L’Opéra macabre, Jeanne Faivre d’Arcier.

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On a beau être vampire, on n’en est pas moins femme… 

Des maisons closes d’Alger aux dédales de Bombay, des ruelles sombres de Séville aux bûchers funéraires de Bénarès, les créatures de la nuit ne cessent d’envoûter les humains qui croisent leur route. Mais aujourd’hui, comme hier, Carmilla, la sublime danseuse de flamenco vampire, ou Mâra, la Déesse écarlate, qui fut l’amante du Prince des Démons avant de devenir la favorite de nombreux maharadjahs, restent femmes jusqu’au bout des ongles : leurs passions et leurs vengeances sont implacables, surtout lorsqu’elles se piquent d’aimer des êtres qui ne sont pas en odeur de sainteté auprès de la communauté des non-morts. Entre l’or rouge et la magie noire, la crasse des théâtres de bas étage et les sortilèges des palais indiens, la guerre du sang s’annonce plus funeste que jamais… 

 

L’Opéra macabre, c’est l’histoire de deux reines de la nuit, habituées des spectacles qui laissent sans voix, rompues aux scènes théâtrales. Ces deux femmes, ce sont Carmilla, la danseuse de flamenco et Mâra, la courtisane hindoue. Toutes deux sont également des vampires et, à ce titre, règnent sur les nuits éclaboussées par la lueur de la lune, et sur les sombres recoins. Si vous vous attendez à du vampire d’opérette (du genre pas trop dark, sympa tout plein et plein de trop bonnes intentions), passez votre chemin : Carmilla, Mâra, ou leurs congénères, jouent dans une autre cour. Bienvenue dans les noires profondeurs du monde obscur, où les créatures surnaturelles courent après le gibier humain ou se font des crasses les unes aux autres, le tout au clair de lune, allergie solaire oblige.

La première partie de l’intégrale s’attache à l’histoire de Carmilla, la française expatriée en Algérie, danseuse de flamenco, amie des gitans. Abandonnée par un géniteur surnaturel indélicat, elle écume les bas-fonds en quête d’informations sur son origine, sa nature. Femme du monde, femme d’affaires, Carmilla ne perd pas le Nord : constatant la prolifération humaine, doublée d’une effarante avancée technologique, elle décide de prendre les devants et se lance dans la course à l’or rouge, souhaitant doter sa race d’un sang synthétique pur mis en bouteilles, tout aussi consommable que le sang humain, les effets indésirables en moins – celui-ci véhiculant, évidemment, tout un tas de cochonneries. Oubliez True Blood, car l’or rouge, ici, n’est qu’une partie moindre de l’intrigue : la quête d’identité de Carmilla occupe le devant de la scène, le progrès scientifique étant plutôt la toile de fond – mais quelle toile audacieuse ! En 1995 (date de la première publication), rares étaient les vampires littéraires qui souhaitaient vivre sans grignoter de l’humain en guise de quatre-heures.
Hommage évident au personnage éponyme de Sheridan Le Fanu, Carmilla est également un avatar de Carmen, l’héroïne de Prosper Mérimée (peut-être plus connue par la mise en musique par Bizet). Conjuguant ces deux ascendances, Carmilla, ici, est clairement l’archétype de la femme fatale (et ce dans tous les sens du terme), ce qui en fait un personnage fort, complexe, et très charismatique, que l’on suit avec beaucoup d’intérêt dans ses pérégrinations.

 L’histoire de Carmilla est narrée selon un remarquable parti-pris temporel, puisque trois temps se croisent : la (brève) vie humaine de Carmilla, sa vie présente de danseuse de flamenco et scientifique réputée, et sa vie d’Immortelle passée : il faut parfois jongler un peu, mais on finit toujours pas repérer où on en est. Les trois lignes s’entrecroisent, chacune éclairant les autres.
Les personnages secondaires croisés au fil des pages sont plus ou moins étoffés : à l’instar de Dracula, personnage mythique du genre, on en sait assez peu sur l’adversaire implacable auquel la danseuse vampire est confrontée. Mystérieux jusqu’au bout des ongles, il incarne à la perfection un mythe vampirique européen tel qu’on le connaît bien, et que l’on sent un peu poussiéreux face à Carmilla qui, elle, incarnerait plutôt le progrès. Aussi, bien que L’Opéra macabre soit un bel écho à la littérature vampirique classique, on sent que Jeanne Faivre d’Arcier dépoussière le mythe plutôt que de s’enfermer dans des schémas déjà rebattus.

Dans La Déesse écarlate, on retrouve un parti-pris narratif intéressant. On suit deux personnages phares : Mâra, la fameuse Déesse écarlate, vampire hindoue, déjà croisée aux côtés de Carmilla, d’une part. D’autre part, Jonathan, jeune indien adopté dès sa naissance par un couple vivant en France. Les scènes concernant Mâra, Jonathan, ou d’autres personnages alternent, permettant de donner une vision globale de la situation. De plus, Jonathan est assailli de rêves qui créent une sorte de sous-intrigue

Ouvert aux traditions mystiques, Jonathan est hanté, la nuit, par des visions de Mâra, de l’Inde de l’ancien temps, et par des songes bien étranges, qui le poussent à visiter un pays qui lui est interdit pour des questions de sécurité. Pour ceux qui ont lu Dracula (encore), le prénom de Jonathan évoque tout un tas d’éléments et un imaginaire que Jeanne Faivre d’Arcier a su parfaitement remodeler, adapter, réutiliser. Au lieu de lire une bête copie modernisée et transposée, on se retrouve face à une réutilisation d’un matériel littéraire existant, pour en tirer autre chose : c’est rafraîchissant, et bien pensé. D’autant que le tout se passe globalement en Inde, avec une intrigue de type policier à la clef, ce qui induit un certain suspens, malgré un rythme plutôt lent. La partie mystique est assez loufoque, et cela tranche avec le côté extrêmement sérieux des recherches de Jonathan. Le décor est très riche et très fouillé, les relations étoffées, et l’intrigue se joue à plusieurs niveaux, ce qui rend le tout très complexe, et la lecture passionnante.

Pourtant, malgré cela, il faut déplorer une certaine lenteur qui plombe un peu le récit. Certes, le rythme est très adapté aux créatures (immortelles, elles ont tout leur temps) ou au lieu (l’Inde étant connue pour sa façon de prendre le temps). Ce rythme lent semble parfois reproduire l’incroyable touffeur des nuits tropicales durant lesquelles, abrutis par la chaleur, on a l’impression de sentir le temps se solidifier. Du coup, la lecture semble, par moment, ne pas avancer, alors que l’intrigue tient la route et est propre à passionner le lecteur. Le style, de son côté, n’aide pas vraiment : la narration, au présent, donne au récit un ton très descriptif, froid et clinique, qui tient le lecteur à distance. Spectateur, il peut éprouver quelques difficultés à se sentir concerné, et donc à se passionner pour les tribulations des personnages, bien que le fond de l’intrigue soit littéralement prenant. Les scènes sont très détaillées (parfois trop ?) et le style, quoique froid, très fluide, parfois traversé de quelques envolées lyriques et poétiques. Mais rien n’y fait : tout cela reste assez pesant et passe lentement.

Malgré, donc, un style maîtrisé et parfois un peu lourd, L’Opéra macabre est un projet ambitieux, qui vient renouveler les histoires de vampire. Dans l
a lignée d’Anne Rice, Jeanne Faivre d’Arcier campe des personnages forts, charismatiques, aux destins et aux passions complexes, fouillés, et travaillés. L’intrigue est bien pensée, complexe à souhait, et le tout est bien mené, même si les fins semblent un peu rapide, en regard de la longue mise en place. En somme, L’Opéra macabre plaira certainement aux amateurs d’intrigues vampiriques fouillées, placées dans des univers riches, et ne dérogeant pas aux règles bien connues du mythe, tout en replaçant le tout dans un contexte moderne et adapté en fonction. Les longueurs n’enlèvent rien au côté festoyant et flamboyant de ce mythe revisité, à déguster petit à petit ! 

Et un grand merci aux éditions Bragelonne et à Livraddict pour ce partenariat !

L’Opéra macabre, intégrale :  La Déesse écarlate, Jeanne Faivre d’Arcier. Bragelonne, 2013 (1ères éditions 1995 et 1997), 528 p.
7,5 /10

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8 commentaires sur “L’Opéra macabre, Jeanne Faivre d’Arcier.

  1. faelys dit :

    la couverture est assez fascinante en tout cas. je connais une amie fan de Rice qui pourrait aimer, je note! merci pour l’idée!

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  2. Camille dit :

    Ah intéressant! La couverture ne me plaisait pas trop! Je pensais que c’était encore un truc de vampire comme on en a partout en ce moment! Si c’est du vrai vampire pourquoi pas… je note! 😀

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    • Sia dit :

      Malgré la couverture qui peut faire penser le contraire, c’est du vrai vampire méchant et piquant comme il faut. Et l’ambiance est très « fin de siècle », ça change de ce qu’on trouve en ce moment, et c’est vraiment chouette. Les questions de style sont vraiment beaucoup trop subjectives pour qu’on s’y arrête ! 

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  3. Mypianocanta dit :

    Tu es plus positive que moi car je n’ai pas trouvé le côté flamboyant sous la narration froide et décalée finalement. Je crois que cela fait longtemps que je ne m’étais pas autant ennuyée dans une bonne histoire … comme quoi cela ne suffit pas toujours !

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    • Sia dit :

      J’ai relu ma chronique après tes premiers avis, et je suis un peu surprise : car si je me souviens bien de mon admiration devant le mythe dépoussiéré et l’intégration de l’imaginaire européen, le côté flamboyant ne m’a pas marquée plus que cela. Je pense que c’est surtout l’ambiance baroque qui m’a plu car ça, je m’en souviens très bien : c’est ce qui m’a poussée à oublier le style froid. Après, je l’ai lu en parallèle de romans policiers courts (je ne lisais que le soir, par petits bouts) : peut-être que la lecture fractionnée sied mieux à ce roman !

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  4. Mypianocanta dit :

    En effet, je pense que tout avoir lu d’affilée (et un peu dans l’urgence quand même) ne m’a pas aidé ; c’est aussi pour ça que je pense que je le relirai dans un moment de calme.

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