Thunderhead, La Faucheuse#2, Neal Shusterman.

Intelligence artificielle omnipotente qui gère la Terre pour l’humanité, le Thunderhead ne peut en aucun cas intervenir dans les affaires de la Communauté des Faucheurs. Il ne peut qu’observer… et il est loin d’aimer ce qu’il voit.
Une année s’est écoulée depuis que Rowan a volontairement disparu des radars. Depuis, il est devenu une véritable légende urbaine, un loup solitaire qui traque les Faucheurs corrompus et les immole par le feu. La rumeur de ses faits d’armes se propage bientôt à travers tout le continent Méricain.
Désormais connue sous le nom de Dame Anastasia, Citra glane ses sujets avec beaucoup de compassion, manifestant ouvertement son opposition aux idéaux du « Nouvel Ordre » institué par Maître Goddard. Mais lorsque sa vie est menacée et ses méthodes remises en question, il devient clair que les faucheurs ne sont pas tous prêts à embrasser le changement qu’elle propose.
Le Thunderhead interviendra-t-il ? Ou se contentera-t-il d’observer la lente descente aux enfers de ce monde parfait ?

Vous le savez sans doute si vous traînez souvent vos basques dans le coin, Neal Shusterman fait partie de mes auteurs fétiches. Donc j’attendais avec une impatience à peine quantifiable la suite de sa série La Faucheuse (que j’ai lue le mois dernier, mais que je n’avais pas pris le temps de chroniquer, shame on me). Et, une fois de plus, il m’a ravie, alors que je démarrais avec quelques appréhensions.

Je ne vais pas mentir, on sent très clairement que Thunderhead est un tome de transition mais, quoi qu’il en soit, il est excellent ! La situation a bien changé depuis le premier volume : Citra a remporté le combat, elle est désormais une Faucheuse assermentée, tandis que Rowan, lui, embrasse avec ferveur une carrière nettement moins légale. Tour à tour, on suit les deux Faucheurs, ce qui instaure dans le récit un agréable suspense. D’autant que la galerie des personnages ne tarde pas à s’enrichir de deux autres points de vue récurrents : celui de Grayson, une pupille du Thunderhead dont le parcours va subitement connaître quelques péripéties dont il se serait passé et celui, bien plus surprenant… du Thunderhead lui-même. Les passages narratifs consacrés à l’intelligence artificielle qui régit désormais l’univers sont absolument passionnants et éclairent d’un jour nouveau (et pas toujours très rose) les choix et agissements de la Communauté des Faucheurs. Ces deux points de vue amènent de nouvelles et passionnantes perspectives sur l’affaire en cours – notamment celui du Thunderhead, dont on découvre subitement toute la puissance… et l’impuissance.
Ainsi, au fil des chapitres, on s’interroge sur les conséquences politiques, mais surtout éthiques, des décisions prises par la Communauté. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a foule de questionnements à envisager et que les choix moraux opérés laissent rarement indifférents !

La première partie est assez posée, voire un peu lente, car elle met en place une foule d’éléments qui serviront dans la suite. L’action prend peu à peu, alimentant les tensions du récit, qui grimpent jusqu’au final littéralement explosif  – et qui nous laisse très clairement sur les dents dans l’attente du troisième tome !

Thunderhead est donc un très bon tome de transition : si le rythme est globalement plutôt lent, c’est pour mieux installer de nouveaux personnages et de nouvelles situations. Les rebondissements sont nombreux et maintiennent parfaitement le suspens, alimentant une tension qui va crescendo, jusqu’au final trépidant. Comme dans le premier tome, le roman pose un tas de questions, notamment éthiques, laissées à la libre interprétation des lecteurs, ce qui fait partie du côté hautement addictif du roman. Bref : vivement la suite !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ;

La Faucheuse #2, Thunderhead, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Stéphanie Leigniel.
R. Laffont, mars 2018, 571 p.
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La Faucheuse #1, Neal Shusterman.

Les commandements du Faucheur :     
Tu tueras.
Tu tueras sans aucun parti pris, sans sectarisme et sans préméditation.
Tu accorderas une année d’immunité à la famille de ceux qui ont accepté ta venue.
Tu tueras la famille de ceux qui t’ont résisté.

Dans le futur, le monde a fait de grandes avancées scientifiques. En 2042, le Cloud est devenu le Thunderhead, une super intelligence artificielle qui règle aussi bien les problèmes de gouvernement (il n’y en a plus un seul) que l’éducation des orphelins.
Dans un monde où on a vaincu la mort depuis des lustres, seuls les Faucheurs dûment ordonnés par la Communauté sont en droit et en capacité de glaner (le terme politiquement correct pour « tuer ») des gens, selon des quotas et des règles très stricts – tout contrevenant est censé être sévèrement discipliné. En tant que tels, les Faucheurs sont craints, mais aussi vénérés.
Le jour où Maître Faraday se présente à l’appartement de la famille Terranova, simplement pour prendre le dîner, selon ses dires, Citra s’inquiète et s’insurge devant la cruauté du traitement que le Faucheur inflige à sa famille (va-t-il glaner quelqu’un ? Si oui, qui ? Et pourquoi leur infliger sa présence ?). Quelques jours plus tard, le même Maître Faraday vient glaner un élève du lycée de Rowan Damish, un adolescent issu d’une famille tellement nombreuse que personne ne se soucie vraiment de lui. Mais Rowan s’interpose puis accompagne son camarade dans ses derniers instants, ce qui lui vaut de devenir le bouc émissaire du lycée, tout le monde le soupçonnant d’avoir, au mieux, exigé la mort de son camarade, au pire, des accointances avec les Faucheurs. Aussi, lorsque quelques mois plus tard Maître Faraday vient prendre en apprentissage Citra et Rowan, aucun ne voit son arrivée d’un très bon œil. Aucun des deux ne veut devenir un faucheur et c’est pour cela que Maître Faraday les a choisis pour les former. Pourtant, il reste un peu d’espoir à l’un d’eux. A l’issue de leur apprentissage, seul l’un d’entre eux deviendra faucheur ; le perdant retournera à sa vie d’avant. Mais la Communauté des Faucheurs ne voit pas cette mise en compétition d’un très bon œil…

Voilà pour un petit bout de résumé. Si vous êtes familiers du blog, vous savez déjà que Neal Shusterman a sa place parmi les auteurs chouchou des lieux. Aussi commencé-je le roman avec quelques appréhensions : serait-il aussi bon que Les Fragmentés  et La Trilogie des Illumières ? Verdict !

Dès les premières pages, Neal Shusterman nous offre une double plongée dans son univers avec, d’une part, le récit de ce qu’il s’y passe dans le présent et, d’autre part, des extraits des journaux de bord des différents faucheurs que l’on croisera (Dame Curie, Maîtres Faraday ou Goddard, ou d’autres encore). Par l’entremise de ces deux points de vue, on se fait donc assez rapidement une idée de ce dans quoi on met les pieds. Rapide mais, ceci dit, pas encore bien nette car l’univers dans lequel évoluent Citra et Rowan est truffé de faux-semblants et autres apparences trompeuses. Ainsi, Maître Faraday nous fait découvrir le microcosme des Faucheurs, leur art de vivre, leur philosophie, leurs règles et leurs mantras. L’ennui, c’est que cette organisation, qui semble — à tous points de vue ! — rodée et idéale, comporte ses outsiders et ses objecteurs de conscience. Ceux-ci sont menés par un Faucheur à l’extrême mauvais goût, qui dévoie sans aucune vergogne les principes maîtres de sa caste.

Ainsi, comme souvent dans les romans de Shusterman, on part de petits points qui peuvent sembler banals mais qui, à l’usage, s’avèrent particulièrement révélateurs. L’intrigue bascule donc très vite sur un plan politique, avec moult échauffourées de Faucheurs aux points de vue diamétralement opposés à la clef. Les personnages qui portent l’intrigue sont d’ailleurs particulièrement réussis. Ils sont profonds et particulièrement touchants (pour la plupart) ; l’auteur leur fait se poser de bonnes questions en lien avec la profession qu’ils doivent exercer. Celles-ci tournent donc essentiellement autour de la mort, du deuil et de l’acte de tuer, avec tout ce qu’il implique. Alors, certes, c’est assez glauque, mais c’est aussi absolument passionnant.

Au premier abord, l’intrigue peut sembler linéaire mais Neal Shusterman maintient la tension constante grâce à des rebondissements plus échevelés et surprenants que les autres – mais néanmoins logiques dans l’histoire. L’histoire est tout simplement haletante et il est vraiment très difficile de s’arrêter entre deux chapitres.

J’ai ouvert le roman avec quelques attentes, qu’il a hautement comblées. J’y ai retrouvé tout ce que j’aime chez Shusterman : des personnages très humains, des questionnements profonds amenés par une intrigue soignée et particulièrement prenante et, comme souvent, un ton cynique particulièrement efficace. De plus, le roman a la double qualité de faire office de très bonne porte d’entrée sur l’univers des Faucheurs et d’excellent singleton : l’intrigue apporte une vraie conclusion – et, si l’univers a plu, la tenace envie d’en savoir plus. J’ai toutefois regretté le choix de traduction du titre qui gâche, à lui seul, une grosse partie de l’intrigue ; dommage que le titre VO n’ait pas été conservé ! 
Neal Shusterman nous fait découvrir, encore une fois, un futur peu enviable, mais qu’il questionne avec un grand talent : il ne m’en fallait pas beaucoup plus pour avoir un énorme coup de cœur. 

La Faucheuse #1, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Cécile Ardilly.
R. Laffont, février 2017, 493 p. 

La Maison des Reflets, Camille Brissot.

Depuis 2022, les Maisons de départ ressuscitent les morts grâce à des reflets en quatre dimensions qui reproduisent à la perfection le physique, le caractère, et le petit je-ne-sais-quoi qui appartient à chacun. Les visiteurs affluent dans les salons et le parc du manoir Edelweiss, la plus célèbre des Maisons de départ, pour passer du temps avec ceux qu’ils aimaient. Daniel a grandi entre ces murs, ses meilleurs amis sont des reflets. Jusqu’à ce qu’il rencontre Violette, une fille imprévisible et lumineuse… Bien vivante.

Daniel Edelweiss est appelé à travailler, un jour, dans la meilleure Maison de départ qui soit. Daniel vit seul avec son père (une sorte de doux rêveur), sa gouvernante, les deux employées de la Maison et, bien sûr, les milliers de Reflets abrités par les murs de la maison Edelweiss. Peu de vivants, donc – même si les reflets sont presque comme des vivants. D’ailleurs, les meilleurs amis de Daniel sont justement des reflets. Alors, le jour où il rencontre Violette, forcément, il est fasciné par la personnalité solaire de la jeune fille.

Parallèlement, le lecteur découvre Violette et Esther, les deux jumelles : si la première est aussi solaire que la seconde est renfermée et taciturne, les deux jeunes filles sont également menacées par la terrible épée de Damoclès qui pend au-dessus de la tête de Violette. Du coup, si on apprécie la rencontre aussi brève que touchante entre Daniel et Violette, on se doute bien que l’histoire ne va pas être aussi simple que prévue.

Néanmoins, entre les deux jeunes gens s’installe une correspondance hautement romanesque. Car Violette est issue d’une famille de forains et la fête va de ville en ville. Daniel doit donc charger des visiteurs de la maison Edelweiss issus des villes concernées des missives à sa douce, et vice-versa. Peut-on imaginer correspondance plus romantique ?

Il serait cependant réducteur de croire que le roman se limite à la seule découverte des sentiments de deux adolescents esseulés et marqués par la tragédie. Loin de là ! Au fil des pages, de ses recherches pour son nouveau décor et pour son futur travail, Daniel est confronté à différents points de vue quant à l’héritage de sa Maison. Les Reflets sont une fantastique invention, destinée à éviter un deuil trop brutal et trop éprouvant aux vivants. Mais le travail de deuil est, malheureusement, nécessaire. Et c’est notre rapport au deuil et à la mort qui est questionné dans ce roman. Au fil des pages, on s’interroge, évidemment. Je n’ai pas pu m’empêcher, dans un premier temps, d’être séduite par l’idée de ces maisons de départ, avant de revenir à de meilleurs sentiments : preuve, à mon avis, que le roman est réussi.
Il faut aussi parler de l’ambiance un brin fantastique qui règne sur l’histoire. Entre la maison de départ, que l’on imagine parcourue de fantômes errant dans des décors tous plus fabuleux les uns que les autres et l’ambiance un peu plus bohème et fascinante de la fête foraine, on est servis. De fait, La Maison des Reflets est un roman de science-fiction, mais dans lequel plane une atmosphère un peu désuète, un brin mélancolique, qui introduit d’intéressants décalages entre la technologie à laquelle les personnages ont accès et l’idée que l’on se fait du milieu — un décalage que j’avais déjà grandement apprécié dans Le Vent te prendra.

En bref, La Maison des reflets propose une intrigue et une ambiance originales, alliant science-fiction, poésie et questionnements profonds. Au fil des pages, c’est notre rapport à la mort, au deuil et aux héritages familiaux qui est questionné, avec subtilité et bon sens. Malgré le sujet parfois un peu douloureux, c’est un roman proprement lumineux !

La Maison des Reflets, Camille Brissot. Syros, 2017, 345 p. 

Memorex, Cindy van Wilder.

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2022. La vie de Réha a basculé depuis un an. Un an que sa mère est morte dans un attentat contre sa fondation, Breathe, qui promeut un art contemporain et engagé. Cela fait aussi un an que son père, un scientifique de génie, ne quitte plus Star Island, l’île familiale, afin de travailler sur les projets de recherche de Memorex, sa multinationale pharmaceutique, qui mène des expérimentations sur la mémoire. Un an également qu’Aïki, le jumeau de Réha, son complice de toujours, s’est muré dans une indifférence qui fait souffrir tant et plus la jeune fille.
Or, voilà. En ce mois de novembre, tous trois vont se retrouver sur Star Island pour commémorer le triste anniversaire de leur mère et épouse. Réha a bien l’intention de forcer la conversation, de lever les tabous et les mystères, de se débarrasser de ce qui la hante, de retrouver les siens et de tourner la page sur ce qu’elle ressasse depuis un an. Mais entre les rancœurs familiales, les non-dits, et les convoitises que génère Memorex, les vacances ne vont pas être de tout repos.

Virage à 180° pour Cindy van Wilder ! Après la fantasy urbaine, la voilà qui explore le genre du thriller haletant.
Dès les premières pages de Memorex, on plonge dans une ambiance pleine de tensions : Rhéa va mal et, si on ne connaît pas encore toutes les raisons de son malaise, on ne tarde pas à avoir quelques informations, qui soulèvent une multitude de questions : qui a tué la mère des jumeaux ? Pourquoi Magali, leur tante, a-t-elle jugé utile de se répandre en calomnies dans la presse ? Pourquoi leur père fait-il autant de mystères autour du Memorex, le vaccin sur lequel il travaille et sur les circonstances exactes du décès de leur mère ? Pourquoi Aïki, le jumeau de Rhéa, semble-t-il s’être si bien remis du deuil et ignore-t-il à présent totalement sa sœur ? Et quelle mouche l’a donc piqué pour qu’il fasse entrer une étrangère dans leur sanctuaire, sans en parler à qui que ce soit ?
Vraiment, la situation est incroyablement complexe et pleine de suspens.

Et ce n’est pas le rythme qui vient calmer tout cela. Aux questions sans réponses succèdent une avalanche d’événements imprévus et de révélations fracassantes. L’auteur multiplie les fausses pistes pour mieux perdre le lecteur et, malgré quelques points que l’on voit venir, l’ensemble est aussi prenant qu’efficace. De plus, le fait que l’action se déroule sur une île et sur à peine quelques jours, renforce les sentiments d’urgence et de pression.

Rhéa est un personnage passionnant à suivre : elle est déterminée, courageuse, mais aussi profondément blessée et traumatisée et cela vient souligner à point nommé le récit. Celui-ci opère des allers-retours entre présent et passé, ainsi qu’entre les pensées des divers personnages, ce qui permet au lecteur de se construire peu à peu une vision plus globale et complète de la situation.

Mais là où cela devient extrêmement prenant, c’est lorsqu’on examine un peu mieux les questions qui sous-tendent l’intrigue. Sans en révéler de trop, sous le Memorex et l’accident de la mère de jumeaux, ce sont des questions scientifiques et éthiques toutes d’actualité qui apparaissent. À quel prix fait-on avancer la science ? Jusqu’où un esprit obsédé est-il prêt à aller ?
La figure du savant fou est intelligemment utilisée et le tout est d’autant plus réaliste que l’intrigue se déroule en 2022 – autant dire demain.

En somme, voilà un roman que j’ai lu d’une traite – dans le train ! – sans jamais sentir l’intérêt faiblir. L’intrigue est rondement menée et soulève des questions intéressantes, autour de l’éthique scientifique ou de la famille. Le thriller flirte avec l’anticipation, sur fond de drame familial et c’est littéralement passionnant. À ne pas manquer !

Memorex, Cindy van Wilder.  Gulf Stream (Electrogène), mai 2016, 403 p.

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Les Nuits de laitue, Vanessa Barbara.

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Otto et Ada partagent depuis un demi-siècle une maison jaune perchée sur une colline et une égale passion pour le chou-fleur à la milanaise, le ping-pong et les documentaires animaliers. Sans compter qu’Ada participe intensément à la vie du voisinage, microcosme baroque et réjouissant.
Il y a d’abord Nico, préparateur en pharmacie obsédé par les effets secondaires indésirables ; Aníbal, facteur fantasque qui confond systématiquement les destinataires pour favoriser le lien social ; Iolanda et ses chihuahuas hystériques ; Mariana, anthropologue amateur qui cite Marcel Mauss à tout-va ; M. Taniguchi, centenaire japonais persuadé que la Seconde Guerre mondiale n’est pas finie.
Quant à Otto, lecteur passionné de romans noirs, il combat ses insomnies à grandes gorgées de tisane tout en soupçonnant qu’on lui cache quelque chose…

« Lorsque Ada est morte, le linge n’avait même pas eu le temps de sécher. L’élastique du jogging était encore humide, les grosses chaussettes, les T-shirts et les serviettes toujours sur le fil. C’était la pagaille : un foulard trempant dans un seau, des bocaux à recycler abandonnés dans l’évier, le lit défait, des paquets de gâteaux entamés sur le canapé – en plus, Ada était partie sans arroser les plantes. Les objets ne respiraient plus, ils attendaient. Depuis qu’Ada n’était plus là, la maison n’était que tiroirs vides. »

Avouez que question incipit, ça en jette.
C’est donc l’histoire d’Otto, qui vient de perdre Ada et qui, effondré, décide de rester chez lui avec sa couverture à carreaux sur les genoux. Problème : le voisinage a une fâcheuse tendance à se mêler des affaires des uns des autres – en plus d’être très bruyant – et tout rappelle Ada à Otto. Sa vie ressemble donc à une succession de petits souvenirs en tous genres, le vieil homme convoquant sans cesse le fantôme de son épouse.

On pourrait croire que, du coup, l’histoire est très décousue. Mais pas du tout ! Car si Otto saute du coq à l’âne avec ses souvenirs, il n’en est pas moins lucide. Or, rapidement, il en vient à une idée fixe : Ada a découvert quelque chose de louche et a été assassinée, tous les voisins sont coupables, c’est sûr et certain. Le voilà donc parti pour une enquête discrète et silencieuse, menée sans – quasiment – mettre un orteil dehors, à l’affût des petits bruits et bribes sonores qu’il capte ici et là.
Pendant ce temps-là, la vie suit son cours dans ce drôle de quartier. Car oui, les voisins ont tous un grain. Il y a Nico, le préparateur en pharmacie obnubilé par les effets secondaires ; Mariana, qui attend son mari toujours par monts et par vaux et qui se pique d’anthropologie ; M. Taniguchi, vétéran japonais persuadé que la seconde guerre mondiale n’a pas pris fin (et directement inspiré du soldat Hirō Onoda qui a continué la guerre, seul, jusqu’en 1974 !) ; ou encore Aníbal, le facteur, qui aime favoriser le lien social et s’acharne donc à confondre les destinataires des plis qu’il livre pour les forcer à se parler.
C’est vraiment la galerie de personnages qui fait le charme de l’histoire ; toutes ces petites bizarreries mises bout à bout dégagent une atmosphère certes loufoque, mais tout à fait réjouissantes ! On se surprend à sourire très souvent des petites trouvailles cocasses glissées ici ou là, des lubies et autres obsessions des habitants du quartier.

Mais Les Nuits de laitue n’est pas seulement drôle. Au fil des pages, c’est une réflexion sur le deuil et la perte de l’être cher qui se dessinent. Au fond, Otto n’est qu’un vieil homme qui n’accepte pas l’idée que sa compagne soit décédée. Son enquête policière n’est qu’une façon comme une autre de s’approprier l’idée qu’elle est bel et bien décédée. L’auteur se joue d’ailleurs des codes du roman policier, en proposant une enquête à l’image du quartier (loufoque, donc). Et cela fonctionne, même si la seconde partie souffre d’une petite perte de rythme et que les révélations ne sont pas aussi fracassantes que ce à quoi on aurait pu s’attendre vu le contexte général. Et, finalement, c’est là que l’auteur fait très fort : ce mélange un peu improbable est tout simplement réjouissant ! Malgré le sujet un peu triste, on se surprend à sourire souvent tant le roman dégage de l’énergie.

Les Nuits de laitue est le premier roman de Vanessa Barbara : essai réussi ! Le texte réunit tout les qualités que l’on attend d’un bon roman : il est bien écrit, joue sur les codes, développe une réflexion profonde et déroule son sujet un peu mélancolique de façon étonnamment réjouissante. Un excellent roman feel-good, à n’en pas douter !

 

Les Nuits de laitue, Vanessa Barbara. Traduit du portugais brésilien par Dominique Nédellec. Premier roman.
Zulma, 2015, 223 p.

 

Your lie in april #1 et #2, Naoshi Arakawa

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À 11 ans, Kôsei Arima est déjà un virtuose du piano. Formé avec la plus grande sévérité par une mère qui lui inflige d’interminables séances de répétition, il écume inlassablement tous les concours nationaux, où son talent éblouit les juges. Mais le jour où sa mère meurt d’une longue maladie, il perd complètement la faculté de jouer de son instrument.
Quelques années plus tard, son chemin croise celui de Kaori, une violoniste dont l’approche de la musique diffère totalement de la sienne. Alors que Kôsei est une véritable machine qui sait restituer les partitions à la perfection, Kaori, elle, préfère s’approprier les œuvres et les réinterpréter à sa manière… La rencontre avec cette jeune fille au caractère explosif va bouleverser les certitudes de Kôsei et redonner un sens à sa vie !

Voilà un manga qui, franchement, ne paye pas de mine : vous, je ne sais pas, mais les couvertures super girly m’ont fait tiquer. Mais la curiosité l’a emporté et… je ne regrette pas le moins du monde !

Ce premier volume pose vraiment l’univers ; on y découvre les personnages, notamment Kôsei, le protagoniste et Tsubaki, sa meilleure amie. Ils vivent leur petite vie de lycéens, voient des amis, étudient, s’amusent. Tsubaki doit présenter une jeune fille à un de leurs amis communs ; elle convainc Kôsei de l’accompagner, afin qu’elle ne tienne pas seule la chandelle. Et c’est là que Kôsei fait la rencontre de Kaori, une jeune violoniste.
Coup de foudre ! Vous y avez cru, non ? Mais non, pas de coup de foudre. Mais un début d’amitié sur la musique. Les contraires s’attirent, et il serait difficile de trouver plus différent que Kôsei, le perfectionniste et Kaori, l’instinctive !

Le manga est très rafraîchissant : le dessin est doux, l’histoire est réaliste et mignonne et le quotidien se mêle vraiment bien à l’intrigue générale. Le gros point fort, c’est donc l’attention portée à la musique !
Le découpage est relativement classique, mais change du tout au tout pour les scènes musicales : plus serré, plus dynamique, il rend les scènes quasiment épiques ! De plus, la musique est vraiment bien représentée : les émotions, les jeux dans l’interprétation, tout y est. Ne manque que le son !

On n’apprend seulement dans les dernières pages le secret de Kôsei… et ça rend le manga d’autant plus prenant car, une fois que l’on sait, on ne peut que se demander ce qu’il va advenir !

À partir de là, je spoile le secret de Kôsei (mais a priori, la plupart des présentations le spoilent également !). 

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Kaori semble bien décidée à faire de Kôsei son accompagnateur officiel pour la suite du concours Towa !
Malgré le refus du jeune garçon, Kaori ne se démonte pas et finit par le convaincre de remonter sur scène. Seul problème, et de taille : Kôsei ne s’entend toujours pas jouer… Dans ces conditions, ont-ils vraiment une chance de passer les éliminatoires ?

La majeure partie de cet opus montre le fameux concours Towa durant lequel Kôsei et Kaori se produisent sur scène. A nouveau, on y trouve une représentation presque épique de la musique, alternant entre le plaisir manifeste de Kaori et le stress intense de Kôsei. Celui-ci se pose également une foultitude de questions, se demandant s’il est réellement à la hauteur du talent incandescent de Kaori.
En contrepartie, la seconde partie semble un peu moins dynamique et hyper-vitaminée. Ce temps plus calme sert à développer les personnages et leur vie d’ado presque normaux.

Ainsi, on s’intéresse à Kaori et Kôsei en-dehors de leurs talents de musiciens car, comme dit Tsubaki, la meilleure amie, Kôsei a des talents autres que la musique. La relation que celui-ci entretient avec la musique est vraiment passionnante : d’un côté, on sent qu’il ne peut vivre sans ; de l’autre, il refuse de s’y remettre réellement. Ce tiraillement l’empêche de savoir où il en est… et c’est bien sûr le point fort du manga !  Et inutile de préciser que ce n’est pas à la fin du tome 2 que Kôsei a résolu son problème, même si Kaori fait de gros efforts pour le sortir de sa torpeur – de préférence en soignant le mal par le mal !

En conclusion, Your lie in april est un manga qui parle vraiment bien de musique, en la représentant avec une incroyable énergie ! C’est relativement drôle et c’est aussi plutôt fin sur l’aspect psychologique. Après ces deux tomes de mise en bouche, je suis assez curieuse de voir comment la relation semi-professionnelle de Kaori et Kôsei va évoluer et surtout comment Kôsei va se remettre sérieusement au piano !

Your lie in april #1 & 2, Naoshi Arakawa. Traduit du japonais par Géraldine Oudin.
Ki-oon, avril 2015.

La Véritable histoire de Noël, Marko Leino.

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Au cœur de la Laponie, le village de Korvajoki recueille Nicolas, un jeune orphelin. Les habitants ont le cœur sur la main, mais sont bien trop pauvres pour assumer une bouche supplémentaire. La décision est prise : Nicolas sera adopté par le village, mais changera de famille tous les ans, le jour de Noël. 
Nicolas est reconnaissant aux gens de Korvajoki de l’avoir recueilli. Jour après jour, il s’applique à leur rendre la vie agréable tout en se consacrant à sa passion : fabriquer des jouets en bois. Jusqu’au jour où Nicolas a une idée de génie pour raviver l’émerveillement au cœur de cette région glacée !

Le père Noël, son bonnet rouge, la Laponie… Noël a une image forte dans l’imaginaire collectif et les origines de la fête se perdent dans les tréfonds des mythologies et légendes urbaines. Avec La Véritable histoire de Noël, Marko Leino rattache fermement l’histoire au folklore finlandais, et propose une réécriture sous forme de conte merveilleux !
À l’instar d’un calendrier de l’Avent bien pensé, le roman comporte 24 chapitres et se présente vraiment comme un conte ; l’auteur s’est manifestement attaché à écrire le roman à la façon d’autrefois, ce qui est plutôt réussi – malgré quelques passages dans un style plus modernes, qui sont un peu déstabilisants.
Comme dans les contes traditionnels, on retrouve une introduction assez directe (l’élément perturbateur arrive assez vite), pas mal de répétitions, l’idée que le bonheur n’arrive pas tout seul, et une façon de régler les écueils aussi rapide qu’efficace. De plus, l’ellipse est fréquente (dont une de plusieurs années) et il y a un certain nombre de passages dans lesquels l’auteur ne s’embarrasse pas trop de détails, alors qu’on en aimerait parfois un peu plus.
Toujours comme dans les contes, les enfants sont extrêmement matures… il peut même assez perturbant de voir à quel point le Nicolas de 5 ans a du recul sur sa situation, ou de suivre une conversation très sensée entre une mère et son fils d’un an. Mais cela participe de l’ambiance du conte, et rappelle vraiment les légendes d’autrefois.

Pour un roman qui évoque Noël et sa féerie, La Véritable histoire de Noël est plutôt sombre : Nicolas est orphelin, on n’ignore rien de la misère qui règne au village, et l’ambiance est loin des images chaudes et colorées consacrées par la tradition.  Mais c’est ce qui rend le roman si attrayant : Nicolas a une vie assez difficile, c’est un grand solitaire, et il lui arrive successivement plusieurs tuiles. Mais de ces tuiles naissent des rencontres enrichissantes (pour les deux partis), qui vont faire évoluer le personnage, et préciser son projet.

Finalement, ce que Marko Leino met ici en valeur, ce n’est pas tant la magie et la féerie de Noël, mais plutôt l’esprit de partage qui devrait régner sur cette célébration. Volonté affichée dès la dédicace, finalement :

«Ce livre est dédié à tous ceux qui croient à l’amour du prochain et au désintéressement 365 jours par an.» 

L’auteur joue avec les éléments que l’on retrouve dans l’imagerie habituelle de Noël : les rennes, les grelots, le costume rouge… tout y est, et tout arrive de façon détournée et proprement inattendue. C’est drôle, et cela change des lieux communs habituels. L’histoire mélange allègrement les figures du Père Noël et de Saint Nicolas (et on entraperçoit même quelques traits du Père Fouettard) ; allié à l’ambiance proprement déconnectée de ce conte, cela donne à l’histoire un petit côté intemporel pas désagréable, qui donne l’impression qu’on pourra la relire dans 10 ans et l’apprécier autant.

Marko Leino revient aux origines d’une tradition bien ancrée, avec un récit intemporel qui a tous les accents des contes d’autrefois : si l’histoire est parfois un peu rapide, on fond pour les tribulations de Nicolas, et on apprécie cette version de la légende.
Un livre à relire sans modération !

La Véritable histoire de Noël, Marko Leino. Traduit du finnois par Alexandre André.
Michel Lafon, 2014, 299 p. 

 

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