Une sirène à Paris, Mathias Malzieu.

Juin 2016, la Seine est en crue et Gaspard Neige trouve sur les quais une sirène blessée qu’il ramène chez lui. Elle lui explique que tous les hommes qui entendent sa voix tombent amoureux d’elle et en meurent, mais, convaincu que son coeur est immunisé depuis sa rupture, Gaspard décide de la garder jusqu’au lendemain dans sa baignoire.

Nouvelle lecture dans le cadre du Prix Imaginales des Bibliothécaires, lue en commun avec Camille, qui a patiemment supporté mes maints soupirs et autres exclamations exaspérées ! Je ne mentirai pas en disant que je n’ai pas accroché du tout…

Pourtant, ça partait bien ! J’ai vraiment aimé l’idée de base de l’ami Gaspard qui tente envers et contre tout de renflouer le Flowerburger, la péniche-troquet de sa grand-mère et qui, entre deux soucis financiers, ramasse une sirène blessée sans bien comprendre à quoi il a affaire.
Dans un premier temps, j’ai même trouvé le style sympa : quelques petites pointes d’humour, une touche de poésie, et le tour est joué. J’avoue, j’ai même souri aux premières métaphores, parce qu’elles étaient bien trouvées, bien tournées. Mais point trop n’en faut ! Or là, c’est une avalanche de métaphores toutes plus dégoulinantes les unes que les autres et cette accumulation a clairement eu raison de ma patience. D’autant qu’en dehors des fameuses métaphores, je n’ai pas trouvé le style totalement extraordinaire. Pas nul non plus, soyons honnêtes, mais pas de quoi casser trois pattes à un canard. Ce qui en soi était sans doute la première des déceptions.

La suivante tenait à l’intrigue. Alors oui, l’histoire est très mignonne, mais vraiment beaucoup trop mièvre à mon goût. Tout tourne autour de la romance entre Lula, la sirène, et Gaspard, avec vaguement en toile de fond les soucis financiers du Flowerburguer et la quête vengeresse de Milena. Le suspense est inexistant et les péripéties sont toutes plus farfelues les unes que les autres. Je sais qu’on est dans un récit de fantasy urbaine, mais ça n’excuse pas tout… ! En plus, cela manque clairement d’explications. Gaspard est immunisé au pouvoir de Lula parce qu’il a eu le coeur brisé par sa vilaine méchante ex ? Comment ? Pourquoi ? Parce que. Ah ok. La romance elle-même manque de crédibilité. Lula est belle, et célibataire (enfin, on suppose Camille me souffle dans l’oreillette que c’est la dernière de son espèce, donc oui), et… et voilà. C’est tout ?!

Les personnages, de leur côté, ne sont pas franchement creusés. Pour ne parler que de Milena, elle est méchante, parce que c’est la méchante. Aucune nuance, un pur stéréotype. Autant c’est pratique pour une rapide caractérisation, autant… eh bien il m’aura manqué de la consistance. Puisqu’on en est au chapitre des personnages, attardons-nous sur les personnages féminins. C’est obligé qu’ils soient tous plus stéréotypés les uns que les autres et avec des physiques forcément affriolants ? Je n’ai malheureusement pas relevé les descriptions, mais j’ai eu envie de jeter le livre à plusieurs reprises. Lula est une sirène, donc elle est dramatiquement belle, soit. Est-ce qu’on est obligés d’avoir une description ou une mention de ses seins toutes les deux pages ? Est-ce qu’on est obligés de subir des descriptions de corps féminins sans queue ni tête, mais qui convoquent toute la géologie et tout les astres du firmament ? Bouh, ça m’agace rien que d’y repenser.

Bref, déception totale avec ce titre, qui passe tout en bas (et plus si affinités) de ma liste pour le vote. Je n’ai accroché ni à l’intrigue, ni aux personnages. J’avoue tout de même que je me tâte pour l’adaptation cinématographique. J’avais bien aimé un précédent film de l’auteur et je me dis que s’il y a un bon univers musical, peut-être (mais rien n’est moins sûr) que ça pourrait le faire !

Une sirène à Paris, Mathias Malzieu. Albin Michel, février 2019, 238 p.

Black Night, Black Wings #2, Christina Henry.

En tant que Faucheuse, Madeline Black a pour rôle d’escorter les âmes des défunts dans l’au-delà. Évidemment, ils sont rarement ravis de la voir… Pourtant, c’est là le cadet de ses soucis. Des morts contre-nature frappent la ville, des ennemis inconnus ou malheureusement trop familiers la suivent, et pour couronner le tout, Gabriel, son garde du corps, a disparu avec sa gargouille de compagnie ! Mais Maddy est la petite-fille de Lucifer, et ses ennuis personnels pèsent bien peu face à l’intervention délicate qu’on lui confie : une mission diplomatique au royaume fae, qui l’entraînera jusqu’au cœur du terrible Dédale…

Peu de temps après avoir lu le premier tome de cette série, j’ai enchaîné avec celui-ci, ce qui est assez rare dans mes lectures de série ! Comme pour le premier tome, j’ai passé un moment globalement divertissant, mais qui ne suffira pas pour inscrire cette série dans mon top 5.

Cette fois, la parenté de Madeline avec Lucifer est nettement plus au centre de l’histoire ; d’une part, parce que Maddy est supposée se plier à une étiquette rigide dont elle n’a pas toujours les codes, d’autre part parce que son royal paternel l’a fiancée, sans lui demander son avis, à un de ses laquais. On repassera pour l’égalité des sexes… Là-dessus, la jeune femme est placée sous la protection rapprochée de Gabriel, qu’elle aime passionnément. Vous le sentez poindre le triangle amoureux ? Bah vous avez raison. C’est sans doute une des raisons pour lesquelles je me suis un poil moins amusée avec cet opus qu’avec le précédent. De plus, l’intrigue est hyper redondante : Maddy est attaquée par une créature inconnue-mais-affreusement-dangereuse, elle commence par déplorer l’absence d’un de ses nombreux membres de harem, puis se bastonne – seule – avec la créature, vainc parce qu’elle est badass, mais finit quand même à moitié morte dans les bras d’un camarade, parce que la cavalerie arrive au dernier moment. C’est d’un lourd !

D’autant qu’il faut une grosse moitié au roman pour donner vraiment un sens à l’intrigue, tant on est occupés avec des sous-intrigues sans queue ni tête. Et c’est dommage, parce que tout l’arc narratif autour de la cour fae permettait vraiment d’approfondir l’univers. Sauf que comme pour tout le reste, c’est quand même assez brouillon. Comme l’intrigue multiplie les faux-semblants, les trahisons, les manigances, les disparitions, on finit par ne plus tellement savoir où donner de la tête. Or, c’est comme dans le tome 1, les explications peinent à venir. Autant l’impression de flou pouvait passer pour un premier tome, autant pour un tome 2, je trouve ça vraiment dommage. Cette fois, même si les personnages font toujours preuve d’une gouaille bien agréable qui relève un peu l’ensemble, je n’ai pas suffisamment apprécié pour enchaîner avec les tomes suivants.

C’est un roman que j’ai apprécié de lire pour l’aspect très divertissant, mais dont l’intrigue ne m’a pas tellement convaincue. C’est dommage, car l’univers comme les personnages sont bien trouvés. Mais le manque chronique d’explications et le côté hyper brouillon des péripéties gâche un peu l’ensemble. Sympa pour la plage, mais je ne lirai certainement pas la suite.

◊ Dans la même série : Black wings (1) ;

Black night, Black wings #2, Christina Henry. Milady, mai 2019, 384 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Black Wings #1, Christina Henry

Rien de tel qu’être agente de la mort pour vous pourrir la vie. Pour Madeline Black, escorter les défunts dans l’au-delà est un travail à toute heure et très mal payé. Certes, on y gagne des pouvoirs magiques et une paire d’ailes impressionnantes, mais aussi un patron exaspérant, une gargouille grincheuse à supporter, et bien des factures impayées. Les choses semblent s’améliorer lorsque le séduisant Gabriel Angeloscuro s’installe dans l’appartement au-dessous du sien… jusqu’à ce qu’un monstre terrifiant ravage les rues de Chicago, et que Maddy se découvre des pouvoirs inconnus, liés à un héritage dont elle ignore tout et qui fera d’elle la cible de tous les feux de l’enfer et du paradis.

Cela faisait une paye que je n’avais pas lu de fantasy urbaine, rayon bit-lit, aussi me suis-je laissée tenter (l’année dernière…) par cette nouvelle série ! Et, si elle ne deviendra sans aucun doute pas ma nouvelle référence, je dois dire que je me suis gentiment laissée porter par ces deux premiers tomes.

Dès l’ouverture, j’ai apprécié le style plein d’humour de Christina Henry : Madeline Black, quoique Agente de la Mort et blogueuse cuisine, peine à joindre les deux bouts, ronchonne à qui mieux-mieux. Pour ce faire deux sujets de prédilection : primo, sa gargouille domestique — dont on pourrait comparer le comportement à celui d’un chat ayant clairement conscience de sa supériorité sur son humain domestique, à ceci près qu’elle sait en sus voler, adore le chocolat et les pop-corns et crèche sur une corniche de la façade. Secundo, les lourdeurs administratives de son boulot, dont le paragraphe en décrivant la totale absurdité m’a quasiment tiré des larmes d’hilarité !
Quels que soient les échanges entre personnages, les échanges sont vifs et savoureux, notre protagoniste étant loin d’avoir la langue dans sa poche.

L’intrigue s’appuie sur un univers et une mythologie que je n’ai pas l’habitude de fréquenter en fantasy urbaine (je vous spoile un peu) : celui des damnés et des déchus. Pas besoin d’avoir fait tout son catéchisme pour suivre qui fait partie des bad guys et qui fait partie des encore-plus-bad-guys, le tout est assez limpide.
Si le schéma protagonistes/opposants est clair, il n’en est malheureusement pas de même pour l’univers. Comme on finira par le comprendre, Maddy n’est pas supposée avoir de tels pouvoirs magiques. Mais la révélation est quelque peu tardive. Et l’ennui, c’est que le reste est à l’avenant : on comprend tardivement les règles de l’univers dans lequel on évolue, les règles de la magie des personnages, ou encore celles de leur mythologie et de leur organisation. On flotte donc dans une sorte de flou artistique peu agréable, qui laisse la désagréable impression qu’on a commencé l’intrigue par le tome 2 – bien que ce ne soit pas le cas.

Après avoir accepté de laisser le cerveau de côté, j’ai plutôt apprécié cette lecture qui sortait de ce que je lis habituellement. L’univers des déchus est assez sympa et la gouaille des personnages rattrapait les petits manques en explication. Comme je le disais en intro, ce ne sera pas ma nouvelle référence en matière de fantasy urbaine, mais j’ai suffisamment apprécié pour enchaîner avec le tome 2.

◊ Dans la même série : Black Night (2) ;

Black Wings #1, Christina Henry. Traduit de l’anglais par Clémentine Curie. Milady, mars 2019.

Ma vie cachée, Becca Fitzpatrick.

Un nouveau nom. Une nouvelle ville. Une nouvelle vie.

Témoin d’un meurtre, Stella est placée sous protection en attendant le procès. Elle se retrouve catapultée au milieu de nulle part, dans le Nebraska, sous une fausse identité. Son ancienne vie lui manque atrocement, surtout son petit ami, Reed. Elle refuse de reconstruire quoi que ce soit, persuadée que sa nouvelle situation en va pas durer. Mais lorsqu’elle rencontre Chet, il lui est difficile de ne pas sourire… et de garder pour elle son terrible secret.

De Becca Fitzpatrick, j’avais lu avec beaucoup de plaisir la série Hush, hush et, dans un registre bien différent, le glaçant Black Ice. J’étais donc assez curieuse de voir ce qu’elle concocterait dans Ma vie cachée. Et, malheureusement, la sauce n’a pas réellement pris.

Le roman nous fait découvrir une Stella (de sa nouvelle identité), assez grognon : en tant que témoin protégée, elle a le déplaisir d’être envoyée à Thunder Basin, dans le Nebraska et c’est un peu la fin du monde pour l’adolescente, qui se retrouve séparée de son petit ami, Reed. Cette introduction ouvre le bal des faiblesses du scénario et on va commencer avec sa nouvelle identité : il a été décidé de changer son prénom, « trop reconnaissable » (sic) d’Estella en… Stella. Gros gros effort de recherche, en effet ! Sans surprise, son identité réelle n’est guère en sécurité et vous ne serez sans doute pas surpris d’apprendre qu’elle va connaître quelques turbulences.
Par ailleurs, celle-ci grogne tant et plus, alors que l’affaire ne doit durer que trois pauvres petits mois, jusqu’à sa majorité (moment où elle pourra donc retrouver son dulciné). Alors, certes, ce n’est pas agréable de quitter sa vie et d’être coupée des siens durant trois mois, mais ce ne sont guère QUE trois mois ! Pas 30 ans ferme !

À côté de ces faiblesses de scénario, déjà un brin agaçantes, j’ai noté quelques incohérences qui ont suffi à, au choix, me faire lever les yeux au ciel ou à me sortir totalement de ma lecture. Ainsi, dans telle scène, Stella est au téléphone à la fois dans l’habitacle de la voiture et sur le capot (avant de revenir à l’intérieur) ; les cheveux de Carmina, qui accueille Stella, passent de blanc à blond platine d’une scène à l’autre ; j’en passe et des meilleures. Tout cela donne l’impression d’un roman un peu bâclé.

Et, plus le roman avançant, moins il a été facile de se dire que cela allait s’améliorer : l’histoire est cousue de fil blanc et certaines péripéties peinent à convaincre, notamment sur la partie romance. En effet, suite à son lamento initial, Stella succombe au charme de Chet, le dangereux-bad-guy du coin, en moins de deux semaines. DEUX semaines ! Et, évidemment, comme dans tout roman ado américain qui semble se respecter, le bad-guy n’a rien fait de répréhensible – si ce n’est ne pas laisser la priorité à une mamie au passage piéton, manifestement. En somme : guère crédible, tout ça.
D’autant que les personnages ne sont guère creusés ; si les péripéties semblent vouloir déclencher une certaine empathie du lecteur à grands coups de passés dramatiques et autres moments douloureux, le moins que je puisse dire, c’est que ça n’a pas pris avec moi.

Ceci étant dit, je dois reconnaître que, malgré tout, Becca Fitzpatrick a su susciter mon intérêt et, le roman avançant, j’avais vraiment envie de savoir comment tout cela allait tourner. Les rebondissements, même cousus de fil blanc, sont bien amenés et il y a quelques sous-intrigues qui valent le coup (celle autour de l’amie enceinte, ou celle autour de l’insupportable joueur de base-ball, mettons). Tout cela mis bout à bout, j’ai fini par me laisser prendre au jeu (tout en râlant copieusement, certes !).

En bref, Ma vie cachée propose un mélange assez détonnant de thriller et de romance dont ni le scénario ni les personnages ne m’ont convaincue. Et pourtant, malgré les faiblesses du scénario évoquées ci-dessus, j’ai lu le roman d’une traite car, je ne vais pas lui enlever cela, Becca Fitzpatrick a un style très entraînant. Pas la découverte de l’année, donc, mais tout n’est pas à jeter au feu non plus !

Ma vie cachée, Becca Fitzpatrick. Traduit de l’anglais par Catherine Nabokov. Pocket jeunesse (PKJ), octobre 2017, 419 p.

Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.

Simon Snow déteste cette rentrée. Sa petite amie rompt avec lui ; son professeur préféré l’évite ; et Baz, son insupportable colocataire et ennemi juré, a disparu. Qu’il se trouve à l’école de magie de Watford ne change pas grand-chose. Simon n’a rien, mais vraiment rien de l’Élu. Et pourtant, il faut avancer, car la vie continue…

Lorsque j’ai terminé Fangirl, je n’ai eu qu’une envie : ouvrir immédiatement Carry on, qui venait de sortir et qui est, en fait, le titre de la fanfiction qu’écrit Cath dans Fangirl. Lorsque Rainbow Rowell a mis le point final à Fangirl, elle s’est aperçue qu’elle avait un univers, des personnages et une histoire qui ne demandaient qu’à se déployer. Et voilà donc Carry on, un roman à la limite de l’ovni. On peut le prendre comme un pur roman de fantasy ; on peut le prendre comme la fanfic produite par Cath ; ou alors on peut le lire comme une fanfiction d’Harry PotterCar oui, indéniablement, Carry on est un hommage à l’univers de J.K. Rowling ! Et si la fanfiction vous intrigue, allez lire Fangirl 🙂

En débutant Carry on, on entre dans un univers déjà bien établi. Dans la chronologie des aventures de Simon Snow, le personnage central du roman, Carry on est le tome 8 de la série. Aussi débute-t-on dans un univers dont on découvre peu à peu les codes, au détour d’une phrase ou d’un dialogue. Le fait de débarquer en plein milieu de l’histoire, en quelque sorte, n’est pas franchement gênant car tous les détails nécessaires arrivent à point nommé. Et petit point bonus, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Fangirl pour tout comprendre à Carry on !

On pourrait penser, au premier abord, que l’histoire met bien longtemps à démarrer : Simon est revenu à Watford, mais il angoisse car son ennemi juré et cothurne, Baz, est absent. Or, Simon, s’il est soulagé de ne pas craindre de mourir assassiné dans son sommeil, ne peut s’empêcher d’angoisser pour son camarade de chambre : va-t-il seulement bien ? D’un autre côté, c’est le moment où jamais pour lui d’essayer de recoller les morceaux avec Agatha, sa petite amie (ou ex-petite amie ?) qu’il a surprise, juste avant l’été… dans les bras de Baz. Heureusement, il peut compter sur Pénélope, sa meilleure amie et élève particulièrement douée, un de ses plus fervents soutiens.
En fait, l’histoire est vraiment centrée sur les personnages et leurs relations, tout en déployant une intrigue magique à la fois passionnante et bien troussée.

Car l’univers de Simon est menacé par le Humdrum, une créature qui tue la magie à petit feu, laissant derrière elle des zones mortes, empêchant quiconque d’utiliser la magie dans ces endroits-là. Or, plus le temps passe, plus le Humdrum progresse. Et Simon, que l’on pressent pour l’arrêter, ne maîtrise pas le moins du monde sa magie. Du coup, l’histoire est très prenante car si l’on n’est pas en train d’enquêter avec Simon et ses amis sur les façons d’arrêter l’épidémie, on se passionne pour leurs relations, petites bisbilles et autres amourettes.

J’ai parlé en début d’article de l’hommage à Harry Potter : les similitudes ne sont pas franchement difficiles à déceler ! Simon a été élevé chez les humains et on ne lui a révélé ses pouvoirs que tardivement ; son mentor, le directeur de Watford, est assez décrié dans la communauté pour ses idées et a également une part très sombre qu’il cache bien (bien plus que Dumbledore) ; les anciennes familles, dont celle de Baz, qui a des petits airs de Malefoy, sont opposées à l’éducation magique d’enfants issus d’humains ; l’école est située dans un château… j’en passe ! Pourtant, Rainbow Rowell développe des thèmes qui n’apparaissaient pas dans l’oeuvre de J.K. Rowling, ou alors tellement en filigrane qu’on pouvait passer à côté. Ses héros sont matures, majeurs et parlent assez librement de leurs sentiments : sexualité, et notamment homosexualité, sont donc au programme. Et tout cela semble parfaitement naturel, preuve que l’intrigue magique n’accapare pas tout le devant de la scène et que Rainbow Rowell a vraiment soigné ses personnages : ce sont de vrais adolescents, très humains, certes aux prises avec un problème magique de taille, mais qui vivent en même temps des choses tout à fait de leur âge ! De fait, même si l’on vient bien les liens avec Harry Potter, les aventures de Simon Snow ont un petit goût d’inédit particulièrement rafraîchissant.

J’ai donc littéralement dévoré les aventures de Simon et Baz, subjuguée que j’étais par l’univers créé par Rainbow Rowell : l’intrigue est palpitante, que ce soit côté fantasy ou côté romance. Si palpitante que j’ai adoré la romance alors que c’est, habituellement, un genre que je n’apprécie guère. Replonger dans une atmosphère si saturée de magie m’a également replongée dans un de mes plus grands bonheurs de lectrice, ce qui était loin d’être désagréable. Une très belle découverte, donc !

Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.
Traduit de l’anglais par Catherine Nabokov. Pocket Jeunesse, janvier 2017, 585 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !

Le vent te prendra, Camille Brissot.

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Écrivain en quête d’inspiration, Locke Wood a loué un appartement au mystérieux Heathcliff dans une haute tour enveloppée de brume. Bientôt le fantôme d’une jeune femme aux cheveux noirs vient hanter ses nuits.
Lorsqu’il se confie à Heathcliff, ce dernier réagit si violemment que Locke, intrigué, se lance sur les traces de son passé…

Prise d’une envie subite de lecture légère, j’ai sorti cette courte romance de ma pile-à-lire. N’ayant qu’une connaissance assez parcellaire des Hauts de Hurlevent, je me fourvoyais totalement sur le compte de cette excellente réécriture !
Car, en effet, Le vent te prendra est une libre réécriture des Hauts de Hurlevent. Et, comme l’œuvre originale, c’est bien plus une œuvre romantique qu’une romance – ce qui, entre nous soit dit, est tout à fait pour me plaire – donc pas franchement « légère » – mais on y reviendra.

Dès le départ, Camille Brissot instaure une ambiance très sombre, due notamment à la ville : le paysage très vertical de Crosswind, barré de tours gigantesques (dont certaines sont délabrées), balayées par de puissantes rafales de vent glacial, marqué par l’exploitation de mines d’uranium, mérite à lui seul le statut de personnage.
Ceux-ci, de leur côté, n’allègent en rien l’ambiance générale. Locke ressemble, dès le départ, à un auteur tourmenté ; quant à Heathcliff, à qui il loue l’appartement dans la tour, « tourmenté » ne suffit pas à décrire l’état d’esprit de ce très curieux personnage. Mais là où les deux hommes s’opposent, c’est que Locke semble d’une grande naïveté et d’une grande fraîcheur, alors qu’Heatcliff semble, chapitre après chapitre, s’enfoncer plus bas dans la méchanceté gratuite. De plus, le premier est très ouvert, pose des questions, s’interroge et déterre le passé ; le second, en revanche, est tout en fermeture et en refus de communication. Du coup, c’est par toutes petites touches – et surtout par l’intermédiaire de Sarah – que l’histoire de Crosswind se dévoile.

En effet, l’auteur use d’un procédé original. Locke, celui par qui nous arrive l’histoire, n’en est pas réellement le protagoniste. Il en est, tout au plus, le rapporteur. L’histoire, elle, se joue entre Anna, Heathcliff, Sarah, Ellis… des années auparavant, au temps de leur prime jeunesse ; une époque qui resurgit, un peu par accident, et qui hante les personnages. Et comme il faut extirper la vérité des mots de chacun, c’est avec une certaine lenteur que l’on découvre les détails, une lenteur qui sied parfaitement à l’ambiance générale.

Celle-ci est donc fortement marquée par la présence de Crosswind : les hautes tours qui barrent le paysage, le spectre de la maladie qui court, les sifflements incessants des rafales de vent et les tombereaux de neige qui déferlent sur la cité embarquent le lecteur avec une grande efficacité. Cet isolement drastique est propice à la naissance de fantômes et des plus fantastiques histoires – et celle-ci l’est indéniablement. C’est d’autant plus étrange lorsque l’on s’aperçoit que nos personnages utilisent également des téléphones portables, des ordinateurs ou internet. De temps en temps, on se rappelle donc que l’on n’est pas réellement au XIXe siècle (comme pourrait le faire croire l’atmosphère) et cela joue considérablement sur l’ambiance à la fois oppressante et onirique qui baigne le récit.

S’inspirant des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Camille Brissot signe un très bon pastiche, qui narre bien plus une histoire de douleur et de vengeance que d’amour. Elle s’est remarquablement approprié l’essence du roman initial pour en proposer une transposition totalement originale, qui fascine le lecteur autant qu’elle le laisse muet de stupéfaction devant les profonds tourments dans lesquels se placent les personnages. À découvrir !

Le Vent te prendra, Camille Brissot. Rageot (In Love), mars 2015, 176 p.