Le Sang des 7 rois #1, Régis Goddyn.

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25 juillet 806.
Deuxième jour de traque. Depuis le départ du château, la pluie n’a pas cessé de tomber. Je profite d’une roche en surplomb pour abriter le journal et écrire ce premier compte-rendu. Arrivés sur les alpages, nous avons suivi la crête pour trouver des indices. Rien ne nous avait préparés à ce que nous avons trouvé là. Un autre campement avait été édifié à cinquante pas à vol d’oiseau du premier et tout indique qu’alors que nous pensions notre retard considérable, ses occupants s’en étaient allés quelques heures auparavant. 

Le travail d’Orville, dans le vicomté d’Hautterre, n’est pas bien passionnant : le vicomté est coincé contre les montagnes, la population tranquille, les étrangers rares. Bref : il ne s’y passe rien. Alors, évidemment, quand deux enfants sont enlevés dans des circonstances étranges, par d’encore plus étranges personnes, tous les gardes sont dans les starting-block. Promu capitaine-ambassadeur-militaire, un grade lui donnant à peu de choses près tous pouvoirs, Orville est lancé aux trousses des ravisseurs. Seulement, voilà : il doit juste les suivre, faire des comptes-rendus détaillés dans un grand livre, mais surtout ne pas les attaquer. Facile, non ?
Eh bien, pas tant que ça, car Orville va se retrouver aux prises avec de multiples problèmes, dont le rapt sera (peu ou prou) le moindre.

Le Sang des 7 rois se présente donc, dès le départ, comme un roman de fantasy assez classique : un royaume féodal, un souci, une quête à accomplir. Et c’est donc là (disons 30 pages après l’incipit), que tout se corse. Si l’ambiance générale est familière, l’histoire, elle, ne l’est pas.
La société des sept royaumes (répartis sur un continent quasi circulaire, autour d’une mer intérieure) semble entièrement fondée sur la préparation à un probable affrontement entre les nobles et des rebelles au sang bleu dotés de pouvoirs d’ordre magique (et à ne pas confondre avec les nobles, donc). Sur cette toile de fond, la quête (un peu désespérée) d’Orville, à la suite de qui nous embarquons pour un vaste périple, rythmé par ses rapports écrits dans son journal de bord. Au premier abord, on ne s’attend pas du tout à ce genre d’histoire, ni à ce traitement : on suit un personnage unique, qui lui-même ne sait pas bien ce qu’il fait, dans un contexte on ne peut plus complexe.
Il faut longtemps avant que l’on ne comprenne où l’auteur veut en venir : la quête est monotone, l’ambiance morose, les personnages dépités. Heureusement, ce n’est pas le cas du lecteur qui, dans l’expectative, se ronge les sangs en suivant Orville. Régis Goddyn sait parfaitement comment nous faire mariner : le point de vue d’Orville est central et, comme lui, on avance avec des œillères. L’auteur livre, de temps en temps, des scènes qui éclairent telle ou telle facette de l’intrigue, mais qui obscurcissent rapidement les autres. Alors on attend, on lit, on se pose des questions, et on cherche. Là où l’auteur fait très fort, c’est que ce n’est absolument pas frustrant. On est comme entraîné dans cette narration biaisée, qui prend son temps, et qui nous roule habilement dans la farine, tout en nous donnant affreusement envie d’en savoir plus. Le récit est plein d’un suspens savamment entretenu, dense et complexe à souhait. Gare à toi, lecteur distrait : une seconde d’inattention pourrait te coûter une bonne compréhension. La frontière est parfois un peu floue entre les différentes factions et, en lectrice distraite, j’ai dû revenir plusieurs fois en arrière pour me remémorer qui était qui, au juste, dans cet embrouillamini de comploteurs.

Plus on avance, plus l’on sent que l’on va vers quelque chose d’extrêmement travaillé et conséquent : le roman est tout de même prévu en sept tomes et ce premier opus laisse aisément deviner qu’il y a matière pour les suivants. Arrivés à la fin, on a une vision un peu plus claire des différents enjeux, tout en étant dans le cirage pour un certain nombre de points : on a tout à fait l’impression d’avoir levé un coin de voile sur un intrigue complexe, que l’on discerne dans les grandes lignes, tout en soupçonnant de n’avoir qu’entraperçu les tenants et aboutissants de l’affaire. Comme je le disais plus haut, ce n’est ni frustrant, ni décourageant. En revanche, c’est terriblement intrigant : sans être sur les charbons ardents, on tourne la dernière page avec la furieuse envie de savoir ce que nous réserve le tome suivant, d’autant que les scènes ont tendance à aller en s’assombrissant, ce qui laisse à penser que la suite (qui sort le mois prochain et dont on espère qu’elle transformera l’essai du tome 1) sera de plus en plus complexe, et le futur des sept royaumes assez funeste.

Ce choix de narration, focalisée sur un personnage central, réduit le nombre de protagonistes. On suit essentiellement Orville, donc, ainsi que Rosa, jeune femme traquée. D’autre personnages importants gravitent autour de ces deux figures qui, au premier abord, semblent n’avoir que peu de points communs. Ce choix, donc, permet d’avoir des personnages très fouillés, complexes, et qu’il est facile de comprendre et suivre dans leurs pérégrinations.
Les décors sont à l’avenant : soignés, minutieux, on se promène dans un univers que l’on sent solide, bien pensé, dense – à l’aune des relations politiques et des diverses manigances qui s’y trament.

Le début semblera certainement un peu long aux lecteurs préférant les démarrages en fanfare, mais la façon dont Régis Goddyn pose son décor, ses personnages et la trame politique de son histoire valent vraiment le détour. Le rythme est maîtrisé, et très entraînant : même s’il ne se passe pas grand chose au début, on meurt d’envie de connaître la suite, les tenants et aboutissants de cette sombre affaire qui se développe doucement mais sûrement et, bien que la confusion entre les différentes factions soit fréquente, on finit par s’y retrouver (ou du moins, on espère s’y retrouver suffisamment pour ne rien rater dans le second tome). Les personnages sont fouillés, le décor splendide de précision (sans que le lecteur étouffe sous des tonnes d’éléments inutiles et purement décoratifs, détail qui a son importance), le mystère est omniprésent, et le suspens brillamment maintenu : on ne s’ennuie pas une seule seconde !
En bref, vous voulez de la fantasy sans grosses ficelles, amoureusement préparée (et par un auteur français) et qui change de l’ordinaire ? Le Sang des 7 rois est tout ça à la fois ; vous n’avez plus aucune raison de passer à côté !

Le Sang des 7 rois #1, Régis Goddyn. L’Atalante, 2013, 400 pages.
8/ 10.

 

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Cette entrée a été publiée dans Fantasy.

8 commentaires sur “Le Sang des 7 rois #1, Régis Goddyn.

  1. BlackWolf dit :

    Ce livre est dans ma PAL mais je pense, aux vue des avis positifs comme le tient, qu’il ne va pas y rester longtemps.

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  2. Licorne dit :

    ça ma l’air plus que bien, j’aime beaucup les univers fouillés et bien détaillé, ça permet de partir plus facilement dans l’histoire. En plus quand je vais à Nantes, j’aime beaucoup aller dans la boutique de cet éditeur, c’est une caverne d’Ali Baba ! Merci de cette belle chronique Sia !

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  3. Camille dit :

    Bon je n’avais pas encore été voir ta chronique et j’avais raison! Parce que voilà encore une tentation! Hop dans la whish list! Merci bien! 😛 En plus tu écris tellement bien!!! C’est toujours un plaisir de venir sur ton blog! (C’est mon point faible la rédaction)

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  4. Je viens de finir ma chronique du tome 2  et je l’ai rpéféré au 1!

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