Rage, Orianne Charpentier.

Rage… C’est le surnom que son amie lui a donné.
C’est désormais ainsi qu »elle se nomme, pour oublier son prénom, ce nom d’avant, celui de son enfance, d’avant l’exil, la déchirure. Son pays d’origine, on ne le connaîtra pas.
Il nous suffit de deviner que Rage a eu affaire à la violence des hommes, de la guerre. Et voilà réfugiée en France, sans plus de repères, ni de famille. Telle une bête traquée, elle se méfie de tous. Mais un soir, sa route croise celle d’un chien – dangereux, blessé, visiblement maltraité. Désormais, sa propre survie passe par celle de l’animal…

Rage est un roman très court – tout juste une centaine de pages, menées par la protagoniste éponyme. Celle-ci en déborde, de rage, suite à son enfance fracassée, la fuite, l’exil, l’arrivée dans un nouveau pays dont elle ne maîtrise pas encore les codes et tellement éloignés de ce qu’elle a connu.

On est donc face à un personnage multi-traumatisé, qui a du mal à faire confiance à qui que ce soit — y compris à elle-même. Le parallèle avec la chienne blessée est donc plus que facile à faire.

Le récit est construit comme une tragédie (d’ailleurs, il en sera question au fil du texte) : l’intrigue tient sur une nuit, quasiment dans un seul lieu (les quelques kilomètres autour de la maison de Jean) et ne comporte qu’un fil d’intrigue : la reconstruction de Rage.
De celle-ci, on ignorera jusqu’à la fin le prénom, la langue et le pays d’origine, de même que l’année de son arrivée en France : le récit atteint donc très facilement un statut intemporel.

Côté style, la plume est vive et percutante mais j’ai été assez dérangée par le changement opéré aux deux tiers du récit : au départ, le texte fourmille de dialogues, qui viennent perturber le récit de Rage, celle-ci étant entourée des autres jeunes faisant la fête avec elle ; mais, lorsqu’elle se retrouve seule avec Jean et la chienne, c’est le discours indirect libre qui l’emporte. Or, j’ai trouvé cette partie-là nettement mieux écrite que la précédente, bien plus incisive et parlante à propos de l’état de la jeune femme. Les deux parties du livre m’ont donc semblé un peu déséquilibrées : je n’irai pas jusqu’à dire que je n’ai pas été intéressée par la première partie, mais seule la seconde m’a touchée, en raison de son intensité rare, et absolument passionnée.

Malgré tout, il m’a été très difficile d’arrêter ma lecture, tenue en haleine que j’étais par les événements qui s’enchaînent. Ceux-ci font d’ailleurs un douloureux écho à l’actualité : si la partie concernant les maltraitances sur animaux occupe la portion congrue, celle sur les réfugiés de guerre forcés d’immigrer et l’accueil qui leur est réservé dans les pays étrangers qui acceptent de les recevoir est absolument centrale – et on ne peut la lire sans penser à tout ce qu’il se passe en ce moment, bien évidemment. Le cas des mineurs isolés reste particulièrement tragique : coupés de tout lien familial, vivant avec des traumatismes difficiles à soigner, leur reconstruction est d’une difficulté extrême.

Avec Rage, Orianne Charpentier signe un roman court et particulièrement incisif qui fait écho à l’actualité en évoquant avec justesse les trajectoires ô combien dramatiques des mineurs isolés étrangers. L’histoire ne dure qu’une courte nuit, mais a l’intensité d’un cri primal, celui que l’on sent bouillonner dans les entrailles de Rage. Un court roman à recommander aux adolescents et qui s’avérera idéal pour une discussion autour de ce que vivent les jeunes de leur âge ailleurs dans le monde, dans des contrées moins riantes que les nôtres. 

Rage, Orianne Charpentier. Gallimard jeunesse, mars 2017, 112 p. 

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7 secondes, Tom Easton.

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Mila vit dans un monde divisé entre, d’un côté, un continent ravagé par la guerre et, de l’autre, les Îles, enclave idyllique où, grâce à un téléphone placé dans son crâne, chacun enregistre la moindre minute de sa vie et peut choisir de la diffuser à ses abonnés.
Fuyant une vie de violence et de pauvreté, la jeune fille est capturée alors qu’elle cherche à s’introduire dans ce paradis. Mais lorsque le gouvernement entreprend de lui implanter à son tour un téléphone (pour la surveiller de plus près…), ils découvrent un appareil inconnu, potentiellement dangereux, dans son crâne. Une véritable chasse à l’homme commence : pour sauver sa vie, Mila ne dispose que de sept précieuses secondes d’avance sur ses poursuivants – le décalage entre la réalité et sa retransmission…

 

Voilà un roman qui entre en écho avec l’actualité mondiale et avec lequel j’ai passé un bon moment, malgré ses défauts…  Mila, issue d’une zone ravagée (appelée l’E. Pour l’Europe, on s’en doute !) tente de gagner les Îles (l’Angleterre, évidemment), reliées au continent par un gigantesque pont d’acier d’où tombe malheureusement son mentor et ami Julian. Esseulée, en deuil, la jeune fille n’échappe pas à l’arrestation qui pend au nez de tout immigrant clandestin dans les Îles. Et… c’est là que ça se corse pour Mila.

Dans cet univers futuriste post-apocalyptique, les habitants des zones riches disposent chacun d’une puce téléphonique directement greffée à leur cerveau, pour plus de commodités. Elle leur permet d’appeler, bien sûr, mais aussi et surtout de diffuser sur les réseaux sociaux la retransmission de leurs actions soit en direct, soit avec un délai de sept secondes – délai dont dispose Mila après une âpre négociation. La jeune fille est donc immédiatement mise sous surveillance au moyen d’une puce dont elle ne peut se débarrasser et surveillée d’autant plus étroitement que les médecins découvrent, greffée à son cerveau, ce qui pourrait bien être une bombe miniature.
En revanche, elle peut s’enfuir et ne s’en prive pas. Sa puce étant directement reliée à celle d’Adam, l’agent qui l’a arrêtée et qui est chargé de sa supervision, elle a ses yeux en permanence rivés sur elle – à sept secondes d’écart, toutefois. Et sept secondes, ça peut être long !
Passée l’impression d’étrangeté liée à ces téléphones cervicaux, on plonge dans un univers tout futuriste du point de vue technologique. Tout ou presque passe par ces puces : les achats, les déplacements et, évidemment, les relations sociales. Tout un chacun peut se brancher sur la retransmission d’un individu, la commenter, le contacter. Dès l’instant où on touche à ce réseau, on devient partie prenante d’un tout virtuel. Un paramètre fort problématique lorsqu’on est en fuite.

Dans celle-ci, Mila doit déployer des trésors d’ingéniosité : cascades, petits bricolages et plans d’urgence exécutés en dernier recours regorgent. Le rythme, de fait, est extrêmement soutenu et on a à peine le temps de souffler. Par ailleurs, si le début semble relativement gentillet, l’intrigue ne tarde pas à se corser et à prendre un tour plus sombre : aux filatures succèdent les agressions, puis les premières tentatives de meurtre. À ce titre, le roman mêle aventure et survie – Mila étant bien décidée à ne pas se laisser attraper, ni tuer. C’est aussi là que le bât blesse. En effet, les péripéties sont, à la longue, répétitives. Mila est capturée, elle s’évade ingénieusement, elle fuit, elle est poursuivie, les péripéties s’enchaînent et elle est, à nouveau, capturée (et bis repetita). D’autant que rien, ou presque, ne vient calmer le flot d’action. D’ailleurs, Mila est un peu trop douée pour être honnête : elle a d’excellents réflexes, elle est forte, versée en arts martiaux et ne manque définitivement pas de ressources pour s’en sortir. Un genre de James Bond couplé à MacGyver, pour résumer. Dans le cadre du roman, cela fonctionne : on est dans un page turner survitaminé, dans lequel l’action répond à l’action. Mais on a du mal à imaginer qu’une jeune fille aussi accomplie puisse exister et s’en sorte sans barguigner. De plus, la chute semble, une fois tout ça accompli, un peu dérisoire et laisse le lecteur referme le roman sur un sentiment en demi-teinte.

Dans l’ensemble, les personnages sont assez peu creusés, en dehors de Mila. Elle traite surtout avec Adam, l’agent qui la surveille et Holly, une jeune femme qui lui apporte son aide. Vu comment est racontée l’histoire et vu l’intrigue, le fait que les personnages semblent un peu lisses n’est pas particulièrement gênant : on en sait juste assez pour que l’histoire se déroule et que les péripéties s’enchaînent et, sur le moment, cela ne m’a gênée plus que cela. En revanche, cela ne permet pas vraiment de prendre fait et cause pour l’un ou l’autre : malgré le côté très prenant de l’aventure, les ennuis de Mila me sont restés assez étrangers et éloignés.

Finalement, ce que j’ai le plus apprécié, c’est l’écho avec l’actualité que j’ai trouvé dans le roman, qui catalyse plusieurs grandes problématiques : immigration clandestine, bien sûr, mais aussi surveillance permanente des citoyens – ici par le biais de leurs puces. D’ailleurs, le récit évoque une lutte politique entre deux partis, les tenants de la « surveillance complète » d’une part, ceux du respect de la vie privée de l’autre, dont les éternels débats animent la scène politique et déchirent la communauté. Il y est aussi beaucoup question de présence sur les réseaux sociaux, les habitants des Îles étant accoutumés à partager les moindres instants de leur vie sur la toile avec le monde entier.

En somme, voilà un one-shot post-apocalyptique avec lequel j’ai tout de même passé un bon moment : l’action est omniprésente, au détriment de la profondeur des personnages et d’une intrigue plus complexe ; pourtant, les actions effrénées et la quête de survie, couplées aux sujets d’actualité abordé, ont suffi à combler la superficialité d’ensemble.

7 secondes, Tom Easton. Traduit de l’anglais par Émilie Gourdet. Lumen, 2015, 368 p.

 

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