Rage, Orianne Charpentier.

Rage… C’est le surnom que son amie lui a donné.
C’est désormais ainsi qu »elle se nomme, pour oublier son prénom, ce nom d’avant, celui de son enfance, d’avant l’exil, la déchirure. Son pays d’origine, on ne le connaîtra pas.
Il nous suffit de deviner que Rage a eu affaire à la violence des hommes, de la guerre. Et voilà réfugiée en France, sans plus de repères, ni de famille. Telle une bête traquée, elle se méfie de tous. Mais un soir, sa route croise celle d’un chien – dangereux, blessé, visiblement maltraité. Désormais, sa propre survie passe par celle de l’animal…

Rage est un roman très court – tout juste une centaine de pages, menées par la protagoniste éponyme. Celle-ci en déborde, de rage, suite à son enfance fracassée, la fuite, l’exil, l’arrivée dans un nouveau pays dont elle ne maîtrise pas encore les codes et tellement éloignés de ce qu’elle a connu.

On est donc face à un personnage multi-traumatisé, qui a du mal à faire confiance à qui que ce soit — y compris à elle-même. Le parallèle avec la chienne blessée est donc plus que facile à faire.

Le récit est construit comme une tragédie (d’ailleurs, il en sera question au fil du texte) : l’intrigue tient sur une nuit, quasiment dans un seul lieu (les quelques kilomètres autour de la maison de Jean) et ne comporte qu’un fil d’intrigue : la reconstruction de Rage.
De celle-ci, on ignorera jusqu’à la fin le prénom, la langue et le pays d’origine, de même que l’année de son arrivée en France : le récit atteint donc très facilement un statut intemporel.

Côté style, la plume est vive et percutante mais j’ai été assez dérangée par le changement opéré aux deux tiers du récit : au départ, le texte fourmille de dialogues, qui viennent perturber le récit de Rage, celle-ci étant entourée des autres jeunes faisant la fête avec elle ; mais, lorsqu’elle se retrouve seule avec Jean et la chienne, c’est le discours indirect libre qui l’emporte. Or, j’ai trouvé cette partie-là nettement mieux écrite que la précédente, bien plus incisive et parlante à propos de l’état de la jeune femme. Les deux parties du livre m’ont donc semblé un peu déséquilibrées : je n’irai pas jusqu’à dire que je n’ai pas été intéressée par la première partie, mais seule la seconde m’a touchée, en raison de son intensité rare, et absolument passionnée.

Malgré tout, il m’a été très difficile d’arrêter ma lecture, tenue en haleine que j’étais par les événements qui s’enchaînent. Ceux-ci font d’ailleurs un douloureux écho à l’actualité : si la partie concernant les maltraitances sur animaux occupe la portion congrue, celle sur les réfugiés de guerre forcés d’immigrer et l’accueil qui leur est réservé dans les pays étrangers qui acceptent de les recevoir est absolument centrale – et on ne peut la lire sans penser à tout ce qu’il se passe en ce moment, bien évidemment. Le cas des mineurs isolés reste particulièrement tragique : coupés de tout lien familial, vivant avec des traumatismes difficiles à soigner, leur reconstruction est d’une difficulté extrême.

Avec Rage, Orianne Charpentier signe un roman court et particulièrement incisif qui fait écho à l’actualité en évoquant avec justesse les trajectoires ô combien dramatiques des mineurs isolés étrangers. L’histoire ne dure qu’une courte nuit, mais a l’intensité d’un cri primal, celui que l’on sent bouillonner dans les entrailles de Rage. Un court roman à recommander aux adolescents et qui s’avérera idéal pour une discussion autour de ce que vivent les jeunes de leur âge ailleurs dans le monde, dans des contrées moins riantes que les nôtres. 

Rage, Orianne Charpentier. Gallimard jeunesse, mars 2017, 112 p. 

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Little sister, Benoît Séverac.

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Du haut de ses seize ans, Lena fait preuve d’une assurance étonnante. Pourtant sa vie est loin d’être simple. Lena Rodriguez, c’était son nom avant. Sa nouvelle identité, elle ne peut la révéler à personne, c’est trop dangereux… Lena a convaincu ses parents de la laisser partir seule quelques jours à Cadaquès, chez son oncle et sa tante. Elle ne leur a pas tout dit. Là-bas, elle a rendez-vous avec Ivan, son grand frère que personne n’a vu depuis quatre ans… depuis qu’il est parti, sans explication, faire le djihad en Syrie.

Voilà un titre malheureusement d’actualité… Mais Benoît Séverac s’en sort haut la main !

L’histoire débute quatre ans après le drame : Ivan, le frère aîné de Lena, est parti en Syrie, sa famille a changé de nom et de ville et sa jeune sœur cherche toujours à savoir si son frère est l’odieux individu décrit par les médias ou si on l’a volontairement pris pour bouc émissaire. Or, elle en est sûre : Ivan n’a pas pu faire ce dont on l’accuse. Lorsqu’il la contacte via Théo, son ex-meilleur ami, afin de lui dire qu’il souhaite la voir en Catalogne, chez leurs oncle et tante, elle n’hésite pas un instant.

Benoît Séverac tisse un excellent roman initiatique autour de la quête de vérité de Lena. L’histoire est, tour à tour, narrée par différents personnages : Lena, bien sûr, nous raconte la majeure partie de son périple, jusqu’aux fameuses retrouvailles. La parole passe ensuite à Théo, qui l’accompagne, mais n’est que le témoin de ce qu’il s’ensuit. Vient alors Joan, un retraité de Cadaquès qui s’est prend d’amitié pour le duo, ancien militant de la C.N.T., gravement allergique à toute forme d’autoritarisme et de fascisme. La conclusion revient à Tambon, policier de la D.G.S.I., responsable du très brûlant dossier Ivan Rodriguez. Little Sister est donc un roman choral offrant un large choix de voix, venant préciser ou nuancer l’histoire de Lena.

Celle-ci reste une adolescente, aussi a-t-elle des émois de son âge. Ainsi, durant son road-trip, elle s’aperçoit que Théo ne la laisse pas totalement indifférente et réfléchit à ce qui aurait pu être si son frère n’avait pas foutu sa vie en l’air. Mais jamais cet arc ne prend le pas sur les objectifs de Léna. L’ensemble de la mission qu’elle s’est fixée tourne autour du dilemme moral qui la taraude depuis quatre ans : comment aimer ce frère à qui elle en veut autant ? Comment en vouloir à ce frère qu’elle aime plus que tout ? Or, jamais Benoît Séverac ne résout la question, laissant la réponse à la libre appréciation de chaque lecteur, ce qui ne fait que rendre le propos plus incisif et prenant.

L’histoire est dure mais parfaitement réaliste : l’auteur traite le sujet avec beaucoup d’émotions, mais sans verser dans le pathos  ou les bons sentiments dégoulinants. Il montre à quel point ce choix, que l’on imagine personnel est, en fait, bien plus vaste qu’on ne le pense : en choisissant de partir faire le djihad en Syrie, Ivan brise littéralement sa famille, toujours sous le coup de sa décision quatre ans après les faits. L’auteur étudie également l’implication de cette défection au niveau moral du reste de la famille : malgré tout, Ivan reste, justement, un membre de la famille et il est difficile de faire coïncider toutes les facettes de sa personnalité.

Little Sister est donc un excellent roman adolescent, à mettre de toute urgence entre toutes les mains. D’une part parce que Benoît Séverac y tisse une intelligente réflexion autour de l’amour familial et de la loyauté, mais surtout (et malheureusement) parce qu’il cadre avec l’actualité la plus brûlante. Il nous y montre combien l’embrigadement des jeunes peut être rapide, violent, létal et les multiples ramifications qu’il prend. Little Sister fera une excellente base de discussion autour du sujet : à lire, donc !

Little Sister, Benoît Séverac. Syros, mars 2016, 208 p.

La Vérité sur Alice, Jennifer Mathieu.

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Alice Franklin est élève en première au lycée de Healy. Alice est une traînée. Tout le monde le sait. La preuve, elle a couché avec deux mecs d’affilée à la soirée d’Elaine O’Dea. Mais il y a pire.
Alice est une meurtrière.
Avec ses sextos, elle a provoqué l’accident et la mort de Branbon Fitzsimmons, star de l’équipe de foot du lycée.
C’est écrit partout sur les murs des toilettes du lycée. Et si c’est écrit, c’est que c’est vrai, non ?

La vérité. Qui n’a pas planché sur le sujet, en philo ? La Vérité sur Alice illustrerait à merveille la théorie selon laquelle la vérité dépend vraiment des perceptions et, pire, des motivations de chacun. La vérité sur Alice, tout le monde l’a. Ou, du moins, tout le monde a la sienne, qui ne colle pas nécessairement à celle d’Alice. Et toutes ces vraies fausses vérités alimentent la vérité générale. La rumeur.
D’après elle, Alice est une traînée. Et une meurtrière.

Jennifer Mathieu choisit un parti-pris original. Là où nombre de romans sur le harcèlement scolaire détaillent la longue descente aux enfers du persécuté, l’auteur choisit de se focaliser sur son entourage direct. L’histoire est donc racontée, successivement, par Josh, le meilleur ami de Brandon, présent au moment de l’accident et qui ne se remet pas de la perte de son ami ; Elaine, une des filles les plus populaires du lycée, chez qui se tenait la fête fatidique (et qui sortait plus ou moins avec le-dit Brandon) ; Kelsie, l’ex-meilleure amie d’Alice, à qui il est arrivée le Truc Trop Horrible dans l’été et qui répand les pire calomnies sur Alice ; et Kurt, l’intello geek de service qui, en marge, observe tout son petit monde. Alice, finalement, ne prendra la parole que dans l’ultime chapitre du roman, pour la conclusion de cette sordide affaire.

Au fil des chapitres, chaque narrateur va donc nous raconter sa version des faits, ses réflexions, les conclusions qu’il en tire, mêlées à toutes sortes de considérations personnelles.
Celles-ci permettent d’évoquer toutes sortes de sujets : pèle-mêle, il est donc question d’amour, d’amitié, de première fois, d’homosexualité, d’avortement, ou des contraintes de l’apparence. Mais tout cela reste un peu superficiel, le sujet central étant le harcèlement et ce qu’on appelle slut-shaming aux États-Unis, à savoir les jugements que subissent les jeunes filles – et, a fortiori – les femmes sexuellement actives, considérées par l’ensemble de la société comme des traînées. Si les autres sujets sont traités de façon un peu superficielle, de ce côté-là, on est servis : on assiste au processus d’ostracisation d’Alice, à la façon dont son nom est traîné dans la boue, aux moyens à disposition de ses petits camarades pour la calomnier. Fait inquiétant : alors qu’ils semblent parfaitement au courant, les adultes ne semblent guère pressés de mettre un terme au supplice de la jeune fille… Jennifer Mathieu met donc le doigt précisément là où cela fait mal et attire l’attention sur ce qui n’a rien d’un épiphénomène – les victimes par suicide se multiplient, et pas seulement outre-Atlantique. Elle montre également tous les effets pervers du processus. Car, quoi qu’elle fasse, Alice avait tort : en couchant avec les deux garçons, elle passait pour la traînée que l’on sait ; en ne le faisant pas, elle s’exposait à leur vengeance, aussi terrible que puérile. Ce qui démontre que, même à 17 ans, une fille n’a pas le droit de faire ce qu’elle souhaite sans craindre, dans un sens ou dans l’autre, des représailles. Consternant.

Heureusement, Jennifer Mathieu glisse une lueur d’espoir dans son roman : Kurt, lui-même légèrement à l’écart de ce microcosme nauséabond, prouve que la société peut encore changer. Ne nous cachons rien, il y encore du boulot.

Bref, La Vérité sur Alice est un bon roman adolescent, malgré un mélange de thèmes qui fait que certains sont traités de façon un peu superficielle. De fait, le traitement réservé au thème central – le slut-shaming – est suffisamment intelligent pour contrebalancer le reste. Jennifer Mathieu y dénonce un phénomène meurtrier déjà trop largement répandu : un roman d’utilité publique ou presque !

La Vérité sur Alice, Jennifer Mathieu. Traduit de l’américain par Cécile Tasson.
Pocket Jeunesse, févier 2016, 201 p.

 

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Pas raccord/Le Monde de Charlie, Stephen Chbosky.

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Charlie entre au lycée. Pour se donner du courage, il se met à écrire à un correspondant imaginaire – semble-t-il. Marqué par le suicide récent de son meilleur ami, sensible, très intelligent, il s’intéresse aux gens et s’adapte manifestement mal à son environnement. Les autres élèves le prennent pour un « freak », un type bizarre. Du coup, Charlie reste en marge, lit les livres supplémentaires que lui donne son prof de lettres et fait des dissertations supplémentaires.
Un jour, il rencontre deux terminales, Patrick – dit « rien du tout » – et la jolie Samantha, que tout le monde appelle Sam. Les voilà qui le prennent sous leur aile pour lui faire découvrir la vie, les amis, la musique, le sexe, les fêtes. Et tout s’accélère pour Charlie.

Cela fait des plombes qu’on parle de ce roman, il était plus que temps de s’y mettre, d’autant qu’il est aussi bon qu’il en avait l’air.

Première chose à noter : c’est un roman épistolaire (mais j’ai un petit faible pour ce genre). Et il n’y a qu’un seul épistolier : Charlie. On ne saura d’ailleurs pas exactement à qui il écrit ses lettres, ni même si cet ami a une existence tangible. Tout ce dont Charlie a besoin, c’est d’un exutoire, quelqu’un à qui raconter ses journées, ses petits tracas, ses pensées les plus profondes. Car Charlie n’est « pas raccord » avec l’univers et, s’il n’est pas spécialement brimé, tout le monde le lui rappelle avec constance. Or, l’année du lycée, cela peut devenir pesant.

Heureusement, Charlie rencontre très vite Patrick et l’adorable Sam, deux frères et sœur par alliance, un peu plus âgés que lui, qui le prennent sous leur aile. Et le voilà qui découvre la vie à vitesse grand V, ce qui n’est pas plus mal pour lui, d’ailleurs. Là, tout y passe : les virées entre amis, les fêtes, le rock, la drogue, le sexe, l’amour. En un mot, la vie. Et la vie de Charlie s’accélère considérablement, car tout cela se bouscule un peu dans sa tête, ce qui l’oblige à mettre de l’ordre dans ses pensées avec des mots.

Dans ses lettres, Charlie raconte tout : ses doutes, ses craintes, ses espoirs, le déroulé de ses journées, le résultat de ses lectures (son professeur de littérature lui fait lire des œuvres et rédiger des dissertations supplémentaires), ses découvertes, le tout saupoudré de souvenirs fulgurants qu’il a de sa tante Hélène, tragiquement décédée lorsqu’il était plus jeune et dont il était extrêmement proche. Elles sont l’occasion d’évoquer de multiples sujets : amour et amitié, bien sûr, mais aussi homosexualité, littérature, musique, arts, famille, passage entre les âges…

Charlie est un garçon à la fois sensible et naïf, deux traits de caractère que l’on ressent parfaitement dans ses lettres. Cela va de pair avec une expression souvent enfantine, mais parsemée de fulgurants éclairs de compréhension d’une redoutable profondeur, extrêmement émouvants et bien souvent exprimés à demi-mots. Au fil des lettres, Charlie grandit et se constitue peu à peu et c’est terriblement touchant.

À la lecture du roman, on comprend aisément pourquoi, en version originale, il en est à sa vingtième réimpression. Stephen Chbosky évoque l’adolescence avec beaucoup de talent et une remarquable subtilité. Il parvient à saisir l’effervescence de la période et le sentiment d’éternité qui la marque. Grandiose !

Quant à l’adaptation, elle est particulièrement fidèle : passer de l’un à l’autre se fait sans difficulté, tant le film colle au roman.

Pas raccord / Le Monde de Charlie, Stephen Chbosky. Sarbacane, 2008, 294 p.

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Là où tombe la pluie, Catherine Chanter.

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Accusée de meurtre, Ruth Ardingly est assignée à résidence. Enfermée, rejetée de tous, elle entreprend de reconstruire le puzzle de la tragédie qui a détruit son mariage et sa famille.
Quelques années auparavant, Ruth et son mari Mark quittent Londres pour fuir leurs souvenirs et reconstruire leur vie. Ils emménagent à La Source, la maison de leur rêve. Tandis que le monde fait face à une sécheresse hors du commun, leur propriété est mystérieusement épargnée. Le couple s’attire la jalousie de ses voisins agriculteurs, la curiosité du gouvernement mais aussi le fanatisme d’une secte, La Rose de Jéricho, dirigée par une femme étrange, Amelia. Ses membres s’insinuent dans la vie de Ruth et Mark, de leur fille, Angie, et de leur petit-fils, Lucien. L’emprise d’Amelia sur Ruth grandit de jour en jour, au grand désarroi de son mari. Les relations s’enveniment entre les habitants de La Source, la tension monte et atteint son point culminant avec un crime odieux. Le meurtrier se cache parmi ses plus proches confidents, Ruth en est sûre.
Seule dans cette enclave, elle se décide à affronter ses plus grandes peurs pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là à La Source.

Voilà un roman qui mêle les genres, sans vraiment en faire quelque chose de puissant. Dès le départ, avec cette épouvantable sécheresse qui étouffe le monde, on nage en pleine anticipation. Rapidement délaissée au profit du thriller psychologique, ce qui est bien dommage, vu le potentiel que proposait ce parti-pris : la sécheresse n’a bientôt plus vraiment d’impact sur l’histoire, à tel point que l’on se demande à quoi elle servait au départ. Le postulat de départ n’est d’ailleurs, pas très viable : la sécheresse sévit partout, hormis à la Source, alimentée en eau par la-dite source, donc, mais surtout en pluie, quasiment toutes les nuits. Comment, pourquoi pleut-il à l’intérieur des limites du domaine et nulle part ailleurs ? Aucune explication potable n’est donnée… on a donc du mal à y croire.

L’histoire débute par la fin. On sait que Ruth est assignée à résidence, accusée du meurtre de son petit-fils, qu’elle pense n’avoir pas commis, que la maison a été désertée par ses habitants, que tout le monde la déteste et qu’elle est surveillée par ses gardes. Mais il en faut, des chapitres, avant que l’on sache de quoi il retourne au juste ! Le récit alterne récit de la situation présente (au présent…) et analepses (narrées au passé) : si les souvenirs sont intéressants, mais trop longs à faire sens, les passages contant le présent de Ruth sont d’une lenteur exaspérante et répétitifs à souhait – Ruth ressassant le problème dans tous les sens.
De plus, Ruth fait, dès le départ, allusion à des personnages ou événements que le lecteur ne peut pas encore connaître : c’est aussi confus qu’agaçant, on nage en plein brouillard et l’explication est décidément bien longue à venir.

Par ailleurs, le mélange des thèmes n’est pas des plus heureux : il est question de meurtre, de huis-clos, d’anticipation (très très légère), de secte, de culpabilité… et rien n’est véritablement approfondi. On survole donc les événements sans vraiment se concentrer sur l’essentiel. Comme, en plus, justice a déjà été rendue, on ne se sent pas dévorés par l’angoisse de savoir qui a fait quoi, au juste – Ruth faisant un candidat des plus acceptables au meurtre. Heureusement, le récit des souvenirs permet de montrer comment la tension monte à la Source et, surtout, comment la secte étend son emprise sur Ruth. C’est bien la partie la plus intéressante !

En somme, il y a plein de choses intéressantes dans Là où tombe la pluie, mais aucune n’est suffisamment exploitée pour rendre le roman aussi haletant que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Le récit est d’une lenteur exaspérante et l’alternance de souvenirs et scènes du présent ne fait que retarder l’agencement des pièces du puzzle – déjà pas bien rapide. Dommage, car le synopsis était des plus prometteurs. 

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter. Traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc.
Les Escales, août 2015, 464 p.

Les Nuits de laitue, Vanessa Barbara.

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Otto et Ada partagent depuis un demi-siècle une maison jaune perchée sur une colline et une égale passion pour le chou-fleur à la milanaise, le ping-pong et les documentaires animaliers. Sans compter qu’Ada participe intensément à la vie du voisinage, microcosme baroque et réjouissant.
Il y a d’abord Nico, préparateur en pharmacie obsédé par les effets secondaires indésirables ; Aníbal, facteur fantasque qui confond systématiquement les destinataires pour favoriser le lien social ; Iolanda et ses chihuahuas hystériques ; Mariana, anthropologue amateur qui cite Marcel Mauss à tout-va ; M. Taniguchi, centenaire japonais persuadé que la Seconde Guerre mondiale n’est pas finie.
Quant à Otto, lecteur passionné de romans noirs, il combat ses insomnies à grandes gorgées de tisane tout en soupçonnant qu’on lui cache quelque chose…

« Lorsque Ada est morte, le linge n’avait même pas eu le temps de sécher. L’élastique du jogging était encore humide, les grosses chaussettes, les T-shirts et les serviettes toujours sur le fil. C’était la pagaille : un foulard trempant dans un seau, des bocaux à recycler abandonnés dans l’évier, le lit défait, des paquets de gâteaux entamés sur le canapé – en plus, Ada était partie sans arroser les plantes. Les objets ne respiraient plus, ils attendaient. Depuis qu’Ada n’était plus là, la maison n’était que tiroirs vides. »

Avouez que question incipit, ça en jette.
C’est donc l’histoire d’Otto, qui vient de perdre Ada et qui, effondré, décide de rester chez lui avec sa couverture à carreaux sur les genoux. Problème : le voisinage a une fâcheuse tendance à se mêler des affaires des uns des autres – en plus d’être très bruyant – et tout rappelle Ada à Otto. Sa vie ressemble donc à une succession de petits souvenirs en tous genres, le vieil homme convoquant sans cesse le fantôme de son épouse.

On pourrait croire que, du coup, l’histoire est très décousue. Mais pas du tout ! Car si Otto saute du coq à l’âne avec ses souvenirs, il n’en est pas moins lucide. Or, rapidement, il en vient à une idée fixe : Ada a découvert quelque chose de louche et a été assassinée, tous les voisins sont coupables, c’est sûr et certain. Le voilà donc parti pour une enquête discrète et silencieuse, menée sans – quasiment – mettre un orteil dehors, à l’affût des petits bruits et bribes sonores qu’il capte ici et là.
Pendant ce temps-là, la vie suit son cours dans ce drôle de quartier. Car oui, les voisins ont tous un grain. Il y a Nico, le préparateur en pharmacie obnubilé par les effets secondaires ; Mariana, qui attend son mari toujours par monts et par vaux et qui se pique d’anthropologie ; M. Taniguchi, vétéran japonais persuadé que la seconde guerre mondiale n’a pas pris fin (et directement inspiré du soldat Hirō Onoda qui a continué la guerre, seul, jusqu’en 1974 !) ; ou encore Aníbal, le facteur, qui aime favoriser le lien social et s’acharne donc à confondre les destinataires des plis qu’il livre pour les forcer à se parler.
C’est vraiment la galerie de personnages qui fait le charme de l’histoire ; toutes ces petites bizarreries mises bout à bout dégagent une atmosphère certes loufoque, mais tout à fait réjouissantes ! On se surprend à sourire très souvent des petites trouvailles cocasses glissées ici ou là, des lubies et autres obsessions des habitants du quartier.

Mais Les Nuits de laitue n’est pas seulement drôle. Au fil des pages, c’est une réflexion sur le deuil et la perte de l’être cher qui se dessinent. Au fond, Otto n’est qu’un vieil homme qui n’accepte pas l’idée que sa compagne soit décédée. Son enquête policière n’est qu’une façon comme une autre de s’approprier l’idée qu’elle est bel et bien décédée. L’auteur se joue d’ailleurs des codes du roman policier, en proposant une enquête à l’image du quartier (loufoque, donc). Et cela fonctionne, même si la seconde partie souffre d’une petite perte de rythme et que les révélations ne sont pas aussi fracassantes que ce à quoi on aurait pu s’attendre vu le contexte général. Et, finalement, c’est là que l’auteur fait très fort : ce mélange un peu improbable est tout simplement réjouissant ! Malgré le sujet un peu triste, on se surprend à sourire souvent tant le roman dégage de l’énergie.

Les Nuits de laitue est le premier roman de Vanessa Barbara : essai réussi ! Le texte réunit tout les qualités que l’on attend d’un bon roman : il est bien écrit, joue sur les codes, développe une réflexion profonde et déroule son sujet un peu mélancolique de façon étonnamment réjouissante. Un excellent roman feel-good, à n’en pas douter !

 

Les Nuits de laitue, Vanessa Barbara. Traduit du portugais brésilien par Dominique Nédellec. Premier roman.
Zulma, 2015, 223 p.

 

Pardonne-moi Leonard Peacock, Matthew Quick.

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Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Leonard Peacock. 18 ans. Comme toujours, sa mère n’est pas là.
18 ans, c’est un grand jour. C’est pour cela que Leonard Peacock part avec une arme à feu dans son sac, le P38 de son grand-père. Leonard projette de tuer son ex-meilleur ami avant de se suicider. 
Mais avant ça, il doit faire ses adieux aux quatre personnes  qui ont vraiment compté pour lui : Walt, son voisin littéralement obsédé par Humphrey Bogart, Baback, un camarade de classe violoniste virtuose, Lauren, la fille de pasteur dont il est amoureux, et Herr Silverman, qui enseigne l’histoire de l’Holocauste au lycée.

Pardonne-moi Leonard Peacock, ou 24 heures dans la peau d’un adolescent torturé.
La première chose que l’on puisse dire, c’est que ce roman diffère radicalement des autres romans young-adult actuellement sur le marché. Pas tellement parce qu’il traite d’un adolescent torturé, mais plutôt par sa forme.
De fait, c’est Leonard qui raconte l’histoire. Et Leonard adore les petits commentaires en aparté, fournis en notes de bas de page, qui traduisent la grande distance critique qu’il prend avec lui-même, les événements, et l’histoire en cours. Ces commentaires sont, généralement, pétris d’humour et si la longueur de certains peut rebuter, c’est suffisamment original pour qu’on s’en préoccupe, finalement, peu. Il y a une sorte de dialogue informel instauré avec le lecteur – à qui s’adressent directement les commentaires – qui rend le roman extrêmement prenant ; on se sent bien sûr nettement plus impliqué par l’histoire que nous raconte Leonard dès l’instant où il nous y inclut… Évidemment, comme c’est Leonard qui raconte l’histoire, il retient certaines informations jusqu’au moment adéquat : il faut donc se montrer patient avant de savoir exactement de quoi il retourne. Vraiment, côté suspens, Matthew Quick a trouvé la bonne formule.
Autre point original : à titre de thérapie, Leonard s’envoie des lettres « du futur », décrivant la vie qu’il pourrait avoir dans un futur assez lointain, qui nous entraînent sur le terrain de la rêverie et offrent un aspect assez décalé à l’ensemble.

Ce jour-là, c’est donc l’anniversaire de Leonard, et il a décidé de commettre un double homicide après avoir fait sa tournée de cadeaux. Entre cette tournée des grands ducs, si l’on peut dire, les lettres du futur et les petits commentaires de Leonard, au fil des chapitres, la tension monte et concerne deux aspects. D’une part, on se demande évidemment si Leonard va aller au bout de sa décision ; d’autre part, on se demande ce qu’Asher a fait pour que Leonard ait envie d’en arriver là.
Peu à peu, donc, le puzzle se constitue, nous donnant à voir un adolescent pour le moins singulier, avec des préoccupations très graves et des questionnements pour le moins douloureux, mais qui ne sait pas forcément communiquer correctement avec son entourage – qui, au mieux, le prend pour un fou. Or Leonard a une multitude de choses à dire, et concernant des sujets extrêmement graves – pour ne pas dire totalement tabous.
Et, finalement, c’est là que le bât blesse. Alors que le roman est formidablement construit et que l’on s’approche peu à peu de la vérité (qu’il faut arracher à Leonard, trop pudique pour la déballer une bonne fois pour toutes), une fois l’aveu fait, il n’y a quasiment rien d’autre. Hormis une conversation déchirante mais nécessaire, pas grand chose. Le problème n’est pas tellement que la chute soit mal amenée – justement, elle est excellente et illustre à merveille le propos général ! – mais qu’on a une légère sensation de trop-peu en refermant le roman. Ainsi, l’aspect thérapeutique des lettres, aussi intéressant soit-il, laisse une impression d’inachevé, tout comme l’absence de réponse ou d’aide apportée à Leonard, qui laisse un arrière-goût amer.

Mais il faut reconnaître que le récit a d’indéniables qualités. L’histoire est extrêmement réaliste et narrée de telle façon que l’on est suspendu aux choix et pérégrinations de Leonard, dont le cynisme assumé rend le texte extrêmement drôle – noir, mais drôle.
Côté personnages, on est à la limite du portrait de mœurs, et il faut reconnaître que la galerie est très réussie, tant dans les soutiens (Walt et Herr Silverman) que dans les ennemis avoués (Asher).

Avec Pardonne-moi, Leonard Peacock, Matthew Quick aborde des questionnements profonds, intelligemment traités, mais auxquels il n’apporte pas vraiment de remède. Leonard est seul dans sa vie et, hormis quelques soutiens, ne peut s’en sortir que par lui-même, sans passer par la case meurtre et suicide. Cette absence de prise en charge laisse au roman un arrière-goût amer, mais n’ôte rien au réalisme de l’ensemble de l’histoire. Leonard est, heureusement, un jeune homme aussi mature que cynique et sa façon de déballer l’aventure, avec humour et cynisme allège quelque peu son récit sans concessions !

Pardonne-moi, Leonard Peacock, Matthew Quick. Traduit de l’anglais par Fabienne Vidallet.
R. Laffont, 2015, 313 p.