Aurora, Kim Stanley Robinson.

Notre voyage depuis la Terre a commencé il y a des générations.
À présent, nous nous approchons de notre destination.
Aurora.

Cela faisait un moment que je n’avais pas lu de science-fiction et en moins d’un mois, j’ai enchaîné deux très bonnes découvertes : L’incivilité des fantômes (que je chroniquerai peut-être un jour) et Aurora !

C’était mon premier roman de cet auteur et j’ai l’impression que j’ai commencé par le bon ! Du résumé, je ne connaissais que ce qui est écrit ci-dessus et ma première surprise a été de remarquer qu’en fait… on n’allait pas exactement suivre ce que je m’étais imaginé ! En effet, alors que le roman semble se profiler comme une aventure de planet opera assez classique avec colonisation à la clef, on se dirige très vite, dans les premiers paragraphes, vers une chronique du voyage interstellaire.
Avec énormément de questions à la clef, la première étant : comment maintenir en vol un vaisseau parti depuis plus de 200 ans ? Et comment faire survivre deux mille personnes enfermées dans un vaisseau ?
Le roman évoque aussi l’écologie et l’évolution. En effet, le brassage génétique de la population à bord est forcément limité, aussi les voyageurs stellaires commencent-ils à ressentir le syndrome d’insularité. Si vous ne savez pas de quoi il s’agit, pas de panique : tout est expliqué dans le roman !

De fait, le contenu scientifique est assez important – après tout, c’est de la hard SF. Je ne vous cacherai pas que certaines explications m’ont parfois semblé quelque peu obscures, surtout lorsqu’il était question de physique (après tout, je ne suis pas titulaire d’une thèse scientifique !) mais cela ne gêne aucunement la compréhension du récit, ou des enjeux. En effet, les principes scientifiques dont il est question sont généralement suffisamment explicités pour que, d’une part, on comprenne en quoi cela va impacter le récit et, d’autre part, pour que l’on comprenne les enjeux du principe scientifique en question.

Mais ce que j’ai trouvé vraiment intéressant, ce sont les volets politique et sociologique auxquels s’intéresse le récit. Comment faire en sorte que la société du vaisseau reste stable et que les voyageurs continuent de s’entendre les uns avec les autres et à vivre ensemble sans sombrer dans la tyrannie ? (Ce qui arrive, notamment, dans L’Incivilité des fantômes). Comment garde-t-on le moral des troupes au beau fixe alors qu’aucun des voyageurs n’a choisi d’être là et aurait peut-être préférer passer toute sa vie sur le plancher des vaches ? En lisant ce roman, je me suis posé des milliers de question auxquelles je n’avais jamais vraiment songé en lisant des romans qui parlent de colonisation spatiale : que fait-on des déchets qu’on ne parvient plus à recycler ? Comment on stocke le carburant ? Quel est l’impact de son poids et de son volume dans les calculs de trajectoires ? Bref : j’étais à fond dedans.

L’autre point que j’ai trouvé vraiment génial, c’est le choix du narrateur. Et pourtant, ça partait mal. J’avoue que j’ai eu très peur en lisant les premiers chapitres qui sont narrés dans un style particulièrement aride et froid. Mais cela s’explique rapidement, le narrateur omniscient n’étant autre que… l’IA du vaisseau. Or, celle-ci n’a pas été programmée pour apprendre à raconter des histoires et ne va intégrer des principes de narratologie que sous la poussée de Devi, une ingénieure du bord. Il y a donc quelques tâtonnements, puisque l’IA découvre successivement les temps de conjugaison, les métaphores, le choix de la focale sur tel ou tel personnage. C’est vraiment très bien fait et j’avoue que ça rend le tout hyper prenant. D’ailleurs, il y a toute une partie où l’IA est seule à bord, donc on lit un très très long monologue : avec quelques longueurs, certes, mais aussi prenant que le reste.

Le projet narratif tel que Devi l’a esquissé pose un sérieux problème, qui devient de plus en plus évident à mesure que le processus se poursuit. Le voici:
Premièrement, il apparaît que les métaphores n’ont aucun fondement empirique, et qu’elles sont souvent opaques, inutiles, ineptes, imprécises, trompeuses, mensongères et, pour tout dire, futiles et idiote.
Et pourtant, le langage humain est, dans son mécanisme de base, un gigantesque réseau de métaphores.
Donc, syllogisme évident : le langage humain est futile et idiot. Ce qui revient à considérer que les narrations humaines sont futiles et idiotes.

Si je devais trouver un bémol, ce serait les personnages, qui ne sont pas tous hyper creusés et restent assez archétypiques. Pour autant, ça ne m’a pas vraiment gênée – mais peut-être que ça aurait pu faire passer le roman du rang de très bonne découverte à « coup de cœur ».

En somme, première lecture de Kim Stanley Robinson et excellente découverte. Le fond est absolument passionnant, et soutenu par une forme originale, qui rend le récit particulièrement prenant. Je suis passée à un cheveu du coup de coeur avec cette lecture, qui m’a donné bien envie de lire d’autres titres de l’auteur !

Aurora, Kim Stanley Robinson. Traduit de l’anglais par Florence Dolisi.
Bragelonne, réédition janvier 2021, 595 p.

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La Stratégie Ender, Orson Scott Card.

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Andrew Wiggin, plus connu sous le nom de Ender, n’est pas un garçon comme les autres. Depuis sa naissance, ses faits et gestes sont épiés par l’intermédiaire d’un moniteur greffé dans son cerveau. Ce moniteur, il l’a gardé bien plus longtemps que les autres enfants observés. Car ses concepteurs ambitionnent de faire de lui le plus grand général de tous les temps, le seul à même de sauver la Terre d’une nouvelle invasion des doryphores, ces extraterrestres belliqueux.
Noyé dans la masse des autres élèves-officiers, Ender n’en reste pas moins le jouet des manipulations dangereuses de ses supérieurs, qui jouent leur va-tout en plaçant le sort de l’humanité entre les mains d’Ender. Tout en se demandant si leur choix est bon.
Car Ender n’a que six ans.  

À six ans, Ender n’a pas une vie facile : son frère est un fou furieux, il est brimé par ses camarades, et le moniteur qui surveille ses faits et gestes, dans son crâne, ne l’aide en rien. Rapidement arraché à sa famille, il est propulsé dans l’espace, vers la fameuse École de Guerre, où il apprendra son futur métier d’officier. Brillant, surdoué, il ignore toutefois être l’objet des manipulations de ses supérieurs.

Le récit alterne la narration contant les aventures d’Ender, et les dialogues des fameux supérieurs le surveillant, et concoctant son programme d’entraînement : c’est dynamique car tantôt on a de l’avance sur Ender et on sait – vaguement – ce qu’il va lui arriver, tantôt on sait ce qu’il complote contre la hiérarchie, et on attend de voir l’exécution du plan. Dans cet univers, tout le monde ment à tout le monde, et seules comptent les apparences, ce qu’Ender, malgré son jeune âge, ne tarde pas à comprendre.
L’âge d’Ender, et celui de ses camarades, est difficile à envisager : car Ender et les autres enfants de sa classe, s’ils sont âgés de seulement 6 ans, agissent et parlent comme des adultes. De temps en temps, une mention nous rappelle qu’il s’agit seulement d’enfants (et parfois, leur comportement nous le rappelle), mais c’est assez déroutant. Le traitement subi par les apprentis officiers semble d’autant plus dur et inhumain, tant le décalage entre leur âge réel et les actes est immense. Mieux : leur jeune âge décuple la dimension tragique qui est la leur depuis leur naissance : ces enfants n’ont été créés que pour arriver dans cette école où ils sont poussés dans leurs derniers retranchements, et le côté sordide de l’histoire ressort d’autant mieux.

Aucune pensée d’Ender ne nous est épargnée : on sait absolument tout de ce qu’il pense et il faut reconnaître que c’est un personnage attachant et facile à suivre, bien que certaines de ses réactions soient assez discutables. L’ambivalence de l’entraînement suivi est parfaitement exploitée : Ender devient une machine de guerre, en effet, mais c’est aussi un être humain dont les sentiments sont étouffés par l’entraînement. Malgré cela, Ender reste lui-même : on oscille donc en permanence sur le fil du rasoir, concernant sa personnalité  – en se demandant sans cesse s’il va céder ou non – , et cela rend la lecture d’autant plus prenante. Il n’y a rien à redire, Ender est un personnage extrêmement réussi.

Tout n’est que stratégies, progressions fulgurantes, apprentissages sur le tas, combats incessants, ce qui s’avère parfois un brin répétitif. Pour le néophyte en stratégie, les combats finissent par se ressembler, d’autant que l’issue en est toujours sensiblement la même, mais cette accumulation donne un effet très dynamique au récit, qui est bourré d’énergie.
Dans la mesure où tout le monde manipule tout le monde, on se pose beaucoup de questions et le suspense est à son comble : on cherche à deviner quel sera le prochain palier, ou quelle surprise nous est réservée et ce, quasiment jusqu’à la fin – même si quelques éléments sont prévisibles. L’intrigue est tout de même assez complexe, et très travaillée, puisqu’en plus de l’histoire d’Ender narrée de deux points de vue, quelques chapitres sont dévolus à la situation politique sur Terre, laquelle ressemble à s’y méprendre à un sac de nœud sur lequel se répercutent les actions d’Ender : c’est vraiment très bien mené.
Bien qu’il s’agisse du premier tome d’une série de quatre, cet opus possède une conclusion très satisfaisante, qui fait qu’on pourrait s’arrêter là. La fin est très ouverte, émouvante, et très poétique, ce qui change quelque peu des pages précédentes.

La Stratégie Ender propose donc un beau roman d’apprentissage doublé d’une bonne histoire de science-fiction militaire : il est question d’invasions, d’ennemis extraterrestres, de stratégie militaire, mais surtout d’humanité. Le roman en est empreint, et Ender est le parfait représentant du personnage endurci, mais conservant tout de même un bon fond d’humanité, quel que soit le traitement – odieux – qu’il a subi. Le style est fluide, le récit dynamique, les rebondissements fréquents, et la part de questionnement bien intégrée. La Stratégie Ender est une très bonne surprise, qui devrait plaire aux aficionados de science-fiction, comme aux néophytes. Expérience à tenter – d’autant que l’adaptation cinématographique approche à grands pas !

 

 Le Cycle d’Ender #1, La Stratégie Ender, Orson Scott Card. Trad. de Sébastien Guillot. J’ai Lu, 2013 (1ère édition 1989), 380 p.
8/10.

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