Satinka, Sylvie Miller.

Jenny Boyd travaille comme serveuse dans un saloon de Colfax, une petite ville blottie dans les contreforts boisés de la Sierra Nevada, au détriment de ses études et au grand désarroi de sa mère. Depuis l’enfance, la jeune femme se passionne pour la grande ligne de chemin de fer transcontinentale, construite au dix-neuvième siècle. Parfois, la nuit, elle rêve de trains, elle les entend siffler. Des rêves si réalistes qu’elle les croie vrais. Mais que signifient réellement ces songes ? Lorsque Jenny commence à avoir de violentes visions en plein jour, elle s’efforce de comprendre ce qui lui arrive. Aidé par son ami d’enfance, elle devra remonter le temps, affronter des menaces occultes et découvrir des vérités cachées.

Satinka a été ma dernière lecture pour le Prix Imaginales des Bibliothécaires, auquel j’ai participé avec mes collègues. Et quelle lecture ! Je mentirai en prétendant n’avoir pas remarqué ce titre avant même sa parution, puisqu’il a immédiatement rejoint ma liste-à-lire. Mais je crois que je ne m’attendais pas vraiment à ce qu’il est réellement et j’en ai été d’autant plus enchantée !

Le roman attaque sereinement, avec une présentation de la protagoniste, Jenny, une jeune femme d’une vingtaine d’années, assez banale… jusqu’à la mention de ses visions, extrêmement réalistes (voire carrément mystiques), du chantier de construction de la ligne transcontinentale de chemin de fer. Cette partie-là du récit oscille doucement entre roman contemporain et roman fantastique, traînant le lecteur d’une ambiance à l’autre et le laissant, pour une premier partie, dans une certaine incertitude, que j’ai hautement appréciée (mais qui m’a également fait ronger mon frein tant j’avais envie de savoir). Parallèlement, on suit d’autres récits, se déroulant à l’époque de la construction du rail et mettant en scène qui des colons irlandais sur la route, qui des Amérindiens spoliés de leurs terres, qui des ouvriers chinois proprement réduits en esclavage. Et la découverte des façons de vivre de  ces différentes communautés est absolument passionnante ! Comme pour le récit principal, cette partie-là semble de prime abord uniquement historique et ce n’est que peu à peu que s’invite la magie dans l’histoire.

Oui car, si ce n’est pas intuitif dès le premier chapitre, on est bien face à un roman mêlant fantasy urbaine et fantasy historique, cette partie ayant clairement remporté ma préférence (que voulez-vous, on ne se refait pas !). L’histoire de Jenny va donc se retrouver fortement impactée par ce qui s’est déroulée au XIXe siècle dans sa région et dont elle reçoit des bribes au cours de ses transes.
Rapidement, il semble évident que l’autrice s’est énormément documentée sur les conditions de vie et de travail à l’époque, mais aussi sur la géopolitique, sur les fonctionnements des diverses communautés représentées dans le roman (et notamment les immigrés irlandais, les travailleurs chinois et les Amérindiens) et sur les événements historiques. Tout cela tisse un univers que j’ai trouvé particulièrement dense et prenant. Car Sylvie Miller nous retransmet tout cela avec une espèce de simplicité et d’enthousiasme auxquels il est difficile de ne pas adhérer – et qui m’ont proprement conquise. Si la partie historique fait (rapidement) la genèse de la magie américaine et explique (succinctement) pourquoi et comment on en est arrivés à la situation actuelle, celle-ci déroule plutôt un récit initiatique tout ce qu’il y a de plus classique : une héroïne élue, d’anciens textes que l’on suit (ou pas) à la lettre, un apprentissage magique, des visions prophétiques… de ce côté-là, l’intrigue suit un chemin assez balisé, ce qui fait que j’ai parfois déploré un léger manque de surprises.

De même, les personnages traversent quantité de péripéties : les rebondissements s’enchaînent à bon train, laissant peu de répit au lecteur. Mais il faut reconnaître que, si suspense il y a, on est assez loin de ressentir une crainte dévorante pour les personnages, qui semblent se jouer de toutes les situations traversées. Si cela peut parfois sembler un peu facile, les actions immédiates, les solutions trouvées rapidement et les réactions à vif des personnages rendent le roman extrêmement fluide dans sa lecture. Résultat ? J’ai eu l’impression d’attaquer un pavé (de ceux qui, généralement, me durent plusieurs jours) et je l’ai finalement lu en très peu de temps, embarquée que j’étais dans ma lecture.
Au fil des pages, de nombreux thèmes viennent croiser le fil de l’intrigue : il est notamment beaucoup question de la place des communautés dans la société américaine (d’hier comme d’aujourd’hui), mais aussi, sans que les thèmes ne soient trop approfondis, de relations familiales, de différence et d’acceptation des autres. Le roman véhicule un message de tolérance assez fort que semblent amener toutes les sous-intrigues. Là encore, les choses passent de façon assez simple ; je pense que le tout est suffisamment abordable pour proposer le roman à des adolescents (quoique bons lecteurs, car il est visuellement impressionnant, vu son épaisseur), ce qui ne m’a pas empêchée d’avoir un vrai coup de cœur pour ce titre !

J’étais impatiente de lire Satinka et, si le récit ne ressemblait pas à ce que je m’étais imaginé (la couverture me faisait rêver de fantasy historique uniquement), j’ai passé un excellent moment avec ce roman qui mêle à la fantasy historique la fantasy urbaine. L’intrigue est très enlevée, riche en péripéties et l’ensemble allie univers dense et rebondissements très fluides, ce qui rend le roman abordable pour de jeunes lecteurs de fantasy.

Bon à savoir : ce roman a reçu le Prix Bob Morane 2018.

Satinka, Sylvie Miller. Critic, août 2017, 550 p.
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Belgravia, Julian Fellowes.


Le 15 juin 1815, le bal devenu légendaire de la duchesse de Richmond réunit à Bruxelles tous les grands noms de la société anglaise. La plupart des beaux officiers présents ce soir-là périront quelques heures plus tard sur le champ de bataille de Waterloo, faisant de cette réception l’une des plus tragiques de l’histoire. Mais cette nuit va aussi bouleverser le destin de Sophia Trenchard, la ravissante fille du responsable de l’intendance du duc de Wellington. Vingt-cinq ans plus tard, les Trenchard, en pleine ascension sociale, se sont installés dans le nouveau quartier de Belgravia et pensaient laisser derrière eux ces terribles événements. Mais dans un monde en mutation où l’aristocratie côtoie désormais la classe émergente des nouveaux riches, certains sont prêts à tout pour que les secrets du passé ne menacent pas leurs privilèges…

L’année dernière, j’ai découvert avec un immense plaisir la série télévisée Downton Abbey, dont Julian Fellowes est auteur et producteur. Forcément, un roman historique sous les mêmes auspices, signé de son nom, ne pouvait que m’attirer – même si la mention de la marque non déposée, en début d’ouvrage, m’a un tantinet refroidie. Marketing, quand tu nous tiens…

Mais en dépit de mes réticences initiales, j’ai littéralement englouti ce petit pavé.
L’introduction nous plonge en plein dans les préparatifs du bal de 1815, à Bruxelles, mais ce n’est que pour quelques très courts chapitres. Bien vite, on retrouve les Trenchard, à Londres, en 1841, alors qu’ils sont en pleine ascension sociale. De là, Julian Fellowes dresse un portrait sans fards de cette haute société anglaise très clivée et encore très accrochée à ses privilèges. On est à l’époque où les membres de la haute bourgeoisie, ces nouveaux riches, parviennent à se hisser au même niveau financier que l’aristocratie… et espèrent donc les mêmes privilèges sociaux – et c’est bien le cas de James Trenchard – que les membres de la haute. Malheureusement, l’aristocratie, elle, n’a pas la moindre intention de partager ses privilèges et regarde donc les gens comme les Trenchard d’un sale œil – et ne se prive pas de le leur faire remarquer.
Ça ne serait pas si triste si les membres de la domesticité, rarement considérés comme des gens de qualité, ne faisaient pas preuve du même snobisme… J’ai eu quelques élans de compassion envers les Trenchard (notamment Anne, la mère, qui n’a rien demandé à personne et s’efforce juste de servir les intérêts de son mari), lorsque leurs propres employés déploraient le manque de sang bleu dans leurs veines, et les fustigeaient, sans avoir l’air de se rendre compte qu’ils étaient, au départ, dans le même panier. Mais cela participe à merveille à l’ambiance générale de cette fin de XIXe siècle, où la société en pleine évolution se cherche encore un peu. À ce titre, la fin est un peu moins pessimiste que ne l’était le début.

Du côté des personnages, on a un nombre assez réduit de protagonistes (mais une pléthore de personnages secondaires). Les Trenchard, tout d’abord, sont donc des bourgeois immensément riches avec, dans le cas du père, des ambitions sociales. Le fils a tellement d’ambitions qu’il aimerait tout simplement ne pas travailler et vivre comme un aristocrate. Face à eux, la dynastie Brokenhurst, une famille ancienne, respectée et respectable, qui représentent donc cette haute société si fermée. Entre les deux surnagent quelques autres personnages : un jeune entrepreneur, une jeune dame aux idées parfaitement révolutionnaires pour l’époque, un noble désargenté et aux abois… Les domestiques, quant à eux, sont vraiment cantonnés à des rôles secondaires (contrairement à Downton Abbey).
Sans déflorer de trop l’intrigue, tout ce petit monde complote, noue des alliances, ment, triche, espère, tombe au fond du seau ou a de subits élans de bonté. Le tout sur fond de secrets de famille.

Ceux-ci se révèlent assez vite mais des pans entiers de la vérité échappent à certains personnages, qui tournicotent autour, en ayant la sensation qu’on leur cache des choses, mais sans savoir lesquelles. Du coup, le roman a parfois de petits accents de polar, car ça enquête et complote dans tous les sens. Ainsi, et bien qu’on ait l’impression d’avoir assez vite toutes les clefs en main, le suspense est présent de bout en bout. La tension, d’ailleurs, augmente nettement sur la fin : passé un certain point, j’en étais même à me demander comment cela allait bien pouvoir finir !

Belgravia m’a donc tenue en haleine tout au long de ma lecture. Au départ, j’étais captivée par le portrait social d’une époque, qui est parfaitement retranscrite et puis, peu à peu, je me suis prise au jeu de l’enquête menée par les personnages et des secrets de famille qu’elle recèle, à tel point que j’ai eu un mal fou à finir ma lecture. Bonne pioche pour ma part, donc !

Belgravia, Julian Fellowes. Traduit de l’anglais par Valérie Rosier et Carole Delporte.
10/18, 528 p.

Louis Pasteur contre les loups-garous, Flore Vesco.

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Paris, 1840. Louis Pasteur a 19 ans et il entre comme boursier à l’institution royale Saint-Louis pour suivre des études scientifiques. L’année scolaire sera loin d’être de tout repos. Certaines nuits, une mystérieuse menace rode dans les couloirs du pensionnat, mettant en danger étudiants et professeurs. Décidé à mener l’enquête, Louis fait équipe avec une lycéenne de l’école d’en face. Sous ses airs de jeune fille modèle, Constance se révèle une alliée intrépide et courageuse.
Entre loups-garous et complots, ils useront de vaccins autant que de coups d’épée pour sauver les élèves et même… le roi Louis-Philippe !

Louis Pasteur, fraîchement débarqué de sa campagne jurassienne, découvre les joies de la vie parisienne à l’Institution Saint-Louis, en tant qu’élève – boursier ! – de première année en sciences. De l’autre côté de la cour, l’établissement accueille quelques lycéennes qui font des études « longues » – jusqu’au baccalauréat – où on leur dispense cours de danse, de maintien, de broderie… on en passe et des meilleures.
Louis, donc, découvre avec curiosité et stupéfaction le snobisme parisien, un sexisme revendiqué, des professeurs plus en recherche de gloire personnelle que soucieux d’instruire les élèves, mais aussi… la gent féminine !

Flore Vesco ouvre chaque chapitre par sa composition chimique, laquelle reprend une partie des éléments chimiques qu’utilisera Louis au cours du récit ainsi que des éléments d’intrigue (disparition, duel d’escrime ou encore élevage de poules dans les combles). Cela crée un effet d’attente fort efficace car on se demande dans quelle mesure et comment vont apparaître les éléments cités. D’ailleurs, la façon dont tout cela s’articule est souvent assez drôle et inattendue !

Dès le départ, on plonge dans un récit d’aventures qui mêle agréablement histoire (notamment des sciences) et fantasy. Car Louis débarque plein d’idées et d’intuitions dans sa nouvelle école et va se dépêcher des les mettre en œuvre : de ce côté-là, on est servis, car Flore Vesco retrace le brillant et juvénile parcours scientifique du jeune homme. D’autre part, le mystère se pare des atours de la fantasy dès le chapitre 2, lorsqu’on commence à soupçonner la nature de la bête qui rôde dans les couloirs, laquelle a tout à voir avec celle du Gévaudan !
Au fil des pages, on revisite donc l’Histoire, sauce fantasy, dans un univers que l’on met peu de temps à apprivoiser : de sombres créatures rôdent, souvent dues aux humains et des sociétés secrètes s’affrontent pour les cantonner aux ténèbres ou tout simplement pour les éradiquer. D’ailleurs, et on ne peut que s’en réjouir, la suite des aventures de ces secrets sociétaires est déjà annoncée !

L’histoire est diablement prenante car le style de Flore Vesco est vif, enlevé et enjoué : usant d’un vocabulaire recherché et varié, elle nous entraîne à la suite de ses héros pour des aventures échevelées et pleines de suspens. Car si l’on soupçonne assez vite ce dont il est question, il faut toute la durée du roman aux personnages pour révéler l’ampleur du complot et toutes ses subtilités. Et c’est loin d’être simple, ce qui participe aussi du charme de l’histoire. D’ailleurs, dès que j’arrêtais de lire, je passais mon temps à espérer pouvoir reprendre ma lecture, tellement j’étais dedans !

Mais cela tient aussi et surtout aux personnages mis en scène, notamment à notre duo phare. Louis et Constance sont deux jeunes justiciers que l’on suit sans aucune difficulté tant ils sont attachants. Tous deux font montre d’une intelligence et d’une logique redoutables, leur permettant d’éliminer, l’un après les autres, les obstacles qui parsèment leurs routes. Et ce qui est bien, c’est que l’histoire mêle à la fantasy des histoires typiquement adolescentes. Un jeune homme poursuit donc de ses assiduités Constance – qui s’en passerait bien – et Louis, de son côté, découvre que la gent féminine peut ne pas être seulement purement décorative. En se mettant en duo, ils se découvrent également des compétences complémentaires : si notre jeune scientifique combat le mal à coup de formules chimiques et tubes à essai soigneusement mitonnés, Constance, elle, défend leurs intérêts à grands coups de fleuret, une arme pour laquelle elle s’est découvert une soudaine et brillante prédilection : une répartition des rôles vraiment intéressante et pas si courante – le plus bourrin des deux n’étant pas nécessairement celui auquel on pense spontanément !

Un duo de jeunes enquêteurs audacieux et attachants, une intrigue palpitante qui revisite Histoire, histoire des sciences et légendes du Gévaudan, un style enlevé et riche, une dose d’humour bienvenue, voilà les excellents ingrédients du roman de Flore Vesco – dont j’attends, il va sans dire très impatiemment, la suite annoncée !

Louis Pasteur contre les loups-garous, Flore Vesco.
Didier jeunesse, septembre 2016, 212 p. 

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L’Atelier des poisons, Sylvie Gibert.

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Paris, 1880. À l’académie Julian, le premier atelier à ouvrir ses portes aux femmes, la vie n’est pas facile. L’apprentissage du métier de peintre est ardu, long et coûteux. Seules les jeunes filles dotées d’un véritable talent et, surtout, d’une grande force de caractère, parviennent à en surmonter les obstacles.
Du talent, Zélie Murineau n’en manque pas. De la force de caractère non plus. N’a-t-elle pas déjà prouvé qu’elle était prête à tout pour parvenir à ses fins ? Pourtant, lorsque Alexandre d’Arbourg, le commissaire du quartier du Palais-Royal, lui demande de faire le portrait de sa filleule, sa belle assurance est ébranlée : comment ne pas croire que cette commande dissimule d’autres motifs ? Même si elle en connaît les risques, elle n’est pas en mesure de refuser le marché que lui propose le beau commissaire : elle sera donc « ses yeux ».
Des auberges mal famées jusqu’aux salons de la grande bourgeoisie, elle va l’aider à discerner ce que les grands maîtres de la peinture sont les seuls à voir : les vérités qui se cachent derrière les apparences.

Paris, 1880. La jeune Zélie sent poindre des sueurs froides lorsque le commissaire Alexandre d’Arbourg lui commande un portrait de sa filleule tout en l’enjoignant de jeter un œil sur la maisonnée de son cousin, que quelqu’un a tenté d’empoisonner avec des graines d’if. Or, celui-ci lui montre un faux qu’elle a exécuté… le commissaire lui ferait-il du chantage ? Qu’à cela ne tienne. Elle exigera de lui qu’il retrouve l’enfant de Rosalie, la nourrice dont elle fait le portrait.

Sylvie Gibert immerge son lecteur dans un Paris artistique – et sexiste – minutieusement reconstitué. C’est d’ailleurs plus pour la toile de fond historique que pour l’enquête que l’on lit ce roman. En effet, cette dernière progresse lentement – mais sûrement – et c’est bien la plongée dans l’ambiance de l’époque qui nourrit les investigations. On traverse, ainsi, le quotidien des femmes peintres de l’académie Julian. L’auteur détaille la façon dont les femmes peintres étaient déconsidérées, ainsi que les rouages du Salon, qui ne mettait en valeur que les œuvres figuratives signées par des hommes et dépréciait grandement les nouveautés, comme les toiles impressionnistes – ou les peintures réalisées par des femmes, donc. L’intrigue nous fait également découvrir le quotidien d’une famille bourgeoise et, mieux encore, quelques aspects des bas-fonds et autres quartiers des masses laborieuses. Une chose est sûre, de l’ambiance feutrée de l’exposition de peinture aux tripots en bord de route, il y a un abîme…

L’enquête policière, de son côté, est constituée de différents arcs : Zélie est chargée par le commissaire de découvrir qui a tenté d’empoisonner son cousin ; le commissaire, quant à lui, enquête sur l’enlèvement de l’enfant de la nourrice ; mais on se demande également quel est le secret de Zélie qui permet au commissaire de faire pression sur elle : est-elle un faussaire de génie ? A-t-elle trempé dans quelque sombre affaire ? Autre question de fond : à quoi sont dues les crises de folie qui frappent les Parisiens et les transforment en monstres déchaînés et assoiffés de sang ? La ville souffre-t-elle d’un empoisonnement à grande échelle ? Tous ces mystères s’entrecroisent et constituent une toile solide : si l’enquête ne prend jamais le pas sur la toile historique, elle entretient habilement le suspens.

L’Atelier des poisons est donc un roman historique et policier comme on aimerait en lire plus : regorgeant de suspens, il laisse pourtant la part belle à l’ambiance historique, minutieusement rapportée par l’auteur avec un luxe de détails fort appréciable. L’intrigue est portée par des personnages travaillés dont certains, comme Marie Bashkirtseff, qui a laissé un Journal, ont réellement existé. Au-delà des intrigues proprement historique et policière, Sylvie Gibert offre un beau portrait de la place des femmes – qu’elles soient bourgeoise, nourrice, aristocrate, artiste ou ouvrière – dans le Paris du XIXe siècle. 

L’Atelier des poisons, Sylvie Gibert. Plon, 2016, 352 p.

Bride Stories #6-7, Kaoru Mori

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La vie poursuit son cours. Mais le clan d’Amir n’a toujours pas renoncé à récupérer la jeune femme. Voilà que sa famille s’allie au clan Berdan, lui-même allié des Russes, afin de raser le village… et récupérer Amir afin de la remarier. Azher, le frère d’Amir et Joruk, son cousin, sont chargés d’une partie des opérations…

Voilà un tome bien plus sombre ! En effet, la famille d’Amir refait son apparition suite à l’enlèvement raté. Cette fois, ils ont sorti l’artillerie lourde et sont bien décidés à raser le village des Eyhon. Après la pause légère et pleine d’humour du cinquième tome, on reprend les choses sérieuses. D’autant que la situation est critique : les Berdan sont associés aux Russes et lourdement armés. Chez les Hargal, la décision ne fait pas consensus. Azher, le frère aîné d’Amir (et potentiel héritier) n’approuve pas la manœuvre de son père. Aidé des cousins Joruk et Baimat, il va tenter d’inverser la tendance.

L’intrigue développée ici ré-inscrit la série dans le contexte géopolitique de l’époque, dont quelques mots avaient été touchés précédemment – puisque l’on sait que certains clans ont été approchés par des Russes gourmands de territoires. De plus, malgré une apparente entente cordiale, on s’aperçoit assez vite que les clans sont tous à couteaux tirés – ce que les Hargal apprennent à leurs dépens. Et comme l’essentiel de l’intrigue consiste en batailles épiques contre l’envahisseur, adrénaline et suspens sont au rendez-vous !

Le dessin fait donc la part belle aux actions, cavalcades en tous sens, avec un souci du détail toujours aussi appréciable. C’est superbe !

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Cette fois, on quitte le village des Eyhon et l’on reprend la route avec Smith. Celui-ci est en Perse (actuel Irak) et fait étape dans la demeure d’un riche jeune homme. Smith est un peu surpris… Leur hôte est marié… mais son épouse parfaitement invisible. Ali lui explique que les femmes ne se montrent pas en dehors de leur famille.
Anis, l’épouse, mène de son côté une vie assez solitaire, s’occupant de son jeune fils, de son jardin, de ses quelques animaux domestiques. La nourrice, Mahfi, finit par l’emmener au hammam public… de nouveaux horizons s’ouvrent pour Anis !

Et nous revoilà avec un tome de transition, un petit hors-série dans l’histoire de Karluk et Amir, l’occasion de découvrir encore une nouvelle coutume autour du mariage en Asie Mineure. Il y a plusieurs choses abordées dans ce tome. D’une part, le statut des femmes, qui correspond ici bien plus à ce que l’on connaît des états du Moyen-Orient : la femme reste cachée au sein de la maison ou sous un voile intégral. Kaoru Mori perce le mystère féminin et nous fait découvrir un haut lieu de socialisation pour les femmes : le hammam, où elles sont libres de dire et faire ce qu’elles veulent, loin du regard inquisiteur des hommes – qui sont tout de même présentés sous un très bon jour dans cette aventure, il faut le reconnaître !
Au hammam, Anis va faire la rencontre d’une autre jeune mère, Shirin, dont elle souhaite rapidement devenir la sœur conjointe. Les sœurs conjointes étaient, en somme, les meilleures et plus proches amies du monde. A ceci près que la relation était entérinée par une cérémonie similaire à un mariage, entre les deux femmes, tenues à des droits et des devoirs envers leur conjointe. Le volume est extrêmement instructif et les relations entre les personnages (entre Anis et Shirin, ou entre Anis et son mari), mises en scène de façon très touchante.

Côté dessin, le trait de Kaoru Mori s’est un peu affiné – en témoigne la silhouette longiligne d’Anis qui s’affiche sur la couverture mais l’ensemble est toujours aussi fouillé. Le cadre est également très reposant : on passe des jardins  d’Anis au hamman, extrêmement détaillés. C’est tout simplement sublime !
Et le rythme n’est pas en reste : il y a du suspens, l’histoire est dynamique et les rebondissements surprenants. Impossible de s’ennuyer !

Le dernier tome en date de Bride Stories nous propose une petite parenthèse enchantée dans l’histoire d’Amir et Karluk… qu’on a évidemment hâte de retrouver !

 

◊ Dans la même série : tomes 1 à 3 ; tomes 4 et 5 ;

Bride Stories #6 et #7, Kaoru Mori. Traduit du japonais par Yohan Leclerc. 
Ki-oon, mars 2014, 190 p. et août 2015, 191 p.

1869 : La Conquête de l’espace, Le Château des étoiles #2, Alex Alice

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1869. Au nom de Sa Majesté Louis II de Bavière, la conquête des étoiles commence…
Nos héros, qui ont échappé de justesse aux hommes de Bismarck en embarquant dans l’éthernef, voient le château s’éloigner sous leurs yeux au fil de leur montée dans le ciel. Les voici sur le point de prouver leur théorie, franchir le mur de l’éther et découvrir l’espace mystérieux et infini. Une avarie va faire de leur rêve le plus fou une réalité, les forçant à se poser sur la face cachée de la Lune. Si le père de Séraphin fera tout pour les ramener vivants sur Terre, le Roi semble caresser d’autres espoirs tandis que Séraphin, lui, veut en savoir plus sur la disparition de sa mère. La conquête de l’espace s’arrêtera-t-elle à ce premier vol ?

Voilà enfin la suite du Château des étoiles, et quelle suite !
Et c’est un tome plus sombre que le précédent : l’album s’ouvre sur la fuite éperdue de la petite compagnie à bord de l’éthernef, suite à l’attentat raté du traître. Or, rapidement, c’est la panique à bord : l’appareil a été saboté et la compagnie file droit vers la Lune. Après un alunissage en catastrophe, il faut se rendre à l’évidence : survivre sur la face cachée et réparer le vaisseau ne va pas être facile. D’autant que si le père de Séraphin s’échine à ramener tout le monde, le roi semble, lui, plutôt content d’être là et pas particulièrement pressé de rentrer sur Terre… Le suspens est donc de la partie : on se demande s’ils vont survivre, réussir à rentrer, trouver l’éther et contrecarrer les plans de Bismarck. Résultat ? Pas le temps de s’ennuyer !

D’autant que tout est fait pour rendre l’intrigue extrêmement prenante. Les moments de tensions sont subtilement contrebalancés par un humour bien manié et qui fait mouche. Le rythme est excellent : comme la bande-dessinée a été publiée en trois épisodes, on sent les effets de chute de chaque épisode. Et le tout est dynamisé par un découpage inventif et audacieux : découpes astucieuses, doubles-pages, illustrations pleine page… c’est une bande-dessinée variée et riche !

Côté illustrations, on retrouve les aquarelles sublimes qui faisaient le charme du premier volume. C’est onirique, légèrement vaporeux, et les scènes lunaires offrent des panoramas tout simplement grandioses.

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Alors que, dans le premier volume, l’aspect historique prenait le pas sur la science-fiction et le steampunk, ici, c’est l’inverse – exploration de la Lune oblige. En scientifiques accomplis, l’équipe se triture l’esprit pour trouver des solutions, explore, tergiverse et résout au passage des mystères ! Car il faut bien deviner qui avait intérêt à les expédier ad patres sur la Lune sans moyen de retour.

Pour clore la série, Alex Alice offre, à nouveau, un joyeux mélange d’aventures steampunk à la Jules Verne, dans un décor qui rappelle les films d’Hayao Miyazaki, le tout souligné par des illustrations aussi sublimes qu’éclatantes. Si la dernière page de l’aventure se tourne à la fin de cet album, c’est pour mieux nous promettre une suite intitulée Les Chevaliers de Mars. Inutile de préciser qu’on a grand hâte de la découvrir ?

◊ Dans la même série : 1869 : La Conquête de l’espace (1) ;

Le Château des étoiles #2, 1869 : La Conquête de l’espace, Alex Alice.
Rue de Sèvres, septembre 2015, 68 p. 

 

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1869 : La Conquête de l’espace, Alex Alice.

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Et si la conquête de l’espace avait un siècle d’avance ?

1868. Au seuil d’une incroyable découverte à bord de son ballon de haute altitude, la mère de Séraphin disparaît mystérieusement à la frontière de l’espace. Un an plus tard, une lettre anonyme révèle que son carnet de bord a été retrouvé…
Séraphin et son père, échappant de justesse à un enlèvement, suivent la piste du carnet jusque dans les contreforts des Alpes. C’est là, à l’ombre d’un château de conte de fées, que le roi Ludwig de Bavière a entrepris la construction d’un engin spatial de cuivre et de bois qui s’apprête à changer le cours de l’histoire…

Le Château des étoiles est une bande-dessinée en deux tomes, pré-publiée sous forme de fascicules (la seconde série de fascicules et le second tome sont à paraître) narrant… la conquête de l’espace, sur la fin du XIXe siècle.
Ambiance steampunk au programme, donc !
L’émerveillement débute avec la couverture : l’album est en partie toilé, et l’agencement de la première de couverture rappelle vraiment les publications de l’époque.

La suite de la découverte est tout aussi bonne : pour aller droit au but, cet album est une merveille.
Parlons un peu de l’histoire : Séraphin a perdu sa mère alors qu’elle effectuait un vol en dirigeable pour trouver l’éther. Depuis, il ne pense qu’à ça et aspire à découvrir l’éther, bien que son père tente de l’en empêcher pour sa propre sécurité. Finalement, l’éther rencontre à nouveau leur chemin et, alors qu’ils se préparent à aller récupérer les carnets de la défunte en Bavière, ils se retrouvent à fuir, avec des Prussiens aux trousses – lesquels aimeraient mettre la main sur la précieuse substance avant tout le monde. L’histoire se déroule donc majoritairement en Bavière, à l’époque où Bismarck essaie de l’annexer, et tandis que Louis II poursuit ses chimères.
Une grande partie de l’histoire se déroule donc dans le fabuleux décor du château de Neuschwanstein, merveilleusement représenté. Le trait est léger, le dessin est fouillé, les couleurs restent dans les tons pastels de l’aquarelle… c’est splendide.

Le contexte historique est très détaillé et inscrit l’intrigue confinant à la science-fiction dans un contexte extrêmement réaliste : Séraphin et son père trouvent un Louis II de Bavière à deux doigts d’être renversé par un coup d’état, au moment où la Bavière tombe dans l’escarcelle allemande. L’intrigue entremêle donc intrigue proprement historique, et quête scientifique de l’éther. Il y a quelque chose de très prenant dans la façon dont s’entrecroisent les différents mystères, un sentiment souligné par un découpage vraiment bien pensé.

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Pour résumer, ce premier volume du Château des Étoiles est un gros coup de cœur : pour l’histoire, originale et bien menée, pour les personnages bien campés (quels qu’ils soient), pour le dessin d’une légèreté et d’une beauté incomparables, et pour l’ambiance steampunk, sorte de mélange entre les romans de Jules Verne et les films d’Hayao Miyazaki. Une merveille, disais-je, un titre à avoir absolument dans sa bibliothèque !

◊ Dans la même série : Les Naufragés des étoiles (gazette, épisode 4) ; 1869 : La Conquête de l’espace (2).

Le Château des étoiles #1, 1869 : La Conquête des étoiles, Alex Alice. Rue de Sèvres, 2014, 63 p.

Le petit plus : interview d’Alex Alice sur French Steampunk.

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