Akata Witch #1, Nnedi Okorafor.

Mon nom est Sunny Nwazue et je perturbe les gens. Je suis Nigériane de sang, Américaine de naissance et albinos de peau. Être albinos fait du soleil mon ennemi. C’est pour ça que je n’ai jamais pu jouer au foot, alors que je suis douée. Je ne pouvais le faire que la nuit. Bien sûr, tout ça, c’était avant cette fameuse après-midi avec Chichi et Orlu, quand tout a changé. Maintenant que je regarde en arrière, je vois bien qu’il y avait eu des signes avant-coureurs. Rien n’aurait pourtant pu me préparer à ma véritable nature de Léopard. Être un Léopard, c’est posséder d’immenses pouvoirs. Si j’avais su en les acceptant qu’il me faudrait sauver le monde, j’y aurais peut-être réfléchi à deux fois. Mais, ce que j’ignorais alors, c’est que je ne pouvais pas empêcher mon destin de s’accomplir.

Cela fait un moment que j’ai noté les romans de Nnedi Okorafor sur ma liste-à-lire. J’avoue que je pensais plutôt à Qui a peur de la mort ? pour attaquer son œuvre, mais c’est finalement par le rayon jeunesse que je l’ai découverte. Et avec beaucoup de plaisir, je dois dire !

L’autrice déploie ici un univers fourmillant d’idées que j’ai trouvé proprement fascinant ! Je n’ai pas eu l’impression d’être assommée de descriptions et pourtant, le roman m’a laissé de fortes impressions visuelles.
Il faut dire qu’elle met le paquet : entre le funky train, les sortilèges aux effets bœufs et les mille et une petites choses de la vie – magique ou civile – qui font partie de l’intrigue (comme les matchs de foot ou les découvertes des lieux réservés aux sorciers), il est extrêmement facile de s’immerger.
Le système de magie est vraiment intéressant, surtout la façon dont les Léopards (le peuple des sorciers) gagnent des chittims, la monnaie locale : pour cela, il leur suffit d’apprendre. Plus la leçon est importante, plus la somme gagnée l’est ! En plus de cela, la valeur des chittims est inversement proportionnelle à la matière dont ils sont faits. En gros, les chittims d’or, c’est la menue monnaie, les chittims de bronze, ce sont les grosses pièces. C’est peut-être un peu classique, mais j’ai trouvé ça vraiment sympa comme trouvaille.

– T’aimerais bien l’être, toi, affirma Chichi avec un petit sourire satisfait. Bref, Kehinde et Taiwo, les jumeaux, ont passé le dernier niveau et sont devenus « les érudits des liens ». Une vieille femme nommée Sugar Cream est la quatrième, c’est « l’érudite du dedans ». Elle vit la majorité du temps dans la bibliothèque Obi. C’est la plus âgée et la plus respectée de tous. C’est elle la bibliothécaire en chef.
– La bibliothécaire ? répéta Sunny en fronçant les sourcils. En quoi est-ce si import…
– Laisse-moi t’expliquer un truc que Chichi et Sasha ont du mal à intégrer, intervient Orlu en reposant sa fourchette. Les Léopards – partout dans le monde – ne sont pas comme les Agneaux. Les Agneaux pensent que l’argent et tout ce qui est matériel sont les choses les plus importantes dans la vie. Tu peux tricher, mentir, voler, tuer, être bête à bouffer du foin, mais si tu peux te targuer d’avoir du fric et de posséder des tas d’objets, et que tu te vantes à raison, tu peux tout faire. L’argent et les possessions matérielles font de toi un roi ou une reine au royaume des Agneaux. Rien de ce que tu fais alors n’est mal, tout t’est permis. Les hommes et femmes Léopards sont différents. La seule manière de gagner des chittims, c’est en apprenant. Plus tu apprends, plus tu en obtiens. La connaissance est au centre de tout. Le bibliothécaire en chef de la bibliothèque Obi est le gardien du plus grand gisement de connaissances de toute l’Afrique de l’Ouest.

Au début du roman, j’ai eu (je dois dire) l’impression que l’autrice nous enfilait quelques clichés. La société est discrètement séparée entre Léopards et Agneaux – les Moldus locaux -, il y a une école de magie cachée, on mange des plats exotiques assez étranges et les adultes ont une fâcheuse tendance à déléguer des tâches d’une importance capitale à des petits nouveaux pas formés. Cela vous rappelle quelque chose ? Eh bien pas de panique, car c’est surtout pour les côtés roman d’apprentissage magique, école cachée et univers follement original que l’on s’y retrouve ! En effet, Nnedi Okorafor avance ses pions avant de détourner complètement les tropes et de prendre des directions un peu moins attendues. Bref, c’est drôle et bien mené !

Le récit évoque aussi à merveille les sujets de la différence et de la difficulté à s’intégrer. Sunny a en effet bien du mal. Déjà parce qu’elle est albinos et qu’aux yeux de ses compatriotes, elle n’a ni la bonne couleur, ni la bonne nationalité (puisqu’elle a grandi aux États-Unis). La vie à l’école est hyper difficile, la vie à la maison l’est tout autant, elle a du mal à se faire des amis et vit la découverte de son identité de sorcière comme une libération. Et si la part du roman d’apprentissage est importante, elle s’efface presque devant l’originalité de l’intrigue et de l’univers, ce qui forme un ensemble bien équilibré.
Outre les inventions propres aux Léopards, l’univers s’appuie fortement sur la mythologie et les coutumes nigérianes, qui s’entremêlent fortement aux pratiques magiques. Franchement ? Cela change agréablement dans le paysage de l’imaginaire ! Le texte est d’ailleurs parsemé de caractères nsibidi, une langue idéogrammatique utilisée par les Léopards. J’ai hautement apprécié le glossaire très riche en fin de volume, qui éclaire les lecteurs non seulement sur les mots utilisés en nsibidi, mais aussi dans les autres langues pratiquées au Nigeria. Tout cela permet une excellente immersion dans l’univers !

Cerise sur le gâteau ? Eh bien Akata Witch propose une véritable conclusion. Bien sûr, l’intrigue appelle à une exploration plus poussée de l’univers (et ça tombe bien, car il existe un tome 2 !), mais en proposant une fin très satisfaisante. Donc c’était parfait !

En bref, j’ai adoré commencer l’œuvre de Nnedi Okorafor par ce roman jeunesse qui propose une fantasy vraiment originale. Le récit est hyper fluide, sait se tirer des clichés que l’on sent se profiler tout en proposant une aventure complète. Excellente pioche pour ma part, donc, et je compte bien lire le tome 2 cette année !

Akata Witch #1, Nnedi Okorafor. Traduit de l’anglais (Nigeria) par Anne Cohen-Beucher.
L’École des Loisirs, 15 janvier 2020, 362 p.

Une terre d’ombre, Ron Rash.

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Laurel Shelton est vouée à une vie isolée avec son frère — revenu de la Première Guerre mondiale amputé d’une main —, dans la ferme héritée de leurs parents, au fond d’un vallon encaissé que les habitants de la ville considèrent comme maudit : rien n’y pousse et les malheurs s’y accumulent. Marquée par ce lieu et par une tache de naissance qui oblitère sa beauté, la jeune femme est considérée par tous comme rien moins qu’une sorcière. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre au bord de la rivière un mystérieux inconnu, muet, qui joue divinement d’une flûte en argent. Quelques jours plus tard, elle découvre l’inconnu perclus de piqûres, brûlant de fièvre. Elle l’emmène à la ferme pour le soigner. En échange, Walter Smith, puisque c’est son nom, accepte d’aider Hank et Laurel à préparer la ferme pour l’hiver. Le trio s’organise bien, malgré le mutisme de Walter.
Au loin, la guerre gronde. Et le fracas des affrontements ne va pas tarder à résonner sous la haute falaise qui domine la fermette. 

Contrairement à ce que le résumé semble indiquer, Une terre d’ombre est un roman noir. L’ambiance y est particulièrement maîtrisée : l’histoire met même un certain à démarrer.
Pourtant, on ne s’ennuie pas. On regarde naître l’histoire entre Laurel et Walter, petit à petit, avec des petites attentions délicates de part et d’autres, attentions qui ne disent pas (encore) leur nom. Parallèlement, c’est la vie de famille, et la vie dans  ce coin reculé qui se dessine. Laurel a hâte que son frère se marie et revienne avec son épouse Carolyn. En ville, on assiste à la bêtise des habitants qui – au mieux – ignorent Laurel lorsqu’elle passe.
La ville est un petit univers à elle seule : le salon de coiffure, le bar, le bureau de recrutement… et l’inimitable officier coincé derrière la table, se rengorgeant de la prestance de son uniforme et tentant d’embrigader jeunes et moins jeunes pour les envoyer au front, tout en instaurant l’esprit guerrier à la cité.
Et de cette attitude jaillit la tension.

Le roman est partagé entre deux sentiments entre lesquels oscille le lecteur. D’une part, l’émerveillement dû à la rencontre, à la naissance de quelque chose de positif et bienveillant en train de naître. La nature, extrêmement présente, couve la ferme de sa présence à la fois rassurante et hostile. Le silence ne sert qu’à révéler et souligner ses splendeurs.
De l’autre, on a la gorge serrée en sentant monter la tension, et en voyant à quel point la bêtise crasse d’une partie de la population glisse dans des abîmes insondables. Ainsi, le professeur d’allemand de l’université est accusé d’espionnage et de collusion avec l’ennemi. L’officier de recrutement se charge de désherber la bibliothèque universitaire à sa façon : il jette tous les livres qui ressemblent, de près ou de loin, à de l’allemand, en se basant sur des critères objectifs comme la consonance du nom de l’auteur, ou un alphabet différent de l’américain. Entre les splendeurs de la nature et le sentiment d’une idylle naissante se glissent donc les échos de la guerre, de la bêtise et de la xénophobie la plus ignoble.
Et ces deux dernières vont rapidement atteindre des profondeurs inégalées ; le nœud crucial se noue relativement tard. Mais c’est pour mieux exploser aux yeux du lecteur et le laisser pantelant devant la chute, ô combien cruelle.

Une terre d’ombre est un roman particulièrement âpre, surtout dans ses derniers chapitres. L’action glisse doucement mais sûrement de l’émerveillement des débuts à la tension la plus terrifiante, qui noue le drame.  La xénophobie nourrie des préjugés prend, peu à peu, le pas sur le bon sens. Le patriotisme bon enfant se transforme en violence aveugle et insurmontable.  
Et lorsqu’on referme le roman, on se dit que ce que Ron Rash décrit ce qui pourrait advenir et advient partout dans le monde. Son roman ne se situe pas seulement dans les dernières années de la première guerre mondiale, quelque part au fin fond de l’Amérique ; l’histoire atteint rapidement une portée universelle et c’est ce qui rend le roman si poignant. 

Une terre d’ombre, Ron Rash. Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez.
Points, 2015, 275 p.

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Le Mystère de Lucy Lost, Michael Morpurgo

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Mai 1915.
Sur une île de l’archipel des Scilly, Alfie et son père découvrent, au cours d’une matinée de pêche, une jeune fille blessée et hagarde, à moitié morte de faim et de soif. Elle ne parvient à prononcer qu’un seul mot : Lucy. D’où vient-elle ? Est-elle une sirène ou plutôt, comme le laisse entendre la rumeur, et sa couverture sur laquelle est écrit « Wilhelm », une espionne au service des allemands ? 

De l’autre côté de l’Atlantique, le Lusitania, l’un des plus rapides et splendides paquebots de son temps, quitte le port de New-York. À son bord, la jeune Merry, accompagnée de sa mère, s’apprête à rejoindre son père blessé sur le front et hospitalisé en Angleterre.

De Michael Morpurgo, sur le même thème (celui de la première guerre mondiale), j’avais eu un coup de foudre pour Soldat Peaceful. Fatalement, Le Mystère de Lucy Lost ne pouvait que me faire de l’œil et je ne suis pas déçue. S’il est moins triste que Soldat Peaceful, il n’en est pas moins poignant !

On y suit deux histoires en parallèle : d’une part, la jeune Merry McIntyre s’embarque avec sa mère sur le Lusitania, afin d’aller retrouver son père hospitalisé en Angleterre. D’autre part (et un peu plus tard), la famille Weathcroft, dont le jeune fils Alfie, au cours d’une partie de pêche avec son père, découvre une jeune fille très mal en point, et particulièrement muette. Toute l’histoire tourne, finalement, autour de la recherche de l’identité de celle qu’on a nommée Lucy Lost, par défaut.

Alors, bien sûr, il n’est pas fait mystère, et dès le départ, que Merry McIntyre et Lucy Lost sont une seule et même personne, qu’elle n’est ni allemande ni anglaise, mais américaine, et qu’elle est surtout une des survivantes du naufrage du Lusitania (torpillé par un sous-marin allemand). Mais ça, personne n’aurait pu s’en douter, attendu que les îles Scilly sont très très loin du lieu du naufrage (Fastnet Rock, au large de l’Irlande) ; voyez vous-même.

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Dès lors, le mystère reste entier et, pire, s’épaissit : comment Lucy est-elle arrivée sur Saint-Hélène, le seul îlot abandonné des Scilly ? Pourquoi n’a-t-elle qu’un ours en peluche et une couverture estampillée Wilhelm – qui, comme chacun sait, est le nom du Kaiser allemand, ce qui laisse penser qu’elle pourrait être sa fille ? Pourquoi ne parle-t-elle que pour prononcer des mots… qui pourraient être de l’allemand ?
L’enfant cristallise évidemment la curiosité de l’archipel tout entier… qui ne va pas tarder à faire montre de la bêtise la plus crasse. Cette couverture intrigue autant qu’elle inquiète : Lucy est peut-être, finalement, une sale Boche. Et les Boches, pendant la guerre, qu’en fait-on ? On s’en débarrasse.

Michael Morpurgo fait monter la tension pas à pas : au départ, on est captivés par les tentatives de communication de la famille d’Alfie, toutes soldées par des échecs. Lucy ne parle pas, semble à peine comprendre ce qu’on lui dit, vit dans sa bulle et n’en sort que lorsque l’on passe des disques de piano. À l’école, c’est une catastrophe : elle se fait remarquer en arrivant à cheval après avoir refusé de monter dans le bateau scolaire (et pour cause), coupe la parole au directeur en se mettant à jouer du piano – et avec talent –  et s’enferme dans le mutisme. Rapidement, la rumeur selon laquelle Lucy pourrait être une fille de l’ennemi se répand. Son mutisme viendrait du fait qu’elle ne parle que l’allemand. En réalité, le problème est plus grave : Lucy a totalement perdu la mémoire, qu’elle a stockée quelque part dans les limbes de son cerveau pour oublier que le naufrage, elle y était, qu’elle y a perdu beaucoup, et qu’elle est probablement orpheline.
L’archipel se scinde en deux camps, celui des partisans de Lucy se réduisant très vite à peau de chagrin : la famille Weatcroft se serre les coudes, l’institutrice tente de protéger Alfie et Lucy et le docteur Crow constate avec amertume dans son journal combien la guerre fait des ravages à tous points de vue. De l’autre côté, l’ensemble de la population se ligue contre la famille défaillante, harcèle et agresse les enfants, et reproche à Lucy d’être, quasiment, l’instigatrice de la guerre et responsable du torpillage du Lusitania – un crime de guerre qui a beaucoup marqué les esprits, car c’était la première fois que des civils étaient attaqués.

Michael Morpurgo a l’art de croiser les points de vue : le présent laisse la part belle à Alfie et Lucy, mais on y trouve également des extraits du journal scolaire – tenu par l’horrible directeur – et du journal de bord du médecin. Le passé – la traversée du Lusitania – est narrée par Merry, mais avec le recul des années. En fait, on se passionne à la fois pour le mystère entourant l’identité de Lucy, en se demandant à quel moment les insulaires vont comprendre qui elle est, pour la difficile reconstruction que l’enfant doit entreprendre, en cherchant à recouvrer la mémoire, mais aussi pour la toile de fond montrant avec talent combien la guerre affecte toute la population et fait ressortir les comportements les plus vils et idiots.
Les personnages sont tous attachants – sauf peut-être l’insupportable instituteur. On s’attache bien vite à Lucy malgré son mutisme ; Alfie, de son côté, est un jeune garçon touchant, courageux, et qui n’hésite pas à défendre son point de vue. Ce qui est intéressant, c’est que Michael Morpurgo ne s’enferme pas dans des stéréotypes. Ainsi, Mary, la mère d’Alfie est d’emblée présentée comme une femme forte et une femme de coeur : elle s’est engagée dans le mouvement des suffragettes, s’est battue pour faire sortir son frère jumeau Billy de l’asile d’aliénés et lui offrir une vie décente sur les Scilly et se bat aussi pour Lucy. Pourtant, au plus fort de la tourmente, Mary se demande si elle a fait les bons choix et s’il ne serait pas plus simple de renvoyer Lucy n’importe où, mais ailleurs que chez elle.Le reste de la population, de son côté, est facilement haïssable : la condamnation de Lucy et du reste de la famille est immédiate et se propage à toute vitesse, montrant à quel point ils peuvent être cruels. Pourtant, lorsque Billy disparaît en mer avec son bateau, tous les insulaires mettent leurs embarcations à l’eau pour tenter de le retrouver, simplement car il fait partie de la grande famille de l’archipel. C’est typiquement le genre de réflexion qui rend le roman si intéressant, profond, et dénué à la fois de manichéisme et de clichés dégoulinants.

Comme toujours chez Michael Morpurgo, le style est particulièrement soigné : les émotions sont extrêmement bien rendues et il n’est pas exclu qu’il faille sortir les mouchoirs à quelques reprises.

Michael Morpurgo signe, avec Le Mystère de Lucy Lost – présenté comme semi-autobiographique, la grand-mère de Michael Morpurgo ayant été retrouvée abandonnée sur une plage – un très beau roman jeunesse explorant un épisode peu connu de la première guerre mondiale. Les thèmes de la xénophobie, du traumatisme et de la camaraderie y sont merveilleusement explorés, dans un récit à deux voix passionnant. 

Le Mystère de Lucy Lost, Michael Morpurgo. Traduit de l’anglais par Diane Ménard.
Gallimard jeunesse, 2015, 448 p.
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