Une immense sensation de calme, Laurine Roux.

Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.

Première lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, et grosse surprise !
Ce roman n’est pas du tout dans la veine de ce que j’imaginais appartenir à la sélection et je dois dire que la lecture du résumé m’a fait plisser le nez. Mais, une fois la dernière page tournée, l’intrigue est définitivement post-apocalyptique !

Laurine Roux situe ses personnages dans un univers qui semble avoir été ravagé, un demi-siècle auparavant, par un conflit nucléaire dont certains humains – isolés – portent encore les stigmates. Pour son bien, la société s’est acharnée à oublier les événements traumatiques survenus quelques 50 ans plus tôt : cet épisode ne subsiste d’ailleurs dans les mémoires que sous le titre de Grand Oubli. On n’en découvrira donc que quelques bribes, au gré du récit, les détenteurs de l’autorité empêchant toute forme de mémoire de l' »avant ». Pas de détails donc, ou d’explications sur le pourquoi du comment de la chose : ça s’est fait ainsi, et il faut faire avec. De l’autorité, on n’aura d’ailleurs pas beaucoup de nouvelles non plus. Le « Comité » – c’est son nom – est bien présent dans l’esprit des gens, mais on n’en croise jamais aucun avatar. D’ailleurs, les personnages ne luttent aucunement contre cet ordre établi : ils sont, ils vivent leur vie et certains se confient parfois sur ce qu’ils ont traversé. Bref : pas de dystopie à l’horizon.

Le bruit du vent mérite plus d’attention que les vaines paroles.

Depuis le Grand Oubli, la vie a repris son cours, en s’adaptant aux nouvelles conditions de vie, en se réappropriant des savoirs immémoriaux (semble-t-il) et en perpétuant contes, légendes et pratiques de l’ancien temps. Il ne reste plus rien, tout est à reconstruire, aussi la société est-elle donc essentiellement paysanne, débrouillarde et superstitieuse comme pas deux. La nature occupe une place prépondérante dans le récit et atteint quasiment le statut de personnage. Les descriptions de paysages sont particulièrement réussies et m’ont littéralement transportée dans les forêts et les montagnes qu’arpentent les personnages. Le roman a d’indéniables petits aspects de nature writing. Par ailleurs, le récit est empreint d’une atmosphère slave très prenante : qu’il s’agisse des noms cités (de lieux comme de personnages), de la flore ou de la faune que l’on rencontre, des rites qui se sont (re)mis en place, on s’imagine sans peine dans les immensités d’une taïga résolument hostile, qui forge des caractères âpres, de taiseux et de dures à cuire – ce que sont, d’une certaine façon, les personnages que l’on suit. Il faut dire que l’environnement dans lequel ils évoluent n’incite pas vraiment à la frivolité.

Sous mes pieds je sens quelque chose de froid. À moitié enterrées dans le sable, deux pièces de cuivre. Elles ont dû se décrocher d’une jupe pendant la nuit. Je les ramasse et vais les jeter dans l’eau. Pour payer le Passage.
Car nous sommes tous de passage. Simplement de passage.

Le récit est porté, tout du long, par un style simple, mais incroyablement évocateur. Il y a une économie de mots, un art du silence et des soupirs qui font jaillir des images puissantes et une certaine poésie du texte. Ça se lit et se relit pour le plaisir des mots !

Évidemment, il est question de survie dans ce très court roman et de survie dans un univers hostile. La nature, d’abord, aride, venteuse, implacable et qui n’a que faire des hommes. Mais les hommes, aussi, dont les superstitions s’avèrent encore plus arides et plus menaçantes encore que l’environnement. Et que reste-t-il ? Les mots pour le dire et faire vivre les souvenirs. Superbe échappée donc, que ce texte de Laurine Roux, dont le style incisif parvient à faire jaillir la poésie d’un univers pour le moins inhospitalier ! Je pense que je n’arriverai jamais à traduire combien j’ai trouvé ça beau, alors autant faire simple : lisez-le ! (En plus il n’est pas long).

Une immense sensation de calme, Laurine Roux. Éditions du Sonneur, 15 mars 2018.

Lu dans le cadre du Prix Imaginales des Bibliothécaires  :

Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda.

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Le chien, prisonnier, affamé, guide la bande d’hommes lancée à la poursuite d’un Indien blessé dans la forêt d’Araucanie. Il sait sentir la peur et la colère dans l’odeur de ces hommes décidés à tuer. Mais il a aussi retrouvé dans la piste du fugitif l’odeur d’Aukamañ, son frère-homme, le compagnon auprès duquel il a grandi dans le village mapuche où l’a déposé le jaguar qui lui a sauvé la vie.
Dans la forêt, il retrouve les odeurs de tout ce qu’il a perdu, le bois sec, le miel, le lait qu’il a partagé avec le petit garçon, la laine que cardait le vieux chef qui racontait si bien les histoires et lui a donné son nom : Afmau, Loyal.
Le chien a vieilli mais il n’a pas oublié ce que lui ont appris les Indiens Mapuches : le respect de la nature et de toutes ses créatures. Il va tenter de sauver son frère-homme, de lui prouver sa fidélité, sa loyauté aux liens d’amitié que le temps ne peut défaire.

Luis Sepúlveda a un vrai talent de conteur et il le prouve encore, avec cette Histoire d’un chien mapuche, aussi brève qu’elle est percutante.
Le texte est accessible aux plus jeunes et abondamment illustré par Joëlle Jolivet, qui lui a consacré de merveilleux encrages.

Luis Sepúlveda est d’ascendance mapuche et rend hommage aux traditions orales de son peuple : l’histoire évoque des thèmes chers au peuple mapuche, tout en mettant en avant la réalité de ce qu’ils vivent aujourd’hui – et autant vous le dire, ce n’est pas bien glorieux. Quoi qu’il en soit, son texte, combiné aux dessins, créent dès le départ une atmosphère proprement envoûtante, dans laquelle le lecteur se plonge d’emblée. Le fait que le texte soit émaillé de mots en mapudungun, la langue des Indiens mapuche, contribue à renforcer et l’atmosphère de l’histoire et la poésie des mots – d’ailleurs, pas de panique, tous les mots sont immédiatement traduits.

Mais il n’y a pas que la forêt d’Araucanie qui fascine ; le texte est traversé d’émotions fortes. En effet, il est question de fidélité, d’amour et d’amitié, trois thèmes porteurs. Mais, au-delà, le texte célèbre aussi l’attachement des Indiens mapuche à leur terre, l’Araucanie, à leur forêts et à leurs traditions. Traditions qui sont, aujourd’hui même, en grave péril, ce que l’histoire met parfaitement en avant. Car, certes, l’histoire commence avec Afmau, le chien, enlevé, battu, affamé, terrorisé, forcé de traquer ceux qui l’ont élevé.

Car les chasseurs – des Blancs, évidemment – n’ont d’autre but que celui de maltraiter, spolier et persécuter les Indiens. Tout cela pour ? Mais pour récupérer, sans débourser un dollar et sans trop se fatiguer, des terres fertiles, des terres bien placées, des terres convoitées. Et ça, ce n’est pas au XIXe siècle. Non, c’est en train de se passer maintenant, en 2017, sous l’égide de firmes internationales qui n’ont que le commerce et le profit en tête. (Benetton, par exemple. Pour en savoir plus, ça se passe ici ou .).

Bref, le texte de Luis Sepúlveda a beau être poétique, doux et beau, tout simplement, il n’en reste pas moins que la terrible histoire de l’Araucanie perce en-dessous. Et bien qu’il s’agisse d’un conte tout à fait lisible par de jeunes enfants (qui apprécieront sans doute l’histoire de franche camaraderie qui nous est contée), l’adulte ne peut s’empêcher de lire la véritable et cruelle histoire de la contrée.

Avec son Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda signe un très beau conte humaniste qui met en avant les choses terribles qui se déroulent en Araucanie. Un récit d’autant plus essentiel aujourd’hui, alors que les indiens Mapuches subissent encore et toujours des violences largement passées sous silence – notamment à cause des grandes firmes qui entendent bien se débarrasser des locaux pour y mettre leurs moutons, dans le plus grand calme. Mais le conte véhicule également un beau message d’espoir et de bienveillance, tout en célébrant la fidélité, l’amitié, les liens avec la Nature et, évidemment, les Indiens mapuche et leurs traditions.
À mettre donc entre toutes les mains !

Histoire d’un chien mapuche, Luis Sepúlveda ; illustrations de Joëlle Jolivet.
Traduit de l’espagnol par Anne-Marie Métailié. Métailié, octobre 2016, 98 p.

 

 

Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux.

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Il était une fois une ville au bord du gouffre, sombre, sale, désespérée, et dans laquelle seule l’Usine perdurait. La ville avait connu des siècles de grandeur, de fortune, de pouvoir ; des temps héroïques où ses usines produisaient à plein régime, où les richesses débordaient des maisons. Des temps disparus, emportés par une nouvelle époque, sans rêves, sans désirs. Une époque où la pauvreté et la misère régnaient en maîtres, une époque où une seule et unique usine tournait encore, une usine qui fabriquait des munitions et du matériel pour la guerre. 
C’est là que travaille Hama. 
C’est là que Bo, un étranger, arrive un matin d’hiver. 
Leur coup de foudre réveille les cœurs endormis de la population. Le Castor Blagueur rouvre ses portes, et Bo y découvre la magie des illusionnistes, la poésie des artistes de rue. Hama l’y emmène danser le dimanche. Jusqu’au terrible matin, où…

Un univers froid et triste : misère, chômage, angoisse sont le lot quotidien. Dans cette ville, les ouvriers s’attachent à leur boulot, obstinément, menant leur vie grise et fade, sans amour ni couleurs – merveilleusement représentée par la couverture d’Hélène Druvert.
Mais pas Hama et Bo. Ils s’aiment. Ils sont assez fous pour surmonter les horaires décalés et la tristesse de leur monde. Un monde que l’on imagine aisément dans notre futur ou, au contraire, comme une réminiscence des pires années ouvrières. Dans un regain d’espoir motivé par cette histoire d’amour incandescente, Titine-Grosses-Pattes rouvre le cabaret, et aux longues journées d’usine succèdent les folles soirées animées par les habitants eux-mêmes, et les soirées au cabaret ont un délicieux petit air des années 30. Le temps et l’espace sont totalement indéfinis : ça pourrait être ici ou là, demain, aujourd’hui ou hier, on ne sait pas. Et c’est ce qui fait la force de ce récit : l’histoire, qui n’est ancrée dans aucun référentiel, atteint un statut universel. L’univers, de son côté oppose deux aspects : celui, dur, rude et froid, de l’usine et de la guerre, à celui plus poétique et diaphane de l’imaginaire, de l’amour et du rêve. Un mélange qui, loin de détonner, offre au roman son souffle singulier et prodigieux.

La première partie du récit est portée par le couple que forment Hama et Bo : leur relation est lumineuse, et vient rafraîchir une situation désespérante. Les personnages que l’on rencontre en ville, s’ils ne sont pas tous aussi complexes que le duo-phare, ont tous droit à un peu d’attention : on s’attache assez vite à la tenancière du cabaret, à Ness et Malakie, ou même à Melchior, tout oiseau de mauvais augure soit-il. Mais au-delà de cette galerie, au-delà d’Hama et Bo, se dresse un troisième protagoniste immanquable : l’Usine. Une usine qu’on imagine sans peine dressée en toile de fond, une usine qui semble engloutir littéralement ceux qui y travaillent, ne les recrachant que pour quelques heures de répit, que l’équipe de jour s’empresse de dilapider dans les lumières et la musique du cabaret. Une usine qui a pris une telle importance que, peu à peu, elle est devenu le pilier de leur vie, un pilier sans lequel ces ouvriers ne sont plus rien. Évidemment, cela ne pouvait pas durer. Une usine qui prend autant de place ne pouvait que demander plus. Et c’est ce qu’elle fait. Ravageant d’un seul coup les vies, la ville, les vœux des uns et des autres. Là se trouvent probablement les passages les plus déchirants de ce conte moderne.

Malgré tout, la vie en ville continue. Du moins le croit-on. Pour Hama et Bo, c’est une vie à réinventer. Totalement. Commence alors un voyage, objet de la seconde partie du roman, une errance, à la recherche d’un autre lieu où se poser, vivre, s’aimer. Un voyage parsemé de découvertes, sur la vie, la nature, mais surtout sur eux-mêmes. Un voyage qui leur permet de rencontrer d’autres personnages, fantasques, inattendus, aussi attachants que ceux de la ville : on fond pour la fratrie enterrée, l’homme sage-femme qui manque de bébés à mettre au monde, la minuscule couturière des âmes, ou Tsell, qui surgit dans le récit. On s’attendrit pour le rude apprentissage d’Hama, on s’angoisse pour Bo, avalé par la forge souterraine – un lieu qui symbolise la création, et la renaissance, qui semble être le thème de cette partie.
Mais le voyage n’est pas terminé. Commence alors la troisième partie, et l’arrivé dans un petit port pacifiste, le moment de se poser, de construire autre chose. C’est là que grandit Tsell et, avec elle, ses propres désirs d’aventure. C’est là qu’Hama et Bo se déchirent, se rabibochent, souffrent chacun de leur côté, tentent de protéger Tsell dans un petit cocon bien serré.
La quatrième partie, dont on ne révélera pas le contenu, découle, très logiquement de la troisième. Avec elle revient le motif de la recherche, des découvertes, le voyage encore, les transformations.

Tant que nous sommes vivants est donc construit comme un cycle de vie, qui sans cesse se renouvelle, comme un hommage à ce qui fait de nous des êtres vivants. Traversé par la lancinante question de Bo («Tu crois qu’il faut toujours perdre une part de soi pour que la vie continue ?»), il traite avec une immense sensibilité des douloureux passages d’un état à un autre : transformations du corps (vieillissement et modifications plus abruptes), passage d’un statut à un autre (étranger, ami, paria), transformations des relations, transformation de toute la communauté (ou comment l’amour de Bo et Hama insufflent l’espoir à leur ville). C’est également un roman construit comme un conte, avec des personnages qui en rappellent la structure, des quêtes profondément initiatiques et un aspect incroyablement merveilleux dans certains passages. Aspect encore renforcé par le voyage qui, tour à tour, traverse des phases épiques, fantastiques, poétiques, tragiques, ou merveilleuses.
La quête est portée par le style ciselé et poétique d’Anne-Laure Bondoux : la lecture donne l’impression que chaque mot a été judicieusement pensé, pesé, choisi, et le récit a la force de ces contes que l’on n’oublie pas. Les éléments fantastiques glissés dans l’histoire (comme l’armure et les ombres de Tsell) renforcent cette impression de conte : ils existent, et sont, leur présence est à la fois surprenante pour les personnages mais jamais mise en doute, ni rejetée. 
Tant que nous sommes vivants est un ovni, une merveilleuse réussite : catalogué jeunesse, il devrait plaire tant aux jeunes lecteurs qu’aux moins jeunes. L’histoire d’amour de Bo et Hama, servie dans un univers à la fois original, hautement symbolique et très parlant, offre toute sa force à ce conte moderne que l’on lit avec délectation. Voilà un roman qui marque durablement, et qui se glisse parmi ceux auxquels on pense encore, des années plus tard. Et que l’on relit sans modération. 

Tant que nous sommes vivants, Anne-Laure Bondoux. Gallimard, septembre 2014, 304 p.