La Bataille d’Angleterre, Roslend #1, Nathalie Somers.

En pleine Seconde Guerre mondiale, deux adolescents, Lucan et Catriona, se retrouvent au coeur d’un secret d’Etat. Le dossier Roslend est classé confidentiel : compréhensible quand on sait qu’il s’agit d’un univers parallèle et fantastique, dont le destin est étroitement lié à celui de Londres. Le sort des deux mondes repose désormais entre les mains de Lucan et de son amie.

J’avoue avoir commencé ce roman avec un léger a priori, alors que j’essaie toujours de démarrer mes lectures en toute neutralité. Un de mes prescripteurs habituels m’avait-il dit n’avoir pas aimé ? Mystère. Toujours est-il que c’est avec beaucoup de pincettes que j’ai attaqué ma lecture et que la surprise n’en a été que meilleure !

L’introduction nous fait découvrir Lucan, un jeune garçon élevé par son grand-père horloger, dans un Londres vigoureusement bombardé par les Allemands – eh oui, nous sommes en 1940. Lucan a perdu ses parents et n’apprécie guère son apprentissage : il ne rêve que de jouer au hurling (un sport traditionnel irlandais) ou de courir les rues avec Catriona, sa flamboyante amie et voisine. Sans trop vous en révéler, Lucan va se trouver propulsé dans un univers parallèle dont il ne soupçonnait pas l’existence : Roslend.

Le roman s’appuie sur un univers extrêmement original et d’une incroyable richesse. Qu’il soit question de la faune, de la flore, de l’organisation de la société ou des us et coutumes, Nathalie Somers a accordé un soin particulier à Roslend, qui surgit littéralement sous nos yeux – et ce avec peu de descriptions. Elles font tout simplement mouche !
Le roman repose sur le principe de deux univers certes parallèles, mais dont les histoires sont intimement liées : au fur et à mesure que progresse la bataille d’Angleterre, celle entre Roslend et Nelbri fait rage. On fait donc de constants allers-retours entre les deux mondes, au gré des voyages de Lucan. On pourrait, du coup, penser que la connaissance de l’Histoire gâche totalement la découverte de l’intrigue. Eh bien en fait, pas du tout ! Certes, connaître l’issue de la bataille d’Angleterre donne de bons indices quand à l’issue de celle de Roslend (en imaginant que l’auteure n’ait pas versé dans l’uchronie), mais le suspens est tout de même bien présent et ce sans doute à cause de la dimension d’espionnage très forte que propose l’intrigue. Il y a des missions sous couverture, des exfiltrations musclées, et il est pas mal question d’Enigma. D’ailleurs, l’ambiance de l’époque est vraiment bien retranscrite, car l’auteure fait intervenir des figures historiques – parmi lesquels Churchill, ou la famille royale.

Passer constamment d’un univers à l’autre induit un fort suspens – au cas où le contexte guerrier ne serait pas suffisant. Cela tient également aux moments forts de l’histoire : les péripéties sont nombreuses, les retournements de situation également : bref, on ne s’ennuie pas.
Côté personnages, on est plutôt bien lotis aussi. Évidemment, la star, c’est Lucan, mais son acolyte indispensable reste Catriona, laquelle parvient à la fois à veiller sur les arrières de son camarade et à faire avancer l’histoire – ce qui n’est pas mal du tout, d’autant que la jeune fille tient plus du side-kick que du protagoniste !
En revanche, j’ai un peu regretté que Lucan soit l’arrivant providentiel, celui grâce auquel Roslend va se tirer du guêpier dans lequel ils sont fourrés : certes, cela semble tenir à une excellente explication, mais j’ai trouvé que la révélation était un peu trop attendue. Néanmoins, l’ensemble est bien ficelé et tient la route, donc j’ai rapidement arrêté de grogner.
D’ailleurs, la fin est arrivée un poil trop vite à mon goût, ce qui traduit le bon moment que j’ai passé avec ce roman !

La très belle couverture n’était donc pas mensongère : j’ai passé un très bon moment avec Roslend et suis même très curieuse de lire la suite. Nathalie Somers y met en scène un personnage attachant, plongé sans sommation dans un univers extrêmement original. Elle déploie sa fantasy sur la trame de la deuxième guerre mondiale et le récit est particulièrement réussi – bien que l’on connaisse l’issue du conflit, elle parvient à maintenir le suspens dans son intrigue. Vivement la suite, donc !

Roslend #1, La Bataille d’Angleterre, Nathalie Somers. Didier jeunesse, mars 2017, 329 p.

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Dans les griffes du jardin maléfique, Jack le Téméraire #1, Ben Hatke.


Quand arrive l’été, Jack doit rester à la maison pour s’occuper de sa petite sœur Maddy. Ce n’est pas toujours amusant car elle ne dit pas un mot. Du moins, le croit-il… Voilà qu’un jour, au marché, elle se met à parler pour demander à Jack d’échanger la voiture de leur mère contre un boite de mystérieuses graines à planter. Il accepte et commet ainsi la plus belle erreur de sa vie. Le jardin se transforme en une jungle sauvage peuplée de drôles de créatures : des bébés oignons et citrouilles animées de plus en plus inquiétants au fil des jours. Jusqu’à une nuit de pleine lune où surgit un dragon… Dès lors, plus rien ne sera comme avant.

De Ben Hatke, j’ai lu et adoré la série Zita, la fille de l’espace, une série qui s’adresse aux plus jeunes lecteurs. Évidemment, lorsque j’ai su qu’il publiait un nouveau titre, qui plus est dans la même veine, je me suis jetée dessus ! Passée la petite déception de ne pas retrouver Zita (dont j’aurais bien lu une quatrième aventure), je me suis délectée des aventures de Jack.

Première chose qui m’a sautée aux yeux : le parallèle avec le conte traditionnel de Jack et le haricot magique. Entre l’échange pas franchement équivalent qui lui attire les foudres maternelles et ses aventures dans un jardin luxuriant et terrifiant, notre Jack a quelques similitudes avec son célèbre homonyme et on s’amuse assez vite des parallèles entre les deux histoires.
Puisque j’en suis aux similitudes, on va évacuer celles avec Zita. Sur la forme, d’abord : comme dans le précédent comics, le dessin prime sur le texte. Le premier est très expressif et le second sait parfois se faire oublier : idéal pour de jeunes lecteurs, donc !
Et sur le fond, il y a également des parallèles à établir : car les malfaiteurs à qui Jack échange les clefs de la voiture contre les graines, ne sont autres que Pipeau et Madrigal ! Du coup, on peut peut-être espérer croiser d’autres personnages – et pourquoi pas Zita elle-même ?

Mais revenons à cette histoire de jardin maléfique. Au départ, l’aspect maléfique annoncé dans le titre n’est pas vraiment perceptible. Mieux : le jardin semble agir comme une vraie thérapie, pour Maddy, qui s’ouvre un peu plus au fil du temps qu’elle y passe. L’ennui, c’est que celui-ci gagne en puissances maléfiques aussi et que celles-ci guettent dans l’ombre. Finalement, l’angoisse s’installe assez insidieusement, à coups d’une feuille aux reflets étranges ou à une paire d’yeux qui guette discrètement dans l’ombre. Ceci dit, pas de panique, c’est un peu effrayant, mais pas non plus à trembler comme une feuille sous sa couette : c’est vraiment adapté aux plus jeunes lecteurs !

Outre l’aspect fantastique de l’intrigue, les personnages font le charme de l’histoire. Jack est un jeune garçon solitaire, soutenu dans l’adversité par une Maddy silencieuse et une sympathique voisine, qui a en outre le bon goût de pratiquer les armes médiévales à ses heures perdues. Au fil des péripéties dans le jardin, c’est un trio attachant qui se dessine. D’autant que Jack et Lilly sont assez grands pour prendre leurs propres décisions… et assez grands pour faire quelques bêtises, parfois regrettables, mais dont ils sortiront grandis.

Ce que j’aime dans les histoires de Ben Hatke, c’est qu’il parle de sujets susceptibles de toucher les jeunes lecteurs (mais aussi les grands) : ici, au centre, l’amour (filial et fraternel, notamment) et l’amitié. Jack se pose une foule de questions sur lui-même, sa famille, ses relations aux autres : l’aventure ne les lui apportera pas toutes, mais l’adversité l’aidera à trouver quelques réponses.

Encore une fois, Ben Hatke signe une bande-dessinée romanesque et épique en diable, faisant la part belle aux aventures à la fois fantastiques et familiales. Le dessin est particulièrement expressif, plein de vie et permet à l’intrigue une intéressante économie de dialogues – ce qui rend le comics très accessible aux plus jeunes lecteurs. Comme à la fin d’une aventure de Zita, je n’ai qu’une hâte : pouvoir lire la suite !

Jack le Téméraire #1, Dans les griffes du jardin maléfique, Ben Hatke. Traduit de l’anglais par Fanny Soubiran.
Rue de Sèvres, juin 2017, 207 p.

Shades of magic #1, Victoria E. Schwab.

Kell est l’un des derniers Visiteurs, des magiciens capables de voyager d’un monde à l’autre. Des mondes, il y en a quatre, dont Londres est le centre à chaque fois. Le nôtre est gris, sans magie d’aucune sorte. Celui de Kell, rouge, et on y respire le merveilleux avec chaque bouffée d’air. Le troisième est blanc : les sortilèges s’y font si rares qu’on s’y coupe la gorge pour voler la moindre incantation. Le dernier est noir, noir comme la mort qui s’y est répandue quand la magie a dévoré tout ce qui s’y trouvait, obligeant les trois autres à couper tout lien avec lui.
Depuis cette contagion, il est interdit de transporter un objet d’un monde à l’autre. C’est pourtant ce que va faire Kell, un chien fou tout juste sorti de l’adolescence, pour défier la famille royale qui l’a pourtant adopté comme son fils, et le prince Rhy, son frère, pour qui il donnerait pourtant sa vie sans hésiter. Et un jour, il commet l’irréparable…

Dès que j’ai entendu parler de la future parution de ce titre, j’ai eu envie de le découvrir : et je n’ai pas du tout été déçue ! J’ai volontairement raccourci le résumé car il s’écoule plusieurs chapitres avant que l’on n’en arrive au point décrit par le résumé officiel. Sachez seulement qu’après avoir commis la fameuse bêtise, Kell va avoir bien du pain sur la planche !

Dès le départ, on plonge dans un univers follement original : imaginez quatre mondes superposés, entre lesquels on passe grâce à des portes magiques, qui peuvent être seulement activées par les Antari… une sorte de magiciens dont il ne reste que deux représentants, Kell, attaché à la couronne du monde rouge, et Holland, attaché à la couronne du monde blanc. Dans le monde gris, pas besoin de magiciens car comme on ne croit pas à la magie chez nous, personne (ou presque) ne sait qu’on peut seulement sauter d’un monde à l’autre. Et en ce qui concerne le monde noir, il a disparu, dévoré par la magie. Chaque monde a donc ses particularités, qui contribuent à créer un univers incroyablement dense.

J’ai donc immédiatement accroché à l’histoire : on y entre par le biais de Kell, jeune magicien prodige adopté par la famille royale et… trafiquant d’objets magiques, ce qui est rigoureusement interdit et punissable de la peine de mort… Tout simplement ! En même temps, on comprend les peines du jeune homme : orphelin, il a du mal à trouver sa place dans la famille royale et compense ce manque par une légère addiction au danger – laquelle va, évidemment, causer tout ses problèmes.

L’intrigue est assez linéaire mais malgré l’absence de sous-intrigues, on ne s’ennuie pas une seule seconde, car l’histoire est vraiment dense.
Elles est littéralement portée par le duo principal, Kell et Lila, qui se complètent bien, que ce soit en termes de compétences, de caractère ou d’idéaux. Néanmoins, ils ne sont pas seuls et côtoient des personnages secondaires que l’on adore adorer (Rhy, Barron…) ou que l’on adore détester (Astrid, Athos…). Au vu des antagonistes, l’histoire peut sembler parfaitement manichéenne mais, heureusement, l’auteure évite cet écueil avec des personnages hyper ambivalents, aux motivations pas toujours claires et aux parcours particulièrement torturés… qu’on ne peut même pas condamner ! Et c’est ce qui permet au roman de n’être pas totalement binaire.
Le roman s’appuie sur un petit nombre de personnages (principaux et secondaires inclus) aux personnalités bien marquées, bien différenciés les uns des autres, et que l’on suit avec plaisir.

Le style est hyper fluide, ce qui n’aide pas à s’arrêter entre deux chapitres. À ce propos, ceux-ci sont assez conséquents, mais divisés en sous-chapitres très digestes et au rythme efficace. Puisque j’en suis aux chapitres, je vais vous parler des décorations des entrées de chapitres, qui reprennent les motifs de la couverture : c’est superbe !
L’autre point qui fait que l’on a du mal à s’arrêter, c’est le rythme de l’intrigue : dans les premiers chapitres, Victoria E. Schwab prend vraiment le temps d’installer les contours de son univers et de ses personnages, ce qui nous permet de bien saisir tous les tenants et aboutissants de l’histoire dans laquelle on plonge. De plus, Kell n’est pas le seul protagoniste de cette introduction ; Lila a, elle aussi, droit à son entrée en piste. Et si l’on sent que les deux risquent d’entrer en contact, ce n’est ni immédiatement, ni bâclé : c’est amené juste comme il faut.

C’est aussi le cas du système de magie sur lequel repose le roman : les révélations sont faites par petites touches, ce qui laisse à la fois le temps de bien intégrer les modalités… et celui de vouloir en savoir bien plus ! La magie des Antari repose en partie sur le sang, les objets liés à leur monde d’origine et quelques formules dans la langue antari. Vu comme cela, ça paraît simple, mais il faut aussi être doué en dessin, choisir le bon objet et savoir faire preuve de conviction. Bref : c’est pas donné au premier venu de savoir se déplacer grâce à la magie. Celle-ci est donc source de convoitise (notamment dans le monde blanc, dans lequel on n’hésite pas à trancher la gorge de son prochain pour aspirer quelques gouttes de magie), ou de danger lorsqu’on s’en sert pour de mauvaises raisons et avec de mauvaises intentions

Voilà, en gros, pourquoi j’ai tellement apprécié ma lecture de ce premier tome de Shades of magic. J’ai plongé dans un univers hyper original et savouré les échanges – souvent caustiques ! – d’un duo bien pensé. L’intrigue, quoique linéaire, est très efficace et donne tout à fait envie d’en savoir plus, ce qui me donne vraiment très envie de lire la suite !

Shades of magic #1, Victoria E. Schwab. Traduit de l’anglais par Sarah Dali.
Lumen, 8 juin 2017, 505 p.

La Fille aux cheveux rouges, Le Projet Starpoint #1, Marie-Lorna Vaconsin.

Pythagore Luchon a 15 ans. Il habite dans la ville de Loiret-en-Retz et s’apprête à entrer en seconde pou rune année scolaire sans surprise : travailler – un peu –, écouter de la musique – souvent –, draguer les filles autant que cela lui sera possible. Il ne se fait aucune illusion sur les railleries qu’il devra endurer au sujet de sa mère – prof de maths au lycée –, ni sur la peine que lui causeront ses passages à l’hôpital pour rendre visite à son père – brillant chercheur en physique quantique, plongé dans le coma à la suite d’une agression. Toutefois, une chose le réjouit : il va bientôt retrouver Louise, sa meilleure amie, la fille du gardien du lycée. Mais le jour de la rentrée, Pythagore découvre que Louise a apparemment décidé de se passer de leur amitié. Elle s’est liée à une nouvelle élève du nom de Foresta Erivan, dont la présence à ses côtés est d’autant plus intrigante que les deux filles n’ont rien en commun. Louise est une geek passionnée de sciences et d’ingénierie, tandis que la nouvelle élève affiche un look d’un autre genre : elle a les cheveux rouges, s’habille toujours en noir, souvent en cuir, et distribue des gifles à ceux dont elle n’apprécie pas le comportement. À son contact, Louise s’isole de ses anciens amis, se désintéresse de son travail et commence à sécher les cours. Pythagore déplore silencieusement la présence de cette nouvelle élève qui l’irrite autant qu’elle l’attire, jusqu’à ce qu’elle débarque chez lui en pleine nuit pour lui annoncer la disparition de Louise… et lui demander son aide.

Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir terminé ce roman (et même y avoir un peu réfléchi), j’ai toujours autant de mal à trouver l’adjectif adéquat pour le décrire : original ne suffit pas, inventif est un peu faible, complètement fou légèrement mensonger, et surprenant pas tout à fait assez fort. Je crois qu’il faudra faire avec « extraordinaire », dans le sens premier du terme !

J’ai accroché dès le départ, peut-être à cause du prénom du personnage principal, Pythagore, peut-être aussi à cause des problèmes qui se posent à lui : sa mère est prof de maths (dans son lycée et dans sa classe), son père est dans le coma et sa meilleure amie se détourne complètement de lui pour fricoter avec la nouvelle, tellement différente de ce qu’elle est, le tout sans jamais lui adresser la parole. Accessoirement, la fille qui l’a embrassé avant l’été lui préfère désormais le mec populaire de la classe, Maxence… bref : on ne peut pas dire que sa rentrée se déroule sous les meilleurs auspices. Voilà, ça commence comme une chronique adolescente, ce qui n’étais pas pour me déplaire, jusqu’au moment où Pythagore ingère ce drôle d’agrume bleu que lui présente Foresta Erivan (la nouvelle, donc)… et qu’il passe, via l’angle mort, dans une autre dimension.

L’intrigue tient donc sur deux univers parallèles qui partagent, semble-t-il, un lac chargé de plancton luminescent : on y passe au moyen d’angles morts, obtenus en mettant en parallèle deux miroirs, et qui emmènent de-ci de-là. Je n’en dirai pas plus sur l’univers, pour ne déflorer ni l’intrigue, ni les surprises incroyables qui nous sont réservées par le monde que l’on découvre (et quand je dis incroyable, je frise l’euphémisme : imaginez que même la gravité est différente !). Sachez juste que j’ai volé de surprise en découvertes, écarquillant les yeux au fil de ma lecture, et ce pour mon plus grand plaisir.

Tout cela a évidemment un petit côté Alice au pays des merveilles (peut-être juste à cause des miroirs) mais ce n’est pas le texte qui traverse le plus le roman. Non, celui auquel on se réfère très souvent, c’est plutôt… Barbe-Bleue. Et j’avoue que j’ai été, là encore, agréablement surprise !
Tout cela commence avec la localisation de l’intrigue : Pythagore habite en effet au Loiret-en-Retz, une commune imaginaire des Pays de la Loire, dont un des plus célèbres habitants fut le fameux Gilles de Rais (ou de Retz, les deux graphies sont acceptées). Sa descendance n’est d’ailleurs pas étrangère à l’histoire ! Mais on croise des avatars plus facilement identifiables de Barbe-Bleue, dans les deux univers, notamment via un cabinet secret truffé de miroirs, qui n’est pas sans rappeler le funeste cabinet du conte et quelques personnages qui voient leur pilosité changer de couleur, pour adopter celles des nuées. Évidemment, quand on connaît le conte initial, ces références ne peuvent qu’instaurer un horizon plein d’attentes… qui n’est pas déçu, même si ce n’est pas nécessairement de la façon qu’on aurait imaginée !

Il faut aussi parler des personnages, qui font à eux seul une grosse partie du sel du roman. Pythagore, outre sa mère prof de maths, son père dans le coma et un prénom peu commun, est perchiste et amateur de musique (DJ à ses heures perdues) et Louise veut devenir mécano-ingénieure. Et surtout, ils ont vraiment quinze ans, que ce soit dans leurs réactions, leurs questionnements ou leurs réactions – ce qui est bien agréable. Foresta, de son côté, irradie le récit tant elle est flamboyante – et pas uniquement à cause de ses cheveux et de sa veste militaire rouges. De fait, elle semble donc plus âgée que le duo lycéen, car ses préoccupations sont un tantinet différentes – un brin plus politiques. D’ailleurs, si Pythagore est le protagoniste que l’on suit tout au long du roman, il ne faut pas s’y tromper : le personnage principal, en témoigne le titre, est bien Foresta !
Tous trois forment un trio vraiment intéressant et qui fonctionne malgré l’absence d’un des trois membres de la petite équipe la majeure partie du récit : mais comme ce personnage est souvent évoqué, caractérisé par les autres, c’est un peu comme s’il était là en même temps.

Il ne me reste qu’à évoquer le rythme du récit : le départ est assez tranquille mais, très vite, les événements se précipitent ; jusqu’à la fin, le récit est hyper rythmé et, surtout, tellement inventif ! L’univers, je l’ai dit, est particulièrement original mais, en plus, les péripéties tournent assez rarement de la façon à laquelle on s’attend, ce qui est particulièrement emballant. Malgré tout, le récit suit la structure assez formelle du récit initiatique puisque les personnages iront de découvertes en découvertes au fil du récit et se formeront sur tout un tas de sujets.
Mais il restera tout de même un grand mystère. Le Projet Starpoint. Qui, si vous avez bien suivi, donne son titre au roman. Eh bien du projet Starpoint, il sera assez peu question, somme toute : il est évoqué à demi-mot, en passant, assez nettement à l’arrière-plan. Ceci étant, la suite devrait lui laisser une place un peu plus large, comme à la science-fiction qu’il semble charrier dans son sillage (et qui, jusque-là, était assez discrète).

En somme, j’ai fait une excellente découverte avec La Fille aux cheveux rouges, que j’ai dévoré quasi d’une traite en revenant des Imaginales. J’en ai adoré l’univers d’une originalité incroyable, le récit mené tambour battant et souvent surprenant, ainsi que les personnages hauts en couleurs. Une lecture qui a été palpitante de bout en bout, et dont j’ai grandement — mais alors grandement ! — hâte de lire la suite !

Le Projet Starpoint #1, La Fille aux cheveux rouges, Marie-Lorna Vaconsin.
La Belle Colère, mars 2017, 374 p.

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Un autre roman de science-fantasy !

Le Grand Brasier, Gardiens des Cités perdues #3, Shannon Messenger.

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Voilà plusieurs semaines que Sophie Foster n’a plus aucune nouvelle du Cygne Noir, l’organisation clandestine qui l’a créée. Si elle se sent abandonnée, la jeune Télépathe redoute surtout qu’un traître n’ait infiltré leurs rangs. Pourtant, elle a bien vite d’autres chats à fouetter : un mystérieux traqueur est découvert sur Silveny l’alicorne ; Vertina, le miroir spectral de Jolie, refuse obstinément de révéler ce qu’elle sait ; et le Conseil ordonne à Sophie de guérir Fintan, le Pyrokinésiste à l’esprit brisé, malgré l’immense menace qu’il représente…
Toujours accompagnée de Keefe, Dex, Fitz et Biana, la jeune fille est entraînée dans un tourbillon de révélations et de rebondissements… à tel point que, déterminée à démasquer les rebelles qui menacent les Cités perdues, elle va commettre un terrible faux pas !

Après un coup de cœur pour le premier tome et un deuxième volet avec quelques points à corriger, Shannon Messenger reprend le fil des aventures de Sophie et offre un troisième tome haut en couleurs et, sans aucun doute, le meilleur des trois depuis le début.

Le meilleur, mais aussi le plus sombre. Finies les découvertes sympathiques et acidulées des débuts ! Cette fois, Sophie est dans les ennuis jusqu’au cou. Alors qu’elle se morfond (le Cygne noir ne donne plus de nouvelles et Vertina refuse de parler), des événements étranges s’enchaînent. En premier lieu, la découverte d’un traceur ogre sur Silveny. Après deux tomes plutôt cantonnés dans la société elfique, on passe à l’extérieur ! Et les découvertes ne sont pas des plus roses, la nation ogre ne comptant pas que des amis des elfes. De fait, l’aspect géo-politique est bien plus présent dans cet opus que dans les précédents et ce n’est pas plus mal, puisque l’histoire de Sophie vient s’inscrire dans un tout un peu plus vaste que précédemment.
L’histoire est plus sombre, comme je le disais plus haut, d’une part parce qu’une menace de guerre finit par planer sur l’assistance et, d’autre part, car Shannon Messenger flirte avec le thriller. En effet, cette histoire de traceur ogre turlupine les elfes, d’autant que Silveny est censée être très protégée. Qui l’a posé là, comment et pourquoi ? Pour une fois, ce n’est pas à Sophie de régler le problème : elle a déjà bien à faire avec ses études et la société elfique semble avoir enfin compris (mais pas tout à fait) qu’on ne peut pas attendre d’une gamine de 12 ans qu’elle sauve le monde. Donc… Sophie enquête de son côté, bien entendu. À cela s’ajoute le mystère posé par Vertina : le miroir sait manifestement des choses sur la mort de Jolie et Sophie est bien décidée à en savoir plus. Tous ces mystères apportent un suspense indéniable. Or, les péripéties sont à l’avenant et on se surprend à se demander où l’auteur nous emmène à plusieurs reprises, craignant le pire – vraiment, ce tome est bien plus sombre !
Conclusion : on n’a pas le temps de s’ennuyer dans cet opus. Surtout que les événements se précipitent et mettent Sophie à mal.

Autre point sur lequel on n’a pas le temps de s’ennuyer : les personnages. Plus que jamais, Sophie a besoin de son entourage pour s’en sortir. L’auteur met vraiment en valeur les liens amicaux et le soutien du cercle amical dans ce volume. On est donc assez loin du schéma du héros solitaire sauvant la communauté avec ses petits bras ! Et vu l’accueil que lui réservent les elfes, désormais – sa cote flirte avec le néant abyssal – elle a plus que jamais besoin d’être entourée. Les personnages ont grandement évolué depuis l’opus précédent. Sophie est de plus en plus mature – mais pas tout à fait une grande fille non plus : on oscille donc dans un entre-deux lui permettant d’avoir des réactions très mûres et d’autres beaucoup plus enfantines. Dex est dans le même cas : de moins en moins farceur, on le voit prendre de plus en plus de responsabilités. Et si Fitz descend enfin de son piédestal de glace, c’est bien Keefe qui est à l’honneur dans ce volume, assurant Sophie de son indéfectible soutien. C’est d’ailleurs l’occasion de montrer, encore une fois, combien cette société elfique, qui semblait si idyllique au départ, est en faite gangrenée et à l’image de la société humaine. Côté adultes, si l’attitude d’Edaline était à la limite du supportable dans le tome 2, elle trouve son explication ici, la mère adoptive de Sophie n’étant pas aveugle sur son comportement ; cette auto-critique est bien agréable et arrive à point nommé pour redorer le blason du personnage ! Mais si Edaline étonne par son recul, Grady, lui, surprend (voire, choque !) par les facettes sombres de sa personnalité qu’il dévoile. On le pensait doux et effacé, on le découvre belliqueux et déterminé. Il n’y a pas à dire, Sophie a encore des choses à découvrir sur ses parents adoptifs…

À chaque fois que l’on pense avoir atteint un tournant du récit, ou une accalmie, l’auteur nous surprend avec une nouvelle péripétie ou un nouveau rebondissement inattendu. Sans tomber dans le piège d’un rythme effréné (et fatigant), elle renouvelle son intrigue ; le rythme est maintenu d’un bout à l’autre, ce qui fait qu’il est assez difficile de s’arrêter, il faut l’avouer.

Après un deuxième tome un poil en-dessous du premier, Shannon Messenger signe un troisième tome bien plus sombre, dense et qui laisse le lecteur sur des charbons ardents ! On continue de découvrir les travers de cette société elfique avec les – nombreux – ennuis qui tombent sur les épaules de Sophie, dont l’attitude est de plus en plus mature. Cette fois, l’auteur mêle à son récit de fantasy des accents de polar, qui ajoutent au suspens général. Et au vu de la fin, on attend impatiemment le volume suivant !

◊ Dans la même série : Gardiens des cités perdues (1) ; Exil (2) ;

Gardiens des Cités perdues #3, Le Grand Brasier, Shannon Messenger. Traduit de l’anglais par Mathilde Bouhon.
Lumen, 2015, 598 p.
ABC Imaginaire 2015

Et en bonus, l’interview que Shannon Messenger m’a accordée au Salon du Livre et de la Presse Jeunesse de Montreuil, le 5 décembre 2015 : 

J’étais en train d’écrire Gardiens des cités perdues et je faisais beaucoup de recherches, notamment sur les créatures mythiques et mystiques. J’étais donc en train de lire un livre et je tombe sur une entrée « Sylphes ». Et ce qui m’a interpelée, c’est qu’il n’y avait qu’une seule ligne de définition : « élémentaire de l’air, être lié à l’air ». Je me suis rendue compte qu’avec une définition si courte, il était possible d’inventer une créature. Donc, forcément, cela a suscité mon intérêt : le vent peut être une légère brise, ou une tempête. Ça laissait un champ très large et, immédiatement, cette possibilité a attiré mon attention.

  • Comment vous est donc venue l’idée de créer quatre ordres de Sylphes, opposés les uns aux autres ?

Je voulais un monde avec des différences et la construction d’univers est vraiment ce que je préfère. C’est la partie la plus divertissante ! Je me suis toujours intéressée à la mythologie et on trouve aussi ces différences dans la mythologie grecque. Dans le panthéon grec, par exemple, il y a un dieu pour chaque vent, qui ont donné les ordres de Let the sky fall. Mais je me suis appuyée sur l’idée de quatre langues différentes pour dépasser l’idée des dieux grecs.

  • Certains livres vous ont-ils inspirée pour vos séries ?

En général, quand je suis en train d’écrire, j’essaie de ne pas trop m’inspirer de livres, sinon on pourrait rapprocher ça du plagiat. Je préfère garder une pensée originale. Bien sûr, dans sa forme, Gardiens des cités perdues ressemble à des livres comme Percy Jackson, Harry Potter… Sauf qu’au lieu d’avoir une fille (comme Hermione !) qui vient aider les protagonistes, j’ai préféré avoir une fille héroïne, entourée d’une bande de garçons qui l’aident.
Pour Let the sky fall, j’ai remarqué que dans ce type de romans (on va dire la romance fantastique), c’est souvent le garçon qui a des pouvoirs surnaturels et la fille la demoiselle en détresse. L’inversion me semblait plus tentante, donc j’ai préféré avoir une histoire où le héros, un garçon, ignore ses capacités et est sauvé par la fille.

  • Passons à Gardiens des Cités perdues. Comment est née cette série ?

J’ai eu deux sources. J’aime beaucoup Legolas, l’elfe dans Le Seigneur des Anneaux, donc j’avais envie d’en faire une histoire. Mais j’aime aussi beaucoup X-Men. Alors j’ai mélangé les éléments. La magie et les pouvoirs qui apparaissent dans Gardiens des Cités perdues viennent de X-Men, où chaque mutant possède une capacité ou un talent unique. J’aimais vraiment beaucoup cette idée et j’ai voulu la réinterpréter. Dans Gardiens, il n’y a pas de différences physiques, pas de peau bleue ou de personnages couverts de poils. Mais tous les elfes sont différents par leurs capacités uniques.

  • J’ai beaucoup aimé l’univers de Gardiens des cités perdues qui est très riche, notamment au niveau de la faune. Il y a tout de même des dinosaures et une alicorne ! D’où vous est venue l’idée ?

J’adore les animaux ! Ça a toujours été une constante dans ma vie. Du coup, je voulais en mettre beaucoup dans ma série, mais sans me cantonner aux choix attendus. Bien sûr, j’allais mettre des griffons et des licornes, mais j’en voulais d’autres. C’est comme ça que sont arrivés les dinosaures. Mais je ne voulais pas seulement des dinosaures pour faire un livre différent, il fallait que cela reste logique. Donc j’ai réfléchi à cette société elfique et je me suis dit : « Et si leur mission était de préserver de l’extinction ces animaux disparus chez les humains ou en voie de disparition ? ». À partir du moment où ça a été décidé, l’idée était que s’il existait des êtres supérieurs – ce que sont les elfes – cela faisait sens qu’ils essaient de rectifier les erreurs humaines comme les extinctions des animaux, ou les dommages causés à la planète. Cela cimente le rôle des elfes. L’aspect sympathique, c’est que ça m’a permis d’inventer un panel de créatures très très large !

  • À ce stade de l’interview, je peux révéler que j’ai littéralement adoré Gardiens des cités perdues. La société des elfes semble absolument parfaite mais, au fur et à mesure, on s’aperçoit qu’elle est moins idéale qu’il n’y paraît et il arrive des choses très dures à Sophie. À la fin du tome 3, j’ai une grosse inquiétude : est-ce que Sophie va trouver la paix et réussir à vivre heureuse dans cette société ?

J’avais envie qu’on pense, en commençant la série, que les elfes vivaient dans une société idéale alors qu’elle est truffée de défauts, que je voulais utiliser, au fil des tomes, pour pouvoir les mettre en évidence. Sophie a un gros fardeau sur les épaules. Elle va devoir se montrer digne et, au travers de son personnage, les défauts de la société elfique vont peut-être pouvoir se résoudre. Mais Sophie subit tout de même une pression énorme pour une petite fille de 13 ans.
Son prénom, Sophie, vient du grec et signifie « Sagesse ». Je l’ai choisi pour ça. Les elfes ont beaucoup de connaissances. Mais c’est différent d’avoir des connaissances et de savoir les appliquer. Ça, c’est de la sagesse. Sophie a grandi parmi les humains ; ça lui permet d’amener de nouvelles choses, parce qu’elle a une perspective différente que les elfes.

  • L’histoire contient des choses très dures ; vos jeunes lecteurs ne sont pas surpris ?

Je pense que nous vivons dans un monde violent et les enfants sont exposés à des choses beaucoup plus difficiles qu’autrefois. L’idée, c’est de commencer par la préface du roman, qui est un genre de teaser, parce qu’elle est toujours tirée de la scène la plus intense du roman. Les jeunes lecteurs peuvent la lire, comme ça, s’ils sont trop impressionnés, ils peuvent garder le roman pour plus tard. J’ai tiré ça de ma propre expérience car, petite, j’étais très sensible au contenu des livres que je lisais. Donc je voulais respecter l’histoire de Sophie, mais permettre aux jeunes lecteurs de vérifier avant de se lancer.

  • Team Dex, Keefe, ou Fitz ?

Définitivement Team Sophie ! Pour être honnête, j’aime tous les garçons de l’histoire de manière égale et je ne sais vraiment vraiment pas qui Sophie va choisir. En fait, je connais tous les événements qui vont se dérouler mais ce que j’ignore, c’est comment les personnages vont réagir. À force, ils ont fini par avoir leur vie propre. Pour ce qui est des garçons, j’ai une bonne idée de comment les événements vont affecter leurs relations,  mais je ne sais pas encore comment cela va affecter la façon dont Sophie les perçoit.

  • Avez-vous des projets pour d’autres séries ou livres ?

J’ai un ouvrage en cours d’écriture, qui en est à peu près à la moitié. Mais les livres de Gardiens des cités perdus sont longs et, d’ailleurs, la série est longue. Elle consume tout mon temps d’écriture. Je ne suis pas sûre de publier cette idée ou si je vais la garder pour moi, car toute ma concentration va à Sophie. On me demande souvent si je vais faire un spin-off : l’univers de la série est assez vaste, mais l’histoire de Sophie me demande trop de concentration pour faire autre chose, donc je ne suis pas encore disponible.

  • L’histoire de Jolie ferait un très bon spin-off, d’ailleurs…

L’histoire de Jolie a du potentiel, c’est vrai, mais je ne veux pas tomber dans le piège Star Wars. On connaît déjà la fin de l’histoire de Jolie et c’est très compliqué de réussir une bonne trilogie dont la chute est déjà connue. Je pourrais en faire une nouvelle plutôt, mais j’ai peur du syndrome George Lucas avec les longues séries ! Ceci dit, je ne dis jamais non à une idée, mais j’attends la bonne idée.

  • Des deux séries, j’ai préféré Gardiens des cités perdues, mais j’ai trouvé que Let the sky fall a un côté très cinématographique. Pourrait-il y avoir, un jour, une série ou un film sur l’une ou l’autre des deux séries – ou les deux ?

Je possède les droits audiovisuels pour les deux séries et je suis ouverte à l’idée. Pour Gardiens des cités perdues, j’avais pensé à un film d’animation, parce que Sophie ne prend pas un an par ouvrage et, avec un film, l’actrice principale vieillirait trop vite. Pour Let the sky fall, ça pourrait fonctionner mais, en ce moment, après Twilight, les adaptations sont plus à la mode de la dystopie dans le genre de Divergent et Hunger Games, avec des héroïnes fortes, et des histoires pleines de tension et de batailles. Let the sky fall pourrait correspondre, mais je pense que le premier tome est trop léger niveau combats. Le deuxième tome est meilleur de ce point de vue-là, mais je ne sais pas si la série serait choisie.

La Sentence de verre, Les Cartographes #1, S. E. Grove.

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Suite au grand Bouleversement, le monde s’est scindé en diverses époques. Les Etats-Unis sont situés dans un XIXe siècle fabuleux, le Groenland est dans la préhistoire, et l’Afrique du Nord dans un temps qui évoque celui des Pharaons. Les Cartographes, super-aventuriers, parcourent le monde afin d’en établir les cartes les plus précises possibles, rêvant de trouver la carta mayor, celle qui permettra de réunifier le monde en une seule époque.
Sophia habite avec son oncle Shadrack Elli, un des meilleurs cartographes qui soit. Elle espère retrouver un jour ses parents, disparus en exploration. Or, le Parlement vote de nouvelles lois afin d’empêcher les gens de circuler d’une ère à l’autre, de quitter les États-Unis, ou d’y rentrer. Ce qui bloque définitivement les parents de Sophia … 

 

Voilà un roman à l’univers pour le moins original ! Pas de failles spatio-temporelles, mais des sortes de frontières entre différentes époques. Ainsi, entre New-York et les états d’Amérique du Sud, il peut y avoir plusieurs siècles de décalage.

Sophia vit seule avec son oncle, un cartographe de renom, et aborde une époque troublée. Alors que, jusque-là, chacun était libre de circuler à sa guise, le gouvernement décide de fermer les frontières aux gens issus d’autres Âges et, progressivement, à tous ceux n’ayant pas les papiers adéquats. Une décision qui entre douloureusement en écho avec l’actualité. Mais les problèmes ne s’arrêtent pas là pour Sophia puisqu’il semblerait que son oncle ait été enlevé. La voilà partie sur les routes, flanquée de Theo, un jeune homme issu d’un autre âge, dont elle ne sait pas exactement si elle peut lui faire confiance.

Côté personnages, on suit donc essentiellement la paire Sophia-Theo qui en verra des vertes et des pas mûres. La relation entre les deux personnages est intéressante et bien construite – d’autant que l’auteur ne cède pas aux sirènes de la romance, alleluia.
Autour d’eux gravitent plusieurs personnages secondaires, dont une majorité de femmes (dans les opposants comme dans les alliés). Voilà qui change agréablement ! Pourtant, si les personnages sont charismatiques, ils sont aussi un peu trop manichéens pour être honnête : les gentils sont vraiment gentils et les méchants… eh bien sont vraiment méchants. C’est un peu dommage car ils ont tous une agréable épaisseur, mais elle manque un peu de nuances dans presque tous les cas.

Par ailleurs, si le roman est riche en péripéties diverses et variées, Sophia et ses camarades ont tendance à se sortir un peu vite et un peu facilement de certaines situations problématiques ce qui fait qu’une partie du roman est largement cousue de fil blanc. Dans le même ordre d’idées, la conclusion est attendue et ne surprend guère… Mais, heureusement, le style est fluide, le rythme au rendez-vous : la lecture est donc aussi facile qu’agréable.

Finalement, le gros point fort, c’est l’univers qu’il présente. L’idée des époques très différentes juxtaposées change de l’ordinaire et permet d’amener d’intéressants développements (même si on l’impression que l’idée n’est pas toujours exploitée à fond). En passant d’un Âge à l’autre, Sophia a l’impression de passer dans un nouvel univers dont elle ignore les codes. La vision du voyage est, d’ailleurs, vraiment intéressante. Les deux personnages rencontrent des difficultés somme toute assez banales, mais parfaitement réalistes (problèmes de monnaie, de connaissances, etc.). L’autre originalité réside dans les cartes utilisées, évidemment. Celles-ci peuvent être créées sur à peu près tout et n’importe quoi : papier, bois, cuir, évidemment, mais aussi eau, plantes d’intérieur, oignons, êtres humains… C’est assez fascinant, d’autant qu’une bonne partie du mystère à résoudre repose sur cet aspect de l’univers.
De plus, dans ce monde se croisent des cartographes-aventuriers, des scientifiques faisant tout un tas d’expériences, des pirates, de redoutables combattants… tout est fait pour nous plonger dans un monde où l’aventure est reine et il faut reconnaître que cela fonctionne plutôt bien !

Malgré une opposition un peu trop manichéenne et un récit parfois cousu de fil blanc, La Sentence de verre offre un bon divertissement, facile à lire et très accessible. L’univers est aussi original que passionnant, l’aventure rondement menée et le rythme au rendez-vous. De plus, malgré l’ouverture apportée par la conclusion, on peut se satisfaire de la fin de ce premier tome !

 

Les Cartographes #1, La Sentence de verre, S. E. Grove. Traduit de l’anglais par Romain Police.
Nathan, 2015, 561 p.

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Une vie après l’autre, Kate Atkinson.

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11 février 1910 : Ursula Todd naît – et meurt aussitôt.
11 février 1910 : Ursula Todd naît – et meurt, quelques minutes plus tard, le cordon ombilical enroulé autour du cou.
11 février 1910 : Ursula Todd naît – le cordon ombilical menace de l’étouffer, mais cette fois le médecin est là pour le couper, et Ursula survit…
Ursula naîtra et mourra de nombreuses fois encore – à cinq ans, noyée ; à douze ans dans un accident domestique ; ou encore à vingt ans, dans un café de Munich, juste après avoir tiré sur Adolf Hitler et changé ainsi, peut-être, la face du monde…
Établis dans un manoir bucolique du nom de Fox Corner, les Todd portent sur leur environnement le regard distancié, ironique et magnanime de ceux que les tragédies de l’Histoire épargnent. Hugh, le père, travaille à la City, tandis que Sylvie, la mère, reste à la maison et élève ses enfants à l’ancienne. Mais le temps, en la personne d’Ursula, va bientôt se détraquer, se décomposer en une myriade de destins possibles qui vont, chacun à sa manière, bouleverser celui de la famille…
Si l’on avait la possibilité de changer le cours de l’histoire, souhaiterions-nous vraiment le faire ?

 

Mais quel ovni que ce roman ! Vous l’aurez compris à la lecture du résumé, Kate Atkinson présente une formidable construction littéraire autour d’univers parallèles. La vie d’Ursula Todd connaît quelques faux départs : ainsi, elle naît pas moins de 3 fois avant que ce ne soit bon. Répétitif, ce roman ? Eh bien pas du tout !

À chaque nouvelle itération, Kate Atkinson choisit un nouvel angle d’attaque. Ainsi, on suit la scène de la naissance sous plusieurs angles. Seule constante : la neige. Par la suite, lorsqu’Ursula approche d’un moment crucial de son existence, elle est subitement prise de terreurs intenses qui l’obligent à modifier, parfois sans le savoir, le cours de son existence. Ainsi, en 1915, elle refuse d’aller jouer dans les vagues avec sa sœur, car elle est terrifiée. En 1918, elle s’y reprend plusieurs fois avant de pousser violemment la bonne dans les escaliers, l’empêchant ainsi d’aller fêter la victoire à Londres avec son fiancé, d’attraper la grippe espagnole, et de contaminer toute la maison…
Si le départ est un peu long – l’enfance d’Ursula n’est pas de tout repos – on se passionne très vite pour l’histoire, sans cesse renouvelée. À chaque fois que l’on reprend au point précédent, on se demande comment, d’une part, Ursula va déjouer le piège et, d’autre part, ce que la modification va induire sur sa vie et celle du reste de la maisonnée.

Au fil des chapitres, on adhère ou non aux destins d’Ursula : femme battue anglaise, maillon de la chaîne dans les services secrets, épouse allemande… Ursula a d’innombrables destins parallèles. Or, en pleine seconde guerre mondiale, le point de vue choisi a son importance. On s’attache d’autant plus vite à Ursula qu’au fur et à mesure, on repère les nœuds d’existence, et qu’on en vient à murmurer, in petto, des conseils judicieux à l’héroïne (« Noon, ne l’épouse pas, c’est un butor ! » ; « Noooon, ne va pas dans la cave, l’immeuble va s’effondrer ! » ).
Au gré des chapitres, l’auteur multiplie les clins d’œil : ainsi, dans telle vie où Ursula a un bon ami en plein Londres et est îlotière, elle sort des décombres d’un immeuble ravagé ses voisins d’une autre vie ; elle est terrifiée par l’hôpital où, dans une de ses premières vies, elle a subi un avortement difficile. On s’attache aussi, très vite, aux autres personnages de la famille : à force de les croiser dans différentes nuances d’eux-mêmes, il est difficile de faire autrement !

Mais Une vie après l’autre n’est pas qu’une fantaisie littéraire. Le roman se déroule durant la guerre (la première et la seconde guerres mondiales) et s’avère extrêmement documenté. Suivant les événements et leurs nuances, on passe de l’ironie (un genre qu’Ursula maîtrise naturellement) à l’émotion la plus profonde. Une vie après l’autre est, finalement, très humain ; les personnages sont attachants, la période choisie bien traité, et les affres de la guerre n’épargnent ni les personnages, ni le lecteur.

On arrive bien trop vite au terme de ces 500 pages, avec l’impression que l’on aurait pu suivre Ursula éternellement dans ses aventures. Le résumé peut sembler répétitif mais Une vie après l’autre est un roman extrêmement prenant, explorant l’arbre des possibles d’une vie, tout en étant sérieusement documenté sur les aspects historiques. Mêlant à l’Histoire un très léger voile fantastique, Kate Atkinson signe une belle et profonde aventure humaine !

Une vie après l’autre, Kate Atkinson. Traduit de l’anglais par Isabelle Caron.
Grasset, 2015, 515 p.

 

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