La Mémoire de Babel, La Passe-Miroir #3, Christelle Dabos.

Thorn a disparu depuis deux ans et demi et Ophélie désespère. Les indices trouvés dans le livre de Farouk et les informations livrées par Dieu mènent toutes à l’arche de Babel, dépositaire des archives mémorielles du monde. Ophélie décide de s’y rendre sous une fausse identité afin d’enquêter. 

J’ai découvert cette série en 2013, lorsqu’est paru le premier tome, qui m’a littéralement envoûtée. J’ai eu un petit coup de mou à la lecture du deuxième volume, mais ce troisième tome m’a à nouveau transportée. J’ai même dû me restreindre dans ma lecture pour le savourer au mieux, pour ne pas n’en faire qu’une seule et ridicule petite bouchée !

Le roman reprend après une longue ellipse : plus de deux ans se sont écoulés depuis la fin du deuxième tome. Et tout a changé. Thorn a disparu, Ophélie est revenue sur Anima, sous la surveillance étroite des Doyennes — dont elle va assez vite s’affranchir pour nous emmener sur Babel. Là, on découvre une troisième arche avec ses particularités, ses mythes… et ses dysfonctionnements. Car depuis le tome 2, on l’a compris. L’univers de Christelle Dabos, sous des dehors chatoyants, a tout des allures d’une dystopie un poil cauchemardesque.

Comme dans le tome précédent, l’intrigue prend de très nets accents de polar et de roman d’initiation : Ophélie est plongée dans une nouvelle enquête pour laquelle elle va devoir donner de sa personne. Retour sur les bancs de l’école, à la grande joie de notre protagoniste. À première vue, on pourrait croire qu’il n’y a pas beaucoup d’action dans le roman, comme dans le tome 2 : en fait, c’est que les événements ont lieu petit à petit et que l’intrigue se constitue d’une multitude de petites choses mises bout à bout. En même temps, cela correspond parfaitement au caractère d’Ophélie, qui mêle passivité et opiniâtreté.
Sur les bancs de l’école, disais-je, Ophélie va avoir maille à partir avec les meilleurs étudiants de Babel. L’ennui, c’est que le sommet de la pyramide alimentaire ne comporte qu’une seule place et qu’Ophélie en a désespérément besoin pour retrouver Thorn et lui venir en aide, le tout sans se faire griller par Dieu qui est sans doute aux aguets. Comme attendu, le combat est rude. J’ai traversé cette période comme en apnée, prise par l’ambiance fiévreuse des études épuisantes, l’anxiété due aux harcèlements que subit Ophélie, la pression qui pèse sur elle, telle une chape de plomb : réussira-t-elle, ou non, à gagner la place ? De fait, tout cela est très prenant ; mais si Ophélie apprend moult techniques d’analyse des objets, ce n’est rien comparé à ce qu’elle apprend sur elle-même. Cette épreuve la fait réfléchir, mûrir, grandir : elle en apprendra beaucoup sur son univers, évidemment, mais aussi sur elle et sur sa relation aux autres. Et si la partie purement scolaire était prenante, ce versant plus initiatique est, lui, passionnant.

L’enquête que mène l’Animiste est étroitement liée à celle initiée dans le précédent tome, qui portait sur les raisons de la Déchirure et l’étonnante amnésie des esprits de famille. Et comme Ophélie, on tâtonne, on échafaude des hypothèses, on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de cet univers qui semblait si confortable et accueillant au départ, mais qui finalement ne l’est pas tant que ça. Au passage, on découvre donc l’arche de Babel, truffée d’automates, où l’on s’habille suivant ses pouvoirs (et où les Moldus les sans-pouvoirs ne sont pas les bienvenus), où l’on prend des tramoiseaux pour se déplacer et où il faut absolument fournir des notices catalographiques détaillées pour le catalogue en cours de constitution… lequel fonctionne avec des cartes percées — si vous avez suivi, l’ancêtre de l’ordinateur, mais dans une bibliothèque qui a la classe et l’allure de celle d’Oxford. Oui, vous l’aurez compris, toutes ces descriptions ont fait palpiter mon petit cœur de bibliothécaire (et regretter de travailler dans un bâtiment aussi moderne que moche, mais là n’est pas la question).
Babel est originale, envoûtante et surprenante : elle est rarement là où on l’attend, luxuriante et débordante d’idées audacieuses. Avec ce tome 3, j’ai retrouvé l’ambiance survoltée qui va avec la découverte d’une terra incognita, ambiance qui m’avait positivement marquée dans le premier tome.

À cela, il faut ajouter le rythme de l’intrigue. Je l’ai dit rapidement en ouverture, l’histoire se constitue de plusieurs petites choses qui passent inaperçues mais qui, mises bout à bout, viennent tresser une intrigue dense. Celle-ci est aérée par quelques coups d’œil au Pôle où l’on retrouve Bérénilde, Victoire, Archibald et bien d’autres. Et, là encore, c’est palpitant. Car s’ils n’enquêtent pas sur les mêmes points qu’Ophélie, eux aussi sont au prises avec des difficultés qui entraînent des développements passionnants. Du coup, comme on progresse en même temps sur tous les fronts, difficile de s’ennuyer. D’autant que, là non plus, les personnages ne sont pas inactifs et vont contribuer (parfois à leurs dépens !) à dévoiler un peu plus de la résolution du mystère qui nous occupe.

Je ne vais pas mentir et prétendre n’avoir eu aucun horizon d’attente concernant ce roman : mais l’attente valait le coup, car il a littéralement pulvérisé mes espérances. À tel point que l’attente, pour le quatrième tome, risque de prendre des allures de douce torture – mais si c’est pour l’auteure la possibilité de livrer un tome aussi extraordinaire, alors je suis volontaire. 
À la lecture de ce volume, j’ai retrouvé l’ambiance tour à tour envoûtante, poétique, surprenante, déstabilisante ou un brin cruelle qui m’avait tellement plu dans le premier tome. Encore une fois, Christelle Dabos nous entraîne sur des chemins insoupçonnés et nous plonge dans un univers d’une incroyable originalité à l’ambiance délicieusement steampunk. Son intrigue, menée de main de maître, mêle au roman initiatique des accents de polar et un romantisme échevelé ; autant d’excellents ingrédients qui m’ont incitée à en savourer chaque page et qui, une fois la dernière page tournée, m’ont laissée une envie impérieuse : celle de relire immédiatement les trois tomes parus. 

◊ Dans la même série : Les Fiancés de l’hiver (1)Les Disparus du Clairdelune (2) ;

La Passe-Miroir #3, La Mémoire de Babel, Christelle Dabos.
Gallimard jeunesse, 1er juin 2017, 496 p.

 

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Young Elites #1, Marie Lu.

Adelina a survécu à l’épidémie qui a ravagé son pays.
D’autres enfants, comme elle, ont survécu, la maladie laissant sur leur corps d’étranges marques. Les cheveux d’Adelina sont passés de noir à argenté, ses cils sont devenus blancs et une cicatrice barre la moitié gauche de son visage. Son père voit en elle une malfetto, une abomination, une disgrâce pour son nom et sa famille, synonyme de malédiction. Mais la rumeur dit que les survivants ont gagné davantage que des cicatrices : ils auraient acquis de mystérieux super-pouvoirs. Et, bien que leur identité demeure secrète, ces survivants ont déjà un nom : les Elites.

J’avais adoré, que dis-je, littéralement englouti la trilogie Legend au rythme de sa parution. Fatalement, Young Elites ne pouvait que me faire de l’œil. Et… malheureusement, on ne peut pas dire que notre rencontre se soit déroulée sous les meilleurs auspices.

Au début du roman, on découvre la peu riante vie d’Adelina : dans son univers aux croyances quelque peu moyenâgeuses, toute personne un peu différente est mise au ban de la société. Adelina, en tant que malfetto n’a donc aucun avenir ou presque. Pire : dans l’espoir qu’elle ait quelque pouvoir, son père la maltraite allègrement afin de déclencher les-dits pouvoirs. Et c’est comme ça qu’il finit par mourir, dans un tragique accident. Adelina devient donc une double proie : pour l’Inquisition, et pour les Elites, qui aimeraient bien mettre ses pouvoirs de leurs côtés.

Du coup, il n’y a pas de mystères, l’histoire est hyper classique et un poil manichéenne : il y a les les petits rebelles d’un côté (les Elites) et le gouvernement de l’autre. Leur antagonisme ne peut qu’être violent. Et, sans surprise, ça se tatane gentiment la tronche au détour des ruelles. De ce point de vue-là, le suspens n’est pas folichon.
Pourtant, il y a de quoi faire. Car, contrairement aux clichés du genre, Adelina n’est pas exactement un protagoniste classique. En fait, elle a toutes les caractéristiques de l’antagoniste et elle met plus souvent des bâtons dans les roues aux Elites qu’elle ne les aide. L’ennui, c’est que cela se déroule souvent à son insu : elle est donc présentée comme fondamentalement mauvaise (ceci découlant de l’immense colère qui la ronge), mais ne l’est pas réellement, puisqu’elle agit la plupart du temps sans le faire exprès. De plus, sa profonde colère, ainsi que ses motivations parfois douteuses, nous sont rabâchées sans cesse, plutôt que montrées, ce qui donne à l’ensemble un petit côté un tantinet superficiel, qui m’a empêchée de vraiment adhérer  à l’univers.
Ceci dit, elle n’est pas la seule, car les motivations des uns et des autres m’ont souvent semblé plus que nébuleuses : leurs idées, leurs plans et leurs idéaux sont confus et malheureusement, l’intrigue s’en ressent. D’ailleurs, j’ai retrouvé un point qui m’avait un tantinet chagrinée dans Legend, mais que j’avais fini par outrepasser : l’âge des protagonistes. Ils sont jeunes (la quinzaine), agissent comme des personnes bien plus âgées (au moins de 5 ans : c’est pas énorme, mais ça change tout) et, du coup, il y a un décalage parfois assez dérangeant entre les niveaux de maturité affichés par les personnages, chacun agissant tantôt comme un enfant capricieux, tantôt comme un adulte hyper raisonnable. Ce que j’ai trouvé assez déstabilisant.

Du côté de l’univers, il y a un une indéniable originalité qui sert de toile de fond à Young Elites : on a l’impression de déambuler en pleine Renaissance italienne, dans une atmosphère de fêtes, de rites et de bals masqués assez réussie. D’autant que le tout est mixé avec des combats dignes d’affrontements de super-héros, ce qui donne une ambiance assez survoltée. Imaginez un peu, les X-men contre l’Inquisition, ça envoie du lourd.

Rencontre en demi-teinte avec Young Elites, donc : j’ai aimé les idées, notamment la lutte politique pour faire reconnaître que la différence n’est pas une tare, j’ai aimé le mélange d’ambiance qui fait tenir cette Renaissance revisitée sauce fantasy, mais les ambitions des personnages plus que flous et l’intrigue confuse ne m’auront pas emballée le moins du monde. 

Young Elites #1, Marie Lu. Traduit de l’anglais par Olivier Debernard.
Le Livre de Poche, avril 2017, 382 p.

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Je serai cet humain qui aime et qui navigue, Stéphane Girel et Franck Prévot.

Un bord de la mer, un air de vacances, un enfant et son grand-père, marin-pêcheur à la retraite : l’innocence du premier, l’assurance du second. Bientôt, un 3e personnage survient : un coquillage qui porte l’inscription «Écoute-moi ! ».
Tandis que le grand-père n’entend que la mer, l’enfant entend un poème. Un poème qu’il va se charger de traduire pour les oreilles de son grand-père. 

Cela fait maintenant plusieurs mois que j’ai découvert cette petite merveille – au mois de février, pour être exacte – mais, comme toujours, avec les coups de cœur, il m’a fallu un peu de temps pour rédiger cette note de lecture.

La première chose qui m’a fait fondre pour l’album, ce sont les illustrations de Stéphane Girel : claires, lumineuses, aux teintes pastel, elles ont un petit air de voyage, d’évasion, de vacances, et nous invitent à la découverte. Vers la fin de l’album, il y a une merveilleuse double-page que l’on peut déployer vers l’extérieur : avec un peu d’attention, on s’aperçoit que l’illustration se suit sur plusieurs pages, créant une fresque absolument magnifique.

L’album est un pur régal pour les yeux, mais aussi pour les oreilles.

Tanni koseb yasa kana dija sebar

C’est le premier vers du poème qu’entend l’enfant dans le coquillage. Inlassablement, il porte le coquillage à son oreille, écoute le poème, fasciné par ses sonorités et la musicalité qu’il dégage – et ce bien qu’il n’en comprenne pas immédiatement les paroles. Preuve, s’il en était besoin, que la poésie se passe de langage.
Toutefois, il y a un point d’achoppement : si l’enfant est fasciné, le poème laisse le grand-père dubitatif, voire carrément indifférent. Et c’est ce qui pousse l’enfant à la créativité : pour toucher son grand-père, il va se mettre à traduire les émotions qu’il ressent à l’écoute du poème et offre à son grand-père une version qui évoque L’Albatros, son bateau, son épouse venue de l’autre bout du monde et désormais disparue, la vie au grand large. Peu à peu, un trait d’union se crée entre eux deux, forgé autour de la rêverie, du voyage et de l’ouverture à l’autre.

Au fil des pages, le poème est traduit de bien des façons – on reconnaît, d’ailleurs, ça et là, les inflexions de poèmes célèbres tirés du corpus classique ! Et à l’instar du jeune homme, chaque lecteur est invité à traduire le poème ; les versions qui seront envoyées à l’éditeur viendront enrichir le corpus des poèmes déjà traduits !

Voilà pourquoi Je serai cet humain qui aime et qui navigue a été un tel coup de cœur : au travers des pages merveilleusement illustrés, ce grand et sublime album célèbre la poésie, le voyage (physique ou spirituel), l’ouverture aux autres et la transmission entre les générations. À lire et à relire sans modération, que l’on soit petit ou grand !

Je serai cet humain qui aime et qui navigue, Stéphane Girel (illustrations) et Franck Prévot (texte).
HongFei Cultures, 2016, 42 p.

Shades of magic #1, Victoria E. Schwab.

Kell est l’un des derniers Visiteurs, des magiciens capables de voyager d’un monde à l’autre. Des mondes, il y en a quatre, dont Londres est le centre à chaque fois. Le nôtre est gris, sans magie d’aucune sorte. Celui de Kell, rouge, et on y respire le merveilleux avec chaque bouffée d’air. Le troisième est blanc : les sortilèges s’y font si rares qu’on s’y coupe la gorge pour voler la moindre incantation. Le dernier est noir, noir comme la mort qui s’y est répandue quand la magie a dévoré tout ce qui s’y trouvait, obligeant les trois autres à couper tout lien avec lui.
Depuis cette contagion, il est interdit de transporter un objet d’un monde à l’autre. C’est pourtant ce que va faire Kell, un chien fou tout juste sorti de l’adolescence, pour défier la famille royale qui l’a pourtant adopté comme son fils, et le prince Rhy, son frère, pour qui il donnerait pourtant sa vie sans hésiter. Et un jour, il commet l’irréparable…

Dès que j’ai entendu parler de la future parution de ce titre, j’ai eu envie de le découvrir : et je n’ai pas du tout été déçue ! J’ai volontairement raccourci le résumé car il s’écoule plusieurs chapitres avant que l’on n’en arrive au point décrit par le résumé officiel. Sachez seulement qu’après avoir commis la fameuse bêtise, Kell va avoir bien du pain sur la planche !

Dès le départ, on plonge dans un univers follement original : imaginez quatre mondes superposés, entre lesquels on passe grâce à des portes magiques, qui peuvent être seulement activées par les Antari… une sorte de magiciens dont il ne reste que deux représentants, Kell, attaché à la couronne du monde rouge, et Holland, attaché à la couronne du monde blanc. Dans le monde gris, pas besoin de magiciens car comme on ne croit pas à la magie chez nous, personne (ou presque) ne sait qu’on peut seulement sauter d’un monde à l’autre. Et en ce qui concerne le monde noir, il a disparu, dévoré par la magie. Chaque monde a donc ses particularités, qui contribuent à créer un univers incroyablement dense.

J’ai donc immédiatement accroché à l’histoire : on y entre par le biais de Kell, jeune magicien prodige adopté par la famille royale et… trafiquant d’objets magiques, ce qui est rigoureusement interdit et punissable de la peine de mort… Tout simplement ! En même temps, on comprend les peines du jeune homme : orphelin, il a du mal à trouver sa place dans la famille royale et compense ce manque par une légère addiction au danger – laquelle va, évidemment, causer tout ses problèmes.

L’intrigue est assez linéaire mais malgré l’absence de sous-intrigues, on ne s’ennuie pas une seule seconde, car l’histoire est vraiment dense.
Elles est littéralement portée par le duo principal, Kell et Lila, qui se complètent bien, que ce soit en termes de compétences, de caractère ou d’idéaux. Néanmoins, ils ne sont pas seuls et côtoient des personnages secondaires que l’on adore adorer (Rhy, Barron…) ou que l’on adore détester (Astrid, Athos…). Au vu des antagonistes, l’histoire peut sembler parfaitement manichéenne mais, heureusement, l’auteure évite cet écueil avec des personnages hyper ambivalents, aux motivations pas toujours claires et aux parcours particulièrement torturés… qu’on ne peut même pas condamner ! Et c’est ce qui permet au roman de n’être pas totalement binaire.
Le roman s’appuie sur un petit nombre de personnages (principaux et secondaires inclus) aux personnalités bien marquées, bien différenciés les uns des autres, et que l’on suit avec plaisir.

Le style est hyper fluide, ce qui n’aide pas à s’arrêter entre deux chapitres. À ce propos, ceux-ci sont assez conséquents, mais divisés en sous-chapitres très digestes et au rythme efficace. Puisque j’en suis aux chapitres, je vais vous parler des décorations des entrées de chapitres, qui reprennent les motifs de la couverture : c’est superbe !
L’autre point qui fait que l’on a du mal à s’arrêter, c’est le rythme de l’intrigue : dans les premiers chapitres, Victoria E. Schwab prend vraiment le temps d’installer les contours de son univers et de ses personnages, ce qui nous permet de bien saisir tous les tenants et aboutissants de l’histoire dans laquelle on plonge. De plus, Kell n’est pas le seul protagoniste de cette introduction ; Lila a, elle aussi, droit à son entrée en piste. Et si l’on sent que les deux risquent d’entrer en contact, ce n’est ni immédiatement, ni bâclé : c’est amené juste comme il faut.

C’est aussi le cas du système de magie sur lequel repose le roman : les révélations sont faites par petites touches, ce qui laisse à la fois le temps de bien intégrer les modalités… et celui de vouloir en savoir bien plus ! La magie des Antari repose en partie sur le sang, les objets liés à leur monde d’origine et quelques formules dans la langue antari. Vu comme cela, ça paraît simple, mais il faut aussi être doué en dessin, choisir le bon objet et savoir faire preuve de conviction. Bref : c’est pas donné au premier venu de savoir se déplacer grâce à la magie. Celle-ci est donc source de convoitise (notamment dans le monde blanc, dans lequel on n’hésite pas à trancher la gorge de son prochain pour aspirer quelques gouttes de magie), ou de danger lorsqu’on s’en sert pour de mauvaises raisons et avec de mauvaises intentions

Voilà, en gros, pourquoi j’ai tellement apprécié ma lecture de ce premier tome de Shades of magic. J’ai plongé dans un univers hyper original et savouré les échanges – souvent caustiques ! – d’un duo bien pensé. L’intrigue, quoique linéaire, est très efficace et donne tout à fait envie d’en savoir plus, ce qui me donne vraiment très envie de lire la suite !

Shades of magic #1, Victoria E. Schwab. Traduit de l’anglais par Sarah Dali.
Lumen, 8 juin 2017, 505 p.

Les Écailles d’or, Yin et le Dragon #2, Richard Marazano et Xu Yao.

Yin et son grand-père se sont habitués à la présence du Dragon d’or, qui les aide dans leur pêche quotidienne. Mais la guerre fait rage à Shanghai : derrière les assauts de l’armée japonaise, qui donnent lieu au terrible massacre de Nankin, c’est le Dieu Xi Qong, maître des Dragons, qui s’exprime pour dominer le monde des hommes. Tandis que Yin et ses amis survivent tant bien que mal à l’invasion japonaise, le dragon d’or, qui s’est affranchi de Xi Qong, va tenter d’affronter son ancien maître. Mais sera-t-il assez puissant face à ces forces de l’ombre ?

Le premier tome dégageait une certaine douceur mais, cette fois, on est passés aux choses sérieuses et, dès le début de ce tome 2, on sent que l’ambiance s’est considérablement noircie.
Shanghai vit toujours sous occupation japonaise et on sent que les soldats ne sont pas là pour faire dans la dentelle. D’ailleurs, les auteurs évoquent sans détour le massacre de Nankin perpétré par les troupes japonaises à la même époque. La précision historique fait partie des bons points de cette bande-dessinée ; ceci étant, l’histoire est majoritairement narrée du point de vue de Yin, aussi reste-t-elle tout adaptée à un public jeunesse.

La partie fantastique, quant à elle, fait la part belle aux mythes chinois, notamment liés aux dragons. L’amour de la littérature du capitaine japonais nous apporte de précieux éléments sur ces fameux mythes — lesquels sont mis en scène sous forme de flashbacks. On découvre alors une sombre histoire de rivalités, qui alimente un violent désir de vengeance. Et c’est justement le pire qui guette la population : les Japonais sont certes un réel danger, mais la vengeance amoureusement préparée par Xi Qong va frapper vite et fort, et on se demande si Guang Xinshi saura enrayer la menace.

L’ambiance nettement plus sombre de l’intrigue se lit également dans le graphisme : on retrouve, comme dans le premier tome, les cases opposant des tons gris-bleutés aux ors lumineux du Dragon d’Or mais, maintenant, on trouve aussi des couleurs nettement plus sombres, liées à Xi Qong, le dragon maléfique : noirs, rouges et anthracites dominent les cases. Les contrastes sont clairement lisibles et le tout très réussi !

Malheureusement, je n’ai pu m’empêcher de me sentir un tantinet déçue ; alors que le premier tome installait une ambiance assez douce (mais néanmoins tendue), ici j’ai eu l’impression que tout était nettement survolé. Les événements s’enchaînent, c’est assez peu approfondi et, au final, on n’a pas vraiment l’impression d’avoir tout à fait suivi les événements.

Si Les Écailles d’or est clairement un tome de transition, il sert à installer une ambiance prenante, empreinte d’un réel suspense. Il annonce, au passage, un tome 3 qui mettra en scène la confrontation entre les deux dragons et qui s’annonce terrible ! Voilà une série de bande-dessinée mêlant Histoire et intrigue fantastique, qui plaira aux jeunes lecteurs, et dont j’ai hâte de lire la suite et fin. 

◊ Dans la même série : Créatures célestes (1) ;

Yin et le Dragon #2, Les Écailles d’or, Richard Marazano et Xu Yao.
Rue de Sèvres, avril 2017, 60 p.

Projet Polaris, Gardiens des Cités Perdues #5, Shannon Messenger.

Après un passage mouvementé par Exillium, l’école réservée aux bannis, Sophie et ses amis sont de retour à l’académie Foxfire, où la jeune Télépathe n’est pas la seule, cette fois, à bénéficier de la protection d’un garde du corps. Car certains masques sont tombés : les nouveaux membres du Cygne Noir, ainsi que leurs familles, sont plus que jamais en danger… D’autant que les Invisibles, ces rebelles qui menacent les Cités perdues, multiplient les attaques.
Tandis que la tension monte avec les ogres, forçant les elfes à accepter des changements drastiques de leurs modes de vie, notre petite troupe tente d’en découvrir plus sur le plan de l’ennemi. Sophie ne dispose pourtant que de maigres indices : son nom de code est « Projet Polaris », un étrange symbole semble en être la clé et il serait depuis le début lié à… Keefe !

Vous aurez sans doute l’impression que je me répète (et j’espère bien continuer avec les tomes suivants), mais chaque nouveau tome me semble meilleur que le précédent !
À la fin du quatrième tome, la petite équipe se trouvait séparée et devait faire face à des convictions opposées : pas toujours facile à vivre au sein d’un groupe d’amis.

Cette fois, l’intrigue prend de nets accents de thriller, Sophie se chargeant de l’enquête sur le fameux Projet Polaris, cherchant à savoir de quoi il retourne et en quoi elle est concernée, au juste. Ce qui est particulièrement prenant, c’est que cette partie de l’intrigue s’entremêle merveilleusement à la partie plus politique. Depuis les événements du tome précédent, celle-ci s’avère de plus en plus complexe : les elfes et les ogres sont à couteaux tirés et leurs différends risquent de faire aussi sombrer les autres peuples des Cités Perdues, gnomes, gobelins et autres créatures magiques incluses. De fait, on sent qu’on s’achemine doucement mais sûrement vers une guerre ouverte.
D’autant que chez les elfes, le Conseil est loin de faire l’unanimité et on dénombre pas moins de trois factions, en comptant le Cygne noir et les Invisibles, chacune ayant des choses à reprocher aux autres et des intérêts pas toujours convergents. Ce qui pimente allègrement la partie et tient le lecteur en haleine de bout en bout.

L’autre excellent point, c’est la façon dont se tissent et se développent les les relations entre les personnages. On l’a vu, les dissensions entre le petit groupe viennent alimenter le débat. Plus que jamais, c’est l’union qui fera la force mais il est difficile de rester unis lorsque l’on a des points de vue totalement opposés. Mais Shannon Messenger ne se contente pas de mettre en avant nos jeunes héros. J’ai trouvé qu’elle accordait un soin particulier à ses personnages secondaires et à leurs relations, notamment du côté des adultes (les parents et Sandor ont ainsi droit à leur quart d’heure de gloire) et j’ai vraiment apprécié qu’on ne se concentre pas uniquement sur les protagonistes, tout en leur accordant aussi le soin nécessaire.

En lisant Projet Polaris, j’ai eu l’impression qu’on franchissait un cap. Jusque-là, Sophie était une enfant débarquée dans un monde d’adultes mais là, on sent clairement pointer l’adolescente (Sophie a désormais quatorze ans). Elle est plus mature et cela se ressent dans ses prises de positions, dans ses réactions, dans sa façon d’appréhender l’échiquier sur lequel elle se place. Comme c’est une adolescente, elle traverse aussi une phase qui fait la part belle aux sentiments (avec des scènes qui laisseront sans aucun doute les lecteurs sur des charbons ardents). Mais, là encore, cela sert à Shannon Messenger à étoffer son univers et à en démonter un des aspects censément utopiques : pour l’occasion, on découvre comment se marient les elfes – via des listes de compatibilité établies par une agence assermentée – ce qui permet à Shannon Messenger de dénoncer la théorie eugéniste qui gouverne la société elfique.
Ce trait, que l’on retrouve à chaque tome, fait partie des raisons pour lesquelles cette série me plaît tant. Lorsque l’on a découvert les Cités Perdues, dans le premier volume, Shannon Messenger nous les a présentées sous des traits parfaitement idylliques mais, au fil des volumes, elle nous montre comment la société elfique s’est construite sur des parti-pris parfois monstrueux. C’est fait intelligemment et subtilement et c’est donc d’autant plus percutant !

Dans cet opus, le rythme est, lui aussi, très soigné. Impossible de décrocher, car il n’y a aucun temps mort. Mieux : au fil des pages, on s’aperçoit que chaque paragraphe compte et que tout vient alimenter l’intrigue générale. Et si vous trouviez que le tome 4 se terminait sur un insupportable retournement de situation, attendez de découvrir l’incroyable conclusion choisie par Shannon Messenger : de quoi vous faire regretter de lire la série au fil des dates de parution, tant l’attente pour le tome 6 va sembler longue !

Après l’excellente surprise du quatrième tome, j’attendais ce volume de pied ferme et je n’ai pas été déçue par ce qu’a inventé, cette fois encore, Shannon Messenger. L’intrigue est hautement prenante et on ne s’ennuie pas un seul instant. L’intrigue, délicieusement dense, vient compléter un univers lui aussi merveilleusement complexe, et dont on découvre sans cesse de nouveaux aspects. Mieux : la fin est telle que l’on pressent une suite elle aussi palpitante ! Que j’attends donc, vous l’aurez compris, avec une certaine impatience. 

◊ Dans la même série Gardiens des Cités Perdues (1) ; Exil (2) ; Le Grand Brasier (3) ; Les Invisibles (4) ;

Gardiens des Cités Perdues #5, Projet Polaris, Shannon Messenger. Traduit de l’anglais par Mathilde Tamae-Bouhon. Lumen, février 2017, 664 p.

Rage, Orianne Charpentier.

Rage… C’est le surnom que son amie lui a donné.
C’est désormais ainsi qu »elle se nomme, pour oublier son prénom, ce nom d’avant, celui de son enfance, d’avant l’exil, la déchirure. Son pays d’origine, on ne le connaîtra pas.
Il nous suffit de deviner que Rage a eu affaire à la violence des hommes, de la guerre. Et voilà réfugiée en France, sans plus de repères, ni de famille. Telle une bête traquée, elle se méfie de tous. Mais un soir, sa route croise celle d’un chien – dangereux, blessé, visiblement maltraité. Désormais, sa propre survie passe par celle de l’animal…

Rage est un roman très court – tout juste une centaine de pages, menées par la protagoniste éponyme. Celle-ci en déborde, de rage, suite à son enfance fracassée, la fuite, l’exil, l’arrivée dans un nouveau pays dont elle ne maîtrise pas encore les codes et tellement éloignés de ce qu’elle a connu.

On est donc face à un personnage multi-traumatisé, qui a du mal à faire confiance à qui que ce soit — y compris à elle-même. Le parallèle avec la chienne blessée est donc plus que facile à faire.

Le récit est construit comme une tragédie (d’ailleurs, il en sera question au fil du texte) : l’intrigue tient sur une nuit, quasiment dans un seul lieu (les quelques kilomètres autour de la maison de Jean) et ne comporte qu’un fil d’intrigue : la reconstruction de Rage.
De celle-ci, on ignorera jusqu’à la fin le prénom, la langue et le pays d’origine, de même que l’année de son arrivée en France : le récit atteint donc très facilement un statut intemporel.

Côté style, la plume est vive et percutante mais j’ai été assez dérangée par le changement opéré aux deux tiers du récit : au départ, le texte fourmille de dialogues, qui viennent perturber le récit de Rage, celle-ci étant entourée des autres jeunes faisant la fête avec elle ; mais, lorsqu’elle se retrouve seule avec Jean et la chienne, c’est le discours indirect libre qui l’emporte. Or, j’ai trouvé cette partie-là nettement mieux écrite que la précédente, bien plus incisive et parlante à propos de l’état de la jeune femme. Les deux parties du livre m’ont donc semblé un peu déséquilibrées : je n’irai pas jusqu’à dire que je n’ai pas été intéressée par la première partie, mais seule la seconde m’a touchée, en raison de son intensité rare, et absolument passionnée.

Malgré tout, il m’a été très difficile d’arrêter ma lecture, tenue en haleine que j’étais par les événements qui s’enchaînent. Ceux-ci font d’ailleurs un douloureux écho à l’actualité : si la partie concernant les maltraitances sur animaux occupe la portion congrue, celle sur les réfugiés de guerre forcés d’immigrer et l’accueil qui leur est réservé dans les pays étrangers qui acceptent de les recevoir est absolument centrale – et on ne peut la lire sans penser à tout ce qu’il se passe en ce moment, bien évidemment. Le cas des mineurs isolés reste particulièrement tragique : coupés de tout lien familial, vivant avec des traumatismes difficiles à soigner, leur reconstruction est d’une difficulté extrême.

Avec Rage, Orianne Charpentier signe un roman court et particulièrement incisif qui fait écho à l’actualité en évoquant avec justesse les trajectoires ô combien dramatiques des mineurs isolés étrangers. L’histoire ne dure qu’une courte nuit, mais a l’intensité d’un cri primal, celui que l’on sent bouillonner dans les entrailles de Rage. Un court roman à recommander aux adolescents et qui s’avérera idéal pour une discussion autour de ce que vivent les jeunes de leur âge ailleurs dans le monde, dans des contrées moins riantes que les nôtres. 

Rage, Orianne Charpentier. Gallimard jeunesse, mars 2017, 112 p. 

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