Le Glas, La Faucheuse #3, Neal Shusterman.

Dans un monde qui a conquis la mort, l’humanité sera-t-elle anéantie par les êtres immortels auxquels elle a donné naissance ?
Le sinistre maître Goddard se prépare à prendre le pouvoir suprême sur la communauté des faucheurs. Seul celui qu’on nomme  » le Glas  » pourrait faire basculer l’humanité du côté de la vie…

Voilà un troisième tome que j’ai attendu avec une impatience grandissante, surtout au vu de la conclusion du précédent ! Verdict ?

Eh bien j’ai adoré. Je crois même que j’ai trouvé cet opus encore meilleur que les précédents, ce qui est placer la barre très, très, très haut.
Et pourtant, ce n’était pas gagné car, au vu de la fin du tome 2, de la couverture et du titre de celui-ci… Eh bien il y avait fort à parier que Citra et Rowan ne seraient pas sur le devant de la scène. Spoiler alert : en effet. Et malgré tout, Neal Shusterman propose un roman épatant.
Cette fois, on suit Greyson Tolliver : rappelez-vous, cet adolescent élevé par le Thunderhead, seul humain au monde à ne pas être étiqueté malpropre. Devenu dans des circonstances plus qu’étrange Toniste, il a même été propulsé au plus haut rang de la secte et se fait désormais appeler le Glas. On sait que les Tonistes et les Faucheurs se croisent rarement (sauf quand Goddard va les massacrer) mais, curieusement, c’est Greyson qui pourrait aider la Vieille Garde à se débarrasser du Nouvel Ordre.

Dans les deux premiers tomes, on a eu tout le temps de voir qui faisait alliance avec qui, et quels étaient les antagonismes les plus puissants. De plus, on quitte clairement l’enjeu local (les Faucheurs de MidAmérique) pour un enjeu mondial (Goddard n’entendant pas se contenter que des Faucheurs MidAméricains). Tout cela donne un opus plutôt concentré sur la résolution des conflits qui opposent la Vieille Garde au Nouvel Ordre, que sur l’action à tout va. Le rythme est donc nettement plus posé que dans les tomes précédents, un point qui ne m’a pas gênée le moins du monde, puisque j’adore les intrigues politiques – surtout quand c’est bien mené, comme ici. Malgré cet aspect très politique, j’ai trouvé ce volume particulièrement sombre. Goddard est plus en forme et incontrôlable que jamais, ce qui donne des apparitions toujours pour le moins… sanglantes.

L’auteur a choisi de multiplier les points de vue parmi les différents camps en présence – on suit donc de nombreux personnages neufs ou presque, et de plus anciens. Le tout est, comme toujours, émaillé de chapitres consacrés uniquement au Thunderhead (un personnage pour lequel j’ai beaucoup de tendresse depuis le début).
Mais il a également choisi deux fils chronologiques différents, qu’il ne situe pas l’un par rapport à l’autre dans un premier temps. Pour être honnête, c’est le point qui m’a donné le plus de fil à retordre au début, jusqu’à ce que je parvienne à les situer. C’était bien vu ! Car cela donne une perspective vraiment intéressante à l’ensemble du récit. De plus, tous les fils mis en place précédemment trouvent une réponse ou une conclusion, et c’est vraiment agréable.
Ceci étant dit, je dois dire que j’ai été particulièrement surprise par les derniers chapitres ! Je ne m’attendais vraiment pas à ce que la trilogie s’achève ainsi et l’auteur m’a vraiment surprise – encore une fois, en bien. J’accorde même une mention spéciale à la conclusion proprement dite, que j’ai trouvée à la fois touchante, parfaite pour cette trilogie et… suffisamment ouverte pour rêver à une suite. Non pas que j’appelle de mes vœux une suite à la trilogie, mais j’aime bien quand les auteurs concluent vraiment leur histoire, tout en laissant assez de matière aux lecteurs pour rêvasser à ce qui pourrait se passer après.

Neal Shusterman fait depuis longtemps déjà partie de mes auteurs incontournables. Mais il m’a encore plus conquise (si c’était possible !) avec cet opus. Je trouve qu’il a complètement transcendé l’idée de départ avec cet opus. C’est bien écrit, c’est hyper prenant, ça ne part pas dans tous les sens – même si je ne m’attendais pas DU TOUT à cette conclusion – et ça tient la route globalement. Il se paie le luxe de nous faire réfléchir à notre société en même temps. Franchement, que dire de plus ? Le Glas est un tome hyper dense (700 pages, quand même !), intense à souhait et qui clôt magistralement cette ambitieuse saga. Ne vous laissez pas rebuter par l’étiquette young-adult, c’est aussi lisible par les autres adultes !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ; Thunderhead (2) ;

La Faucheuse #3, Le Glas, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par . R. Laffont, 28 novembre 2019, 709 p.

Mers mortes, Aurélie Wellenstein.

Les humains ont massacré les mers et les océans. L’eau s’est évaporée ; les animaux sont morts. Quelques années plus tard, les mers et les océans reviennent. Ils déferlent sur le monde sous la forme de marées fantômes et déplacent des vagues de poissons spectraux, tous avides de vengeance. Les fantômes arrachent leurs âmes aux hommes et les dévorent. Bientôt, les humains eux aussi seront éteints… Leur dernier rempart face à la mort : les exorcistes. Caste indispensable à l’humanité, les exorcistes sont bien entendu très convoités. L’un d’eux, Oural, va se faire kidnapper par une bande de pirates qui navigue sur les mers mortes à bord d’un bateau fantôme. Voilà notre héros embarqué de force dans une quête sanglante et obligé, tôt ou tard, de se salir les mains…

Cette année, comme les deux années précédentes, j’ai la chance de participer avec mes collègues de compèt’ au Prix Imaginales des Bibliothécaires ; contrairement aux années précédentes, je vais tâcher de chroniquer ce que je lis, en commençant par Mers mortes (même si en réalité, c’est le deuxième titre que j’ai lu dans le cadre de ce prix ; le premier c’était Chevauche-Brumes).
Malgré l’engouement général autour de ce roman (si j’en crois les multiples nominations qu’il connaît à un tas de prix !), je dois dire que j’en suis ressortie plutôt mitigée.

D’abord, il m’a globalement manqué des éléments pour pleinement profiter de l’intrigue. Celle-ci fait évoluer les personnages dans un environnement aussi hostile qu’aride, puisque l’eau s’est évaporée, ce qui a entraîné la disparition de tous les animaux, notamment des animaux marins. Or, première vraie question : si l’eau s’est évaporée, comment les personnages peuvent-ils survivre ? On parle d’une situation qui dure depuis 10 ans. J’entends bien que l’on nous dit qu’il reste « quelques poches d’eau », mais l’explication n’est pas franchement convaincante (en tout cas, elle ne m’a pas suffi). De même, si l’eau est à ce point rationnée, que mangent les personnages (et les animaux qu’ils croisent ?). Globalement, la végétation est morte, et il est assez difficile d’imaginer ce qu’ils peuvent se mettre sous la dent. Mais on nous parle d’agrumes, de céréales… comment tout cela pousse-t-il ? Comment les personnages s’hydratent-ils ?
Toujours du côté de l’intrigue, j’ai trouvé la conclusion assez brouillonne. Attention, je spoile.
Certes, les personnages parviennent à résoudre le problème qui les occupait. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Cette absence totale d’explication m’a clairement frustrée. Je sais pourtant qu’il s’agit d’un roman fantastique, et que c’est le concept du fantastique de ne pas expliquer les tenants et aboutissants. Mais j’aurais aimé un minimum d’explications, un peu plus que « ça marche, parce que c’était supposé marcher ». Ceci étant dit, c’est assez cohérent avec le début du roman : on pose comme pré-requis que l’eau s’est évaporée, mais sans aucune explication. Si elle a disparu, où est-elle passée ? En quoi s’est-elle transformée ? Comment toute cette masse a-t-elle pu disparaître si vite ? Mystère et boule de gomme.

Par ailleurs, difficile pour moi de m’accrocher aux personnages, malgré des idées intéressantes. Oural, le personnage principal, est exorciste. Ce qui signifie qu’à l’aide de ses pouvoirs, il est supposé repousser les marées fantômes. À bord du vaisseau des pirates qui l’ont enlevé, il fait de même. Franchement, ça claque, et il ne fallait pas plus pour faire mon bonheur. Sauf que. Oural est une vraie tête à claques (justement), qui jamais ne change. Ses décisions sont – au mieux – complètement idiotes et le pire, c’est quand même qu’il s’y enlise. Dans ses récits de pensées, il se la joue « mec qui a conscience de ses failles et travaille à s’améliorer », mais ce n’est jamais suivi d’effet, et cette attitude a tendance à m’agacer prodigieusement. Pour ne rien vous cacher, j’ai même souvent souhaité qu’il trépasse. Tout cela combiné a fait que j’ai eu de plus en plus de mal à m’accrocher.

D’autant que si le message est vraiment intéressant, je l’ai malheureusement trouvé hyper moralisateur. A tel point qu’il m’a semblé empiéter complètement sur l’intrigue, au détriment de celle-ci.  Et pourtant, il y a de vrais morceaux de bravoure dans le texte. Au cours de ses – nombreux – cauchemars, Oural rêve qu’il s’incarne dans des animaux marins décimés par la cruauté humaine (au cours de « traditions » inhumaines), par la surpêche, par la pollution, soit par l’effet final de la disparition des eaux. Ces passages, beaucoup plus violents que le reste du roman, s’avèrent aussi beaucoup plus prenants et finalement nettement plus percutants que les discours très moralisateurs de Bengale.

Sentiment mitigé dans cette lecture, donc. Autant j’ai adoré l’idée de départ des marées fantômes combattues par des exorcistes, autant le côté un peu superficiel de l’intrigue, supplantée par un message un peu trop présent – quoique VRAIMENT utile – m’auront fait décrocher. Et pourtant, je le répète, le concept est bien trouvé et s’attaque à un sujet d’envergure, raison pour laquelle je n’ai pas totalement détesté ma lecture. De plus, j’ai trouvé les personnages plutôt bien trouvés (même si j’avais envie de claquer Oural) et l’intrigue narrée dans un style fluide. Difficile de trancher, donc !

Mers mortes, Aurélie Wellenstein. Scrineo, mars 2019.

J’ai lu ce roman à coups de 5 chapitres avec Camille, qui a patiemment supporté mes soupirs !

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Malboire, Camille Leboulanger.

Un coin entre mer et montagne. Une lande, longtemps après un désastre qui a laissé la terre exsangue et toxique. Ses rares habitants vivent les yeux tournés vers le ciel dans l’attente de la pluie, ou vers le sol où la mort les attend. La faute au Temps Vieux dont les traces subsistent encore sous forme de micro-organismes, qui devaient faire pousser le maïs plus vite et plus droit, et de monstres autonomes qui continuent à labourer une terre depuis longtemps désertée par leurs concepteurs. Heureusement, il y a Arsen, qui a gardé des souvenirs, un appétit d’avenir, et surtout un projet : forer le sol pour trouver de l’Eau potable sous la Malboire afin d’échapper au diktat de la pluie. Et il y a surtout Zizare, qu’Arsen a tiré de la Boue et recueilli, tout comme Mivoix, sa compagne. Il leur donne le goût de l’aventure et ne les retient pas lorsqu’ils partent, obnubilés par la rumeur d’un barrage derrière lequel se trouverait une immensité d’Eau… Faire route avec Zizare, c’est entreprendre une quête d’un monde qui se fonde sur la quête des mots, c’est découvrir que géographie physique et géographie psychique se répondent, c’est entendre la leçon d’une fable écologique qui se conjugue pour le lecteur au futur antérieur.

Troisième lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires et, à ce stade, mon favori (oui, peut-être même devant L’Enfant de poussière, dont je tarde vraiment à vous rebattre les oreilles).
L’ouverture du roman nous fait découvrir un mangeur de boue (comprenez un presque zombie) qui, doucement, revient à la conscience, dans un monde ravagé par une catastrophe écologique de grande envergure. La nourriture est rare, la terre aride et tout est recouvert d’une boue aussi toxique que nauséabonde, au nom évocateur : la Malboire.
Heureusement, il reste quelques îlots d’humanité, parmi lesquels Arsen, vieil inventeur taciturne que l’on peut penser un peu farfelu, mais qui va prendre Zizare (ainsi qu’il se nommera) sous son aile, afin de l’aider à y voir plus clair.

Je dois avouer que le début du roman m’a laissée quelque peu dubitative : la renaissance de Zizare est un peu longue, et j’avais l’impression d’être parachutée en terre très très inconnue et sans grandes indications. Et pourtant, il ne saurait en être autrement, puisque le premier chapitre voit le personnage reprendre conscience de lui, de ce qui l’entoure, et redécouvrir tout cela. Le flou du départ est donc très bien vu !
Or, une fois passés ces quelques paragraphes de prise de contact, j’ai été ferrée par l’univers – pas encore par l’intrigue, car c’est venu plus tard. Les terres sont arides, désolées, et portent les stigmates d’une agriculture et d’une utilisation intensives. On y croise des cadavres rouillés de monstrueuses machines agricoles, ou l’on évoque à demi-mots des termes que l’on reconnaîtra facilement. J’ai d’ailleurs beaucoup aimé tout ce qui touchait à la langue dans ce roman : il y a des mots perdus, et des périphrases ou de nouveaux mots utilisés pour désigner des objets qui nous sembleraient quotidiens (ou du moins habituels). De même, il y a beaucoup de références à la vie ou au monde d’autrefois, que l’on peut traquer dans le texte. J’ai vraiment aimé me demander régulièrement « Mais est-ce qu’il parle de insérer ici l’objet ou la référence culturelle ? » et tenter de recoller entre eux les morceaux de ce monde à vau-l’eau.
Rapidement, donc, cet aspect du récit et le voyage initiatique de Zizare et Mivoix m’ont littéralement embarquée. L’action n’est pourtant pas si trépidante que cela : il y a une lenteur poétique dans ces page, une façon de prendre son temps qui m’ont littéralement charmée. Cette même poésie décrit à merveille des paysages post-apocalyptiques désolés, dans lesquels il ne fait pas toujours bon traîner.

Car, sans surprise, le propos écologique est ici très fort, sans être moralisateur – très bon point à noter. Pas besoin de démonstration à coups d’arguments massue, les seules descriptions suffisent à faire comprendre l’évidence : ce serait pas mal de ne pas ravager la seule planète disponible, merci. Sincèrement, même si j’ai adoré ce roman, je n’ai pas pu m’empêcher de le lire avec un affreux frisson dans le bas du dos, à la pensée que tout cela quitte progressivement le champ de la science-fiction pour n’être plus que de l’anticipation – mais au sens le plus littéral du terme, puisque cela nous pend au nez. Faut-il pourtant se pendre à la lecture du livre ? Non, car j’ai trouvé qu’il y avait malgré tout une lueur d’espoir dans le récit, sans doute renforcée par le récit laissant de la place à la poésie !

Comme j’ai mis à peu près six mois pour terminer cette chronique, je peux vous le dire maintenant : Malboire faisait partie de mes deux chouchous de la sélection du PIB ! Malgré un début un peu déstabilisant (où, comme Zizare, j’avais l’impression d’être une nouvelle-née !), j’ai vite été embarquée dans l’univers et la quête des personnages. Et ce bien que le fond m’ait littéralement fait froid dans le dos, chaque fois que je reposais le livre, j’avais follement envie de le reprendre pour savoir de quoi il allait retourner. Très belle découverte, donc !

Malboire, Camille Leboulanger. L’Atalante (La Dentelle du Cygne), août 2018, 256 p.

Une immense sensation de calme, Laurine Roux.

Alors qu’elle vient d’enterrer sa grand-mère, une jeune fille rencontre Igor. Cet être sauvage et magnétique, presque animal, livre du poisson séché à de vieilles femmes isolées dans la montagne, ultimes témoins d’une guerre qui, cinquante plus tôt, ne laissa aucun homme debout, hormis les « Invisibles », parias d’un monde que traversent les plus curieuses légendes.

Première lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, et grosse surprise !
Ce roman n’est pas du tout dans la veine de ce que j’imaginais appartenir à la sélection et je dois dire que la lecture du résumé m’a fait plisser le nez. Mais, une fois la dernière page tournée, l’intrigue est définitivement post-apocalyptique !

Laurine Roux situe ses personnages dans un univers qui semble avoir été ravagé, un demi-siècle auparavant, par un conflit nucléaire dont certains humains – isolés – portent encore les stigmates. Pour son bien, la société s’est acharnée à oublier les événements traumatiques survenus quelques 50 ans plus tôt : cet épisode ne subsiste d’ailleurs dans les mémoires que sous le titre de Grand Oubli. On n’en découvrira donc que quelques bribes, au gré du récit, les détenteurs de l’autorité empêchant toute forme de mémoire de l' »avant ». Pas de détails donc, ou d’explications sur le pourquoi du comment de la chose : ça s’est fait ainsi, et il faut faire avec. De l’autorité, on n’aura d’ailleurs pas beaucoup de nouvelles non plus. Le « Comité » – c’est son nom – est bien présent dans l’esprit des gens, mais on n’en croise jamais aucun avatar. D’ailleurs, les personnages ne luttent aucunement contre cet ordre établi : ils sont, ils vivent leur vie et certains se confient parfois sur ce qu’ils ont traversé. Bref : pas de dystopie à l’horizon.

Le bruit du vent mérite plus d’attention que les vaines paroles.

Depuis le Grand Oubli, la vie a repris son cours, en s’adaptant aux nouvelles conditions de vie, en se réappropriant des savoirs immémoriaux (semble-t-il) et en perpétuant contes, légendes et pratiques de l’ancien temps. Il ne reste plus rien, tout est à reconstruire, aussi la société est-elle donc essentiellement paysanne, débrouillarde et superstitieuse comme pas deux. La nature occupe une place prépondérante dans le récit et atteint quasiment le statut de personnage. Les descriptions de paysages sont particulièrement réussies et m’ont littéralement transportée dans les forêts et les montagnes qu’arpentent les personnages. Le roman a d’indéniables petits aspects de nature writing. Par ailleurs, le récit est empreint d’une atmosphère slave très prenante : qu’il s’agisse des noms cités (de lieux comme de personnages), de la flore ou de la faune que l’on rencontre, des rites qui se sont (re)mis en place, on s’imagine sans peine dans les immensités d’une taïga résolument hostile, qui forge des caractères âpres, de taiseux et de dures à cuire – ce que sont, d’une certaine façon, les personnages que l’on suit. Il faut dire que l’environnement dans lequel ils évoluent n’incite pas vraiment à la frivolité.

Sous mes pieds je sens quelque chose de froid. À moitié enterrées dans le sable, deux pièces de cuivre. Elles ont dû se décrocher d’une jupe pendant la nuit. Je les ramasse et vais les jeter dans l’eau. Pour payer le Passage.
Car nous sommes tous de passage. Simplement de passage.

Le récit est porté, tout du long, par un style simple, mais incroyablement évocateur. Il y a une économie de mots, un art du silence et des soupirs qui font jaillir des images puissantes et une certaine poésie du texte. Ça se lit et se relit pour le plaisir des mots !

Évidemment, il est question de survie dans ce très court roman et de survie dans un univers hostile. La nature, d’abord, aride, venteuse, implacable et qui n’a que faire des hommes. Mais les hommes, aussi, dont les superstitions s’avèrent encore plus arides et plus menaçantes encore que l’environnement. Et que reste-t-il ? Les mots pour le dire et faire vivre les souvenirs. Superbe échappée donc, que ce texte de Laurine Roux, dont le style incisif parvient à faire jaillir la poésie d’un univers pour le moins inhospitalier ! Je pense que je n’arriverai jamais à traduire combien j’ai trouvé ça beau, alors autant faire simple : lisez-le ! (En plus il n’est pas long).

Une immense sensation de calme, Laurine Roux. Éditions du Sonneur, 15 mars 2018.

Lu dans le cadre du Prix Imaginales des Bibliothécaires  :

Dix jours avant la fin du monde, Manon Fargetton.

France, dans les années 2010. Deux lignes d’explosions frappent et ravagent la Terre. Leur origine en est inconnue, mais lorsque les deux lignes se rejoindront au large de la Bretagne, le monde sera détruit. Alors que les routes sont encombrées de fugitifs tentant vainement d’échapper au cataclysme, six hommes et femmes sont réunis par les aléas du voyage. Ensemble, il leur reste dix jours à vivre avant la fin du monde…

Des fois… ça le fait pas. Et là, clairement, ça l’a pas fait, malgré toutes les bonnes choses que propose le roman.
Assez vite au début, on est plongés dans le bain : des explosions ravagent la Terre, les gens meurent, on ne sait pas ce qu’il se passe et, en gros, tout le monde va y passer. Ambiance apocalyptique soignée ! Le stress, l’angoisse et un terrible sentiment d’inéluctabilité nous assaillent et donnent au début du roman un côté particulièrement prenant.

On découvre quasiment dans la foulée les six personnages qui vont porter l’histoire. Brahim, chauffeur de taxi qui accepte de convoyer tout le monde jusqu’en Bretagne ; Gwenaël, auteur de romans fantastique avec une étrange acuité ; Sara, sa compagne, qui aimerait pouvoir fonder une famille (oui, malgré la situation) ; Valentin, trentenaire un peu paumé qui a dédié sa vie à sa mère ; et Lou-Ann, étudiante en arts, dont les parents sont bloqués au Japon. À l’autre bout de la route, en Bretagne, il y a Béatrice, commandante de police au grand cœur.
Les chapitres, assez courts, alternent entre ces protagonistes, qui ont chacun des objectifs assez différents en tête. Des objectifs très adultes, aussi, entre ceux qui essaient de concevoir un enfant, celui qui tente de trouver sa véritable identité, ou bien ceux qui se demandent si la vie aurait pu leur réserver de belles surprises. On alterne finalement entre des questionnements qui parleront peut-être plus aux lecteurs adultes qu’aux adolescents.
Et c’est peut-être ces questions, justement, qui ont fait que j’ai, peu à peu, décroché. En effet, j’ai eu l’impression que les personnages étaient entièrement contenus dans ces préoccupations, sans réelle existence en-dehors de celles-ci, ce qui m’a semblé parfois un brin réducteur. Pour autant, cela convient parfaitement à l’ambiance : c’est la fin du monde, et j’imagine difficilement comment on peut se concentrer sur autre chose que sur la survie et les questions qui nous taraudent (et qu’on occultait peut-être jusque-là). Par ailleurs, tout cela est bien amené dans le récit, mais induit quelques longueurs difficilement inévitables, qui expliquent sans doute pourquoi, peu à peu, j’ai cessé de me sentir aussi impliquée pour les personnages et leurs pérégrinations.

De plus, le système de double récit ne m’a pas totalement convaincue. L’un des personnages, auteur de son état, est obsédé par le roman qu’il est en train d’écrire et qui se superpose de plus en plus à la réalité, tant il a des fulgurances sur la situation en cours. Or, peu à peu, cela finit par prendre le pas sur le récit en cours et, si le côté science-fictif et allégorique est vraiment bien trouvé, là encore, je me suis de plus en plus sentie étrangère à ce qu’il traversait – et ses camarades avec lui. Le cercle vicieux étant ce qu’il est, j’ai également eu du mal à me sentir impliquée dans ce qu’ils vivaient et plus ça allait… eh bien moins ça allait, justement.
Pour autant, le roman est loin d’être ennuyeux car l’alternance entre les différents personnages et le rappel perpétuel du terrible ultimatum assurent un certain rythme.

Et je dois préciser que si leurs préoccupations personnelles, tout comme le récit parallèle, m’ont plus souvent qu’à leur tour laissée de marbre, j’ai en revanche apprécié le portrait ô combien apocalyptique que tisse Manon Fargetton. Elle explore toutes les facettes de la réaction humaine à l’annonce de la fin du monde, en passant par toutes les approches. Ce qui incite à se demander parmi quelle frange on se rangerait dans une situation similaire… (et bien malin qui parviendrait, d’ores et déjà, à trancher). Et j’ai adoré la fin ! Autant sur le coup il est possible qu’elle m’ait tiré une petite exclamation outrée (façon « Qu’est-ce que *** de QUOI ??! ») autant, tout bien réfléchi, cela ne pouvait pas terminer autrement.

En somme, un récit apocalyptique assez prenant et qui suscite pas mal de questions (tant en cours de lecture qu’à la fin) ; je regrette toutefois de n’y avoir pas été aussi sensible qu’il l’aurait sans doute mérité.

Dix jours avant la fin du monde, Manon Fargetton. Gallimard, 18 octobre 2018, 464 p.

Ceux des limbes, Camille Brissot.

Du haut du Mont-Survie, Oto admire chaque jour la forêt qui l’encercle à perte de vue. Elle est si belle qu’il en oublierait presque ce qui se tapit sous les arbres. Mais lorsque la montagne s’endort, que les lumières s’éteignent et que les voix s’effacent, le vent résonne d’un chant inhumain, effroyable : le gémissement des limbes, les victimes de l’épidémie. Bientôt, Naha devra passer plusieurs jours et plusieurs nuits dans la forêt. Oto refuse de rester cloîtré en espérant le retour de celle qu’il aime plus que tout. Quitte à être une proie de plus, il va sortir lui aussi.

Après les interrogations sur la vie après la mort dans La Maison des Reflets, un roman à l’atmosphère très prenante, Camille Brissot change d’ambiance avec cette aventure se déroulant dans un univers post-apocalyptique. D’ambiance, mais pas totalement de sujet… car dans Ceux des limbes, il est aussi question de rapport à la mort ! Sauf que cette fois… on est confrontés à des zombies ! Eh oui, messieurs-dames !

Dans cet univers résolument futuriste, une pandémie a donc éradiqué une bonne partie de l’espèce humaine, laissant quelques rares rescapés – dont fait partie la communauté d’Otolan, largement isolée. La société post-épidémie a reproduit le schéma de la société d’avant et se retrouve donc très largement clivée entre nantis et miséreux – rien de neuf sous le soleil, donc, l’humain dans la fiction comme dans la réalité apprenant rarement de ses erreurs. L’intrigue va donc mêler des personnages issus des cercles supérieurs (les riches, en somme) et d’autres issus des cercles inférieurs (les bouseux). Otolan est un cas particulier car, s’il est issu d’un cercle pas super bien noté dans le classement, il a brièvement vécu chez les riches et puissants : ce n’est pas vraiment un transfuge, mais cela a fortement marqué son évolution et certains des choix qu’il fera par la suite.
De fait, le roman est vraiment porté par les personnages, Oto en tête de file. Autour de lui gravitent des enfants issus de tous les cercles et parmi lesquels il y a, sans trop de surprise, une petite amie qui ne se laisse pas faire, un meilleur ami parfois tête de pioche, un antagoniste à baffer (mais qui a aussi ses contradictions), et d’autres. Ça pourrait sembler cliché mais, curieusement, ça ne l’est pas, car les personnages ont des profils et des psychologies assez finement détaillés, qui permettent de nuancer vraiment le propos. Ainsi, Otolan n’est pas toujours très héroïque et fait de nombreuses boulettes ; Naha n’est pas seulement une petite amie boiteuse qu’il faut protéger ; Rostre, malgré tout, n’est pas un monstre sans cœur (s’il n’avait pas de cœur, ça lui simplifierait d’ailleurs grandement la vie : mais il n’y aurait pas eu d’histoire !).

Côté intrigue, le rythme prend doucement : le départ est assez lent mais dès quitte l’on quitte la cité, la tension commence à grimper – n’oublions pas que nous sommes en pleine nature, cernés par les zombies ! À cela, il faut évidemment ajouter les tensions internes au petit groupe et à l’apparition non prévue d’Otolan à l’extérieur. Après quoi, l’intrigue suivra un chemin assez classique, qui a tout d’un récit initiatique. Si toutes les péripéties ne font pas bondir de surprise, Camille Brissot nous en a tout de même réservé quelques-unes, que ce soit dans les retournements de situation ou dans les décisions des personnages.

Ceux des limbes, ce sont donc environ 400 pages d’adrénaline, d’odeur d’humus et d’émotions fortes, dans un univers post-apocalyptique fouillé, dont la forêt ne cache vraiment pas l’arbre de l’inégalité : zombies ou pas, les survivants ont perpétué un schéma bien connu, dont l’iniquité et l’absurdité sautent littéralement aux yeux. Mais le roman n’est pas non plus un plaidoyer pour le vivre-ensemble : c’est, avant tout, un page-turner bourré d’action et de rebondissements savamment menés, qui ne fait que confirmer la présence de Camille Brissot sur ma liste des auteurs-à-suivre-à-l’avenir !

Ceux des limbes, Camille Brissot. Syros, avril 2018, 473 p.

Thunderhead, La Faucheuse#2, Neal Shusterman.

Intelligence artificielle omnipotente qui gère la Terre pour l’humanité, le Thunderhead ne peut en aucun cas intervenir dans les affaires de la Communauté des Faucheurs. Il ne peut qu’observer… et il est loin d’aimer ce qu’il voit.
Une année s’est écoulée depuis que Rowan a volontairement disparu des radars. Depuis, il est devenu une véritable légende urbaine, un loup solitaire qui traque les Faucheurs corrompus et les immole par le feu. La rumeur de ses faits d’armes se propage bientôt à travers tout le continent Méricain.
Désormais connue sous le nom de Dame Anastasia, Citra glane ses sujets avec beaucoup de compassion, manifestant ouvertement son opposition aux idéaux du « Nouvel Ordre » institué par Maître Goddard. Mais lorsque sa vie est menacée et ses méthodes remises en question, il devient clair que les faucheurs ne sont pas tous prêts à embrasser le changement qu’elle propose.
Le Thunderhead interviendra-t-il ? Ou se contentera-t-il d’observer la lente descente aux enfers de ce monde parfait ?

Vous le savez sans doute si vous traînez souvent vos basques dans le coin, Neal Shusterman fait partie de mes auteurs fétiches. Donc j’attendais avec une impatience à peine quantifiable la suite de sa série La Faucheuse (que j’ai lue le mois dernier, mais que je n’avais pas pris le temps de chroniquer, shame on me). Et, une fois de plus, il m’a ravie, alors que je démarrais avec quelques appréhensions.

Je ne vais pas mentir, on sent très clairement que Thunderhead est un tome de transition mais, quoi qu’il en soit, il est excellent ! La situation a bien changé depuis le premier volume : Citra a remporté le combat, elle est désormais une Faucheuse assermentée, tandis que Rowan, lui, embrasse avec ferveur une carrière nettement moins légale. Tour à tour, on suit les deux Faucheurs, ce qui instaure dans le récit un agréable suspense. D’autant que la galerie des personnages ne tarde pas à s’enrichir de deux autres points de vue récurrents : celui de Grayson, une pupille du Thunderhead dont le parcours va subitement connaître quelques péripéties dont il se serait passé et celui, bien plus surprenant… du Thunderhead lui-même. Les passages narratifs consacrés à l’intelligence artificielle qui régit désormais l’univers sont absolument passionnants et éclairent d’un jour nouveau (et pas toujours très rose) les choix et agissements de la Communauté des Faucheurs. Ces deux points de vue amènent de nouvelles et passionnantes perspectives sur l’affaire en cours – notamment celui du Thunderhead, dont on découvre subitement toute la puissance… et l’impuissance.
Ainsi, au fil des chapitres, on s’interroge sur les conséquences politiques, mais surtout éthiques, des décisions prises par la Communauté. Et le moins que l’on puisse dire, c’est qu’il y a foule de questionnements à envisager et que les choix moraux opérés laissent rarement indifférents !

La première partie est assez posée, voire un peu lente, car elle met en place une foule d’éléments qui serviront dans la suite. L’action prend peu à peu, alimentant les tensions du récit, qui grimpent jusqu’au final littéralement explosif  – et qui nous laisse très clairement sur les dents dans l’attente du troisième tome !

Thunderhead est donc un très bon tome de transition : si le rythme est globalement plutôt lent, c’est pour mieux installer de nouveaux personnages et de nouvelles situations. Les rebondissements sont nombreux et maintiennent parfaitement le suspens, alimentant une tension qui va crescendo, jusqu’au final trépidant. Comme dans le premier tome, le roman pose un tas de questions, notamment éthiques, laissées à la libre interprétation des lecteurs, ce qui fait partie du côté hautement addictif du roman. Bref : vivement la suite !

◊ Dans la même série : La Faucheuse (1) ;

La Faucheuse #2, Thunderhead, Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Stéphanie Leigniel.
R. Laffont, mars 2018, 571 p.