Fantôme sur mesure, Moka.

Aurore croit que le croquemitaine habite chez elle.
Tina croit en beaucoup de choses mais ne jure que par son Harley Davidson.
Rémi ne croit en rien sauf en la Gendarmerie Nationale.
Matthieu croit que moins on en fait, mieux on se porte.
Jonas croit en la valeur nutritionnelle des chips.
Le fantôme, quant à lui, croit que tous ces gens-là sauront lui venir en aide. Souhaitez-lui bonne chance.

Lorsque j’étais petite, j’ai lu L’Enfant des ombres, de Moka, un roman que j’ai autant adoré qu’il m’a terrifiée (pour ne rien vous cacher, l’escalier de la cave chez ma grand-mère, avec son éclairage aléatoire, est devenu très compliqué après cette lecture !). Donc lorsque j’ai vu que l’autrice remettait le couvert avec le fantastique, je n’ai évidemment pas hésité.

Le récit commence plutôt sous des auspices scientifiques que fantastiques, puisque nous découvrons l’Institut de parapsychologie Brumbeck, qui met sur pied une expérience autour des manifestations surnaturelles. Objectif : réunir un groupe de personnes (des sceptiques, des gens qui croient aux fantômes, et tout ce qu’il y a au milieu), afin de mener une expérience sur les pouvoirs de l’esprit (puisqu’il va s’agir de faire convoquer aux cobayes un fantôme par le pouvoir de l’imagination, et d’étudier ensuite leur perception du fantôme).
Or… l’expérience ressemble plutôt à un échec. Sauf pour Aurore, qui n’y a pris part que pour trouver une solution à son problème personnel : elle est victime de manifestations surnaturelles dans son propre appartement. Elle en parle aux autres et, les vacances d’été approchant, voici la bande de joyeux lurons (que RIEN ne rassemble hormis cette expérience) lancés dans l’enquête.

Car oui, le roman joue clairement sur les genres : le côté fantastique est évidemment très présent, mais assez vite, les personnages se mettent à mener l’équivalent d’une enquête policière pour retrouver l’identité du fantôme qui hante Aurore. Or, l’enquête est facilitée car Rémi, un des protagonistes, est tout simplement un gendarme retraité. Avec ça, le roman touche à l’historique, puisqu’il apparaît rapidement que leur fantôme a partie liée avec la Résistance dans le Vercors (sans qu’on sache bien, au départ, s’il s’agissait d’un résistant ou bien d’un traître !). Le mélange des genres fonctionne à plein et j’ai dévoré le récit en deux petites journées, tellement j’étais embarquée dans l’histoire.

Il faut aussi dire que la plume de l’autrice est férocement drôle, les personnages étant presque plus définis par leurs défauts et petites manies que par leurs bons côtés. Parmi ceux-ci, difficile de choisir entre Matthieu, le flemmard intersidéral qui participe pour ne pas avoir à écrire sa thèse (et pour choper des filles), Jonas, l’adolescent pénible qui ne jure que par la malbouffe, ou encore Aurore, le cliché ambulant de la citadine éthérée, bio-bobo-écolo, et pénible à souhait (même si j’avoue que cette dernière charge bien côté sarcasmes, peut-être même un poil trop). Les échanges entre personnages sont vifs, la narration délicieusement sarcastique, et j’ai beaucoup ri !

« Brisou avait suivi Matthieu. Il s’était assis près de lui et le regardait avec des grands yeux suppliants.
– Y a rien à bouffer, lui dit Matthieu.
Le chien posa la patte sur son genou et gémit.
– Sérieux ? Tu espères quoi ? Et si tu allais embêter Jonas, plutôt ?
Brisou agita la queue. Matthieu le gratta derrière les oreilles. Ce n’est pas compliqué, un chien. Il squatte votre canapé et ne pense qu’à manger et dormir. Tout le portrait de son frère. A la différence près qu’un chien vous aime sans condition et ne pirate pas votre Wi-Fi. »

Plus le récit avance, plus l’intrigue prend un tour trépidant. Les personnages sont dans les paysages grandioses – mais dangereux – du Vercors, enquêtent sur de vieux secrets de famille que les intéressés préfèreraient ne jamais voir ressurgir, tout en suivant les injonctions de plus en plus pressantes du fantôme. C’est absolument palpitant !

En bref, Fantôme sur mesure a été une excellente lecture. La part fantastique est merveilleusement exploitée, et j’étais ravie de relire enfin un vrai roman fantastique jeunesse (et pas de la fantasy déguisée !). Le mélange avec enquête et histoire, ponctué d’humour est excellent, et m’a fait littéralement dévorer ce titre, que je vous recommande donc très chaudement.

Fantôme sur mesure, Moka. L’École des Loisirs, 21 septembre 2022, 244 p.

Et avec ça, je peux cocher la case « Fantômes des Noëls passés » du Cold Winter Challenge 2022 !

Oscar Goupil : a London mystery, Camille Guénot.

Mes parents m’avaient laissé une lettre : je passerais mes vacances de fin d’année chez ma grand-tante Léonie, à Londres. Pas vraiment un cadeau, vu sa réputation. Et le train partait dans une heure. « Délicieusement excentriques » ? Complètement irresponsables, je dirais. Heureusement que je me débrouille en anglais. Je me demande maintenant à quoi ressemblerait ma vie si j’avais raté ce train, si je n’avais pas été obligé d’aller dans ce musée, la National Gallery, si je n’avais pas découvert… Disons juste que la magie n’est pas toujours là où on s’y attend.

On continue avec la (bonne) série de ma PAL de travail. Un titre mystérieux, une autrice que je ne connaissais pas et, résultat : un titre à un cheveu du coup de cœur !

L’intrigue débute au soir des vacances de Noël, où Oscar découvre que ses adorables parents l’ont tout simplement abandonné, en lui laissant un billet de train et la consigne d’aller crécher chez sa grande-tante Léonie, qu’il connaît à peine (laquelle est moins que ravie de l’accueillir, étant en froid avec sa nièce, la mère d’Oscar.). Avec ça, Léonie a elle aussi prévu de se débarrasser d’Oscar, qui est expédié à la National Gallery, pour y travailler durant ses vacances. Bref : excellente ambiance en famille (esprit de Noël, tout ça tout ça).

« Le seul espace où je me sentais chez moi était ma chambre. Une immense bibliothèque en bois, à laquelle je grimpais à l’aide d’une échelle coulissante, couvrait un mur entier, et des piles de romans, de bandes dessinées et de mangas s’entassaient au petit bonheur autour d’un matelas à même le sol.
Une baie vitrée inondait mon lit de lumière et, en ce mois de décembre, dévoilait les branches couvertes de givre des tilleuls de la place Martin-Nadaud. Ici, rien ne pouvait m’atteindre du monde extérieur. Je ne connaissais pas plus grand bien-être que de griffonner sur mes carnets dans un coin de soleil ou de me blottir sous ma couette après la classe avec un saucisson, une part de tarte aux noix de pécan – oh, bonheur suprême ! – et d’ouvrir un livre. J’étais entouré d’amis silencieux – Harry, Katniss, Ophélie, Nicolas, Blacksad, Lyra, Enid… – avec qui je vivais, du fond de mon lit, des aventures extraordinaires. Pourquoi irais-je me confronter aux autres quand, avec eux, je pouvais frissonner, rire, pleurer et surtout rester moi-même ? Avec eux, j’avais le droit d’être très ennuyeux ou complètement fou, cela ne changeait rien, et j’aimais cette constance par-dessus tout. »

Rapidement, l’intrigue bascule dans un mélange très réussi d’enquête policière (les sept artistes contemporains invités au musée, dont la mère d’Oscar !, disparaissant mystérieusement) et de fantastique (Oscar se découvrant un pouvoir avec les tableaux, pouvoir qui est à peine explicité). Les deux aspects du récit s’entremêlent à la perfection, l’aspect fantastique nourrissant l’enquête et vice-versa.
De fait, le suspense est bien présent, puisqu’Oscar, livré à lui-même, se retrouve à chercher à la fois des informations et des solutions sur son pouvoir, et le problème de la disparition.

« Mes yeux s’ouvrirent tout grands: un peu plus loin, dans le tableau près de l’escalier, une femme me regardait.
–Tu as interrompu ma lecture, se plaignit-elle, en s’éventant d’un air agacé.
Était-ce un écran de télévision, une illusion d’optique ? Je clignai des yeux mais, rien à faire, la femme agitait toujours son livre. […]
– Et je suis experte en drames familiaux, voyez-vous, ajouta-t-elle pour se justifier. Ce roman m’a tout appris. Il faut dire que je le lis depuis cent cinquante ans !
Elle me montra fièrement la couverture du livre qu’elle tenait sur ses genoux. Je dus plisser les yeux pour en déchiffrer le titre. C’était Tom Sawyer de Mark Twain.
– Moi aussi, j’adore lire. Harry Potter est mon roman préféré. Vous connaissez ? C’est drôle parce que les tableaux parlent aussi.
– Bien sûr qu’ils parlent ! Son autrice, Mrs J. K. Rowling, a pris conseil auprès de Wallis pour que tout soit conforme.
– Wallis ?
– Wallis Simpson, enfin, la duchesse de Windsor ! Elle est à la Portrait Gallery, mais nous avons été voisines de rénovation pendant quelque temps. La malheureuse avait la peau du cou toute fripée! Ce n’est pas parce qu’on est l’épouse du roi que…
– Attendez ! Vous voulez dire que les autres tableaux… parlent aussi ?
Je me sentis défaillir. Mark Twain, J. K. Rowling, Wallis machin-chose… je n’y comprenais rien.
– Cher ami, je vais finir par croire que vous êtes sot ! Évidemment que nous parlons ! C’est le miracle de l’art ! »

L’art est donc au centre du récit : la quasi-totalité des scènes se déroulent au sein de la National Gallery, qu’Oscar arpente donc de long en large, en regardant les tableaux (voire en discutant directement avec eux). Cela m’a donné d’une part très envie de découvrir ses tableaux et, d’autre part, d’aller visiter ce fameux musée. Par ailleurs, il y a une vraie tension entre art classique et contemporain : l’événement proposé par le musée consiste à laisser carte blanche à sept artistes contemporains pour des installations au sein même des galeries très classiques de la National Gallery. Il y a donc une vraie polémique au sein du monde de l’art, les uns arguant que cet événement va redonner de l’élan au musée, les autres estimant qu’il s’agit d’un non-sens total. La réflexion sur la beauté est donc très intéressante, bien menée, et la conclusion est laissée à la libre appréciation du lecteur.
Le roman évoque aussi les relations familiales : la famille d’Oscar peut se révéler un peu étrange (parents démissionnaires, secrets de famille, etc.), ce qui suscite quelques réflexions intéressantes.

J’ai trouvé le roman très original : le pouvoir lié aux tableaux est bien mis en scène, la tension entre art classique et contemporain parfaitement intégrée au récit et dès que l’on bascule dans les tableaux, il y a un côté baroque et loufoque qui m’a éminemment plu (notamment les chevaux magiques de la duchesse de Windsor !). Avec ça, l’autrice n’oublie pas de glisser des touches d’humour bienvenues dans le texte, que ce soit dans les descriptions, dans les dialogues, ou dans les notes de bas de page (qui sont utilisées à très bon escient). Londres oblige, les dialogues sont également mâtinés de quelques touches d’anglais (faciles d’accès), qui concourent à créer l’ambiance très british de l’ensemble.

En bref, j’ai adoré cette lecture. L’intrigue est très originale, mêle avec brio enquête et fantastique, tout en proposant d’intéressants sujets de réflexion. Surtout, elle donne très envie d’aller au musée, voir les tableaux cités (mais pas que) et de s’intéresser à l’art en général ! Très bonne pioche, donc, et je guetterai la suite des œuvres de l’autrice, que je ne connaissais pas.

Oscar Goupil : a London mystery, Camille Guénot. L’École des Loisirs, 26 octobre 2022, 233 p.

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Un autre roman très original qui se déroule dans l'univers fascinant des tableaux !

D’Or et d’Oreillers, Flore Vesco.

C’est un lit vertigineux, sur lequel on a empilé une dizaine de matelas. Il trône au centre de la chambre qui accueille les prétendantes de lord Handerson. Le riche héritier a conçu un test pour choisir au mieux sa future épouse. Chaque candidate est invitée à passer une nuit à Blenkinsop Castle, seule, sans parent, ni chaperon, dans ce lit d’une hauteur invraisemblable. Pour l’heure, les prétendantes, toutes filles de bonne famille, ont été renvoyées chez elles au petit matin, sans aucune explication.
Mais voici que lord Handerson propose à Sadima de passer l’épreuve. Robuste et vaillante, simple femme de chambre, Sadima n’a pourtant rien d’une princesse au petit pois ! Et c’est tant mieux, car nous ne sommes pas dans un conte de fées mais dans une histoire d’amour et de sorcellerie où l’on apprend ce que les jeunes filles font en secret, la nuit, dans leur lit…

Un nouveau roman de Flore Vesco ! Ai-je vraiment hésité avec de me jeter dessus comme la misère sur le monde ? Absolument pas !
Vous le sentez venir, l’objectivité ne sera peut-être pas au rendez-vous de cette chronique, car j’ai adoré chaque instant de ma lecture, qui m’a plongée dans un délicieux mélange entre roman austenien (avec l’obsession de bien marier ses enfants, de préférence avec quelqu’un de fortuné), réécriture de contes (La Princesse au Petit Pois, mais pas que) et de fantasy un brin dark aux entournures.

« Mrs Watkins tira sur sa jupe, tapota son chignon, sonna pour le thé, s’assit, prit une longue inspiration. Quand le majordome annonça Mrs Barrett, elle affichait le détachement le plus distingué.
–Linda! Quel plaisir! dit-elle, et dans ces trois mots elle parvint à insuffler à la fois la surprise et l’enthousiasme.
–Ma chère! dit Mrs Barrett, qui de son côté n’insuffla rien, étant très essoufflée.
Mrs Watkins versa le thé, offrit un biscuit et toutes les petites phrases d’usage. Elle s’en débarrassa aussi vite qu’il était acceptable : platitudes sur les confitures préparées par sa cuisinière, les camélias qui égayaient les parterres en hiver, le dernier bal qui datait de si loin.
Enfin, Mrs Barrett reposa sa tasse, poussa un soupir et sembla prête à lâcher le morceau. Mrs Watkins se pencha en avant. Elle était presque tendue, ce qui était une véritable gageure dans ce corps tout en mollesse : chignon tremblotant, lèvres affaissées, cou plissé, épaules tombantes, ventre coulant. Les chairs flasques de Mrs Watkins ne tenaient ensemble que par une volonté de fer. Cette énergie brûlait dans un unique but : bien marier ses trois filles.
Les boucles de Mrs Barrett s’agitaient sous son bonnet, tant elle brûlait de parler.
–Ce biscuit est délicieux, dit-elle. Vous féliciterez la cuisinière pour moi.
Mrs Watkins, sur les charbons ardents, la remercia.
–Mais j’oubliais! Bien sûr, vous avez appris la nouvelle? ajouta Mrs Barrett.
Mrs Watkins secoua impatiemment la tête. Même le majordome, debout dans un coin du salon, inclina une oreille.
–Vraiment? Vous ne savez donc pas?
Mrs Watkins était sur le point d’imploser. Heureusement, Mrs Barrett ne pouvait contenir plus longtemps sa révélation.
–On raconte que le fils de lord Handerson se cherche une épouse! s’écria-t-elle.
–Comment?
Mrs Watkins faillit en lâcher sa tasse. Comme la nouvelle était proprement révolutionnaire, elle répéta: «Comment?» encore une ou deux fois, sous le regard satisfait de Mrs Barrett.
–Mais je croyais Blenkinsop Castle déserté! dit-elle enfin. Le domaine est à l’abandon! Son fils? Mais oui, il avait pourtant un fils! Il y a si longtemps… Je le pensais, peut-être, parti à Londres, chez un grand-oncle… ou dans les colonies… qui donc se souvient de lui? Tout cela est si loin!
Mrs Watkins en perdait sa syntaxe. Mrs Barrett, étant passée par la même commotion quelques minutes plus tôt, opinait vigoureusement. »

Le début de l’histoire semble se profiler comme une réécriture de La Princesse au Petit pois, puisqu’il est dès le départ question de faire dormir les prétendantes sur un lit incroyablement haut, doté de multiples matelas empilés. Mais rapidement, on quitte la pure réécriture : cela commence par de discrètes allusions à d’autres contes, ou à des motifs récurrents du genre (qui sont très amusants à débusquer), et cela continue par un récit qui bifurque très nettement vers une intrigue tout à fait originale, qui m’a surprise à de nombreuses reprises, notamment par le mélange de thèmes très forts et que je n’aurais pas forcément imaginés ensemble.

Au premier chef desquels la sensualité. Eh oui, rappelez-vous, dans La Princesse au Petit pois, l’épreuve du lit servait à déterminer si oui ou non la princesse était bonne à marier. Ici, c’est un peu le même principe (même s’il n’y a pas de princesse à marier) : l’épreuve, première d’une série de trois, toutes plus exigeantes et inquiétantes les unes que les autres, consiste à connaître les impressions (et les actions) de la candidate dans le fameux lit. Évidemment, le questionnement titille, mais on n’entre pas frontalement dans le sujet. De fait, les épreuves ne s’enchaînent pas en deux jours, ce qui laisse tout loisir à Sadima et lord Handerson de vivre ensemble dans le manoir, puis de se découvrir, se connaître de mieux en mieux… et de découvrir leurs propres sensualités.
Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, alors ? Eh bien si ! Car comme dans les précédents romans de Flore Vesco, l’histoire est portée par un style riche et poétique, qui donne particulièrement envie de tout lire à voix haute afin d’en mieux profiter. L’autrice joue sur un style hautement métaphorique, parfaitement transparent pour les plus âgés des lecteurs, mais sans doute un peu opaque pour les plus jeunes. Les métaphores, les images, les jeux stylistiques créent une vraie distance par rapport au sujet. À titre d’exemple, je décerne une mention spéciale à la scène qui décrit le plaisir féminin via une métaphore filée impliquant la stylistique et tous les signes de ponctuation imaginales. En trois mots : c’est génial !

L’autre thème très fort qui surgit, c’est l’horreur. Plus l’on avance dans l’histoire, et dans les couloirs du manoir, plus l’on passe d’une ambiance fascinante à quelque chose de nettement plus inquiétant. À tel point que j’ai trouvé que certaines scènes étaient carrément horrifiques, même si cette ambiance s’installe très subtilement. Régulièrement, l’humour dont font preuve les personnages vient alléger quelque peu l’atmosphère, ce qui permet aux lecteurs de souffler un peu.
Encore une fois, c’est vraiment le style qui fait tout : le récit se fait tour à tour caressant, fascinant, poétique, angoissant, au détour d’une tournure de phrase ou deux et d’un choix extrêmement judicieux de vocabulaire. Outre ces jeux stylistiques, les anagrammes, palindromes et anacycliques ont une immense importance dans le récit, ce qui le rend encore plus brillant. Bref : c’est un immense plaisir de lecture !

Avec D’or et d’oreillers, Flore Vesco signe un conte que j’ai lu avec un immense plaisir. Elle reprend les motifs traditionnels du genre pour les transformer en une intrigue particulièrement riche et original, qui joue sur la sensualité et la fantasy légèrement horrifique. Le récit est porté par une plume riche, souvent poétique, parfois piquante et pleine d’humour, que j’ai parfois lue à voix haute pour en profiter pleinement. Bref : une immense réussite !

D’or et d’oreillers, Flore Vesco. L’École des Loisirs, 3 mars 2021, 240 p.
#PLIB2022 #ISBN9782211310239

Bpocalypse, Ariel Holzl.

Pour se rendre au lycée, Samsara n’oublie jamais sa batte de baseball, ses talismans et son couteau de chasse. Tout ce dont elle a besoin pour affronter les animaux mutants, fantômes et autres créatures qui ont envahi les rues de Concordia après l’Apocalypse. Aujourd’hui, la ville vient de lever la quarantaine de l’ancien parc public et s’apprête à accueillir ses habitants, réputés avoir muté. Les deux jumeaux que Sam voit débarquer dans sa classe sont loin d’avoir un physique standard. Très vite, ceux qui se moquent d’eux ou les prennent à partie sont les victimes d’incidents inexpliqués. Tout semble accuser les nouveaux venus. Mais dans une ville comme Concordia, peut-on se fier aux apparences ?

Un nouveau titre d’Ariel Holzl ? Comment résister ?! Comme avec l’excellent Lames Vives, l’auteur change de nouveau de registre par rapport à son titre précédent et s’attaque cette fois à la dystopie post-apocalyptique – un genre dont on pensait avoir déjà tout tiré. Eh bien il se trouve que non.

Le roman nous propulse donc à Concordia, petite ville américaine pas franchement riante du Kansas. Huit ans plus tôt, on y a donc survécu à l’Apocalypse et la population s’est habituée… à peu près à tout. Les zombies ne sont guère plus que de la faune locale, les bestioles mutantes aussi et les petits caïds du lycée n’ont pas beaucoup évolué.
L’auteur nous plonge dans un univers à la fois très classique (le lycée ressemble à s’y méprendre aux nôtres, si l’on excepte la milice et les tests ADN à l’entrée), et à la fois dépaysant, puisque la ville est départagée en quartiers, suivant la menace qui y règne. Et à l’intérieur du quartier, il faut être attentif aux tracés de peinture et respecter les couleurs qui signalent dangers et menaces – mortelles, évidemment.
L’univers fourmille ainsi de trouvailles toutes plus chouettes les uns que les autres. La monnaie ? Oubliez l’argent, bienvenue aux CD et DVD. La banque est donc… un vidéoclub. La nourriture ? Eh bien il faut aimer les boîtes de conserve et ne pas être trop regardants sur le contenu du ragoût… Quant aux habitants… mieux vaux ne pas compter le nombre exact de dents du voisin, sous peine d’être terrifié. Concordia recèle un bestiaire riche et varié : j’ai parlé plus haut des zombies et bestioles mutantes mais il faut bien se dire que de nombreux mutants sont aussi et surtout… humanoïdes ! C’est d’ailleurs ce qui lance l’histoire, puisque l’on demande aux Concordiens d’accueillir de nouveaux mutants, ce qui n’est pas du goût de tout le monde. De ce fait, l’intrigue a un côté assez classique : lutte des anciens (tenants du « tout-humain ») et des modernes (plus ouverts d’esprit quant à la disposition génétique de chacun), le tout sur fond de lutte des classes bien ancrée, et d’un brin de racisme. Alors oui, les communautés vivent ensemble à peu près sereinement (et c’est pas mal), mais des mutants, franchement !

Alors, qu’est-ce qui rend le récit si prenant ?
Eh bien déjà, l’univers si riche dont je parlais ci-dessus. Même si on a l’impression de zoner dans un film de série B, chaque trouvaille m’émerveillait un peu plus ! Car Ariel Holzl ne nous balance pas d’un coup tout son cheptel. On découvre plutôt au fil des errances des personnages dans la cité ce dont elle se compose, quartier par quartier. Sans avoir l’impression de lire un catalogue, ce qui est parfait ! Même si chaque créature semble assez attendue au vu de l’univers, j’ai plutôt été surprise d’en découvrir certaines (les zombies, ou les vers des neiges, par exemple), car la cohabitation est vraiment riche.

Ensuite, les personnages. Le récit est centré sur Sam, notre lycéenne vedette. Sam est un personnage vraiment intéressant : pas forcément sympathique (je lui ai parfois trouvé un petit côté Katniss pour la froideur dont elle peut faire preuve, et sa façon assez déplorable de traiter ses amis ! Je ne vous parle même pas de son béguin pour l’abruti canon du coin), mais traversé par d’intéressants questionnements. Ainsi, Sam a un projet dans la vie (devenir milicienne et dézinguer du mutant, deux souhaits qu’elle a d’excellentes raisons d’avoir) et elle ne va pas forcément se poser les bonnes questions en temps et en heure. On pourrait même dire qu’elle est un peu bornée mais c’est aussi pour cela qu’on l’apprécie. On la regarde donc s’embourber dans ses obsessions, en se demandant bien quand elle va redresser la barre. Et c’est, je trouve, ce qui nous pousse à nous interroger sur nous-mêmes : qu’aurions-nous fait dans des circonstances similaires ? (Car oui, vraiment, Sam a des œillères, mais aussi d’excellentes raisons d’en avoir).
Mais Sam a également des amis proches qui portent eux aussi le récit. Si Danny s’éclipse assez vite (avec ses amis mutants), on se rattrape sur Yvette. Ha, Yvette !! Clairement et définitivement mon personnage préféré de ce roman ! Avec son franc-parler et son amour pour les amulettes en tout genre (on pratique le vaudou dans sa famille), elle oppose un parfait contrepoint à l’entêtement de Sam. Et puis, vu combien Sam est chiante (soyons honnêtes), on se rattrape forcément avec Yvette ! Le duo fonctionne à merveille – et pas seulement en raison des échanges de punchlines entre les deux adolescentes. Le panel comporte aussi, évidemment, quelques opposants que l’on adore détester et d’autres dont on se dit qu’il y a peut-être encore un bon fond à sauver (ou peut-être pas).

Le maquillage artisanal ne la rendait pas franchement sereine. Le maquillage artisanal chimique ? Encore moins. Surtout si c’était Yvette qui maniait les éprouvettes. Sans parler de ses conseils de séduction :
-Montre-toi vulnérable. Prends-le par les sentiments. ça va le faire craquer, en mode chevalier servant !
– Et si c’est juste un psychopathe qui veut me voir souffrir ?
– Encore mieux. T’auras l’air de la parfaite victime !
– Yvette, tu es la honte de la cause féministe postapocalyptique.

L’intrigue, enfin. Le récit sait laisser planer des parts de mystère exactement où et quand il faut. Le début peut paraître assez simple mais on se rend bien vite compte que l’intrigue recèle quelques surprises et développements qui la complexifient. Si, dans l’ensemble, le cheminement n’est pas révolutionnaire, la façon dont elle est menée la rend à la fois passionnante et palpitante. Car l’auteur mêle à la post-apocalypse des sous-intrigues plus réalistes, comme la petite guerre des clans qui règnent dans la cité (chaque quartier ayant ses revendications et ses spécificités… un peu comme dans la vraie vie !), ou les petites bisbilles qui opposent les lycéens les uns aux autres. Ce qui fait que, de sous-intrigue en arc secondaire, on progresse rapidement et avec entrain.

En bref, Bpocalypse est une dystopie entraînante. Si l’intrigue passe par une évolution assez classique, le récit est vraiment porté par ses personnages, et son univers riche et parfaitement construit, et qui fait quelques clins d’œil aux classiques du genre (qu’il s’agisse de films ou de séries). Le style est fluide, le récit bien rythmé et souvent relevé par des échanges de répliques particulièrement percutantes entre les personnages. A la fin, j’en aurais quand même voulu plus, tant j’ai apprécié l’univers. Donc je serais assez partante pour une autre aventure dans les parages !

Bpocalypse, Ariel Holzl. L’École des Loisirs (Medium+), octobre 2020, 413 p.
#PLIB2021 #ISBN9782211310161

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