Les Sœurs du feu, Le Sang et l’Or #2, Kim Wilkins.

On dit de Bluebell, princesse guerrière aux multiples cicatrices et héritière du trône de son père, que personne ne peut la tuer. Lorsqu’elle entend parler d’une épée spécialement forgée pour l’assassiner par le redoutable roi Corbeau Hakon, elle décide de partir à sa recherche plutôt que d’attendre que l’arme vienne à elle. L’épée serait en possession d’une de ses quatre sœurs cadettes, mais laquelle ? Celles-ci étant dispersées dans tout le royaume, Bluebell se met en route. 
Depuis les côtes sauvages et escarpées jusqu’aux montagnes de granit du royaume, de ses ports grouillant d’activité à ses cités fantômes, de ses opulents châteaux à ses forêts primitives… cette histoire est celle de cinq sœurs dont les choix causeront l’essor ou la chute d’empires entiers. 

J’avais eu un gros coup de cœur pour le premier tome, Les Filles de l’orage et celui-ci est passé à un cheveu d’être, lui aussi, un coup de cœur ! A l’issue du premier tome, Ælmesse et Ælthric étaient sauvés mais les soeurs dispersées : Ash cherchait, en compagnie d’Unweder, comment échapper à son destin ; Ivy était mariée à un vieux barbon ; Rose était séparée d’Heath et de Rowan ; Willow se consumait de haine dans un coin reculé du royaume ; Bluebell, de son côté, pouvait espérer se reposer sur ses lauriers. Et c’est à peu près ainsi qu’on les retrouve, quatre ans plus tard, alors que Bluebell tente de savoir laquelle des quatre possède l’épée qui va la tuer – et tente d’arrêter la guerre qui couve, au passage.

L’intrigue semble partir d’un tout petit rien : Bluebell enquête et Rose, de son côté, reçoit un message la prévenant que Heath vit ses derniers instants. Dit comme cela, ça n’a l’air de rien, mais c’est ce qui va précipiter les jeunes femmes sur les routes et dans la panade. Mais c’est l’enchaînement des péripéties qui rend l’histoire si palpitante et prenante. Au gré de l’action des cinq jeunes femmes, l’intrigue va se complexifiant – les actes des unes influençant les vies des autres. D’ailleurs, l’intrigue a un petit côté tragique : on sent une sorte de force inéluctable qui s’abat sur les personnages, que l’on sent englués dans la toile du destin. Et rien que cela suffit à donner à l’intrigue cet aspect si prenant, car on ne peut s’empêcher d’espérer que les personnages vont réussir à dépasser cette fatalité.
Dans l’adversité, les caractères des princesses s’affinent, se nuancent : celles qui étaient effacées dans le premier tome prennent ici plus de place, s’imposent dans le récit et tirent enfin les ficelles. Et ce qui est intéressant, c’est qu’elles sont toutes très différentes les unes des autres, ce qui amène une belle variété dans les personnages.

Dans le premier tome, le différend qui oppose les païens aux trimartyrs était déjà assez violent mais là, il s’est cristallisé et entraîne des conséquences dramatiques – certains royaumes allant jusqu’à refuser leur aide à la coalition, au prétexte que tous n’ont pas embrassé la foi trimartyre. Il en est de la fantasy comme du monde réel : la religion est un merveilleux levier de guerre et, ici, les personnages l’ont bien compris (et ne vont pas hésiter à s’en servir pour se pourrir consciencieusement la vie). On pourrait penser que deux camps se tapant dessus pour d’obscurs motifs religieux suffisent. Mais non ! Car Kim Wilkins explore dans cet opus l’histoire des Ærfolcs, qui n’ont été que brièvement cités dans le précédent roman (pour nous parler des lointains ascendants de Heath et de sa fameuse chevelure rousse). Toutefois, les Ærfolcs sont le point commun des païens et des trimartyrs : tous les rejettent. Avec les Ærfolcs, il y a un petit air d’Irlande, de druides et de rites magiques qui se glisse dans le roman : proches de la nature,ils utilisent les dolmens, cromlechs et autres sentiers cachés des forêts séculaires pour voyager vers les lieux secrets qu’elle recèle… et ils ont eux aussi des ambitions sur le Thyrsland. Tout cela pour dire que l’intrigue se densifie à souhait et laisse assez peu de répit au lecteur. Car si la plupart des protagonistes sont empêtrés dans ce conflit religieux à l’issue plus qu’incertaine, il en est une qui, elle, est sur la trace du dragon de son apocalyptique vision.
Le récit saute d’une jeune femme à l’autre, ce qui nous offre une vision assez générale du conflit en cours et des personnes impliquées, tout en entretenant merveilleusement le suspense.

En somme, je n’ai pas été déçue par ce deuxième tome, loin de là ! Kim Wilkins parvient à rendre son intrigue plus dense, plus palpitante, en introduisant de nouvelles factions, de nouvelles alliances et en affinant les caractères de ses personnages. Si l’intrigue semble partir de rien, c’est bien l’enchaînement implacable des péripéties qui la rend si prenante et si riche en questions. J’attends donc de pied ferme le troisième tome, qui me paraît d’ores et déjà plein de promesses, d’autant plus après la conclusion hautement inattendue qui clôt cet opus !

Le Sang et l’Or #2, Les Sœurs du feu, Kim Wilkins. Traduit de l’anglais par Nenad Savic. Bragelonne, juin 2017, 449 p.

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Sang-de-Lune, Charlotte Bousquet.

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Alta. Une cité où les femmes sont soumises à l’autorité des fils-du-soleil. Gia, comme toutes les Sang-de-lune, doit docilement se plier aux règles édictées par le conseil des Sept, sous peine de réclusion, ou pire, de mort. Impossible d’échapper au joug de cette société où règne la terreur. Pourtant, le jour où sa petite sœur Arienn découvre la carte d’un monde inconnu, les deux jeunes filles se prennent à rêver à une possible liberté. Mais ce rêve est bientôt menacé par l’annonce du mariage de Gia. Le temps presse, elles doivent fuir. Or, pour atteindre ce monde mystérieux qui cristallise leurs espoirs, toutes deux doivent traverser les Régions Libres, un territoire effrayant où cohabitent hordes barbares et créatures monstrueuses, issues de la matière même de l’obscurité…

À Alta, les Fils-du-Soleil, les hommes, règnent en maître, dominent les Sang-de-Lune, les femmes, et édictent leurs règles misogynes. En effet, selon les légendes et la mythologie de cet univers, les hommes sont issus de l’astre solaire trahi, en des temps immémoriaux, par la Lune (qui se manifeste, chez les femmes, par des pertes de sang chroniques ; comme c’est pratique). En conséquence de quoi, les Sang-de-Lune sont sujettes aux Ténèbres, qui risquent de les engloutir à tout moment, raison pour laquelle il est du « devoir » des hommes de les dominer. Privées de toute liberté, ces dernières sont donc totalement soumises à leurs époux, pères ou frères – évidemment, toute ressemblance avec la réalité est loin d’être fortuite.

Alta est une cité souterraine ; au fil des pages, on s’aperçoit que la société d’Alta se situe dans notre futur. Suite à une catastrophe écologique et humanitaire, l’humanité s’est réfugiée sous terre et a développée les lois ô combien injustes décrites par Charlotte Bousquet. Dès le départ, le roman se place donc sous le double patronage des littératures post-apocalyptiques et dystopiques.

Mais l’auteur se joue des clichés du genre. En effet, Gia, la protagoniste, est plutôt passive et loin d’être l’élément perturbateur. Ce rôle revient en fait à Arienn, la petite sœur, dont les velléités révolutionnaires ne sont pas un secret pour sa sœur aînée. Et c’est uniquement pour la sauver, elle, que Gia va quitter sa zone de confort ! Voilà qui change, car on a plus l’habitude de suivre le personnage qui se rebelle et fait évoluer la situation. Ainsi, le duo permet de montrer toutes les turpitudes de cette société. La rébellion d’Arienn montre à quel point la situation dans laquelle les Sang-de-Lune sont maintenues est révoltante ; la passivité de Gia montre les ravages que peuvent provoquer la propagande et les lavages de cerveau auxquelles elles sont soumises. En effet, à force de leur répéter qu’elles sont mauvaises et vouées aux Ténèbres, les femmes ne peuvent qu’être persuadées qu’il s’agit là de la réalité…
Entendons-nous bien, le roman est, la plupart du temps, absolument révoltant, et ce d’autant plus lorsque l’on sait que ce que décrit Charlotte Bousquet est loin d’être de la science-fiction pour de trop nombreuses femmes encore dans le monde et pend au nez de nombreuses autres, si notre société continue dans le chemin dit civilisé qu’elle semble vouloir emprunter. Le récit de Charlotte Bousquet n’invente rien mais décrit à merveille, sous couvert de science-fiction, ce que l’on impose un peu partout dans le monde : obscurantisme, oppression religieuse, fanatisme, banalisation de la violence, sexisme et misogynie sont de la partie. Quand on dit que le texte est révoltant, c’est qu’il cristallise, en fait, les pires travers de notre société. Difficile, donc, de le lire en restant parfaitement calme !
Ainsi, le récit porte une intelligente réflexion sur les relations entre les deux sexes, qui ne pourra que pousser le lecteur à réfléchir.

Parallèlement à cela, le récit a toutes les qualités d’une dystopie : suite à la rébellion initiale, il y a de l’action (mais pas en excès) et un tas de rebondissements, parfois inattendus. L’histoire présente également son lot de traîtres, de profondes réflexions et d’histoires d’amour – quoi que ces dernières soient loin, très loin d’être au centre de l’histoire, laquelle porte vraiment sur les rouages de cette société.

Difficile de faire du neuf avec la dystopie, pourrait-on penser, mais Charlotte Bousquet s’y entend pour jouer sur les codes du genre et proposer un roman à la fois original et profondément habile. La situation qu’il décrit, pour révoltante qu’elle soit, n’en reste pas moins la dure réalité pour de trop nombreuses femmes dans le monde, un point qu’il ne faudra, semble-t-il, jamais cesser de dénoncer. Ce que ce roman fait à merveille.

Sang-de-Lune, Charlotte Bousquet. Gulf Stream (Électrogène), août 2016, 320 p. 

Soléane, Muriel Zürcher.

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2540. Voilà 400 ans que le Coracle, une île artificielle portant les survivants d’une épidémie planétaire, erre sur les Océans. Soléane, 16 ans, y vit avec sa mère et son petit frère nouveau-né, Saméo. Herbières toutes les deux, elles sont fréquemment appelées au chevet des malades de l’île qu’elles soignent à grands renforts de plantes. Mais Soléane rêve de liberté : elle se dépêche donc de se faire émanciper. Or, le jour où elle est déclarée saine et donc apte à fonder une famille et à vivre sa propre vie, sa mère, accusée d’avoir fomenté plusieurs années plus tôt, un coup d’Etat, arrêtée par les traqueurs, lui confie une mystérieuse pierre. Un cristal, une pierre de Terre, l’élément qui pourrait sauver le Coracle et qu’elle lui ordonne de remettre non pas aux autorités de l’Arche – l’Eglise officielle du Coracle – mais aux insoumis, cette communauté rebelle qui contredit le discours officiel et prétend pouvoir sauver réellement l’île à la dérive. Désormais fugitive, Soléane doit trouver des alliés, laver l’honneur de sa mère et sauver sa peau. Ses croyances et convictions vont être rudement mises à l’épreuve…

Soléane est une jeune fille un peu naïve, pressée de grandir, pressée d’être adulte, raison pour laquelle elle demande l’émancipation, qui va faire voler en éclats sont petit monde tranquille.
Rapidement, on découvre un univers gangrené par la religion – mais ce n’est pas immédiatement perceptible pour la population. En effet, l’Empera, la plus haute autorité, étant quelque peu défaillante, c’est l’Arche, l’autorité religieuse, qui a pris le contrôle du Coracle. A partir de là, on comprend très vite qu’il ne peut en ressortir rien de bon. Et, de fait, l’Arche profite allègrement de l’absence de l’Empera pour faire régner sa loi et la terreur.

Après quelques errements (car elle a du mal à croire aux turpitudes des autorités), Soléane découvre les rebelles, avec lesquels elle devrait pouvoir faire front commun. Car l’auteur ne fait pas de son personnage l’égérie de la rébellion, non, elle est plutôt là en parallèle. D’ailleurs, il lui faut un long moment avant de trouver de l’aide, ce qui fait qu’on peut parfois avoir l’impression que le récit traîne en longueur.

Heureusement, l’histoire est suffisamment riche pour faire oublier ce bémol. En effet, le récit mêle aventures (avec moult courses-poursuites et fuites, en compagnie ou seule), mystères (qu’est-il réellement arrivé à l’Empera ?), réflexions sur la politique, la religion, la famille ou encore l’écologie. Il y a également pas mal de questions qui alimentent le suspens, notamment quant à l’identité réelle de Soléane – sur laquelle on peut douter dès la scène d’introduction, mais sur laquelle toute la lumière n’est faite qu’à la toute fin du livre. Et, de plus, il y a plusieurs personnages qui se cherchent sans se connaître, n’arrêtent pas de se croiser, et c’est avec un intérêt grandissant que l’on assiste à cet étrange ballet.
Le contexte post-apocalyptique (le Coracle dérive depuis 400 ans, suite à une catastrophe humanitaire et perd peu à peu son intégrité, mettant à nouveau sa population en péril), apporte au récit une dimension toute dramatique : on sent bien l’urgence qui sous-tend les actions de l’Arche, comme celles des rebelles et toute la pression que cela induit.

Soléane est un roman post-apocalyptique qui se lit vraiment bien, malgré quelques longueurs. La réflexion autour du mélange détonnant qu’offrent politique et religion, ainsi que sur la rébellion face à un pouvoir totalitaire, sont aussi intéressantes que prenantes. Soléane, dans son extrême et persistante naïveté, montre à quel point il est important de toujours affûter son esprit critique et de s’informer !

Soléane, Muriel Zürcher. Didier jeunesse, juin 2016, 424 p.

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Les Filles de l’orage, Le Sang et l’Or #1, Kim Wilkins.

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Le Thyrsland va mal. Son roi, Aelthric, est dans le coma. Mais, pour l’instant, seuls ses plus proches conseillers et ses cinq filles sont au courant. Si ses ennemis venaient à l’apprendre, ce serait le chaos. Or, il semblerait que la maladie du roi n’ait rien de naturel mais, en revanche, tout de magique.
Bluebell, sa fille aînée, héritière du trône, chef des armées et guerrière prétendument invincible, décide alors de demander de l’aide à une magicienne vivant aux confins du royaume, entraînant ses quatre sœurs et leur père malade dans un périple qui est loin d’être tout repos. D’autant que chacune des sœurs dissimule un secret qui pourrait bien conduire le royaume à la ruine…

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu un roman de fantasy qui me tienne autant en haleine !
Dès les premières pages, on plonge dans un univers plutôt rustique (même pour un univers de fantasy) que les descriptions fournies – sans être lourdes – dépeignent à merveille. Il faut imaginer des châteaux qui ont tout de grosses fermes fortifiées, organisés en longères séparées, diverses cours et bâtiments épars (cuisine, écurie, salle de réception…), bien loin, donc, de l’imaginaire des châteaux certes fortifiés, mais offrant un minimum de confort.
Autre détail qui vient trahir une certaine rusticité : la famille royale semble connaître les prénoms du petit personnel, une attitude que l’on a du mal à faire cadrer avec une famille siégeant dans un château ! D’ailleurs, le royaume se compose de bourgades, de fermes isolées et de petites villes fortifiées et l’on sent que tout cela n’est relié que par des chemins boueux et des espaces encore largement naturels. Et tout ce petit monde est aux prises avec de féroces bandes de brigands (que l’on a du mal à imaginer dans un univers plus urbanisé), aux intérêts divergents (mais visant tous à se débarrasser des puissants). Le décor est donc pour le moins pastoral – et original.
Mais il ne faudrait pas s’imaginer que décor bucolique rime avec vie idyllique. Loin de là ! Les complots politique font rage !

En effet, le Thyrsland est, en quelque sorte, la tête de proue d’une petite fédération de royaumes qui, sans former de véritable alliance, se contentent de cohabiter plus ou moins pacifiquement. Outre les habituelles querelles territoriales, il faut compter avec un litige religieux qui oppose les « païens » (dont la majorité des habitants du Thyrsland, famille royale incluse) aux adeptes de la religion trimartyre, qui ne reconnaissent que le dieu unique Maava et ont des convictions diamétralement opposées à celles qui, traditionnellement, régissaient le royaume. Ainsi, ils dénient aux femmes toute autre occupation que celles ayant trait à la cuisine ou à l’éducation des enfants – et il va sans dire que toute ressemblance avec la réalité est loin d’être fortuite ! Fatalement, la défaillance du roi tombe au plus mal, dans un contexte aussi troublé.

Ainsi présenté, on pourrait se dire que l’intrigue est plus que classique, puisqu’il s’agit seulement de sauver le roi et le royaume. Ce qui fait tout le sel du récit, ce sont vraiment ses personnages et la façon dont Kim Wilkins amène et aménage les rebondissements.
Ainsi, on suit les cinq filles, aux caractères, particularités et histoires bien différentes (et aux noms de fleurs ou de plantes). Bluebell est, en quelque sorte, le fils que le roi n’a jamais eu : elle se bat sur le terrain avec ses hommes, commande aux armées, n’a peur de rien ni de personne, manie les armes comme pas deux et s’accommoderait merveilleusement d’une vie solitaire avec son cheval et ses deux chiennes. Bref, c’est une dure à cuire – surnommée Téton d’Acier par ses adorables petites sœurs, d’ailleurs, ça veut tout dire. Pourtant, sous des dehors d’indifférence, Bluebell se montre très humaine et très concernée par le sort de son père ou de ses sœurs. Celles-ci ne le lui rendent pas toujours. Ainsi, Rose est plus obnubilée par sa romance que par le sort du royaume mais Kim Wilkins nous campe une femme tiraillée entre son cœur et son devoir, tout en montrant à quel point son propre égoïsme l’aveugle. Vraiment, l’auteur s’y entend pour trousser des personnages complexes et aux facettes multiples, c’est très agréable : car on donne difficilement tort ou raison à certaines d’entre elles, dont les dilemmes sont cornéliens.
La troisième sœur, Ash, est sans aucun doute le pendant de Bluebell. Envoyée au loin pour devenir conseillère en foi commune (un mélange aussi original qu’inédit entre prêtresse et rebouteuse), elle s’inquiète de voir ses pouvoirs grandir et devenir totalement incontrôlables. De fait, elle a vu son avenir (alors qu’elle ne devrait pas pouvoir) et sait que rien de bon ne va en sortir. Aussi craint-elle de mettre sa famille, ses sœurs et, pour finir, le royaume en danger, ce qui la pousse à caresser l’idée de s’exiler définitivement. Entre Bluebell qui doit assurer l’intérim du royaume, Rose qui met en péril le sien (elle est l’épouse d’un roi voisin) et Ash qui craint de déclencher l’apocalypse en restant, on est servis en dilemmes moraux. Ceux-ci sont à la fois bien posés et bien exploités, ce qui donne à l’intrigue beaucoup de corps, les sous-intrigues s’entrecroisant.
Il y a, enfin, les deux petites dernières, les jumelles Ivy et Willow : la première, frivole et légère, n’aspire qu’à une vie dissolue de plaisirs ; la seconde a secrètement embrassé la foi trimartyre et méprise de plus en plus les traditions familiales, mettant en péril le fragile équilibre qui, jusque-là, les maintenait tous unis.
Et ce sont leurs interactions qui sont absolument passionnantes. Comme on passe de l’une à l’autre, on connaît leurs aspirations, leurs désirs, leurs analyses sur la situation ou sur leurs propres sœurs. On décrypte les sous-textes de leurs échanges, lourds de sous-entendus, de rancœurs inavouées et d’amours inavouables (on ne peut en effet pas dire que la communication soit le point fort de la famille).

À cela s’ajoutent les bisbilles politiques qui agitent les royaumes. Le roi disparaît et Bluebell est loin de faire l’unanimité – on l’a vu, pour les trimartyrs, il est hors de question qu’une femme puisse monter sur quelque trône que ce soit et, globalement, elle enquiquine tout le monde avec son caractère de cochon et ses aptitudes au combat. Pour eux, n’importe qui plutôt que Bluebell fera l’affaire – et, de préférence, quelqu’un soigneusement placé sur le trône suite à conspirations. Elle est donc crainte, pourchassée, traquée sans relâche. Combiné à l’intrigue magique et aux autres problèmes en cours, cela donne un roman riche en poursuites, en batailles, trahisons et escarmouches jouant avec les nerfs du lecteur. Vraiment, on ne voit pas les quelques 400 pages passer tant l’ensemble est prenant et dynamique.

Dernier point, et non des moindres : le roman fait vraiment la part belle aux personnages féminins. Les cinq sœurs sont évidemment les protagonistes : elles sont guerrière, épouse, amante, mère, dévouée à la foi, amoureuse, traîtresse, magicienne, stratège… Et, évidemment, on leur demande de prouver mille fois plus de choses que si elles étaient des hommes (étonnant, non ?). Volontairement cantonnées à des rôles de seconde zone (hormis Bluebell), elles n’en portent pas moins l’écrasante pression qu’exerce sur elles un univers dominé par les hommes. Là encore, toute ressemblance avec la réalité est moins que fortuite.

Voilà un début de série du meilleur augure ! Si l’intrigue peut sembler classique, ce sont l’univers et les personnages mis en scène qui en font tout le sel. Kim Wilkins narre l’histoire de cinq sœurs prêtes à prendre leur destin et leurs armes en main, à se lancer à corps perdu dans toutes les batailles et à faire ce qu’elles pensent être juste : il va sans dire que j’ai hâte de découvrir la suite !

Le Sang et l’Or #1, Les Filles de l’orage, Kim Wilkins. Traduit de l’anglais par Nenad Savic.
Bragelonne, juin 2016, 408 p.

Martyrs #2, Oliver Peru.

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Où l’on retrouve Irmine, Helbrand et Kassis. Dans un royaume en proie aux plus vives tensions, chacun va devoir jouer serré pour tirer son épingle du jeu. Alors qu’Alerssen a été envahie par les troupes du Reycorax, il faut aussi compter sur les Arserkers d’Allena prêts à en découdre… 

Le premier tome de Martyrs m’avait beaucoup plu ; ce second opus est même un cran au-dessus ! (Je ne résume volontairement pas plus l’intrigue afin de ne pas vous gâcher l’énorme cliffhanger final de Martyrs 1.)

L’intrigue alterne entre passé et présent ; on découvre, pas à pas, l’itinéraire du fameux borgne qui a causé tant d’inquiétudes dans le premier volume et qui est ici au centre de l’histoire. Saërn (notre borgne, donc) est un personnage pour le moins complexe, passionnant à découvrir, surtout quand on pense aux implications de sa présence. Lui dont on pensait avoir fait le tour – un spadassin comme tant d’autres – s’avère profondément touchant.

C’est aussi l’occasion de développer les personnages ; si on pensait, à l’issue du tome 1, les avoir tous plus ou moins cernés, on s’aperçoit ici qu’Oliver Peru nous réservait encore bien des surprises – et on en vient à se demander si on les a d’ailleurs toutes éclusées. En fait, on a quasiment l’impression d’avoir à faire à de nouveaux personnages tant les évolutions ont été surprenantes. En même temps qu’il dévoile les nouveaux caractères, il nous en apprend plus sur certains épisodes de leur passé (pensez au Père Carnage, par exemple), qui ne font que renforcer des personnages déjà très fouillés. Certains se révèlent bien différents de ce qu’on avait dans le premier tome ; on en vient à apprécier ceux que l’on détestait, et à se sentir mitigé par ceux qui nous plaisaient. C’est le monde à l’envers !

Et l’intrigue est à l’avenant. Maintenant que les diverses alliances, traîtrises et autres masques astucieux sont éventés, place au déploiement de l’intrigue. Celle-ci ressemble furieusement à une redoutable partie d’échecs, les coups pouvant se jouer plusieurs années à l’avance. Le roman comporte son lot d’actions et rebondissements inattendus, mais c’est surtout la politique qui est importante dans cet opus. Du coup, l’intrigue semble un poil moins trépidante que dans le premier tome… mais, curieusement, elle est tout aussi prenante. À côté des grandes manœuvres politiques, il y a les petites combines personnelles, et les destins plus insignifiants qui se mêlent à la trame générale. Tout cela s’organise brillamment et constituent une histoire de plus en plus complexe – mais dans laquelle on ne se perd jamais.
Par ailleurs, l’intrigue, en gagnant en complexité, est aussi devenue bien plus sombre : tous les coup bas sont permis et l’auteur n’hésite pas à sacrifier quelques pions de son échiquier, au grand dam du lecteur…
Cet opus est donc un savant mélange entre actions, complots, retournements de situations, et réflexions plus calmes. Comme dans le premier volume, l’histoire est maîtrisée en tous points, et le suspens au rendez-vous. Résultat ? Des chapitres qui s’avalent presque tout seuls, et une extrême difficulté à lâcher le roman…

Mais là où cela devient génial, c’est qu’à plusieurs reprises, l’intrigue bascule dans des directions totalement inattendues. La fin du premier tome annonçait déjà la couleur et faisait prendre à l’histoire un tour des plus originaux ; la source est loin d’être tarie, quand on voit la qualité et l’originalité de ces nouveaux rebondissements – et donc on s’attend à un tome tout aussi explosif par la suite.
La fin, pleine de poésie et de magie, donne à nouveau furieusement envie d’avoir la suite !

Bref, Martyrs II, c’est du grand art. Et à propos d’art, le roman est illustré de portraits des personnages, et de cartes de tarot. Sublimes ! On regrette juste de les avoir en noir et blanc, car ça ne leur rend pas totalement justice…

Martyrs continue donc de me subjuguer et je trépigne évidemment d’impatience en attendant le troisième volume. L’intrigue est tout bonnement géniale, et file vers des horizons tout à fait inattendus, mais parfaitement amenés. C’est passionnant car la situation politique a été soigneusement fignolée ; on se croirait en pleine partie d’échec et on ne s’ennuie pas un seul instant. Voilà de l’excellente fantasy (française, en plus !) à côté de laquelle il serait extrêmement dommage de passer !

Info bonus : le premier volume sort en poche le 13 mai 2015… à temps pour les Imaginales, donc 🙂

◊ Dans la même série : Martyrs (1) ;

Martyrs, livre II, Oliver Peru. J’ai Lu, 2014, 637 p. 

Lecture commune ! Ils l’ont également lu :  Solessor, DarkToy, erine6, Vashta NeradaLa tête dans les livres, yuya46, Altaira, angelebb, Camille7 et Mypianocanta.

ABC Imaginaire 2015

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Oraisons, Samantha Bailly.

 

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En Hélderion, la mort peut rapporter beaucoup… surtout à la famille Manérian, qui procède aux oraisons, les rites funéraires du royaume. Mais la réalité de la mort les frappe de plein fouet lorsqu’on retrouve le corps de leur plus jeune fille dans une ruelle sordide.Tout désigne les clans, ces dangereux rebelles qui s’opposent à Hélderion.
Aileen, prête à tout pour venger sa cadette, se lance dans une enquête qui la mettra à rude épreuve.
Noony, leur sœur aînée, se retrouve quant à elle aux premières loges de l’entrée en guerre de son pays contre le continent voisin. Mais elle est bien décidée à s’opposer à ce conflit qui pourrait tourner en véritable massacre.
Prises dans des intrigues dont les enjeux les dépassent, les deux soeurs devront affronter le système qui les a forgées.

Heldérion, royaume raffiné s’il en est, a conquis les terres de Thyrane, et lorgne désormais sur celles de Rouge-Terre, ou Terres Impies. Car Heldérion se targue d’une chose : posséder la vérité quant aux croyances, et à la religion. Quiconque s’en éloigne est donc un hérétique. Simple, non ? C’est dans ce contexte qu’Aileen et Noony Manérian vont se retrouver sur les routes de ce charmant royaume, l’une à la recherche du meurtrier de sa sœur, l’autre en partance pour le front d’une guerre qui la répugne.

Oraisons, roman de fantasy, propose un système de magie est à la fois intéressant et original, mêlant chamanisme et rites religieux traditionnels, tout en gardant une part de mystère (tant aux yeux du lecteur qu’à ceux des personnages) : c’est ce qui fait tout le charme et la densité de l’intrigue, d’ailleurs. Le rituel de l’oraison, au centre de l’histoire, confine au rite mystique et magique, et se pare de bien des mystères, jusqu’à la toute fin.
Toute cette question du rite mortuaire cache, on s’en doutait, celle de la mort. Qu’y a-t-il après ? C’est vraiment l’aspect central du récit, et le thème est très bien traité. D’une part parce que l’auteur confronte trois points de vue (celui des Heldérionnois, celui des Thyraniens et celui des Rouge-Terriens, forcément différents), d’autre part parce que les décès et cet après deviennent l’enjeu de la guerre qui se dessine. De cet aspect fondamental découlent d’autres thèmes : la religion (évidemment), le racisme, la peur de l’étranger, et l’amour. Impossible, souvent ; difficile, parfois. Tous les thèmes sont traités avec finesse, mais ce dernier est particulièrement bien loti, bien qu’il soit très loin d’être au centre des préoccupations. Pas de grande quête pour retrouver un Amour en danger, donc, et c’est parfait !
Le roman propose des personnages variés, et tout en nuances. Beaucoup sont catégoriques, tous évoluent. Les deux sœurs, Aileen et Noony, sont dessinées dès le départ comme des antithèses. Noony, digne héritière, fait ce qu’on attend d’elle. Aileen, de son côté, pensionnaire, est formée pour être une grande dame, et on sent dès le départ que cela ne lui convient pas. Pourtant, toutes deux se lancent à l’aventure, et toutes deux vont évoluer non pas à l’inverse, mais sur des chemins parallèles.  Les relations nouées sont complexes, détaillées, et tissent un écheveau complexe.

Oraisons, c’est aussi une construction très minutieuse ; chaque chapitre s’ouvre sur un extrait de texte : œuvre d’un scientifique, d’un dirigeant, d’un artiste, ou journal intime de l’un des personnages, qui éclaire systématiquement un pan de l’intrigue abordé dans le chapitre en cours. Ainsi, le lecteur est comme enveloppé dans un cocon d’informations, disséminées peu à peu, qui lui donne l’agréable impression d’avoir une vision exhaustive de l’univers, tout en sentant qu’il ne fait que toucher du doigt un tout beaucoup plus vaste et plus complexe qu’il n’y paraît. Le contexte est énorme, bien pensé, et extrêmement bien amené. On entre sans aucune difficulté dans un univers d’une richesse et d’une profondeur assez incroyables, les spécificités de chaque peuple, chaque caste, ou population étant évoquées. C’est dense, incroyablement intéressant et, comble du bonheur, jamais pesant. On engrange une foultitude de petites informations au fur et à mesure de la progression de l’intrigue, qui nous permettent d’avoir une vue plus globale sur le conflit en cours, l’univers, ou la personnalité des protagonistes.

On entre dans l’histoire par une succession de scènes, découpées en chapitres assez courts, qui rendent dès le départ une impression d’intrigue complexe, de rapidité d’action, mais aussi d’une lente et précise mise en place. Pourtant, certains détails arrivent un peu trop rapidement ou facilement, et on a parfois l’impression que le suspens n’est plus au rendez-vous.
C’est là qu’arrive le second tome, puisqu’Oraisons est la publication d’un diptyque réuni en intégrale. Si La Langue du silence balbutiait encore un peu, La Chute des étoiles se révèle dans toute sa splendeur. Le style s’affine, s’affirme, et on plonge dans ce que l’on sentait être, dès le premier tome, un roman grandiose. Les situations s’enveniment, les personnages achèvent de se révéler, la tension monte.
L’autre originalité du roman (après un système de magie atypique), c’est de mêler fantasy et enquête policière (celle d’Aileen sur la mort de sa sœur, celle de Noony sur la politique et l’histoire) ; la trame politique se mêle à la trame policière, et cela donne un rythme assez enlevé, d’autant que Samantha Bailly n’abat pas ses cartes trop tôt, et sait conserver une part de secret jusqu’aux dernières pages, et parvient à surprendre son lecteur, alors qu’on s’imaginait que tous les points avaient été réglés. Si, jusqu’à la fin, il y a quelques facilités, on les oublie rapidement en raison de l’incroyable densité et la richesse du roman.

Alors Oraisons, c’est un vrai coup de cœur, pour un univers, une intrigue, des personnages. Les quelques tâtonnements stylistiques et scénaristiques du diptyque sont amplement compensés par la complexité de l’intrigue et de l’univers mis en place, par la richesse des personnages, et les thèmes intelligemment traités. Oraisons était, paraît-il, un coup d’essai, et c’est un coup de maître. Voilà une fresque grandiose, qui marque durablement, et dont vous tournerez la dernière page avec émotion. 

◊ Dans le même univers : Métamorphoses (préquelle).

Oraisons, intégrale, Samantha Bailly. Initialement paru sous le titre Au-delà de l’oraison : La Langue du silence et La Chute des étoilesBragelonne, 2013 (1ère édition en deux volumes, 2009 et 2010), 716 p.
8/10.

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ABC-2013-Imaginaire

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être …

 

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Ayesha, la légende du peuple turquoise, Ange.

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Dans les royaumes orientaux de Tanjor, le peuple turquoise est réduit en esclavage depuis des millénaires. Mais il chérit une légende qui lui donnera un jour le courage, l’étincelle qui lui manquent pour se révolter : la légende d’Ayesha, la déesse qui commandera aux étoiles et rendra la liberté à ses enfants condamnés. Marikani, la reine déchue et pourchassée, est-elle l’incarnation d’Ayesha ? Est-elle celle qui doit allumer le feu de la révolte et devenir la guide de milliers d’hommes, de femmes et d’enfants, jetés sur les routes en quête d’un refuge, à travers le chaos et la guerre ? Ceci est l’histoire dune femme indomptable, de ceux qui l’ont aimée et de ceux qui l’ont trahie.
C’est l’histoire d’une révolution.

À l’instar de la couverture, la trilogie d’Ayesha peut être résumée par cette image du couteau, qui ouvre et clôt l’histoire. Un couteau qui prend la vie, ou qui la rend. Un couteau qui, comme les personnages de cette épopée, a deux facettes.

Dans les royaumes de Tanjor, chacun sait où est sa place. Les hommes libres, bruns, à la peau dorée, tiennent toutes les positions, de maître d’hôtel à roi ou reine. Les esclaves, pâles, blonds aux yeux bleus, sont des esclaves « de droit divin », enchaînés en raison de la position particulière d’une étoile bleue – censée représenter ce peuple turquoise – au sein d’une constellation. Trois mille ans après l’arrivée de ces hommes pâles, ses représentants sont toujours enchaînés, et la situation n’est pas prête de changer. Pourtant, les esclaves vénèrent en secret Ayesha, la fille du dieu sans nom, celle qui, un jour, les libérera de leur joug et les conduira vers un avenir meilleur. Cette croyance, cet espoir, est une sorte de toile de fond à cette épopée romanesque, portée par quelques forts caractères.

Arekh, tout d’abord. Jeune homme sans scrupules, au passé et aux pensées douteux, peu recommandables. Bourré de préjugés, il agit avant de réfléchir et tient des propos qui feront bondir pas mal de lecteurs. Et pourtant. Au fil des pages, on assiste à sa lente transformation. L’espion, l’assassin, penche plus du côté du stratège, et n’hésite pas à mettre ses camarades devant leurs contradictions. Au fur et à mesure, il mûrit, s’amende, et ses opinions tranchées du départ se nuancent peu à peu. Complexe, c’est un personnage auquel il est initialement difficile de s’attacher, mais pour lequel on tremble souvent.

A ses côtés, Marikani, l’autre pilier du récit ; reine d’Harabec, un royaume du Sud, la jeune femme traquée et pourchassée par tout un tas d’ennemis. Il est intéressant de constater qu’elle évolue à l’inverse d’Arekh. Plus le jeune homme mûrit, plus elle devient froide et inaccessible, s’éloignant de plus en plus d’Arekh, alors que leurs destins semblent indissociables, tant ils se sont sauvés l’un l’autre. Tous les autres personnages évoluant autour d’eux connaîtront eux aussi des évolutions, parfois bonnes, d’autres fois non. Le plus intéressant et le plus remarquable, est que ces évolutions semblent toujours justes, parfaitement naturelles. Mais tous, sans exception, portent en eux plusieurs facettes, que l’on découvre tour à tour. Bien construits, vraisemblables et, au fond, très humains, les personnages portent parfaitement cette trilogie.

Le récit, quant à lui, est rédigé dans un style aussi vif que fluide. Alternant parfaitement descriptions et scènes d’action, les auteurs gèrent à la perfection le récit, le suspens, et le développement. Le style évolue suivant les scènes : les phrases raccourcissent dans les scènes trépidantes, le style se fait de plus en plus haché, ou lapidaire, suivant les états d’âmes des personnages. Les descriptions, posées, chaleureuses et agréables, succèdent aux violentes scènes de bataille. L’horreur est rarement présente. Suggérée, sous-entendue, perçue à demi-mots, elle marque pourtant d’autant plus l’esprit. Les auteurs s’y entendent parfaitement pour adapter leur plume au contexte, et donnent d’autant plus de force à leurs propos. Seul petit bémol, qui tient uniquement à l’édition : il manque un certain nombres de lettres ou de mots par endroits, ce qui gêne quelque peu la lecture. Heureusement, le fond rattrape habilement la forme et parvient à de nouveau happer le lecteur en quelques lignes. En suivant les pérégrinations des personnages, on découvre les différents royaumes et surtout leurs différents milieux. Rien n’est laissé de côté, et les descriptions sont si naturelles et intégrées au récit, que jamais le lecteur ne se sent lassé. L’épopée, quant à elle est variée : il y a des intrigues de cours, bien sûr, des complots, des batailles, des scènes de traque et de fuite désespérées, mais aussi quelques idylles qui se nouent, et des scènes heureuses. Quoi qu’il en soit, les émotions ne sont jamais loin et certaines scènes prennent littéralement à la gorge.

Mais tout ça n’est pas gratuit, bien sûr. Car en filigrane se nouent les questions de l’esclavagisme,  et du fanatisme religieux et du poids des préjugés. En essayant de sauver le peuple turquoise, Marikani opère des choix dangereux et s’attire un bon nombre d’inimitiés, tant les usages sont enracinés dans la vie courante. Personne ne comprend. Si Marikani prend fait et cause pour ce peuple disgracié, c’est qu’elle aussi est maudite : le raisonnement est simple, et a souvent été appliqué. N’allez cependant pas croire que la trilogie est pleine de bons sentiments et s’achève sur une morale guimauve. Loin de là.
La fin transcende le tout. Et même si l’on reste abasourdi, muet de stupeur et rageant devant cet incroyable dénouement, on ne peut que s’incliner devant le coup de maître des auteurs, et accepter la seule fin acceptable.

J’ai mis longtemps à venir à cette trilogie, mais Ayesha, en plus d’un grand coup de cœur, restera pour moi une des plus belles réussites de la fantasy française, tant par les thèmes qu’elle traite que par la façon dont elle a été tournée.

 

Ayesha, la légende du peuple turquoise / Les Trois Lunes de Tanjor (intégrale), Ange. Bragelonne, 2010 (1ère édition 2005), 623 p.
9/10.

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