L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux.

Titania emmène sa fille, Nine, seize ans, dans une mystérieuse cabane au bord d’un lac. Il est temps pour elle de lui dévoiler des événements de sa vie qu’elle lui a cachés jusqu’alors. Nine écoute, suspendue aux paroles de sa mère. Flash-back, anecdotes, personnages flamboyants, récits en eaux troubles, souvenirs souvent drôles et parfois tragiques, bouleversants, fascinants secrets… Peu à peu jaillit un étonnant roman familial, qui va prendre, pour Nine, un nouveau tour au matin…

Il y a trois ans, je découvrais, fascinée, Tant que nous sommes vivants, premier roman d’Anne-Laure Bondoux que je lisais. Il m’a fait une si forte impression que je me suis jetée dès que j’ai pu sur L’aube sera grandiose, sans même savoir de quoi il retournait.
Et j’ai bien fait.
Car, une fois de plus, Anne-Laure Bondoux m’a littéralement fascinée, m’a tenue en haleine, m’a scotchée à son intrigue, au point qu’en cours de lecture, j’en venais à regretter la brièveté des bouchons du matin, à ronger mon frein jusqu’à l’heure du retour en transports, pressée que j’étais de me remettre à lire.

Le récit ouvre sur une Nine bougonne, quasiment kidnappée par sa mère à la sortie du lycée (alors qu’elle devait aller à une soirée), laquelle l’emmène vers une obscure cabane perdue dans les bois – et dans laquelle il n’y a même pas de réseau, imaginez. Car la fantasque Titania, auteure de romans à succès, a décidé de révéler toute la vérité à sa fille, la vérité sur sa vie, sur sa famille (Titania est censément orpheline), comme ça, subitement.
Aussi le roman démarre-t-il en douceur par une présentation des personnages : la mère, la fille, cohabitant dans leur véhicule, avec, déjà en filigrane, cette famille toute neuve qui se profile. Et cette entrée en matière est plus que mystérieuse : car si l’on sait dès le départ que Titania souhaite avoir une petite discussion avec sa fille, le contenu en reste de premier abord bien secret.

Et il faudra pas moins de la nuit – et par conséquent du roman entier – pour en arriver à bout, ce qui fait que l’on est littéralement suspendu aux lèvres de Titania, que l’on aimerait presser d’écourter certaines péripéties, tout en la suppliant d’être encore plus minutieuse, de n’oublier aucun détail, tant le récit est fascinant. Car pour que l’on comprenne bien l’histoire, Titania (qui s’appelle en fait Consolata… !) remonte à sa prime jeunesse, entourée de sa famille, que Nine découvre seulement. Et si, au départ, la jeune fille fait preuve d’une mauvaise foi digne de l’adolescente qu’elle est, elle ne tarde pas, elle non plus, à boire les paroles de sa mère.
Le récit alterne entre le récit du passé par Titania et quelques instantanés du présent nous montrant les réactions de Nine ou le dialogue qui se noue avec sa mère et qui permettent, en sus, de nous apporter quelques précisions sur le récit de Titania. Bien vite, on se fait à ces constants allers-retours entre passé et présent qui dynamisent la narration et maintiennent le suspens d’un bout à l’autre du récit. Plus la nuit avance, et plus Titania endosse le rôle de la conteuse, nous berçant de son récit envoûtant.

Car l’enfance de Titania, si elle n’a pas été malheureuse, semble n’avoir été qu’une vaste suite de péripéties et de rebondissements rocambolesques, sous la houlette de sa mère. Celle-ci est sans aucun doute le personnage-phare du roman. Nine et Titania occupent le devant de la scène, mais c’est bien autour de la grand-mère de Nine que s’articule l’histoire. Cette femme forte, libre et indépendante rayonne littéralement et irradie toute l’histoire. À certains égards, elle semble parfaitement inaccessible alors qu’à d’autres, on a tout simplement l’impression de la connaître aussi bien que si c’était une voisine ou un membre de la famille, ce qui renforce le sentiment qu’il s’agit d’un personnage intemporel. Difficile, donc, de ne pas se passionner pour la vie qu’elle a menée et qu’elle a fait mener à ses trois enfants. D’ailleurs, on se prend bien vite d’affection pour les personnages hauts en couleurs qui gravitent autour d’eux, notamment les beaux-pères qui traversent la vie des enfants et ont une si forte influence sur leur développement.
Au fil des pages, c’est une véritable fresque familiale qui se dessine, sur quelques décennies. Et le récit est à l’image de Rose-Aimée (la grand-mère de Nine) : on le traverse comme un conte, comme une histoire intemporelle dont on a l’impression qu’elle s’est réellement déroulée.

Une fois de plus, Anne-Laure Bondoux signe un texte qui m’a chamboulée : avec ce récit qui aligne drames, rebondissements et autres personnages hauts en couleurs et qui retrace à la fois une fresque familiale et un pan de l’Histoire française (et européenne), elle m’a donné l’impression que j’avais touché du doigt une sorte d’universalité. Au fil de la narration de Titania, c’est une fratrie – et, par extension, une famille – extrêmement attachante que l’on découvre et que l’on aimerait suivre encore un peu. Le récit est vif, particulièrement prenant et, lorsque Titania parvient enfin au bout, après d’incroyables péripéties, on a la nette sensation de se trouver à l’orée d’un récit tout neuf qu’il leur reste à écrire, tous ensemble – et pour lequel j’étais aussi curieuse que pour les pérégrinations précédentes. C’est à regrets que j’ai refermé la dernière page de ce roman mais, une chose est sûre : je le relirai.

L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux. Gallimard jeunesse, 21 septembre 2017, 296 p.
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Dans les griffes du jardin maléfique, Jack le Téméraire #1, Ben Hatke.


Quand arrive l’été, Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours amusant car elle ne dit pas un mot. Du moins, le croit-il… Voilà qu’un jour, au marché, elle se met à parler pour demander à Jack d’échanger la voiture de leur mère contre un boite de mystérieuses graines à planter. Il accepte et commet ainsi la plus belle erreur de sa vie. Le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures : des bébés oignons et citrouilles animées de plus en plus inquiétants au fil des jours. Jusqu’à une nuit de pleine lune où surgit un dragon… Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

De Ben Hatke, j’ai lu et adoré la série Zita, la fille de l’espace, une série qui s’adresse aux plus jeunes lecteurs. Évidemment, lorsque j’ai su qu’il publiait un nouveau titre, qui plus est dans la même veine, je me suis jetée dessus ! Passée la petite déception de ne pas retrouver Zita (dont j’aurais bien lu une quatrième aventure), je me suis délectée des aventures de Jack.

Première chose qui m’a sautée aux yeux : le parallèle avec le conte traditionnel de Jack et le haricot magique. Entre l’échange pas franchement équivalent qui lui attire les foudres maternelles et ses aventures dans un jardin luxuriant et terrifiant, notre Jack a quelques similitudes avec son célèbre homonyme et on s’amuse assez vite des parallèles entre les deux histoires.
Puisque j’en suis aux similitudes, on va évacuer celles avec Zita. Sur la forme, d’abord : comme dans le précédent comics, le dessin prime sur le texte. Le premier est très expressif et le second sait parfois se faire oublier : idéal pour de jeunes lecteurs, donc !
Et sur le fond, il y a également des parallèles à établir : car les malfaiteurs à qui Jack échange les clefs de la voiture contre les graines, ne sont autres que Pipeau et Madrigal ! Du coup, on peut peut-être espérer croiser d’autres personnages – et pourquoi pas Zita elle-même ?

Mais revenons à cette histoire de jardin maléfique. Au départ, l’aspect maléfique annoncé dans le titre n’est pas vraiment perceptible. Mieux : le jardin semble agir comme une vraie thérapie, pour Maddy, qui s’ouvre un peu plus au fil du temps qu’elle y passe. L’ennui, c’est que celui-ci gagne en puissances maléfiques aussi et que celles-ci guettent dans l’ombre. Finalement, l’angoisse s’installe assez insidieusement, à coups d’une feuille aux reflets étranges ou à une paire d’yeux qui guette discrètement dans l’ombre. Ceci dit, pas de panique, c’est un peu effrayant, mais pas non plus à trembler comme une feuille sous sa couette : c’est vraiment adapté aux plus jeunes lecteurs !

Outre l’aspect fantastique de l’intrigue, les personnages font le charme de l’histoire. Jack est un jeune garçon solitaire, soutenu dans l’adversité par une Maddy silencieuse et une sympathique voisine, qui a en outre le bon goût de pratiquer les armes médiévales à ses heures perdues. Au fil des péripéties dans le jardin, c’est un trio attachant qui se dessine. D’autant que Jack et Lilly sont assez grands pour prendre leurs propres décisions… et assez grands pour faire quelques bêtises, parfois regrettables, mais dont ils sortiront grandis.

Ce que j’aime dans les histoires de Ben Hatke, c’est qu’il parle de sujets susceptibles de toucher les jeunes lecteurs (mais aussi les grands) : ici, au centre, l’amour (filial et fraternel, notamment) et l’amitié. Jack se pose une foule de questions sur lui-même, sa famille, ses relations aux autres : l’aventure ne les lui apportera pas toutes, mais l’adversité l’aidera à trouver quelques réponses.

Encore une fois, Ben Hatke signe une bande-dessinée romanesque et épique en diable, faisant la part belle aux aventures à la fois fantastiques et familiales. Le dessin est particulièrement expressif, plein de vie et permet à l’intrigue une intéressante économie de dialogues – ce qui rend le comics très accessible aux plus jeunes lecteurs. Comme à la fin d’une aventure de Zita, je n’ai qu’une hâte : pouvoir lire la suite !

Jack le Téméraire #1, Dans les griffes du jardin maléfique, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran.
Rue de Sèvres, juin 2017, 207 p.

Je serai cet humain qui aime et qui navigue, Stéphane Girel et Franck Prévot.

Un bord de la mer, un air de vacances, un enfant et son grand-père, marin-pêcheur à la retraite : l’innocence du premier, l’assurance du second. Bientôt, un 3e personnage survient : un coquillage qui porte l’inscription «Écoute-moi ! ».
Tandis que le grand-père n’entend que la mer, l’enfant entend un poème. Un poème qu’il va se charger de traduire pour les oreilles de son grand-père. 

Cela fait maintenant plusieurs mois que j’ai découvert cette petite merveille – au mois de février, pour être exacte – mais, comme toujours, avec les coups de cœur, il m’a fallu un peu de temps pour rédiger cette note de lecture.

La première chose qui m’a fait fondre pour l’album, ce sont les illustrations de Stéphane Girel : claires, lumineuses, aux teintes pastel, elles ont un petit air de voyage, d’évasion, de vacances, et nous invitent à la découverte. Vers la fin de l’album, il y a une merveilleuse double-page que l’on peut déployer vers l’extérieur : avec un peu d’attention, on s’aperçoit que l’illustration se suit sur plusieurs pages, créant une fresque absolument magnifique.

L’album est un pur régal pour les yeux, mais aussi pour les oreilles.

Tanni koseb yasa kana dija sebar

C’est le premier vers du poème qu’entend l’enfant dans le coquillage. Inlassablement, il porte le coquillage à son oreille, écoute le poème, fasciné par ses sonorités et la musicalité qu’il dégage – et ce bien qu’il n’en comprenne pas immédiatement les paroles. Preuve, s’il en était besoin, que la poésie se passe de langage.
Toutefois, il y a un point d’achoppement : si l’enfant est fasciné, le poème laisse le grand-père dubitatif, voire carrément indifférent. Et c’est ce qui pousse l’enfant à la créativité : pour toucher son grand-père, il va se mettre à traduire les émotions qu’il ressent à l’écoute du poème et offre à son grand-père une version qui évoque L’Albatros, son bateau, son épouse venue de l’autre bout du monde et désormais disparue, la vie au grand large. Peu à peu, un trait d’union se crée entre eux deux, forgé autour de la rêverie, du voyage et de l’ouverture à l’autre.

Au fil des pages, le poème est traduit de bien des façons – on reconnaît, d’ailleurs, ça et là, les inflexions de poèmes célèbres tirés du corpus classique ! Et à l’instar du jeune homme, chaque lecteur est invité à traduire le poème ; les versions qui seront envoyées à l’éditeur viendront enrichir le corpus des poèmes déjà traduits !

Voilà pourquoi Je serai cet humain qui aime et qui navigue a été un tel coup de cœur : au travers des pages merveilleusement illustrés, ce grand et sublime album célèbre la poésie, le voyage (physique ou spirituel), l’ouverture aux autres et la transmission entre les générations. À lire et à relire sans modération, que l’on soit petit ou grand !

Je serai cet humain qui aime et qui navigue, Stéphane Girel (illustrations) et Franck Prévot (texte).
HongFei Cultures, 2016, 42 p.

Chasseurs de livres #1, Jennifer Chambliss Bertman.

Un livre caché. Un message codé. La chasse peut commencer.
Émily est une passionnée de la Chasse aux livres, un jeu créé par son idole, le célèbre éditeur californien Garrison Griswold. Il s’agit de décrypter des messages codés pour trouver l’emplacement de livres cachés !
Mais lorsqu’elle emménage avec ses parents à San Francisco, patrie de la Chasse aux livres, elle est choquée d’apprendre que M. Griswold a été agressé alors même qu’il allait lancer une nouvelle quête livresque d’une ampleur inédite.
À elle et à ses amis de jouer !

Chasseurs de livres est un peu le mélange parfait pour les amateurs de lecture et de chasse au trésor : en effet, Émily est accro à Book Scavenger, un site qui répertorie des livres voyageurs que l’on ne peut trouver qu’en résolvant les énigmes laissées par ceux qui ont caché les livres. Vous, je ne sais pas, mais moi ça me vend du rêve.
De temps en temps, le créateur du jeu, Garrison Griswold, organise un jeu spécial dans sa ville, San Francisco. Ce qui est la seule raison pour laquelle Émily est, cette fois, contente de déménager — ses parents ayant en effet décidé d’avoir une maison dans chaque état des États-Unis, ils déménagent tous les ans, au grand dam de la jeune fille qui ne peut se lier d’amitié avec personne.

Jennifer Chambliss Bertman nous dresse le portrait d’une jeune fille solitaire, qui n’ose pas se lier avec les autres en raison de ses constants déménagements. En quelques pages, elle nous croque un portrait particulièrement touchant. Et l’intrigue de fond démarre rapidement, Émily mettant assez vite la main sur ce qu’elle pense être le départ du nouveau jeu issu du génial cerveau de Garrison Griswold. Et ce qui est palpitant, c’est que l’histoire démarre sur les chapeaux de roue, et à tous les niveaux : Émily se lance à fond dans sa quête mais, en même temps, rencontre son voisin James, lui aussi fan des crytpogrammes et avec qui elle se lie rapidement d’amitié. Parallèlement, elle doit faire face au gouffre qui se creuse entre elle et son frère, leurs goûts changeant avec l’adolescence. Tout en gérant sa propre adolescence, son arrivée dans une énième nouvelle école inconnue et une nouvelle maison !
Ainsi, sous des dehors de roman d’aventure dynamique — ce qu’il est indéniablement ! — le roman évoque des sujets de société comme le déracinement, l’amitié, les relations familiales, l’angoisse d’une nouvelle école où l’on ne connaît personne, ou la crainte de ne pas être adoubé par la majorité. Autant de thèmes susceptibles de parler au plus grand nombre !

Mais ce que j’ai préféré, c’est évidemment la chasse au trésor à laquelle se livrent Émily et James. Le texte est bardé d’énigmes, cryptogrammes et autres messages codés à décrypter — pas de panique, toutes les solutions sont données. La chasse au livre et au trésor est particulièrement prenante, d’autant qu’Émily et James ont affaire à de sérieux opposants, qui ne reculent devant aucun coup bas. J’ai également aimé que celle-ci soit fondée sur l’œuvre d’Edgar Allan Poe, dont la production sert de supports aux indices de la chasse? On en apprend donc pas mal sur la littérature du XIXe siècle, mais aussi sur l’histoire littéraire, qui dissimule elle aussi son lot de petites énigmes et de grandes disputes. Et ça m’a même donné envie de remettre le nez dans les écrits d’Edgar Allan Poe — qui m’a terrifiée au point de m’infliger de longs mois de cauchemars avec son Double assassinat dans la rue Morgue, que je n’ai jamais fini ! Mais pas seulement, car il est aussi question des écrits de Dashiell Hammett, Jack Kerouac et de la Beat Generation : idéal pour en apprendre un peu !

J’ai donc éprouvé une tendresse particulière pour la jeune héroïne de Jennifer Chambliss Bertman : Emily doit faire face à de nombreux problèmes qui touchent les adolescents (mais pas que, car les adultes ont également droit à leurs histoires) : ainsi, il est question au fil des pages de déracinement, de la vie en société, de la découverte d’un nouvel environnement, d’amitié ou de relations familiales. Le tout servi sous couvert d’une passionnante chasse au livre, truffée d’énigmes et d’anecdotes liées à la vie littéraire du XIXe siècle. L’intrigue est dynamique, les personnages attachants et le tout s’est avéré particulièrement prenant. S’il devait y avoir une suite, je ne manquerai pas de la lire !

Chasseurs de livres #1, Jennifer Chambliss Bertram. Traduit de l’anglais par . R. Laffont, février 2017, 429 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !

Les Effets du hasard, Marie Leymarie.

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Maïa a les yeux noisette, les cheveux châtains, un petit nez légèrement retroussé et un QI de 117. Elle correspond en tout point aux critères choisis par ses parents sur catalogue, quinze ans plus tôt. Un soir, elle est abordée par Anthony, un garçon aux yeux verts. Maïa accepte de prendre un verre avec lui, bien qu’il lui semble beaucoup trop intelligent pour elle. Et dans sa tête tourne en boucle l’avertissement de sa prof de biologie : « Si vous tombez amoureux, ne vous affolez pas… ça fait partie des maladies bénignes de l’adolescence. Quelques comprimés de Deluvio 300, et c’est réglé. »

Pas terrible, la vie dans la société de Maïa : oubliez le libre-arbitre, bonjour le Deluvio 300 qui annihile tous sentiments. Pire : les enfants sont choisis sur catalogue, les blonds aux yeux bleus intelligents coûtant, on s’en doute, excessivement cher.
Or, dans la petite vie bien ordonnée de Maïa se glisse rapidement un grain de sable, nommé Anthony. Celui-ci a, semble-t-il, un recul très critique sur la société de Maïa. Pire : il est un enfant naturel, conçu (par Maïa ne sait quel miracle !) par ses deux parents qui s’aiment sincèrement. Pour Maïa, l’audace de ce choix de vie frise la stupidité la plus crasse. Mais, peu à peu, la voilà qui s’interroge… et remet en cause tout ce qu’on lui a inculqué.

Marie Leymarie nous dépeint une société pas si éloignée que cela de la nôtre, ce qui rend son récit d’anticipation d’autant plus effarant. Pas d’émotions, des carrières et des mariages tous tracés, une société tellement lisse qu’elle en est terrifiante de vacuité. Il ne faudrait pourtant pas croire que l’amour en est banni : si la passion est fermement désapprouvée, l’attachement profond existe, lui. Ainsi, si les parents de Maïa n’ont pas de coup de foudre, ils s’aiment tout de même et aiment leur fille, quoi qu’elle en pense.

Au fil des pages, Maïa va peu à peu mettre des mots sur le mal-être qui la tenaille : elle a beau avoir un QI de 117, elle ne se sent pas du tout à la hauteur – sentiment partagé par son amie Lily, qui est malheureuse de décevoir son père. Maïa évoque parfaitement la pression qu’elle ressent sur ses épaules, augmentée par l’annonce de l’achat d’un petit frère, Tom, au QI nettement supérieur au sien. Cela veut-il dire qu’elle a tellement déçu ses parents qu’ils ont préféré la remplacer ? Ces questionnements, toute personne ayant vu sa famille s’agrandir est susceptible de se les être posées un jour.
Mais elle s’interroge aussi sur les relations entre les êtres. Au contact d’Anthony, Maïa se surprend à éprouver une boulimie d’aventures, d’émotions, d’absolu, qu’elle ne connaît pas dans sa petite vie rangée. Tout cela suscite encore plus d’interrogations : si elle change radicalement de ce que ses parents et autres proches attendaient d’elle, continueront-ils à l’aimer ? Peut-on aimer quelqu’un malgré ses imperfections ? L’amour vaut-il l’inévitable déception ressentie lorsqu’on s’aperçoit que l’autre n’est pas celui que l’on rêvait ? Encore une fois, les questions de Maïa sont universelles et devraient parler à chaque lecteur. Et Marie Leymarie s’en sort haut la main ! Dans des termes simples – mais pas simplistes – elle déroule l’évolution pleine de bon sens de la jeune fille, en la saupoudrant d’une bonne dose d’action et de suspens.

Malgré quelques passages qui auraient mérité approfondissement, Les Effets du hasard est un roman très complet. Marie Leymarie y montre l’évolution pleine de bon sens d’une jeune fille touchante, aux questionnements émouvants. En filigrane et sous couvert d’anticipation, l’auteur s’interroge sur la question fondamentale de la valeur que l’on accorde à la liberté et à la sécurité. La seconde vaut-elle que l’on sacrifie la première ? Voilà un court roman prenant et pertinent, à mettre entre toutes les mains !

Les Effets du hasard, Marie Leymarie. Syros, avril 2016, 204 p. 

 

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Little sister, Benoît Séverac.

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Du haut de ses seize ans, Lena fait preuve d’une assurance étonnante. Pourtant sa vie est loin d’être simple. Lena Rodriguez, c’était son nom avant. Sa nouvelle identité, elle ne peut la révéler à personne, c’est trop dangereux… Lena a convaincu ses parents de la laisser partir seule quelques jours à Cadaquès, chez son oncle et sa tante. Elle ne leur a pas tout dit. Là-bas, elle a rendez-vous avec Ivan, son grand frère que personne n’a vu depuis quatre ans… depuis qu’il est parti, sans explication, faire le djihad en Syrie.

Voilà un titre malheureusement d’actualité… Mais Benoît Séverac s’en sort haut la main !

L’histoire débute quatre ans après le drame : Ivan, le frère aîné de Lena, est parti en Syrie, sa famille a changé de nom et de ville et sa jeune sœur cherche toujours à savoir si son frère est l’odieux individu décrit par les médias ou si on l’a volontairement pris pour bouc émissaire. Or, elle en est sûre : Ivan n’a pas pu faire ce dont on l’accuse. Lorsqu’il la contacte via Théo, son ex-meilleur ami, afin de lui dire qu’il souhaite la voir en Catalogne, chez leurs oncle et tante, elle n’hésite pas un instant.

Benoît Séverac tisse un excellent roman initiatique autour de la quête de vérité de Lena. L’histoire est, tour à tour, narrée par différents personnages : Lena, bien sûr, nous raconte la majeure partie de son périple, jusqu’aux fameuses retrouvailles. La parole passe ensuite à Théo, qui l’accompagne, mais n’est que le témoin de ce qu’il s’ensuit. Vient alors Joan, un retraité de Cadaquès qui s’est prend d’amitié pour le duo, ancien militant de la C.N.T., gravement allergique à toute forme d’autoritarisme et de fascisme. La conclusion revient à Tambon, policier de la D.G.S.I., responsable du très brûlant dossier Ivan Rodriguez. Little Sister est donc un roman choral offrant un large choix de voix, venant préciser ou nuancer l’histoire de Lena.

Celle-ci reste une adolescente, aussi a-t-elle des émois de son âge. Ainsi, durant son road-trip, elle s’aperçoit que Théo ne la laisse pas totalement indifférente et réfléchit à ce qui aurait pu être si son frère n’avait pas foutu sa vie en l’air. Mais jamais cet arc ne prend le pas sur les objectifs de Léna. L’ensemble de la mission qu’elle s’est fixée tourne autour du dilemme moral qui la taraude depuis quatre ans : comment aimer ce frère à qui elle en veut autant ? Comment en vouloir à ce frère qu’elle aime plus que tout ? Or, jamais Benoît Séverac ne résout la question, laissant la réponse à la libre appréciation de chaque lecteur, ce qui ne fait que rendre le propos plus incisif et prenant.

L’histoire est dure mais parfaitement réaliste : l’auteur traite le sujet avec beaucoup d’émotions, mais sans verser dans le pathos  ou les bons sentiments dégoulinants. Il montre à quel point ce choix, que l’on imagine personnel est, en fait, bien plus vaste qu’on ne le pense : en choisissant de partir faire le djihad en Syrie, Ivan brise littéralement sa famille, toujours sous le coup de sa décision quatre ans après les faits. L’auteur étudie également l’implication de cette défection au niveau moral du reste de la famille : malgré tout, Ivan reste, justement, un membre de la famille et il est difficile de faire coïncider toutes les facettes de sa personnalité.

Little Sister est donc un excellent roman adolescent, à mettre de toute urgence entre toutes les mains. D’une part parce que Benoît Séverac y tisse une intelligente réflexion autour de l’amour familial et de la loyauté, mais surtout (et malheureusement) parce qu’il cadre avec l’actualité la plus brûlante. Il nous y montre combien l’embrigadement des jeunes peut être rapide, violent, létal et les multiples ramifications qu’il prend. Little Sister fera une excellente base de discussion autour du sujet : à lire, donc !

Little Sister, Benoît Séverac. Syros, mars 2016, 208 p.