin.
Aussitôt les visiteurs firent de même et les canons se replièrent à l’intérieur des dragons dans un raclement sourd.
L’un des hippoléoptères se posa lourdement sur le navire, soulevant un nuage de neige poudreuse. Son cavalier sauta lestement sur le pont.
D’une voix étouffée par le col de sa cape, il s’adressa au capitaine :
– Afevis din idenotit, netop dine henasigter.
– Venner ! Venner, at spise venner, répondit Mousquet, pataugeant dans les deux mots de nordish qu’il connaissait.
Le nouveau venu hésita. En effet, le capitaine venait de lui proposer de manger ses amis, ce qui n’était évidemment pas dans ses intentions.
« 

Au final, mon seul point de regret tiendra aux personnages, que j’ai trouvés un peu lisses : Prudence, comme l’équipage sont attachants, mais aucun ne s’est vraiment détaché à mes yeux (et plusieurs mois après ma lecture, je crois que je serais bien en peine de citer ne serait-ce qu’un nom !).

Malgré des personnages pas toujours assez creusés à mon goût, j’ai passé un bon moment de lecture avec L’Héliotrope, qui conjugue pirates et steampunk, dans une intrigue palpitante menée d’un style fluide. Une bonne pioche au rayon jeunesse !


Steam Sailors #1, L’Héliotrope, Ellie S. Green. Gulf Stream, 26 mars 2020, 277 p.
#PLIB2021 #ISBN9782354887759

Les Abîmes d’Autremer, l’intégrale, Danielle Martinigol.

Suite et fin de cette relecture, avec le troisième et dernier tome de la série des Abîmes d’Autremer (celui des trois que j’ai le moins relu, et qui m’a donc réservé le plus de nouvelles re-surprises !).

L’Appel des Abîmes

Dix ans ont passé depuis L’Envol de l’Abîme. Aëla Maguelonne est désormais une fougueuse jeune femme de dix-neuf ans qui pilote avec audace son majestueux Abîme Noir, le redoutable Jang-al. Mais celui-ci porte à sa perl un amour possessif qui va le rendre rapidement incontrôlable.
Nièce du directeur de MGTCom, une puissante chaîne de cosmovision ennemie jurée des Autremeriens, Chaddy est une jeune reporter surdouée de quinze ans qui, avec sa biocam, traque le scoop, et tout particulièrement les excès d’Aëla. Mais pourquoi est-elle ainsi fascinée par la famille Maguelonne ? Lorsque Aëla rencontre de mystérieux Abîmes venant d’une autre galaxie, pilotés par des extraterrestres, MGTCom se répand en délires xénophobes. Entre Autremer et sa famille, dans quel camp Chaddy va-t-elle se ranger ?

Et hop, de nouveau un bon dans le temps, de dix ans cette fois-ci.
Les Maguelonne sont toujours présents, évidemment, et on suit de nouveau le trio Corian, Aëla, Djem. Le premier est devenu représentant d’Autremer à la CCME, le dernier un journaliste émérite enseignant dans une école de journalisme très prisée. Quant à Aëla… son osmose précoce avec Jang-al a certes contribué à renforcer sa réputation de « petite fée des Abîmes », mais ne suffit pas à couvrir toutes les frasques du duo infernal (pour le plus grand désespoir de ses parents).

L’intrigue, cette fois, s’articule autour de deux axes. D’un côté, un voyage spatial en perspective pour chercher l’origine des Abîmes extraterrestres qui croisent au large (l’occasion, pourquoi pas, de retourner voir l’autre planète aux Abîmes trouvée dans le tome précédent). De l’autre, le vieil antagonisme entre le clan Meretta, possesseur de la chaîne MGTCom, et les Autremeriens. Varsos, le patriarche, n’a jamais pardonné aux Maguelonne sa destitution de la présidence de la CCME. Myto Meretta, le fils (le bien-nommé), a une dent contre Sandiane, à la fois comme journaliste et comme Perl. Et l’héritage familial est entre de bonnes mains car Chaddy, la nièce du précédent, a de bonnes raisons d’en avoir après les Maguelonne, ce qui la pousse à traquer Aëla et à filmer ses nombreuses infractions. Si Sandiane avait fini par s’amender, on retrouve en Chaddy son aplomb absolu, son côté rentre-dedans et son mépris pour la vie privée (qui doit s’effacer, selon elle, devant la nécessité d’informer).

De fait, le poids des média est plus que jamais au centre de l’intrigue, Myto Meretta ne reculant devant rien pour atteindre ses fins (y compris le mensonge), à savoir la mise à terre non seulement du clan Maguelonne, mais aussi des Abîmes en général.
L’écologie, la conquête spatiale et la relation avec une espèce extraterrestre reviennent elles aussi au centre du récit. J’ai d’ailleurs trouvé qu’on renouait avec le côté très poétique qu’il y avait dans le premier tome, et qui avait un peu disparu du tome intermédiaire. Le côté politique qui m’avait un peu manqué dans le premier tome est ici beaucoup plus présent puisque la découverte faite par les Autremeriens va avoir des impacts sur l’ensemble des planètes colonisées. D’ailleurs, c’est aussi ce qui fait tellement monter le suspense, puisqu’Autremer est directement menacée (par les autres planètes des Cent Mondes, et non par les découvertes extraterrestres qui sont faites).

Les bonds dans le temps sont vraiment intéressants, car on suit l’évolution des personnages, dont les centres d’intérêt évoluent légèrement au fil des tomes. Ainsi, Corian, Djem et Aëla qui s’entendaient comme larrons en foire dans le tome précédent, se sont séparés au fil des ans à force de non-dits et petits désaccords, chacun ayant sa vision des choses concernant les Abîmes ou les relations humaines. Si l’intrigue est portée par les axes cités un peu plus haut, les relations humaines en sont vraiment le moteur, car elles alimentent à la perfection péripéties et rebondissements – et c’est sans doute ce qui donne à cette série cet aspect si humaniste.

Ce dernier tome est mené tambour battant : entre l’enquête sur les Abîmes, la lutte contre les Meretta, les dissensions au sein de la galaxie et les frasques d’Aëla, impossible de s’ennuyer. Il faut aussi dire que le style extrêmement fluide de Danielle Martinigol rend la lecture particulièrement aisée et incite à avaler les chapitres !

Si vous lisez le roman dans la version intégrale, vous trouverez en fin de volume une nouvelle additionnelle : « L’Enfant et l’Abîme ». Pas de grande surprise dans ce texte, dont l’histoire a été résumée par Madery à Sandiane dans le premier opus. On y découvre la vie des tous premiers colons sur Autremer, leur découverte des Abîmes et la première osmose – entraînée par un Abîme ! – entre un enfant et une de ces nefs vivantes. Le texte clôt joliment la boucle.

L’Appel des Abîmes est donc dans la parfaite lignée des deux tomes précédents : on y retrouve tout ce que l’on a aimé précédemment, dans une intrigue qui ne fait pas de redite et sait encore une fois se renouveler intelligemment.

Dans la même série : L’élue (1) ; L’Envol (2).

Les Abîmes d’Autremer #3 : L’Appel des Abîmes, Danielle Martinigol. Mango (Autres Mondes), 2005, 195 p.

Les Abîmes d’Autremer est sans doute mon plus gros coup de cœur SFFF de jeunesse (pour être tout à fait honnête, mon cœur balance avec Le Royaume de la rivière mais les styles sont tellement différents qu’on va dire qu’ils coexistent). Et cette énième relecture ne m’a pas déçue, une fois de plus, tant l’intrigue est palpitante. Non seulement les aspects planet-opera et space-opera sont très réussis, mais en plus l’autrice parvient à aborder plusieurs thèmes forts, sans rien laisser de côté. Au fil des chapitres s’invitent donc des réflexions bien menées autour de l’écologie, des relations humaines, de la place et du poids des média dans la société ou encore de la rencontre avec l’autre. Le traitement de l’intrigue, ni simpliste, ni trop obscur, rend la série accessible aux jeunes lecteurs, comme aux adultes (pour peu qu’ils ne soient pas allergiques aux romans dédiés à la jeunesse). En bref, je recommande chaudement cette saga familiale de SF aux accents humanistes et poétiques, qui nous plonge dans un univers aussi original qu’enchanteur.

Les Abîmes d’Autremer, l’intégrale, Danielle Martinigol. Actusf (Naos), réédition janvier 2017, 504 p.

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Une autre saga de SF coup de cœur de jeunesse !