Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye.


Je vais vous raconter comment l’Empire est mort.
L’Empire de Bohen, le plus puissant jamais connu, qui tirait sa richesse du lirium, ce métal aux reflets d’étoile, que les nomades de ma steppe appellent le sang blanc du monde. Un Empire fort de dix siècles d’existence, qui dans son aveuglement se croyait éternel.
J’évoquerai pour vous les héros qui provoquèrent sa chute. Vous ne trouverez parmi eux ni grands seigneurs, ni sages conseillers, ni splendides princesses, ni nobles chevaliers… Non, je vais vous narrer les hauts faits de Sainte-Étoile, l’escrimeur errant au passé trouble, persuadé de porter un monstre dans son crâne. De Maëve la morguenne, la sorcière des ports des Havres, qui voulait libérer les océans. De Wens, le clerc de notaire, condamné à l’enfer des mines et qui dans les ténèbres découvrit une nouvelle voie… Et de tant d’autres encore, de ceux dont le monde n’attendait rien, mais qui malgré cela y laissèrent leur empreinte.
Et le vent emportera mes mots sur la steppe. Le vent, au-delà, les murmurera dans Bohen. Avec un peu de chance, le monde se souviendra.

À peine le roman terminé, je me suis aperçue qu’il me serait bien difficile de résumer l’histoire, tant l’intrigue se constitue de divers petits fils rouges qui, au fil du temps, s’agencent en un écheveau complexe – et c’est sans aucun doute une des raisons pour lesquelles j’ai tellement adoré cette lecture.
Afin de nous donner un aperçu aussi vaste que possible de cette intrigue ô combien complexe, l’auteure s’attache à suivre différents personnages aux destins entrecroisés et aux motivations pas toujours claires – du moins dans les premiers chapitres. Ce qui est sûr, c’est que chacun, à sa façon, va contribuer à la révolution qui mettra l’Empire à genoux – pas de panique, ce n’est pas une grosse révélation, l’histoire commence par ça : l’annonce de la chronique d’une mort annoncée.

Les personnages explorent une vaste palette de types : il y a des morguennes (des sorcières) issues des côtes, des mercenaires, des bretteurs itinérants, des gens sans histoires embarqués dans de grandes histoires, des gardes, des nonnes-soldates… Pas un ne se ressemble et il y a de quoi s’identifier à tous les coins de chapitres. Et, au milieu de ces personnages, on croise une foule de créatures et autant de monstres divers et variés qui ont vraiment le mérite de sortir des sentiers battus.

À propos de pérégrinations hors des sentiers habituels, Estelle Faye a adossé son roman à la culture traditionnelle slave : entre les titres des puissants, les inflexions des comptines ou les noms des personnages, il y a un je ne sais quoi qui évoque les steppes glacées d’Eurasie (d’ailleurs, il y a des steppes citées dans l’univers). Je n’ai pas souvenir d’avoir déjà lu un roman de fantasy aussi fortement imprégné des cultures slaves (alors que de la SF, oui !), ce qui a donné au roman une petite pointe d’originalité supplémentaire que j’ai fortement appréciée.
Mais tout n’est pas tiré des cultures d’Europe de l’Est : Estelle Faye fait aussi cohabiter plusieurs peuples aux caractéristiques et croyances vraiment marquées et tout droits sortis de son esprit. Aux Havres, par exemple, on n’a aucun problème avec la sorcellerie et les morguennes y sont respectées alors que dans le reste de l’Empire, c’est plutôt mal vu (ce qui est paradoxal lorsque l’on sait comment tient une bonne partie de cet Empire).
Chez les Essènes, qui sont déjà considérés plus ou moins comme des parias, la magie est également mal vue et on peut être banni lorsqu’on la pratique. On suit d’ailleurs une jeune Essène qui porte tous les paradoxes de son peuple : à la fois intégré et rejeté par la communauté, vivant avec mais selon ses propres lois et règles qui contribuent à l’ostraciser sans cesse. Pas évident, mais c’est une thématique assez parlante de nos jours ! Il y a aussi un très intéressant clivage magie-technologie (avec l’arrivée de la poudre, notamment) qui sous-tend l’univers : assez classique, certes, mais vraiment bien mis en scène.

De fait, ce sont vraiment les personnages qui font toute la richesse de ce roman ; à leur façon, chacun est un peu différent des tropes du genre et des personnages rebattus, que ce soit par son parcours, son apparence ou sa personnalité. Mais ils sont tellement humains, y compris lorsque leur ADN ne l’est pas à 100%, c’en est assez bluffant – et cela explique pourquoi j’ai tellement accroché à l’histoire. De plus, ils sont vraiment consistants : ils n’existent pas seulement dans le temps qui leur est imparti par l’intrigue, on en apprend beaucoup, au fil des pages, sur leur passé. Mais là encore, pas de grand discours didactique qui viendrait nous dire pourquoi untel agit de telle ou telle façon. Sa construction en tant qu’individu est amenée par petites références ici ou là qui, au final, établissent des personnalités agréablement complexes.

J’ai parlé un peu plus haut de ce qui change des clichés habituels du genre, mais il y a encore un point sur lequel Estelle Faye s’éloigne de ce qu’on trouve habituellement dans le genre : les relations amoureuses. Avec autant de personnages que l’on suit sur autant de mois (et autant de voyages), il eût été difficile de passer à côté mais là où cela devient vraiment intéressant, c’est qu’Estelle Faye accorde une place centrale à l’homosexualité (ou aux sexualités fluides). Il était grand temps que le thème imprègne enfin les littératures de l’imaginaire – car je n’ai pas l’impression qu’il y soit si fréquent. Et n’allez pas penser que le texte est particulièrement militant : loin de là. Il présente juste des personnes vivant leur amour sans se soucier de la morale bien-pensante d’une société étroite d’esprit. Et cela fait du bien ! D’autre part, ces relations, si importantes soient-elles, ne prennent pas le pas sur l’intrigue politique (même si elles y contribuent souvent), ce que j’ai hautement apprécié.

Il faudrait encore que je parle du style : dès les premières pages, j’ai plongé dans l’écriture très riche, soignée et incroyablement fluide d’Estelle Faye. Honnêtement, certains passages valent carrément le coup d’être lus à voix hautes, simplement pour se délecter des sonorités si bien choisies. C’est un style qui sied parfaitement à l’intrigue parce qu’on a l’impression de suivre la fata qui s’abat sur les personnages (bien que l’histoire soit loin d’être linéaire) et ce genre de récit mérite un style recherché, ce que l’auteur parvient à faire sans que ce soit jamais maniéré.

En somme, Les Seigneurs de Bohen a été un franc coup de cœur, un récit que j’avais hâte de retrouver à chaque pause de lecture. J’ai adoré déambuler sur les routes de l’empire et suivre ces personnages si riches et variés. J’ai littéralement fondu pour ce récit tellement épique, au sens premier du terme : inutile d’attendre de la baston toutes les deux pages, mais le récit a les accents de l’épopée. Tout simplement fabuleux !

Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye. Éditions Critic, mars 2017, 612 p.

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7 commentaires sur “Les Seigneurs de Bohen, Estelle Faye.

  1. Tesrathilde dit :

    Maintenant je regrette de ne pas l’avoir pris aux Imaginales !.. je me le ferai prêter. 🙂

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  2. […] Autres critiques : Apophis (Le culte d’Apophis) ; Blackwolf (Blog-O-Livre) ; Celindanaé (Au pays des cave trolls) ; Sia (Encres & Calames) […]

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  3. Acr0 dit :

    Ah celui-là me tente ! Ta chronique me donne plus envie encore 🙂 La seule chose qui me retient encore, c’est que je ne l’ai pas – encore – acquis :p

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  4. Zina dit :

    Il faut que je le lise celui-là !

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