Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye.


Je vais vous raconter comment l’Empire est mort.
L’Empire de Bohen, le plus puissant jamais connu, qui tirait sa richesse du lirium, ce métal aux reflets d’étoile, que les nomades de ma steppe appellent le sang blanc du monde. Un Empire fort de dix siècles d’existence, qui dans son aveuglement se croyait éternel.
J’évoquerai pour vous les héros qui provoquèrent sa chute. Vous ne trouverez parmi eux ni grands seigneurs, ni sages conseillers, ni splendides princesses, ni nobles chevaliers… Non, je vais vous narrer les hauts faits de Sainte-Étoile, l’escrimeur errant au passé trouble, persuadé de porter un monstre dans son crâne. De Maëve la morguenne, la sorcière des ports des Havres, qui voulait libérer les océans. De Wens, le clerc de notaire, condamné à l’enfer des mines et qui dans les ténèbres découvrit une nouvelle voie… Et de tant d’autres encore, de ceux dont le monde n’attendait rien, mais qui malgré cela y laissèrent leur empreinte.
Et le vent emportera mes mots sur la steppe. Le vent, au-delà, les murmurera dans Bohen. Avec un peu de chance, le monde se souviendra.

À peine le roman terminé, je me suis aperçue qu’il me serait bien difficile de résumer l’histoire, tant l’intrigue se constitue de divers petits fils rouges qui, au fil du temps, s’agencent en un écheveau complexe – et c’est sans aucun doute une des raisons pour lesquelles j’ai tellement adoré cette lecture.
Afin de nous donner un aperçu aussi vaste que possible de cette intrigue ô combien complexe, l’auteure s’attache à suivre différents personnages aux destins entrecroisés et aux motivations pas toujours claires – du moins dans les premiers chapitres. Ce qui est sûr, c’est que chacun, à sa façon, va contribuer à la révolution qui mettra l’Empire à genoux – pas de panique, ce n’est pas une grosse révélation, l’histoire commence par ça : l’annonce de la chronique d’une mort annoncée.

Les personnages explorent une vaste palette de types : il y a des morguennes (des sorcières) issues des côtes, des mercenaires, des bretteurs itinérants, des gens sans histoires embarqués dans de grandes histoires, des gardes, des nonnes-soldates… Pas un ne se ressemble et il y a de quoi s’identifier à tous les coins de chapitres. Et, au milieu de ces personnages, on croise une foule de créatures et autant de monstres divers et variés qui ont vraiment le mérite de sortir des sentiers battus.

À propos de pérégrinations hors des sentiers habituels, Estelle Faye a adossé son roman à la culture traditionnelle slave : entre les titres des puissants, les inflexions des comptines ou les noms des personnages, il y a un je ne sais quoi qui évoque les steppes glacées d’Eurasie (d’ailleurs, il y a des steppes citées dans l’univers). Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà lu un roman de fantasy aussi fortement imprégné des cultures slaves (alors que de la SF, oui !), ce qui a donné au roman une petite pointe d’originalité supplémentaire que j’ai fortement appréciée.
Mais tout n’est pas tiré des cultures d’Europe de l’Est : Estelle Faye fait aussi cohabiter plusieurs peuples aux caractéristiques et croyances vraiment marquées et tout droits sortis de son esprit. Aux Havres, par exemple, on n’a aucun problème avec la sorcellerie et les morguennes y sont respectées alors que dans le reste de l’Empire, c’est plutôt mal vu (ce qui est paradoxal lorsque l’on sait comment tient une bonne partie de cet Empire).
Chez les Essènes, qui sont déjà considérés plus ou moins comme des parias, la magie est également mal vue et on peut être banni lorsqu’on la pratique. On suit d’ailleurs une jeune Essène qui porte tous les paradoxes de son peuple : à la fois intégré et rejeté par la communauté, vivant avec mais selon ses propres lois et règles qui contribuent à l’ostraciser sans cesse. Pas évident, mais c’est une thématique assez parlante de nos jours ! Il y a aussi un très intéressant clivage magie-technologie (avec l’arrivée de la poudre, notamment) qui sous-tend l’univers : assez classique, certes, mais vraiment bien mis en scène.

De fait, ce sont vraiment les personnages qui font toute la richesse de ce roman ; à leur façon, chacun est un peu différent des tropes du genre et des personnages rebattus, que ce soit par son parcours, son apparence ou sa personnalité. Mais ils sont tellement humains, y compris lorsque leur ADN ne l’est pas à 100%, c’en est assez bluffant – et cela explique pourquoi j’ai tellement accroché à l’histoire. De plus, ils sont vraiment consistants : ils n’existent pas seulement dans le temps qui leur est imparti par l’intrigue, on en apprend beaucoup, au fil des pages, sur leur passé. Mais là encore, pas de grand discours didactique qui viendrait nous dire pourquoi untel agit de telle ou telle façon. Sa construction en tant qu’individu est amenée par petites références ici ou là qui, au final, établissent des personnalités agréablement complexes.

J’ai parlé un peu plus haut de ce qui change des clichés habituels du genre, mais il y a encore un point sur lequel Estelle Faye s’éloigne de ce qu’on trouve habituellement dans le genre : les relations amoureuses. Avec autant de personnages que l’on suit sur autant de mois (et autant de voyages), il eût été difficile de passer à côté mais là où cela devient vraiment intéressant, c’est qu’Estelle Faye accorde une place centrale à l’homosexualité (ou aux sexualités fluides). Il était grand temps que le thème imprègne enfin les littératures de l’imaginaire – car je n’ai pas l’impression qu’il y soit si fréquent. Et n’allez pas penser que le texte est particulièrement militant : loin de là. Il présente juste des personnes vivant leur amour sans se soucier de la morale bien-pensante d’une société étroite d’esprit. Et cela fait du bien ! D’autre part, ces relations, si importantes soient-elles, ne prennent pas le pas sur l’intrigue politique (même si elles y contribuent souvent), ce que j’ai hautement apprécié.

Il faudrait encore que je parle du style : dès les premières pages, j’ai plongé dans l’écriture très riche, soignée et incroyablement fluide d’Estelle Faye. Honnêtement, certains passages valent carrément le coup d’être lus à voix hautes, simplement pour se délecter des sonorités si bien choisies. C’est un style qui sied parfaitement à l’intrigue parce qu’on a l’impression de suivre la fata qui s’abat sur les personnages (bien que l’histoire soit loin d’être linéaire) et ce genre de récit mérite un style recherché, ce que l’auteur parvient à faire sans que ce soit jamais maniéré.

En somme, Les Seigneurs de Bohen a été un franc coup de cœur, un récit que j’avais hâte de retrouver à chaque pause de lecture. J’ai adoré déambuler sur les routes de l’empire et suivre ces personnages si riches et variés. J’ai littéralement fondu pour ce récit tellement épique, au sens premier du terme : inutile d’attendre de la baston toutes les deux pages, mais le récit a les accents de l’épopée. Tout simplement fabuleux !

Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye. Éditions Critic, mars 2017, 612 p.

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Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.

Simon Snow déteste cette rentrée. Sa petite amie rompt avec lui ; son professeur préféré l’évite ; et Baz, son insupportable colocataire et ennemi juré, a disparu. Qu’il se trouve à l’école de magie de Watford ne change pas grand-chose. Simon n’a rien, mais vraiment rien de l’Élu. Et pourtant, il faut avancer, car la vie continue…

Lorsque j’ai terminé Fangirl, je n’ai eu qu’une envie : ouvrir immédiatement Carry on, qui venait de sortir et qui est, en fait, le titre de la fanfiction qu’écrit Cath dans Fangirl. Lorsque Rainbow Rowell a mis le point final à Fangirl, elle s’est aperçue qu’elle avait un univers, des personnages et une histoire qui ne demandaient qu’à se déployer. Et voilà donc Carry on, un roman à la limite de l’ovni. On peut le prendre comme un pur roman de fantasy ; on peut le prendre comme la fanfic produite par Cath ; ou alors on peut le lire comme une fanfiction d’Harry PotterCar oui, indéniablement, Carry on est un hommage à l’univers de J.K. Rowling ! Et si la fanfiction vous intrigue, allez lire Fangirl 🙂

En débutant Carry on, on entre dans un univers déjà bien établi. Dans la chronologie des aventures de Simon Snow, le personnage central du roman, Carry on est le tome 8 de la série. Aussi débute-t-on dans un univers dont on découvre peu à peu les codes, au détour d’une phrase ou d’un dialogue. Le fait de débarquer en plein milieu de l’histoire, en quelque sorte, n’est pas franchement gênant car tous les détails nécessaires arrivent à point nommé. Et petit point bonus, il n’est pas nécessaire d’avoir lu Fangirl pour tout comprendre à Carry on !

On pourrait penser, au premier abord, que l’histoire met bien longtemps à démarrer : Simon est revenu à Watford, mais il angoisse car son ennemi juré et cothurne, Baz, est absent. Or, Simon, s’il est soulagé de ne pas craindre de mourir assassiné dans son sommeil, ne peut s’empêcher d’angoisser pour son camarade de chambre : va-t-il seulement bien ? D’un autre côté, c’est le moment où jamais pour lui d’essayer de recoller les morceaux avec Agatha, sa petite amie (ou ex-petite amie ?) qu’il a surprise, juste avant l’été… dans les bras de Baz. Heureusement, il peut compter sur Pénélope, sa meilleure amie et élève particulièrement douée, un de ses plus fervents soutiens.
En fait, l’histoire est vraiment centrée sur les personnages et leurs relations, tout en déployant une intrigue magique à la fois passionnante et bien troussée.

Car l’univers de Simon est menacé par le Humdrum, une créature qui tue la magie à petit feu, laissant derrière elle des zones mortes, empêchant quiconque d’utiliser la magie dans ces endroits-là. Or, plus le temps passe, plus le Humdrum progresse. Et Simon, que l’on pressent pour l’arrêter, ne maîtrise pas le moins du monde sa magie. Du coup, l’histoire est très prenante car si l’on n’est pas en train d’enquêter avec Simon et ses amis sur les façons d’arrêter l’épidémie, on se passionne pour leurs relations, petites bisbilles et autres amourettes.

J’ai parlé en début d’article de l’hommage à Harry Potter : les similitudes ne sont pas franchement difficiles à déceler ! Simon a été élevé chez les humains et on ne lui a révélé ses pouvoirs que tardivement ; son mentor, le directeur de Watford, est assez décrié dans la communauté pour ses idées et a également une part très sombre qu’il cache bien (bien plus que Dumbledore) ; les anciennes familles, dont celle de Baz, qui a des petits airs de Malefoy, sont opposées à l’éducation magique d’enfants issus d’humains ; l’école est située dans un château… j’en passe ! Pourtant, Rainbow Rowell développe des thèmes qui n’apparaissaient pas dans l’oeuvre de J.K. Rowling, ou alors tellement en filigrane qu’on pouvait passer à côté. Ses héros sont matures, majeurs et parlent assez librement de leurs sentiments : sexualité, et notamment homosexualité, sont donc au programme. Et tout cela semble parfaitement naturel, preuve que l’intrigue magique n’accapare pas tout le devant de la scène et que Rainbow Rowell a vraiment soigné ses personnages : ce sont de vrais adolescents, très humains, certes aux prises avec un problème magique de taille, mais qui vivent en même temps des choses tout à fait de leur âge ! De fait, même si l’on vient bien les liens avec Harry Potter, les aventures de Simon Snow ont un petit goût d’inédit particulièrement rafraîchissant.

J’ai donc littéralement dévoré les aventures de Simon et Baz, subjuguée que j’étais par l’univers créé par Rainbow Rowell : l’intrigue est palpitante, que ce soit côté fantasy ou côté romance. Si palpitante que j’ai adoré la romance alors que c’est, habituellement, un genre que je n’apprécie guère. Replonger dans une atmosphère si saturée de magie m’a également replongée dans un de mes plus grands bonheurs de lectrice, ce qui était loin d’être désagréable. Une très belle découverte, donc !

Carry on : grandeur et décadence de Simon Snow, Rainbow Rowell.
Traduit de l’anglais par Catherine Nabokov. Pocket Jeunesse, janvier 2017, 585 p.

Fangirl, Rainbow Rowell.

 

 

 

 

 

 

 

 

Cath est fan de Simon Snow. Okay, le monde entier est fan de Simon Snow…
Mais pour Cath, être une fan résume sa vie – et elle est plutôt douée pour ça. Wren, sa sœur jumelle, et elle se complaisaient dans la découverte de la saga Simon Snow quand elles étaient jeunes. Quelque part, c’est ce qui les a aidé à surmonter la fuite de leur mère.
Lire. Relire. Traîner sur les forums sur Simon Snow, écrire des fanfictions dans l’univers de Simon Snow, se déguiser en personnages pour les avant-premières de films. La sœur de Cath s’est peu à peu éloignée du fandom, mais Cath ne peut pas s’en passer. Elle n’en éprouve pas l’envie.

Maintenant qu’elles sont à l’université, Wren a annoncé à Cath qu’elle ne voulait pas qu’elles partagent une chambre. Cath est seule, complètement en dehors de sa bulle de confort. Elle partage son quotidien entre une colocataire hargneuse qui sort malgré tout avec un mec charmant et toujours collé à ses bottes, son professeur d’écriture inventée qui pense que les fanfictions annoncent la fin du monde civilisé, et un camarade de classe au physique alléchant qui a la passion des mots… Mais elle ne peut s’empêcher de s’inquiéter à propos de son père, aimant et fragile, qui n’a jamais vraiment été seul.
Pour Cath, la question est : va-t-elle réussir à s’habituer à cette nouvelle vie ?
Peut-elle le faire sans que Wren lui tienne la main ? Est-elle prête à vivre sa propre vie ? Ecrire ses propres histoires ?
Et veut-elle vraiment grandir si c’est synonyme d’abandonner Simon Snow ?

On a beaucoup parlé de Fangirl à sa sortie et, globalement, les livres de Rainbow Rowell ont toujours un certain retentissement sur la blogosphère. Tout ça pour dire que j’étais assez curieuse de lire Fangirl. Et, en fait, j’ai plongé dedans dès les premières pages dans le roman !

Rainbow Rowell a un vrai talent pour croquer des personnages ; la galerie que l’on suit dans Fangirl est à la fois attachante et très représentative. Il y a Cath, bien sûr, le personnage central de l’histoire. Cath qui, au début, a été lâchement abandonnée (selon elle) par Wren, sa jumelle, à leur entrée à la fac – la seconde ayant décidé unilatéralement qu’elles feraient chambre à part. Cath, donc, misanthrope, terrifiée par les inconnus, se retrouve totalement isolée. Les deux frangines sont vraiment aux antipodes : Cath est aussi introvertie que Wren est extravertie, Cath est aussi fidèle et bornée que Wren est versatile. Pour autant, difficile de prendre parti pour une et de détester l’autre, malgré le comportement parfois détestable qu’a Wren. Au nombre des personnages remarquables, il y a aussi Reagan, la coloc de Cath : bourrue, un peu sèche, sarcastique à souhait, Reagan est la coloc parfaite dont Cath pouvait rêver, car elle va la faire sortir de sa zone de confort, tout en l’aidant à s’accomplir. Il y a aussi Lévi, le garçon au sourire tellement grand qu’il charme tout ce qui passe – humains, animaux, pierres et végétaux inclus. Face à lui, Nick, l’étudiant qui écrit à ses heures perdues, traîne avec Cath à la bibliothèque – et dont les intentions ne sont pas toujours super claires. A cette galerie, il faut ajouter Art, le père des jumelles, à la santé mentale parfois fragile et qui tient sa famille à bout de bras.

Alors oui, Fangirl, c’est avant tout de la romance. Mais comme ça, au détour d’une page, surgissent des thèmes absolument glaçants et que l’auteure n’évacue pas en trois lignes. On parle – évidemment – de l’hyper-alcoolisation des jeunes et des ravages que cela peut causer sur leur santé physique, mentale et sur leurs relations avec leurs proches. Il est questions de relations familiales, sur la façon dont on gère un conflit avec sa famille. Mais il est aussi question d’abandon, du traumatisme que crée un abandon et de maladies mentales, trois préoccupations majeures dans le texte : et les trois sont intelligemment traitées, en profondeur, ce qui est assez remarquable, vu que ce n’est pas vraiment le centre du récit.

Il faudrait aussi parler de la structure du roman, qui est vraiment très originale. Lâchée par sa jumelle, Cath s’immerge profondément dans ce qu’elle aime le plus et maîtrise le mieux : l’écriture de fanfictions. Justement, elle écrit Carry on, une fanfiction dans l’univers de Simon Snow, un jeune homme qui se découvre magicien et qui doit – en gros – sauver le monde. Ça vous fait penser à Harry Potter ? Gagné, ça y ressemble beaucoup.
Et Cath se colle une pression incroyable car, le tome 8 des aventures de Simon Snow étant sur le point de paraître, elle veut absolument finir sa version de l’histoire de Simon. Ainsi, le roman alterne entre les chapitres consacrés à la vie réelle de Cath et à ses écrits sur internet. Le style entre les deux est vraiment différent, alors que tout est écrit par Rainbow Rowell ! De plus, le fait de passer sans arrêt de l’un à l’autre fait monter le suspens : on a constamment envie de savoir ce qu’il se passe dans l’autre partie de l’histoire.
Vu le sujet de l’histoire, on parle beaucoup d’écriture dans le roman : parce que Cath écrit, bien sûr, mais aussi parce qu’elle suit des cours d’écriture (avec une prof qui vomit les fanfictions) et qu’elle traîne avec un étudiant qui adore écrire, lui aussi. Le roman questionne notre rapport à l’écriture, à la fiction, à la créativité et c’est absolument passionnant.

Fangirl est un roman vraiment riche, qui évoque des thèmes douloureux avec talent, tout en tissant une romance à laquelle il est facile d’adhérer. Comme il est facile de s’identifier à Cath ou à un autre des personnages mis en présence, tant la galerie est variée et attachante. Le texte est truffé de références geeks (à Harry Potter, évidemment, mais aussi à Twilight, Battlestar Galactica et tant d’autres titres), bourré d’humour, ce qui contrebalance à merveille les aspects plus difficiles des thèmes évoqués en filigrane. Au final, il est surtout question d’une adaptation sociale difficile, pour une jeune fille qui a du mal à sortir de sa zone de confort et qui apprend tout simplement à vivre. Et ça, je pense que c’est un thème qui peut parler à beaucoup de personnes !

Fangirl, Rainbow Rowell. Traduit de l’anglais par Cédrix Degottex. Castelmore, février 2015, 507 p. 

Bonus : pendant le Salon du Livre de Paris, j’ai eu la chance de pouvoir interviewer Rainbow Rowell. C’est à lire ici !

The Scorpion rules #1, Erin Bow.

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La première règle, pour éviter la guerre ? En faire une affaire personnelle… Très personnelle.
Duchesse de Halifax, princesse de la Confédération panpolaire, mais surtout… otage. Je m’appelle Greta Stuart, et ma vie ne tient qu’à un fil. Il y a quatre cents ans, une série de terribles conflits liés au changement climatique a ravagé la planète : guerres, famines, inondations, exodes… Débordées, les autorités ont fait appel à une intelligence artificielle omnisciente pour tenter de mettre un terme au massacre. Mais Talis – c’est son nom – a vite pris son indépendance et le contrôle du monde. Désormais, il garde en otages les fils et filles des grands dirigeants de la planète. À la première déclaration de guerre, les héritiers des deux camps concernés sont froidement exécutés.
Il me reste seize mois à tenir, seize mois avant d’avoir dix-huit ans et de pouvoir quitter le Préceptorat où je suis prisonnière depuis l’âge de cinq ans. Mais l’arrivée d’un nouveau pensionnaire, venu du pays voisin du mien, va tout changer. Elián, qui ne cesse de défier Talis, de mépriser les règles qui régissent notre existence, met nos vies à tous en danger. Malgré tout, son esprit de révolte est contagieux. La résistance serait-elle possible ? Car nous le savons tous : le pays natal d’Elián va forcément finir par déclarer la guerre au mien…

Mais que voilà un roman étrange et intrigant ! L’histoire est centrée autour de Greta, une jeune princesse-otage très – trop ! – consciente de la position délicate dans laquelle elle se trouve. Au début de l’histoire, elle pense mourir assassinée en même temps que le jeune otage américain, leurs deux pays étant en bisbilles. Mais seul Sidney meurt… et se trouve rapidement remplacé par Elián, otage du Cumberland, et forte tête s’il en est. La vie de Greta était déjà menacée, elle ne tient désormais plus qu’à un fil.
Ainsi, le roman place le lecteur sous tension constante, d’autant que l’on s’aperçoit assez vite que les têtes couronnées ne tiennent pas nécessairement à leur progéniture…

Le roman se déroule en quasi-totalité en huis-clos, au sein du Pensionnat, dans une ambiance feutrée vraiment appréciable. Car les jeunes pensionnaires sont – peu ou prou – tenus à l’écart du monde, mais en même constamment baignés dans ces relations internationales ô combien crispées. Ce flot d’informations parfaitement contrôlée permet, évidemment, de garder la main-mise sur eux et de leur rappeler à quel point leur existence et précaire, ce qui contribue grandement au suspens général.
Comme dans tout huis-clos, l’essentiel de l’intrigue repose sur les personnages. Et, curieusement, Greta et Elián ne sont ni les plus intéressants, ni les plus charismatiques. La première est quelque peu torturée, ce qui s’explique par 11 ans de captivité. De fait, elle fait parfois un peu girouette, avec pas mal d’atermoiements et, parfois, des prises de positions qui se contredisent – somme toute, elle est très humaine. Mais, au fil des pages, elle grandit et on se surprend à s’attacher à sa personnalité un peu froide et distante. Elián, de son côté, semble plus fade : c’est un ado rebelle assez classique, sans grande consistance, mais avec un intéressant sens de la répartie. L’opposition entre les deux est intéressante : Greta est partisane de la soumission, Elián de la rébellion et, contrairement aux clichés du genre, c’est plutôt la première qui retient l’attention du lecteur – Elián manquant quelque peu de recul et d’esprit critique, contrairement à Greta qui a une bien meilleure perception des enjeux.

Mais si on ne s’attarde guère sur le jeune premier, c’est parce que les personnages secondaires, eux, sont à la hauteur. Hormis la palme du manichéisme qui revient à la grand-mère d’Elián, les autres rattrapent le coup avec des personnalités équilibrées et intéressantes. Ainsi, l’Abbé, geôlier en chef, déroute. On ne sait s’il est du côté des otages, du côté de Talis, un peu des deux, s’il ment, s’il doute, lui aussi. Et ce questionnement est très réussi – et assez surprenant, de la part d’une intelligence artificielle. L’autre grande IA de l’histoire, c’est Talis, bien sûr, dont le curieux sens de l’humour et de la justice fait placer une atmosphère à la fois grinçante et inquiétante sur le récit.
Mais s’il ne fallait retenir qu’un seul personnage, ce serait Da-Xia, dite Xie, la meilleure amie et cothurne de Greta. Héritière d’un empire – céleste – asiatique, la jeune fille a fait des poses énigmatiques et des décisions très personnelles ses religions – et cela fonctionne merveilleusement. Malheureusement, l’intrigue est telle qu’elle ne laisse pas toujours assez de place aux personnages pour les développer, ce qui nous laisse parfois avec un sentiment de trop peu.

Celle-ci privilégie la politique par rapport aux scènes d’action, ce qui change un peu des dystopies habituelles. Ceci étant, le roman n’est ni lent, ni totalement dépourvu d’adrénaline et de suspens : on se surprend donc à tourner les pages à toute allure à plusieurs reprises ! Là où le roman est original, c’est qu’il mêle des thèmes archi-classiques des dystopies pour adolescents à des péripéties et retournements de situations plus originaux. Ainsi, on n’échappe pas aux tartes à la crème du genre comme la prise de conscience tardive (mais celle-ci est totalement inattendue et surprenante !), le méchant très méchant (mais ce n’est pas forcément celui auquel on pense), ou la traditionnelle romance saupoudrée de triangle amoureux (bien que, dans un cas comme dans l’autre, ça ne se déroule pas du tout comme on aurait pu, au premier abord, l’envisager). Il en résulte, du coup, un curieux mélange de clichés particulièrement communs, tournés de façon originale. Aussi déroutant que surprenant ! Et ce n’est pas l’audacieuse conclusion qui nous ramène sur les sentiers de la banalité ; Erin Bow donne une nouvelle orientation pleine de suspens à son roman.

Alors que la dystopie est un genre qui peine à se renouveler, Erin Bow propose le premier tome étonnant d’un diptyque qui parvient à aligner tous les lieux communs du genre, en les détournant fréquemment. Ainsi, ce premier tome peut parfois sembler ce qu’il y a de plus classique, avant d’exploiter une orientation pour le moins originale. Il en résulte un récit étonnant, prenant à souhait et particulièrement stimulant !

The Scorpion Rules #1, Erin Bow. Traduit de l’anglais par Jean-Baptiste Bernet. Lumen, avril 2016, 407 p.

La Vérité sur Alice, Jennifer Mathieu.

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Alice Franklin est élève en première au lycée de Healy. Alice est une traînée. Tout le monde le sait. La preuve, elle a couché avec deux mecs d’affilée à la soirée d’Elaine O’Dea. Mais il y a pire.
Alice est une meurtrière.
Avec ses sextos, elle a provoqué l’accident et la mort de Branbon Fitzsimmons, star de l’équipe de foot du lycée.
C’est écrit partout sur les murs des toilettes du lycée. Et si c’est écrit, c’est que c’est vrai, non ?

La vérité. Qui n’a pas planché sur le sujet, en philo ? La Vérité sur Alice illustrerait à merveille la théorie selon laquelle la vérité dépend vraiment des perceptions et, pire, des motivations de chacun. La vérité sur Alice, tout le monde l’a. Ou, du moins, tout le monde a la sienne, qui ne colle pas nécessairement à celle d’Alice. Et toutes ces vraies fausses vérités alimentent la vérité générale. La rumeur.
D’après elle, Alice est une traînée. Et une meurtrière.

Jennifer Mathieu choisit un parti-pris original. Là où nombre de romans sur le harcèlement scolaire détaillent la longue descente aux enfers du persécuté, l’auteur choisit de se focaliser sur son entourage direct. L’histoire est donc racontée, successivement, par Josh, le meilleur ami de Brandon, présent au moment de l’accident et qui ne se remet pas de la perte de son ami ; Elaine, une des filles les plus populaires du lycée, chez qui se tenait la fête fatidique (et qui sortait plus ou moins avec le-dit Brandon) ; Kelsie, l’ex-meilleure amie d’Alice, à qui il est arrivée le Truc Trop Horrible dans l’été et qui répand les pire calomnies sur Alice ; et Kurt, l’intello geek de service qui, en marge, observe tout son petit monde. Alice, finalement, ne prendra la parole que dans l’ultime chapitre du roman, pour la conclusion de cette sordide affaire.

Au fil des chapitres, chaque narrateur va donc nous raconter sa version des faits, ses réflexions, les conclusions qu’il en tire, mêlées à toutes sortes de considérations personnelles.
Celles-ci permettent d’évoquer toutes sortes de sujets : pèle-mêle, il est donc question d’amour, d’amitié, de première fois, d’homosexualité, d’avortement, ou des contraintes de l’apparence. Mais tout cela reste un peu superficiel, le sujet central étant le harcèlement et ce qu’on appelle slut-shaming aux États-Unis, à savoir les jugements que subissent les jeunes filles – et, a fortiori – les femmes sexuellement actives, considérées par l’ensemble de la société comme des traînées. Si les autres sujets sont traités de façon un peu superficielle, de ce côté-là, on est servis : on assiste au processus d’ostracisation d’Alice, à la façon dont son nom est traîné dans la boue, aux moyens à disposition de ses petits camarades pour la calomnier. Fait inquiétant : alors qu’ils semblent parfaitement au courant, les adultes ne semblent guère pressés de mettre un terme au supplice de la jeune fille… Jennifer Mathieu met donc le doigt précisément là où cela fait mal et attire l’attention sur ce qui n’a rien d’un épiphénomène – les victimes par suicide se multiplient, et pas seulement outre-Atlantique. Elle montre également tous les effets pervers du processus. Car, quoi qu’elle fasse, Alice avait tort : en couchant avec les deux garçons, elle passait pour la traînée que l’on sait ; en ne le faisant pas, elle s’exposait à leur vengeance, aussi terrible que puérile. Ce qui démontre que, même à 17 ans, une fille n’a pas le droit de faire ce qu’elle souhaite sans craindre, dans un sens ou dans l’autre, des représailles. Consternant.

Heureusement, Jennifer Mathieu glisse une lueur d’espoir dans son roman : Kurt, lui-même légèrement à l’écart de ce microcosme nauséabond, prouve que la société peut encore changer. Ne nous cachons rien, il y encore du boulot.

Bref, La Vérité sur Alice est un bon roman adolescent, malgré un mélange de thèmes qui fait que certains sont traités de façon un peu superficielle. De fait, le traitement réservé au thème central – le slut-shaming – est suffisamment intelligent pour contrebalancer le reste. Jennifer Mathieu y dénonce un phénomène meurtrier déjà trop largement répandu : un roman d’utilité publique ou presque !

La Vérité sur Alice, Jennifer Mathieu. Traduit de l’américain par Cécile Tasson.
Pocket Jeunesse, févier 2016, 201 p.

 

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Pardonne-moi Leonard Peacock, Matthew Quick.

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Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Leonard Peacock. 18 ans. Comme toujours, sa mère n’est pas là.
18 ans, c’est un grand jour. C’est pour cela que Leonard Peacock part avec une arme à feu dans son sac, le P38 de son grand-père. Leonard projette de tuer son ex-meilleur ami avant de se suicider. 
Mais avant ça, il doit faire ses adieux aux quatre personnes  qui ont vraiment compté pour lui : Walt, son voisin littéralement obsédé par Humphrey Bogart, Baback, un camarade de classe violoniste virtuose, Lauren, la fille de pasteur dont il est amoureux, et Herr Silverman, qui enseigne l’histoire de l’Holocauste au lycée.

Pardonne-moi Leonard Peacock, ou 24 heures dans la peau d’un adolescent torturé.
La première chose que l’on puisse dire, c’est que ce roman diffère radicalement des autres romans young-adult actuellement sur le marché. Pas tellement parce qu’il traite d’un adolescent torturé, mais plutôt par sa forme.
De fait, c’est Leonard qui raconte l’histoire. Et Leonard adore les petits commentaires en aparté, fournis en notes de bas de page, qui traduisent la grande distance critique qu’il prend avec lui-même, les événements, et l’histoire en cours. Ces commentaires sont, généralement, pétris d’humour et si la longueur de certains peut rebuter, c’est suffisamment original pour qu’on s’en préoccupe, finalement, peu. Il y a une sorte de dialogue informel instauré avec le lecteur – à qui s’adressent directement les commentaires – qui rend le roman extrêmement prenant ; on se sent bien sûr nettement plus impliqué par l’histoire que nous raconte Leonard dès l’instant où il nous y inclut… Évidemment, comme c’est Leonard qui raconte l’histoire, il retient certaines informations jusqu’au moment adéquat : il faut donc se montrer patient avant de savoir exactement de quoi il retourne. Vraiment, côté suspens, Matthew Quick a trouvé la bonne formule.
Autre point original : à titre de thérapie, Leonard s’envoie des lettres « du futur », décrivant la vie qu’il pourrait avoir dans un futur assez lointain, qui nous entraînent sur le terrain de la rêverie et offrent un aspect assez décalé à l’ensemble.

Ce jour-là, c’est donc l’anniversaire de Leonard, et il a décidé de commettre un double homicide après avoir fait sa tournée de cadeaux. Entre cette tournée des grands ducs, si l’on peut dire, les lettres du futur et les petits commentaires de Leonard, au fil des chapitres, la tension monte et concerne deux aspects. D’une part, on se demande évidemment si Leonard va aller au bout de sa décision ; d’autre part, on se demande ce qu’Asher a fait pour que Leonard ait envie d’en arriver là.
Peu à peu, donc, le puzzle se constitue, nous donnant à voir un adolescent pour le moins singulier, avec des préoccupations très graves et des questionnements pour le moins douloureux, mais qui ne sait pas forcément communiquer correctement avec son entourage – qui, au mieux, le prend pour un fou. Or Leonard a une multitude de choses à dire, et concernant des sujets extrêmement graves – pour ne pas dire totalement tabous.
Et, finalement, c’est là que le bât blesse. Alors que le roman est formidablement construit et que l’on s’approche peu à peu de la vérité (qu’il faut arracher à Leonard, trop pudique pour la déballer une bonne fois pour toutes), une fois l’aveu fait, il n’y a quasiment rien d’autre. Hormis une conversation déchirante mais nécessaire, pas grand chose. Le problème n’est pas tellement que la chute soit mal amenée – justement, elle est excellente et illustre à merveille le propos général ! – mais qu’on a une légère sensation de trop-peu en refermant le roman. Ainsi, l’aspect thérapeutique des lettres, aussi intéressant soit-il, laisse une impression d’inachevé, tout comme l’absence de réponse ou d’aide apportée à Leonard, qui laisse un arrière-goût amer.

Mais il faut reconnaître que le récit a d’indéniables qualités. L’histoire est extrêmement réaliste et narrée de telle façon que l’on est suspendu aux choix et pérégrinations de Leonard, dont le cynisme assumé rend le texte extrêmement drôle – noir, mais drôle.
Côté personnages, on est à la limite du portrait de mœurs, et il faut reconnaître que la galerie est très réussie, tant dans les soutiens (Walt et Herr Silverman) que dans les ennemis avoués (Asher).

Avec Pardonne-moi, Leonard Peacock, Matthew Quick aborde des questionnements profonds, intelligemment traités, mais auxquels il n’apporte pas vraiment de remède. Leonard est seul dans sa vie et, hormis quelques soutiens, ne peut s’en sortir que par lui-même, sans passer par la case meurtre et suicide. Cette absence de prise en charge laisse au roman un arrière-goût amer, mais n’ôte rien au réalisme de l’ensemble de l’histoire. Leonard est, heureusement, un jeune homme aussi mature que cynique et sa façon de déballer l’aventure, avec humour et cynisme allège quelque peu son récit sans concessions !

Pardonne-moi, Leonard Peacock, Matthew Quick. Traduit de l’anglais par Fabienne Vidallet.
R. Laffont, 2015, 313 p.

Le Secret de Tristan Sadler, John Boyne

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1919. Dans une Angleterre qui se remet à peine du traumatisme de la Première Guerre mondiale, Tristan Sadler, 21 ans, fait le trajet de Londres à Norwich pour remettre des lettres à Marian Bancroft – celles que la jeune femme avait envoyées à son frère Will alors qu’il était sur le front.
Tristan et Will étaient proches. Au fil des batailles et des drames qu’ils ont connus dans les tranchées, les deux hommes ont beaucoup partagé. Mais Will, pour s’être rebellé contre l’autorité, a été passé par les armes.
Pour tous, il fait désormais figure de lâche. Tristan, revenu vivant, passe au contraire pour un héros. Mais il a un lourd secret, un remords qui le ronge. Reste à savoir s’il parviendra à le révéler à Marian.

J’avais découvert John Boyne avec Mon père est parti à la guerre, qui évoque déjà la première guerre mondiale dans un roman jeunesse (très bon, au demeurant) ; cette fois, je retrouve l’auteur au rayon adulte avec, à nouveau, une très bonne histoire.

Le Secret de Tristan Sadler est un roman extrêmement bien construit. La narration alterne entre le récit du moment où Tristan retrouve Marian pour lui rendre les lettres de Will, souvenirs des classes et du front en 1915 puis, à la fin, la conclusion se déroulant en 1979. La construction est excellente car on a rapidement l’impression de savoir quel est le fameux secret qui déchire Tristan. Sauf qu’en fait… ce secret qui, quasiment dès le départ, n’en est plus un, en cache d’autres, qui se révèlent peu à peu, et ce jusqu’aux dernières pages.

La tension est donc conservée de bout en bout : si l’on pense avoir, dès le départ, découvert « le » secret de Tristan, à quelques indices révélateurs, on sent aussi que l’auteur n’a pas tout évacué et on s’attend à en savoir plus sur cet aspect-là. Au fil de l’histoire, John Boyne livre un tableau de mœurs, et ce n’est que petit à petit que l’on commence à comprendre que le fameux secret n’était peut-être que la partie émergée de l’iceberg. Ce qui, évidemment, rend le tout d’autant plus prenant ! Aussi lit-on tant pour découvrir les dessous de l’affaire, que pour le plaisir de découvrir le tableau de mœurs.

Inutile de chercher des détails très précis du point de vue historique : l’intrigue se déroule à la fois au camp d’entraînement en Angleterre et sur le front en France, mais on ne saura pas précisément où et les faits ne seront pas parfaitement liés à une chronologie (pas d’évocation de bataille précise et aisément reconnaissable, par exemple). Ceci étant, le panorama est tellement bien retranscrit qu’on pourrait être n’importe où le long du front. Will et Tristan arrivent en France durant la guerre de position : direction les tranchées. Et là… les descriptions sont vives : la boue, le froid, les rats, les cigarettes qui aident les snipers, la terreur perpétuelle… le récit est très réaliste.
L’auteur accorde beaucoup d’importance aux personnages, notamment à Tristan. Pas à pas, on suit le soldat Sadler, ses questionnements, ses errances… Les autres personnages sont vus par les yeux de Tristan qui leur applique le filtre de ses perceptions, émotions, questionnements. Et c’est vraiment intéressant ! On voit rapidement les points sur lesquels il va achopper avec Will, on se demande d’où viendra la réconciliation, et comment l’amitié des deux garçons évoluera.

Tous les thèmes liés aux secrets sont extrêmement bien traités ; le ton est juste et l’auteur pousse son thème au maximum. Ce n’est pas une histoire qui reste en surface. À cela s’ajoute la thématique du secret qui est, elle aussi, au centre de l’histoire : Tristan a construit toute sa vie autour de cette chose à taire qui le ronge inexorablement et plombe toute sa relation au monde.
Les thèmes du courage et de la lâcheté, notamment, ont une importance capitale et sont traités avec subtilité et intelligence – et pas seulement du côté des soldats, ce qui est bien la meilleure partie. On en discerne également les répercussions ; ainsi, lorsque Tristan visite Marian, c’est l’époque où l’on érige les monuments aux morts, ce qui se fait sous la supervision du père de Marian et Will. Ce dernier ayant été passé par les armes, son nom n’a pas droit de cité aux côtés de ceux des « vrais » martyrs de guerre… de fait, la question de la mémoire et celle du devoir de mémoire ont, elle aussi, toute leur importance. (Petit aparté : en France, ces soldats n’ont été réhabilités qu’en 1980… ce qui est bien tard. Aparté bis, sur ce thème et au rayon jeunesse, je vous conseille fortement Soldat Peaceful de Michael Morpurgo).

Au final, le gros point fort du livre, c’est qu’il soit sans concessions. C’est dur, c’est réaliste, mais John Boyne ne se contente pas d’une conclusion douce-amère qui permettrait de « sauver la face ». Non, il a décidé de nous plonger la tête dans le cambouis et il le fait jusqu’au bout. C’est ce qui rend le roman si bon, d’ailleurs !

Le Secret de Tristan Sadler est donc un bon roman sur fond historique, proposant une intrigue aux thématiques très contemporaines, intelligemment traitées. La plume est fluide, le tableau de mœurs réaliste et l’ensemble hyper prenant. L’histoire n’est pas simple : le thème est dur, mais il est remarquablement bien traité. Comme dans Mon père est parti à la guerre, John Boyne offre une très belle fresque, avec des personnages travaillés et intéressants. J’attendais beaucoup de ce titre et l’auteur ne m’a pas déçue !

Le Secret de Tristan Sadler, John Boyne. L’Archipel, 2015, 336 p.
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