Les Sorcières des Landes, Adrien Tomas.

1609.
L’Inquisition fait rage en Europe et traque des milliers de femmes et d’hommes, accusés de sorcellerie.
Élevées dans les Landes françaises, Margaux et Ermeline, 16 et 17 ans, sont initiées aux pratiques de guérisseuse par leur mère, Catherine. Alors que la cadette s’épanouit dans cette existence simple, entre chasse et apothicairerie, Ermeline rêve de s’installer en ville, loin des forêts du sud-ouest de la France.
Cette vie paisible prend fin lorsque Catherine et ses filles sont dénoncées pour sorcellerie et traquées par Pierre de Lancre, maître Inquisiteur envoyé en mission dans la région de Bayonne. Seule et en fuite, Margaux est recueillie par un homme mystérieux, Nicodémus, qui va lui apprendre la vérité sur ses origines et ses aptitudes. Alors que la colère du peuple français gronde contre l’Inquisition, un autre affrontement prend place en coulisses, opposant Assassins et Templiers autour d’un artefact puissant.
Chacune de leur côté, les deux sœurs devront faire le deuil de leur jeunesse heureuse, mais également décider quelle destinée rejoindre. Assassin ou Templier ? La voie du sang, ou la voie du cœur ?

Voilà un livre que j’étais très, mais alors très contente de trouver sur le sommet de ma pile à lire de travail. Déjà parce que j’aime les romans d’Adrien Tomas ! Ensuite parce que les novellisations de jeux vidéo m’intéressent vivement (même quand je n’ai pas joué au-dit jeu vidéo, ce qui est le cas avec ce livre). Mais surtout parce que la chasse aux sorcières en Pays basque au XVIIe, eh bien ça a été mon sujet d’étude lorsque j’étais à la fac. Trois très bonnes raisons de vouloir lire ce livre, donc.  

Et, de fait, je n’ai vraiment pas été déçue du trajet. Ou par un petit point, que l’on va évacuer direct : le titre. L’histoire se passant essentiellement dans le triangle Bayonne, Saint-Pée sur Nivelle et Saint-Jean de Luz, dans la province basque du Labourd, j’ai eu du mal à comprendre pourquoi le titre était sorcières des Landes ? Bon entre vous et moi, c’est juste le chauvinisme qui parle, là. Raisonnablement, je pense que c’est parce que la chaumière de Catherine et de ses filles, quelque part autour de Bayonne, se situait plutôt au nord, donc dans les Landes (mais comme il n’y a pas de nom, on ne sait pas !). 

Maintenant qu’on a bien râlé (pour pas grand-chose, soit dit en passant), passons à la suite!  
Les liens au jeu vidéo sont vraiment bien exploités. Pour les noob en la matière dans mon genre, pas de panique : les éléments nécessaires sont rappelés et explicités au bon moment. L’avantage d’avoir des personnages qui découvrent ce dans quoi ils ont mis les pieds au fur et à mesure, c’est que l’on peut avoir des explications détaillées sans que cela semble téléphoné. Je me suis juste laissée porter par le récit, et j’ai adoré la façon dont l’auteur mêle la mythologie du jeu vidéo, la réalité historique, et les enjeux particuliers portés par ses personnages.

La narration saute d’ailleurs de l’un à l’autre, ce qui nous offre des points de vue vraiment intéressants. Évidemment, on suit les deux sœurs, Ermeline et Margaux mais, plus intéressant encore, on a de nombreux chapitres côté Pierre de Rosteguy de Lancre, l’opposant principal – et personnage historique. J’ai trouvé les deux frangines intéressantes. C’est vrai que le motif des sœurs opposées, chacune se réclamant d’un clan, est déjà vu mais d’une part, c’est la ligne éditoriale de la collection et, d’autre part, ici cela fonctionne vraiment très bien et c’est motivé tant par leurs personnalités respectives, que par leur histoire. L’aînée très assidue au travail, poussée par la mère à l’excellence, ne rêve que d’aller à la grande ville et voir du monde, tandis que la cadette, laissée libre de vaquer à ses occupations, adore la vie à la campagne. Il y a un vrai terreau pour de futures dissensions (qui s’expliquent aussi par des éléments que je ne souhaite pas divulgâcher ici). Quoi qu’il en soit, leurs doutes, leurs cheminements, sont avancés avec ce qu’il faut de nuances, ce qui rend le récit d’autant plus prenant.
L’antagonisme entre Templiers et Assassins est parfaitement mis en scène. Et le fait d’avoir des chapitres des deux côtés est riche de nuances : certains personnages côté Templiers sont persuadés d’œuvrer pour le bien… tandis que certains Assassins ont la main plutôt leste lorsqu’il s’agit de se débarrasser d’alliés. Même si cela peut sembler manichéen au vu de la structure de l’intrigue, on est dans un récit nettement plus nuancé !
Les personnages historiques sont plutôt du côté des Templiers (aka les opposants ici), avec Pierre de Lancre (le juge civil chargé du tribunal inquisitorial), Jehan Sorhaindo, un milicien bayonnais affecté à la protection du juge, et la Morguy, une sorcière repentie qui a livré les noms de nombreuses femmes condamnées par la suite (coupables ou non, de fait). Les liens de chacun aux Templiers, ou aux confréries locales s’insèrent parfaitement dans leurs biographies respectives, si bien que les annexes en fin d’ouvrage pour rappeler qui est qui, ou qui a fait quoi, sont bien utiles pour démêler l’écheveau.

Tout cela nous amène à la partie plus purement historique du roman sur laquelle, on ne va pas se mentir, j’avais énormément d’attentes ! Et j’ai adoré. L’ensemble est parfaitement documenté, mais surtout, on ne sent pas la leçon d’histoire. J’ai profité à fond d’un bon roman de fantasy, truffé d’aventures, dans une période qui me passionne et c’était tout simplement excellent. Évidemment, ce n’est pas le fond du propos ici, mais l’auteur mentionne aussi les motifs politiques de cette chasse aux sorcières assez meurtrière et évoque même à demi-mots le scepticisme de l’Inquisition espagnole face aux dénonciations de sorcellerie (contrairement à ce qu’on pourrait croire, l’Inquisition espagnole a assez peu brûlé de sorcières, estimant que les récoltes et autres troupeaux gâtés avaient des origines scientifiques ou climatologiques, plutôt que surnaturelles. Ils ont préféré pourchasser les « mauvais chrétiens » et ils s’en sont donné à cœur joie sur ce chapitre). A cela s’ajoute, comme je le disais plus haut, la mythologie de la franchise Assassin’s Creed, et l’opposition atavique entre Assassins et Templiers… le tout avec un naturel confondant. C’en est même hyper vraisemblable, et c’est aussi pourquoi je me suis passionnée pour cette lecture (alors que j’étais certes curieuse au départ, mais aussi pleine de doutes).

Très très bonne lecture donc que ces Sorcières des Landes, qui sait allier codes de la série Assassin’s Creed, faits historiques et une bonne intrigue de fantasy parfaitement menée. La plume d’Adrien Tomas, hyper fluide, rend la lecture très prenante. Je me suis passionnée pour l’histoire de ces deux soeurs, et j’ai adoré la conclusion, à la fois très ouverte et pas totalement heureuse, mais qui apporte un parfait point final !

Bon à savoir : les tomes de cette série sont parfaitement indépendants les uns des autres !

Assassin’s Creed, Fragment #3 : Les Sorcières des Landes, Adrien Tomas. 404, 20 janvier 2022, 311 p.

De Cape et de Mots, Flore Vesco.

Serine, en dépit de la volonté de sa mère, refuse de se marier. Mais pour sortir ses frères de la pauvreté, elle doit agir. Sa décision est prise : elle sera demoiselle de compagnie ! La tâche s’annonce difficile : la reine est capricieuse, antipathique, et renvoie ses demoiselles aussi souvent qu’elle change de perruque. Mais Serine ne manque pas d’audace et, tour à tour, par maladresse ou génie, se fait une place. Elle découvre alors la face cachée de la cour : les manigances, l’hypocrisie et les intrigues… et tente de déjouer un complot.

L’an dernier, j’avais eu un coup de coup pour Louis Pasteur contre les loups-garous, le deuxième roman de Flore Vesco. Poussée par Camille, toujours d’excellent conseil, j’ai donc enfin jeté un œil à De Cape et de mots… et bien m’en a pris !

Point de fantasy, cette fois, mais un roman historique en bonne et due forme — quoiqu’on ne sache jamais dans quel pays se déroule l’intrigue, ni vraiment à quel moment. Au vu des mœurs, on parie sur un XVIIe fantasmé — on s’imagine parfaitement à Versailles. Car Serine découvre en effet une Cour extrêmement hiérarchisée avec ses clans, ses castes, ses lois muettes et les petits complots qui vont avec. Dur dur, pour la jeune fille, de sereinement tirer son épingle du jeu dans ce marasme, d’autant qu’elle n’a clairement pas bénéficié ni des mêmes chances de départ, ni de la même éducation. Heureusement, elle n’a pas la langue dans sa poche !

Et la langue, c’est peut-être bien ce qui fait tout le sel de ce roman, qui mériterait d’être entièrement lu à voix haute pour rendre hommage au phrasé si riche qu’y déploie Flore Vesco. C’est tout simplement génial, à la fois hyper recherché et accessible, parfaitement lisible, tout en étant truffé d’inventions et de petites bizarreries. C’est assez rare de croiser en littérature jeunesse (surtout pour des lecteurs de cette tranche d’âge-là, à partir de 10 ans), mais c’est d’autant plus agréable quand c’est aussi bon !
L’intrigue, de son côté, mêle découverte du petit monde (de magouilles) du château, enquête en bonne et due forme, et préparation de vengeance. C’est extrêmement prenant ! Surtout lorsque certaines péripéties, que l’on ne voit pas venir, s’invitent et bousculent l’ordre des choses. J’ai frémi à plusieurs reprises et senti mon petit cœur s’emballer !

Comme on suit essentiellement Serine, elle est le personnage le plus développé et c’est d’ailleurs là mon seul petit point de déception : j’aurais aimé en savoir plus sur Léon, l’apprenti bourreau dont elle croise la route, tant le côté atypique du personnage m’a plu. Dans l’ensemble, les personnages secondaires, sans être particulièrement fouillés, sont juste assez caractérisés pour qu’on ne les mélange pas tous. Et c’est parfait, car les péripéties hautement rocambolesques retiennent bien vite toute l’attention des lecteurs, si concentrés soient-ils.

J’ai donc fort bien fait de suivre le conseil de Camille, car j’ai à nouveau eu un coup de cœur avec la plume de Flore Vesco. Elle nous embarque dans une histoire pétrie d’intrigues de cours, de facéties, d’enquête survoltée et de rebondissements tous plus rocambolesques les uns que les autres. Le tout narré dans une langue riche, recherchée, truffée de jeux de mots et autres calembours très réussis, toutes choses qui font que l’on savoure chaque miette de ce merveilleux texte, en plus de rire beaucoup. Bref : je recommande plus que vivement !

De Cape et de mots, Flore Vesco. Didier jeunesse, 2015, 182 p.

Les Filles de l’astrologue #1, Laurence Schaäck et Françoise de Guibert.

Thérèse : née sous le signe du Capricorne, élément Terre.
Ariane : née sous le signe du Verseau, élément Air.
Philomène : née sous le signe du Verseau, élément Air.
Soledad : née sous le signe du Lion, élément Feu.

Elles sont filles d’astrologue. Et elles sont en danger, car le monde change. Suite à l’arrestation de leur père par le roi Louis XIV qui a interdit la pratique de l’astrologie, elles doivent quitter le domaine familial et se séparer. Avec les astres pour seuls guides, chacune doit désormais suivre sa voie.

Vous avez dévoré la série Les Colombes du Roi-Soleil ou les romans mêlant Histoire et enquêtes et signé Annie Jay ? Alors Les Filles de l’Astrologue devrait vous plaire !
On y suit donc les heurs et malheurs des trois filles Lavol de Sauvagnac, Thérèse (17 ans) et les jumelles, Ariane et Philomène (15 ans). La quatrième est Soledad del Alba, leur cousine espagnole orpheline. Elles coulent une adolescence heureuse sur les terres ensoleillées de Sauvagnac, sous l’égide de Germain, leur père et oncle, astrologue de renom.
La situation bascule assez vite, avec l’incompréhensible condamnation de Germain et les ennuis qui tombent sur les filles.

Les Filles de l’astrologue est un chouette roman historique se déroulant au XVIIe, à peu près à l’époque de l’Affaire des Poisons, qui a jeté le discrédit sur les sciences dites occultes jusque-là tellement appréciées. Et côté ambiance, tout y est ! Si le vocabulaire est tout à fait moderne, les petits détails de l’époque sont bien présents : on découvre ainsi les affres des voyages en carrosse (non seulement c’est inconfortable, mais en plus il y a des bandits à tous les coins de forêts), la dramatique situation des filles (bonnes à marier ou… à marier), ou les petites superstitions qui traînent.
Pour ceux qui s’attendent, vu le titre, à un traité d’astrologie, sachez que celle-ci est plutôt là en toile de fond, ou en tête de chapitre, pour des intitulés aussi mystérieux qu’abscons — mais qui font leur effet, il faut le reconnaître. En revanche, on en parle comme d’une vraie science et c’est intéressant de l’aborder sous un autre angle que le malheureux encart dans le magazine de la salle d’attente du médecin. Ici, on nous parle d’astrologie via des calculs mathématiques, des sommes et traités scientifiques en latin ou en anglais (dont il faut apprendre la langue, donc). Parallèlement à cet aspect scientifique, la magie s’invite dans l’intrigue. Car si Ariane est très clairement la scientifique de la sororité, Philomène, elle, est celle qui a des pouvoirs extraordinaires : douée de visions énigmatiques, elle est également capable de communiquer avec leur mère, pourtant décédée quelques années plus tôt.

Il faut pourtant attendre un bon deux tiers du roman avant que l’intrigue et les personnages n’évoluent un peu. Les filles sont assez semblables, jusqu’à ce qu’elles soient séparées par les aléas du voyage. Et même là, j’ai trouvé que les auteures ne prenaient pas grand risque avec leurs personnages : les événements, si tragiques ou dangereux fussent-ils, semblent glisser sur les quatuor qui, malgré les obstacles rencontrés, n’est jamais vraiment en grande difficulté. C’est dommage, car l’intrigue progresse à bon rythme et propose son lot de péripéties. Entre Thérèse qui vit des aventures incroyables avec les contrebandiers, Ariane qui se voit proposer le mariage avec un vieillard pour de l’argent, Philomène qui explore ses dons de voyance et Soledad qui tente d’entrer à la Cour, on est servis question variété — mais sans trop de frissons, donc.
La fin cueille nos jeunes filles encore plus dans la panade qu’au début, mais sur une progression minime quant à l’objectif initial, malgré tout ce qu’elles ont traversé.

En bref, Les Filles de l’astrologue, malgré une certaine facilité, a été vite et bien lu. J’ai apprécié la plongée historique au XVIIe siècle, sur les traces de savants un peu étranges faisant des calculs la tête dans les étoiles. Voilà un roman à proposer aux jeunes lecteurs et lectrices avides de fictions mêlant Histoire et petites enquêtes se déroulant dans ce siècle troublé !

Les Filles de l’astrologue #1, Françoise de Guibert et Laurence Schaäck. Rageot, mars 2018.

 

Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale

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Terre, 1666. Le monde de la flibuste se porte à merveille. 
Yoran Le Goff intègre l’équipage d’un des plus sanguinaires flibustiers : David Nau, dit l’Olonnais. Mais Yoran n’est pas ce qu’il semble être… car il vient d’une galaxie bien, bien plus avancée. Et il est là pour traquer un autre espion intergalactique avant qu’il ne répande le chaos sur Terre. Mais parmi la flibuste, comme dans les étoiles, rien n’est écrit d’avance, et la mission de l’espion se met très vite à sentir la poudre. Jusqu’à l’explosion finale. 

Voilà un roman qui propose un mélange des genres fort intéressant ! Le récit de space-opéra se mêle… à un récit historique de flibusterie !

Premier point original, donc : le space-opéra se déroule sur Terre, au XIXe siècle, dans des Caraïbes infestées de navires pirates, dont les équipages rivalisent de raids sanguinaires. Parmi eux, Karban alias Yoran Le Goff, un homme issu d’une galaxie fort fort lointaine, et nettement plus avancée, qui court après un autre type issu de sa galaxie cherchant à enlever de fins stratèges, et qui doit donc subir l’archaïsme d’une Terre primitive.
Dès l’ouverture du roman, le style frappe par sa richesse visuelle. Avouez que l’incipit se pose là en matière de style :

«S’il est un bruit terrifiant, un bruit qui brise les nerfs les plus aguerris, c’est  bien celui d’un abordage. Peu d’astros y ont survécu pour en parler. En fait, la mémoire collective se perpétue par la geste des frères de la course et par les récits hallucinés de rares otages rendus hébétés à leur monotonie.» 

Et l’introduction annonce la couleur. Des batailles, c’est essentiellement se dont se compose le roman. Et quelles batailles ! C’est vif, prenant, tellement détaillé qu’on s’y croirait. Sur certains passages, on se croirait même dans un roman d’Arturo Pérez-Reverte, tant les descriptions sont précises et riches en détails !
Et que l’on soit dans une taverne, sur un bateau, à terre, ou en train d’assister à un interrogatoire musclé, tout est savamment dosé. L’auteur ne verse ni dans le gore, ni dans le larmoyant. C’est parfois un peu âpre – l’époque étant ce qu’elle est – mais particulièrement prenant.
Difficile, du coup, de ne pas s’immerger dans l’aventure, d’autant que le protagoniste est un personnage hautement sympathique.

Karban est un personnage débrouillard, dont la gouaille n’est pas sans rappeler les personnages croisés dans Les Damnés de l’asphalte ! Au gré des chapitres, on croise d’autres figures, mais c’est vraiment Karban qui s’impose et occupe le territoire. On suit son évolution : lui, l’homme des étoiles raffiné se met à ressembler de plus en plus à… ses collègues détrousseurs, dont le comportement le répugnait tant. La descente aux enfers est magistrale et d’autant plus frappante que les scènes se déroulant dans les étoiles, et sur ces planètes plus civilisées, sont nombreuses et offrent donc un contraste net.
Et c’est ainsi qu’on atteint un autre point intéressant : même s’il y a clairement des « gentils » et des « méchants », il arrive un certain point où on ne peut plus faire la différence entre eux, tant chacun a des bons côté, et de très mauvais. Les personnages sont variés, et extrêmement riches : même le protagoniste a son côté obscur, et les brutes les plus épaisses peuvent faire preuve de compassion. La présence de Karban offre un regard éclairé sur ces hommes du passé, bruts de décoffrage mais, finalement, l’intrigue montre que les hommes dit civilisés ne sont pas nécessairement plus fréquentables. Adieu manichéisme, et en plus on se passionne franchement pour l’affaire !

Le roman mêle deux intrigues : l’enquête de Karban, en plein monde maritime caribéen et les difficultés de son service, là-bas, très loin dans les étoiles. Sur une large première partie, le côté aventure historique est plus intéressant que l’aspect plus spécifiquement SF… jusqu’à ce que les deux entrent en résonance. À la guerre pure et dure se superpose une guerre économique sans pitié, et qui fait des ravages. Et il est étonnant de constater à quel point les deux genres se marient bien, et combien flibusterie et space-opéra ont de points communs. La double intrigue est menée tambour battant : les péripéties s’enchaînent, on n’a absolument pas le temps de s’ennuyer. Il n’y a guère que la conclusion qui semble un peu courte par rapport au reste du roman, finalement, on en aurait bien pris quelques chapitres supplémentaires.

Excellente lecture, donc, que ces Pilleurs d’âmes ! Space-opéra et roman d’aventure avec flibustiers à la clef font très bon ménage, même si sur une première partie c’est le second qui prime. Le rythme est haletant, l’intrigue palpitante, et on regrette d’arriver à la fin, d’autant que la conclusion est un peu brève. La galerie de personnages est hyper détaillée, riche à souhait, et évite le manichéisme que l’on aurait pu craindre ! Le style est riche, dense, on a l’impression d’y être et l’histoire, malgré quelques passages plus faciles, est particulièrement prenante. 
En bref, si vous aimez les romans d’aventure,  les histoires de pirates, les galeries humaines riches, les romans palpitants, Les Pilleurs d’âmes est un titre indispensable !

 Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale. Les Moutons électriques (Hélios), 2014, 245 p.

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Le Déchronologue, Stéphane Beauverger.

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XVIIe siècle, mer des Caraïbes. Le capitaine Henri Villon et son équipage de pirates luttent pour préserver leur liberté dans un monde déchiré par d’impitoyables perturbations temporelles. Leur arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps. 
À quoi pensait Villon en quittant Port-Margot à toute vitesse pour donner la chasse à un galion espagnol ? Mettre la main, peut-être, sur une maravilla, une des merveilles secrètes, si rares, qui apparaissent parfois aux abords du Nouveau Monde. Assurément pas croiser l’impensable : un Léviathan de fer glissant dans l’orage, capable de cracher la foudre et d’abattre la mort sur l’océan !
L’impensable est là : la guerre du futur vient de débarquer dans les Caraïbes des flibustiers !

 

1640, mer des Caraïbes. Henri Villon, capitaine de son état, pirate sur les bords, commande un navire qui a déjà connu des journées épiques en mer et s’apprête à en vivre beaucoup d’autres.
L’époque est trouble. Non seulement parce que les diverses couronnes se disputent ces territoires à coups de vaisseaux corsaires interposés, mais aussi parce que le temps a quelques ratés… S’il a amené les Targui, sorte de scientifiques du futur venus observer cette époque de façon plus ou moins neutre, le temps fait également jaillir toutes sortes d’objets plus anachroniques les uns que les autres.
Ces maravillas, Henri Villon en a fait son fond de commerce. Il fournit les comptoirs côtiers en conservas, batteries, et autres mange-disques. L’ennui, c’est que les caprices du temps n’amènent pas que des bienfaits. Il y a aussi ce terrible vaisseau fantôme qui rôde et coule sans difficulté aucune les flottes qu’il croise sur son chemin.

Le Déchronologue n’est pas un roman fantasy, bien que les pouvoirs quasi-merveilleux soient nombreux. Le Déchronologue n’est pas un roman historique, alors que les Caraïbes des flibustiers semblent revivre sous nos yeux. Le Déchronologue n’est pas non plus de la science-fiction, et ce même s’il parle de voyages dans le temps.
Le Déchronologue, c’est un peu tout cela à la fois.

Dès les premières pages, ce qui frappe, c’est le style riche et dense de Stéphane Beauverger. Ah, quelle claque ! C’est tellement bien écrit que ça mérite d’être lu à voix haute, rien que pour le plaisir d’entendre rouler et chanter ces syllabes. Ça c’est ce qui s’appelle savoir manier la langue française.
Et d’autant mieux que Stéphane Beauverger sait varier les ambiances : du pont du navire aux gargotes caraïbes, en passant par le bureau du gouverneur ou le campement des braconniers, on passe d’un extrême à l’autre, au gré d’une langue qui se transforme aisément. Langage fleuri, verbe châtié, joyeuses exclamations colorées, rugueux parler des îles (à la limite du compréhensible parfois !), les registres et les styles se côtoient intelligemment et se marient à la perfection.

Côté personnages, l’auteur nous campe une belle brochette de pirates, flibustiers, corsaires, et autres gens de mer : du capitaine au mousse, tous ont droit à une attention particulière même si, bien sûr, certains noms marquent plus que d’autres. Tous ces aventuriers se croisent, se pourchassent, se retrouvent au gré des chapitres : on nage en plein roman picaresques, et les figures hautes en couleur ne manquent pas !
Le roman étant en fait le journal de bord du sieur Villon, c’est le personnage que l’on suit le plus :  on a quasiment l’impression de le connaître sur le bout des doigts. Flibustier au grand cœur, c’est un personnage très humain. Sa conception du bien et du mal, ses allégeances, évoluent au gré des diverses péripéties qu’il traverse et c’est ce qui le rend si intéressant, et très touchant. Fort en gueule, jamais le dernier quand il s’agit d’attaquer  la bouteille au goulot, malin, intrépide, mais aussi sensible, c’est vraiment un personnage extrêmement réussi car très fouillé, et qu’on imagine sans peine aux commandes des vaisseaux.

Dernière chose à savoir : Le Déchronologue ne se démarque pas seulement par ses personnages hauts en couleur, son style riche, et le mélange des genres. La grande particularité du roman, c’est sa structure. Car les chapitres ne sont pas présentés dans l’ordre chronologique ce qui, il faut l’avouer, est pour le moins original. Aux sceptiques qui craindraient de se perdre dans le récit, pas de panique. Car malgré un choix narratif extrêmement audacieux, Stéphane Beauverger mène brillamment sa barque : on sait toujours où on en est, à quelle époque, et on ne se perd jamais dans le contexte (les rares fois où cela arrive, il suffit de reprendre la première page du chapitre, précisant le lieu et la date).
Le roman offre donc deux parcours de lecture : ou bien dans le sens voulu par l’auteur (que j’ai privilégié), ou bien dans l’ordre strictement chronologique. Les chapitres dans le désordre offrent un rythme soutenu à l’intrigue, et le procédé est intéressant : on connaît certains événements, on a quelques éléments en main, mais il faut attendre pour savoir comment tout cela se goupille… le récit est donc plein de suspens, et la tension maintenue tout du long, du fait que l’on connaît l’épilogue dès le départ.

S’il ne fallait retenir qu’un seul qualificatif pour ce roman, ce serait : brillant. Le Déchronologue est brillant par sa construction audacieuse, son sujet très original, sa galerie de personnages incomparable, et son style riche. L’auteur propose une véritable aventure picaresque et parvient à mêler habilement et intelligemment science-fiction et aventures maritimes. C’est plein de suspens, de rebondissements, de retournements de situations, de manipulations, de trahisons en tous genres : le récit est épique, et la structure éclatée offre un très bon rythme à ce roman grandiose. En bref, c’est un gros coup de cœur. 

 Le Déchronologue, Stéphane Beauverger. Folio SF, 2011 (2009), 560 p.
9,5 /10

 

Lecture commune : les avis de Flotousleslivres, ExtraVagance, mayartemis et angelebb.

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