Le Temps des sorcières, Alix E. Harrow.

Avant, quand l’air était si imprégné de magie qu’il laissait un goût de cendres sur la langue, les sorcières étaient féroces et intrépides, la magie flamboyait et la nuit leur appartenait. Ce temps n’est plus, les hommes ont dressé des bûchers, et les femmes ont appris à se taire, à dissimuler ce qui leur restait de magie dans des comptines, des formules à deux sous et des contes de bonne femme.
Mais la vraie sorcellerie n’a besoin que de trois choses pour renaître : la volonté de l’écouter, les vers pour lui parler, et les voies pour la laisser pénétrer le monde. Car tout ce qui est important va par trois.
Ainsi des sœurs Eastwood : Bella, Agnès et Genièvre. Mues par la colère, la peur… et une pulsation écarlate qui ne demande qu’à revivre, des dons qu’elles découvrent peu à peu. Il suffit pour cela de s’unir, et d’y croire, de traquer tous les interstices où elle se dissimule. Car la magie, c’est d’abord penser que chacun est libre d’agir, même si le mal rôde. Le temps des Sorcières pourrait alors bien revenir, pour notre plus grand bénéfice à tous, hommes et femmes.

1893, aux États-Unis : on pourrait penser que la fumée des bûchers de Salem est loin derrière le pays, mais il n’en est rien. Car à New Salem, on s’inquiète de ces suffragettes qui réclament le pouvoir. L’inquiétude se teinte d’angoisse lorsque, au beau milieu d’une de leurs manifestations, une ancestrale tour sentant la magie à plein nez se matérialise sur la place, avant de disparaître aussi vite. Qui a lancé ce sort ? Y a-t-il de vraies sorcières à New Salem ?

De fait, oui. Car dans cet univers, la magie est quelque chose de courant : on s’en sert pour repriser les chaussettes, donner du lustre à une coiffure, ou retaper un massif de fleurs. Bref : rien de folichon. Des sorts qui se transmettent de mères en filles, chuchotés dans des comptines, des ritournelles et dans les contes de fées. A côté de cela, il y a la magie ancestrale, celle pour laquelle on a brûlé tant de femmes, et qui permettait de déclencher des choses autrement plus spectaculaires.
C’est dans ce contexte que se retrouvent trois sœurs qui ne se sont plus vues depuis sept ans, Bella, Agnès et Genièvre. La première est bibliothécaire, la deuxième ouvrière et la troisième, recherchée pour le meurtre de son géniteur, ne rêve que de rétablir les pouvoirs disparus des sorcières.
Bon an mal an, les trois sœurs tentent de se rabibocher et de faire renaître la voie des sorcières, sur fond de mouvement politique féministe (les suffragettes étant en pleine action) et de secrets de famille profondément enfouis. Le parallèle tissé au départ entre la lutte politique des femmes et leur lutte ésotérique, s’efface peu à peu au profit de la seconde – ce que j’ai quelque peu déploré, car je trouvais le parallèle assez intéressant. Ceci étant dit, les jeunes femmes luttent contre les vieilles badernes de la politique locale, lesquelles ne dédaignent pas… un peu de sorcellerie de temps à autres. Ce qui explique sans doute pourquoi le récit se resserre sur l’une des deux luttes.

Elle s’empare avec morosité d’une des notes de Bella et y voit le croquis d’une femme crachant du feu par la bouche.
« C’est un sort d’embrasement ?
On dirait, oui.
Je peux l’essayer ?
Est-ce que tu peux allumer un feu magique dans une tour remplie de papier et de cuir ?
Genièvre réfléchit un instant. « Même si c’est un tout petit feu ? »

Le récit entremêle assez habilement préoccupations présentes des trois jeunes femmes, règlement de leurs contentieux passés (lesquels sont assez nombreux, notamment au sein de la famille Eastwood), et leurs différentes aspirations – et je dois dire que si chaque arc narratif est intéressant, c’est vraiment celui consacré à leurs relations qui m’a le plus emballée.
Chaque chapitre s’ouvre sur des vers, autant de sortilèges aux visées différentes, et qui généralement sont utilisés dans les pages ou chapitres suivants. Cela instaure un effet d’attente assez intéressant et qui redynamise l’intrigue. Et celle-ci en a bien besoin. En effet, difficile d’oublier à quel point la volonté des trois femmes de restaurer la voie des sorcières est forte, tant celle-ci est rabâchée, au point d’introduire des répétitions et des longueurs qui cassent le rythme du récit. Les chapitres, en outre, sont entrecoupés d’extraits de contes. Cela cadre bien avec le récit, puisque Bella est une lettrée travaillant sur les-dits contes, mais ils arrivent la plupart du temps comme un cheveu sur la soupe, grossièrement justifiés dans le récit. A nouveau, le rythme en pâtit et retombe comme un soufflé. Malgré cela, ce n’est pas inintéressant, notamment parce que les figures légendaires de l’Aïeule, la Mère et la Pucelle, un triptyque de personnages de contes, est hyper important dans le récit, et se trouve amené par ce biais-là.
Heureusement, la tension revient nettement dans le dernier tiers, où se suivent les scènes de lutte acharnée, les batailles rangées et les grandes démonstrations de magie – que j’espérais donc depuis le début !

« Béatrice attend, le sang en ébullition.
Il ne se passe rien. Naturellement.
Des larmes – absurdes, idiotes – lui piquent les yeux. Espérait-elle une magistrale démonstration de magie ? Des vols de corbeaux, des nuées de fées ? La magie est une chose ennuyeuse et déplaisante, plus utile à blanchir les chaussettes qu’à invoquer les dragons. Et même si Béatrice était tombée sur un sort ancien, elle ne pourrait le lancer que si le sang des sorcières coulait dans ses veines. Elle ne peut s’approcher davantage du lieu où la magie est réelle, où les femmes et leur parole ont du pouvoir, qu’à travers les livres et les contes. »

Le roman tourne essentiellement autour des trois sœurs, mais celles-ci sont entourées d’une galerie de personnage intéressants, parmi lesquelles Cléo, une journaliste noire qui lutte pour les droits civiques autant que pour le vote des femmes, ou encore Auguste, un ouvrier de Chicago qui a mené des grèves assez dures – oui, car tous les hommes ne sont pas pourris au royaume de New Salem. Si, dans un premier temps, j’ai déploré l’amenuisement de la lutte politique, j’ai apprécié ce côté « convergence des luttes » qu’induisaient les relations des trois sœurs.

J’ai également apprécié le système de magie, qui nécessite de connaître à la fois les vers du sortilège, mais aussi d’en réunir les voies, à savoir les éléments pour jeter le sort : du sel, des plantes, des plumes… Cela m’a rappelé le système utilisé dans la série jeunesse Magyk d’Angie Sage (que je vous recommande chaudement !). Autre point intéressant, il y a tout un débat sur la « magie des femmes » et la « magie des hommes », certains personnages pensant qu’elles ne peuvent qu’être bien définies et genrées (ce que l’intrigue va évidemment détourner). De même, les sorts ne sont pas universels et peuvent se transmettre uniquement au sein d’une communauté, d’une famille, d’un pays… C’était vraiment un système intéressant !

Le Temps des sorcières proposait donc le type de récit que j’apprécie lorsqu’il s’agit d’histoires de sorcières : un système de magie intéressant, des personnages avec des aspirations prenantes et un ancrage historique que j’ai vraiment apprécié. Le récit mêle habilement différents arcs narratifs, parmi lesquels j’ai préféré celui consacré aux relations des trois sœurs. Malgré les longueurs indéniables que comporte le roman, je l’ai lu avec beaucoup d’intérêt, notamment parce que la tension revenait en force dans le dernier tiers. Bonne pioche, donc !

Le Temps des sorcières, Alix E. Harrow. Traduit de l’anglais (États-Unis) par Thibaud Eliroff.
Hachette (Le Rayon de l’imaginaire), 2022, 622 p.

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7 commentaires sur “Le Temps des sorcières, Alix E. Harrow.

  1. Je l’ai peu vu passer et ne savais pas trop s’il me tentait… À ce que tu en dis, ce côté très « conte » (les trois personnages de sorcières, etc) mélangé à une approche très moderne (revendications féministes entre autres) me tente beaucoup ! Je sais à quoi m’en tenir sur le rythme, et je serai peut-être tentée de me le prendre en librairie du coup ☺️

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    • Sia dit :

      A posteriori, j’ai trouvé ça vraiment intéressant, même si au cours de ma lecture j’ai regretté la façon dont les fameux contes étaient amenés. Mais la partie historique est vraiment intéressante, notamment parce que ça ne se passe pas à l’époque des grands procès de Salem, et je trouve que c’est ce qui fait qu’il se démarque du lot des romans de sorcellerie !

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  2. Roh ça me donne envie malgré les répétitions qui donnent sans doute de la lourdeur. Le parallèle sorcellerie conditions de la femme ça a l’air intéressant.

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  3. J’espère avoir prochainement l’occasion de lire ce roman car il me fait très envie ^^ Merci pour ton retour !

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  4. […] Le Temps des sorcières, Alix E. Harrow. […]

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