Le Dernier lapon, Olivier Truc.

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Cela fait quarante jours que la Laponie est plongée dans la nuit polaire. Dans l’obscurité, les éleveurs de rennes ont perdu un des leurs : Mattis a été sauvagement assassiné, ses oreilles ont été tranchées, comme pour rappeler le marquage traditionnel des rennes dans la région.
À quelques kilomètres de là, un tambour rituel de chaman d’une valeur inestimable vient d’être dérobé dans un musée. Mattis était le seul à connaître l’histoire de ce tambour. Les Lapons sont sur les dents et se déchirent ; une malédiction ancestrale vient-elle de refaire surface ou y a-t-il un dangereux criminel en liberté dans la communauté ?

Laponie, en pleine nuit polaire : le roman ouvre quasiment sur la fin de cette période sans soleil, la fin de l’asservissement des hommes à l’obscurité, et le jour préféré de Klemet Nango, un inspecteur de la police des rennes : c’est le jour qui précède celui où il récupère son ombre, et redevient enfin un homme.

L’auteur nous emmène sur les traces de la police des rennes, dont on suit la patrouille P9, composée de Klemet Nango (un inspecteur avec quelques années d’expérience au compteur) et Nina Nansen (sa toute jeune collègue). Juchés sur leurs scooters des neiges, ils parcourent sans relâche le vidda lapon (la toundra), recouvert de neige, et où habitent les éleveurs de rennes, gardant un œil sur leurs troupeaux. Ce polar est donc un roman des grands espaces, mais également un roman du froid, et de l’obscurité, puisque la nuit polaire est bien installée. Dès le début du roman, on se sent comme oppressé par cette absence de lumière, surtout si on est habitué à en disposer tous les jours : cette obscurité totale, permanente, est quelque peu angoissante, il faut le dire. Les chapitres sont rythmés par le temps d’apparition du soleil : 27 minutes au début de l’enquête, 5 heures à la fin. Ce rythme a quelque chose d’hypnotique, de pressant, de prenant : on guette le retour de la lumière autant que la découverte du coupable et on se sent très impliqué dans les recherches de la patrouille.

Et les recherches de ce fameux coupable sont malaisées : silence des éleveurs, enjeux cachés, questions territoriales, guerre des polices… L’auteur concilie aisément tous les éléments révélés par cette enquête fort complexe. Car dans le contexte, une conférence de l’ONU sur les populations autochtones doit se tenir : le vol d’un tambour traditionnel lapon (le premier à regagner ses pénates depuis 70 ans, alors qu’il en reste très peu dans le monde), l’assassinat d’un éleveur local font monter la grogne, tant des locaux que des pontes de l’ONU. Les Sami (le peuple Lapon, dernier peuple aborigène d’Europe) crient qu’on leur arrache leur identité, et déplorent la déchéance forcée d’une société traditionnelle qui fonctionnait bien jusque-là. Les anti-sami, de leur côté, grognent que les pouvoirs publics accordent beaucoup trop d’importance à ces «clowns passéistes». Car il faut bien prendre en compte que la Laponie, si elle n’a pas d’existence géopolitique, reste un immense territoire à cheval sur la Suède, la Finlande, la Norvège et la Russie) : au fil du temps, les samis et les scandinaves se sont mêlés et, comme souvent lorsque plusieurs communautés cohabitent, les rancœurs de part et d’autre n’ont pas été longues à se développer. Les deux points de vue sont représentés dans le roman et, là où c’est admirable, c’est que ces querelles très actuelles et bien connues sont très bien représentées. On sent bien les tensions entre les communautés, les problèmes qui en ressortent, les difficultés qui en découlent pour tous. Et tout cela sert, évidemment, l’enquête policière, qui se retrouve donc mâtinée de très intéressantes questions sociales.

Côté enquête, on plonge dans la culture sami : élevage de rennes, chamanisme, rituels et objets traditionnels seront au centre des investigations. Il est donc évident, dès le départ, et vu la façon dont a été tué Mattis, l’éleveur de rennes, que c’est une affaire entre éleveurs ou, du moins, entre samis. Thèse que soutient activement un des enquêteurs, farouchement opposé aux samis et, soyons clair, clairement raciste. L’enquête s’en ressent forcément, mais nos inspecteurs principaux sont opiniâtres. Et ils ne tardent pas à lever des indices troublants, qui les emmènent au cœur d’une culture sami qui sombre dans l’oubli, ainsi que loin dans le passé. Si la construction formelle de l’intrigue peut sembler déjà vue, le contenu, lui est original. Dans le récit, on sent l’expérience de journaliste d’Olivier Truc : tout est très documenté, fourni, fondé, et on n’a pas le sentiment de lire un traité explicatif. C’est très bien écrit, et tous les éléments cités sont utiles ou à l’enquête, ou à la toile de fond : on est plongés dans un portrait vivace de la Laponie, ne cherchant à défendre aucune thèse, et présentant plutôt un panorama à la fois objectif, et complet. Rien de superflu ni de lourd, donc, et c’est ce qui fait toute la qualité de ce roman.
Le duo d’enquêteurs fonctionne très bien, bien que le schéma soit classique : un enquêteur avec de l’expérience, taciturne et quelque peu blasé, avec une jeune enquêtrice au regard neuf, et externe au monde dans lequel elle débarque. Les personnages sont étoffés, complexes, et l’auteur a juste assez parlé de leurs passés respectifs pour titiller l’esprit du lecteur jusqu’à la fin du roman (et on en apprendrait volontiers un peu plus, mais l’auteur laisse quelques questions en suspens, avec toutefois assez d’éléments discrètement avancés pour que le lecteur tire ses propres conclusions).

Avec Le Dernier lapon, Olivier Truc propose un roman policier de facture classique, mais au contenu très original. On est très vite embarqués dans cette enquête prenante, avec pour toile de fond un peuple tiraillé entre tradition et modernité, nomadisme et sédentarisation, peu favorisé par la géopolitique et globalement oublié. Au rythme des apparitions du soleil, on traque les indices, on remonte les pistes enneigées. Amateurs de batailles rangées survoltées, passez votre chemin : on l’a dit, Le Dernier lapon est un roman des grands espaces, qui prend donc son temps. Il n’en est pas moins palpitant, car l’auteur parvient à maintenir le suspens jusqu’au bout. Le Dernier lapon est un roman policier d’ambiance, et quelle ambiance ! Maîtrisée, tour à tour excitante, angoissante, elle donne tout son sel au récit. On plonge dans l’enquête, on se passionne pour le passé de la région, on s’interroge sur la barbarie du crime, on se demande ce qu’il ressortira de tout ça. C’est excellent, bien écrit, palpitant : voilà un roman policier comme on aimerait en lire plus souvent ! 

Et n’hésitez pas à lire cette interview de l’auteur.

◊ Dans la même série : Le Détroit du Loup.

Le Dernier lapon, Olivier Truc. Points, 2013 (1ère édition 2012), 570 p.
9/10.

 

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Cette entrée a été publiée dans Policier.

10 commentaires sur “Le Dernier lapon, Olivier Truc.

  1. Cerise Timide dit :

    Fiouf, je crois que finalement j’aurais eu du mal à entrer dedans!

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  2. Cerise Timide dit :

    Je ne sais pas, tu as bien rendu l’ambiance du roman dans ta critique et j’ai l’impression que ça plus toutes les intrigues de questions territoriales et guerre des polices ne me ferait pas passer un bon moment…

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    • Sia dit :

      Ah pourtant, c’est vraiment bien intégré au récit, et c’est par petites touches que ça se passe : le point important reste l’enquête, le reste fait plutôt partie du décor (je me suis peut-être mal exprimée, en fait). Du coup, ça donne un polar riche et avec un vrai fond : c’est pas juste une enquête dans un décor fixé à la va-vite, c’est plus profond et intelligent que ça !

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  3. licorne dit :

    Intéressant, et avec des références culturelles que je connais pas ! Ce livre a l’air très dépaysant, une bonne lecture pour la fin de l’année qui approche à grand pas ! je note cela pour les longues soirées d’hiver ! Belle chronique Sia !

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    • Sia dit :

      Merci Licorne ! C’est un polar qui vaut vraiment le détour ; je ne connaissais pas du tout la culture sami et donc, maintenant, elle m’intéresse bigrement. L’avantage avec ce roman c’est qu’on peut aussi bien le lire en hiver (car l’ambiance est raccord) qu’à la plage, ou en vacances, parce que l’ambiance est tellement bien rendue et dépaysante, que c’est un vrai petit voyage sur papier !

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  4. Camilla dit :

    J’ai beaucoup aimé cette lecture!!! 🙂

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  5. […] en 2013 avec Le Dernier lapon, je me suis jetée sur Le Détroit du loup à l’été 2014. Depuis… j’attends […]

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