La Princesse au visage de nuit, David Bry. #PLIB2021

Dans les bois vit la princesse au visage de nuit ; ses yeux sont des étoiles et ses cheveux l’obscur.
Hugo, enfant violenté par ses parents, s’est enfui avec ses amis dans la forêt, à la recherche de la princesse au visage de nuit, qui exaucerait les vœux des enfants malheureux… Il est ressorti du bois seul et sans souvenirs, et a été placé dans une famille d’accueil.
Vingt ans plus tard, alors qu’il a tout fait pour oublier son enfance, Hugo apprend la mort de ses parents. Mais, de retour dans le village de son enfance, il découvre que ses parents auraient été assassinés, et d’étranges événements se produisent. La petite voiture de son enfance réapparaît comme par magie. De mystérieuses lueurs brillent dans les bois. Les orages soufflent des prénoms dans le vent…

Double nomination pour ce titre, au Prix Imaginales des Bibliothécaires, mais aussi au PLIB2021, ce qui lui donnait deux très bonnes raisons d’atterrir sur ma pile à lire – sans compter qu’il se trouve dans mon challenge ABC. Et j’ai passé un très bon moment avec ce titre !

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le récit commence très fort, avec l’enterrement des parents d’Hugo, qui a pour eux cette seule épitaphe : « Puissiez-vous brûler en enfer ». Au moins, c’est clair, le ton est donné !
L’affaire se corse un brin lorsqu’il s’avère que les freins de la voiture parentale ont été trafiqués. Et les empreintes… sont celles d’Hugo. Or, celui-ci avait, à onze ans, une excellente raison d’aller chercher la princesse au visage de nuit dans la forêt. La même qui l’a tenu éloigné de St-Cyr pendant vingt ans. Alors, que se passe-t-il réellement, de nos jours, dans ce petit village campagnard ?

Eh bien, la routine pour un bled : un village plutôt isolé, qui semble n’avoir pas embrassé la modernité, où tout le monde se connaît. L’ambiance, d’ailleurs, est vraiment très réussie : on retrouve tout ce qui fait les petits villages de campagne, les bons comme les mauvais côté. Les petites habitudes bien ancrées, les secrets plus ou moins dérangeants, l’attachement à « l’ancien temps », l’entraide, mais aussi les petites rancœurs qui évoluent salement. Bref, on s’y croirait et cette ambiance très prenante m’a aidée à engloutir le roman en moins de deux !

Le récit alterne entre le temps présent et l’époque de la disparition des amis d’Hugo, lorsqu’ils avaient onze ans. Si dans le premier, Hugo enquête un peu sur la mort de ses parents, et beaucoup sur celle, plus ancienne, de ses amis, dans le second, on assiste aux quelques mois qui ont précédé la fameuse disparition. Dans les deux cas, un angoissant compte à rebours avant le solstice d’été vient donner du rythme à l’intrigue.
Celle-ci mélange donc enquête policière (avec moult interventions de la gendarmerie, puisque la gendarme en charge de l’affaire n’est autre que la petite sœur de l’amie disparue !) et ambiance pour le moins fantastique. L’auteur joue ainsi sur les images de la forêt potentiellement habitée par une créature mi-divine mi-terrifiante (et cela m’a fait penser à la série Zone blanche), sur le manoir « hanté » façon Jane Eyre, sur l’ambiance (tellement réussie) des villages de l’arrière-campagne et sur tout ce qui peut tourner autour des malédictions en général.
Résultat ? Eh bien tout cela s’avère très prenant et j’avoue que je me suis bien laissée prendre au jeu de cette ambiance légèrement fantastique, parfois effrayante, très intrigante. (D’autant qu’il ne me faut pas grand-chose pour me faire dresser les cheveux sur la tête). Ceci étant dit, j’ai trouvé la fin un peu rapide, d’ailleurs, quoiqu’assez poétique.

Dans les bois vit
La princesse au visage de nuit,
Ses yeux sont étoiles
Ses cheveux l’obscur.

Dans les bois gît
La princesse au visage de nuit,
Dans sa main pâle,
Meurent les cœurs purs.

L’autre côté très prenant du roman vient des thèmes que l’auteur a mêlés au récit d’enquête. Si on comprend assez vite que l’enfance d’Hugo a été plus que sombre, les détails de ce qu’il a vécu et de ce qu’ont subi ses petits camarades sont lentement distillés dans le récit. Enquêtant sur le passé, Hugo met également au jour les horreurs qui se jouent encore dans le village. Les sujets abordés, issus de la vie quotidienne et du réalisme le plus pur, sont vraiment durs. On parle de viol, de maltraitance sur enfants, de harcèlement… C’est hyper sombre !
Ces sujets arrivent aussi par la bande d’amis (actuels) d’Hugo, tous issus, comme lui, de l’aide sociale à l’enfance, et traînant moult casseroles derrière eux. Et, finalement, c’est là que le bât blesse un tantinet. Car ces personnages véhiculent des thématiques d’une importance capitale, et pas hyper développées – en même temps, ce n’est pas le sujet ici. Or, dans la mesure où ces personnages sont extrêmement présents (ils sont dans la quasi totalité des scènes du présent !), il y a un vrai décalage entre leurs apparitions et l’intérêt accordé aux sujets qui leur sont liés.

En bref, La Princesse au visage de nuit est un thriller fantastique à l’ambiance soignée et très prenante. Au détour des chapitres et de l’enquête, des sujets de société assez durs sont évoqués (et malheureusement pas toujours de façon assez creusée pour être honnête !). Le récit est porté par une plume fluide, qui se fait parfois poétique. Si j’ai trouvé la fin un peu trop rapide, j’ai apprécié l’ambiance générale du roman !

La Princesse au visage de nuit, David Bry. L’Homme sans nom, octobre 2020, 280 p.
#PLIB2021 #ISBN9782918541721

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D’Or et d’Oreillers, Flore Vesco.

C’est un lit vertigineux, sur lequel on a empilé une dizaine de matelas. Il trône au centre de la chambre qui accueille les prétendantes de lord Handerson. Le riche héritier a conçu un test pour choisir au mieux sa future épouse. Chaque candidate est invitée à passer une nuit à Blenkinsop Castle, seule, sans parent, ni chaperon, dans ce lit d’une hauteur invraisemblable. Pour l’heure, les prétendantes, toutes filles de bonne famille, ont été renvoyées chez elles au petit matin, sans aucune explication.
Mais voici que lord Handerson propose à Sadima de passer l’épreuve. Robuste et vaillante, simple femme de chambre, Sadima n’a pourtant rien d’une princesse au petit pois ! Et c’est tant mieux, car nous ne sommes pas dans un conte de fées mais dans une histoire d’amour et de sorcellerie où l’on apprend ce que les jeunes filles font en secret, la nuit, dans leur lit…

Un nouveau roman de Flore Vesco ! Ai-je vraiment hésité avec de me jeter dessus comme la misère sur le monde ? Absolument pas !
Vous le sentez venir, l’objectivité ne sera peut-être pas au rendez-vous de cette chronique, car j’ai adoré chaque instant de ma lecture, qui m’a plongée dans un délicieux mélange entre roman austenien (avec l’obsession de bien marier ses enfants, de préférence avec quelqu’un de fortuné), réécriture de contes (La Princesse au Petit Pois, mais pas que) et de fantasy un brin dark aux entournures.

« Mrs Watkins tira sur sa jupe, tapota son chignon, sonna pour le thé, s’assit, prit une longue inspiration. Quand le majordome annonça Mrs Barrett, elle affichait le détachement le plus distingué.
–Linda! Quel plaisir! dit-elle, et dans ces trois mots elle parvint à insuffler à la fois la surprise et l’enthousiasme.
–Ma chère! dit Mrs Barrett, qui de son côté n’insuffla rien, étant très essoufflée.
Mrs Watkins versa le thé, offrit un biscuit et toutes les petites phrases d’usage. Elle s’en débarrassa aussi vite qu’il était acceptable : platitudes sur les confitures préparées par sa cuisinière, les camélias qui égayaient les parterres en hiver, le dernier bal qui datait de si loin.
Enfin, Mrs Barrett reposa sa tasse, poussa un soupir et sembla prête à lâcher le morceau. Mrs Watkins se pencha en avant. Elle était presque tendue, ce qui était une véritable gageure dans ce corps tout en mollesse : chignon tremblotant, lèvres affaissées, cou plissé, épaules tombantes, ventre coulant. Les chairs flasques de Mrs Watkins ne tenaient ensemble que par une volonté de fer. Cette énergie brûlait dans un unique but : bien marier ses trois filles.
Les boucles de Mrs Barrett s’agitaient sous son bonnet, tant elle brûlait de parler.
–Ce biscuit est délicieux, dit-elle. Vous féliciterez la cuisinière pour moi.
Mrs Watkins, sur les charbons ardents, la remercia.
–Mais j’oubliais! Bien sûr, vous avez appris la nouvelle? ajouta Mrs Barrett.
Mrs Watkins secoua impatiemment la tête. Même le majordome, debout dans un coin du salon, inclina une oreille.
–Vraiment? Vous ne savez donc pas?
Mrs Watkins était sur le point d’imploser. Heureusement, Mrs Barrett ne pouvait contenir plus longtemps sa révélation.
–On raconte que le fils de lord Handerson se cherche une épouse! s’écria-t-elle.
–Comment?
Mrs Watkins faillit en lâcher sa tasse. Comme la nouvelle était proprement révolutionnaire, elle répéta: «Comment?» encore une ou deux fois, sous le regard satisfait de Mrs Barrett.
–Mais je croyais Blenkinsop Castle déserté! dit-elle enfin. Le domaine est à l’abandon! Son fils? Mais oui, il avait pourtant un fils! Il y a si longtemps… Je le pensais, peut-être, parti à Londres, chez un grand-oncle… ou dans les colonies… qui donc se souvient de lui? Tout cela est si loin!
Mrs Watkins en perdait sa syntaxe. Mrs Barrett, étant passée par la même commotion quelques minutes plus tôt, opinait vigoureusement. »

Le début de l’histoire semble se profiler comme une réécriture de La Princesse au Petit pois, puisqu’il est dès le départ question de faire dormir les prétendantes sur un lit incroyablement haut, doté de multiples matelas empilés. Mais rapidement, on quitte la pure réécriture : cela commence par de discrètes allusions à d’autres contes, ou à des motifs récurrents du genre (qui sont très amusants à débusquer), et cela continue par un récit qui bifurque très nettement vers une intrigue tout à fait originale, qui m’a surprise à de nombreuses reprises, notamment par le mélange de thèmes très forts et que je n’aurais pas forcément imaginés ensemble.

Au premier chef desquels la sensualité. Eh oui, rappelez-vous, dans La Princesse au Petit pois, l’épreuve du lit servait à déterminer si oui ou non la princesse était bonne à marier. Ici, c’est un peu le même principe (même s’il n’y a pas de princesse à marier) : l’épreuve, première d’une série de trois, toutes plus exigeantes et inquiétantes les unes que les autres, consiste à connaître les impressions (et les actions) de la candidate dans le fameux lit. Évidemment, le questionnement titille, mais on n’entre pas frontalement dans le sujet. De fait, les épreuves ne s’enchaînent pas en deux jours, ce qui laisse tout loisir à Sadima et lord Handerson de vivre ensemble dans le manoir, puis de se découvrir, se connaître de mieux en mieux… et de découvrir leurs propres sensualités.
Un livre à ne pas mettre entre toutes les mains, alors ? Eh bien si ! Car comme dans les précédents romans de Flore Vesco, l’histoire est portée par un style riche et poétique, qui donne particulièrement envie de tout lire à voix haute afin d’en mieux profiter. L’autrice joue sur un style hautement métaphorique, parfaitement transparent pour les plus âgés des lecteurs, mais sans doute un peu opaque pour les plus jeunes. Les métaphores, les images, les jeux stylistiques créent une vraie distance par rapport au sujet. À titre d’exemple, je décerne une mention spéciale à la scène qui décrit le plaisir féminin via une métaphore filée impliquant la stylistique et tous les signes de ponctuation imaginales. En trois mots : c’est génial !

L’autre thème très fort qui surgit, c’est l’horreur. Plus l’on avance dans l’histoire, et dans les couloirs du manoir, plus l’on passe d’une ambiance fascinante à quelque chose de nettement plus inquiétant. À tel point que j’ai trouvé que certaines scènes étaient carrément horrifiques, même si cette ambiance s’installe très subtilement. Régulièrement, l’humour dont font preuve les personnages vient alléger quelque peu l’atmosphère, ce qui permet aux lecteurs de souffler un peu.
Encore une fois, c’est vraiment le style qui fait tout : le récit se fait tour à tour caressant, fascinant, poétique, angoissant, au détour d’une tournure de phrase ou deux et d’un choix extrêmement judicieux de vocabulaire. Outre ces jeux stylistiques, les anagrammes, palindromes et anacycliques ont une immense importance dans le récit, ce qui le rend encore plus brillant. Bref : c’est un immense plaisir de lecture !

Avec D’or et d’oreillers, Flore Vesco signe un conte que j’ai lu avec un immense plaisir. Elle reprend les motifs traditionnels du genre pour les transformer en une intrigue particulièrement riche et original, qui joue sur la sensualité et la fantasy légèrement horrifique. Le récit est porté par une plume riche, souvent poétique, parfois piquante et pleine d’humour, que j’ai parfois lue à voix haute pour en profiter pleinement. Bref : une immense réussite !

D’or et d’oreillers, Flore Vesco. L’École des Loisirs, 3 mars 2021, 240 p.

La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill.


Chaque année, les habitants du Protectorat abandonnent un bébé en sacrifice à la redoutée sorcière des bois. Ils espèrent ainsi détourner sa colère de leur ville prospère.
Chaque année, Xan, la sorcière des bois, se voit contrainte de sauver un bébé que ces fous du Protectorat abandonnent sans qu’elle ait jamais compris pourquoi. Elle s’emploie à faire adopter ces enfants par des familles accueillantes dans les royaumes voisins.
Mais cette année, le bébé en question est différent des autres : la petite a un lien étrange avec la lune et un potentiel magique sans précédent. Contre son gré, Xan se voit obligée de la ramener chez elle et de persuader ses amis réticents d’élever cette enfant pas comme les autres. Ils la baptiseront Luna et ne tarderont pas à en devenir gâteux. Xan a trouvé comment contenir la magie qui grandit à l’intérieur de la petite, mais bientôt approche son treizième anniversaire, et ses pouvoirs vont se révéler…

Voilà un roman que j’ai vu passer de loin en loin chez les copinautes et dont le titre m’intriguait au plus haut point. Et j’ai bien fait de céder à la tentation car, mes aïeux, quelle découverte !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers très onirique, qui semble tout droit sorti d’un conte traditionnel. En même temps, l’univers répond aux critères d’un univers de fantasy assez classique, avec deux royaumes aux gouvernements bien différents (dictature autoritaire pour le Protectorat, royauté plus bienveillante pour les cités d’à-côté). Ça pourrait être manichéen mais, heureusement, l’auteure évite assez habilement cet écueil, puisque l’essentiel de l’histoire se déroule au fond des bois, là où la sorcière élève Luna. D’ailleurs, cet aspect contribue à renforcer l’impression que l’on lit un conte : imaginez les personnages coupés du monde ou presque, vivant dans une nature généreuse, encadrées de créatures surnaturelles mais néanmoins bienveillantes, avec lesquelles elles sont en harmonie. Là, Luna grandit peu à peu, comme sa magie qui, malheureusement, pourrait s’avérer dévastatrice.

La magie est, dans un premier temps, assez peu présente, Xan ayant bridé (par mesure de sécurité) tout ce qu’elle pouvait chez Luna. Il n’en demeure pas moins que l’univers en est totalement baigné, ce qui renforce vraiment le côté très onirique du récit initiatique (puisque, malgré tout, Luna grandit).
En nous narrant en parallèle ce qu’il se passe au fond des bois et ce qui se déroule sous le carcan du Protectorat, Kelly Barnhill maintient habilement le suspense. Évidemment, on se doute bien que les deux situations ne vont pas tarder à se télescoper et on voit même comment ; mais cela ne rend pas le récit moins palpitant, tant tout est mené avec brio. Parallèlement, on voit Luna grandir, Xan s’affaiblir, Glerk fondre mais aussi Antain s’interroger sur les pratiques du Protectorat et la mère de Luna sombrer de plus en plus. Aux côté de l’enfance enchanteresse de Luna se jouent donc des choses nettement plus dures : on n’ignore rien de ce que subissent les sujets du Protectorat et on voit progresser l’autoritarisme religieux à très grands pas. Ainsi, alors que l’histoire s’adresse vraiment à un public de jeunes lecteurs (9-12 ans), elle traite tout de même de sujets pas si faciles que cela à intégrer et nettement moins riants que ne le laisse présager la couverture – ce qui fait évidemment tout le charme du roman.

Autre gros point fort : le style. Tout jeunesse soit-il, le roman est éminemment poétique. Qu’il s’agisse des descriptions, des tournures de phrase ou des philosophies des personnages, la poésie est omniprésente dans le roman, ce qui sied à merveille à l’ambiance onirique dans laquelle on baigne. Glerk étant lui-même un fin poète, le texte est entrecoupé de brèves poésies toujours bien tournées – saluons d’ailleurs la traduction de Marie de Prémonville ! Alors certes, c’est sans doute un poil plus ardu qu’un texte plus classique, mais quel plaisir de lecture ! En plus, pour ne rien gâcher, le texte est vraiment plein d’humour, quelles que soient les circonstances, et sans jamais que ce soit trop lourd !

La Fille qui avait bu la Lune a donc été un découverte incroyable et un énorme coup de cœur – comme cela faisait longtemps que ça ne m’était pas arrivé dans la littérature adressée à cette tranche d’âge. J’ai adoré chaque instant passé en compagnie des personnages, dans cet univers onirique et enchanteur, qui déploie des trésors d’originalité. Le roman a tout d’un récit initiatique et, sous des dehors de conte empreint de fantastique, touche à des sujets plus profonds et merveilleusement traités comme le passage de l’enfance à l’âge adulte, le deuil, l’adoption, l’amour, l’amitié ou la quête des origines. Tout est passé subtilement, dans un texte d’une grande poésie qui, malgré tout, reste accessible à un public jeunesse. Bref : énorme coup de cœur !

La Fille qui avait bu la Lune, Kelly Barnhill. Traduit de l’anglais par Marie de Prémonville. Anne Carrière, 2017, 368 p.

Or et Nuit, Mathieu Rivero.

« Des mille et une histoires que j’ai pu conter, aucune n’est aussi fabuleuse que celle que je m’apprête à te narrer.
On y voyage de cités mortes en jardins luxuriants, de royaumes en déserts et de geôles en palais. On y croise djinns et ghûls, sultans et dragons, reines et démons, et les lignées maudites s’y affrontent autant que les passions se déchaînent. Vois-tu, elle recèle en son cœur une bien plus unique distinction. Cette histoire d’amour et de mort est vraie : je l’ai vécue. Parole de Shéhérazade. »

Quelques années après avoir calmé la folie meurtrière du Sultan d’Ulud, Shéhérazade en a eu assez de sa nouvelle vie de captivité et la voici donc sur les routes, à la recherche de matière pour ses histoires. Matière qu’elle va rencontrer un tantinet plus vite que prévu : en effet, l’histoire débute au moment où Shéhérazade, après plusieurs mois de voyage, est capturée par Tariq, un bandit de grand chemin, enchaînée au fond d’une grotte et… condamnée à raconter une histoire (choisie par le bandit) pour espérer sauver sa peau.

Le récit entremêle donc deux arcs narratifs : d’une part, Shéhérazade conte son histoire à Tariq tout en négociant sa libération et, d’autre part, il y a ce qu’elle lui raconte – et là où ça se complique, c’est qu’elle fait aussi partie de l’histoire. Les deux récits se répondent, s’enrichissent l’un l’autre et, peu à peu, forment un tout assez complexe (mais avec lequel on a tout le temps de se familiariser). Et si, au départ, l’histoire est centrée sur Tariq et sa captive, on ne tarde pas à rencontrer d’autres protagonistes. À ce titre, l’auteur a parfaitement réinvesti la figure de la célèbre conteuse, qui est fidèle à l’esprit du conte original (ou du moins à l’image que je m’en étais faite).

L’univers est – sans surprise ! – fortement imprégné des contes des Mille et une nuits. On retrouve donc tous les motifs des contes orientaux : il y a de la magie, des sultans, des princesses, des alliances parfois difficiles à nouer, des trahisons, des luttes sans merci, des djinns et des traditions ancestrales. C’est très réussi et il ne faut guère plus d’un ou deux chapitres pour avoir l’impression d’y être !
C’est sans doute aussi dû au rythme soigné du roman : il y a des batailles épiques, des rebondissements parfois à peine croyables (mais qui cadrent parfaitement avec l’histoire), des descriptions précises et bien dosées et du suspens. De plus, si le début m’a semblé un peu simple, la suite s’avère assez vite plus sombre et l’intrigue est nettement plus nouée que ce qu’on aurait pu penser au premier abord. Du coup, je ne me suis pas ennuyée un instant !

Chouette découverte donc, que cette réinterprétation de l’univers des Mille et une nuits : Mathieu Rivero propose un roman très prenant, associant à une intrigue palpitante un univers riche. Son style, très fluide, sait se faire tantôt sombre, tantôt poétique et colle tout à fait au propos. J’étais tellement dedans que je n’aurais pas été contre un ou deux chapitres de plus à la fin !

Or et Nuit, Mathieu Rivero. Les Moutons électriques, avril 2015, 250 p.

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Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda.

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Le chien, prisonnier, affamé, guide la bande d’hommes lancée à la poursuite d’un Indien blessé dans la forêt d’Araucanie. Il sait sentir la peur et la colère dans l’odeur de ces hommes décidés à tuer. Mais il a aussi retrouvé dans la piste du fugitif l’odeur d’Aukamañ, son frère-homme, le compagnon auprès duquel il a grandi dans le village mapuche où l’a déposé le jaguar qui lui a sauvé la vie.
Dans la forêt, il retrouve les odeurs de tout ce qu’il a perdu, le bois sec, le miel, le lait qu’il a partagé avec le petit garçon, la laine que cardait le vieux chef qui racontait si bien les histoires et lui a donné son nom : Afmau, Loyal.
Le chien a vieilli mais il n’a pas oublié ce que lui ont appris les Indiens Mapuches : le respect de la nature et de toutes ses créatures. Il va tenter de sauver son frère-homme, de lui prouver sa fidélité, sa loyauté aux liens d’amitié que le temps ne peut défaire.

Luis Sepúlveda a un vrai talent de conteur et il le prouve encore, avec cette Histoire d’un chien mapuche, aussi brève qu’elle est percutante.
Le texte est accessible aux plus jeunes et abondamment illustré par Joëlle Jolivet, qui lui a consacré de merveilleux encrages.

Luis Sepúlveda est d’ascendance mapuche et rend hommage aux traditions orales de son peuple : l’histoire évoque des thèmes chers au peuple mapuche, tout en mettant en avant la réalité de ce qu’ils vivent aujourd’hui – et autant vous le dire, ce n’est pas bien glorieux. Quoi qu’il en soit, son texte, combiné aux dessins, créent dès le départ une atmosphère proprement envoûtante, dans laquelle le lecteur se plonge d’emblée. Le fait que le texte soit émaillé de mots en mapudungun, la langue des Indiens mapuche, contribue à renforcer et l’atmosphère de l’histoire et la poésie des mots – d’ailleurs, pas de panique, tous les mots sont immédiatement traduits.

Mais il n’y a pas que la forêt d’Araucanie qui fascine ; le texte est traversé d’émotions fortes. En effet, il est question de fidélité, d’amour et d’amitié, trois thèmes porteurs. Mais, au-delà, le texte célèbre aussi l’attachement des Indiens mapuche à leur terre, l’Araucanie, à leur forêts et à leurs traditions. Traditions qui sont, aujourd’hui même, en grave péril, ce que l’histoire met parfaitement en avant. Car, certes, l’histoire commence avec Afmau, le chien, enlevé, battu, affamé, terrorisé, forcé de traquer ceux qui l’ont élevé.

Car les chasseurs – des Blancs, évidemment – n’ont d’autre but que celui de maltraiter, spolier et persécuter les Indiens. Tout cela pour ? Mais pour récupérer, sans débourser un dollar et sans trop se fatiguer, des terres fertiles, des terres bien placées, des terres convoitées. Et ça, ce n’est pas au XIXe siècle. Non, c’est en train de se passer maintenant, en 2017, sous l’égide de firmes internationales qui n’ont que le commerce et le profit en tête. (Benetton, par exemple. Pour en savoir plus, ça se passe ici ou .).

Bref, le texte de Luis Sepúlveda a beau être poétique, doux et beau, tout simplement, il n’en reste pas moins que la terrible histoire de l’Araucanie perce en-dessous. Et bien qu’il s’agisse d’un conte tout à fait lisible par de jeunes enfants (qui apprécieront sans doute l’histoire de franche camaraderie qui nous est contée), l’adulte ne peut s’empêcher de lire la véritable et cruelle histoire de la contrée.

Avec son Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda signe un très beau conte humaniste qui met en avant les choses terribles qui se déroulent en Araucanie. Un récit d’autant plus essentiel aujourd’hui, alors que les indiens Mapuches subissent encore et toujours des violences largement passées sous silence – notamment à cause des grandes firmes qui entendent bien se débarrasser des locaux pour y mettre leurs moutons, dans le plus grand calme. Mais le conte véhicule également un beau message d’espoir et de bienveillance, tout en célébrant la fidélité, l’amitié, les liens avec la Nature et, évidemment, les Indiens mapuche et leurs traditions.
À mettre donc entre toutes les mains !

Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda ; illustrations de Joëlle Jolivet.
Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Métailié. Métailié, octobre 2016, 98 p.

 

 

Par bonheur, le lait, Neil Gaiman.

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Ce matin-là, c’est le drame. Un frère et sa sœur s’aperçoivent qu’il n’y a plus de lait à mettre dans leurs céréales. Maman étant partie en voyage d’affaires, c’est Papa qui est chargé de courir à la supérette – ce qui ne serait jamais arrivé, soit dit en passant, s’il avait fait correctement les courses. Seulement voilà. A peine sorti de la maison, il se fait enlever par des extraterrestres. Et son aventure ne s’arrête pas là ! Dans un désordre indescriptible, il croise des pirates sanguinaires, des poneys d’une intelligence suprême, des vampires spéciaux et… un scientifique stégosaure en montgolfière. 
Jamais course de dernière urgence à la supérette n’a été plus mouvementée et imaginative. 

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Alors, j’avoue. Quand je vois écrit « Neil Gaiman » sur la couverture, il s’opère une sorte de court-circuit. Que voulez-vous, on est fan ou on ne l’est pas. J’étais toutefois un peu dubitative quant aux illustrations. Si j’aime beaucoup ce que fait Boulet par ailleurs, un léger a-priori me tenaillait : son style allait-il vraiment s’adapter au texte de Gaiman (que je pressentais onirique et poétique comme il sait le faire) ?

Eh bien force est de constater que, oui, ça colle tout à fait. Non seulement ça colle bien mais, en plus, le style de Boulet semble le plus adapté qui soit pour souligner cette drôle d’histoire ! Texte et images (en noir et blanc) se répondent et l’illustrateur a vraiment soigné tous les détails.
Il ne faut guère plus de quelques pages pour que l’histoire se mette à dégénérer en beauté, façon Neil Gaiman. À vrai dire, le père a à peine franchi le seuil de sa maison qu’il tombe sur des extraterrestres en maraude. Et alors là, on glisse dans un joyeux bazar. Des extraterrestres, on passe à des vampires un peu spéciaux, on croise des poneys suprêmement intelligents et, cerise sur le gâteau, un stégosaure scientifique embarqué sur un ballon.

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Par bonheur, le lait est – presque – toujours à l’abri des vicissitudes du voyage. Rendez-vous compte : kidnapping, vol sauvage, voyages dans le temps, rien n’est épargné à cette pauvre bouteille. De fait, rythme et suspens sont au rendez-vous. On n’a guère le temps de s’ennuyer !

L’histoire est loufoque, déjanté, drôle, complètement folle. Et elle s’adresse aussi bien aux petits qu’aux grands ! Au-delà de l’histoire truffée d’imaginations, Neil Gaiman dresse un bel hommage aux papas, aux enfants, aux histoires et à l’imagination… mais aussi à cet instant sacré qu’est le petit-déjeuner. Comme souvent avec Neil Gaiman, on oscille sur le fil entre imaginaire et réalité, en se demandant de quel côté l’on se trouve. Et, alors que la fin semble laisser sur une délicieuse ambiguïté (les plus rationnels pouvant se rassurer d’un « Ah, ouf, ce n’était qu’une histoire inventée ! »), la dernière vignette retourne totalement la situation, offrant une merveilleuse chute au conte !

Par bonheur, le lait, est donc un conte intergénérationnel extrêmement réussi. Si les enfants y apprécieront l’imagination débordante qui tisse une aventure trépidante, les lecteurs plus âgés apprécieront le très bel hommage aux parents, aux enfants et à la puissance de l’imaginaire que l’on devine entre les lignes. 

 

Par bonheur, le lait, Neil Gaiman et Boulet (illustrations). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 
Au Diable Vauvert, 2015, 126 p. 

La Véritable histoire de Noël, Marko Leino.

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Au cœur de la Laponie, le village de Korvajoki recueille Nicolas, un jeune orphelin. Les habitants ont le cœur sur la main, mais sont bien trop pauvres pour assumer une bouche supplémentaire. La décision est prise : Nicolas sera adopté par le village, mais changera de famille tous les ans, le jour de Noël. 
Nicolas est reconnaissant aux gens de Korvajoki de l’avoir recueilli. Jour après jour, il s’applique à leur rendre la vie agréable tout en se consacrant à sa passion : fabriquer des jouets en bois. Jusqu’au jour où Nicolas a une idée de génie pour raviver l’émerveillement au cœur de cette région glacée !

Le père Noël, son bonnet rouge, la Laponie… Noël a une image forte dans l’imaginaire collectif et les origines de la fête se perdent dans les tréfonds des mythologies et légendes urbaines. Avec La Véritable histoire de Noël, Marko Leino rattache fermement l’histoire au folklore finlandais, et propose une réécriture sous forme de conte merveilleux !
À l’instar d’un calendrier de l’Avent bien pensé, le roman comporte 24 chapitres et se présente vraiment comme un conte ; l’auteur s’est manifestement attaché à écrire le roman à la façon d’autrefois, ce qui est plutôt réussi – malgré quelques passages dans un style plus modernes, qui sont un peu déstabilisants.
Comme dans les contes traditionnels, on retrouve une introduction assez directe (l’élément perturbateur arrive assez vite), pas mal de répétitions, l’idée que le bonheur n’arrive pas tout seul, et une façon de régler les écueils aussi rapide qu’efficace. De plus, l’ellipse est fréquente (dont une de plusieurs années) et il y a un certain nombre de passages dans lesquels l’auteur ne s’embarrasse pas trop de détails, alors qu’on en aimerait parfois un peu plus.
Toujours comme dans les contes, les enfants sont extrêmement matures… il peut même assez perturbant de voir à quel point le Nicolas de 5 ans a du recul sur sa situation, ou de suivre une conversation très sensée entre une mère et son fils d’un an. Mais cela participe de l’ambiance du conte, et rappelle vraiment les légendes d’autrefois.

Pour un roman qui évoque Noël et sa féerie, La Véritable histoire de Noël est plutôt sombre : Nicolas est orphelin, on n’ignore rien de la misère qui règne au village, et l’ambiance est loin des images chaudes et colorées consacrées par la tradition.  Mais c’est ce qui rend le roman si attrayant : Nicolas a une vie assez difficile, c’est un grand solitaire, et il lui arrive successivement plusieurs tuiles. Mais de ces tuiles naissent des rencontres enrichissantes (pour les deux partis), qui vont faire évoluer le personnage, et préciser son projet.

Finalement, ce que Marko Leino met ici en valeur, ce n’est pas tant la magie et la féerie de Noël, mais plutôt l’esprit de partage qui devrait régner sur cette célébration. Volonté affichée dès la dédicace, finalement :

«Ce livre est dédié à tous ceux qui croient à l’amour du prochain et au désintéressement 365 jours par an.» 

L’auteur joue avec les éléments que l’on retrouve dans l’imagerie habituelle de Noël : les rennes, les grelots, le costume rouge… tout y est, et tout arrive de façon détournée et proprement inattendue. C’est drôle, et cela change des lieux communs habituels. L’histoire mélange allègrement les figures du Père Noël et de Saint Nicolas (et on entraperçoit même quelques traits du Père Fouettard) ; allié à l’ambiance proprement déconnectée de ce conte, cela donne à l’histoire un petit côté intemporel pas désagréable, qui donne l’impression qu’on pourra la relire dans 10 ans et l’apprécier autant.

Marko Leino revient aux origines d’une tradition bien ancrée, avec un récit intemporel qui a tous les accents des contes d’autrefois : si l’histoire est parfois un peu rapide, on fond pour les tribulations de Nicolas, et on apprécie cette version de la légende.
Un livre à relire sans modération !

La Véritable histoire de Noël, Marko Leino. Traduit du finnois par Alexandre André.
Michel Lafon, 2014, 299 p. 

 

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Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle

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Il était une fois un jeune homme envoyé en exil dans un monde qui ne croyait pas aux contes de fées. Recueilli par un couple de confiseurs parisiens, il prend le nom de Joshua Perle et entame une vie d’exilé, une vie fugitive, déchirée par un chagrin d’amour, et l’idée fixe de rentrer chez lui. Au fil des ans, Perle se met à rassembler un incroyable trésor, la seule chose qui pourrait défaire le sort qui le retient loin de chez lui. Mais peut-il seulement rentrer ?

Il était difficile de passer outre ce nouveau roman de Timothée de Fombelle, après la claque de Tobie Lolness. Et, une fois de plus, l’auteur a su faire mouche, puisque Le Livre de Perle n’est rien moins qu’un coup de cœur.

Il était une fois, donc, un jeune prince amoureux d’une fée des sources, banni de son royaume par son frère aîné, le roi, et tombé un soir d’orage dans un univers dépourvu de féerie : le nôtre. Un jeune homme qui, par la force des choses, devient confiseur, soldat, aventurier en quête d’artefacts féeriques lui permettant, peut-être, de rentrer chez lui un jour.
Le Livre de Perle se construit sur plusieurs niveaux : il y a l’histoire du narrateur (Timothée de Fombelle lui-même ?), de nos jours, qui va venir croiser celle de Joshua, un peu par hasard, alors vieil homme vivant au milieu de ses valises contenant de fabuleux trésors, au fin fond d’une forêt ; notre narrateur est intrigué, comme le lecteur, et va s’attacher à percer ce mystère. Il y a aussi l’histoire de Joshua Perle, exilé dans un univers dépourvu de magie qu’il découvre en 1936, et qui tente de rentrer chez lui. Et il y a l’histoire du jeune prince Iliån, dans un monde merveilleux, avant qu’il n’en soit arraché, et privé de l’amour de sa fée.
On pourrait croire que tout cela serait bien compliqué, mais pas du tout : les trames se nourrissent l’une l’autre, le puzzle se construit peu à peu, et on progresse sans aucune difficulté dans l’aventure.
Et c’est probablement grâce au style de Timothée de Fombelle : sa plume est tout simplement divine ! Le récit est fluide, merveilleusement bien écrit, le vocabulaire judicieusement choisi, et les phrases sont éminemment poétiques. C’est un vrai régal.

Et l’histoire est un régal, elle aussi. On épouse sans sourciller la quête de Joshua, car Timothée de Fombelle sait nous la rendre immédiatement proche. Comment ne pas adhérer à l’histoire de Joshua, quand on découvre le sort qui le frappe ?

« Il est dans le seul temps, sur la seule terre où on ne croit ni aux contes ni aux fées.»

Et comment ne pas sentir tout la tristesse de l’affaire lorsque Joshua trouve, enfin, un potentiel moyen de rentrer et que l’on comprend à quel point sa quête est désespérée ?

« Mais tout à coup, ces pages devant lui, écrites dans une langue qu’il comprenait à peine, faisaient surgir un monde familier. Il n’était pas exactement question de lui ou de son histoire, mais il reconnaissait tout. Le livre parlait des royaumes. De princes malheureux et de sortilèges. Tout cela existait soudain. Sa mémoire était imprimée là, sur le papier. 
Il sentait les larmes glisser sous le col de sa chemise. »

Impossible, donc, de ne pas adhérer à cette quête illusoire, qui rappelle les merveilleuses histoires des contes classiques, et emplit le récit d’une certaine nostalgie, quand on perçoit à quel point les deux univers ne peuvent se rencontrer. Mais peu importe que l’on sache comment est notre monde et que l’on perçoive l’impossibilité de retrouver le précédent : on y croit, et on veut que Perle trouve le fameux passage.
C’est là toute la force du roman de Timothée de Fombelle, d’ailleurs. Derrière la quête de Joshua, c’est la question de l’imaginaire et du pouvoir qu’il a qui se dessine ; et la seule chose que l’on a envie de dire, c’est «Oui, ça marche !». Oui, on croit à cette histoire, et pourquoi y croit-on ? Parce que quel soit notre âge, on a encore besoin de rêver et de s’évader. On épouse la quête de Perle comme si c’était la nôtre, et on souffre de l’impossibilité à résoudre son problème.

Mais la nostalgie n’est pas ce qui l’emporte. Le Livre de Perle, c’est aussi un réjouissant roman d’aventures et d’initiation, qui joue sur plusieurs niveaux d’histoire et plusieurs époques historiques. Aux côtés de la quête féerique, on est successivement plongé dans les affres de la seconde guerre mondiale, puis dans une aventure qui a les accents épiques des meilleurs romans d’espionnage du début du XXe siècle. Le récit est extrêmement riche, et surtout varié.

Le Livre de Perle est donc une fabuleuse découverte. Un merveilleux roman jouant sur le réel et l’imaginaire, mêlant contes, récit d’aventure, roman historique, et parlant des origines et de la force de l’imaginaire. La plume de Timothée de Fombelle, élégante, soignée, tisse une histoire empreinte d’onirisme et pleine d’émotion. Le Livre de Perle restera comme une des meilleures découvertes de l’année 2014 ; la critique ne s’y est d’ailleurs pas trompée, le titre venant de recevoir la pépite du meilleur roman adolescent décernée par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil !

Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle. Gallimard jeunesse, 2014, 304 p.

 

 

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Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux.

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Il était une fois une ville au bord du gouffre, sombre, sale, désespérée, et dans laquelle seule l’Usine perdurait. La ville avait connu des siècles de grandeur, de fortune, de pouvoir ; des temps héroïques où ses usines produisaient à plein régime, où les richesses débordaient des maisons. Des temps disparus, emportés par une nouvelle époque, sans rêves, sans désirs. Une époque où la pauvreté et la misère régnaient en maîtres, une époque où une seule et unique usine tournait encore, une usine qui fabriquait des munitions et du matériel pour la guerre. 
C’est là que travaille Hama. 
C’est là que Bo, un étranger, arrive un matin d’hiver. 
Leur coup de foudre réveille les cœurs endormis de la population. Le Castor Blagueur rouvre ses portes, et Bo y découvre la magie des illusionnistes, la poésie des artistes de rue. Hama l’y emmène danser le dimanche. Jusqu’au terrible matin, où…

Un univers froid et triste : misère, chômage, angoisse sont le lot quotidien. Dans cette ville, les ouvriers s’attachent à leur boulot, obstinément, menant leur vie grise et fade, sans amour ni couleurs – merveilleusement représentée par la couverture d’Hélène Druvert.
Mais pas Hama et Bo. Ils s’aiment. Ils sont assez fous pour surmonter les horaires décalés et la tristesse de leur monde. Un monde que l’on imagine aisément dans notre futur ou, au contraire, comme une réminiscence des pires années ouvrières. Dans un regain d’espoir motivé par cette histoire d’amour incandescente, Titine-Grosses-Pattes rouvre le cabaret, et aux longues journées d’usine succèdent les folles soirées animées par les habitants eux-mêmes, et les soirées au cabaret ont un délicieux petit air des années 30. Le temps et l’espace sont totalement indéfinis : ça pourrait être ici ou là, demain, aujourd’hui ou hier, on ne sait pas. Et c’est ce qui fait la force de ce récit : l’histoire, qui n’est ancrée dans aucun référentiel, atteint un statut universel. L’univers, de son côté oppose deux aspects : celui, dur, rude et froid, de l’usine et de la guerre, à celui plus poétique et diaphane de l’imaginaire, de l’amour et du rêve. Un mélange qui, loin de détonner, offre au roman son souffle singulier et prodigieux.

La première partie du récit est portée par le couple que forment Hama et Bo : leur relation est lumineuse, et vient rafraîchir une situation désespérante. Les personnages que l’on rencontre en ville, s’ils ne sont pas tous aussi complexes que le duo-phare, ont tous droit à un peu d’attention : on s’attache assez vite à la tenancière du cabaret, à Ness et Malakie, ou même à Melchior, tout oiseau de mauvais augure soit-il. Mais au-delà de cette galerie, au-delà d’Hama et Bo, se dresse un troisième protagoniste immanquable : l’Usine. Une usine qu’on imagine sans peine dressée en toile de fond, une usine qui semble engloutir littéralement ceux qui y travaillent, ne les recrachant que pour quelques heures de répit, que l’équipe de jour s’empresse de dilapider dans les lumières et la musique du cabaret. Une usine qui a pris une telle importance que, peu à peu, elle est devenu le pilier de leur vie, un pilier sans lequel ces ouvriers ne sont plus rien. Évidemment, cela ne pouvait pas durer. Une usine qui prend autant de place ne pouvait que demander plus. Et c’est ce qu’elle fait. Ravageant d’un seul coup les vies, la ville, les vœux des uns et des autres. Là se trouvent probablement les passages les plus déchirants de ce conte moderne.

Malgré tout, la vie en ville continue. Du moins le croit-on. Pour Hama et Bo, c’est une vie à réinventer. Totalement. Commence alors un voyage, objet de la seconde partie du roman, une errance, à la recherche d’un autre lieu où se poser, vivre, s’aimer. Un voyage parsemé de découvertes, sur la vie, la nature, mais surtout sur eux-mêmes. Un voyage qui leur permet de rencontrer d’autres personnages, fantasques, inattendus, aussi attachants que ceux de la ville : on fond pour la fratrie enterrée, l’homme sage-femme qui manque de bébés à mettre au monde, la minuscule couturière des âmes, ou Tsell, qui surgit dans le récit. On s’attendrit pour le rude apprentissage d’Hama, on s’angoisse pour Bo, avalé par la forge souterraine – un lieu qui symbolise la création, et la renaissance, qui semble être le thème de cette partie.
Mais le voyage n’est pas terminé. Commence alors la troisième partie, et l’arrivé dans un petit port pacifiste, le moment de se poser, de construire autre chose. C’est là que grandit Tsell et, avec elle, ses propres désirs d’aventure. C’est là qu’Hama et Bo se déchirent, se rabibochent, souffrent chacun de leur côté, tentent de protéger Tsell dans un petit cocon bien serré.
La quatrième partie, dont on ne révélera pas le contenu, découle, très logiquement de la troisième. Avec elle revient le motif de la recherche, des découvertes, le voyage encore, les transformations.

Tant que nous sommes vivants est donc construit comme un cycle de vie, qui sans cesse se renouvelle, comme un hommage à ce qui fait de nous des êtres vivants. Traversé par la lancinante question de Bo («Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ?»), il traite avec une immense sensibilité des douloureux passages d’un état à un autre : transformations du corps (vieillissement et modifications plus abruptes), passage d’un statut à un autre (étranger, ami, paria), transformations des relations, transformation de toute la communauté (ou comment l’amour de Bo et Hama insufflent l’espoir à leur ville). C’est également un roman construit comme un conte, avec des personnages qui en rappellent la structure, des quêtes profondément initiatiques et un aspect incroyablement merveilleux dans certains passages. Aspect encore renforcé par le voyage qui, tour à tour, traverse des phases épiques, fantastiques, poétiques, tragiques, ou merveilleuses.
La quête est portée par le style ciselé et poétique d’Anne-Laure Bondoux : la lecture donne l’impression que chaque mot a été judicieusement pensé, pesé, choisi, et le récit a la force de ces contes que l’on n’oublie pas. Les éléments fantastiques glissés dans l’histoire (comme l’armure et les ombres de Tsell) renforcent cette impression de conte : ils existent, et sont, leur présence est à la fois surprenante pour les personnages mais jamais mise en doute, ni rejetée. 
Tant que nous sommes vivants est un ovni, une merveilleuse réussite : catalogué jeunesse, il devrait plaire tant aux jeunes lecteurs qu’aux moins jeunes. L’histoire d’amour de Bo et Hama, servie dans un univers à la fois original, hautement symbolique et très parlant, offre toute sa force à ce conte moderne que l’on lit avec délectation. Voilà un roman qui marque durablement, et qui se glisse parmi ceux auxquels on pense encore, des années plus tard. Et que l’on relit sans modération. 

Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux. Gallimard, septembre 2014, 304 p.

Contes sous le feuillage, le bilan.

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Pour le printemps, Asuna et moi vous proposions de lire des contes (ou des réécritures de contes). 

Cette session a regroupé 5 lecteurs, avec 12 lectures au total (et aucun titre en double cette fois-ci).

Voici les titres lus :

¤ Avenael :
Cinder, Marissa Meyer.
Scarlet, Marissa Meyer.

¤ Rose :
Loup y es-tu ?, Henri Courtade.

¤ mamzellefrog (qui remporte la palme) :
–  Contes , Anne Frank.
Sept contes de trolls, J. Cassabois.
 Les Histoires du petit chaperon rouge dans le monde, F. Morel et Gilles Bizouerne.
– Contes d’ici et d’ailleurs.
– Dix contes de dragons, J. Cassabois.

¤ Sandra :
Douce nuit, maudite nuit, Seth Grahame-Smith.
Cendrillon me perdra, Cindi Madsen.

¤ et moi-même :
À lorigine des contes : Blanche-Neige, Philippe Bonifay et Fabrice Meddour.
La Dernière flèche, Jérôme Noirez.

Rendez-vous pour la session d’été qui tournera autour des histoires d’amour !