Triangle amoureux (ou pas), Marisa Kanter.

Hallie et son meilleur ami sur Internet, Nash, peuvent parler de tout… sauf de qui elle est vraiment – un secret qu’elle garde jalousement pour une raison mystérieuse. Sur les réseaux sociaux, elle incarne Kels, l’énigmatique créatrice d’un bookstagram à qui ses coups de cœurs littéraires inspirent des recettes inédites de cupcakes. Kels a tout ce dont manque Hallie : des amis par dizaine, une assurance inébranlable… et Nash.
Mais ça, c’était avant. Au détour d’un énième déménagement, Hallie tombe par hasard sur Nash, le vrai, en chair et en os. Bonne nouvelle ? Pas vraiment… Car quand vient l’instant de se présenter, dos au mur, elle choisit de mentir. Furieuse de devoir entretenir cette mascarade dans les couloirs de l’unique lycée de leur petite ville, elle commence par battre froid le garçon à qui elle révèle pourtant presque tout d’elle chaque soir sur les réseaux sociaux. Si elle franchit le pas et révèle qui elle est, c’en est fini de leur amitié et de sa notoriété sur Internet…

Un livre dont la protagoniste est blogueuse et bookstagrameuse ! Forcément, je me sens intriguée ! Et je dois avouer que j’ai englouti le roman en moins de deux jours.

On y suit donc Hallie qui, dès le départ, se trouve empêtrée dans ses problèmes de double-personnalité et de vie virtuelle cachée. Si elle a toujours entretenu le mystère sur internet, cela s’explique aisément. Outre les traditionnelles précautions autour de la vie privée (que tout adolescent devrait observer !), elle ne souhaite pas que son lectorat sache qu’elle est, d’une part, la fille de Mad et Ari Levitt, deux documentaristes-presque-oscarisés et, d’autre part, la petite fille de Miriam Levitt, légende de l’édition. Qui, en plus, éditait jusqu’à son récent décès des romans destinés aux jeunes adultes, ce qui est pile poil le genre de lectures favori d’Hallie. La jeune fille ne souhaite donc pas que son blog soit soupçonné de collusion avec le monde de l’édition, d’autant moins qu’elle aimerait bien y travailler, dans l’édition – plutôt comme attachée de presse que comme éditrice, d’ailleurs, ce qui change un peu.
À cela s’ajoute la personnalité virtuelle qu’elle s’est construite : celle d’une fille cool, qui maîtrise sa vie et ses paroles, bien entourée et sûre d’elle. Ce qui est assez éloigné de sa personnalité réelle. Or, voilà le problème : une fois qu’elle est devant son meilleur ami, IRL, elle panique. Et s’il la trouvait inintéressante ? Donc paf, omission, et voilà Hallie forcée de jongler avec son double-elle.

Bref, voilà un roman qui commence doublement bien, avec deux thèmes qui me plaisent : la lecture (et la blogosphère littéraire, en l’occurrence), et la double-vie. Quelques autres thèmes comme l’amitié et l’amour (sans surprise), les relations familiales, le deuil et les études s’ajoutent rapidement mais sont traités avec un peu moins de profondeur que les deux thèmes phares.
Ce n’est pas gênant et cela apporte même du corps à l’intrigue. Car en même temps que le pataquès qu’elle a créé, Hallie doit gérer la relation avec son grand-père que le deuil a profondément transformé. Deuil qu’elle est elle-même en train de vivre. Elle est en terminale, donc elle doit également candidater à l’université et proposer un dossier qui plaira à celle de New-York, celle qui la préparera aux métiers de l’édition. À ce titre, on se rend compte que si feu Admission-Post-Bac avait été un véritable enfer à traverser (j’imagine que son petit frère, Parcoursup, est à l’avenant), les dossiers pour les facs américaines ne sont pas non plus de tout repos. Leur orientation, leur poursuite d’études et leurs carrières futures occupent toutes les pensées des personnages – du moins celles qui ne sont pas accaparées par leurs blogs respectifs. Et, bien sûr, elle doit tenter de maintenir / réparer son amitié avec Nash, à laquelle elle tient infiniment. Et ce n’est pas facile…

« Une amitié – une vraie -, ça ne se construit pas en un jour. Le chemin est pavé de maisons Barbie détruites, de hurlements sur un parking de cinéma et d’erreurs – parfois terribles. L’amitié, c’est un chaos de lignes tracées dans le sable, de loyautés remises en question et de réponses difficiles par messages. C’est oser se comparer et exposer ses insécurités.
Mais l’amitié, c’est aussi jouer au bowling selon ses propres règles. Rire à en avoir mal au ventre et les joues baignées de larmes. C’est savoir qu’on peut compter sur quelqu’un, des personnes en chair et en os à travers tout le pays, qu’un texto ou un appel suffit à rameuter. C’est avoir moins peur de sombrer dans les ténèbres quand on a des guides pour nous aider à progresser dans le noir.
L’amitié, ça n’a rien de simple. C’est difficile, énervant, génial, fragile, durable, impossible… Mais ça en vaut toujours la peine.
Toujours. »

Autre point que j’ai apprécié : la famille d’Hallie est juive et, si elle et son frère ont été élevés dans le respect global des traditions majeures, leurs parents n’ont jamais vraiment insisté sur les offices religieux. Or, le grand-père d’Hallie et Oliver, lui, tient vraiment à cette partie de son existence. De même que les camarades de lycée d’Hallie qui, peu à peu, va s’intéresser à ce que fait la communauté. Pas de panique si le prosélytisme vous colle de l’urticaire : l’autrice ne verse pas du tout  là-dedans. C’est juste un élément du décor et comme je n’ai pas l’impression de croiser souvent celui-ci, j’ai trouvé ça plutôt chouette.

Je ne vous spoile pas tellement sur l’intrigue en vous disant qu’Hallie et Nash vont peu à peu se rapprocher, du moins autant que possible avec les mensonges qu’Hallie a dressés entre eux. De ce point de vue-là, il est possible que vous ayez envie de coller de temps en temps des baffes à la jeune fille qui a mille fois – au bas mot – la possibilité d’avouer la supercherie… et n’en fait rien. Je dois dire que c’est là ce qui m’a le plus refroidie dans ma lecture et m’a empêchée de la trouver fabuleusement géniale.
L’autre détail qui m’a agacée chez Hallie est son inflexibilité quant à la littérature young-adult. D’après elle, il n’est rien de plus fatigant qu’échanger avec des adultes persuadés que la littérature YA leur est destinée. Eh bien, jeune fille, en tant que future attachée de presse spécialisée dans la littérature young adult, n’as-tu pas l’impression que tu vas devenir toi-même… une adulte lisant et défendant de la littérature YA ? Humm ? Alors ? Allez, elle a 17 ans, on lui pardonne cette erreur de jeunesse. (Même si c’est un peu idiot).
En tant que blogueuse, j’ai apprécié toutes les péripéties qui tournent autour du blog d’Hallie. Celle-ci imagine des cupcakes en accord avec les couvertures des romans qu’elle a lus et aimés. C’est vraiment un roman qui m’a (re)donné envie de bloguer, bouquiner… et cuisiner des cupcakes (du coup j’en ai fait, mais ce n’est pas ma pâtisserie préférée, en fait). Pour cette raison, je pense que le roman plaira aux blogueurs, booktubers et autres bookstragrameurs, comme aux passionnés de lecture. Mais ceux-ci n’auront peut-être pas la folle envie de se mettre au blogging, puisque l’autrice en montre aussi les effets pervers : le minutage de l’emploi du temps de Hallie pour lui permettre de jongler entre études/vie sociale/vie familiale/alimentation du blog en contenus, la gestion de ses réseaux sociaux et des trolls qui y traînent, les réflexions autour de sa personnalité numérique et des prises de position que sa communauté attend d’elle – ou pas. Bref : beaucoup de pression pour une jeune fille.

En bref, voilà un roman ado bien sympathique et qui n’aura pas fait long feu. Certaines péripéties et certains points de vue ne m’ont pas tellement convaincue, mais le style fluide et l’enchaînement rapide des rebondissements ont rendu ma lecture très prenante. Si l’intrigue n’est pas follement surprenante, je me suis laissée porter par l’histoire d’Hallie – ses amitiés, ses amours, ses emmerdes, si l’on peut dire. Une petite lecture douceur parfaite pour l’été !

Triangle amoureux (ou pas), Marisa Kanter. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Mathilde Montier.
Lumen, juin 2020, 433 p.

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon.

Lolita est une célèbre influenceuse beauté. Prudence, la plus grande de ses fans, vit chaque nouvelle vidéo comme une petite bulle ressourçante dans un quotidien stressant. Or, voilà que Lolita disparaît du jour au lendemain des réseaux sans laisser la moindre trace. Prudence en est certaine : c’est louche. Ça ne ressemble pas à son idole. Lolita a sans doute été enlevée par d’odieuses personnes. Quels secrets cache donc l’image si parfaite de Lolita ? C’est décidé, Prudence part à sa recherche…

Cela faisait un petit moment – me semble-t-il – que je n’avais pas lu un roman de Samantha Bailly, donc j’attendais assez impatiemment celui-ci. Et cette attente a été récompensée, car Anne-Fleur Multon (que je découvrais !) et elle ont signé un très chouette roman choral !

Le résumé le laissait supposer : le récit s’appuie sur une double narration, alternant les chapitres consacrés à Prudence (par Anne-Fleur Multon) et ceux consacrés à Lolita (par Samantha Bailly). Ce que je n’avais en revanche pas vu venir, c’est que les autrices choisiraient une chronologie atypique. Si Prudence raconte l’histoire à partir de la disparition, comptant les jours d’absence de Lolita, celle-ci raconte les événements qui se sont déroulés juste avant, en commençant quelques semaines en amont. L’alternance des deux voix amène un suspense assez confortable, mais c’est vraiment le compte à rebours de Lolita qui induit toute la tension dans le récit ! Plus l’histoire avance, plus l’on se demande pour quelles raisons elle a ainsi disparu de la circulation (et si les hypothèses les plus farfelues de Prudence – enlèvement, séquestration, meurtre – sont si farfelues que cela…).
Toujours au chapitre narration, j’ai trouvé la narration de Lolita très audacieuse, et vraiment réussie : son récit est rédigé à la deuxième personne du singulier. Effet immédiat : on se sent dans la position du fan voyeur, totalement impudique et on s’aperçoit assez vite que ce n’est pas forcément une position très agréable.

« Le vendredi soir, j’adore sortir du lycée à dix-huit heures. Les couloirs sont déserts et la nuit presque tombée enrobe les bâtiments d’une obscurité bleutée et cotonneuse. Les profs qu’on croise ont l’air à nouveau de ce qu’ils sont en dehors, pères de famille, amoureuses en retard pour le ciné, conducteurs d’une Mégane vert pomme, en train de se demander si ce soir ce sera soupe ou salade composée. On peut les surprendre en train de regarder leur portable ; ils nous sourient distraitement.
Dix-huit heures, un vendredi soir : c’est le moment de la semaine où les masques tombent. »

Ce choix vient nourrir la réflexion autour des réseaux sociaux proposée dans le roman. Le sujet s’y prête, donc il est beaucoup question ici de la place qu’occupent les réseaux sociaux dans nos vies (notamment celles des adolescent-e-s), de la façon dont les influenceurs mettent en scène leur propre vie et impactent fortement celles de leurs abonnés. Mais, glissement oblige, il est aussi question de cyberharcèlement, des ravages bien réels que peuvent causer des communautés virtuelles, et de la face cachée des réseaux sociaux avec, en premier lieu, le travail caché des mineurs et les abus qu’ils subissent. Tout cela est abordé sans moralisation (je veux dire par là que les autrices ne déconseillent pas aux lecteurs d’ouvrir leur propre chaîne youtube s’ils en ont envie !). En fait, il n’y en a pas besoin. Car le simple parallèle entre les vies de Lolita et Prudence suffit (notamment la vie de la première et les conséquences de son exposition).
Mais une fois de plus, j’ai été surprise. Car le roman aborde un tas d’autres sujets de société parmi lesquels, en vrac, l’homosexualité, le racisme ordinaire, l’amitié, les relations familiales, l’amour et les maladies mentales. Dit comme cela, cela peut sembler un peu trop. Et j’avoue que j’ai moi-même eu peur en voyant se profiler tous ces sujets réunis dans le même roman. Eh bien aussi curieux cela puisse-t-il sembler, ça passe ! Et ça passe même extrêmement bien ! Chaque sujet est traité avec justesse et bienveillance, en évitant l’écueil de la moralisation. À aucun moment on ne se dit qu’il y en a trop, et que certains sujets passent à la trappe. L’ensemble est étonnamment bien équilibré, ce qui est sans aucun doute la grande force du roman. Et ce n’est pas lourd ! Le roman n’est pas entièrement fondé sur des drames et la vie d’une adolescente qui se brise. Loin de là ! Il y a aussi de l’humour, de l’espoir et des scènes attendrissantes, ce qui permet de prendre quelques bouffées d’air frais au fil des pages !

Excellente surprise donc, que C’est pas ma faute. J’avais hâte de le lire, mais vu le sujet, j’avoue que j’avais un peu peur de tomber sur un roman hyper cliché. Alors, je vais être honnête : il y en a. Mais franchement, ce n’est pas grave, au regard de l’ensemble. Le récit est hyper bien mené et les choix narratifs (particulièrement la deuxième personne du singulier) sont vraiment percutants. La chronologie bouleversée amène un suspense très prenant (le roman est littéralement écrit comme un thriller). Les autrices profitent de cette histoire pour évoquer beaucoup de sujets, mais chacun d’entre eux est traité avec humanité et bienveillance, ce qui fait que l’on ressort de la lecture avec la très bizarre impression d’avoir lu un thriller feel-good, sans qu’aucun des deux genres pâtisse de l’autre. Franchement, je suis admirative.

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon. Pocket jeunesse (PKJ), mars 2020, 377 p.

 

L’Envol du phénix, Sœurs de sang #1, Nicki Pau Preto

« Autrefois, j’avais une sœur, que j’aimais de toutes mes forces. Pourtant, si j’avais su, je l’aurais haïe. Mais qui a jamais pu contrôler les mouvements de son cœur ? »

Véronyka regarde brûler dans l’âtre deux œufs de phénix sur le point d’éclore… Dire qu’il y a quelques années à peine, de puissantes reines sillonnaient encore le ciel sur le dos de ces bêtes légendaires ! Avec sa sœur Val, elle ne veut qu’une chose : chevaucher ces animaux mythiques, comme leurs parents avant elles. Malheureusement, une telle audace est désormais punie de mort et tous ceux qui pratiquent la magie sont traqués sans merci. Toutes deux vivent donc dans la clandestinité… Si seulement l’un de ces phénix pouvait venir au monde, leur vie en serait bouleversée ! Mais qui, de Val ou de Véronyka, l’oiseau de feu choisirait-il ? Et qu’adviendrait-il ensuite d’elles ? La jeune fille l’ignore encore, mais tous les Dresseurs de phénix ne sont pas morts ou emprisonnés. Un petit groupe, retranché dans une forteresse au sommet des montages, poursuit la résistance. Le seul problème ? Ils refusent, désormais, d’entraîner des femmes.

Est-ce que ce livre a parlé à l’adolescente en moi qui avait apprécié le premier tome d’Eragon ? Absolument !!

L’autrice nous embarque dans un univers de fantasy marqué, des années plus tôt, par une guerre fratricide qui a conduit à la disparition des royautés – remplacée par un Conseil tout puissant. Pire : alors que la société voyait plutôt d’un bon œil d’être dirigée par des reines guerrières, elle est retombée dans un triste et banal patriarcat. Malgré une hégémonie apparente voulue par les gouvernants, on distingue toujours l’Empire de Pyra, la nation déchue. Et c’est justement de cette nation que sont issues nos deux protagonistes, Véronyka et sa soeur aînée Val.
J’ai essayé de vous résumer les tenants et aboutissants géopolitiques rapidement, mais je dois dire que dans les premiers chapitres, j’étais un peu perdue entre les différentes factions (l’Empire, Pyra, les animages, les Dresseurs, etc.). C’est le risque attendu quand on prend l’histoire en marche quelques décennies après les événements politiques majeurs : la mise en place est un peu confuse. Je pense que ces différentes explications auraient mérité d’être un peu plus fluides. Heureusement, le livre est épais, on a le temps de mieux comprendre de quoi il retourne au fil des pages.

Celles-ci s’attachent essentiellement à trois personnages, tous animages : Véronyka, par les yeux de laquelle on voit sa sœur Val, Tristan, un jeune apprenti dresseur de phénix et Sev, un animage discret enrôlé comme soldat dans l’armée de l’Empire. À ce stade, précisons donc que les animages ont la faculté d’entrer en contact avec les animaux afin de les apprivoiser ou de les contrôler et que les meilleurs d’entre eux, si tant est qu’ils trouvent un œuf de phénix, peuvent espérer devenir Dresseurs. Ceux-ci ayant fait partie de la team bad guys au cours de la guerre précédente, tous les animages repérés par l’Empire sont immédiatement placés en état de servitude – sauf les petits malins comme Sev qui se contrôlent, ou les rebelles comme les trois autres, qui se cachent.
Contrairement à ce à quoi je m’attendais, les chapitres n’alternent pas un personnage après l’autre : on peut passer 5 chapitres d’affilée avec Véronyka, faire une petite incursion du côté de Sev, revenir à Véronyka, passer chez Tristan, etc. J’avoue que cette inégalité narrative m’a au départ déstabilisée, parce que ce n’est pas à quoi nous a habitués la littérature jeunesse. Mais j’ai trouvé cette construction sympa : le suspense n’en pâtit pas du tout, bien au contraire, et j’ai aimé ne pas être enfermée dans le carcan de « 1 chapitre / perso en alternance jusqu’à la conclu ». De temps à autres, ces chapitres sont interrompus par des extraits d’œuvres anciennes qui viennent éclairer tel ou tel aspect de l’univers, ou par les échanges épistolaires (cinglants !) des deux princesses légendaires, Avalkyra et Phéronia.

Du côté de l’intrigue, on suit donc un cheminement assez classique en fantasy : des rebelles vivent cachés, d’autres tentent de retourner le pouvoir en place et, là-dedans, des personnages tentent de tirer leur épingle du jeu. Rien de très neuf sous le soleil, mais je dois toutefois dire que j’ai été assez surprise par les retournements de situation amenés par l’autrice, et ce à plusieurs reprises.
Tout d’abord, je m’attendais vraiment à ce que l’intrigue soit tournée autour des phénix. Eh bien non. Alors il y a en a, soyons honnêtes. Mais Véronyka, qui est tout de même le personnage que l’on suit le plus, les voit seulement de loin – rappelez-vous, univers patriarcal, tout ça. Du coup ce sont plutôt les tribulations de Véronyka par-ci par-là, le développement de ses talents magiques et sa vie de palefrenière à la forteresse. Le rythme est assez calme, puisque l’action est concentrée sur la fin. Heureusement, l’héroïne se trouve quelques sujets de préoccupation, donc one ne s’ennuie pas non plus, malgré l’impression que l’intrigue ne suit pas le cours qu’elle aurait dû suivre. Si elle est bien menée tout en prenant son temps, je pense que certaines péripéties auraient gagné à être élaguées de quelques pages.
D’autre part, l’autrice m’a surprise avec quelques révélations. Avec le recul, je me dis qu’elle avait pourtant bien balisé le terrain, mais je me suis entièrement laissée porter par cette lecture !

Mais s’il n’y a pas tellement d’action, c’est aussi parce que l’autrice s’attache à développer quelques thèmes annexes – sans que cela pèse à l’ensemble. L’héroïne, on l’a vu, a du mal à trouver sa place dans un univers qui n’apprécie guère les filles, fortes ou pas (mais si elles sont fortes, c’est pire). À la forteresse, elle rencontre un jeune homme qui se damnerait pour pouvoir plaire à son commandant de père, mais qui n’y arrive pas. En plus de ça, Véronyka a un contentieux sévère avec sa sœur aînée, qui est aussi sa seule famille, ce qui est source de dilemme pour l’adolescente. Les relations familiales et la sororité ont une place vraiment importante dans l’histoire sans que cela nuise à l’intrigue plus politique, comme je le disais plus haut. J’ai apprécié parce que les thèmes sont traités sans chichi, sans lourdeur, et s’intègrent vraiment bien au récit.

L’Envol du phénix était donc une très bonne surprise ! Malgré un départ un peu confus et quelques longueurs, l’autrice nous propose une intrigue riche, bien menée et qui tient la route. Elle prend des tours étonnants mais vraiment intéressants et en profite pour traiter les thèmes forts de la saga – sororité, émancipation et relations familiales – outre l’intrigue purement magique et politique. Je suis contente de cette bonne pioche au rayon fantasy ado ; évidemment, au début j’ai pensé à Eragon, mais là, au moins, je suis allée jusqu’au bout, en appréciant ma lecture ! Je suis donc très curieuse de lire le tome 2 !

Soeurs de sang  #1 : L’Envol du phénix, Nicki Pau Preto. Traduit de l’anglais (Canada), par Julie Lafon et Céline Morzelle.
Lumen, février 2020, 724 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Face au roi des Gobelins, Jack le Téméraire #2, Ben Hatke.

Maddy, la petite soeur de Jack, a été enlevée dans un autre monde par un ogre. Jack et Lilly poursuivent le ravisseur et passent le portail qui leur permet de se trouver sur la Terre des Géants, où ils seront séparés par le carrefour flottant entre les mondes. S’ensuit une course contre la montre pour sauver Maddy avec l’aide de Phelix et des lutins et combattre l’effrayant roi des Gobelins dans les égouts de l’enfer. Une lutte de pouvoir s’installe entre les mondes et les créatures. Des duels, des évasions, des sauvetages, des explosions, des trahisons et des lutins mignons !

J’avais adoré le premier tome de ce diptyque (car oui, malheureusement, c’est terminé !) et j’étais extrêmement curieuse de lire ce second tome, qui s’est avéré tout aussi entraînant.

Côté forme, Ben Hatke reste fidèle à sa ligne : le comic est épais, certes, mais les textes sont courts, voire inexistants. En effet, les illustrations sont très parlantes et on se passe volontiers d’explications supplémentaires, tant les dessins sont expressifs. On peut donc proposer le titre à d’assez jeunes lecteurs !

Du côté de l’intrigue, c’est à nouveau une histoire très entraînante. Plus de jardin maléfique, cette fois, mais un univers peu accueillant, dans lequel Jack et Lilly doivent lutter à la fois contre l’environnement et les créatures qui le peuplent (les gobelins au premier chef, donc). Comme nos deux héros sont vite séparés, on suit leurs trajectoires en parallèle, ce qui garantit un certain suspens – d’autant que leurs  réponses aux obstacles qu’ils rencontrent sont souvent originales, inventives et inattendues ! Jack et Lilly ont deux approches assez différentes : lui a tendance à foncer dans le tas, tandis qu’elle apprécie les plans mûrement réfléchis. Ce qui n’est pas plus mal, car le premier aura bien besoin d’une arrière-garde pour couvrir ses arrières dans les nombreuses batailles qu’ils mènent. Le rythme est donc nettement plus élevé que dans le premier volume, ce qui fait que j’ai lu ce tome avec une certaine avidité, curieuse de savoir comment les personnages allaient s’en sortir.

Petite cerise sur le gâteau : on retrouve la référence à Zita, la fille de l’espace car, à la fin du volume, celle-ci apparaît, accompagnée de Pipeau et Madrigal (qui étaient, pour leur part, déjà présents dans le premier tome)… ce qui laisse un espoir de voir paraître un jour un cross-over entre les deux séries ?

Quoi qu’il en soit, Ben Hatke a signé avec Jack le Maléfique un comic jeunesse de qualité, qui revisite le conte traditionnel de Jack et le haricot magique, le mâtinant de science-fiction et d’aventures hautes en couleurs. La brièveté des textes rend l’album accessible à de jeunes lecteurs – tout en laissant à des lecteurs plus âgés de quoi se mettre sous la dent.

◊ Dans la même série : Le Jardin maléfique (1) ;

Jack le Téméraire #2, Face au roi des Gobelins, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran.
Rue de Sèvres, 14 février 2018.

Les Plieurs de temps #1-2, Manon Fargetton.

Anthony est un Plieur de temps. Grâce à son horloge magique, il peut revenir 5 minutes en arrière. Mais un super-pouvoir peut-il rendre super-heureux ?

Manon Fargetton s’est lancée dans une nouvelle série autour d’un thème aussi sympathique que mystérieux : les voyages dans le temps. Les deux premiers tomes, Anthony : à cinq minutes près et Robin : à la dernière seconde, pouvaient se lire dans l’ordre que l’on souhaitait (j’imagine que les suivants nécessiteront tout de même d’avoir lu ou les aventures de Robin, ou celles d’Anthony – ou les deux). J’ai donc commencé par celles d’Anthony, puisque ce sont les premières qui me sont tombées sous la main.

Le roman est court, aussi ne se perd-on pas en détails inutiles. Malgré tout, Manon Fargetton dresse le portrait de personnages attachants et bien pensés. Mais revenons sur la question du personnage attachant car, dans le cas d’Anthony, ce n’était pas vraiment gagné : en effet, Anthony est le gros dur de la classe, celui qui a tendance ) asticoter ses petits camarades, pour le simple plaisir semble-t-il. Ce qui est intéressant, c’est que Manon Fargetton apporte des explications sensées à son comportement. Peu à peu, on en vient à comprendre ce gamin mal dans sa peau et qui se sent délaissé par ses parents, notamment son père, et cherche donc à asseoir son autorité. Toutefois, si elle trouve des explications à son comportement, elle ne l’excuse en aucun cas : ce n’est pas parce qu’il est sympa qu’il est en droit de terroriser ses petits camarades. Mieux : Anthony progresse au fil de l’intrigue, comprend en quoi son comportement n’est pas acceptable et se met à s’amender.

Au travers du personnage d’Anthony, Manon Fargetton évoque donc les thèmes du harcèlement scolaire, mais aussi (et surtout) des relations familiales et de l’amour filial : c’est très touchant !
Et tout cela s’inscrit dans une problématique un tantinet plus fantastique : celle du voyage dans le temps.
Dans le cas d’Anthony, le temps qu’il passe dans l’horloge magique de la cave lui permet de remonter en arrière de 5 minutes autant de fois que nécessaire (et dans la limite du temps engrangé). Un pouvoir bien pratique lorsqu’il s’agit de briller (momentanément) en classe, éviter une sanction, ou se décharger de ses mots noirs sans qu’il y ait de conséquence.
L’ennui, c’est qu’avoir un super-pouvoir ne fait pas forcément de vous quelqu’un de super-heureux et de bien dans ses bottes et Anthony va avoir quelques petites leçons du même acabit à apprendre. De fait, cela participe de son évolution, et c’est ce qui rend le roman si prenant.

S’il est si prenant, c’est aussi parce que l’action y est bien calibrée et que le style est très fluide. Résultat : on se retrouve à enchaîner les chapitres et à arriver à la fin quasiment sans s’en rendre compte. Le texte étant très accessible, c’est un roman qui devrait, en outre, plaire aux jeunes lecteurs (dès 9-10 ans).

Bonne première pioche, donc, que cette aventure d’Anthony. Je suis d’ailleurs ravie d’avoir attaqué par son aventure car, si je l’avais d’abord entraperçu par les yeux de Robin, je l’aurais sans doute moins apprécié (sans compter que la vue par les yeux de Robin aurait un tantinet gâché l’évolution du personnage). Ici, j’ai vraiment apprécié la façon dont Manon Fargetton nous dresse le portrait d’un jeune garçon très antipathique (il est même au-delà de l’anti-héros) qui, peu à peu, va s’amender, réfléchir et évoluer. Un très beau parcours ! Et ce d’autant qu’il est servi dans l’écrin d’une intrigue fantastique qui tient bien la route, tout en évoquant des sujets qui parleront sans aucun doute aux jeunes lecteurs. Voilà une série jeunesse que je suivrai sans aucun doute !

Les Plieurs de temps #1, Anthony : à cinq minutes près, Manon Fargetton. Illustrations de Noémie Chevalier. Rageot, mai 2017, 224 p.

Robin est un Plieur de temps. Grâce à son horloge magique, il peut arrêter le temps. Mais suffit-il d’avoir un super-pouvoir pour devenir un super-héros ?

Hop ! L’envers du décor, cette fois ! Je confirme que les deux romans peuvent se lire indépendamment ; toutefois, dans Anthony : à cinq minutes près, on assiste à une scène réunissant tous les protagonistes et Robin : à la dernière seconde s’arrête juste avant cette scène. Donc si vous les lisez dans le même ordre que moi, attendez-vous à un léger spoiler quant aux relations des enfants et quant à leurs histoires respectives (rien de dramatique, cependant, mais c’est bon à savoir).

Ici on a donc un personnage qui, au premier abord, est moins torturé que ne l’était Anthony. Pourtant, sous des dehors de bon élève, Robin a lui aussi quelques complexes. Si son histoire est moins torturée que celle de son camarade de classe, elle balaie elle aussi quelques questionnements qui peuvent traverser la tête d’enfants de son âge : placement dans la fratrie, définition du courage, volonté d’être juste et d’être un bon ami…

L’histoire est, à nouveau, bien menée et mêle vraiment bien la partie fantastique à la partie vie quotidienne.
Le texte est fluide, les péripéties s’enchaînent à bon train, entre quelques pauses plus réflexives : on ne voit pas la lecture passer ! Et, point bonus, le langage est assez soutenu (tout en restant accessible). Les illustrations de Noémie Chevalier, de leur côté, viennent souligner et aérer la lecture !

Avec ces deux titres, Manon Fargetton initie une série fantastique à la fois divertissante et évoquant avec justesse la vie quotidienne des jeunes enfants, ce qui fait qu’elle devrait plaire aux plus jeunes lecteurs, dès 9 ans. Tout le mystère n’a pas encore été levé autour des deux horloges, ce qui fait qu’à l’issue des deux premiers volumes, je suis très curieuse de découvrir la suite !

Les Plieurs de Temps #2 : Robin : à la dernière seconde, Manon Fargetton. Illustrations de Noémie Chevalier.
Rageot, mai 2017, 224 p.

L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux.

Titania emmène sa fille, Nine, seize ans, dans une mystérieuse cabane au bord d’un lac. Il est temps pour elle de lui dévoiler des événements de sa vie qu’elle lui a cachés jusqu’alors. Nine écoute, suspendue aux paroles de sa mère. Flash-back, anecdotes, personnages flamboyants, récits en eaux troubles, souvenirs souvent drôles et parfois tragiques, bouleversants, fascinants secrets… Peu à peu jaillit un étonnant roman familial, qui va prendre, pour Nine, un nouveau tour au matin…

Il y a trois ans, je découvrais, fascinée, Tant que nous sommes vivants, premier roman d’Anne-Laure Bondoux que je lisais. Il m’a fait une si forte impression que je me suis jetée dès que j’ai pu sur L’aube sera grandiose, sans même savoir de quoi il retournait.
Et j’ai bien fait.
Car, une fois de plus, Anne-Laure Bondoux m’a littéralement fascinée, m’a tenue en haleine, m’a scotchée à son intrigue, au point qu’en cours de lecture, j’en venais à regretter la brièveté des bouchons du matin, à ronger mon frein jusqu’à l’heure du retour en transports, pressée que j’étais de me remettre à lire.

Le récit ouvre sur une Nine bougonne, quasiment kidnappée par sa mère à la sortie du lycée (alors qu’elle devait aller à une soirée), laquelle l’emmène vers une obscure cabane perdue dans les bois – et dans laquelle il n’y a même pas de réseau, imaginez. Car la fantasque Titania, auteure de romans à succès, a décidé de révéler toute la vérité à sa fille, la vérité sur sa vie, sur sa famille (Titania est censément orpheline), comme ça, subitement.
Aussi le roman démarre-t-il en douceur par une présentation des personnages : la mère, la fille, cohabitant dans leur véhicule, avec, déjà en filigrane, cette famille toute neuve qui se profile. Et cette entrée en matière est plus que mystérieuse : car si l’on sait dès le départ que Titania souhaite avoir une petite discussion avec sa fille, le contenu en reste de premier abord bien secret.

Et il faudra pas moins de la nuit – et par conséquent du roman entier – pour en arriver à bout, ce qui fait que l’on est littéralement suspendu aux lèvres de Titania, que l’on aimerait presser d’écourter certaines péripéties, tout en la suppliant d’être encore plus minutieuse, de n’oublier aucun détail, tant le récit est fascinant. Car pour que l’on comprenne bien l’histoire, Titania (qui s’appelle en fait Consolata… !) remonte à sa prime jeunesse, entourée de sa famille, que Nine découvre seulement. Et si, au départ, la jeune fille fait preuve d’une mauvaise foi digne de l’adolescente qu’elle est, elle ne tarde pas, elle non plus, à boire les paroles de sa mère.
Le récit alterne entre le récit du passé par Titania et quelques instantanés du présent nous montrant les réactions de Nine ou le dialogue qui se noue avec sa mère et qui permettent, en sus, de nous apporter quelques précisions sur le récit de Titania. Bien vite, on se fait à ces constants allers-retours entre passé et présent qui dynamisent la narration et maintiennent le suspens d’un bout à l’autre du récit. Plus la nuit avance, et plus Titania endosse le rôle de la conteuse, nous berçant de son récit envoûtant.

Car l’enfance de Titania, si elle n’a pas été malheureuse, semble n’avoir été qu’une vaste suite de péripéties et de rebondissements rocambolesques, sous la houlette de sa mère. Celle-ci est sans aucun doute le personnage-phare du roman. Nine et Titania occupent le devant de la scène, mais c’est bien autour de la grand-mère de Nine que s’articule l’histoire. Cette femme forte, libre et indépendante rayonne littéralement et irradie toute l’histoire. À certains égards, elle semble parfaitement inaccessible alors qu’à d’autres, on a tout simplement l’impression de la connaître aussi bien que si c’était une voisine ou un membre de la famille, ce qui renforce le sentiment qu’il s’agit d’un personnage intemporel. Difficile, donc, de ne pas se passionner pour la vie qu’elle a menée et qu’elle a fait mener à ses trois enfants. D’ailleurs, on se prend bien vite d’affection pour les personnages hauts en couleurs qui gravitent autour d’eux, notamment les beaux-pères qui traversent la vie des enfants et ont une si forte influence sur leur développement.
Au fil des pages, c’est une véritable fresque familiale qui se dessine, sur quelques décennies. Et le récit est à l’image de Rose-Aimée (la grand-mère de Nine) : on le traverse comme un conte, comme une histoire intemporelle dont on a l’impression qu’elle s’est réellement déroulée.

Une fois de plus, Anne-Laure Bondoux signe un texte qui m’a chamboulée : avec ce récit qui aligne drames, rebondissements et autres personnages hauts en couleurs et qui retrace à la fois une fresque familiale et un pan de l’Histoire française (et européenne), elle m’a donné l’impression que j’avais touché du doigt une sorte d’universalité. Au fil de la narration de Titania, c’est une fratrie – et, par extension, une famille – extrêmement attachante que l’on découvre et que l’on aimerait suivre encore un peu. Le récit est vif, particulièrement prenant et, lorsque Titania parvient enfin au bout, après d’incroyables péripéties, on a la nette sensation de se trouver à l’orée d’un récit tout neuf qu’il leur reste à écrire, tous ensemble – et pour lequel j’étais aussi curieuse que pour les pérégrinations précédentes. C’est à regrets que j’ai refermé la dernière page de ce roman mais, une chose est sûre : je le relirai.

L’aube sera grandiose, Anne-Laure Bondoux. Gallimard jeunesse, 21 septembre 2017, 296 p.

Dans les griffes du jardin maléfique, Jack le Téméraire #1, Ben Hatke.


Quand arrive l’été, Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours amusant car elle ne dit pas un mot. Du moins, le croit-il… Voilà qu’un jour, au marché, elle se met à parler pour demander à Jack d’échanger la voiture de leur mère contre un boite de mystérieuses graines à planter. Il accepte et commet ainsi la plus belle erreur de sa vie. Le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures : des bébés oignons et citrouilles animées de plus en plus inquiétants au fil des jours. Jusqu’à une nuit de pleine lune où surgit un dragon… Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

De Ben Hatke, j’ai lu et adoré la série Zita, la fille de l’espace, une série qui s’adresse aux plus jeunes lecteurs. Évidemment, lorsque j’ai su qu’il publiait un nouveau titre, qui plus est dans la même veine, je me suis jetée dessus ! Passée la petite déception de ne pas retrouver Zita (dont j’aurais bien lu une quatrième aventure), je me suis délectée des aventures de Jack.

Première chose qui m’a sautée aux yeux : le parallèle avec le conte traditionnel de Jack et le haricot magique. Entre l’échange pas franchement équivalent qui lui attire les foudres maternelles et ses aventures dans un jardin luxuriant et terrifiant, notre Jack a quelques similitudes avec son célèbre homonyme et on s’amuse assez vite des parallèles entre les deux histoires.
Puisque j’en suis aux similitudes, on va évacuer celles avec Zita. Sur la forme, d’abord : comme dans le précédent comics, le dessin prime sur le texte. Le premier est très expressif et le second sait parfois se faire oublier : idéal pour de jeunes lecteurs, donc !
Et sur le fond, il y a également des parallèles à établir : car les malfaiteurs à qui Jack échange les clefs de la voiture contre les graines, ne sont autres que Pipeau et Madrigal ! Du coup, on peut peut-être espérer croiser d’autres personnages – et pourquoi pas Zita elle-même ?

Mais revenons à cette histoire de jardin maléfique. Au départ, l’aspect maléfique annoncé dans le titre n’est pas vraiment perceptible. Mieux : le jardin semble agir comme une vraie thérapie, pour Maddy, qui s’ouvre un peu plus au fil du temps qu’elle y passe. L’ennui, c’est que celui-ci gagne en puissances maléfiques aussi et que celles-ci guettent dans l’ombre. Finalement, l’angoisse s’installe assez insidieusement, à coups d’une feuille aux reflets étranges ou à une paire d’yeux qui guette discrètement dans l’ombre. Ceci dit, pas de panique, c’est un peu effrayant, mais pas non plus à trembler comme une feuille sous sa couette : c’est vraiment adapté aux plus jeunes lecteurs !

Outre l’aspect fantastique de l’intrigue, les personnages font le charme de l’histoire. Jack est un jeune garçon solitaire, soutenu dans l’adversité par une Maddy silencieuse et une sympathique voisine, qui a en outre le bon goût de pratiquer les armes médiévales à ses heures perdues. Au fil des péripéties dans le jardin, c’est un trio attachant qui se dessine. D’autant que Jack et Lilly sont assez grands pour prendre leurs propres décisions… et assez grands pour faire quelques bêtises, parfois regrettables, mais dont ils sortiront grandis.

Ce que j’aime dans les histoires de Ben Hatke, c’est qu’il parle de sujets susceptibles de toucher les jeunes lecteurs (mais aussi les grands) : ici, au centre, l’amour (filial et fraternel, notamment) et l’amitié. Jack se pose une foule de questions sur lui-même, sa famille, ses relations aux autres : l’aventure ne les lui apportera pas toutes, mais l’adversité l’aidera à trouver quelques réponses.

Encore une fois, Ben Hatke signe une bande-dessinée romanesque et épique en diable, faisant la part belle aux aventures à la fois fantastiques et familiales. Le dessin est particulièrement expressif, plein de vie et permet à l’intrigue une intéressante économie de dialogues – ce qui rend le comics très accessible aux plus jeunes lecteurs. Comme à la fin d’une aventure de Zita, je n’ai qu’une hâte : pouvoir lire la suite !

Jack le Téméraire #1, Dans les griffes du jardin maléfique, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran.
Rue de Sèvres, juin 2017, 207 p.

Je serai cet humain qui aime et qui navigue, Stéphane Girel et Franck Prévot.

Un bord de la mer, un air de vacances, un enfant et son grand-père, marin-pêcheur à la retraite : l’innocence du premier, l’assurance du second. Bientôt, un 3e personnage survient : un coquillage qui porte l’inscription «Écoute-moi ! ».
Tandis que le grand-père n’entend que la mer, l’enfant entend un poème. Un poème qu’il va se charger de traduire pour les oreilles de son grand-père. 

Cela fait maintenant plusieurs mois que j’ai découvert cette petite merveille – au mois de février, pour être exacte – mais, comme toujours, avec les coups de cœur, il m’a fallu un peu de temps pour rédiger cette note de lecture.

La première chose qui m’a fait fondre pour l’album, ce sont les illustrations de Stéphane Girel : claires, lumineuses, aux teintes pastel, elles ont un petit air de voyage, d’évasion, de vacances, et nous invitent à la découverte. Vers la fin de l’album, il y a une merveilleuse double-page que l’on peut déployer vers l’extérieur : avec un peu d’attention, on s’aperçoit que l’illustration se suit sur plusieurs pages, créant une fresque absolument magnifique.

L’album est un pur régal pour les yeux, mais aussi pour les oreilles.

Tanni koseb yasa kana dija sebar

C’est le premier vers du poème qu’entend l’enfant dans le coquillage. Inlassablement, il porte le coquillage à son oreille, écoute le poème, fasciné par ses sonorités et la musicalité qu’il dégage – et ce bien qu’il n’en comprenne pas immédiatement les paroles. Preuve, s’il en était besoin, que la poésie se passe de langage.
Toutefois, il y a un point d’achoppement : si l’enfant est fasciné, le poème laisse le grand-père dubitatif, voire carrément indifférent. Et c’est ce qui pousse l’enfant à la créativité : pour toucher son grand-père, il va se mettre à traduire les émotions qu’il ressent à l’écoute du poème et offre à son grand-père une version qui évoque L’Albatros, son bateau, son épouse venue de l’autre bout du monde et désormais disparue, la vie au grand large. Peu à peu, un trait d’union se crée entre eux deux, forgé autour de la rêverie, du voyage et de l’ouverture à l’autre.

Au fil des pages, le poème est traduit de bien des façons – on reconnaît, d’ailleurs, ça et là, les inflexions de poèmes célèbres tirés du corpus classique ! Et à l’instar du jeune homme, chaque lecteur est invité à traduire le poème ; les versions qui seront envoyées à l’éditeur viendront enrichir le corpus des poèmes déjà traduits !

Voilà pourquoi Je serai cet humain qui aime et qui navigue a été un tel coup de cœur : au travers des pages merveilleusement illustrés, ce grand et sublime album célèbre la poésie, le voyage (physique ou spirituel), l’ouverture aux autres et la transmission entre les générations. À lire et à relire sans modération, que l’on soit petit ou grand !

Je serai cet humain qui aime et qui navigue, Stéphane Girel (illustrations) et Franck Prévot (texte).
HongFei Cultures, 2016, 42 p.

Chasseurs de livres #1, Jennifer Chambliss Bertman.

Un livre caché. Un message codé. La chasse peut commencer.
Émily est une passionnée de la Chasse aux livres, un jeu créé par son idole, le célèbre éditeur californien Garrison Griswold. Il s’agit de décrypter des messages codés pour trouver l’emplacement de livres cachés !
Mais lorsqu’elle emménage avec ses parents à San Francisco, patrie de la Chasse aux livres, elle est choquée d’apprendre que M. Griswold a été agressé alors même qu’il allait lancer une nouvelle quête livresque d’une ampleur inédite.
À elle et à ses amis de jouer !

Chasseurs de livres est un peu le mélange parfait pour les amateurs de lecture et de chasse au trésor : en effet, Émily est accro à Book Scavenger, un site qui répertorie des livres voyageurs que l’on ne peut trouver qu’en résolvant les énigmes laissées par ceux qui ont caché les livres. Vous, je ne sais pas, mais moi ça me vend du rêve.
De temps en temps, le créateur du jeu, Garrison Griswold, organise un jeu spécial dans sa ville, San Francisco. Ce qui est la seule raison pour laquelle Émily est, cette fois, contente de déménager — ses parents ayant en effet décidé d’avoir une maison dans chaque état des États-Unis, ils déménagent tous les ans, au grand dam de la jeune fille qui ne peut se lier d’amitié avec personne.

Jennifer Chambliss Bertman nous dresse le portrait d’une jeune fille solitaire, qui n’ose pas se lier avec les autres en raison de ses constants déménagements. En quelques pages, elle nous croque un portrait particulièrement touchant. Et l’intrigue de fond démarre rapidement, Émily mettant assez vite la main sur ce qu’elle pense être le départ du nouveau jeu issu du génial cerveau de Garrison Griswold. Et ce qui est palpitant, c’est que l’histoire démarre sur les chapeaux de roue, et à tous les niveaux : Émily se lance à fond dans sa quête mais, en même temps, rencontre son voisin James, lui aussi fan des crytpogrammes et avec qui elle se lie rapidement d’amitié. Parallèlement, elle doit faire face au gouffre qui se creuse entre elle et son frère, leurs goûts changeant avec l’adolescence. Tout en gérant sa propre adolescence, son arrivée dans une énième nouvelle école inconnue et une nouvelle maison !
Ainsi, sous des dehors de roman d’aventure dynamique — ce qu’il est indéniablement ! — le roman évoque des sujets de société comme le déracinement, l’amitié, les relations familiales, l’angoisse d’une nouvelle école où l’on ne connaît personne, ou la crainte de ne pas être adoubé par la majorité. Autant de thèmes susceptibles de parler au plus grand nombre !

Mais ce que j’ai préféré, c’est évidemment la chasse au trésor à laquelle se livrent Émily et James. Le texte est bardé d’énigmes, cryptogrammes et autres messages codés à décrypter — pas de panique, toutes les solutions sont données. La chasse au livre et au trésor est particulièrement prenante, d’autant qu’Émily et James ont affaire à de sérieux opposants, qui ne reculent devant aucun coup bas. J’ai également aimé que celle-ci soit fondée sur l’œuvre d’Edgar Allan Poe, dont la production sert de supports aux indices de la chasse? On en apprend donc pas mal sur la littérature du XIXe siècle, mais aussi sur l’histoire littéraire, qui dissimule elle aussi son lot de petites énigmes et de grandes disputes. Et ça m’a même donné envie de remettre le nez dans les écrits d’Edgar Allan Poe — qui m’a terrifiée au point de m’infliger de longs mois de cauchemars avec son Double assassinat dans la rue Morgue, que je n’ai jamais fini ! Mais pas seulement, car il est aussi question des écrits de Dashiell Hammett, Jack Kerouac et de la Beat Generation : idéal pour en apprendre un peu !

J’ai donc éprouvé une tendresse particulière pour la jeune héroïne de Jennifer Chambliss Bertman : Emily doit faire face à de nombreux problèmes qui touchent les adolescents (mais pas que, car les adultes ont également droit à leurs histoires) : ainsi, il est question au fil des pages de déracinement, de la vie en société, de la découverte d’un nouvel environnement, d’amitié ou de relations familiales. Le tout servi sous couvert d’une passionnante chasse au livre, truffée d’énigmes et d’anecdotes liées à la vie littéraire du XIXe siècle. L’intrigue est dynamique, les personnages attachants et le tout s’est avéré particulièrement prenant. S’il devait y avoir une suite, je ne manquerai pas de la lire !

Chasseurs de livres #1, Jennifer Chambliss Bertram. Traduit de l’anglais par . R. Laffont, février 2017, 429 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !