L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux.

Titania emmène sa fille, Nine, seize ans, dans une mystérieuse cabane au bord d’un lac. Il est temps pour elle de lui dévoiler des événements de sa vie qu’elle lui a cachés jusqu’alors. Nine écoute, suspendue aux paroles de sa mère. Flash-back, anecdotes, personnages flamboyants, récits en eaux troubles, souvenirs souvent drôles et parfois tragiques, bouleversants, fascinants secrets… Peu à peu jaillit un étonnant roman familial, qui va prendre, pour Nine, un nouveau tour au matin…

Il y a trois ans, je découvrais, fascinée, Tant que nous sommes vivants, premier roman d’Anne-Laure Bondoux que je lisais. Il m’a fait une si forte impression que je me suis jetée dès que j’ai pu sur L’aube sera grandiose, sans même savoir de quoi il retournait.
Et j’ai bien fait.
Car, une fois de plus, Anne-Laure Bondoux m’a littéralement fascinée, m’a tenue en haleine, m’a scotchée à son intrigue, au point qu’en cours de lecture, j’en venais à regretter la brièveté des bouchons du matin, à ronger mon frein jusqu’à l’heure du retour en transports, pressée que j’étais de me remettre à lire.

Le récit ouvre sur une Nine bougonne, quasiment kidnappée par sa mère à la sortie du lycée (alors qu’elle devait aller à une soirée), laquelle l’emmène vers une obscure cabane perdue dans les bois – et dans laquelle il n’y a même pas de réseau, imaginez. Car la fantasque Titania, auteure de romans à succès, a décidé de révéler toute la vérité à sa fille, la vérité sur sa vie, sur sa famille (Titania est censément orpheline), comme ça, subitement.
Aussi le roman démarre-t-il en douceur par une présentation des personnages : la mère, la fille, cohabitant dans leur véhicule, avec, déjà en filigrane, cette famille toute neuve qui se profile. Et cette entrée en matière est plus que mystérieuse : car si l’on sait dès le départ que Titania souhaite avoir une petite discussion avec sa fille, le contenu en reste de premier abord bien secret.

Et il faudra pas moins de la nuit – et par conséquent du roman entier – pour en arriver à bout, ce qui fait que l’on est littéralement suspendu aux lèvres de Titania, que l’on aimerait presser d’écourter certaines péripéties, tout en la suppliant d’être encore plus minutieuse, de n’oublier aucun détail, tant le récit est fascinant. Car pour que l’on comprenne bien l’histoire, Titania (qui s’appelle en fait Consolata… !) remonte à sa prime jeunesse, entourée de sa famille, que Nine découvre seulement. Et si, au départ, la jeune fille fait preuve d’une mauvaise foi digne de l’adolescente qu’elle est, elle ne tarde pas, elle non plus, à boire les paroles de sa mère.
Le récit alterne entre le récit du passé par Titania et quelques instantanés du présent nous montrant les réactions de Nine ou le dialogue qui se noue avec sa mère et qui permettent, en sus, de nous apporter quelques précisions sur le récit de Titania. Bien vite, on se fait à ces constants allers-retours entre passé et présent qui dynamisent la narration et maintiennent le suspens d’un bout à l’autre du récit. Plus la nuit avance, et plus Titania endosse le rôle de la conteuse, nous berçant de son récit envoûtant.

Car l’enfance de Titania, si elle n’a pas été malheureuse, semble n’avoir été qu’une vaste suite de péripéties et de rebondissements rocambolesques, sous la houlette de sa mère. Celle-ci est sans aucun doute le personnage-phare du roman. Nine et Titania occupent le devant de la scène, mais c’est bien autour de la grand-mère de Nine que s’articule l’histoire. Cette femme forte, libre et indépendante rayonne littéralement et irradie toute l’histoire. À certains égards, elle semble parfaitement inaccessible alors qu’à d’autres, on a tout simplement l’impression de la connaître aussi bien que si c’était une voisine ou un membre de la famille, ce qui renforce le sentiment qu’il s’agit d’un personnage intemporel. Difficile, donc, de ne pas se passionner pour la vie qu’elle a menée et qu’elle a fait mener à ses trois enfants. D’ailleurs, on se prend bien vite d’affection pour les personnages hauts en couleurs qui gravitent autour d’eux, notamment les beaux-pères qui traversent la vie des enfants et ont une si forte influence sur leur développement.
Au fil des pages, c’est une véritable fresque familiale qui se dessine, sur quelques décennies. Et le récit est à l’image de Rose-Aimée (la grand-mère de Nine) : on le traverse comme un conte, comme une histoire intemporelle dont on a l’impression qu’elle s’est réellement déroulée.

Une fois de plus, Anne-Laure Bondoux signe un texte qui m’a chamboulée : avec ce récit qui aligne drames, rebondissements et autres personnages hauts en couleurs et qui retrace à la fois une fresque familiale et un pan de l’Histoire française (et européenne), elle m’a donné l’impression que j’avais touché du doigt une sorte d’universalité. Au fil de la narration de Titania, c’est une fratrie – et, par extension, une famille – extrêmement attachante que l’on découvre et que l’on aimerait suivre encore un peu. Le récit est vif, particulièrement prenant et, lorsque Titania parvient enfin au bout, après d’incroyables péripéties, on a la nette sensation de se trouver à l’orée d’un récit tout neuf qu’il leur reste à écrire, tous ensemble – et pour lequel j’étais aussi curieuse que pour les pérégrinations précédentes. C’est à regrets que j’ai refermé la dernière page de ce roman mais, une chose est sûre : je le relirai.

L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux. Gallimard jeunesse, 21 septembre 2017, 296 p.
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The Memory Book, Lara Avery.

On me dit que ma mémoire ne sera plus jamais la même, que je vais commencer à oublier des choses. Au début juste quelques-unes, mais ensuite beaucoup plus. Alors je t’écris, cher futur moi, pour que tu te souviennes !

Sam a toujours eu un plan : sortir première du lycée et filer vivre à New York. Rien ne l’en empêchera – pas même une anomalie génétique rare qui, lentement, va commencer à lui voler ses souvenirs, puis sa santé. Désormais, ce qu’il lui faut, c’est un nouveau plan.
C’est ainsi que naît son journal : ce sont les notes qu’elle s’envoie à elle-même dans le futur, la trace des heures, petites et grandes, qu’elle vit. C’est là qu’elle consignera chaque détail proche de la perfection de son premier rendez-vous avec son amour de toujours, Stuart. Le but ? Contre toute ttente, contre vents et marées : ne rien oublier.

Il était grand temps que je vous parle de ce roman, pour lequel j’ai eu un énorme coup de cœur lorsque je l’ai lu. L’été dernier.
Mieux vaut tard que jamais, non ?
Depuis Nos Étoiles contraires, la sick-litt (ou littérature de malades) a le vent en poupe. Là-dedans, il y a des textes de qualité différente et j’avoue avoir été très agréablement surprise par celui de Lara Avery – mais j’imagine que vous l’aviez deviné.

Le texte emprunte l’apparence du journal intime : celui que Sam adresse à son futur elle amnésique, dont la mémoire aura été rongée par le syndrome de Niemann Pick. Alors, oui, c’est un peu triste – et il est possible que vous soyez obligés de sortir un mouchoir de temps à autres – mais Sam a suffisamment d’humour pour que l’on ne passe pas tout son temps à sangloter.
Au fil des pages, c’est un portrait assez touchant de la jeune fille qui se dessine. Car, malgré tout, Sam est une adolescente tout à fait lambda : elle participe au club de débat de son lycée, a quelques problèmes de sociabilité et des vues sur un jeune homme de son âge. À ce titre, j’ai eu un peu peur en voyant se profiler un triangle amoureux mais finalement, c’était plus fin que prévu et vraiment réaliste. Comme je l’ai dit, Sam est une adolescente tout ce qu’il y a de plus normal (hormis sa maladie, s’entend), qui vit de grands émois adolescents… et fait aussi quelques erreurs, dont quelques-unes cuisantes, qu’elle ne minimise pas.
Sam a une analyse assez fine de son entourage et, même si elle essaie parfois de se cacher derrière sa maladie, elle reste assez lucide sur ce qui peut heurter ses proches. De fait, le roman est loin d’être guimauve : on est loin de l’intrigue pleine de bons sentiments sur la maladie. Sam est une battante, mais elle n’a pas la science infuse – elle tente néanmoins d’emprunter la voie de la sagesse, ce qui la rend éminemment attachante.

J’ai aimé que le journal laisse aussi la place aux sentiments des autres personnages : plus l’on galope vers la fin, moins la parole de Sam est fiable (à cause des attaques), aussi certains de ses proches prennent-ils la plume. Au vu du sujet, j’imagine que c’était inévitable, mais cela nous donne un bon aperçu. De plus, cela permet de nuancer parfois la personnalité de Sam. Au premier abord, celle-ci n’est pas des plus sympathiques mais, plus cela va, plus l’on découvre ses petites failles (que ce soit par sa voix ou celle des autres), ainsi que les trésors que recèlent sa personnalité volontaire.

Il faudrait encore que je vous dise que j’ai lu ce roman en moins de 24h – en semaine, donc j’ai dézingué le roman en un tour de bus – ce qui ne m’arrive plus si fréquemment que ça maintenant. Il faudrait encore que je vous parle du style ô combien fluide de Lara Avery, qui donne voix à Sam, même lorsque celle-ci éprouve les pires difficultés à écrire et à former des pensées cohérentes. 
Il faudrait surtout que je vous dise que ce roman, loin de n’évoquer que la douleur qu’entraîne la maladie, avec son collège de pertes et de deuil, est en fait un roman plein d’énergie, qui donne furieusement envie de croquer la vie à pleines dents. 

The Memory Book, Lara Avery. Traduit de l’anglais par Julie Lafon. Lumen, mai 2016, 442 p. 

Aimez-moi, Le Jardin des Epitaphes #2, Taï-Marc Le Thanh.

Le road trip continue sur le sol américain. Hypothénuse, héros protecteur et attachant, va sans s’en douter entraîner son frère et sa soeur dans un piège fatal. Une histoire à la Mad Max écrit par un auteur qui confirme son talent et qui renouvelle profondément le genre en mêlant tendresse, action et sens de la parodie.

Alors, on prend les mêmes, et on recommence, sauf que cette fois, on a traversé l’Atlantique et qu’on arpente le Far West.
Oui, le Far West, rien de moins, revenu plus ou moins à l’état sauvage post-apocalyptique, avec son lot de zombies, bikers, cow-boys en tous genres et même Indiens farouches.
Si le premier tome rendait hommage aux grands chefs d’œuvre cinématographiques de la SF, ici l’auteur glisse quelque clins d’œil aux grands films de western. Et sans surprise, le mélange détonnant fonctionne à plein.

Dès le premier chapitre, on replonge donc dans l’ambiance survoltée et nerveuse à souhait du road-trip d’Hypothénuse, Poisson-Pilote et Double-Peine. À la quête de leurs parents s’ajoute cette fois la quête personnelle d’Hypothénuse, toujours à la recherche de ses souvenirs envolés. Et plus l’on avance, plus l’on pressent que ceux-ci cachent un secret assez moche. Taï-Marc Le Thanh réussit le tour de force de nous garder sur des charbons ardents jusqu’à la fin : la révélation n’intervient réellement que dans les dernières pages, alors que le lecteur marine depuis un bon moment !

Et avant qu’on en arrive enfin à cette révélation, il y a un assaut de péripéties échevelées, de retournements de situations endiablées et de révélations fracassantes. On ne souffle pas une seconde tant le rythme est soutenu — sans être inconfortable ou donner le sentiment que l’intrigue est bâclée, ce qui est bien agréable. D’autant que l’auteur s’y entend pour nous faire passer du rire aux larmes, de l’angoisse à la poésie. Le texte est à nouveau souligné par une playlist rock’n’roll – que l’on peut tout à fait écouter en même temps – qui aide à se glisser dans l’ambiance.

Taï-Marc Le Thanh clôt un road-trip spectaculaire : l’histoire, extrêmement rythmée, fait la part belle aux péripéties, comme au développement des personnages. Alors que l’on suit notre trio depuis la première page, on arrive encore à avoir quelques révélations sur leurs personnalités, aspirations et trajectoires. L’auteur se joue allègrement du suspens et des attentes du lecteur : on pense avoir compris, mais il nous ressort tel petit détail insignifiant qui, en fait, avait toute son importance, pour modifier à nouveau toutes nos perspectives. C’est bluffant de maîtrise ! De plus, il glisse un bel hommage aux récits du genre, en gardant uniquement les meilleurs morceaux. Résultat ? Un dyptique extrêmement dynamique, avec lequel on ne s’ennuie pas un seul instant, mais qui sait également garder ses parts de mystère et de poésie. Sans aucun doute le meilleur road-trip post-apocalyptique qu’il m’ait été donné de lire !

◊ Dans la même série : Celui qui est resté debout (1) ;

Le Jardin des Épitaphes, #2, Aimez-moi, Taï-Marc Le Thanh. Didier jeunesse, avril 2017, 316 p.

 

La Bataille d’Angleterre, Roslend #1, Nathalie Somers.

En pleine Seconde Guerre mondiale, deux adolescents, Lucan et Catriona, se retrouvent au coeur d’un secret d’Etat. Le dossier Roslend est classé confidentiel : compréhensible quand on sait qu’il s’agit d’un univers parallèle et fantastique, dont le destin est étroitement lié à celui de Londres. Le sort des deux mondes repose désormais entre les mains de Lucan et de son amie.

J’avoue avoir commencé ce roman avec un léger a priori, alors que j’essaie toujours de démarrer mes lectures en toute neutralité. Un de mes prescripteurs habituels m’avait-il dit n’avoir pas aimé ? Mystère. Toujours est-il que c’est avec beaucoup de pincettes que j’ai attaqué ma lecture et que la surprise n’en a été que meilleure !

L’introduction nous fait découvrir Lucan, un jeune garçon élevé par son grand-père horloger, dans un Londres vigoureusement bombardé par les Allemands – eh oui, nous sommes en 1940. Lucan a perdu ses parents et n’apprécie guère son apprentissage : il ne rêve que de jouer au hurling (un sport traditionnel irlandais) ou de courir les rues avec Catriona, sa flamboyante amie et voisine. Sans trop vous en révéler, Lucan va se trouver propulsé dans un univers parallèle dont il ne soupçonnait pas l’existence : Roslend.

Le roman s’appuie sur un univers extrêmement original et d’une incroyable richesse. Qu’il soit question de la faune, de la flore, de l’organisation de la société ou des us et coutumes, Nathalie Somers a accordé un soin particulier à Roslend, qui surgit littéralement sous nos yeux – et ce avec peu de descriptions. Elles font tout simplement mouche !
Le roman repose sur le principe de deux univers certes parallèles, mais dont les histoires sont intimement liées : au fur et à mesure que progresse la bataille d’Angleterre, celle entre Roslend et Nelbri fait rage. On fait donc de constants allers-retours entre les deux mondes, au gré des voyages de Lucan. On pourrait, du coup, penser que la connaissance de l’Histoire gâche totalement la découverte de l’intrigue. Eh bien en fait, pas du tout ! Certes, connaître l’issue de la bataille d’Angleterre donne de bons indices quand à l’issue de celle de Roslend (en imaginant que l’auteure n’ait pas versé dans l’uchronie), mais le suspens est tout de même bien présent et ce sans doute à cause de la dimension d’espionnage très forte que propose l’intrigue. Il y a des missions sous couverture, des exfiltrations musclées, et il est pas mal question d’Enigma. D’ailleurs, l’ambiance de l’époque est vraiment bien retranscrite, car l’auteure fait intervenir des figures historiques – parmi lesquels Churchill, ou la famille royale.

Passer constamment d’un univers à l’autre induit un fort suspens – au cas où le contexte guerrier ne serait pas suffisant. Cela tient également aux moments forts de l’histoire : les péripéties sont nombreuses, les retournements de situation également : bref, on ne s’ennuie pas.
Côté personnages, on est plutôt bien lotis aussi. Évidemment, la star, c’est Lucan, mais son acolyte indispensable reste Catriona, laquelle parvient à la fois à veiller sur les arrières de son camarade et à faire avancer l’histoire – ce qui n’est pas mal du tout, d’autant que la jeune fille tient plus du side-kick que du protagoniste !
En revanche, j’ai un peu regretté que Lucan soit l’arrivant providentiel, celui grâce auquel Roslend va se tirer du guêpier dans lequel ils sont fourrés : certes, cela semble tenir à une excellente explication, mais j’ai trouvé que la révélation était un peu trop attendue. Néanmoins, l’ensemble est bien ficelé et tient la route, donc j’ai rapidement arrêté de grogner.
D’ailleurs, la fin est arrivée un poil trop vite à mon goût, ce qui traduit le bon moment que j’ai passé avec ce roman !

La très belle couverture n’était donc pas mensongère : j’ai passé un très bon moment avec Roslend et suis même très curieuse de lire la suite. Nathalie Somers y met en scène un personnage attachant, plongé sans sommation dans un univers extrêmement original. Elle déploie sa fantasy sur la trame de la deuxième guerre mondiale et le récit est particulièrement réussi – bien que l’on connaisse l’issue du conflit, elle parvient à maintenir le suspens dans son intrigue. Vivement la suite, donc !

Roslend #1, La Bataille d’Angleterre, Nathalie Somers. Didier jeunesse, mars 2017, 329 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Dans les griffes du jardin maléfique, Jack le Téméraire #1, Ben Hatke.


Quand arrive l’été, Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours amusant car elle ne dit pas un mot. Du moins, le croit-il… Voilà qu’un jour, au marché, elle se met à parler pour demander à Jack d’échanger la voiture de leur mère contre un boite de mystérieuses graines à planter. Il accepte et commet ainsi la plus belle erreur de sa vie. Le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures : des bébés oignons et citrouilles animées de plus en plus inquiétants au fil des jours. Jusqu’à une nuit de pleine lune où surgit un dragon… Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

De Ben Hatke, j’ai lu et adoré la série Zita, la fille de l’espace, une série qui s’adresse aux plus jeunes lecteurs. Évidemment, lorsque j’ai su qu’il publiait un nouveau titre, qui plus est dans la même veine, je me suis jetée dessus ! Passée la petite déception de ne pas retrouver Zita (dont j’aurais bien lu une quatrième aventure), je me suis délectée des aventures de Jack.

Première chose qui m’a sautée aux yeux : le parallèle avec le conte traditionnel de Jack et le haricot magique. Entre l’échange pas franchement équivalent qui lui attire les foudres maternelles et ses aventures dans un jardin luxuriant et terrifiant, notre Jack a quelques similitudes avec son célèbre homonyme et on s’amuse assez vite des parallèles entre les deux histoires.
Puisque j’en suis aux similitudes, on va évacuer celles avec Zita. Sur la forme, d’abord : comme dans le précédent comics, le dessin prime sur le texte. Le premier est très expressif et le second sait parfois se faire oublier : idéal pour de jeunes lecteurs, donc !
Et sur le fond, il y a également des parallèles à établir : car les malfaiteurs à qui Jack échange les clefs de la voiture contre les graines, ne sont autres que Pipeau et Madrigal ! Du coup, on peut peut-être espérer croiser d’autres personnages – et pourquoi pas Zita elle-même ?

Mais revenons à cette histoire de jardin maléfique. Au départ, l’aspect maléfique annoncé dans le titre n’est pas vraiment perceptible. Mieux : le jardin semble agir comme une vraie thérapie, pour Maddy, qui s’ouvre un peu plus au fil du temps qu’elle y passe. L’ennui, c’est que celui-ci gagne en puissances maléfiques aussi et que celles-ci guettent dans l’ombre. Finalement, l’angoisse s’installe assez insidieusement, à coups d’une feuille aux reflets étranges ou à une paire d’yeux qui guette discrètement dans l’ombre. Ceci dit, pas de panique, c’est un peu effrayant, mais pas non plus à trembler comme une feuille sous sa couette : c’est vraiment adapté aux plus jeunes lecteurs !

Outre l’aspect fantastique de l’intrigue, les personnages font le charme de l’histoire. Jack est un jeune garçon solitaire, soutenu dans l’adversité par une Maddy silencieuse et une sympathique voisine, qui a en outre le bon goût de pratiquer les armes médiévales à ses heures perdues. Au fil des péripéties dans le jardin, c’est un trio attachant qui se dessine. D’autant que Jack et Lilly sont assez grands pour prendre leurs propres décisions… et assez grands pour faire quelques bêtises, parfois regrettables, mais dont ils sortiront grandis.

Ce que j’aime dans les histoires de Ben Hatke, c’est qu’il parle de sujets susceptibles de toucher les jeunes lecteurs (mais aussi les grands) : ici, au centre, l’amour (filial et fraternel, notamment) et l’amitié. Jack se pose une foule de questions sur lui-même, sa famille, ses relations aux autres : l’aventure ne les lui apportera pas toutes, mais l’adversité l’aidera à trouver quelques réponses.

Encore une fois, Ben Hatke signe une bande-dessinée romanesque et épique en diable, faisant la part belle aux aventures à la fois fantastiques et familiales. Le dessin est particulièrement expressif, plein de vie et permet à l’intrigue une intéressante économie de dialogues – ce qui rend le comics très accessible aux plus jeunes lecteurs. Comme à la fin d’une aventure de Zita, je n’ai qu’une hâte : pouvoir lire la suite !

Jack le Téméraire #1, Dans les griffes du jardin maléfique, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran.
Rue de Sèvres, juin 2017, 207 p.

La Menace, Le Noir est ma couleur #2, Olivier Gay.

Alexandre a beau aimer se battre, il ne se souvient pas comment il s’est retrouvé sur ce lit d’hôpital, ni qui est cette Manon qui l’obsède. Effrayée par ses nouveaux pouvoirs, Manon ignore comment les cacher à ses parents, les apprivoiser… et éviter Alexandre. Quand les Ombres passent à l’attaque et qu’un nouvel élève arrive au lycée, la menace se précise. Manon et Alexandre se rapprocheront-ils ou s’éloigneront-ils ?

Le roman reprend là où nous laissions nos personnages : Manon reprend les cours ; Alexandre, quant à lui, n’a aucun souvenir de la semaine passée, et encore moins de Manon elle-même – ne parlons donc pas de tout ce qu’ils ont traversé.
Du coup, c’est d’autant plus drôle de les voir se rencontrer à nouveau, sous des angles différents : le lecteur et Manon savent comment ont tourné les précédentes éditions et cette étrange deuxième chance est assez amusante.

Il n’y a pas que la relation entre les deux adolescents qui a changé : Manon a, elle aussi, beaucoup changé. Alors, entendons-nous bien, elle ne change pas fondamentalement de caractère : elle reste une jeune fille affirmée et qui, sous des dehors de bonne élève timide, n’hésite pas à mettre les mains dans le cambouis. L’ennui, c’est que la dernière fois, cela s’est terminé par ce qu’elle redoutait le plus et qu’elle doit vivre, désormais, avec la boule au ventre et la peur de déclencher involontairement un cataclysme. À ce suspens rampant s’ajoute celui lié aux Ombres qui reviennent, plus fortes que jamais.

Et il faut également parler de ce nouvel élève, Jordan, fraîchement débarqué des États-Unis et dont le charme exotique ne laisse aucune fille indifférente. Manon incluse. Là, j’avoue, j’ai cru qu’on se dirigeait allègrement vers ce que je déteste (peut-être bien par-dessus tout) en littérature, notamment jeunesse : le triangle amoureux.
Sauf qu’Olivier Gay a eu la riche idée de le détourner, de le réinterpréter habilement, pour lui donner une tournure nettement plus intéressante et qui promet, à elle seule, un tome trois riche en émotions.

Côté style, la recette est la même que dans le tome précédent : les chapitres sont narrés en alternance par Manon et Alexandre, l’une usant du passé, l’autre du présent. S’ils vivent une scène commune, la fin en est reprise par le narrateur suivant, nous offrant ainsi un autre point de vue sur les événements. L’alternance donne un bon rythme à l’aventure, car chaque chapitre est en plus assez court. Mais ce système de changement de voix peut s’avérer être une pure torture ! Notamment lorsque l’on laisse subitement un personnage, ou lorsque la réaction attendue est amputée par le changement de voix. Tout cela contribue à rendre le roman particulièrement prenant.

Dans le premier tome, j’avais été frappée par le réalisme des personnages. Là encore, c’est très visible : leurs réactions sont criantes de vérité et parfois d’une telle justesse qu’on ne peut s’empêcher d’avoir un petit coup au cœur – notamment à la fin, qui est particulièrement réussie…

Sans surprise, j’ai donc englouti ce tome deux aussi vite que le précédent, charmée par l’univers dans lequel évoluent nos deux adolescents – et qui s’assombrit nettement ici. L’intrigue est très rythmée et offre quelques retournements de situations inattendus. Si l’auteur semble foncer tête baissée dans les clichés, c’est pour mieux les contourner, comme dans le premier volume. En somme, j’ai à nouveau été séduite par la série et je suis très curieuse de lire la suite !

◊ Dans la même série : Le Pari (1) ;

Le Noir est ma couleur #2, La Menace, Olivier Gay. Rageot, octobre 2014, 300 p.

Je suis Adele Wolfe #2, Ryan Graudin.

Le monde est sur le point de se noyer dans un bain de sang…
Le Führer vient d’être assassiné. La Résistance, y voyant l’opportunité d’une rébellion longuement attendue, se met en branle.
Mais Yael, survivante des camps et à l’origine de ce coup d’éclat, sait qu’il n’en est rien. Le Führer vit toujours et elle seule a conscience que ses camarades d’armes, mis à nu, courent un grand danger. Yael doit les rejoindre coûte que coûte pour les prévenir. Elle devra toutefois faire avec Luka et Felix, eux aussi soupçonnés de trahison par sa faute.
S’engage alors une folle course-poursuite semée d’embûches. Le passé et le présent de Yael s’entrechoquent, de lourds secrets éclatent et, dans un contexte où l’on ne parvient pas toujours à distinguer le mensonge de la vérité, une seule question s’impose: Jusqu’où sommes-nous prêts à aller pour protéger ceux que l’on aime ?

Le premier tome de ce diptyque avait été une excellente découverte et le second opus est de la même eau !
L’intrigue reprend presque pile poil au moment où s’arrêtait le précédent : un poil avant, d’ailleurs, car on assiste à la scène finale du premier tome vue par les yeux de Luka. Autant dire que cela démarre sur les chapeaux de roue : Yael sait qu’elle n’a pas réellement assassiné le Führer, elle tâche donc d’échapper à la police nazie, avec le désormais très curieux Luka à ses trousses.

Si le premier volume était centré sur la course de moto, ici les bécanes sont (à mon grand désespoir) assez loin du centre de l’histoire. De même qu’Adele Wolfe, dont Yael usurpait l’identité dans le premier tome et dont elle ne se sert désormais plus — à ce titre, il est dommage que le titre français ait repris le titre du premier tome car, cette fois, cela ne fonctionne pas vraiment.
Mais hormis ces deux petits détails, Ryan Graudin propose une nouvelle fois un roman palpitant.

Car la Résistance pense que le Führer a bel et bien disparu et lance son coup d’État : d’un côté, les Résistants œuvrent pour libérer le peuple, de l’autre, les nazis en sont déjà à la contre-offensive. Autant dire que le suspens est à son comble, d’un bout à l’autre du roman. Celui-ci, de plus, est particulièrement immersif : que l’on soit dans le camion défoncé qui emmène Yael et ses camarades au combat, aux abords du camp, au sous-sol de la brasserie qui tient lieu de QG ou au fin-fond de la Moscovie, tout ce que vivent les personnages est incroyablement réaliste. Et qui fait la part belle à la stratégie militaire, l’action étant concentrée sur quelques scènes particulièrement riches en montées d’adrénaline.

Ryan Graudin nous plonge au plus près de ce que vivent les personnages : angoisses, espoirs, désillusions ou petites victoires émaillent le texte. Si certains développements font grincer des dents, tout est (à nouveau) parfaitement réaliste – ce qui n’en rend que meilleure l’uchronie.
Dans le premier tome, on suivait Yael sur quelques 20 000 kilomètres, donc on la connaît désormais plutôt bien. Ce qu’il y a de bien, c’est que cette fois on suit également Luka et Félix – et on a même quelques scènes consacrées à Adele qui, tout héroïne éponyme soit-elle, n’en passe pas moins l’ensemble de l’histoire enfermée dans une cave. Chacun des trois personnages évolue, grandit, mûrit, en fonction de l’endroit dont il vient, de ce qu’il a vécu, de ses convictions intimes. Chacun reste au plus proche de ses convictions, ce qui rend leurs comportements vraiment justes – et le roman d’autant plus palpitant, donc. Alors, oui, parfois on grince des dents devant les développements que Ryan Graudin choisit mais elle ne verse pas dans les faux-semblants : c’est la guerre, et il se passe pas mal de trucs assez moches.
De ce point de vue-là, elle a parfaitement intégré l’atmosphère de l’époque, de même que les grands chapitres du conflit (que ce soit du point de vue des faits avérés ou des projets nazis). Ainsi, la capitale de l’Allemagne (agrandie) s’appelle Germania (comme le souhaitait Hitler) et, on le sait depuis le premier tome, le roman met en avant l’amour des nazis pour les sciences occultes couplé à la médecine – à ce titre, attendez-vous à quelques passages difficilement soutenables, même si l’auteur ne verse ni dans le gore, ni dans la surenchère. En somme : c’est parfois dur, c’est parfois à coller des claques à qui de droit, mais tout contribue à créer une atmosphère d’enfer, qui rend le roman littéralement palpitant.

J’avais adoré le premier tome, qui nous emmenait tout autour de l’Axe, dans les vapeurs de gas-oil et les rafales de poussière. Cette fois, point de course de moto, mais un suspense tout aussi présent. C’est en apothéose que Ryan Graudin conclut les aventures de Yael, sur les routes d’un IIIe Reich vorace, que l’on n’a guère envie de voir revenir et contre lequel elle nous met fermement en garde. Une uchronie très réussie !

 Je suis Adele Wolfe #2, Ryan Graudin. Traduit de l’anglais par Serge Cuilleron.
Éditions du Masque (MsK), juin 2017, 497 p.