Le Monde des Premiers #1, Lucie Thomasson.

Loin des intrigues de cours, au fin fond du royaume des Eristène, l’Académie prépare l’éducation des futurs serviteurs des Premiers. Tous sont de pauvres Terciers, sans magie ni droit, la classe dont le labeur consiste à veiller au bien-être des puissants du Continent. Victoire, son frère adoptif, Guilhem, et leur ami Dimitri rêvent d’une place auprès des plus grands : la cérémonie de fin d’étude approche et bientôt, une mission leur sera attribuée pour la vie. Et si Dimitri se voit Jardinier, Guilhem, Majordome, Victoire, elle, a les griffons dans la peau : elle sera éleveuse de créatures magiques chez les Hamilcar. Ou rien.

Vous la voyez ma PAL de boulot ? Bah des fois il y a des trucs géniaux qui tombent dessus et ce titre en fait partie !

L’intrigue démarre alors que Guilhem, Victoire et Dimitri s’apprêtent à rejoindre leurs Familles respectives, après une cérémonie de fin d’étude au goût amer, une étudiante ayant été retrouvée assassinée. Cet événement va très souvent revenir dans le récit, comme un symptôme des tensions politiques qui règnent entre les grandes familles. Je n’ai pas eu l’impression que l’on mettait le paquet pour élucider cette mort suspecte, mais les personnages l’évoquant à plusieurs reprises tout au long du récit, elle hante la toile de fond, ce qui crée une ambiance très prenante, avec un léger malaise – et qui détourne allègrement notre attention de l’introduction à l’univers !

Car oui, ce roman a un aspect introductif important, mais qui malgré tout ne prend pas le pas sur le reste. Nos trois personnages, subitement parachutés dans des régions (des prévoyers) éloignées et au sein de Familles qu’ils ne connaissent qu’aux travers de leurs études, découvrent assez lentement les subtilités de l’univers dans lequel ils évoluent. Et c’est bien fait, car nous suivons leurs découvertes au même rythme ! Le récit évolue donc assez doucement, mais ce rythme posé est vraiment nécessaire à la bonne mise en place des différents rouages de la machination – que l’on découvre elle-même assez tard, et qui remet clairement du piquant ce que j’ai hautement apprécié.

De façon assez classique, la narration alterne les points de vue des trois protagonistes, entrecoupés d’extraits de généalogies, de l’encyclopédie expliquant les pouvoirs de chaque Familles de Premiers, ou des lignées de Second, ou encore d’articles de journaux. Classique, oui. Mais vraiment bien fait ! Car l’autrice a pris un soin tout particulier en écrivant les voix des personnages, ce qui fait que, bien que leurs noms respectifs soient systématiquement rappelés en début de chapitre, il n’est pas nécessaire de les regarder pour savoir qui parle : Victoire a un style assez soutenu ; Guilhem s’exprime comme un charretier ; Dimitri, quant à lui, se caractérise par un sens de l’observation très affuté et un style plus synthétique. On a donc trois personnalités et trois voix bien différentes, dont les caractéristiques vont influer sur la façon de raconter les événements, et dont la présence, ou l’absence, seront symptomatiques de ce qu’il se passe. Cela faisait longtemps que je n’avais pas lu un roman à plusieurs voix faisant attention à ce genre de détails et cela m’a enchantée !

L’autre point qui m’a particulièrement plu, c’est la richesse de l’univers. Au départ, j’ai eu un peu de mal à me situer, car les informations fournies par les extraits de l’encyclopédie sont assez denses (et je n’avais pas lu le résumé, accessoirement). Mais plus j’avançais, plus j’étais ferrée. Déjà parce qu’une des trois protagonistes est là pour élever des griffons. Des griffons ! (Oui, c’est le côté fangirl qui parle). D’autre part, parce que j’ai vraiment apprécié le système de magie et ce qui en découle.
Chaque Famille a un pouvoir spécifique (entrevoir l’avenir, manipuler le temps ou les émotions, guérir, etc.) : ces familles sont celles des Premiers, les dirigeants des Prévoyers. A leurs côtés, les Seconds eux aussi détenteurs de pouvoirs spécifiques, quoique nettement moins spectaculaires. Enfin, les Terciers, les sans-pouvoirs, et donc globalement, la classe laborieuse.

« Ma première impression était fausse : les Premiers n’ignorent personne.
Ils choisissent qui existe en fonction du contexte. »

Le système de magie qui forme des castes est peut-être déjà-vu, notamment en littérature young-adult, mais ici, le système sert vraiment l’intrigue. Non seulement le complot politique s’y adosse complètement, mais cela amène en plus une petite dimension lutte des classes pas désagréable du tout. En plus de cela, tout cela est dans un premier temps relégué au second plan, dans le sens où les personnages par qui l’on discerne l’intrigue… n’en ont pas du tout conscience (disons que la conscience leur vient quand ils se retrouvent les deux pieds dans la mouise sans l’avoir cherché). C’est pourquoi je parlais de la révélation tardive de la machination, qui fonctionne comme un tiroir de l’intrigue ! Sur ce point précis, cela m’a un peu fait penser à la façon dont les éléments s’agencent dans La Passe-Miroir, quand on comprend enfin où on va. Bref : j’ai adoré.

Ce premier tome introduit un diptyque (qui devrait être suivi d’un tome compagnon), et quelle incroyable introduction ! On y suit des personnages soignés qui évoluent dans un univers bien construit et qui subissent une intrigue particulièrement bien menée. On signe où, pour le tome 2 ? Car vu la qualité du tome 1, j’ai hâte de rempiler pour la suite !

Le Monde des Premiers #1, Lucie Thomasson. Mnémos (Naos), 15 avril 2022, 304 p.

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L’Étreinte des flammes, Mercy Thompson #9, Patricia Briggs.

La tension entre les faes et les humains est à son comble. Lorsque la meute est amenée à affronter un troll déchaîné, la présence d’Aiden, enfant humain enlevé il y a des siècles par les faes, pourrait bien être la seule chose susceptible d’empêcher la guerre qui s’annonce.
Prêts à le protéger coûte que coûte, Mercy, Adam et la meute devront défier le Marrok, les humains et les faes. Mais qui les protégera de celui qui a reçu l’étreinte des flammes ?

Voilà un roman que j’ai tiré de ma PAL pour avoir une lecture sympa pendant Partir en Livre. Et en fait… au bout du premier chapitre, je me suis aperçue que j’avais non seulement déjà lu ce tome, mais qu’en plus je n’en avais gardé aucun souvenir ! Pas bon signe, non ?

En tout cas, le récit démarre en fanfare avec une incroyable scène de combat sur un pont suspendu, opposant un troll enragé à Mercy et aux loups. C’est dantesque ! D’autant que cette entrée en matière particulièrement réussie débouche sur le gardiennage d’un enfant doté de pouvoirs magiques, et qui a longuement été retenue par En-Dessous. Cette organisation avec les loups lance la meute dans une guerre rangée contre les faes. Bref : des remous en perspective !

Sauf que… pas tellement. L’intrigue est lente à se mettre en place, lente à évoluer, lente à se dévoiler, malgré de nombreuses péripéties bien amenées. Habituellement, ce n’est pas gênant, car l’autrice profite de ces rythmes plus posés pour creuser l’univers ou les personnages. Mais cette fois, j’ai trouvé que ces paragraphes sentaient tous plus ou moins le réchauffé et n’apportaient que des éléments que l’on connaissait en fait déjà. Rien de neuf sous le soleil, donc… Heureusement, les relations politiques (notamment loups-faes) sont clairement approfondies dans cet opus, et j’avoue que c’est ce qui a sauvé ma lecture. Il en va de même pour la relation entre Mercy et Adam, qui a connu quelques remous au tome précédent et qui va être au cœur de quelques rebondissements ici.

« La mère d’Izzy utilisait les termes « naturel » et « végétal » pour tout ce qu’elle considérait comme bénéfique, tandis que « toxine » était pour elle synonyme de « néfaste ». A aucun moment elle ne nomma de toxine particulière, mais ma maison, ma nourriture et, apparemment, mon maquillage en étaient bourrés. […]
– Et voilà la partie que je préfère, souffla-t-elle en caressant du bout des doigts l’image travaillée. Les huiles essentielles.
Elle avait prononcé cette dernière phrase sur le ton qu’un dragon aurait employé pour dire « doublon espagnol ».

De plus, retrouver la plume fluide de l’autrice, les petites touches d’humour et les piques entre les personnages était vraiment très chouette !

J’ai apprécié, comme toujours, de retrouver Mercy, Jesse et la meute. Mais dans l’ensemble, j’ai eu l’impression de lire un tome de transition manquant clairement de rythme. J’espère que tout cela ira mieux au tome suivant !

Dans la même série : L’Appel de la lune (1) ; La Marque du fleuve (6) ; La Morsure du givre (7) ; La Faille de la nuit (8).

Mercy Thompson #9, L’Étreinte des flammes, Patricia Briggs.
Traduit de l’anglais par Sophie Barthélémy. Milady (Bit-lit), avril 2017, 380 p.

La Fille de la mer, Molly Knox Ostertag.

Morgan, 15 ans, cache un secret : elle a hâte de quitter la parfaite petite île où elle vit. Elle est impatiente de terminer le lycée et de quitter sa mère, triste et divorcée, son petit frère lunatique, et plus que tout : son super groupe d’amies… qui ne la comprennent pas du tout. Parce qu’en fait, le plus grand secret de Morgan, c’est qu’elle en possède beaucoup, et l’un d’entre eux serait de donner un baiser à une autre fille. Une nuit, Morgan est sauvé de la noyade par Keltie, une mystérieuse fille. Elles deviennent amies et soudainement, la vie sur l’île ne semble plus aussi étouffante. Mais Keltie possède aussi ses secrets. Les filles commencent à s’attacher l’une à l’autre, et ce que chacune essaie de cacher va finir par se dévoiler… que Morgan y soit préparée ou non.

J’ai découvert Molly Knox Ostertag l’an dernier avec le premier tome de sa série Le Garçon sorcière et, depuis, j’ai bien l’intention de suivre ses publications !

Dans La Fille de la mer, changement radical d’univers, puisque l’histoire se déroule sur une petite île (au large du Canada), dans notre univers parfaitement rationnel. Morgan, 15 ans, s’y débat avec ses problèmes d’ado : son père est parti, son petit frère est insupportable, et son groupe d’amies, pourtant très soudé, ne lui ressemble plus du tout, car elle n’arrive pas à parler de ce qui la tourmente réellement. De fait, Morgan en a gros sur la patate, et ce n’est pas facile à verbaliser : alors qu’elle avait un coup de blues, elle a glissé des falaises sur lesquelles elle se promenait et a été sauvée in extremis de la noyade par une selkie, une jeune fille vivant sous une peau de phoque, qu’elle ne peut quitter que tous les sept ans… à condition de rencontrer l’amour. Même si Morgan a du mal à se l’avouer, le coup de foudre est réciproque, ce qui ne va rien arranger aux tourments qu’éprouvait déjà l’adolescente.

Commence alors un merveilleusement mené, qui évoque tout autant l’amitié, la confiance, l’estime de soi, un premier amour, le coming-out, ou les relations familiales. Mais sous couvert de conte et de légende, le récit déploie également tout un enjeu écologique, la colonie de phoques de Keltie étant menacée par le projet touristique de paquebot mené par le magnat local. Tous ces fils d’intrigue sont talentueusement entretissés, l’autrice prenant le temps de développer les différents enjeux, leurs révélations et résolutions. Mieux : on passe fluidement de l’un à l’autre, sans avoir l’impression que le pas est pris par l’un ou l’autre des sujets, ce qui fait que le récit est très complet !
Évidemment, tout ne se fait pas en un tour de main, et j’ai trouvé que le ton de l’autrice était particulièrement juste pour évoquer les doutes que ressent Morgan – par rapport à ce qu’elle ressent pour Keltie, mais également dans sa relation à sa famille ou à ses amies. Molly Knox Ostertag dresse là un portrait d’ado particulièrement réussi !
L’intrigue qui tourne autour de l’écologie, quant à elle, arrive plutôt dans la seconde moitié, et redonne du rythme au récit, avec une dose d’aventure assez palpitante. L’action est plus présente, menée à bon train, ce qui rend le comics difficile à lâcher. Le folklore et les légendes autour des selkies sont vraiment bien utilisés dans le récit et nourrissent parfaitement l’intrigue.

Enfin, j’ai eu le même coup de cœur pour les graphismes que dans Le Garçon sorcière. On retrouve le trait rond, les couleurs majoritairement chaudes et claires, le côté épuré des arrières-plans qui m’avaient tellement charmée. Entre le style graphique et les thèmes, La Fille de la mer coche toutes les cases d’une excellente lecture au rayon ado !

Deuxième coup de cœur avec l’autrice donc ! La Fille de la mer m’a charmée de la première à la dernière page, grâce à un récit qui parvient à être à la fois moderne, juste et d’une incroyable bienveillance. L’intrigue mêle des enjeux assez différents (puisque l’on parle aussi bien d’écologie que d’acceptation de soi, de coming-out ou de relations familiales) mais qui se mêlent à merveille, dans une narration à la fois douce et palpitante. Voilà un comics que je vais très certainement relire à de nombreuses reprises !

La Fille de la mer, Molly Knox Ostertag. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Romain Galand.
Kinaye, 21 janvier 2022, 249 p.


Le Garçon sorcière #1, Molly Knox Ostertag.

Dans la culture du jeune Aster, treize ans, toutes les filles sont élevées pour devenir des sorcières et les garçons, des métamorphes. Toute personne qui ose contrevenir à cette tradition est exclue. Malheureusement pour Aster, il demeure incapable de se métamorphoser… et il est toujours aussi fasciné par la sorcellerie, bien qu’elle lui soit formellement interdite.Lorsqu’un danger mystérieux menace les autres garçons, Aster sait qu’il peut aider… avec la sorcellerie. Avec les encouragements d’une nouvelle amie excentrique, Charlie, Aster se laisse enfin convaincre d’exercer ses talents de sorcière. Mais il aura besoin d’encore plus de courage pour sauver sa famille… et en réalité, se sauver lui-même.

Cela faisait un moment (plus d’un an !) que j’avais noté ce comics dans un coin d’une liste-à-lire-un-jour. C’est enfin fait et quel régal ! Je suis tombée sous le charme du trait et de l’histoire créée par Molly Knox Ostertag – et vu l’excellente découverte, j’ai bien l’intention de poursuivre avec le reste de son œuvre.

Le garçon sorcière nous plonge dans un univers de fantasy, qui pourrait se situer de nos jours. Aster vit dans une grande famille dotée de pouvoirs magiques. Toutes ses tantes, sœurs, cousines sont des sorcières. Et lui, comme tous les mâles de la famille, est voué à devenir un métamorphe, destiné à protéger les sorcières et à se battre contre les démons. Au cas où cela vous titillerait : oui, c’est hyper genré et cliché. Mais justement ! Aster préfère pratiquer (discrètement) la sorcellerie et la métamorphose ne lui est vraiment pas innée. Cela le rend carrément malade rien que d’y penser. La mission qu’il se fixe contre le démon qui kidnappe ses camarades va lui permettre d’utiliser ses pouvoirs de sorcière pour faire quelque chose d’utile.

Là encore, l’histoire pourrait sembler cliché (les pouvoirs inattendus, la quête, la figure de l’élu, etc.), mais pas du tout. Molly Knox Ostertag utilise plutôt ce point de départ pour livrer une ode à la différence, à la quête et à l’acceptation de soi. Dans cette épreuve, Aster est aidé par une amie (totalement humaine), Charlie, qui elle aussi se sent obligée de faire ses preuves dans la société dans laquelle elle vit. Les deux amis s’entraident et nouent une belle relation d’amitié, malgré tout ce qui pouvait sembler les séparer. Charlie encourage vivement Aster à vivre pleinement qui il est, peu importe ce qu’on lui a inculqué !
Le récit incite donc à se questionner sur la société genrée dans laquelle on vit. Mais c’est fait subtilement et sans gros sabots, ce qui rend le comics d’autant plus délicieux !

De même, l’histoire prend place au sein d’une famille assez nombreuse (dont l’arbre généalogique est donné dès le départ), qui aligne pléthore de cousins. Et mine de rien, cette famille est diversifiée que ce soit en termes de couples, modes de vie ou couleurs de peau. Cela ne sert pas l’intrigue, ni un propos sous-jacent, c’est juste comme cela dans le paysage, de façon très naturelle. Et cela change agréablement de ce que l’on peut voir en BD jeunesse !

Côté graphismes, j’ai fondu dès les premières pages pour les dessins à la fois simples et clairs, aux couleurs chaudes et agréables. C’est beau ! Les scènes représentant la magie sont particulièrement réussies.

Excellente découverte donc, que ce premier tome du Garçon sorcière. J’ai adoré l’intrigue, les graphismes, comme les messages portés par le texte. Même si ce volume propose un récit complet, j’ai hâte de lire les deux tomes suivants tant j’ai apprécié ma découverte !

Le Garçon sorcière #1, Molly Knox Ostertag. Trad. de l’anglais (États-Unis) par Romain Garland.
Kinaye, 24 janvier 2020, 224 p.

Moitiés d’âme, Chroniques des cinq trônes #1, Anthelme Hauchecorne.

La mägerie n’obéit qu’à un seul principe : elle ne peut s’exercer qu’à deux. Liutgarde le sait. Elle a pourtant fui Ortaire, l’époux qui lui avait été imposé, renonçant ainsi à son pouvoir. Exilée au nord des terres, elle serait morte sans l’aide des caravaniers et de Rollon, un mäge à l’esprit torturé. Épris l’un de l’autre, Liutgarde et Rollon se déplacent en roulottes avec leur communauté dans l’hostile forêt de la Sylverëe, ancien royaume des Faëes de l’Hiver. Mais l’équilibre de cette vie en cavale va complètement basculer, les obligeant à régler les dettes de leurs vies antérieurs. Car dans ce monde tout se sait et tout se paie un jour. Leur pouvoir et leur amour suffiront-ils à les protéger ?

Cela faisait bien longtemps que je n’avais pas lu un roman d’Anthelme Hauchecorne, mais je dois d’ores et déjà vous dire que cette reprise a été un énooooorme coup de cœur !

L’auteur nous embarque dans un univers aux connotations médiévales, hanté par la guerre qui a naguère opposé les Faëes aux humains. Au nord, justement, l’ancien royaume des Faëes, la Sylverëe, un territoire sylvestre hostile, glacial, peuplé d’arbres et de créatures de cauchemars. Le roman s’ouvre d’ailleurs sur une scène de course-poursuite à vous faire dresser les cheveux sur la tête ! De fait, j’ai trouvé que le roman était dans l’ensemble assez sombre. L’univers est assez brutal, et ce n’est pas l’ambiance glaciale induite par l’Hiver et la Sylverëe qui va démentir cette impression.
Dans ce roman, il est donc question de Faëes et d’humains. Ceux-ci, bien qu’ils aient vaincu, n’ont jamais réellement percé le secret de la mägerie Faëe, et se retrouvent forcés de pratiquer leur propre magie à deux. Ce qui entraîne la formation de couples mal assortis, car mariés de force – comme Liutgarde et son affreux mari. Pour être certains ne de rater aucun mäge, le Mägistère incite très fortement les parents dont les enfants manifestent un quelconque pouvoir à les signaler le plus vite possible afin de les formater éduquer correctement. Ensuite de quoi, le Mägistère exerce un contrôle tout au long de la vie de ses mäges, qui sont priés de ne pas dévier du droit chemin. Bref, la situation n’est pas rose et je dois dire que le Mägistère avait même un petit côté Inquisition savamment suggéré que j’ai bien apprécié.
Dans ces conditions, on pourrait croire que le Mägistère va être l’opposant attitré de l’intrigue. Eh bien non ! Les opposants (officiels), ce sont évidemment les vilaines Faëes qui, bien qu’envoyées ad patres, continuent d’empêcher les innocents humains de tourner en rond. Seulement voilà. L’histoire est un brin plus subtile que cela et, au fil du récit, on s’aperçoit que chaque personnage peut recéler une part un peu sombre à laquelle on ne s’attendait pas. Bref, plus les chapitres avancent et moins l’on sait sur qui on peut vraiment compter tant les petites trahisons s’enchaînent. Il faut ajouter à cela une certaine propension de l’auteur à faire subir à ses protagonistes les pires avanies, ce qui ne tarde pas à placer le lecteur dans un état d’instabilité émotionnelle assez puissant qui pousse à enchaîner les pages : quelle meilleure raison, en effet, que de vouloir savoir si son personnage préféré va s’en sortir ?

Dans ce roman, Anthelme Hauchecorne a déployé une science du récit assez géniale. A posteriori, on se dit que tout était quelque peu prévisible car, d’une façon ou d’une autre, il introduit les éléments nécessaires au cours de son récit au fur et à mesure, et suffisamment en amont. Chaque détail compte. Si une description précise de la forêt est faite, c’est que plus tard, au cours du récit, cela sera utile. Si tel ou tel trait de caractère d’un personnage est mentionné, c’est qu’il va resservir par la suite. Peu à peu, il avance donc ses pièces et, au fil des chapitres, elles s’emboîtent les unes avec les autres pour terminer le puzzle. Mais là où cette façon de faire devient géniale, c’est qu’elle est imperceptible ! Même à partir du moment où l’on a compris comment fonctionne le récit, on n’a jamais l’impression que l’intrigue est téléphonée. On ne se dit pas « Tiens, il est question de ce personnage retors, donc il va trahir ». Du tout ! Les détails arrivent à point nommé et on ne discerne pas les ficelles qui tiennent l’intrigue. Ce n’est qu’une fois tournée la dernière page que j’ai pleinement embrassé cet épatant système narratif. D’autant qu’il faut bien le dire, on peut être surpris par la tournure de certains événements ou l’utilisation de certains détails.

Par ailleurs, c’est avec un immense plaisir que j’ai retrouvé la plume de l’auteur. J’ai trouvé qu’elle s’était encore affinée (même si ma dernière lecture remonte un peu, pour être honnête !) et a gagné en maturité. Le vocabulaire est riche, les tournures élégantes, et invitent à la lecture à haute voix pour en profiter au mieux – tout en se payant le luxe de ne pas être pédant. C’est comme pour les descriptions et les détails. Tout est là où il faut, comme il faut, et il n’y a rien à retirer. Rien que pour cela, ce roman mérite amplement le coup de cœur !
En réalité, celui-ci est également dû à la teneur de l’intrigue. Je dois dire qu’après ma lecture de Sidh, dans lequel (si ma mémoire est bonne) on croise également quelques Faëes de mauvaise composition, je m’attendais à retrouver des créatures féeriques loin d’être sympathiques. Et j’ai été servie ! Le personnage de Dame Hölle m’a parfois fait dresser les cheveux sur la tête, et invitée à revoir les clichés. On n’a clairement pas affaire à Marraine la bonne fée ici. Mais comme je le disais plus tôt, ce qui est intéressant, c’est qu’elle n’est pas la seule opposante de l’histoire, ni la seule dont on pense qu’elle mériterait des claques. C’est aussi ce qui fait la richesse du récit !

En trois mots comme en cent, j’ai adoré ce roman qui a, en plus, le bon goût d’être magnifique : couverture brochée, gaufrée et dorée, tranche décorée, signet en tissu couleur or, inutile d’être un bibliophile assermenté pour profiter de la beauté de l’objet-livre. Au-delà de son apparence, le coup de foudre est allé à l’histoire, l’univers et le style. C’est assez rare que j’ai je craque pour tous ces éléments à la fois, et je trouve que ça méritait d’être signalé. En guise de conclusion, si vous avez un/e amateur/trice de fantasy dans vos pratiques et pas d’idée à mettre sous le sapin, je ne saurais que trop vous conseiller de vous jeter sur ce titre !

Chroniques des Cinq Trônes, #1, Moitiés d’âme, Anthelme Hauchecorne.
Gulf Stream, octobre 2019, 524 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Chevauche-brumes, Thibaud Latil-Nicolas.

Au nord du Bleu–Royaume, la frontière est marquée par une brume noire et impénétrable, haute comme une montagne. De mémoire d’homme, il en a toujours été ainsi. Mais depuis quelques lunes, le brouillard semble se déchirer. Tandis que ce voile enfle et reflue tel un ressac malsain, de violents éclairs strient ses flancs dans de gigantesques spasmes. La nuée enfante alors des créatures immondes qui ravagent les campagnes et menacent d’engloutir le royaume tout entier.
La neuvième compagnie des légions du roy, une troupe de lansquenets aguerris au caractère bien trempé, aspire à un repos bien mérité après une campagne éprouvante. Pourtant, dernier recours d’un pouvoir aux abois, ordre lui est donné de s’opposer à ce fléau. Épaulée par des cavalières émérites et un mystérieux mage chargé d’étudier le phénomène, la troupe s’enfonce dans les terres du nord, vers cette étrange brume revenue à la vie.
Tous, de l’intendant au commandant, pressentent qu’ils se mettent en route pour leur dernier périple. Tous savent que du résultat de leurs actions dépendra le destin du royaume. Entre courage et résignation, camaraderie et terreur, ces femmes et ces hommes abandonnés par le sort, devront consentir à bien des sacrifices face à la terrible menace. En seront-ils capables ? Les légendes naissent du sang versé, de la cendre et de la boue.

Retour en terre fantasy aujourd’hui avec, une fois n’est pas coutume, un one-shot (oui, je trouve que c’est suffisamment rare pour être signalé). Petit point qu’il me semble également intéressant de signaler : ce roman a été publié dans la collection « Pépites de l’imaginaire » des Indés de l’Imaginaire qui, chaque début d’année, entend ainsi faire découvrir de jeunes auteurs et autrices.
Et donc, quid de cette « pépite » ? Eh bien pépite méritée, il faut le dire !

L’auteur nous plonge dans un univers qui semble plus tenir de la Renaissance que du sempiternel Moyen-âge. En témoignent des tuniques à crevés, des armes sophistiquées et un usage plus qu’enthousiaste de la poudre noire. Car oui, autant le dire : c’est un roman où l’on se tatanne beaucoup, et plus souvent qu’à son tour contre des bestioles cauchemardesques. La quatrième de couverture promet une ambiance horrifique et elle n’est pas usurpée. Car si l’on commence avec des monstres certes rebutant, chaque nouvelle fournée gagne en bizarrerie, en violence et en horreur. Et autant le dire de suite : des fournées, il y en a des tas. Ajoutez à cela une brume qui avance peu à peu et phagocyte une portion de territoire de plus en plus importante, et vous comprendrez que les personnages, comme les lecteurs, aient de quoi s’inquiéter. D’autant que l’on ne sait pas, de prime abord, ce que cache la brume ou les raisons de sa présence. Les informations et détails sont savamment distillés, révélant peu à peu l’ampleur du cauchemar dans lequel sont plongés les personnages. Résultat ? Une tension qui ne se dément jamais, et qui finit par prendre à la gorge !

D’ailleurs, le rythme est là pour assurer la tension : les personnages n’ont presque jamais le temps de se poser et vivent le présent dans l’urgence. Batailles rangées, sièges en règles, cavalcades vers l’inconnu : on est vraiment servis de ce point de vue-là. Tout cela est porté par un style magistral, qui ressuscite du vocabulaire un peu désuet, mais qui sied parfaitement à l’ambiance et à l’époque. De fait, le roman est plus constitué de parties narratives (souvent enlevées) que de dialogues (qui offrent de leurs côtés d’excellentes tirades et réparties). Mais ce n’est pas pesant, car les phrases sont bien rythmées et le récit épique à souhait ! Les descriptions sont hyper précises et créent une ambiance extraordinaire. Certes boueuse et flippante, mais avec une atmosphère que j’ai trouvée authentique et immersive à souhait. Il y a également une vraie recherche stylistique, que ce soit dans les mots choisis ou dans les effets de style. Mais on n’a pas pour autant l’impression de lire une dissertation ou une rédaction appliquée. C’est juste hyper fluide, hyper bien écrit, un pur régal de lecture ! Bref : que du bon !!

Côté personnages, j’ai également été servie. J’ai trouvé d’abord qu’ils étaient hyper nombreux pour un livre aussi court (l’aventure tient tout de même sur un seul tome !). Mais pas un n’est bâclé ou trop archétypique, ce qui est vraiment appréciable. Et ce n’est pas, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, un roman de mecs, car la compagnie menée par Saléon est rapidement rejointe par une compagnie de guerrières à cheval qui sont de vraies dures à cuire. Et le mieux c’est que ce n’est pas, une fois de plus, complètement cliché ou caricatural, dans un sens ou dans l’autre. Les personnages ont une vraie consistance, des failles, des trajectoires particulières, ce qui fait qu’il n’est pas difficile de s’attacher à eux. De plus, l’auteur a vraiment eu à cœur de leur développer un passé et une identité. Aussi n’ont-ils pas tous que des préoccupations martiales en têtes, ce qui amène de très intéressants développements. J’ai aimé la variété des personnages, tant chez ces messieurs que chez ces dames ! Ah, et je dois dire que j’ai hautement, hautement apprécié l’absence de romance comme intérêt secondaire de l’intrigue. Oui messieurs-dames, des personnages peuvent cohabiter et avoir des relations fraternelles (et plus si affinités) sans que cela tourne au mièvre ou à la dégoulinade guimauve ! Et c’est vraiment bien de leur rappeler de temps en temps !

Si tout cela m’a énormément plu, j’ai parfois déploré un léger manque d’informations quant à l’univers. Enfin, pour être tout à fait honnête, on connaît pas mal de détails et, surtout, on les apprend toujours en temps et en heure. La situation politique est dévoilée peu à peu, et l’on se fait ainsi une idée de ce qu’il se trame dans et autour du royaume. La construction est d’ailleurs assez futée : pas d’immense exposé rébarbatif ou de discours explicatif artificiel, tout se fait assez naturellement. De même, j’ai parfois manqué d’explications sur la magie ou son fonctionnement profond. En réalité, tout y est, et on sait exactement ce que l’on a besoin de savoir pour, d’une part, suivre l’intrigue et, d’autre part, saisir les enjeux de l’univers. On découvre ainsi sur le tas la profonde inimitié qui règne entre Collège des Mages et clergé, importante pour le contexte. On apprend également au détour d’une conversation qui tombe naturellement et à point nommé, que le roi est un enfant secondé par un régent, une information capitale pour le contexte politique. Mais parfois, j’aurais aimé en savoir plus sur les uns et les autres, ou sur les enjeux politiques cachés. Non pas que cela manque, encore une fois, mais il faut avouer que l’univers est particulièrement immersif et intrigant, ce qui a exacerbé ce sentiment d’extrême curiosité !

Il y a un autre point que j’ai hautement apprécié : la finalité du roman. Parce qu’on pourrait croire que le roman est un pur survival, sauce Renaissance et version fantasy : on trouve l’origine de la brume, on la dézingue, et on compte les survivants à la fin. Quelque part, oui, c’est le cas. Mais ce n’est pas vraiment le propos. Car la question se transforme assez vite pour passer de « vont-ils survivre ? » à « comment vont-ils s’en sortir » et surtout, surtout « quelles seront les conséquences de ce qui va se produire ? ». Et je dois dire que ce changement de perspective m’a agréablement surprise et tout aussi agréablement sortie des sentiers battus. J’ai trouvé que dans la dernière partie se développait une réflexion hyper intéressante sur ce point, que j’ai adorée suivre.

Très bonne pioche, donc, que ce premier roman de Thibaud Latil-Nicolas. L’intrigue qu’il propose tient en un seul excellent tome, et se lit véritablement d’une traite. L’aventure est particulièrement épique et possède, sous des dehors classiques, une vraie originalité. Les personnages, hauts en couleur, sont vraiment bien travaillés et l’auteur ne tombe ni dans les clichés sexistes, ni dans le travers inverse, ce qui est infiniment agréable. Avec ça, le tout est porté par un style magnifique, qui invite à lire certains passages à voix haute tant c’est bien écrit. Pour la faire brève : j’ai adoré, j’attends les prochains titres de pied ferme !

 

Chevauche-brumes, Thibaud Latil-Nicolas. Mnémos, février 2019, 304 p.

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La Fille de l’eau, L’Île des Disparus #1, Camilla et Viveca Sten.


La timide Tuva n’a pas grand-chose en commun avec ses camarades de classe. Elle ne se sent bien que sur l’île où elle habite, dans l’archipel de Stockholm dont elle connaît chaque recoin. Mais, alors que l’automne arrive, le changement se profile dans ce havre si tranquille. Des gens disparaissent en mer, des ombres se cachent sous les vagues et d’étranges lueurs éclairent la forêt. Lors d’une sortie, l’un des élèves s’évapore à son tour. La jeune fille se retrouve embarquée dans une terrible aventure, là où les vieilles superstitions des marins rencontrent la mythologie nordique…

Chouette surprise que cette Fille de l’eau !
Le roman débute tout en douceur : Tuva, la protagoniste, représente l’archétype du personnage malmené par ses camarades de classe. Pourtant, on sent dès le départ qu’il n’y pas que cela : un malaise certain plane sur le récit, sans doute induit par les disparitions inquiétantes dont il est question et l’atmosphère à la fois captivante et sinistre qui plane sur cet archipel perpétuellement caché dans les brumes. Ce qu’on ne connaît pas ou ne comprend pas fait peur et, dans l’archipel de Stockholm, il se passe beaucoup de choses totalement incompréhensibles.

Ainsi, si le roman débute comme un polar, avec la disparition d’un enfant, on bascule extrêmement vite dans une ambiguïté parfaitement maintenue : y a-t-il des forces surnaturelles à l’œuvre, ou l’archipel est-il aux prises avec un dangereux criminel ? Difficile à dire, dans un (long) premier temps et c’est bien ce qui est aussi palpitant. Tuva étant la seule narratrice, on progresse dans l’intrigue au même rythme qu’elle, la tension est donc bien présente.
L’intrigue fait la part belle à la mythologie et au folklore nordiques, comme aux mythes liés aux environnements maritimes – ce qui participe évidemment de l’ambiance fantastique qui se déploie.

Côté personnages, l’intrigue est essentiellement portée par Tuva (la narratrice) et Rasmus, le nouvel élève qui débarque de la ville et dont elle se fait rapidement un ami et un allié dans l’enquête. Autour d’eux gravitent d’autres personnages, comme une cohorte d’adultes plus ou moins bienveillants ou porteurs de réponses. Évidemment, les services de police mènent eux aussi l’enquête mais, comme c’est souvent le cas dans les disparitions en mer, ils abandonnent assez vite l’affaire, ce qui laisse toute latitude aux deux enfants pour enquêter (parfois maladroitement, il est vrai).
L’intrigue progresse donc lentement, au rythme de leurs maigres avancées mais l’ambiance est tellement prenante qu’il est difficile de s’arrêter dans sa lecture.

Malgré tout, les résolutions ne sont pas toutes follement surprenantes mais j’ai trouvé très intéressants les parallèles mis en place entre mythologie et écologie – ce dernier point étant nettement plus clair une fois que l’on a lu la postface.

En bref, La Fille de l’eau initie une trilogie mêlant polar, écologie et mythologie scandinave. Ce premier tome disposant d’une véritable conclusion (ouverte), j’ai hâte de voir à quels mythes se frotteront les suivants.

L’Île des disparus #1, La Fille de l’eau, Camilla et Viveca Sten. Traduit du suédois par Marina Heide.
M. Lafon, février 2018, 320 p.

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La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill.


Chaque année, les habitants du Protectorat abandonnent un bébé en sacrifice à la redoutée sorcière des bois. Ils espèrent ainsi détourner sa colère de leur ville prospère.
Chaque année, Xan, la sorcière des bois, se voit contrainte de sauver un bébé que ces fous du Protectorat abandonnent sans qu’elle ait jamais compris pourquoi. Elle s’emploie à faire adopter ces enfants par des familles accueillantes dans les royaumes voisins.
Mais cette année, le bébé en question est différent des autres : la petite a un lien étrange avec la lune et un potentiel magique sans précédent. Contre son gré, Xan se voit obligée de la ramener chez elle et de persuader ses amis réticents d’élever cette enfant pas comme les autres. Ils la baptiseront Luna et ne tarderont pas à en devenir gâteux. Xan a trouvé comment contenir la magie qui grandit à l’intérieur de la petite, mais bientôt approche son treizième anniversaire, et ses pouvoirs vont se révéler…

Voilà un roman que j’ai vu passer de loin en loin chez les copinautes et dont le titre m’intriguait au plus haut point. Et j’ai bien fait de céder à la tentation car, mes aïeux, quelle découverte !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers très onirique, qui semble tout droit sorti d’un conte traditionnel. En même temps, l’univers répond aux critères d’un univers de fantasy assez classique, avec deux royaumes aux gouvernements bien différents (dictature autoritaire pour le Protectorat, royauté plus bienveillante pour les cités d’à-côté). Ça pourrait être manichéen mais, heureusement, l’auteure évite assez habilement cet écueil, puisque l’essentiel de l’histoire se déroule au fond des bois, là où la sorcière élève Luna. D’ailleurs, cet aspect contribue à renforcer l’impression que l’on lit un conte : imaginez les personnages coupés du monde ou presque, vivant dans une nature généreuse, encadrées de créatures surnaturelles mais néanmoins bienveillantes, avec lesquelles elles sont en harmonie. Là, Luna grandit peu à peu, comme sa magie qui, malheureusement, pourrait s’avérer dévastatrice.

La magie est, dans un premier temps, assez peu présente, Xan ayant bridé (par mesure de sécurité) tout ce qu’elle pouvait chez Luna. Il n’en demeure pas moins que l’univers en est totalement baigné, ce qui renforce vraiment le côté très onirique du récit initiatique (puisque, malgré tout, Luna grandit).
En nous narrant en parallèle ce qu’il se passe au fond des bois et ce qui se déroule sous le carcan du Protectorat, Kelly Barnhill maintient habilement le suspense. Évidemment, on se doute bien que les deux situations ne vont pas tarder à se télescoper et on voit même comment ; mais cela ne rend pas le récit moins palpitant, tant tout est mené avec brio. Parallèlement, on voit Luna grandir, Xan s’affaiblir, Glerk fondre mais aussi Antain s’interroger sur les pratiques du Protectorat et la mère de Luna sombrer de plus en plus. Aux côté de l’enfance enchanteresse de Luna se jouent donc des choses nettement plus dures : on n’ignore rien de ce que subissent les sujets du Protectorat et on voit progresser l’autoritarisme religieux à très grands pas. Ainsi, alors que l’histoire s’adresse vraiment à un public de jeunes lecteurs (9-12 ans), elle traite tout de même de sujets pas si faciles que cela à intégrer et nettement moins riants que ne le laisse présager la couverture – ce qui fait évidemment tout le charme du roman.

Autre gros point fort : le style. Tout jeunesse soit-il, le roman est éminemment poétique. Qu’il s’agisse des descriptions, des tournures de phrase ou des philosophies des personnages, la poésie est omniprésente dans le roman, ce qui sied à merveille à l’ambiance onirique dans laquelle on baigne. Glerk étant lui-même un fin poète, le texte est entrecoupé de brèves poésies toujours bien tournées – saluons d’ailleurs la traduction de Marie de Prémonville ! Alors certes, c’est sans doute un poil plus ardu qu’un texte plus classique, mais quel plaisir de lecture ! En plus, pour ne rien gâcher, le texte est vraiment plein d’humour, quelles que soient les circonstances, et sans jamais que ce soit trop lourd !

La Fille qui avait bu la Lune a donc été un découverte incroyable et un énorme coup de cœur – comme cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé dans la littérature adressée à cette tranche d’âge. J’ai adoré chaque instant passé en compagnie des personnages, dans cet univers onirique et enchanteur, qui déploie des trésors d’originalité. Le roman a tout d’un récit initiatique et, sous des dehors de conte empreint de fantastique, touche à des sujets plus profonds et merveilleusement traités comme le passage de l’enfance à l’âge adulte, le deuil, l’adoption, l’amour, l’amitié ou la quête des origines. Tout est passé subtilement, dans un texte d’une grande poésie qui, malgré tout, reste accessible à un public jeunesse. Bref : énorme coup de cœur !

La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill. Traduit de l’anglais par Marie de Prémonville. Anne Carrière, 2017, 368 p.

Le Calme et la Tempête, La Magie de Paris #2, Olivier Gay.


Après le désastre à la tour Eiffel, Thomas et Chloé sont en probation. Sur l’ordre de Mickael, David a rejoint leur classe afin de les protéger. Ou de les surveiller. Désormais, Chloé doit jongler entre préoccupations quotidiennes, combats contre les Goules… et une quête très personnelle. Car, maintenant qu’elle connaît sa condition, la jeune fille refuse de se lamenter sur son sort. Elle veut retrouver sa vie d’avant ! Et pour cela, elle n’hésitera pas à utiliser les rituels les plus anciens et les plus obscurs que Thomas pourra dénicher, même si cela mécontente quelques Mages au passage, même si cela implique d’aller au-devant du danger – et même si David risque de se dresser contre elle.

Suite des aventures pour Thomas, Chloé et David, après le désastre à la Tour Eiffel et la révélation fracassante de la fin du premier tome.

Ce tome 2 reprend les mêmes bons ingrédients que précédemment : de l’action, de l’humour et une intrigue qui progresse à grands pas. A tel point que le roman se lit en moins de temps qu’il n’en faut pour le dire, laissant une légère impression de rapidité.

Et pourtant, il s’en passe des choses ! On avance sur pas mal de points de l’intrigue, sans toutefois les résoudre totalement (j’imagine que ce sera pour le tome 3). Surtout, de nouvelles révélations quant à la condition de Chloé tombent, ajoutant au danger lié aux goules et autres Mages noirs un sentiment d’urgence assez prenant.
Concernant les goules, Olivier Gay creuse également un peu plus l’univers et il semblerait que les Mages aient caché quelques informations (ou aient fait preuve d’un orgueil confinant à la stupidité : l’affaire n’est pas encore tranchée).

Ceci étant dit, on n’échappe pas à la traditionnelle romance entre les personnages, qui tourne assez vite au triangle amoureux – et plus si affinités – point désormais obligatoire, manifestement, en littérature ado. Sauf qu’ici, le cliché est largement mis à mal ! En effet, nos ados ont une conscience assez aiguë de leurs sentiments unilatéraux et perçoivent tout le ridicule de la situation, qu’ils n’hésitent pas à tourner largement en dérision. De plus, le lien très spécial qui unit Thomas et Chloé (chacun ressentant les émotions de l’autre) donne aux relations entre personnages une tournure qui est loin d’être inintéressante, puisqu’il leur est impossible d’avoir des petits secrets l’un pour l’autre. Tout cela donne des scènes assez savoureuses, où pleuvent les remarques caustiques  !
D’ailleurs, cette question de sentiments pas toujours partagés est un thème susceptible de toucher un jeune lectorat et ce n’est pas le seul à être présent dans le roman. En effet, comme dans le premier tome, à côté de leurs penchants magiques, les personnages (notamment Chloé) ont des préoccupations plus quotidiennes : relations amicales, famille, école, on touche à des thèmes qui seront très familiers aux adolescents et qui viennent agréablement compléter l’intrigue plus purement magique.

En bref, un deuxième tome qui capitalise sur les bons points du premier. L’équilibre de l’intrigue est vraiment dû à cet inextricable mélange d’actions survoltées, d’humour, de références à la pop culture, de magie et de préoccupations quotidiennes. Le tout se lit vite et bien et donne diablement envie d’en savoir plus, ce qui ne saurait tarder !

◊ Dans la même série : Le Cœur et le Sabre (1) ;

La Magie de Paris #2, Le Calme et la Tempête, Olivier Gay. Castelmore, février 2018, 313 p.

Le Complot des corbeaux, Les Sœurs Carmines #1, Ariel Holzl.

Merryvère Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses sœurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les mœurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allègrement, surtout à l’heure du thé, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l’un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues…

J’étais extrêmement curieuse de débuter ce roman, car il m’avait été largement vanté par Camille – dont je suis généralement les recommandations les yeux fermés. Et une fois de plus, bien m’en a pris !

Dès les premières pages, Ariel Holzl nous plonge dans un univers bien sombre, aux accents steampunk : les coupe-gorge sont légion, la politique peut s’avérer tranchante (dans tous les sens du terme) et les habitants de la cité de Grisaille ont bien souvent les dents longues (et là encore, au sens propre du terme). La ville, quoique dirigée par une reine assez peu flexible, est placée sous la main-mise de 8 familles qui ne s’en laissent pas compter. Là-dedans, pas facile pour la plèbe de s’en sortir sans dommages et c’est bien ce qui va donner au roman une partie de son mordant, car l’on suit les trois sœurs Carmines, orphelines de leur état, qui survivent uniquement grâce aux larcins commis par la cadette, Merryvère.

Ce que j’ai adoré, dans cette histoire, c’est le fait que tout aille de mal en pis. En commençant un roman, on peut raisonnablement penser que les déboires initiaux des personnages vont se résoudre – peut-être pas tous, mais au moins quelques-uns. Là, on a l’impression que le sous-titre aurait pu être : Chronique d’un désastre annoncé, tant les sœurs Carmines vivent catastrophe sur catastrophe, leur situation étant donc de plus en plus précaire.
Et ce qui est bien, c’est que le tout s’enchaîne de façon extrêmement entraînante : on ne peut donc s’empêcher d’être pétri de curiosité et de continuer sa lecture – avec une certaine fascination, en ce qui m’a concernée !

Il faut ajouter à cela l’ambiance particulièrement morbide qui règne. Les créatures fantastiques peu recommandables forment la haute-société et ont des passes-temps mondains pour le moins sanglants. Dont découlent, sans surprise, des goûts et un sens de l’humour à peine plus respectables, mais qui tissent des dialogues savoureux !
Et les aristocrates ne sont pas les plus surprenants en la matière. Les sœurs Carmines sont trois et, si le tome est centré sur Merry, on a tout loisir de découvrir la sœur aînée, Tristabelle, et la petite benjamine, Dolorine, laquelle n’aurait sans doute pas déparé dans un film de Tim Burton. Les extraits de son journal mêlent une immense naïveté et une cruauté toutes enfantines, cette dernière étant souvent soufflée par M. Nyx, son (très étrange) doudou. Je n’en dirai pas vraiment plus pour ne pas gâcher de surprises, mais le duo apporte tout son cachet au roman. Celui-ci m’a plu dans son ensemble, mais Dolorine fait partie des raisons pour lesquelles j’ai très envie de lire la suite !

Excellente découverte, donc, que ce Complot des corbeaux : l’intrigue nous plonge dans un univers d’urban fantasy particulièrement sombre et glauque, mais étrangement très réjouissant. Peut-être est-ce dû à l’enthousiasme que mettent les sœurs Carmines à s’en sortir, ou à l’enthousiasme des autres personnages à les en empêcher, mais le fait est que l’intrigue s’est avérée toute palpitante. Voilà un roman dont je lirai sans aucun doute la suite !

Les Sœurs Carmines, tome 1, Le Complot des corbeaux, Ariel Holzl. Mnémos (Naos), mars 2017, 263 p.