Anergique, Célia Flaux.

Angleterre XIXe siècle. Lady Liliana Mayfair est une garde royale, mais aussi une lyne capable de manipuler la magie. Elle et son compagnon Clement partent en Inde sur les traces d’une violeuse d’énergie. Leur unique piste : Amiya, la seule victime à avoir survécu à la tueuse.
De Surat à Londres, la traque commence. Mais qui sont véritablement les proies ?

L’intrigue d’Anergique nous plonge au cœur de l’époque victorienne. Mais un XIXe siècle légèrement différent de celui que l’on a connu ! En effet, si la société se découpe selon les classes sociales que l’on connaît, s’y ajoutent deux strates transversales : les lynes et les denas.
Les premiers sont capables de manipuler la magie, qu’il s’agisse de maintenir leur chaleur corporelle, courir un peu plus vite, ou balancer des boules d’énergie sur un éventuel agresseur. Or, cette énergie, ils ne la produisent pas. Ils sont obligés de la ponctionner auprès des denas, lesquels la produisent avec leur corps, sans toutefois pouvoir l’utiliser. Pour se nourrir, les lynes ont le choix entre plusieurs chakras, dont la position définit aussi le degré d’intimité entre les deux partenaires. Tout un chacun peut être lyne, ou dena, riche ou pauvre, et sans forcément reproduire la nature parentale. Mais une chose est sûre : les lynes sont la caste dominante, les denas les dominés et ce, quel que soit le statut social de l’un ou de l’autre. Une disposition qui, évidemment, pousse les lecteurs à s’interroger sur les inégalités sociales de l’époque – et pourquoi pas, sur celles de la nôtre, car certaines se rejoignent vraiment.

Magie et époque victorienne, je ne sais pas pour vous, mais moi ça me fait penser directement au steampunk – d’autant que sur la couv’, on voit quand même pas mal de rouages. En fait de steampunk, on est plutôt dans la gaslamp fantasy ici (un genre très proche puisqu’il a inspiré le précédent, mais dans lequel on voit un peu moins de machines à vapeur). D’ailleurs, l’autrice s’éloigne encore des clichés du genre en choisissant de quitter Londres et de localiser son intrigue en Inde. A nous donc un univers exotique et chatoyant et coloré, qui mêle le meilleur de la gaslamp fantasy… et du polar, avec quelques scènes pleines de noirceur.
En effet, il est avant tout question d’enquêtes, puisque Lady Mayfair est venue traquer la violeuse d’énergie.

De ce fait, l’intrigue suit une progression pleine de suspense, marquée par les tourments des protagonistes (qui s’avèrent aussi torturés l’un que l’autre). L’intrigue est vraiment menée tambour battant, sans s’embarrasser de descriptions superflues ou de détails trop éloignées du fil rouge. Il en sort une intrigue épurée, qui va droit au but, ce qui colle parfaitement non seulement au récit et à l’univers. J’ai parfois trouvé que le rythme s’en ressentait malgré tout un peu, peut-être parce qu’il s’agit aussi d’un roman choral. Or, si j’aime passer d’un personnage à l’autre (l’histoire est racontée tour à tour par Clement, Lyliana et Amiya), il est vrai que cela induit quelques coupures dans le récit (mais rien de franchement dramatique, pas de panique).

Autre point que j’ai beaucoup aimé : la réécriture du mythe des vampires (garantie sans paillettes). Alors on est très loin de la créature assoiffée de sang aux crocs pointus, c’est clair. En revanche, la majorité des lynes sont, malgré tout… des créatures assoiffées d’énergie, qu’elles ponctionnent auprès des denas qui n’ont guère le choix. Cela faisait très longtemps que je n’avais rien lu avec ce type de créatures, et cette originalité m’a grandement plu !

J’ai donc passé un très bon moment avec Anergique, un one-shot (bon point à signaler !). L’autrice nous offre une enquête rondement menée, dans un cadre original, qui revisite en outre agréablement le mythe du vampire, comme les codes de la société victorienne.

Anergique, Célia Flaux. ActuSF (Naos), janvier 2021, 260 p.

Alouettes, Testament #2, Jeanne-A. Debats.

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Je m’appelle Agnès, et je suis orpheline. Ah ! Et sorcière, aussi. Mon oncle m’a engagée dans son étude notariale. Ne croyez pas que le job soit ennuyeux, en fait, ce serait plutôt le contraire. En ce moment, tout l’AlterMonde est en émoi à cause d’une épidémie de Roméo et Juliette.
Imaginez : des zombies tombant amoureux de licornes, des vampires roucoulant avec des kitsune, des sirènes jurant un amour éternel à des garous. Et tout ce beau monde défile dans notre étude pour se passer la bague au doigt. Mais la situation commence à sérieusement agacer les hautes autorités. Et comme l’AlterMonde n’est pas Vérone, à nous de faire en sorte que cette fois l’histoire ne se termine pas dans un bain de sang…

Alouettes débute trois ans après la fin des événements narrés dans L’Héritière –  et, bonne nouvelle, on peut les lire indépendamment, les informations vitales étant rappelées dans ce deuxième tome. Et le récit débute en fanfare, Agnès étant en plein questionnement (sur sa vie sentimentale et sa sexualité) !
« Bit-lit » oblige, le roman offre son lot de galipettes et autres discussions sur la question mais, comme dans L’Héritière, le tout est fait avec autant de subtilité que d’intelligence et toujours pour servir l’intrigue, et non de façon gratuite ; les péripéties, de plus, servent une intéressante réflexion sur le féminisme et le statut des femmes dans la société – ce qui, ne nous le cachons pas, fait partie des gros points forts de ce texte. En effet, l’évolution d’Agnès est, ici, à l’honneur : de sorcière cloîtrée, elle devient une femme en possession de – presque – tous ses moyens. En un sens, elle est terriblement humaine (malgré sa nature sorcière), et c’est bien ce qui la rend si fabuleusement attachante.

 Mais il n’y a pas que ça ! Il y a avant tout l’intrigue. Car après avoir réglé la douteuse succession d’un Cénacle vampire, voilà qu’Agnès fait face à une épidémie de couples calamiteux, véritables Roméo et Juliette surnaturels. Imaginez un peu : un vampire et une kitsune, des loup-garous et des ondines, des dragons et des walkyries… on en passe et des meilleurs. Tout cela mettant, évidemment, les différents cercles surnaturels en émoi : l’affrontement général n’est guère loin. Charge à nos comparses de régler, en douceur et au mieux, le conflit larvé qui s’annonce.
L’intrigue est donc, naturellement, truffée d’allusions à la célèbre pièce de Shakespeare, ainsi qu’à d’autres grands titres de la littérature (classique ou imaginaire !) que l’on retrouve avec beaucoup de plaisir. La mythologie, de son côté, est particulièrement creusée et fait intervenir des mythologies de divers continents et traditions : le mélange est à la fois détonnant, original, et littéralement passionnant.

Comme dans le premier tome, l’intrigue est riche en péripéties et scènes d’actions décoiffantes – tel ce combat dantesque au centre Pompidou ! La tension monte de plus en plus au fil des chapitres jusqu’au paroxysme : impossible de s’ennuyer. De plus, la balade parisienne, abondamment décrite, permet de visiter un grand nombre de quartiers et d’apprendre une foule de choses sur la capitale.

Le premier tome avait été une excellente découverte et celui-ci est un véritable coup de cœur ! Jeanne-A. Debats propose un univers extrêmement riche, faisant appel à diverses mythologies qui se mêlent avec bonheur. L’intrigue est riche en péripéties, mais aussi en réflexions intelligentes. Et le tout est mené sur un ton caustique particulièrement réjouissant ! J’ai hâte de découvrir la suite des aventures d’Agnès !

◊ Dans la même série : L’Héritière (1) ;

Testament #2, Alouettes, Jeanne-A. Debats. ActuSF, mars 2016, 440 p. 

L’Héritière, Testament #1, Jeanne-A. Debats.

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« Je m’appelle Agnès Cleyre et je suis orpheline. De ma mère sorcière, j’ai hérité du don de voir les fantômes. Plutôt une malédiction qui m’a obligée à vivre recluse, à l’abri de la violence des sentiments des morts. Mais depuis le jour où mon oncle notaire m’a prise sous son aile, ma vie a changé. Contrairement aux apparences, le quotidien de l’étude qu’il dirige n’est pas de tout repos : vampires, loups-garous, sirènes… À croire que tout l’AlterMonde a une succession à gérer ! Moi qui voulais de l’action, je ne suis pas déçue. Et le beau Navarre n’y est peut-être pas étranger. »

La fantasy urbaine, couramment renommée – à tort ! –  bit-lit, a depuis quelques années le vent en poupe. Les auteurs anglo-saxons dominent d’ailleurs le marché et les romans se déroulant dans les immensités urbaines américaines sont légion.
En France, et par un auteur français, c’est tout de même plus rare. Autant dire que L’Héritière, de Jeanne-A. Debats, premier tome de la série Testament se fait donc immédiatement remarquer par sa seule origine. Et lorsque que le contenu est apte à aller se faire rhabiller les grands noms du genre, une seule chose à dire : foncez !

L’Héritière, c’est l’histoire d’Agnès Cleyre, sorcière et orpheline de son état. Pour elle, la peine est double : non seulement elle vient de perdre toute sa famille mais, en plus, son talent de sorcière ressemble plus à une malédiction qu’autre chose. En effet, elle a le maudit talent de percevoir les fantômes, mais s’avère incapable de s’en débarrasser, d’autant moins lorsque ceux-ci se montrent agressifs. Or, Agnès aimerait bien aller fleurir la tombe de ses parents, au Père-Lachaise. Qu’à cela ne tienne. Le roman s’ouvre donc sur une scène quasi ubuesque d’une Agnès en jupe droite et talons de 10 cm, bourrée comme un coing pour repousser les fantômes, en train d’escalader les grilles du fameux cimetière. Inutile de dire qu’il faut moins de deux pages pour plonger dans l’ambiance.

Et cela continue dans la même veine ! Agnès est rapidement recruté par Géraud – dont la nature magique est indéniable – son oncle, avocat spécialiste de l’Altermonde. Évidemment, le cabinet ne traite que des affaires ayant trait aux vampires, loups-garous et autres sorciers. D’ailleurs, l’associé de Géraud est une sirène, leur collaboratrice une roussalka. Quant à leur homme de main, il s’agit de Navarre, un vampire qui a déjà officié pour le Vatican – et dont les aventures sont narrées dans l’excellent Métaphysique du vampire, de la même auteure.

Avec L’Héritière, Jeanne-A. Debats quitte donc son genre de prédilection – la SF – pour la fantasy urbaine et la transition est parfaitement maîtrisée. Elle déploie, dans ce premier tome, une intrigue savamment menée et aux nombreuses ramifications. On s’en doute, les successions et autres querelles chez les surnaturels sont encore plus compliquées que chez les commun des simples mortels, les premiers ayant eu plus que des lustres pour ruminer leurs griefs. Jeanne-A. Debats réinvestit le folklore mythologique européen et dresse une galerie de personnages aussi complexes qu’attachants. À travers eux, on (re)découvre les spécificités propres à chaque créature et une Histoire séculaire pour le moins mouvementée. Inquisition, successions royales, mouvements populaires et sociaux, scandales financiers, il semblerait que vampires, garous et éternels soient de toutes les parties. Mine de rien, le roman apporte son lot de précisions et anecdotes historiques : le travail de recherche est fourni et vient alimenter  l’intrigue générale.
Là-dessus se greffe donc une intrigue complexe, qui va occasionner son lot de complots, trahisons, recherches alambiquées et autres batailles rangées. Impossible de s’ennuyer tant l’intrigue se marie à merveille avec ce folklore réinvesti. De plus, le suspense est au rendez-vous, qu’il s’agisse de l’affaire en cours, des affaires du cabinet, ou de celles de cœur d’Agnès.

À ce propos, si vous suivez ce blog, vous savez que la fameuse bit-lit n’est vraiment pas ma tasse de thé. Non, les héroïnes faussement badass qui se pâment dès qu’apparaît à un coin de pages des pecs assaisonnés à la testostérone, ce n’est franchement pas ma tasse de thé. Mais j’aime la fantasy urbaine, qui fait intervenir toutes ces créatures surnaturelles, dans un environnement urbain – et qui peut ne pas dédaigner une sous-intrigue plus sensuelle. Heureusement, donc, L’Héritière tient plus de la seconde que de la première : ce qui se passe dans le lit d’Agnès a certes de l’importance, mais a le bon goût de ne pas prendre le pas sur le reste de l’histoire. De plus, la-dite Agnès ne jette pas aux orties sa personnalité pour les beaux yeux du premier mec qui passe. Et ça, c’est quand même assez rare dans le genre pour être signalé !

Avec L’Héritière, Jeanne-A. Debats parvient à coller aux meilleurs topoï du genre tout en proposant une intrigue, des personnages et un univers originaux : chapeau ! Tout ça d’une plume fluide, alliant paragraphes acérés et gouaille plus légère, dans un style qui se marie à toutes les émotions. En d’autres termes : j’ai adoré !

Testament #1, L’Héritière, Jeanne-A. Debats. ActuSF, octobre 2014, 392 p.

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Corsets & Complots, Le Pensionnat de Mlle Géraldine, Gail Carriger.

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A-t-on vraiment besoin de quatre digitales pour décorer une table pour six personnes ? Ou bien est-ce six digitales pour tuer quatre invités ? La première année d’école de Sophronia a certainement été enthousiasmante. D’abord, son pensionnat pour jeunes dames de qualité l’entraîne à devenir espionne (Maman sera si surprise !). Ensuite, elle est mêlée à une intrigue à propos d’un appareil volé et on lui jette une tourte au fromage dessus. Aujourd’hui, Sophronia connaît chaque recoin de l’école, laisse traîner son oreille dans les quartiers des enseignants et monte clandestinement à la chaufferie du dirigeable où elle apprend qu’un simple voyage scolaire à Londres peut cacher davantage que ce qu’elle croit… Vampires, loups-garous et humains sont tous après le prototype récupéré par Sophronia au début de l’année, qui a le potentiel d’améliorer le transport aérien surnaturel. Sophronia doit découvrir qui est derrière un dangereux complot pour contrôler le prototype… et survivre à la saison de Londres munie d’un carnet de bal complet.

Étiquette & espionnage avait été une jolie découverte, même si le roman n’atteint pas la complexité des aventures d’Alexia ; Corsets & Complots, s’il reste dans la même veine, est une aussi jolie découverte !

Si Sophronia espérait se remettre de ses émotions, c’est raté ! D’ailleurs on reprend l’histoire très vite, avec les péripéties scolaires : Sophronia passe l’examen des six mois. Et si les résultats sont au-delà de ses espérances, les conséquences fâcheuses qu’ils entraînent ne sont pas pour lui plaire.
C’est donc une Sophronia assez déprimée mais toujours aussi inventive que l’on retrouve. Ses camarades habituelles étant pour le moins absente (hormis l’insupportable Monique toujours plus omniprésente), Sophronia traîne de plus en plus avec Vieve et les soutiers développant ses relations, ses talents et, bien sûr, son réseau d’espionne.

Qui lui sera fort utile au vu des choses excessivement louches qui semblent se tramer à l’école. Louches et bien mystérieuses. De fait, il faut attendre de longs chapitres avant d’espérer saisir de quoi il est question. L’intrigue mêle conflits d’intérêts (vampires, loups-garous et autres paranormaux), conflits politiques et recherche scientifique. Heureusement, en attendant que cette intrigue-ci veuille bien se mettre en place, on a tout l’écheveau des petites querelles estudiantines à se mettre sous la dent – et il faut dire qu’il s’en passe, des choses, dans cette école. Malgré l’impression de lenteur générale qui plane sur une bonne partie du roman, l’histoire est nettement plus complexe que dans le premier volume : sans toutefois atteindre le niveau de complexité des aventures d’Alexia, Corsets & Complots s’avère agréablement alambiqué.

Surtout qu’à cela, il faut ajouter les hormones en ébullition de la totalité de l’école. En effet, elle accueille soudainement… des garçons. Peut-être pas l’idée la plus raisonnable qu’ait eu Mlle Géraldine, au vu des conséquences que cela a sur le comportement des unes et des autres ! L’éducation victorienne n’étant guère portée sur les cours de badinage, c’est drôle à souhait !

Chouette suite, donc, proposant une intrigue bien menée – quoiqu’un peu longue à se mettre en place -, des personnages toujours aussi hauts en couleur, des gadgets à vapeur à qui mieux-mieux et un côté hautement divertissant. Vivement la suite !

Le Pensionnat de Mlle Géraldine #2, Corsets & Complots, Gail Carriger. Traduit de l’anglais par Sylvie Denis.
Le Livre de Poche, 2015, 377 p.

 

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Par bonheur, le lait, Neil Gaiman.

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Ce matin-là, c’est le drame. Un frère et sa sœur s’aperçoivent qu’il n’y a plus de lait à mettre dans leurs céréales. Maman étant partie en voyage d’affaires, c’est Papa qui est chargé de courir à la supérette – ce qui ne serait jamais arrivé, soit dit en passant, s’il avait fait correctement les courses. Seulement voilà. A peine sorti de la maison, il se fait enlever par des extraterrestres. Et son aventure ne s’arrête pas là ! Dans un désordre indescriptible, il croise des pirates sanguinaires, des poneys d’une intelligence suprême, des vampires spéciaux et… un scientifique stégosaure en montgolfière. 
Jamais course de dernière urgence à la supérette n’a été plus mouvementée et imaginative. 

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Alors, j’avoue. Quand je vois écrit « Neil Gaiman » sur la couverture, il s’opère une sorte de court-circuit. Que voulez-vous, on est fan ou on ne l’est pas. J’étais toutefois un peu dubitative quant aux illustrations. Si j’aime beaucoup ce que fait Boulet par ailleurs, un léger a-priori me tenaillait : son style allait-il vraiment s’adapter au texte de Gaiman (que je pressentais onirique et poétique comme il sait le faire) ?

Eh bien force est de constater que, oui, ça colle tout à fait. Non seulement ça colle bien mais, en plus, le style de Boulet semble le plus adapté qui soit pour souligner cette drôle d’histoire ! Texte et images (en noir et blanc) se répondent et l’illustrateur a vraiment soigné tous les détails.
Il ne faut guère plus de quelques pages pour que l’histoire se mette à dégénérer en beauté, façon Neil Gaiman. À vrai dire, le père a à peine franchi le seuil de sa maison qu’il tombe sur des extraterrestres en maraude. Et alors là, on glisse dans un joyeux bazar. Des extraterrestres, on passe à des vampires un peu spéciaux, on croise des poneys suprêmement intelligents et, cerise sur le gâteau, un stégosaure scientifique embarqué sur un ballon.

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Par bonheur, le lait est – presque – toujours à l’abri des vicissitudes du voyage. Rendez-vous compte : kidnapping, vol sauvage, voyages dans le temps, rien n’est épargné à cette pauvre bouteille. De fait, rythme et suspens sont au rendez-vous. On n’a guère le temps de s’ennuyer !

L’histoire est loufoque, déjanté, drôle, complètement folle. Et elle s’adresse aussi bien aux petits qu’aux grands ! Au-delà de l’histoire truffée d’imaginations, Neil Gaiman dresse un bel hommage aux papas, aux enfants, aux histoires et à l’imagination… mais aussi à cet instant sacré qu’est le petit-déjeuner. Comme souvent avec Neil Gaiman, on oscille sur le fil entre imaginaire et réalité, en se demandant de quel côté l’on se trouve. Et, alors que la fin semble laisser sur une délicieuse ambiguïté (les plus rationnels pouvant se rassurer d’un « Ah, ouf, ce n’était qu’une histoire inventée ! »), la dernière vignette retourne totalement la situation, offrant une merveilleuse chute au conte !

Par bonheur, le lait, est donc un conte intergénérationnel extrêmement réussi. Si les enfants y apprécieront l’imagination débordante qui tisse une aventure trépidante, les lecteurs plus âgés apprécieront le très bel hommage aux parents, aux enfants et à la puissance de l’imaginaire que l’on devine entre les lignes. 

 

Par bonheur, le lait, Neil Gaiman et Boulet (illustrations). Traduit de l’anglais par Patrick Marcel. 
Au Diable Vauvert, 2015, 126 p. 

La Morsure du givre, Mercy Thompson #7, Patricia Briggs.

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Pour Mercy Thompson, mariée depuis peu à Adam Hauptman, charismatique Alpha de la meute locale, Thanksgiving aurait dû être une fête paisible en famille. Elle était loin d’imaginer que faire du shopping avec sa belle-fille Jesse risquait de virer au cauchemar. Et pourtant, lorsqu’elle ne parvient pas à joindre Adam par téléphone, ni aucun membre de la meute, la jeune femme sait que quelque chose ne tourne franchement pas rond. Une fois de plus, il va falloir mettre les mains dans le cambouis… 

Septième aventure de Mercy et, cette fois, on plonge dans les ennuis dès les premières pages. Après la petite pause indienne du volume précédent, on découvre un roman bourré d’actions, du début à la fin.
Pour ne pas se faire bêtement spoiler sur la série Alpha et Oméga, il vaut mieux lire ce volume après avoir lu les trois premiers volumes de la série sus-nommée ! D’autant qu’Asil, un des personnages phares des aventures de Charles et Anna s’invite dans le quotidien de Mercy.

Paradoxalement, si l’histoire est bourrée d’action, elle progresse aussi plutôt lentement. Ça se castagne dans tous les sens, les personnages courent à droite à gauche, il y a du mystère à revendre mais… on a parfois l’impression de piétiner dans l’intrigue ; c’est assez surprenant comme effet. Mais l’histoire est loin d’être creuse !
En effet, l’intrigue va faire intervenir la meute, le statut des loups-garous, les vampires (le grand retour de Stefan et Marsilia !), mais aussi les faes et tout ce qui tient à la décision des Seigneurs Gris prise à la fin de Jeu de piste. Côté politique et statut social, c’est donc une intrigue plutôt costaud et bien ficelée que nous propose Patricia Briggs. Comme le volume reprend tous les fils précédemment tissés, on retrouve des personnages secondaires comme Tad et Zee, Marsilia donc, ou Gabriel et l’ensemble de sa famille (multiples petites sœurs incluses).

Et la mythologie ? Eh bien on est servis ! Puisqu’il est à la fois question de vampires, faes et loups-garous, on découvre de nouvelles choses sur les trois types de créatures. On découvre notamment de nouvelles choses sur l’architecture de la meute et sur les liens qui unissent Adam et Mercy. D’ailleurs, petit bonus dans ce roman : il n’est plus seulement écrit du point de vue de Mercy ; quelques scènes sont narrées du point de vue d’Adam, une petite nouveauté pas désagréable.
Côté style, on ne change pas une équipe qui gagne : il n’y a pas de temps mort, c’est vif et les dialogues sont toujours aussi savoureux ! En revanche, la traduction n’est pas aussi bonne que celle des tomes précédents, ce qui est un peu dommage…

Avant-dernière aventure de Mercy au programme et retrouver la meute et leurs fantastiques histoire a été très plaisant, malgré un rythme pas toujours équilibré : si l’intrigue est toujours aussi fournie et bien ficelée, on a parfois l’impression de piétiner un peu dans l’histoire. Malgré tout, Patricia Briggs explore un peu plus la mythologie de son univers et tisse une intrigue reprenant des éléments déjà amorcés dans les volumes précédents de la série. En refermant ce volume, on n’espère qu’une seule chose : que le prochain reprenne tous les très bons ingrédients de la série !

◊ Dans la même série : L’Appel de la lune (1) ; La Marque du fleuve (6) ;

Mercy Thompson #7, La Morsure du givre, Patricia Briggs. Traduit de l’anglais par Lorène Lenoir. 
Milady, mars 2014, 408 p.

 

ABC Imaginaire 2015

Le Premier, Nadia Coste.

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Vaïn est un jeune homme frêle. Tout l’inverse de son frère, Urr, un vrai colosse, le préféré de ses parents. Le jour où Urr doit devenir un homme, le petit Vaïn ne peut s’empêcher de le suivre et voit son frère boire à la source du loup, réputée pour être maudite. Fou de rage, Urr violente son frère… et le tue. Pourtant… Vaïn se relève. A-t-il ressuscité ? C’est probablement le signe que lui aussi vaut autant que son frère, et la tribu s’en rendra compte. Mais le soleil brûle Vaïn. Et la nourriture a le goût du sable, seul le sang parvient à le sustenter. 
Forcé de se rendre à l’évidence, Vaïn se convainc que la Nature l’a sauvé de la mort pour éliminer son frère et la descendance maudite de ce dernier. La terrible et périlleuse traque commence. Elle lui prendra des siècles. 

Voilà un sujet au roman très original !
D’une part, le contexte surprend. Vaïn, Urr et Milana vivent en effet… au Néolithique. Et à cette époque-là, il vaut mieux être un gros costaud plutôt qu’une allumette comme Vaïn. Heureusement, celui-ci va faire l’expérience de la non-vie, qui va lui permettre de prendre sa revanche contre son butor de frère. D’autant qu’il découvre que ce dernier est, lui aussi, un maudit, dont la race se met à proliférer. Vaïn se donne  alors comme mission de l’éradiquer, lui et sa descendance, ce qui l’amène à entamer un très long périple.

Le roman est prenant dès le départ : on découvre Urr, le jeune premier (le fils prodigue !) et son frère Vaïn, le gringalet que personne n’apprécie. Spontanément, on s’intéresse à Urr, celui qui est présenté comme le plus méritant des deux. Mais… Urr est tellement antipathique qu’il mériterait des claques. Alors on s’intéresse à Vaïn. Le début est rudement habile : le protagoniste n’est pas immédiatement en pleine lumière, mais on en vient à adhérer à son projet. Mais pas vraiment à l’apprécier, et ce sera vrai jusqu’à la fin du roman. Vaïn est un personnage assez étrange, antipathique, aux raisonnements parfois tordus, et qui laissent le lecteur dubitatif. Pourtant… pourtant on ne peut que se passionner pour l’histoire !

La traque est, en effet, très prenante. En suivant Vaïn, on n’ignore rien de ses doutes, angoisses, et de la solitude qui l’étreint. Tout immortel soit-il, Vaïn n’est ni omniscient, ni omnipotent. Il tâtonne, tire des plans sur la comète, se débrouille comme il peut et fait pas mal d’erreurs – et pas seulement au début.
A travers l’opposition atavique des deux frères, Nadia Coste revisite habilement l’opposition vampires et loups-garous, tous pourvus d’une longévité exceptionnelle. Au fil des affrontements et découvertes, ce sont peu à peu tous les codes de ces créatures qui apparaissent : le soleil, le feu ou les pointes de bois sont mortels, Vaïn se nourrit de sang – qui le revigore – et un collier d’ail suffit à le rendre nauséeux. De l’autre côté, la lune a une influence importante, et l’aconit est extrêmement toxique. Dans un cas comme dans l’autre, les effets de chacun de ces éléments sont découverts par expérimentation : Le Premier est vraiment un roman initiatique !

Au-delà de cette mythologie passionnante, il y a aussi la richesse de l’univers qui est particulièrement séduisante. Le roman débute au Néolithique, à l’époque où les populations commencent à se sédentariser. Chasseurs-cueilleurs, éleveurs, agriculteurs, chamans… les classes sociales sont détaillées et les rites sociaux de l’époque – notamment mortuaires – bien intégrés au récit. C’est un vrai plaisir à découvrir. De plus, les maudits étant dotés d’une longévité exceptionnelle, on les suit jusqu’aux prémisses de l’Antiquité. Comme pour les codes liés aux vampires et loups-garous, Nadia Coste replace suffisamment de petits détails pour que, sans précision de date ou d’époque précise, on sache où on en est. Les descriptions de bâtiments, d’armes, de costumes ou de coutumes sont si détaillées qu’on pourrait penser parcourir les rues à la suite des personnages. Côté période historique, la fin permet de faire le lien avec la légende fondatrice de Rome : toutes ces petites références ne font que renforcer l’originalité du roman !

Faire du neuf avec du vieux – dans tous les sens du terme ! – est donc possible. Nadia Coste innove sur les sujets des vampires et loups-garous, tout en plaçant son roman dans un contexte historique extrêmement riche allant de la Préhistoire aux débuts de l’Antiquité. Malgré l’antipathie qu’inspire le personnage, ou grâce à elle, on se passionne pour cette longue traque, pleine de surprises – tant pour les protagonistes que pour le lecteur. Par bien des aspects, Le Premier est un roman jeunesse très surprenant, mais c’est surtout un roman extrêmement original, mêlant histoire et fantastique avec talent.

Le Premier, Nadia Coste. Scrinéo, 2015, 312 p.

 

Merci à Scrinéo et Livraddict pour la lecture de ce roman !

Les Rivières de Londres, Le Dernier apprenti sorcier #1, Ben Aaronovitch

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Peter est à deux doigts de terminer sa formation lorsqu’il s’aperçoit que les fantômes existent, et qu’il peut leur parler. Ce qui est plutôt pratique lorsque le seul témoin du meurtre sur lequel on enquête est mort depuis un siècle. Et Peter n’est pas au bout de ses surprises. Car, au lieu d’intégrer la police criminelle comme il le voulait, il est recruté par le très étrange inspecteur Nightingale, l’inspecteur chargé du non moins étrange bureau des affaires surnaturelles de la police londonienne. Au menu, traquer vampires, sorcières, et autres créatures de la nuit ; faire respecter les divers accords des forces occultes ; réconcilier les divinités qui se partagent la Tamise et les rivières de la cité ; et, bien sûr, apprendre le latin, le grec ancien, et une montagne d’incantations diverses et variées. Peter a fort à faire, car selon un accord très ancien, il s’apprête à devenir le dernier sorcier de Londres… et policier émérite ! 

Le Dernier apprenti sorcier est une série d’urban fantasy au premier tome bien ficelé : entre l’enquête toute policière, les diverses recherches via Internet et logiciels spécialisés, on croise fantômes, vampires, et autres créatures surnaturelles. Sous la houlette de Nightingale, son supérieur direct, Peter apprend tout ce qui est nécessaire à un apprenti sorcier.
Quelques pages pour nous situer le contexte de l’enquête policière, et l’auteur nous propulse dans les méandres surnaturels de l’affaire. Comme notre héros, on découvre donc avec stupeur que Londres n’est pas habité que par des humains en bonne et due forme, et qu’il faut parfois donner de sa personne pour gérer toute l’affaire, lorsqu’on est un policier-sorcier.
Le mélange entre surnaturel et enquête policière est très réussi : d’une part, on adhère sans souci à l’univers fantastique et, d’autre part, la précision des recherches rend l’enquête très authentique. D’autant que Peter et Nightingale ne résolvent pas tous leurs problèmes à coups de sortilèges. Rien de tel qu’une grenade au phosphore et l’intervention des pompiers pour se débarrasser d’un foyer vampirique, par exemple…

L’univers n’est pas, en lui-même, très original : il y a des fantômes, des divinités, des vampires, des sorciers… mais, voilà, Ben Aaronovitch apporte à tous cela ses petites touches personnelles. Les fantômes se différencient des spectres, les vampires, comme on l’a vu, se chassent à coups de grenades, les différentes rivières de Londres sont gouvernées par des dieux et déesses parfois susceptibles, et qu’il faut calmer à de nombreuses reprises. Il y a, bien sûr, les différents sortilèges tirés du latin, les techniques issues des travaux de Newton.

Peter, le personnage principal, mène l’enquête… comme il peut. Le roman est plein d’un humour très britannique, pince-sans-rire, souvent du au décalage entre l’action et les réflexions de Peter, ou ses balbutiements magiques. L’apprentissage s’intercale avec l’enquête, ou les histoires des personnages. Ainsi, on suit avec plaisir les échanges entre Peter et Lesley, sa très efficace – mais distante – collègue. Nightingale, un peu vieux jeu, remplit son rôle de vieux mentor. Et les personnages secondaires sont tout aussi travaillés; de Molly, la gouvernante, aux différentes rivières de Londres, on navigue entre des personnages complexes et bien dessinés.

Ce premier tome du Dernier apprenti sorcier est donc très convaincant : l’univers urban fantasy est extrêmement bien construit et mis en scène, les personnages complexes, l’intrigue très travaillée. L’auteur, dans un univers assez classique, insuffle suffisamment de petits détails originaux et particuliers pour créer une ambiance inédite. Il mêle si bien enquête et vie privée des personnages que l’on lit autant pour connaître le fin mot de l’histoire, que pour savoir comment les relations des personnages vont tourner : le suspens est donc au rendez-vous sur tous les tableaux. De plus, le texte est pétri d’un humour tout britannique, qui amène souvent le lecteur à sourire. 
En somme, c’est une série d’urban fantasy qui démarre extrêmement bien, et dont je lirai très certainement la suite !

 

Le Dernier apprenti sorcier #1, Les Rivières de Londres, Ben Aaronovitch. Traduit de l’anglais par Benoît Domis. J’ai Lu (Nouveaux Millénaires), 2012, 380 p.

 

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Lord Faureston & Lady d’Angerès, D #1 & #2 ; Ayroles, Maïorana & Leprévost.

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De retour d’expédition, l’explorateur Richard Drake hante clubs et salles de bal, fréquentant la haute société victorienne. Lors d’une soirée, il tombe littéralement sous le charme de Miss Catherine Lacombe, une jeune lady au caractère… bien trempé. L’ennui, c’est qu’il n’est pas seul sur le coup. Le très jeune, très beau, très riche – et très sulfureux – lord Faureston a également jeté son dévolu sur la belle. Le ténébreux dandy joue de l’aura de mystère qui l’entoure, et de son étonnant pouvoir de séduction. Si Lady Catherine succombe sans demander son reste, Richard Drake ne peut s’empêcher de ressentir une pointe d’anxiété. Jalousie ? Ou pressentiment ?
L’intrépide explorateur pencherait bien pour la première hypothèse… du moins, jusqu’à ce qu’il croise l’énigmatique Mister Jones, obscur employé de banque le jour et… chasseur de vampires la nuit !

La première chose que l’on remarque dans D, c’est la couverture du premier volume, dont la prise de vue est assez remarquable, et donne le ton d’ensemble : l’intrigue va être sombre, et montrer au lecteur les aspects les moins reluisants de cette bonne société victorienne.

Cette société, on y plonge dès les premières planches, la bande-dessinée s’ouvrant sur un bal, minutieusement représenté. Le contexte est extrêmement bien rendu : dans les dessins, les dialogues, le ton des personnages, ou dans l’ambiance qui se dégage des pages. Le dessin est réaliste, bourré de détails, la couleur chatoyante, surtout dans les scènes diurnes. Les scènes nocturnes, elles, se démarquent par un aspect sombre et froid, qui nous plonge dans l’ambiance de cet épais mystère.
Au détour des scènes, on reconnaît ça et là des clins d’œil à la littérature gothique et fantastique du XIXè, et l’ambiance générale de la bande-dessinée n’est pas sans rappeler les titres (bien connus) mettant en scène des créatures avides de sang frais.

Le premier tome est une vaste et mise en place, et m’a laissée quelque peu sur ma faim. Pourtant, tout y est : l’intrigue bien construite et laissant du suspens pour la suite, l’ambiance, les dessins, les dialogues, il n’y a rien à redire. Mais, dans la mesure où ce tome sert à mettre en place les suivants, on peut lui reprocher quelques longueurs (pourtant nécessaires).

Le second tome, de son côté, a un petit côté efficace fort agréable, et éclipse les récriminations (de lecteur acariâtre) que l’on pouvait faire au premier. Ambiance, dessins, couleurs, intrigue épaisse, action, suspens, on retrouve tous les excellents ingrédients du premier opus. On en apprend également sur la passé de Richard Drake, ce qui ajoute du mystère à l’intrigue ambiante. Celle-ci est vraiment bien amenée : s’il y a quelques résolutions, on sent que le fil rouge général (autour du comte D) achève de se mettre en place. Sans que l’on ressente un insoutenable suspens à la fin, il reste tout un tas de zones d’ombre à explorer, tant dans l’intrigue générale avec les vampires, qu’autour de la personnalité de Richard Drake, au nom bien programmatique.

Dans cette mode des vampires, Alain Ayroles, Bruno Maïorana et Thierry Leprévost frappent fort, et livrent deux très bons premiers tomes. Si vous aviez aimé De Capes et de crocs et Garulfo, vous devriez trouver votre compte avec D, bien que le ton et le style d’intrigue soient bien différents. De même, si la littérature gothique du XIXe vous plaît, cette bande-dessinée devrait vous rappeler de bons souvenirs. Tout y est de très bonne facture : l’intrigue est bien menée, le dessin et les couleurs sublimes, le contexte bien retranscrit, l’ambiance tour à tour oppressante et exaltante. Bref : c’est un très bon début !

 

 D #1 : Lord Faureston et D #2 : Lady d’Angerès, Alain Ayroles (scénario), Bruno Maïorana (dessin) et Thierry Leprévost (couleurs). Delcourt, 2009 (62 pages) et 2011 (56 pages).
8/10.

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L’Opéra macabre, Jeanne Faivre d’Arcier.

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On a beau être vampire, on n’en est pas moins femme… 

Des maisons closes d’Alger aux dédales de Bombay, des ruelles sombres de Séville aux bûchers funéraires de Bénarès, les créatures de la nuit ne cessent d’envoûter les humains qui croisent leur route. Mais aujourd’hui, comme hier, Carmilla, la sublime danseuse de flamenco vampire, ou Mâra, la Déesse écarlate, qui fut l’amante du Prince des Démons avant de devenir la favorite de nombreux maharadjahs, restent femmes jusqu’au bout des ongles : leurs passions et leurs vengeances sont implacables, surtout lorsqu’elles se piquent d’aimer des êtres qui ne sont pas en odeur de sainteté auprès de la communauté des non-morts. Entre l’or rouge et la magie noire, la crasse des théâtres de bas étage et les sortilèges des palais indiens, la guerre du sang s’annonce plus funeste que jamais… 

 

L’Opéra macabre, c’est l’histoire de deux reines de la nuit, habituées des spectacles qui laissent sans voix, rompues aux scènes théâtrales. Ces deux femmes, ce sont Carmilla, la danseuse de flamenco et Mâra, la courtisane hindoue. Toutes deux sont également des vampires et, à ce titre, règnent sur les nuits éclaboussées par la lueur de la lune, et sur les sombres recoins. Si vous vous attendez à du vampire d’opérette (du genre pas trop dark, sympa tout plein et plein de trop bonnes intentions), passez votre chemin : Carmilla, Mâra, ou leurs congénères, jouent dans une autre cour. Bienvenue dans les noires profondeurs du monde obscur, où les créatures surnaturelles courent après le gibier humain ou se font des crasses les unes aux autres, le tout au clair de lune, allergie solaire oblige.

La première partie de l’intégrale s’attache à l’histoire de Carmilla, la française expatriée en Algérie, danseuse de flamenco, amie des gitans. Abandonnée par un géniteur surnaturel indélicat, elle écume les bas-fonds en quête d’informations sur son origine, sa nature. Femme du monde, femme d’affaires, Carmilla ne perd pas le Nord : constatant la prolifération humaine, doublée d’une effarante avancée technologique, elle décide de prendre les devants et se lance dans la course à l’or rouge, souhaitant doter sa race d’un sang synthétique pur mis en bouteilles, tout aussi consommable que le sang humain, les effets indésirables en moins – celui-ci véhiculant, évidemment, tout un tas de cochonneries. Oubliez True Blood, car l’or rouge, ici, n’est qu’une partie moindre de l’intrigue : la quête d’identité de Carmilla occupe le devant de la scène, le progrès scientifique étant plutôt la toile de fond – mais quelle toile audacieuse ! En 1995 (date de la première publication), rares étaient les vampires littéraires qui souhaitaient vivre sans grignoter de l’humain en guise de quatre-heures.
Hommage évident au personnage éponyme de Sheridan Le Fanu, Carmilla est également un avatar de Carmen, l’héroïne de Prosper Mérimée (peut-être plus connue par la mise en musique par Bizet). Conjuguant ces deux ascendances, Carmilla, ici, est clairement l’archétype de la femme fatale (et ce dans tous les sens du terme), ce qui en fait un personnage fort, complexe, et très charismatique, que l’on suit avec beaucoup d’intérêt dans ses pérégrinations.

 L’histoire de Carmilla est narrée selon un remarquable parti-pris temporel, puisque trois temps se croisent : la (brève) vie humaine de Carmilla, sa vie présente de danseuse de flamenco et scientifique réputée, et sa vie d’Immortelle passée : il faut parfois jongler un peu, mais on finit toujours pas repérer où on en est. Les trois lignes s’entrecroisent, chacune éclairant les autres.
Les personnages secondaires croisés au fil des pages sont plus ou moins étoffés : à l’instar de Dracula, personnage mythique du genre, on en sait assez peu sur l’adversaire implacable auquel la danseuse vampire est confrontée. Mystérieux jusqu’au bout des ongles, il incarne à la perfection un mythe vampirique européen tel qu’on le connaît bien, et que l’on sent un peu poussiéreux face à Carmilla qui, elle, incarnerait plutôt le progrès. Aussi, bien que L’Opéra macabre soit un bel écho à la littérature vampirique classique, on sent que Jeanne Faivre d’Arcier dépoussière le mythe plutôt que de s’enfermer dans des schémas déjà rebattus.

Dans La Déesse écarlate, on retrouve un parti-pris narratif intéressant. On suit deux personnages phares : Mâra, la fameuse Déesse écarlate, vampire hindoue, déjà croisée aux côtés de Carmilla, d’une part. D’autre part, Jonathan, jeune indien adopté dès sa naissance par un couple vivant en France. Les scènes concernant Mâra, Jonathan, ou d’autres personnages alternent, permettant de donner une vision globale de la situation. De plus, Jonathan est assailli de rêves qui créent une sorte de sous-intrigue

Ouvert aux traditions mystiques, Jonathan est hanté, la nuit, par des visions de Mâra, de l’Inde de l’ancien temps, et par des songes bien étranges, qui le poussent à visiter un pays qui lui est interdit pour des questions de sécurité. Pour ceux qui ont lu Dracula (encore), le prénom de Jonathan évoque tout un tas d’éléments et un imaginaire que Jeanne Faivre d’Arcier a su parfaitement remodeler, adapter, réutiliser. Au lieu de lire une bête copie modernisée et transposée, on se retrouve face à une réutilisation d’un matériel littéraire existant, pour en tirer autre chose : c’est rafraîchissant, et bien pensé. D’autant que le tout se passe globalement en Inde, avec une intrigue de type policier à la clef, ce qui induit un certain suspens, malgré un rythme plutôt lent. La partie mystique est assez loufoque, et cela tranche avec le côté extrêmement sérieux des recherches de Jonathan. Le décor est très riche et très fouillé, les relations étoffées, et l’intrigue se joue à plusieurs niveaux, ce qui rend le tout très complexe, et la lecture passionnante.

Pourtant, malgré cela, il faut déplorer une certaine lenteur qui plombe un peu le récit. Certes, le rythme est très adapté aux créatures (immortelles, elles ont tout leur temps) ou au lieu (l’Inde étant connue pour sa façon de prendre le temps). Ce rythme lent semble parfois reproduire l’incroyable touffeur des nuits tropicales durant lesquelles, abrutis par la chaleur, on a l’impression de sentir le temps se solidifier. Du coup, la lecture semble, par moment, ne pas avancer, alors que l’intrigue tient la route et est propre à passionner le lecteur. Le style, de son côté, n’aide pas vraiment : la narration, au présent, donne au récit un ton très descriptif, froid et clinique, qui tient le lecteur à distance. Spectateur, il peut éprouver quelques difficultés à se sentir concerné, et donc à se passionner pour les tribulations des personnages, bien que le fond de l’intrigue soit littéralement prenant. Les scènes sont très détaillées (parfois trop ?) et le style, quoique froid, très fluide, parfois traversé de quelques envolées lyriques et poétiques. Mais rien n’y fait : tout cela reste assez pesant et passe lentement.

Malgré, donc, un style maîtrisé et parfois un peu lourd, L’Opéra macabre est un projet ambitieux, qui vient renouveler les histoires de vampire. Dans l
a lignée d’Anne Rice, Jeanne Faivre d’Arcier campe des personnages forts, charismatiques, aux destins et aux passions complexes, fouillés, et travaillés. L’intrigue est bien pensée, complexe à souhait, et le tout est bien mené, même si les fins semblent un peu rapide, en regard de la longue mise en place. En somme, L’Opéra macabre plaira certainement aux amateurs d’intrigues vampiriques fouillées, placées dans des univers riches, et ne dérogeant pas aux règles bien connues du mythe, tout en replaçant le tout dans un contexte moderne et adapté en fonction. Les longueurs n’enlèvent rien au côté festoyant et flamboyant de ce mythe revisité, à déguster petit à petit ! 

Et un grand merci aux éditions Bragelonne et à Livraddict pour ce partenariat !

L’Opéra macabre, intégrale :  La Déesse écarlate, Jeanne Faivre d’Arcier. Bragelonne, 2013 (1ères éditions 1995 et 1997), 528 p.
7,5 /10

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