Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.

Simon Snow déteste cette rentrée. Sa petite amie rompt avec lui ; son professeur préféré l’évite ; et Baz, son insupportable colocataire et ennemi juré, a disparu. Qu’il se trouve à l’école de magie de Watford ne change pas grand-chose. Simon n’a rien, mais vraiment rien de l’Élu. Et pourtant, il faut avancer, car la vie continue…

Lorsque j’ai terminé Fangirl, je n’ai eu qu’une envie : ouvrir immédiatement Carry on, qui venait de sortir et qui est, en fait, le titre de la fanfiction qu’écrit Cath dans Fangirl. Lorsque Rainbow Rowell a mis le point final à Fangirl, elle s’est aperçue qu’elle avait un univers, des personnages et une histoire qui ne demandaient qu’à se déployer. Et voilà donc Carry on, un roman à la limite de l’ovni. On peut le prendre comme un pur roman de fantasy ; on peut le prendre comme la fanfic produite par Cath ; ou alors on peut le lire comme une fanfiction d’Harry PotterCar oui, indéniablement, Carry on est un hommage à l’univers de J.K. Rowling ! Et si la fanfiction vous intrigue, allez lire Fangirl 🙂

En débutant Carry on, on entre dans un univers déjà bien établi. Dans la chronologie des aventures de Simon Snow, le personnage central du roman, Carry on est le tome 8 de la série. Aussi débute-t-on dans un univers dont on découvre peu à peu les codes, au détour d’une phrase ou d’un dialogue. Le fait de débarquer en plein milieu de l’histoire, en quelque sorte, n’est pas franchement gênant car tous les détails nécessaires arrivent à point nommé. Et petit point bonus, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Fangirl pour tout comprendre à Carry on !

On pourrait penser, au premier abord, que l’histoire met bien longtemps à démarrer : Simon est revenu à Watford, mais il angoisse car son ennemi juré et cothurne, Baz, est absent. Or, Simon, s’il est soulagé de ne pas craindre de mourir assassiné dans son sommeil, ne peut s’empêcher d’angoisser pour son camarade de chambre : va-t-il seulement bien ? D’un autre côté, c’est le moment où jamais pour lui d’essayer de recoller les morceaux avec Agatha, sa petite amie (ou ex-petite amie ?) qu’il a surprise, juste avant l’été… dans les bras de Baz. Heureusement, il peut compter sur Pénélope, sa meilleure amie et élève particulièrement douée, un de ses plus fervents soutiens.
En fait, l’histoire est vraiment centrée sur les personnages et leurs relations, tout en déployant une intrigue magique à la fois passionnante et bien troussée.

Car l’univers de Simon est menacé par le Humdrum, une créature qui tue la magie à petit feu, laissant derrière elle des zones mortes, empêchant quiconque d’utiliser la magie dans ces endroits-là. Or, plus le temps passe, plus le Humdrum progresse. Et Simon, que l’on pressent pour l’arrêter, ne maîtrise pas le moins du monde sa magie. Du coup, l’histoire est très prenante car si l’on n’est pas en train d’enquêter avec Simon et ses amis sur les façons d’arrêter l’épidémie, on se passionne pour leurs relations, petites bisbilles et autres amourettes.

J’ai parlé en début d’article de l’hommage à Harry Potter : les similitudes ne sont pas franchement difficiles à déceler ! Simon a été élevé chez les humains et on ne lui a révélé ses pouvoirs que tardivement ; son mentor, le directeur de Watford, est assez décrié dans la communauté pour ses idées et a également une part très sombre qu’il cache bien (bien plus que Dumbledore) ; les anciennes familles, dont celle de Baz, qui a des petits airs de Malefoy, sont opposées à l’éducation magique d’enfants issus d’humains ; l’école est située dans un château… j’en passe ! Pourtant, Rainbow Rowell développe des thèmes qui n’apparaissaient pas dans l’oeuvre de J.K. Rowling, ou alors tellement en filigrane qu’on pouvait passer à côté. Ses héros sont matures, majeurs et parlent assez librement de leurs sentiments : sexualité, et notamment homosexualité, sont donc au programme. Et tout cela semble parfaitement naturel, preuve que l’intrigue magique n’accapare pas tout le devant de la scène et que Rainbow Rowell a vraiment soigné ses personnages : ce sont de vrais adolescents, très humains, certes aux prises avec un problème magique de taille, mais qui vivent en même temps des choses tout à fait de leur âge ! De fait, même si l’on vient bien les liens avec Harry Potter, les aventures de Simon Snow ont un petit goût d’inédit particulièrement rafraîchissant.

J’ai donc littéralement dévoré les aventures de Simon et Baz, subjuguée que j’étais par l’univers créé par Rainbow Rowell : l’intrigue est palpitante, que ce soit côté fantasy ou côté romance. Si palpitante que j’ai adoré la romance alors que c’est, habituellement, un genre que je n’apprécie guère. Replonger dans une atmosphère si saturée de magie m’a également replongée dans un de mes plus grands bonheurs de lectrice, ce qui était loin d’être désagréable. Une très belle découverte, donc !

Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.
Traduit de l’anglais par Catherine Nabokov. Pocket Jeunesse, janvier 2017, 585 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !

Le vent te prendra, Camille Brissot.

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Écrivain en quête d’inspiration, Locke Wood a loué un appartement au mystérieux Heathcliff dans une haute tour enveloppée de brume. Bientôt le fantôme d’une jeune femme aux cheveux noirs vient hanter ses nuits.
Lorsqu’il se confie à Heathcliff, ce dernier réagit si violemment que Locke, intrigué, se lance sur les traces de son passé…

Prise d’une envie subite de lecture légère, j’ai sorti cette courte romance de ma pile-à-lire. N’ayant qu’une connaissance assez parcellaire des Hauts de Hurlevent, je me fourvoyais totalement sur le compte de cette excellente réécriture !
Car, en effet, Le vent te prendra est une libre réécriture des Hauts de Hurlevent. Et, comme l’œuvre originale, c’est bien plus une œuvre romantique qu’une romance – ce qui, entre nous soit dit, est tout à fait pour me plaire – donc pas franchement « légère » – mais on y reviendra.

Dès le départ, Camille Brissot instaure une ambiance très sombre, due notamment à la ville : le paysage très vertical de Crosswind, barré de tours gigantesques (dont certaines sont délabrées), balayées par de puissantes rafales de vent glacial, marqué par l’exploitation de mines d’uranium, mérite à lui seul le statut de personnage.
Ceux-ci, de leur côté, n’allègent en rien l’ambiance générale. Locke ressemble, dès le départ, à un auteur tourmenté ; quant à Heathcliff, à qui il loue l’appartement dans la tour, « tourmenté » ne suffit pas à décrire l’état d’esprit de ce très curieux personnage. Mais là où les deux hommes s’opposent, c’est que Locke semble d’une grande naïveté et d’une grande fraîcheur, alors qu’Heatcliff semble, chapitre après chapitre, s’enfoncer plus bas dans la méchanceté gratuite. De plus, le premier est très ouvert, pose des questions, s’interroge et déterre le passé ; le second, en revanche, est tout en fermeture et en refus de communication. Du coup, c’est par toutes petites touches – et surtout par l’intermédiaire de Sarah – que l’histoire de Crosswind se dévoile.

En effet, l’auteur use d’un procédé original. Locke, celui par qui nous arrive l’histoire, n’en est pas réellement le protagoniste. Il en est, tout au plus, le rapporteur. L’histoire, elle, se joue entre Anna, Heathcliff, Sarah, Ellis… des années auparavant, au temps de leur prime jeunesse ; une époque qui resurgit, un peu par accident, et qui hante les personnages. Et comme il faut extirper la vérité des mots de chacun, c’est avec une certaine lenteur que l’on découvre les détails, une lenteur qui sied parfaitement à l’ambiance générale.

Celle-ci est donc fortement marquée par la présence de Crosswind : les hautes tours qui barrent le paysage, le spectre de la maladie qui court, les sifflements incessants des rafales de vent et les tombereaux de neige qui déferlent sur la cité embarquent le lecteur avec une grande efficacité. Cet isolement drastique est propice à la naissance de fantômes et des plus fantastiques histoires – et celle-ci l’est indéniablement. C’est d’autant plus étrange lorsque l’on s’aperçoit que nos personnages utilisent également des téléphones portables, des ordinateurs ou internet. De temps en temps, on se rappelle donc que l’on n’est pas réellement au XIXe siècle (comme pourrait le faire croire l’atmosphère) et cela joue considérablement sur l’ambiance à la fois oppressante et onirique qui baigne le récit.

S’inspirant des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Camille Brissot signe un très bon pastiche, qui narre bien plus une histoire de douleur et de vengeance que d’amour. Elle s’est remarquablement approprié l’essence du roman initial pour en proposer une transposition totalement originale, qui fascine le lecteur autant qu’elle le laisse muet de stupéfaction devant les profonds tourments dans lesquels se placent les personnages. À découvrir !

Le Vent te prendra, Camille Brissot. Rageot (In Love), mars 2015, 176 p.

The Revolution of Ivy, Amy Engel

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« J’ai tout perdu. Mon foyer. Ma famille. L’homme que j’aime.
Ce serait si facile de capituler, de fermer les yeux et d’attendre que la faim et la soif et raison de moi. Ou bien qu’une bête sauvage me trouve. Ou même un autre survivant… Mais je refuse d’abandonner. J’en ai terminé avec la lâcheté. Il est temps pour moi d’agir, enfin.
Bishop me l’avait bien dit, cet univers hostile ne pardonne pas la moindre erreur. Et au-delà e la barrière, c’est encore pire. L’hiver approche, et si je veux survivre, il va me falloir trouver de l’eau, des vivres, un abri. D’autres condamnés avec lesquels m’allier. Mais surtout, je vais devoir faire un choix : dois-je oublier ma vie d’avant, me venger de ceux qui m’ont trahie… ou mener, purement et simplement, la révolution ?
Car je ne suis plus une Westfall, ni une Lattimer. Simplement Ivy. Et je suis enfin libre. »

Ivy a donc quitté Westfall, contrainte et forcée et la voilà seule au monde dans la nature – hostile, de préférence. Ce second volet s’avère nettement plus varié que le premier, où tout se déroulait donc à l’intérieur des murs de la cité puisque, cette fois, on voit du paysage. De même, l’ambiance post-apocalyptiques est bien plus présente, puisqu’Ivy doit apprendre à survivre toute seule, hors de la civilisation (et ça ne démarre pas très bien, d’ailleurs).

On retrouve donc, à nouveau, une trame assez classique, du moins dans ce genre de romans. À l’extérieur, Ivy va, bien évidemment, tomber sur des personnes très recommandables et d’autres beaucoup moins, tout en faisant l’expérience de diverses organisations. Jusque-là, rien de neuf sous le soleil. D’ailleurs, l’ensemble du roman est assez prévisible, tout du moins dans sa première partie. À cela s’ajoute une sorte d’indolence assez étrange, quand on pense au tourbillon émotionnel qu’était Ivy dans le premier volume. Heureusement, la seconde partie arrive assez vite et notre feu follet reprend vie.

Parce que si l’intrigue est assez linéaire et facile à suivre, c’est l’évolution des personnages – et notamment d’Ivy – qui importe. Dans le premier volume, Ivy parvenait à vaincre l’endoctrinement subi depuis sa naissance pour devenir une personne à part entière. Ici, elle va tenter de devenir une autre personne, entreprise malaisée s’il en est ; la prédatrice ne met d’ailleurs pas longtemps à repointer son nez. Mais toute la phase d’essais, de tests, de réflexion est intéressante et bien menée : pour une fois, la narration à la première personne a du bon, puisqu’elle nous permet de suivre les atermoiements de l’héroïne. Celle-ci, d’ailleurs, donne du fil à retordre au lecteur pressé qui aimerait la voir trancher dans le vif plus vite : avec Ivy, il faut prendre son temps et lui pardonner quelques errements adolescents – bien compréhensibles, ceci dit. De plus, si la romance était omniprésente dans le premier volume, elle passe en sourdine ici – mais Bishop ne tarde pas à réapparaître et son arrivée fait partie intégrante de l’évolution d’Ivy ! Car non, inutile d’attendre une révolution façon Hunger Games ou Divergent. La révolution annoncée dans le titre, c’est bien celle d’Ivy, occupée à se débarrasser du formatage familial, de son héritage et de sa famille au passage.

Les personnages sont aussi plus variés que dans le premier tome : puisqu’on est dehors, c’est le moment de découvrir de nouvelles têtes. Et si les nouveaux arrivants sont agréablement consistants, on regrettera les quelques touches de manichéisme qu’on décèle ici et là (Mark, par exemple, trop mauvais pour être honnête). Du point de vue de la galerie de personnages, la fin apporte elle aussi son lot de surprises, avec des découvertes assez intéressantes sur certains des personnages du tome 1 (mais en dire plus serait révéler les dessous de l’affaire !).

La seconde partie du roman est bien plus riche en actions, suspens et révélations fracassantes que la première et on y retrouve un peu de l’énergie du premier tome. Les derniers chapitres sont sans concession et amènent les personnages sur de bien inconfortables terrains – c’est d’ailleurs tout l’intérêt – les obligeant à opérer des choix drastiques (et parfois regrettables). Si, dans le premier tome, l’accent était mis sur les relations hommes-femmes, le sujet semble avoir totalement disparu au profit de la façon dont chacun se construit indépendamment de sa famille, un thème largement exploité. C’est vraiment dans cette fin que se concentre toute l’action, au détriment de quelques détails : comparée au début, la fin semble un peu vite expédiée. Et c’est un trait que l’on retrouve dans la conclusion, au demeurant très belle, mais qui mériterait presque un spin-off à elle toute seule !

The Revolution of Ivy vient conclure le diptyque initié avec The Book of Ivy. Ce second volet, plus varié, est aussi moins riche en actions que le premier et un peu plus attendu sur certains points. Si l’auteur surfe sur la vague des romans post-apocalyptiques à tendance dystopiques, elle concentre son histoire sur l’évolution de ses personnages et pas tellement sur le cheminement politique mené pour libérer la cité de l’oppresseur. Ainsi, dans le premier volume, l’histoire traite essentiellement des relations hommes-femmes, tandis que l’autodétermination prend le pas dans la suite. À lire pour ses personnages en perpétuel questionnement !

◊ Dans la même série : The Book of Ivy.

The Book of Ivy #2, The Revolution of Ivy, Amy Engel. Lumen, 2015, 322 p.  

L’Héritière #1, Melinda Salisbury

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À 17 ans, Twylla a un destin tout tracé : elle est l’élue, l’incarnation de Daunen, la fille du dieu de la vie et de la déesse de la mort. Promise au prince, elle vit depuis ses 13 ans au château de Lormere, mais ne mène pas grand train. Twylla est l’exécteur de la reine. Incarnation divine, elle est nourrie chaque mois d’un poison mortel contre lequel elle est immunisée, l’aubemorte, et elle exécute les traîtres, juste en apposant ses mains sur leur peau. 
Petite, Twylla pensait qu’être Daunen était merveilleux. Mais depuis qu’elle a dû exécuter son seul ami pour haute trahison, cet statut lui pèse et l’isole cruellement du reste des mortels. 
Alors quand son nouveau garde, Lief, un jeune homme impertinent et bien fait de sa personne, commence à se rapprocher d’elle, Twylla se laisse naturellement aller aux confidences… mais aussi aux sentiments. 
Au diable son fiancé le prince, au diable la reine ! Twylla veut vivre comme une jeune fille normale. Mais quand on est le bourreau du royaume, enfermée dans une tour, cernée par les manipulateurs et le mensonge … trouver la vérité devient une priorité pour Twylla si elle veut survivre. 

Voilà un roman qui démarrait fort bien : faire de l’héritière au trône l’exécuteur de la reine, une jeune femme à la peau empoisonnée que personne ne peut toucher, était une très bonne idée. D’ailleurs, l’univers en général est plutôt intéressant. En plus d’être Daunen incarnée, Twylla est la fille de la Mangeuse de péchés (d’où le titre anglais de la saga). Lorsqu’une personne meurt, son cercueil est couvert de victuailles censées représenter les péchés commis : graines de fenugrec fraîches pour la tromperie, œufs cocotte pour les voleurs, foie de cheval bouilli pour les enquiquineurs, corbeau pour les meurtres…  La Mangeuse de péchés est appelée durant la cérémonie pour consommer les plats posés sur le cercueil, ce qui permet de libérer l’âme du mort. Evidemment, en regardant les plats, on peut reconstituer la vie du défunt.
À cela s’ajoute une mythologie fondée sur un couple divin opposé, l’une étant la déesse de la mort associée à la lune, l’autre le dieu de la vie associé au soleil : classique, mais la présentation fonctionne, bien que les explications ne soient pas très claires au départ. Malheureusement, cette religion prend, finalement, peu de place dans l’intrigue : cela aurait mérité d’être un peu plus creusé.

En revanche, côté politique, il y a de quoi se mettre sous la dent. Lormere est une lignée séculaire, et dont les souverains ont le sang pur. Pour préserver cette pureté, chaque couple régnant met au monde (au moins) une fille et un garçon… et les aînés sont mariés entre eux. Or, la génération de Twylla est une génération problématique : Alianor, la princesse véritable, est décédée, et Merek est dépourvu d’épouse. Le marier à Twylla, incarnation divine, devrait remettre le royaume sur le droit chemin. Cette histoire de consanguinité va assez loin : la reine, pour essayer d’avoir un autre enfant, s’est remariée à un de ses cousins, et en l’absence d’une héritière divine, était prête à toutes les compromissions pour préserver la pureté du sang. C’est glauque, mais l’auteur va au bout de ce qu’elle a envisagé.
Le royaume est très encaissé, bordé par le Tregellan, plus avancé à tous points de vue et Tallith, un royaume déchu, mort, terreau d’un certain nombre de légendes. Celles-ci prennent, au fil de l’intrigue, de plus en plus d’importances pour, à la fin, prendre une importance absolument capitale ; cet ensemble est extrêmement intéressant mais, malheureusement, cela arrive franchement tard : tout à coup, ce qui n’étaient que vaguement des contes pour enfants arrive au premier plan, et il ne reste guère plus qu’un chapitre à lire.

Ce démarrage tardif est, en fait, valable pour l’ensemble du roman. Le début est plutôt long : on suit Twylla dans tous ses instants (vu que c’est elle qui narre l’histoire) et c’est un peu plat, au final. Les dialogues manquent de piquant, le déroulement est prévisible à souhait… si ce n’étaient les petites touches qui viennent nous faire découvrir la richesse de l’univers, L’Héritière serait un premier tome plutôt poussif.

D’autant que les personnages ne sont pas suffisamment travaillés pour être intéressants : Twylla n’est pas toujours cohérente et, bien qu’elle ne cesse de parler de son devoir à accomplir, elle manque clairement de maturité. Elle est terriblement naïve et a échangé une vie de servitude contre une cage dorée, s’imaginant que cela irait mieux. Illettrée (la reine estime qu’elle n’a besoin ni de savoir lire, ni de savoir écrire), soumise (elle obéit en tous points à la reine et s’apprête à souscrire à un mariage arrangé sans sourciller), terriblement isolée à cause de son pouvoir (même ses gardes se font muter pour ne pas risquer de mourir), on comprend qu’elle s’attache aussi vite et aussi profondément à Lief, qui montre un minimum d’intérêt et de sollicitude pour elle. Twylla est vraiment nouille mais, finalement, on s’attache à elle, bien qu’elle soit affreusement stéréotypée, parce qu’on comprend rapidement qu’elle n’est, en définitive, qu’une marionnette, quand elle pense être celle qui tire quelques ficelles.
Côté hommes, Lief et Merek ne se révèlent malheureusement que sur la fin et, à nouveau, sortent assez peu du stéréotype dans lequel on les fait entrer au départ.

C’est donc la fin du roman qui concentre toute l’action, les meilleurs rebondissements et retournements de situation. L’aspect politique s’étoffe nettement, mais d’un seul coup, les légendes dont on nous parle dès le départ prennent de l’importance, et l’intrigue s’achève en apothéose ! Si le début est excessivement long et plat, la fin relève vraiment le niveau. L’épilogue, de son côté, donne envie de lire la suite, grâce au cliffhanger sur lequel s’achève le roman mais l’ellipse qui sépare le dernier chapitre de la fin du roman laisse le lecteur un peu sur sa faim.

L’Héritière a donc été une lecture en demi-teinte, finalement. Les personnages sont stéréotypés, l’intrigue met un temps infini à démarrer et ne surprend guère – même dans ses rebondissements les plus marquants. Mais tout cela se déroule dans un univers vraiment intéressant et bien mis en scène. Si les personnages manquent un peu de profondeur, ils vont en s’étoffant, et ce que l’on en découvre au fil des chapitres laisse envisager des personnages un peu plus creusés dans la suite, et aux relations intéressantes. De plus, on a la sensation que ce n’était qu’un tome d’exposition, et que la situation dans la suite va être totalement différente. L’Héritière manque un peu de piquant pour être fascinant, mais propose néanmoins un univers intéressant et que l’on sent riche ; verdict au tome suivant, donc. 

L’Héritière #1, Melinda Salisbury. Gallimard Jeunesse, avril 2015, 326 p. 

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Nos Faces cachées, Amy Harmon

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Fern est une jeune femme quelconque, pas très populaire, et qui tente de traverser les années lycée sans y laisser trop de plumes, en s’occupant de Bailey, son cousin et meilleur ami. 
Ambrose est beau comme un dieu grec, capitaine de l’équipe de lutte de lycée. Fern est amoureuse de lui depuis qu’elle a 10 ans, mais les beaux garçons comme Ambrose ne s’intéressent pas aux filles comme Fern. Lorsque Rita, la meilleure amie de Fern, lui demande de l’aider à écrire des lettres d’amour à Ambrose, Fern saute sur l’occasion. Tel Cyrano, elle endosse le rôle secret de l’épistolier transi. Mais Ambrose découvre le pot aux roses… il est fou de rage. Là-dessus, l’année s’achève. Ambrose et ses quatre meilleurs amis s’engagent dans l’armée de terre. Direction : l’Irak. 
Fern continue de rêver à cet amour qui n’a jamais existé, pour un garçon qui ne l’a jamais vraiment regardée. Et voilà que l’objet de ses pensées refoule le sol d’Hannah Lake. Seul. 
Victime d’une embuscade, il a perdu ses amis, et sa gueule d’ange. Terrifié, furieux, il cache sa trogne cassée dans les tréfonds de la boulangerie où il fait les horaires de nuit. Mais Fern n’a pas dit son dernier mot. 

Nos Faces cachées, c’est donc une histoire de deuil. Fern fait le deuil de son grand amour et, par la suite, le deuil du garçon qu’elle a connu – et probablement idéalisé.
Ambrose fait le deuil de ses amis, et de son visage d’ange, qui lui avait grandement facilité la vie. Bailey, le troisième larron, fait le deuil de son indépendance et de la vie qu’il n’aura jamais.
La petite ville d’Hannah Lake, elle, fait le deuil de ses garçons morts pour la patrie. Et comme souvent dans les histoires de deuil, il n’y a pas grand-monde pour se serrer les coudes.

La première chose qu’on note en ouvrant Nos Faces cachées, c’est le style et la narration. Argh.
L’histoire est narrée au présent, ce qui tue toute velléité de suspens, ou de profondeur. C’est morne, plat, ça manque vraiment de relief. Ne sont narrés au passé que les souvenirs des uns et des autres, comme autant de flash-back. D’une part c’est artificiel et, d’autre part, les souvenirs tombent un peu trop comme des cheveux sous la soupe. Exemple : Ambrose doit expliquer à ses amis à quelle occasion il a refait le portrait de Becker et hop ! Analepse. Pourquoi ne pas nous donner le moment où Ambrose raconte l’histoire, tout simplement ? Cela donne cette impression d’artificialité, comme si on assistait à des petites séquences sorties de leur contexte. Du coup, l’univers dans lequel évoluent les personnages, leurs motivations, envies, semblent uniquement resserrées autour de l’intrigue, et un peu étriquées. Comme s’ils n’existaient pas en dehors de cette histoire, ce qui est un peu dommage. Cela manque d’envergure !

De fait, l’histoire est extrêmement linéaire, et le déroulement offre très peu de surprises. Ajouté à la narration très plate, on lit le roman sans fournir de réelle implication dans l’histoire ; l’empathie n’est pas très importante, et il est parfois difficile de s’imprégner des sentiments qui agitent les personnages.

Ceci étant dit, l’histoire est propre à émouvoir. Le trio fonctionne vraiment bien et il se dégage de ces trois personnages une intéressante alchimie. On les voit évoluer dans leur façon de se placer les uns par rapport aux autres, dans leurs motivations, et dans leurs centres d’intérêts. La relation fraternelle qui unit Fern à Bailey est touchante, et la profonde amitié qui cimente le trio également. Si les passages émouvants – lorsque l’un ou l’autre se confie – sont nombreux, on retiendra les passages comiques, qui abondent. Du coup, bien que le fond de l’histoire soit éminemment tragique, le roman n’est pas larmoyant ; on sourit souvent ! C’est vraiment dommage que la narration en soit pas mieux gérée, car le potentiel sympathie de cette histoire est énorme, et largement sous-exploité. D’autant que toutes les considérations sur la vie en général, les relations, ou l’humain sont très justes. Les personnages sont tous sages, chacun à sa manière, ce qui apporte une intéressante variété et rend l’ensemble très crédible. Et là où c’est intéressant et plutôt bien fait, c’est que le roman présente plutôt de larges tranches de vies des personnages, lesquelles amènent à ces petites perles : c’est crédible, réaliste, et on adhère totalement à l’histoire si l’on fait abstraction de la forme.

Finalement, Nos faces cachées est donc une lecture mitigée. L’histoire est bonne, plutôt bien menée malgré un gros manque de suspens, les réflexions sont pertinentes, les personnages ont des choses à dire… mais la narration et le déséquilibre du roman le rendent nettement moins prenant et percutant que ce qu’il aurait pu être, et c’est rageant. Car le fond est vraiment bon, et intéressant ! C’est dommage que la forme pêche autant. Néanmoins, on passe un bon moment avec les personnages, et avec cette histoire réaliste et très parlante. 

Si vous êtes tombé sous le charme d’Ambrose, ne ratez pas la lettre à sa Valentine écrite par Amy Harmon ; attention, il y a de gros spoilers à l’intérieur.

Nos Faces cachées, Amy Harmon. Traduit de l’anglais par Fabienne Vidallet. R. Laffont, 2015, 437 p. 

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Emma #1-5, Kaoru Mori.

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Emma est domestique chez Madame Stowner, qui lui a tout appris. Un jour, celle-ci reçoit la visite de William, dont elle a été la gouvernante lorsqu’il était enfant. Rapidement, le jeune homme s’aperçoit qu’il n’est pas tout à fait indifférent au charme de la belle jeune femme. Il oublie alors volontairement ses gants, pour pouvoir la revoir… et scelle leurs destins. Romance interclasse à l’ère victorienne !

Emma est l’autre série de Kaoru Mori, la très talentueuse auteur de Bride Stories. Cette fois, changement de décor : on est en pleine Angleterre victorienne, au 19è siècle, et l’on suit les pérégrinations d’Emma, une jeune bonne travaillant chez une gouvernante à la retraite.
On retrouve également le trait extrêmement travaillé de Kaoru Mori : les décors sont superbes, les cases extrêmement soignées. Seul bémol : les personnages ne sont pas toujours bien différenciés et, à plusieurs reprises, on se prend à se demander qui est qui…

Ce premier tome est une excellente introduction à l’univers, et à l’histoire. On découvre, bien sûr, la vie des domestiques au XIXe, les relations qu’ils entretiennent avec ceux qu’ils servent – il y a réellement deux mondes qui coexistent – et un très beau panorama du Londres d’époque.
Tous les protagonistes sont introduits ici : Emma, bien sûr, dont on apprend comment elle a eu ses premières lunettes et comment ça lui a changé la vie, Mme Stowner, dont on découvre la carrière, William et son amour immodéré pour les affaires et les soirées mondaines (qu’il néglige avec autant de talent), son père et son caractère un peu dur, et Hakim, le prince indien ami de William qui débarque en fanfare avec courtisanes, tapisseries et éléphants.

Le premier tome mêle aventure historique, début d’idylle, panorama complet, et humour. Il y a une foule de scènes extrêmement drôles, notamment lorsque Hakim tente de faire emprunter un livre léger et osé à William à la bibliothèque publique, ou lorsqu’il teste le cabriolet dans les couloirs de la maison.

L’histoire démarre doucement, mais sûrement. C’est un beau portrait, un bon tome introductif donc, une seule chose à dire : je lis la suite !

Emma #1, Kaoru Mori. Kurokawa, 2007, 192 p.

 

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William semble ne pas être perturbé par sa différence de classe avec Emma. Pour leur premier rendez-vous, il l’emmène au Crystal Palace. Leur histoire semble bien partie, mais une tragédie va en perturber le cours… 

Cette fois, on rentre vraiment dans le vif du sujet : l’histoire d’Emma et William. Autant le premier tome était un peu lent, quoique plein de petites choses, autant celui-ci permet de réellement se concentrer sur l’histoire naissante entre les deux jeunes gens.

À nouveau, le trait de Kaoru Mori fait mouche : la finesse d’exécution des décors du Crystal Palace, par exemple, laisse rêveur ! En revanche, sur les personnages, il y a toujours trop peu de différences et, du côté des nobles, il est parfois difficile de les identifier.
La tension dramatique se précipite dans la dernière partie puisqu’une tragédie va bouleverser l’histoire d’Emma et William – sans compter, évidemment, le père de ce dernier. C’est vraiment avec ce tome qu’on commence à prendre fait et cause pour les tourtereaux, et que l’histoire démarre. Les caractères des personnages sont affinés, et on commence à discerner comment s’organisent les forces en puissance.

Emma #2, Kaoru Mori. Kurokawa, 2007, 192 p.

 

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Emma a décidé de trouver un nouvel emploi et quitte Londres pour retrouver son village natal. Dans le train, elle croise Tasha, une jeune domestique travaillant pour une riche famille allemande, qui lui permet d’entrer dans le manoir. Mais son expérience en tant que bonne de Mme Stowner ne l’a pas vraiment préparée à travailler dans un manoir empli de domestiques. 

Emma et William sont séparés, celle-ci ayant décidé de regagner son village natal. On suit donc leurs parcours séparément : William se laisse abrutir par le travail – dans lequel il se lance à corps perdu – et les soirées mondaines, qu’il fréquente désormais avec courage et abnégation.
Le tome permet de mettre en valeur d’un côté la vie des nobles, chatoyantes et colorée, et celle des domestiques, qui vaquent toute la journée à de multiples activités.
Le trait est, à nouveau, très précis et détaillé, et les cases fourmillent de détail. Le manga semble extrêmement bien documenté tant du côté des nobles que du côté des domestiques. C’est également assez précis sur la société de l’époque, ce que l’on voit notamment avec la famille allemande chez qui Emma va travailler, des commerçants aisés, mais non issus de la noblesse.

La fin fait rencontrer à Emma un nouveau personnage – une amie de Dorothea, sa maîtresse – dont on sent qu’il aura par la suite son importance… et le volume se conclut sur un bref aperçu de l’enfance de William, où il est de nouveau question du fameux Crystal Palace !

Emma #3, Kaoru Mori. Kurokawa, 2007, 192 p.

 

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William suit les ordres de son père, mais n’arrive pas à oublier Emma. Sa sœur Grace étant malade il accompagne Eleanor à l’opéra à sa place. Là, la jeune fille profite de l’intimité de la loge pour ne rien cacher de ses sentiments pour William… sera-t-elle celle qui lui fera oublier Emma ?

Le début de l’histoire se concentre sur William, plus que jamais pris par les affaires, et l’arrivée d’Eleanor dans l’histoire. On perce enfin la carapace du jeune homme, et on comprend de mieux en mieux tout le problème que représente sa situation.
Eleanor, de son côté, est de plus en plus affirmée, et il est également intéressant de découvrir cette très jeune fille – dont on imagine sans peine qu’elle doit avoir quinze ou seize ans, à peine… La famille de celle-ci semble très attachée à la petite dernière, en témoigne le scandale que sa sœur fait à William… et qui amène l’histoire à un tournant clé. Le suspense est donc à son comble.

Pendant ce temps-là, au manoir où travaille Emma, le suspense est également à son comble, Emma ne laissant pas les autres domestiques indifférents. Dans le manoir, on a l’impression d’avoir affaire à une véritable armée de domestiques, efficace, bien rodée, et qui ne laisse rien au hasard – Emma en est le parfait exemple. Justement, son efficacité l’a fait remarquer, et elle accompagne donc ses maîtres à Londres, ce qui ne lui fait pas particulièrement plaisir. Voilà que réapparaît l’amie de Dorothea, qui n’est autre que la mère de William… et qui se préparer à célébrer les fiançailles de son fils, qui donne une fête pour l’occasion. Or, l’amie de Dorothea ne peut s’y rendre seule, et Dorothea va donc… lui prêter Emma… qui ignore où et chez qui elle va. Quiproquo en vue.
Le climax est atteint lorsque les deux amoureux sont mis en présence, et lorsque William va tout faire pour empêcher Emma de filer à l’anglaise.

Jusque-là, c’est probablement le meilleur tome : on est servis par le côté historique extrêmement documenté, l’ambiance est parfaitement rendue. C’est drôle de temps en temps, le suspense est au rendez-vous, et il y a même quelques émotions. Bref : c’est excellent !

Emma #4, Kaoru Mori. Kurokawa, 2007, 200 p.

 

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Dans sa jeunesse, le père de William était lui aussi anti-conformiste, ce que prouve bien sa rencontre avec la mère de William. 
Emma sait désormais quels sentiments William lui voue. Le couple tente de se réunir… mais le baron Campbell, le père d’Eleanor est là pour veiller au grain. 

La première partie offre un retour en arrière, et l’on y découvre l’histoire bien singulière des parents de William : une histoire très sensible, émouvante, et vraiment bien menée – et qui laisse quelque espoir pour Emma et William…
La suite, malheureusement, reprend nos amoureux prêts à se séparer, William étant désormais promis à Eleanor, qui souffre de son côté de l’apparente indifférence de son jeune fiancé.

Les émotions des personnages sont vraiment travaillées : on s’attache même à Eleanor alors que, en théorie, on devrait l’apprécier beaucoup moins. Il en va de même avec Hans, un des collègues d’Emma, qui s’attache à effrayer le personnel, mais que l’on sent vraiment proche d’Emma. J’aime beaucoup le duo principal, mais Hans fait également partie de mes personnages favoris. L’auteur soigne vraiment sa galerie !

Les péripéties, dans cet opus, sont plus nombreuses et variées que précédemment : entre l’incendie qui se déclenche au manoir, l’arrivée inopinée de William (qui ravit Dorothea !) ou la rencontre entre les parents de William et ceux d’Eleanor, on est servis. Via cette rencontre, on plonge d’ailleurs dans l’univers de la haute noblesse… qui semble assez glauque et sombre. La fin laisse évidemment sur des chardons ardents, et on a évidemment envie de savoir comment Emma et William vont s’en sortir !

Emma #5, Kaoru Mori. Kurokawa, 2008, 192 p.

 

Avec ces cinq premiers tomes, Kaoru Mori lance l’histoire vraiment touchante d’Emma et William. Le contexte historique est vraiment fouillé, et ce manga est une mine d’informations sur la vie dans l’Angleterre du XIXe siècle, que l’on soit domestique, membre de la haute société, ou noble. La romance est le fil de l’intrigue mais ce n’est absolument pas le centre de l’histoire : le manga est peuplé de petits faits du quotidien, qui alimentent au fur et à mesure l’histoire. C’est vraiment bien fait, ce n’est pas pesant, et on ne tourne pas en boucle autour des histoires de cœur d’Emma et William, ce qui est bien agréable.
Le trait est délicat, travaillé, et les cases fourmillent de détails : c’est un vrai délice. Seul reproche : les personnages ne sont pas toujours suffisamment différenciés et on a parfois du mal à savoir qui est qui, au juste. 
En somme, cette série démarre plutôt bien et si vous appréciez les récits historiques fouillés et bien menés, notez ce titre !