La Bataille d’Angleterre, Roslend #1, Nathalie Somers.

En pleine Seconde Guerre mondiale, deux adolescents, Lucan et Catriona, se retrouvent au coeur d’un secret d’Etat. Le dossier Roslend est classé confidentiel : compréhensible quand on sait qu’il s’agit d’un univers parallèle et fantastique, dont le destin est étroitement lié à celui de Londres. Le sort des deux mondes repose désormais entre les mains de Lucan et de son amie.

J’avoue avoir commencé ce roman avec un léger a priori, alors que j’essaie toujours de démarrer mes lectures en toute neutralité. Un de mes prescripteurs habituels m’avait-il dit n’avoir pas aimé ? Mystère. Toujours est-il que c’est avec beaucoup de pincettes que j’ai attaqué ma lecture et que la surprise n’en a été que meilleure !

L’introduction nous fait découvrir Lucan, un jeune garçon élevé par son grand-père horloger, dans un Londres vigoureusement bombardé par les Allemands – eh oui, nous sommes en 1940. Lucan a perdu ses parents et n’apprécie guère son apprentissage : il ne rêve que de jouer au hurling (un sport traditionnel irlandais) ou de courir les rues avec Catriona, sa flamboyante amie et voisine. Sans trop vous en révéler, Lucan va se trouver propulsé dans un univers parallèle dont il ne soupçonnait pas l’existence : Roslend.

Le roman s’appuie sur un univers extrêmement original et d’une incroyable richesse. Qu’il soit question de la faune, de la flore, de l’organisation de la société ou des us et coutumes, Nathalie Somers a accordé un soin particulier à Roslend, qui surgit littéralement sous nos yeux – et ce avec peu de descriptions. Elles font tout simplement mouche !
Le roman repose sur le principe de deux univers certes parallèles, mais dont les histoires sont intimement liées : au fur et à mesure que progresse la bataille d’Angleterre, celle entre Roslend et Nelbri fait rage. On fait donc de constants allers-retours entre les deux mondes, au gré des voyages de Lucan. On pourrait, du coup, penser que la connaissance de l’Histoire gâche totalement la découverte de l’intrigue. Eh bien en fait, pas du tout ! Certes, connaître l’issue de la bataille d’Angleterre donne de bons indices quand à l’issue de celle de Roslend (en imaginant que l’auteure n’ait pas versé dans l’uchronie), mais le suspens est tout de même bien présent et ce sans doute à cause de la dimension d’espionnage très forte que propose l’intrigue. Il y a des missions sous couverture, des exfiltrations musclées, et il est pas mal question d’Enigma. D’ailleurs, l’ambiance de l’époque est vraiment bien retranscrite, car l’auteure fait intervenir des figures historiques – parmi lesquels Churchill, ou la famille royale.

Passer constamment d’un univers à l’autre induit un fort suspens – au cas où le contexte guerrier ne serait pas suffisant. Cela tient également aux moments forts de l’histoire : les péripéties sont nombreuses, les retournements de situation également : bref, on ne s’ennuie pas.
Côté personnages, on est plutôt bien lotis aussi. Évidemment, la star, c’est Lucan, mais son acolyte indispensable reste Catriona, laquelle parvient à la fois à veiller sur les arrières de son camarade et à faire avancer l’histoire – ce qui n’est pas mal du tout, d’autant que la jeune fille tient plus du side-kick que du protagoniste !
En revanche, j’ai un peu regretté que Lucan soit l’arrivant providentiel, celui grâce auquel Roslend va se tirer du guêpier dans lequel ils sont fourrés : certes, cela semble tenir à une excellente explication, mais j’ai trouvé que la révélation était un peu trop attendue. Néanmoins, l’ensemble est bien ficelé et tient la route, donc j’ai rapidement arrêté de grogner.
D’ailleurs, la fin est arrivée un poil trop vite à mon goût, ce qui traduit le bon moment que j’ai passé avec ce roman !

La très belle couverture n’était donc pas mensongère : j’ai passé un très bon moment avec Roslend et suis même très curieuse de lire la suite. Nathalie Somers y met en scène un personnage attachant, plongé sans sommation dans un univers extrêmement original. Elle déploie sa fantasy sur la trame de la deuxième guerre mondiale et le récit est particulièrement réussi – bien que l’on connaisse l’issue du conflit, elle parvient à maintenir le suspens dans son intrigue. Vivement la suite, donc !

Roslend #1, La Bataille d’Angleterre, Nathalie Somers. Didier jeunesse, mars 2017, 329 p.

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De Pourpre et de Soie, Mary Chamberlain.

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Quand Ada Vaughan commence à travailler dans un atelier de mode de Dover Street, la belle jeune femme rêve d’une carrière dans la haute couture, qui l’affranchirait de sa morne vie dans la maison familiale. Impossible alors de résister à l’énigmatique Stanislaus von Lieben, un gentleman qui, très vite, lui fait la cour et lui propose un voyage à Paris. Mais le matin de leur dernier jour en France, la nouvelle tombe : le Royaume-Uni et la France entrent en guerre. Stanislaus n’ayant pas de passeport, ils sont coincés. Ils fuient vers la Belgique où, inexplicablement, Stanislaus abandonne Ada. Et ce n’est là que le moindre des futurs problèmes de la jeune femme…

À 19 ans, Ada Vaughan n’a qu’une idée en tête : se faire un nom dans la mode et, au passage, s’affranchir de sa trop nombreuse et trop peu sophistiquée famille en quittant son quartier populaire. Éprise de romantisme, elle ne résiste pas une seconde au très énigmatique et très séduisant Stanislas von Lieben, comte hongrois, qui la courtise assidûment et, malgré les rumeurs de guerre imminente, l’emmène à Paris. Stanislas n’a – évidemment – pas de papiers valides et, de toute façon, aurait été refoulé à la frontière : passée la déclaration de guerre, les ressortissants de l’ancien empire germanique n’ont plus droit de cité en Angleterre. Vous pressentez la catastrophe ? Vous n’avez encore rien vu.
Car, à partir de là, l’existence d’Ada part littéralement en quenouille : après l’exode, elle connaîtra la réclusion dans un couvent, la marche forcée vers l’Allemagne, l’emprisonnement, l’esclavage, les affres de la séparation…

Au fil des pages, Mary Chamberlain dresse le portrait d’une jeune femme – pas bien futée – qui va vivre la guerre du mauvais côté de la barrière et cumuler les sottises. À tel point que cela en devient lassant… Qu’Ada se fasse piéger une fois par un joli cœur, passe encore, mais plusieurs, cela devient quelque peu agaçant. Tour à tour, on admire donc sa force, la façon dont elle s’accroche à son rêve d’enfance  pour ne pas sombrer, on se prend d’affection pour elle et on a envie de lui coller des claques retentissantes pour lui faire passer la bêtise crasse dont elle fait preuve avec constance et régularité.

Malgré tout, on ne s’ennuie pas car l’histoire est assez dense et ne se concentre pas seulement sur les années de guerre. D’ailleurs, et c’est assez paradoxal, les déboires d’Ada lui arrivent majoritairement avant et après la guerre… alors qu’on aurait pu penser que la période serait le point culminant de ses mésaventures.
De même, si vous cherchez un roman sur la guerre, passez votre chemin : Ada vit la guerre recluse, dispose de très peu d’informations et, si elle est la narratrice, elle est plus concentrée sur son travail de couturière que sur les développements stratégiques. Les amateurs de romans de guerre dopés à l’adrénaline en seront pour leurs frais mais les amateurs d’histoire de la mode y trouveront leur compte !

Autre point intéressant : au fil de l’histoire, Mary Chamberlain s’interroge sur ce que l’on est disposé à faire pour survivre. De fait, le récit d’Ada est partial : étant la seule narratrice, il arrive qu’elle ne narre que ce qu’il arrange et qu’elle passe sous silence certains détails de ses pérégrinations. D’un côté, c’est déstabilisant, car on sait qu’on ne peut pas toujours faire confiance au narrateur ; mais, de l’autre, cela illustre à merveille comment l’esprit s’arrange de petites compromissions pour s’en sortir. La construction n’est donc pas inintéressante.
De plus, l’histoire sert à évoquer l’après-guerre et les jugements hâtifs que l’on a pu porter sur les gens et leurs actes durant la guerre. C’est l’occasion de montrer que les critères moraux retenus contre les accusés sont – ici – particulièrement archaïques et misogynes. Ada n’est pas un homme, il est donc impensable pour le jury – exclusivement masculin, évidemment – qu’elle ait pu souffrir de la guerre en n’ayant pas été sur le front. Dire que la situations des femmes dans les années 40 n’est guère reluisante frise l’euphémisme.

En somme, si l’on accroche au personnage d’écervelée d’Ada (ce qui n’a malheureusement pas été mon cas), on profite d’un très bon roman historique, fort documenté, embrassant la deuxième guerre mondiale et l’immédiat après-guerre. Au fil des chapitres, l’auteur balaie l’histoire de la mode et celle des femmes : c’est édifiant !


De pourpre et de soie, 
Mary Chamberlain. Traduit de l’anglais par Alice Delarbre.
Prélude, 6 avril 2016, 448 p.

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Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys.

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Hiver 1945. Quatre adolescents. Quatre destinées.
Chacun né dans un pays différent. Chacun traqué et hanté par sa propre guerre.
Parmi les milliers de réfugiés fuyant à pied vers la côte devant l’avancée des troupes soviétiques, quatre adolescents sont réunis par le destin pour affronter le froid, la faim, la peur, les bombes…
Tous partagent un même but : embarquer sur le Wilhem Gustloff, un énorme navire promesse de liberté…

Après l’excellent Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et le très bon Big Easydifficile de passer à côté du nouveau roman de Ruta Sepetys. D’autant que, comme dans son premier roman, elle investit un fait historique méconnu. Le premier roman évoquait la déportation des peuples baltes (qui ont été gardés au goulag de longues années après la fin de la guerre). Cette fois, elle va parler du naufrage du Wilhelm Gustloff.
La marine a connu de nombreux et tragiques naufrages. Tout le monde a entendu parler du Titanic ou du Lusitania. Du Wilhelm Gustloff, c’est plus rare, alors que ce naufrage dépasse en nombre de victimes les deux précédents. La raison ? Les Allemands, alors en pleine propagande, n’avaient pas intérêt à annoncer qu’ils avaient perdu des milliers de compatriotes réfugiés dans un naufrage. Quant aux Russes qui ont torpillé le vaisseau, ayant déchu de ses droits et déporté le capitaine aux commandes du sous-marin, ils ont été calmes sur la publicité. Heureusement, il reste quelques passeurs de mémoire pour assurer le boulot.
Alors qu’elle venait de publier Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys a reçu une visite de la cousine de son père. Celle-ci venait lui parler de ce non-fameux naufrage. En effet, il était initialement prévu qu’elle embarque sur le-dit vaisseau…

1945, donc. On découvre un petit groupe de réfugiés : il y a Joana, jeune infirmière lituanienne ; Ingrid, jeune fille aveugle (qui a tout intérêt à fuir si elle ne veut pas que son invalidité la condamne aux camps) ; Klaus, le Petit Garçon Perdu, qui n’est autre que l’avatar du père de l’auteur ; le Cordonnier Poète, capable de vous lire l’histoire de chacun juste en regardant ses chaussures ; Emilia, jeune réfugiée polonaise, sauvée in extremis par un mystérieux jeune homme ; Florian, le mystérieux jeune homme en question, Prussien, soldat déserteur se faisant passer pour le courrier d’Erich Koch pour le compte duquel il serait en mission ; Eva, râleuse invétérée ; et Alfred, jeune matelot allemand et pronazi affecté au Wilhelm Gustloff.
L’histoire nous est narrée tour à tour par Joana, Florian, Emilia et Alfred (les trois premiers étant en fuite, le dernier déjà à bord), au gré de chapitres extrêmement courts (rarement plus de 4 pages !) et incroyablement dynamiques. De fait, difficile de s’arrêter tant le rythme est maintenu. À cela s’ajoute un suspens éprouvant, car il ne faut pas longtemps pour deviner que notre petit groupe se dirige inéluctablement vers une effroyable tragédie – laquelle n’intervient, finalement, que dans les tous derniers chapitres. Avant cela, on a donc le temps de sentir monter l’angoisse et de ressentir l’extrême misère de tous ces réfugiés errant sur les routes d’un pays en pleine débâcle.

Car, finalement, Ruta Sepetys offre – via ses personnages – une voix aux réfugiés (ceux de l’époque, ceux qui ont suivi, ceux d’aujourd’hui). Sur le papier, nos quatre protagonistes sont encore des adolescents ou de très jeunes adultes mais, dans la réalité, ce sont des enfants qui ont été forcés de grandir d’un coup et cela se ressent. L’auteur a soigneusement creusé les psychologies de chacun. Les deux filles, Joana et Emilia, se démarquent par la force qui émane d’elles – l’une est infirmière de guerre sur le tas, l’autre a vécu plus que sa part de traumatismes. Florian, lui, dénote par la part très humaine que l’on discerne sous la légère arrogance purement militaire qu’il donne à voir. Curieusement, un des personnages les plus réussis – malgré son odieuse personnalité – est Alfred. Alfred, qui ne s’exprime – dans une grande part du roman – que part le biais de lettres qu’il envoie à sa chère Hannelore, dont on apprend qu’il compte l’épouser. Or, si on lit bien entre les lignes, Alfred semble se donner une importance qu’il est loin d’avoir. La façon dont se révèlent sa position, son réel comportement et son train de vie rendent le tout à la fois comique et un peu pathétique. À sa façon, Alfred incarne tous ces jeunes embrigadés par les Jeunesses hitlériennes (dont il n’a pourtant jamais fait partie !) et tombés sous la coupe de discours totalitaires et liberticides avec un enthousiasme qui fait froid dans le dos. Mais, quelque part, on ne peut que pardonner sa bêtise à Alfred : sa réflexion ne dépasse guère la pointe de ses chaussures et, au fond, il a le profil du «gentil benêt». Malheureusement.

Tour à tour, ils nous font passer par des sentiments extrêmement variés : angoisse, joie, espoir, haine, Le Sel de nos larmes est une lecture qui prend littéralement aux tripes. Et plus l’on galope vers la fin du livre et son inéluctable conclusion (car le naufrage n’intervient que dans les tous derniers chapitres), plus monte la pression. Au fil des pages, on aurait pu craindre une conclusion mielleuse mais Ruta Sepetys conclue en beauté avec une fin rappelant – dans la façon dont elle s’agence – celle de Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre et qui n’est pas moins émouvante !

Et le plus incroyable, c’est la façon dont Ruta Sepetys dispense une excellente et vivante leçon d’Histoire via la fiction. À travers ses personnages, elle évoque avec justesse les affres de l’opération Hannibal, rappelle le mythe entourant la Chambre d’ambre – toujours considérée comme perdue ! – et donne littéralement une voix aux réfugiés de guerre. D’illustres orateurs nous ont mis en garde contre les risques qu’il y avait à oublier l’Histoire. A l’heure où il est plus que jamais nécessaire de connaître les erreurs du passé pour éviter de les reproduire, Le Sel de nos larmes s’inscrit comme une lecture d’une lumineuse évidence.

Le Sel de nos larmes, Ruta Sepetys. Traduit de l’anglais par Bee Formentelli.
Gallimard Jeunesse (Scripto), 16 juin 2016, 479 p.

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Le petit plus : pour en savoir plus sur le naufrage du Wilhelm Gustloff, vous pouvez lire cet articlecelui-ci ou bien regarder ce reportage (partie 1 ci-dessous ; partie 2 ; partie 3 ; partie 4 ; partie 5).

Le petit plus bis : un petit aperçu de la rencontre avec l’auteur, le 6 juin 2016 dans les locaux de Gallimard :

Germania, Harald Gilbers.

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Berlin, été 1944. De jeunes femmes sont retrouvées mortes, nues et mutilées, devant des monuments aux morts de la Première Guerre mondiale. Contre toute attente, le SS-Hauptsturmführer Vogler fait appel à Richard Oppenheimer, l’ancien enquêteur star. Pourtant Oppenheimer est juif et donc officiellement interdit d’exercer… Tiraillé entre son quotidien misérable dans une  » maison juive  » et le confort que lui offre son nouveau statut, Oppenheimer est de plus en plus inquiet. Tous les indices pointent vers un assassin appartenant à l’élite nazie, si Oppenheimer échoue, son destin est scellé. Mais n’est-il pas encore plus dangereux de démasquer le coupable ? Pendant les derniers jours du Reich, les tensions sont à leur comble…

Germania a reçu, en Allemagne, un prestigieux prix de littérature policière et il faut reconnaître que c’est mérité !
Il ne faut d’ailleurs que quelques pages à l’auteur pour installer l’ambiance : 1944 à Berlin, des femmes retrouvées sauvagement assassinées devant des monuments de la Première Guerre mondiale et un ex-commissaire de police juif tiré de sa retraite forcée par rien moins que l’enquêteur nazi chargé d’élucider le dossier.

Voilà qui est pour le moins original : des polars historiques se déroulant durant la Deuxième Guerre mondiale, il y en a des tas, mais à Berlin pendant la même époque, c’est plus rare ! De fait, l’ambiance tendue vient de plusieurs points. Tout d’abord, Oppenheimer, notre enquêteur : s’il est content de reprendre du service, il s’inquiète tout de même foncièrement. Est-il en sécurité ? Qu’en est-il de son épouse, Lisa, une aryenne ? Pire : ses premières conclusions semblent pointer vers une huile du parti nazi… Est-il bien raisonnable, dans sa position, d’accuser un collègue de son employeur ?
L’autre facteur de tension vient du choix du cadre : à Berlin, en 1944, la population est abreuvée de propagande nazie, qui traite le Débarquement de broutille et affirme que tout va pour le mieux dans le meilleur des mondes, sans tenir compte un instant de la multiplication des raids aériens et autres bombardements subis par la capitale. L’auteur nous donne à voir le quotidien des berlinois à l’époque : la terreur des alertes, les changements d’adresse forcés simplement signalés par une petite feuille sur les ruines, la tentative de maintenir, malgré tout, une vie sociale – malgré les filatures de la Gestapo et autres empêcheurs de tourner en rond. C’est extrêmement riche et cela vient, de temps en temps, se substituer à l’enquête, sans toutefois donner l’impression que tout cela traîne de trop en longueur.

L’auteur prend en effet son temps pour dérouler son intrigue : elle est complexe, alimentée par quelques sous-intrigues et cela laisse au lecteur le loisir de se creuser les méninges. L’auteur en profite pour aborder différents sujets relatifs à la période. Tour à tour, il sera donc question des Lebensborn, des bisbilles terribles entre S.S., S.D. et S.A. (différentes sections nazies), des prostituées-agents secrets des bordels berlinois ou encore des visées architecturales du parti nazi. C’est varié, et tout cela vient nourrir une intrigue déjà assez documentée.

Germania est donc un très bon thriller historique : on y trouve une intrigue complexe et originale, un contexte historique soigné, des personnages intéressants et creusés, quel que soit leur bord. Si l’histoire prend un rythme plutôt lent, on ne s’ennuie pas : intrigue dense et ambiance travaillée s’équilibrent à merveille.

Germania, Harald Gilbers. Traduit de l’allemand par Joël Falcoz.
10/18, mars 2016, 480 p.

 

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Le Jardin d’hiver, Jane Thynne.

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Berlin, 1937. La ville respire la séduction et l’ambition. Mais partout, le danger rôde…
Anna Hansen, future mariée, est pensionnaire d’une de ces fameuses écoles créées par Hitler pour former les jeunes femmes dans l’art de devenir la parfaite épouse d’un officier SS. Mais, une nuit, elle est sauvagement assassinée dans les jardins de l’école. On fait vite disparaître le corps. La nouvelle de sa mort est étouffée, son existence oubliée.
Clara Vine est actrice dans les fameux studios de la Ufa à Berlin. Mais cette activité en masque une autre, clandestine celle-là : elle est agent au service du Renseignement britannique. Or elle connaissait Anna et la nouvelle de sa mort l’inquiète. Elle n’arrive pas à comprendre pourquoi on l’occulte ainsi. Elle enquête donc, et découvre peu à peu que le meurtre d’Anna est lié à un lourd secret, compromettant les plus hauts dignitaires du troisième Reich.
Avec la prochaine visite à Berlin d’Édouard VIII – qui a récemment abdiqué – accompagné de sa femme Wallis – et la présence des célèbres sœurs Mitford qui rivalisent pour occuper le devant de la scène mondaine, Clara se doit d’œuvrer dans l’ombre pour découvrir la vérité et en informer Londres. C’est une voie périlleuse, d’autant qu’elle bénéficie de l’aide d’un de ces artistes juifs taxés de « dégénérés » par Goebbels. La survie de Clara ne tient qu’à un fil…

Deuxième enquête sous tension pour l’actrice et agente Clara Vine, en sous-marin dans l’Allemagne nazie ! Premier bon point : ce deuxième volet est aussi bon que le premier – et il y en a au moins quatre parus en VO !

Aussi bon, mais peut-être un peu plus lent. En effet, dans le premier tome, Clara avait des difficultés à trouver un rôle et se consacrait entièrement à l’espionnage. Là, tout a changé : quatre ans se sont écoulés, Leo Quinn est – malheureusement – reparti en Angleterre sans plus donner de nouvelles, Clara tourne sans arrêt et n’a pas de mission plus définie que glaner des infos au gré des réceptions auxquels les Goebbels et autres camarades la convient. De fait, l’intrigue met un certain temps à se mettre en place car elle concentre plusieurs niveaux. Il y a, tout d’abord, l’histoire du meurtre d’Anna Hansen, qui inquiète Clara et sur lequel elle mandate son amie, la journaliste américaine Mary Harker. Parallèlement, Clara doit se lier d’amitié avec un pilote de la Légion Condor, chargé d’établir des photographies cartographiques extrêmement précises.  Il y, enfin et surtout, la vie privée de Clara qui doit jongler entre ses deux métiers, ses peines de cœur, et son inquiétude grandissante pour Erik, le fils de feue son ami Helga dont elle est devenue la tutrice et qui, l’adolescence aidant, embrasse le nazisme avec enthousiasme par le biais des Jeunesses hitlériennes. De fait, tout cela s’entremêle et crée un roman au suspens très prenant.
En effet, Jane Thynne nous rend les personnages extrêmement proches et sympathiques. Point de femmes de hauts dignitaires nazis, cette fois, mais des soldats qui cachent bien leurs sentiments. Clara côtoie Ernst Udet, son ami Arno – fameux officier balafré chargé des photos – et l’insupportable Ralph, lequel navigue en eaux troubles. L’opus est vraiment placé sous le signe des faux-semblants : difficile de savoir qui espionne qui, pour le compte de qui, au juste… Voilà qui contribue à l’impression de danger permanent qui flotte sur les chapitres. D’autant que l’on sait Clara surveillée par la Gestapo – mais sur ordre de qui ? – et en grand danger !
On retrouve également Mary Harker, la journaliste, donc, qui semble directement inspirée par Martha Gellhorn, la première femme reporter de guerre : en faisant de Mary la première journaliste présente à Guernica, Jane Thynne la fait marcher dans les pas de l’illustre journaliste de guerre !

Autre point positif : Jane Thynne investit les mystères et autres mythes qui entourent la période et le régime nazi. Tout cela contribue à renforcer la toile de fond du fascisme montant de la nouvelle Allemagne. Les enjeux géopolitiques sont bien exploités et expliqués, hormis peut-être les quelques analepses consacrées au bombardement de Guernica qui, si elles ont le mérite de clarifier les relations entre personnages, sont amenées de façon confuse et nébuleuse. Mais l’essentiel est là : on voit comment, au tournant de l’année 1937, avec ce bombardement civil perpétré dans l’indifférence générale, on s’achemine doucement mais sûrement vers l’invasion de la Pologne au 1er septembre, deux ans plus tard.
De plus, si elle utilise des mythes non avérés, elle le fait avec intelligence et de façon à les rendre plausible, laissant, ce faisant, le lecteur douter.

En somme, Jane Thynne offre une deuxième belle aventure à son actrice et agente Clara Vine – lisible indépendamment de la première, en plus. On y retrouve l’ambiance soignée des romans d’espionnage mêlant danger et séduction, le tout avec l’irrémédiable montée du nazisme en toile de fond. On a hâte de découvrir la suite de ses aventures !

◊ Dans la même série : Les Roses noires (1) ;

Clara Vine #2, Le Jardin d’hiver, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Sophie Bastide-Foltz.
JC Lattès,février 2016, 380 p.
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Si vous avez envie d’en savoir plus, vous pouvez lire

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Black Sands : unité 731, Tiburce Oger & Mathieu Contis.

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Pacifique, 1943. La guerre fait rage entre le Japon et les États-Unis. Les quelques rescapés d’un affrontement en mer échouent sur une petite île. Leur situation, déjà pas brillante, bascule dans l’horreur quand ils sont attaqués par des créatures, plus zombies que japonais… bientôt, le caporal Joseph Grégovitkz reste le seul survivant. Mais le pire est encore devant lui : l’île abrite un laboratoire militaire japonais où les cobayes ne sont d’autres que… des humains. La course pour la vie commence.

J’ai (seulement !) découvert Tiburce Oger l’an passé avec Buffalo Runner, un western original et très prenant – et dont je n’ai pas parlé ici, shame on me. Cette fois, le scénariste nous emmène sur les traces de la Deuxième Guerre mondiale, avec Mathieu Contis, dont c’est la première bande-dessinée, au dessin.

L’histoire commence doucement mais sûrement, quoiqu’avec un suspens déjà savamment entretenu : on assiste à l’accostage des soldats, au torpillage de leur navire et à la façon dont les Japonais descendent tout survivant. Le ton est donc donné dès les premières pages : l’histoire sera concessions. Et rythmée, avec cela !
Les pérégrinations du caporal Joseph Grégovitkz sont hautes en couleur : il est entouré de ses camarades soldats, se retrouve seul, est recueilli, est attaqué, enlevé, torturé… Vraiment, on ne s’ennuie pas.
D’autant qu’à la toile de fond historique – mettant en scène la guerre sans merci que se livrent Américains et Japonais durant la Guerre du Pacifique – s’ajoute un arc proprement horrifique. En effet, Tiburce Oger investit la réputation – exécrable – de l’unité 731 de l’armée japonaise, pour tisser une histoire de zombies. Cette unité était chargée de développer des virus pouvant servir d’armes bactériologiques et utilisait réellement des cobayes humains, se livrant à d’innommables atrocités, notamment en Mandchourie. Cobayes qui, dans Black Sands sont donc des morts ambulants et anthropophages – des zombies, pour faire simple.

L’ensemble est extrêmement bien mené : l’histoire mêle habilement survie, zombies et Histoire dans une intrigue riche et rythmée qui s’offre, en plus, une très belle chute.
Côté dessins, Mathieu Contis a choisi une palette très sombre qui matérialise parfaitement l’ambiance oppressante de cette jungle malsaine ; on regrettera cependant le peu de différence entre les soldats Américains et Japonais, qui entraînent quelques confusions dans les scènes de combat : pas toujours facile de déterminer qui tire sur qui. Mais on apprécie, en revanche, le soin apporté aux détails (même peu ragoutants) et aux paysages !

Une belle bande-dessinée, somme toute. L’intrigue est bien menée et investit parfaitement l’Histoire pour y glisser une très plausible histoire de zombies – les auteurs ayant intégré un peu de contenu documentaire à l’histoire, sans même plomber celle-ci. Un album à noter pour les amateurs de bandes-dessinées historiques, de zombies et de survival !

Black Sands : unité 731, Tiburce Oger & Mathieu Contis. Rue de Sèvres, mars 2016, 106 p.

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Kersten, médecin d’Himmler, Patrice Perna & Fabien Bedouel.

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23 juin 1941. Un train blindé fonce dans la nuit vers le front de l’Est. À son bord : Heinrich Himmler avec sa garde rapprochée et tous les membres de ses services. Lors des séances de soin avec son médecin particulier, le docteur Félix Kersten, le Reichsführer a pris l’habitude de se confier, délivrant des informations capitales sur les plans secrets du Reich. Fort de sa position, Kersten se livre de son côté à un marchandage : en guise d’honoraires, il obtient la libération de prisonniers de guerre. Mais ce pacte avec le diable commence à intriguer Heydrich, chef de la Gestapo et bras droit d’Himmler, qui voit d’un mauvais œil la complicité entre le médecin et son patient. Il soupçonne Kersten d’être un agent allié infiltré…

Je vous avais déjà brièvement parlé de cette bande-dessinée au mois de mars 2015 mais comme je viens d’en lire le second volet, je pense que la série mérite un petit article pour vous redire à quel point elle est excellente !

Dans le premier volume, on découvre donc comment Félix Kersten, médecin né en Estonie, se retrouve à devoir soigner Himmler. Horrifié par l’ampleur du dérangement mental de son patient et des patrons de celui-ci, Kersten file à l’ambassade et demande à être rapatrié. Mais l’ambassade se dit que ce serait bien dommage, franchement, de se priver d’un tel allié à l’intérieur ! Et voilà comment l’ami Kersten signe un pacte avec le diable mais ne s’avoue pas vaincu : en échange de ses services (Himmler ne peut plus se passer de son masseur, le seul à même de calmer les horribles douleurs qui l’assaillent), Kersten exige de se faire payer en vies humaines. Pour son service auprès d’Himmler, il demande la libération et la clémence pour les prisonniers. Audacieux, non ?

La bande-dessinée est merveilleusement menée car on sent monter la tension page après page. D’autant que les auteurs alternent le récit de la vie de Kersten durant la guerre à celui de sa vie après la fin des hostilités. Kersten essaie désespérément d’obtenir la citoyenneté suédoise. Las, toutes les personnes qu’il a côtoyées ont été gracieusement remerciées, certaines étant soupçonnées de collusion avec l’ennemi. Dans leur hâte à reconstruire, les pays européens ont tiré un trait net et définitif sur la guerre, sans se soucier de savoir qui ils mettaient dans quel panier. De fait, la tension joue alors sur deux axes : Kersten va-t-il réussir à réhabiliter son nom ? Comment va-t-il tirer son épingle du jeu, pris qu’il est entre les nazis ? On a l’impression de lire un véritable thriller historique, la partie contre les nazis étant extrêmement tendue et oppressante.

Le graphisme reprend une esthétique très classique : les découpes sont très droites, le trait souvent austère, les cases saturées de marron, vert-de-gris et autres anthracites bien sombres, mais collant bien au sujet.
Mais le meilleur, c’est que l’on voit de quelle façon Kersten joue avec le feu, récoltant des informations sensibles auprès d’Himmler, les faisant passer aux Alliés. On ne le dit sans doute pas assez, mais cet homme a permis de sauver la vie de 60 000 Juifs emprisonnés dans les camps de la mort et d’éviter aux Hollandais d’être tous déportés. Voilà.

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Le 4 juin 1942, Reinhard Heydrich, adjoint de Himmler, est assassiné à Prague par des miliciens tchèques. Enfin débarrassé de celui qui se méfiait le plus de lui, le docteur Félix Kersten croit pouvoir enfin mener à bien sa périlleuse mission auprès de Himmler et monnayer des vies en échange de soins. Mais le remplaçant d’Heydrich va s’avérer être un ennemi encore plus dangereux et sournois… Constamment surveillé, épié, Kersten s’adonne à un véritable numéro d’équilibriste entre son marchandage au chevet de Himmler et sa coopération avec les Alliés. Il ne sera jamais vraiment à l’abri, pas même lorsque la guerre sera finie. Car dès 1948, Kersten, installé en Suède, devient la cible d’une enquête qui lui reproche sa proximité avec l’un des pires criminels nazis…

Dans ce second opus, l’enquête de 1948 prend bien plus de place que précédemment : la tension, si elle est toujours présente, est donc un peu moindre que dans le premier volume. On y retrouve pourtant les mêmes jeux de pouvoir que dans Pacte avec le diable : Kersten joue un bras de fer avec Kaltenbrunner (qui remplace Heydrich) d’un côté, Himmler – et, de fait, Hitler – de l’autre. Comme l’essentiel de l’histoire d’espionnage est réglée, c’est surtout le parcours de réhabilitation de Kersten, mené par quelques personnes croyant en lui (et contrecarrées par certains très désireux de mettre un beau tapis sur les souvenirs) qui nous occupe. Et c’est là que l’on voit comment l’Histoire peut avoir la mémoire courte. D’ailleurs, vous je ne sais pas, mais ce personnage n’a jamais été cité dans aucun de mes livres scolaires.

Les auteurs montrent également comment on s’arrange avec la mémoire. D’un côté, on a ce ministre campé sur sa position, qui refuse d’entendre que Kersten a pu jouer un rôle d’espion, mettant sa vie en danger : en effet, les lauriers de son plus gros coup de poker sont revenus au comte Bernadotte, assassiné en 1944, qui n’a donc pas démenti. Mais l’on voit également comment certains, sentant le vent tourner, se dépêchent de retourner leur veste et de s’intéresser, d’une part, à la reconstruction de l’Allemagne et, d’autre part, au meilleur moyen de sauver leurs fesses. On retrouve ce jeune colonel nazi à l’issue de la guerre… travaillant gentiment pour les Alliés, en toute simplicité. Bref : Perna et Bedouel évoquent admirablement ce réseau de petites magouilles et autres compromissions qui a perduré longtemps après le conflit…

Le trait ne change pas d’un iota, mais les couleurs sont, me semble-t-il, encore plus sombres que dans le premier tome. Mention spéciale, d’ailleurs, à la page du cauchemar de Kersten, dont les contours se perdent dans une redoutable noirceur.

Voilà un diptyque que toute bonne bibliothèque se devrait de posséder. D’une part parce que la bande-dessinée fait monter crescendo la tension et maintient l’attention du lecteur de la première à la dernière case, grâce à un scénario efficace et un graphisme percutant. Mais surtout car la série a la bonne idée de réhabiliter la mémoire d’un homme injustement oublié et calomnié alors qu’il a permis de sauver des milliers de vie pendant la guerre et qu’il a été à l’origine du Contrat pour l’Humanité. Son acte finit par être reconnu (en 1949), il obtint la nationalité suédoise (mais seulement en 1953…) et la France le décora même de la Légion d’honneur, en 1960… à titre posthume. 

Kersten, médecin d’Himmler, Patrice Perna & Fabien Bedouel.
Tome 1 : Pacte avec le diable. Glénat (Grafica), janvier 2015, 48 p.
Tome 2 : Au nom de l’humanité. Glénat (Grafica), septembre 2015, 48 p. 

 

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason.

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1945. Un bombardier allemand, pris dans le blizzard en survolant l’Islande, s’écrase sur le Vatnajökull, le plus grand glacier d’Europe. Parmi les survivants, étrangement, des officiers allemands et américains. L’Allemand le plus gradé affirme que leur meilleure chance de survie est de marcher vers la ferme la plus proche. Une mallette menottée au poignet, il disparaît dans l’immensité blanche… Dans les années qui suivent les Américains lancent des expéditions pour retrouver la carcasse de l’appareil et, surtout, pour faire disparaître cette opération militaire mystérieuse et encombrante. En vain. 
1999. Le glacier fond et les satellites repèrent une carcasse d’avion. Les forces spéciales de l’armée américaine envahissent immédiatement le Vatnajökull et tentent en secret de dégager l’avion. Deux jeunes randonneurs surprennent ces manœuvres et sont rapidement réduits au silence. Avant d’être capturé, l’un d’eux contacte sa sœur Kristin, une jeune avocate jusque-là sans histoires. Celle-ci se lance alors sur les traces de son frère dans une course poursuite au cœur d’une nature glaçante.

On ne présente plus Arnaldur Indridason, auteur à succès des fameux «polars nordiques» – découvert, pour ma part, avec ce titre, initialement paru en 1999 en VO. C’est le mélange espionnage et roman historique qui m’a attirée et je dois dire que, de ce côté-là, je n’ai pas été déçue !

Dès les premières pages, l’auteur plante le décor : on suit, parallèlement, Kristin, avocate du ministère de la Justice islandais aux prises avec un dossier délicat et Carr, un militaire américain, qui supervise la découverte de l’avion pris dans la glace. Si la première n’aspire qu’à retrouver son petit chez-elle, le second met en place un grand plan visant à envahir le mouchoir de poche islandais que représente le lieu du crash, enfin d’en extraire les restes de l’appareil, les corps et le gros secret qu’il contient. Tout se complique lorsqu’Elias, jeune frère de Kristin, découvre le lieu secret des opérations (lourdement armées) et en informe sa sœur juste avant d’être capturé, emmené et probablement torturé : Kristin est alors presque immédiatement prise sous le feu de deux redoutables tueurs à gages. On n’a vraiment pas le temps de s’ennuyer.
D’ailleurs, les péripéties s’enchaînent à bon train et le suspens est présent en permanence : on s’angoisse pour Kristin, Elias et tous ceux qui gravitent autour, bien entendu. Mais on s’interroge aussi grandement sur le mystère que cache cet avion : qui était à bord ? Quel est ce secret que les Américains veulent enterrer ? Pourquoi un bombardier allemand repeint aux couleurs américaines, transportant Allemands et Américains, fonçait-il, dans les derniers jours de la guerre, au-dessus de l’Islande ?

Au fil des chapitres, les hypothèses historiques se suivent – et ne se ressemblent pas. Tout y passe et l’auteur utilise à bon escient une grande partie des mythes, bien vivaces, qui entourent ce conflit mondial : l’avion transportait l’or du IIIe Reich volé aux Juifs, l’avion convoyait des scientifiques allemands, l’avion contient un prototype de bombe H, l’avion faisait sortir du pays in extremis quelques huiles nazies. Plus ça va et plus l’auteur nous balade de suppositions et conjectures. Tant est si bien qu’arrive un moment où on ne sait plus trop où on en est… Tout cela est bien obscur, parfois même un peu trop. La conclusion, d’ailleurs est à l’avenant, mais plutôt réussie : on comprend où veut en venir l’auteur sans qu’il n’ait jamais à l’écrire noir sur blanc. C’est très réussi !

Côté personnages, difficile de ne pas s’attacher à Kristin, qui se débat contre plus fort qu’elle. Eternelle rebelle islandaise, elle met en avant le conflit géopolitique dans lequel l’Islande est prise : en effet, l’île est considérée, par les Américains, contre un avant-poste. Malgré la figure de Steve, le presque-ex de Kristin, meilleur ami et soutien indéfectible, on ne peut s’empêcher de relever un certain manichéisme. D’un côté, les Islandais purs et attachés à leur île VS les Américains colonialistes. Avouez que dans un roman avec nazis, c’est quand même cocasse. Car ces derniers, quoique bien présents, n’emportent pas la palme du côté obscur. Original, non ?

Alors d’où vient que cette lecture a été sympathique, mais pas littéralement enthousiasmante ? L’accumulation d’hypothèses, on l’a vu, m’a parfois semblé un peu trop cumulative, justement. Mais ma plus grosse réserve vient en fait de la violence du récit. Âmes sensibles s’abstenir ! Si vous n’êtes guère friands d’hémoglobine, de séances de tortures et de bandits institutionnels sans foi ni loi, ma foi, passez votre chemin. Ma tolérance assez faible à ces sujets aura fait que j’ai trouvé ce roman un tantinet moins passionnant que ce à quoi je m’attendais – réserve purement subjective, vous l’aurez compris.

En somme, Opération Napoléon est un roman d’espionnage à la fois assez classique dans la succession des péripéties et le développement de l’intrigue, mais original par le point de vue et les antagonistes choisis. C’est un roman sans concessions : l’auteur n’est pas avare en difficultés pour ses personnages et leur mène une vie bien dure, tout en explorant de multiples hypothèses liées à la fin de la Deuxième Guerre mondiale. Il signe un roman plein de suspens, mais parfois un peu nébuleux. 

Opération Napoléon, Arnaldur Indridason. Métailié, 2015, 356 p. 

Ostland, David Thomas.

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Berlin, 1941. Le jeune et ambitieux Georg Heuser entre dans la police en tant qu’inspecteur à la brigade criminelle. Il est rapidement affecté à la traque d’un tueur en série qui terrorise la ville. Sous la tutelle de son supérieur et mentor, il affirme ses dons d’enquêteur, apprend la loyauté envers ses collègues et se jure œuvrer toujours au service des innocents. Jusqu’au jour où, pour le féliciter, on le promeut au sein de la SS.
Envoyé à Minsk, Georg va prendre en charge l’arrivée des convois de déportés juifs et l’organisation du ghetto. Soucieux de plaire à sa hiérarchie, il obéit aux ordres et s’interdit de penser au crime odieux auquel il est en train de participer. Mais peut-on rester dans cet état d’insensibilité lorsqu’on devient soi-même le monstre qu’on s’est toujours promis de poursuivre ?

 

Voilà un roman au sujet on ne peut plus intéressant ! Malheureusement, la réalisation n’est pas tout à fait à la hauteur du sujet.

L’auteur a choisi une narration éclatée sur plusieurs époques. Dans les années 40 et suivantes, on suit Georg Heuser successivement à la Kripo à Berlin, sur l’affaire du tueur en série de la S-bahn, puis à Minsk. Ces chapitres, dans l’ordre chronologique, sont entrecoupés de scènes se déroulant en 1961, au cours desquelles on est aux côtés de l’équipe chargée de faire inculper Heuser au tribunal de Nuremberg. La mise en parallèle aurait pu être intéressante si la narration avait vraiment été différenciée.
En effet, les enquêteurs travaillent sur le Georg Heuser de 1961, qui a eu tout le temps nécessaire pour intérioriser ses actes et y réfléchir. D’ailleurs, il s’en sort plutôt bien face aux juges, avec une stratégie de défense démontrant à quel point il a réfléchi à la question. Pour bien mettre en valeur la dualité du personnage, il faut donc se référer à ce qu’il était en 1941. Seulement, voilà. L’histoire de 1941 est elle aussi narrée par le Georg Heuser de 20 ans plus vieux, très fier d’insister, dès le début, sur le fait qu’il n’a jamais été un nazi.
Du coup, la mise en perspective est un peu légère et les questionnements psychologiques guère poussés… Heureusement, sur la seconde moitié, c’est de plus en plus notre jeune S.S. qui s’exprime (et non le prisonnier avec 20 ans de plus), aussi atteint-on une profondeur bien plus intéressante.

On touche donc du doigt la dualité des soldats qui, pour obéir aux ordres, absorbent des litres et des litres de vodka et s’échinent à ne pas trop penser à ce qu’ils sont en train de faire – penser, c’est mourir. L’auteur joue sur le fil en humanisant le soldat, mais sans donner à penser qu’il ait pu être victime des ordres : c’est bien mené et intéressant – surtout sur la fin, donc.

De plus, le roman mêle les styles : on a du thriller, au début, avec l’enquête sur le tueur en série ; un pur roman historique sur l’ensemble ; et une trame plus éthique et juridique avec les procès. Il faut toutefois reconnaître que celle-ci est moins prenante et passionnante que les précédentes. De plus, la mise en perspective du procès et des actes durant la guerre occasionne quelques redites.

En somme, c’est un roman mêlant les genres et posant d’intéressantes questions que signe David Thomas. Pourtant, les quelques redites, l’équilibre narratif pas toujours maintenu et la mise en parallèle pas aussi efficace qu’elle aurait pu l’être entachent quelque peu ce roman historique. 

Ostland, David Thomas. Traduit de l’anglais par Brigitte Hebert.
Presses de la Cité, octobre 2015, 350 p.

 

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« Today, we live », un roman avec un nazi, un vrai, mais qui se pose de bonnes questions. Excellent !

Une vie après l’autre, Kate Atkinson.

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11 février 1910 : Ursula Todd naît – et meurt aussitôt.
11 février 1910 : Ursula Todd naît – et meurt, quelques minutes plus tard, le cordon ombilical enroulé autour du cou.
11 février 1910 : Ursula Todd naît – le cordon ombilical menace de l’étouffer, mais cette fois le médecin est là pour le couper, et Ursula survit…
Ursula naîtra et mourra de nombreuses fois encore – à cinq ans, noyée ; à douze ans dans un accident domestique ; ou encore à vingt ans, dans un café de Munich, juste après avoir tiré sur Adolf Hitler et changé ainsi, peut-être, la face du monde…
Établis dans un manoir bucolique du nom de Fox Corner, les Todd portent sur leur environnement le regard distancié, ironique et magnanime de ceux que les tragédies de l’Histoire épargnent. Hugh, le père, travaille à la City, tandis que Sylvie, la mère, reste à la maison et élève ses enfants à l’ancienne. Mais le temps, en la personne d’Ursula, va bientôt se détraquer, se décomposer en une myriade de destins possibles qui vont, chacun à sa manière, bouleverser celui de la famille…
Si l’on avait la possibilité de changer le cours de l’histoire, souhaiterions-nous vraiment le faire ?

 

Mais quel ovni que ce roman ! Vous l’aurez compris à la lecture du résumé, Kate Atkinson présente une formidable construction littéraire autour d’univers parallèles. La vie d’Ursula Todd connaît quelques faux départs : ainsi, elle naît pas moins de 3 fois avant que ce ne soit bon. Répétitif, ce roman ? Eh bien pas du tout !

À chaque nouvelle itération, Kate Atkinson choisit un nouvel angle d’attaque. Ainsi, on suit la scène de la naissance sous plusieurs angles. Seule constante : la neige. Par la suite, lorsqu’Ursula approche d’un moment crucial de son existence, elle est subitement prise de terreurs intenses qui l’obligent à modifier, parfois sans le savoir, le cours de son existence. Ainsi, en 1915, elle refuse d’aller jouer dans les vagues avec sa sœur, car elle est terrifiée. En 1918, elle s’y reprend plusieurs fois avant de pousser violemment la bonne dans les escaliers, l’empêchant ainsi d’aller fêter la victoire à Londres avec son fiancé, d’attraper la grippe espagnole, et de contaminer toute la maison…
Si le départ est un peu long – l’enfance d’Ursula n’est pas de tout repos – on se passionne très vite pour l’histoire, sans cesse renouvelée. À chaque fois que l’on reprend au point précédent, on se demande comment, d’une part, Ursula va déjouer le piège et, d’autre part, ce que la modification va induire sur sa vie et celle du reste de la maisonnée.

Au fil des chapitres, on adhère ou non aux destins d’Ursula : femme battue anglaise, maillon de la chaîne dans les services secrets, épouse allemande… Ursula a d’innombrables destins parallèles. Or, en pleine seconde guerre mondiale, le point de vue choisi a son importance. On s’attache d’autant plus vite à Ursula qu’au fur et à mesure, on repère les nœuds d’existence, et qu’on en vient à murmurer, in petto, des conseils judicieux à l’héroïne (« Noon, ne l’épouse pas, c’est un butor ! » ; « Noooon, ne va pas dans la cave, l’immeuble va s’effondrer ! » ).
Au gré des chapitres, l’auteur multiplie les clins d’œil : ainsi, dans telle vie où Ursula a un bon ami en plein Londres et est îlotière, elle sort des décombres d’un immeuble ravagé ses voisins d’une autre vie ; elle est terrifiée par l’hôpital où, dans une de ses premières vies, elle a subi un avortement difficile. On s’attache aussi, très vite, aux autres personnages de la famille : à force de les croiser dans différentes nuances d’eux-mêmes, il est difficile de faire autrement !

Mais Une vie après l’autre n’est pas qu’une fantaisie littéraire. Le roman se déroule durant la guerre (la première et la seconde guerres mondiales) et s’avère extrêmement documenté. Suivant les événements et leurs nuances, on passe de l’ironie (un genre qu’Ursula maîtrise naturellement) à l’émotion la plus profonde. Une vie après l’autre est, finalement, très humain ; les personnages sont attachants, la période choisie bien traité, et les affres de la guerre n’épargnent ni les personnages, ni le lecteur.

On arrive bien trop vite au terme de ces 500 pages, avec l’impression que l’on aurait pu suivre Ursula éternellement dans ses aventures. Le résumé peut sembler répétitif mais Une vie après l’autre est un roman extrêmement prenant, explorant l’arbre des possibles d’une vie, tout en étant sérieusement documenté sur les aspects historiques. Mêlant à l’Histoire un très léger voile fantastique, Kate Atkinson signe une belle et profonde aventure humaine !

Une vie après l’autre, Kate Atkinson. Traduit de l’anglais par Isabelle Caron.
Grasset, 2015, 515 p.

 

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