Sovok, Cédric Ferrand.

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Moscou, dans un futur en retard sur le nôtre. Manya et Vinkenti sont deux urgentistes de nuit qui circulent à bord de leur ambulance volante de classe Jigouli. La Russie a subi un brusque infarctus politique, entraînant le pays tout entier dans une lente agonie économique et une mort clinique quasi certaine. Le duo d’ambulanciers est donc le témoin privilégié de la dégradation des conditions de vie des Russes. Surtout que leurs propres emplois sont menacés par une compagnie européenne qui s’implante à Moscou sans vergogne.
Et puis un soir, on leur attribue un stagiaire, Méhoudar, qui n’est même pas vraiment russe, selon leurs standards. Ils vont quand même devoir lui apprendre les ficelles du métier.

Bienvenue en Russie ! La neige, les pots-de-vin, la police militaire, les ambulances volantes. Dans cette Russie post-moderne, la technologie a bien progressé. Enfin… devrait avoir bien progressé. Car quand on y regarde de plus près, la peinture des Jigouli laisse à désirer, les moteurs cliquettent plus qu’ils ne ronronnent et les pièces détachées se font rares. On comprendra donc que les interventions des urgentistes puissent se monnayer sous le manteau et que les ambulanciers fassent monter les mises avant de déposer leurs blessés à l’hôpital.

Dans Sovok, il n’y a pas vraiment d’intrigue façon « grande quête » ou « objectif supérieur » à atteindre mais ça n’en rend pas le roman moins prenant, bien au contraire !
Moscou, ici, fait quasiment office de personnage à elle toute seule : au gré des rondes de la Jigouli, on arpente les rues, les quartiers plongés dans le noir (black-out oblige), on découvre une organisation pas toujours très orthodoxe, mais qui fourmille de tellement d’idées qu’on a du mal à quitter la fine équipe. Les nuits d’intervention se suivent, mais ne se ressemblent pas, guidées par le fil rouge des conversations entre Manya et Vinkenti et les tentatives d’intégration de Méhoudar, le juif Birobidjanais – autant dire, pas vraiment russe.

Les personnages sont vraiment soignés, et bien plus profonds qu’ils ne le laissent penser de prime abord. Au gré de leurs conversations, c’est tout un panorama de cette Russie rétro-futuriste qui s’étale sous nos yeux, dont certains points ne peuvent manquer de rappeler quelques aspects de notre société : la marchandisation de la médecine, les lourdeurs administratives, les montagnes de paperasses inutiles et pourtant réglementaires, les petites magouilles pour survivre… En fait, cette Russie est affreusement réaliste. Et ce portrait qui se dévoile, nuit après nuit, est absolument passionnant ! Et si la chute semble quelque peu abrupte, elle est excellente.
De plus, le tout est servi par un plume soignée, vive et qui ne dédaigne pas un peu d’humour cynique : que demander de plus ? De mon point de vue, rien !

Ces tranches de vie moscovites se lisent toutes seules, car tout y est : les personnages sont creusés et attachants, le portrait de la cité extrêmement réussi, et l’ensemble n’est pas dépourvu d’humour, ce qui ne gâche rien ! En fait, on est quasiment déçus d’arriver à la fin car, honnêtement, on en reprendrait bien une part !

Sovok, Cédric Ferrand. Les Moutons électriques, 2015, 224 p.

 

ABC Imaginaire 2015

Une vie après l’autre, Kate Atkinson.

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11 février 1910 : Ursula Todd naît – et meurt aussitôt.
11 février 1910 : Ursula Todd naît – et meurt, quelques minutes plus tard, le cordon ombilical enroulé autour du cou.
11 février 1910 : Ursula Todd naît – le cordon ombilical menace de l’étouffer, mais cette fois le médecin est là pour le couper, et Ursula survit…
Ursula naîtra et mourra de nombreuses fois encore – à cinq ans, noyée ; à douze ans dans un accident domestique ; ou encore à vingt ans, dans un café de Munich, juste après avoir tiré sur Adolf Hitler et changé ainsi, peut-être, la face du monde…
Établis dans un manoir bucolique du nom de Fox Corner, les Todd portent sur leur environnement le regard distancié, ironique et magnanime de ceux que les tragédies de l’Histoire épargnent. Hugh, le père, travaille à la City, tandis que Sylvie, la mère, reste à la maison et élève ses enfants à l’ancienne. Mais le temps, en la personne d’Ursula, va bientôt se détraquer, se décomposer en une myriade de destins possibles qui vont, chacun à sa manière, bouleverser celui de la famille…
Si l’on avait la possibilité de changer le cours de l’histoire, souhaiterions-nous vraiment le faire ?

 

Mais quel ovni que ce roman ! Vous l’aurez compris à la lecture du résumé, Kate Atkinson présente une formidable construction littéraire autour d’univers parallèles. La vie d’Ursula Todd connaît quelques faux départs : ainsi, elle naît pas moins de 3 fois avant que ce ne soit bon. Répétitif, ce roman ? Eh bien pas du tout !

À chaque nouvelle itération, Kate Atkinson choisit un nouvel angle d’attaque. Ainsi, on suit la scène de la naissance sous plusieurs angles. Seule constante : la neige. Par la suite, lorsqu’Ursula approche d’un moment crucial de son existence, elle est subitement prise de terreurs intenses qui l’obligent à modifier, parfois sans le savoir, le cours de son existence. Ainsi, en 1915, elle refuse d’aller jouer dans les vagues avec sa sœur, car elle est terrifiée. En 1918, elle s’y reprend plusieurs fois avant de pousser violemment la bonne dans les escaliers, l’empêchant ainsi d’aller fêter la victoire à Londres avec son fiancé, d’attraper la grippe espagnole, et de contaminer toute la maison…
Si le départ est un peu long – l’enfance d’Ursula n’est pas de tout repos – on se passionne très vite pour l’histoire, sans cesse renouvelée. À chaque fois que l’on reprend au point précédent, on se demande comment, d’une part, Ursula va déjouer le piège et, d’autre part, ce que la modification va induire sur sa vie et celle du reste de la maisonnée.

Au fil des chapitres, on adhère ou non aux destins d’Ursula : femme battue anglaise, maillon de la chaîne dans les services secrets, épouse allemande… Ursula a d’innombrables destins parallèles. Or, en pleine seconde guerre mondiale, le point de vue choisi a son importance. On s’attache d’autant plus vite à Ursula qu’au fur et à mesure, on repère les nœuds d’existence, et qu’on en vient à murmurer, in petto, des conseils judicieux à l’héroïne (« Noon, ne l’épouse pas, c’est un butor ! » ; « Noooon, ne va pas dans la cave, l’immeuble va s’effondrer ! » ).
Au gré des chapitres, l’auteur multiplie les clins d’œil : ainsi, dans telle vie où Ursula a un bon ami en plein Londres et est îlotière, elle sort des décombres d’un immeuble ravagé ses voisins d’une autre vie ; elle est terrifiée par l’hôpital où, dans une de ses premières vies, elle a subi un avortement difficile. On s’attache aussi, très vite, aux autres personnages de la famille : à force de les croiser dans différentes nuances d’eux-mêmes, il est difficile de faire autrement !

Mais Une vie après l’autre n’est pas qu’une fantaisie littéraire. Le roman se déroule durant la guerre (la première et la seconde guerres mondiales) et s’avère extrêmement documenté. Suivant les événements et leurs nuances, on passe de l’ironie (un genre qu’Ursula maîtrise naturellement) à l’émotion la plus profonde. Une vie après l’autre est, finalement, très humain ; les personnages sont attachants, la période choisie bien traité, et les affres de la guerre n’épargnent ni les personnages, ni le lecteur.

On arrive bien trop vite au terme de ces 500 pages, avec l’impression que l’on aurait pu suivre Ursula éternellement dans ses aventures. Le résumé peut sembler répétitif mais Une vie après l’autre est un roman extrêmement prenant, explorant l’arbre des possibles d’une vie, tout en étant sérieusement documenté sur les aspects historiques. Mêlant à l’Histoire un très léger voile fantastique, Kate Atkinson signe une belle et profonde aventure humaine !

Une vie après l’autre, Kate Atkinson. Traduit de l’anglais par Isabelle Caron.
Grasset, 2015, 515 p.

 

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Rébellion, Le Secret de l’inventeur #1, Andrea Cremer.

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Imaginez un monde où l’Empire britannique aurait écrasé la rébellion qui a donné naissance aux États-Unis d’Amérique… Dans ce XIXe siècle alternatif, Charlotte, seize ans, vit loin de ses parents, descendants des révolutionnaires américains, qui continuent la lutte contre les sous-marins et les machines volantes de Britannia. Entourée d’autres fils et filles de la rébellion, elle habite dans un réseau de grottes souterraines non loin de la ville flottante de New York, où les artisans de la Ruche et les ouvriers de la Grande Fonderie côtoient l’aristocratie des vainqueurs.
Un matin, elle croise dans la forêt un garçon amnésique, poursuivi par les machines de l’Empire, et lui sauve la vie. Mais quand elle le ramène dans les Catacombes, où elle attend comme tout le petit groupe d’amis qui l’entoure de rejoindre la lutte quand elle atteindra sa majorité, l’équilibre de son existence est bouleversé : l’existence de ce mystérieux garçon fait peser sur la rébellion une sourde menace, et ses compagnons ne sont pas tous sincères avec elle…
Des décharges de métal de l’Empire, infestées de rats d’acier, aux salons opulents de la noblesse, en passant par les méandres labyrinthiques de la Guilde des inventeurs, Charlotte est contrainte de quitter son refuge pour partir explorer le vaste monde !

 

Soyons honnête : Rébellion partait, dès la couverture, avec un gros potentiel. Et le bon point, c’est que le contenu n’a pas à rougir.

Dès l’ouverture, on plonge dans un univers délicieusement uchronique. Imaginez une Amérique où la guerre d’Indépendance n’a pas eu lieu. Ou plutôt, celle-ci a lamentablement échoué, et les colonies restent sous la tutelle de fer de Britannia, qui régente absolument tout. Mais la révolte gronde… Pour plus de sécurité, les enfants de rebelles grandissent à l’écart, développant leurs compétences de guerriers, stratèges, ou inventeurs, avant de rejoindre le combat. Ce que le frère de Charlotte, Ashley, et son ami Jack, s’apprêtent à faire. L’arrivée de Grave, le garçon ramassé par Charlotte dans la forêt, et la nécessité de découvrir les origines de cet enfant pour le moins étrange, vont propulser cette dernière beaucoup plus vite que prévu sur le devant de la scène : se faisant passer pour une jeune aristocrate, elle fait son entrée dans le monde, comme toute jeune femme du XIXe siècle qui se respecte. Ce qui implique tout un appareil de convenances et d’étiquettes en décalage total avec les scènes d’ouverture de combat, pleines de bruit et de fureur, mais qui font, comme d’autres petits détails, tout le sel de cet univers.

La première chose qui marque, dans Rébellion, c’est son univers fantasmagorique : des Catacombes à la forêt de pins d’acier, en passant par la Grande Roue et la New-York flottante, on évolue dans un décor visuellement très fort, assez sectorisé, et qu’on imagine sans peine, tant les descriptions sont riches. Il se dégage de l’ensemble de l’univers une impression de foisonnement, de redoutable efficacité, le tout baigné d’un exotisme pas désagréable. Qui n’a jamais rêvé de dîner en grande tenue dans la salle à manger d’un dirigeable ? Côté steampunk, on est vraiment servis, car l’auteur en reprend tous les codes.
Au fil du texte, on note des références aux grands textes fondateurs : impossible de ne pas voir dans les machines fantastiques un clin d’œil à Jules Verne, ou dans cette bande d’enfants perdus qui survit dans la jungle, une référence à Peter Pan ; d’ailleurs, Le Paradis perdu de Milton est cité dès l’ouverture !
Et l’univers ne souffre même pas de l’effet déjà-vu ! La mythologie tissée autour de Britannia est extrêmement importante et développée : cet empire suit donc la foi chrétienne… tout en vénérant Athéna et Héphaïstos, et en érigeant la culture antique comme modèle. C’est surprenant, mais cela fonctionne extrêmement bien ! Se dessine également le clivage magie / technologie si cher au XIXe siècle… mais il faudra probablement attendre le deuxième tome pour en savoir plus.

En effet, ce premier volume est, essentiellement, un volume introductif. Il s’y passe plein de petites choses, l’univers est suffisamment balayé pour qu’on s’y repère, mais il est vrai que l’intrigue (sous forme d’enquête) manque encore un peu de corps…
Et cela est dû au fait qu’elle est entièrement portée par les personnages, dont le portrait psychologique est particulièrement fouillé.

On suit donc Charlotte qui, au fur et à mesure qu’elle découvre le monde dans lequel elle vit (jusque-là, elle se terrait au fond de la jungle avec ses camarades), découvre également la vie en général, et de préférence en commençant par les aspects les moins glorieux. Si l’on résume, elle sauve un enfant d’un assassinat barbare, elle est trahie, elle doit mentir pour sauver son clan, elle découvre qu’on lui cache beaucoup (trop) d’informations, elle commence à apprendre ce qu’est être une jeune fille de 16 ans au cœur en ébullition, est trahie de nouveau, abandonnée, et doit surmonter d’autres actes iniques et sanglants. Tout ça en se montrant forte et en continuant de sourire. Hum. Pas terrible, comme apprentissage de la vie, mais cruellement réaliste.
Charlotte est une jeune fille qui ne s’en laisse pas compter, mais une jeune fille tout de même. Et si elle a du mal à mettre des mots sur ses sentiments, le lecteur, lui, voit tout de suite ce qui lui pend au nez – un classique de la littérature young-adult, direz-vous.

Eh bien pas tant que ça. Car Charlotte va passer beaucoup de temps à se poser un tas infini de questions, qui toutes auront trait à ses désirs et devoirs : non seulement, c’est bien mené, et construit en filigrane un personnage complexe et attachant mais, en plus, cela sert l’intrigue générale. La question du devoir sous-tend l’ensemble du roman : il y a ceux qui essaient de concilier devoir et volontés avant de claquer la porte, ceux qui bannissent sentiments et désirs pour ne se consacrer qu’au devoir, et ceux qui parviennent à maintenir un équilibre précaire. Par sentiments, il faut entendre amour, bien sûr (qui prend beaucoup de place et, en quelques passages, passe même au premier plan), mais aussi sentiments fraternels. L’intrigue fait se côtoyer deux fratries aux relations pour le moins compliquées et particulièrement touchantes, mais dont les étincelles promettent d’intéressants développements. Certes, cela prend de la place (parfois au détriment de l’intrigue), mais ce n’est jamais pesant, d’autant que le fil rouge revient toujours sur le devant de la scène. L’ensemble s’équilibre donc, au final, plutôt bien.

Autour de Charlotte gravite une brochette de personnages secondaires vraiment bien pensée et que l’on quitte à regrets, tant du côté des enfants (ou des jeunes) que des adultes «responsables». S’il est établi, dès le départ, que ces enfants sont là pour, d’une part, se former aux arts de la guerre et, d’autre part, assurer la relève, ils ne sont pas les seuls à porter la misère du monde sur leurs épaules et à devoir régler le conflit. Au fil des pages, une conspiration aux multiples ramifications se dessine, et on croise même quelques vrais membres de la rébellion. Le contexte politique, s’il est seulement esquissé dans ce premier opus, n’est donc pas inexistant, et on a hâte de le voir se développer.

En bref, Rébellion est un très bon tome introductif à l’univers foisonnant du Secret de l’inventeur. Ce premier volume met l’accent sur Charlotte, et sa construction en tant que rebelle, ce qui fait qu’on se sent légèrement frustré du déroulement de l’enquête, bien que celle-ci trouve – partiellement – une réponse à la fin. Malgré cela, la richesse de l’univers, et la force de caractère de Charlotte et de ses camarades, font qu’on se laisse porter par le récit, avides d’en savoir plus. La chute, de plus, laisse sur des charbons ardents. De plus, le livre en lui-même est superbe : outre la couverture (une merveille de Benjamin Carré), les têtes de chapitres sont ornées de rouages du plus bel effet.
Voilà une bien belle découverte sur la planète steampunk, dont on attend la suite avec (une légère) impatience. 

◊ Dans la même série : L’énigme du magicien (2) ;

Le Secret de l’inventeur #1, Rébellion, Andrea Cremer. Traduit de l’anglais par Mathilde Bouhon.
Lumen, 2015, 535 p.

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Rue Farfadet, Raphaël Albert

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Panam, 1880 : il y a belle lurette que les humains ont repris la main sur les Peuples Anciens.
Sylvo Sylvain a posé son havresac dans la rue Farfadet, gouailleuse à souhait. Il exerce la profession exaltante de détective privé et les affaires sont nombreuses ! Des adultères, des maris jaloux, des épouses trompées, etc. Ni très rémunérateur, ni très glorieux… Alors, Sylvo fréquente assidûment les bars et les lieux de plaisir en tout genre où son charme envoûte ces dames… Jusqu’au jour où lors d’un banale enquête de routine il se trouve mêlé à une machination dépassant l’entendement. Le voilà, bien malgré lui, chargé de l’affaire par les autorités panaméennes. Saura-t-il tirer son épingle de ce jeu compliqué et dangereux ?

Paris, ou plutôt Panam, en 1880. Inutile d’essayer de restituer les images de vos livres d’histoires, car nous sommes ici dans un Panam… alternatif. Là, au milieu des humains, se promènent elfes, farfadets, lutins, gobelins et autres trolls, sans que personne (ou presque) n’y trouve rien (ou presque !) à redire.
Et Raphaël Albert ne s’est pas contenté de peupler son univers de créatures fantastiques pour en faire un Paris alternatif : les noms de rues, de quartiers, ou de monuments célèbres ont été adaptés, modifiés pour correspondre à cet univers semi-féérique, mais juste assez pour que l’on situe parfaitement l’endroit. Sylvo déambule ainsi dans le quartier Mygale, à la Butte-Momie, à Barbe, ou aux abords du fleuve Veine. C’est riche, c’est merveilleusement reconstruit, et le tout est juste assez décalé pour offrir au lecteur un univers à la fois proche de ce qu’on connaît, et parfaitement original.

Là-dedans va donc se déployer une intrigue qui mêle accents steampunk, fantasy, polar et urbains, le tout avec un rien de gouaille canaille. L’ambiance steampunk est plutôt légère, et se note essentiellement dans les véhicules utilisés : c’est plutôt une vague toile de fond qu’un véritable style !
En revanche, on est servis côté fantasy urbaine et polar : avec un personnage principal elfe et détective privé par-dessus le marché, c’était à prévoir ! Mais ce n’est pas donné à tout le monde de rendre le tout crédible. Certes, Sylvo a un petit côté Sherlock Holmes mâtiné de Nestor Burma, nourri au ouisk et aux cigarettes, qui fait un peu « déjà-vu » ; mais quel déjà-vu ! Dans le genre détective blasé, Sylvo est tout simplement parfait. Si on ajoute à cela que c’est un elfe-plante-verte-humanoïde, qui traîne avec lui quelques secrets bien enfouis dans son passé (qu’on a évidemment hâte de percer ; apparemment ce serait pour le tome 3), on tient là un personnage désabusé, cynique et gouailleur qui fait son petit effet, et qui tient parfaitement le rôle qui lui est assigné. On suit ses pérégrinations avec plaisir, on s’enthousiasme ou on s’angoisse au fil des péripéties. Bref : c’est un protagoniste complexe, à la personnalité travaillée ! À ses côtés, Pixel, un pillywiggin

L’intrigue démarre d’un point assez banal : Sylvo enquête sur une bête histoire d’adultère. Un attentat à la bombe dans un café et un troll plus tard, c’est devenu une affaire de sécurité nationale. La révolte gronde dans les bas-fonds panaméens, les républicains sont à deux doigts du coup d’État, le petit Peuple est pointé du doigt… On a l’impression de lire un condensé de roman historique, fantasy et policier. Mais le mieux, c’est que ça marche ! L’intrigue est rondement menée et les différents aspects s’entremêlent parfaitement. Et bien que l’histoire soit assez linéaire et manque un peu de surprises sur certains points (quelques révélations s’avèrent courues d’avance), on se prend volontiers au jeu.
En effet, le style de Raphaël Albert est incisif : les dialogues sont percutants et bien tournés, les descriptions soignées, et les scènes d’action léchées. Et malgré un léger manque de surprises, c’est tellement palpitant et bien mené qu’on apprécie la lecture. Mieux, on en redemande !

Rue Farfadet peut se lire comme une aventure propre (bien que l’univers et les personnages appellent clairement à une suite). Concentrée de roman noir, d’urban fantasy, et d’histoire, l’intrigue se déroule dans un univers original et décalé qui fourmille de références et clins d’œil. Malgré quelques péripéties sans surprises, l’affaire est très prenante et se lit avec plaisir. En bref, c’est drôle, c’est bien écrit, le suspens est au rendez-vous, c’est original… Rien à redire ! 

Lecture menée avec Acr0 !

Les Extraordinaires et Fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain, détective privé #1, Rue Farfadet,
Raphaël Albert.
Mnémos, 2013, 281 p.

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ABC Imaginaire 2015

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Erased #1-3, Kei Sanbe

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2006. Aspirant mangaka dont la carrière peine à décoller, Satoru Fujinuma travaille comme livreur de pizzas pour joindre les deux bouts. Effacé et peu enclin à s’ouvrir aux autres, il observe le monde qui l’entoure sans vraiment y prendre part. Pourtant, Satoru possède un don exceptionnel : à chaque fois qu’un incident ou une tragédie se déroule près de lui, il est projeté quelques minutes dans le passé pour trouver ce qui cloche et empêcher l’inévitable avant qu’il se produise…

Cette anomalie de l’espace-temps lui vaut un séjour à l’hôpital le jour où, pour rattraper le conducteur d’un camion fou, il est percuté par un autre véhicule de plein fouet. Après l’accident, petit à petit, les souvenirs effacés de l’enfance traumatisante de Satoru resurgissent…

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 Le premier volume est essentiellement un tome introductif. On y découvre Satoru, son petit job de livreur de pizzas et… son don. Les premières pages sont un peu confuses, car les scènes se répètent (après tout, c’est la base du don de Satoru), avec quelques détails présentés sous un angle différent, ce qui fait que la chronologie n’est pas toujours instinctive.
Et cette impression va se poursuivre : l’accident de Satoru, la répétition d’épisodes de retour en arrière, et l’arrivée de sa mère vont faire resurgir des souvenirs d’enfance que Satoru avait préféré enfouir. Cette fois, l’impression de confusion ne vient plus du fait qu’il y a des répétitions que l’on a du mal à bien comprendre, mais plutôt de l’histoire morcelée qui commence à prendre forme. Et, si le départ pouvait sembler quelque peu ardu, la suite met carrément l’eau à la bouche. Il y a sans aucun doute une histoire assez sombre dans le passé de Satoru, et on a hâte de savoir comment son passé va s’articuler avec son présent, et son don particulier.

Le premier volume tourne autour de 3 personnages : Satoru âgé de 28 ans, sa mère – qui, elle, sait ce qu’il y a dans le passé de son fils – et Airi, une lycéenne qui travaille avec Satoru. Si, bien sûr, c’est Satoru qui a le rôle titre, il est intéressant de voir que les deux figures féminines ne sont pas délaissées ; Satoru n’est pas particulièrement sympathique mais, curieusement, c’est bien pour cela qu’on s’intéresse à ses aventures. Car malgré un côté asocial très prononcé, ses réflexions ne manquent pas d’intérêt, et ses préoccupations non plus !
Côté graphismes, les tons plutôt sombres et les décors urbains fouillés viennent souligner l’ambiance assez prenante du thriller, mais on regrettera que les visages ne soient pas toujours très soignés (notamment celui de la mère de Satoru).

Impossible d’évoquer ce premier tome d’Erased sans parler de la fin… le suspens prend doucement mais, une fois qu’il s’installe, il ne quitte plus le lecteur. Le volume s’achève en apothéose, sur un retournement de situation aussi brutal qu’inattendu ! Au vu de la fin, on ne peut qu’avoir envie d’en savoir plus !

Erased #1, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 200 p.

Attention, ce qui suit contient des spoilers sur la fin du premier volume.


Intriguée par ce qui semble être une tentative de kidnapping, la mère de Satoru commence àerased-2-kei-sanbe se poser des questions sur la série de meurtres qui a secoué Hokkaidô 18 ans plus tôt. Et si la justice ne tenait pas le vrai coupable ? Mais celui-ci l’a reconnue : avant qu’elle ait pu mener l’enquête, elle est assassinée. Satoru, arrivé sur les lieux juste après le drame, se retrouve alors propulsé à l’époque de son enfance, quelques jours avant la disparition tragique d’une de ses camarades de classe ! Désormais convaincu que les meurtres sont liés, il va tout faire pour changer le cours des choses…

 

Ce second volume exploite un peu plus le pouvoir de Satoru, puisque celui-ci est projeté 18 ans auparavant, dans son corps d’enfant, avec la certitude qu’il doit empêcher la disparition de sa petite camarade de classe, Kayo.
Le grand intérêt du volume, c’est de voir comment Satoru va tenter, par tous les moyens à sa disposition, d’infléchir le destin de Kayo, parfois en changeant carrément les événements… et parfois, en arrivant exactement aux mêmes résultats (à son grand désespoir).

L’histoire va permettre de questionner les souvenirs d’enfance : Satoru a complètement oublié certains événements de sa jeunesse, alors que d’autres points sont beaucoup plus marquants. C’était déjà amorcé dans le premier tome, évidemment, puisque Satoru redécouvrait totalement cette affaire occultée. Mais là, en étant confronté de nouveau à sa vie d’enfant, Satoru va pouvoir comparer les souvenirs qu’il a, avec ceux qui remontent à sa mémoire.
Ce retour permet également de nuancer les personnages : présentée comme une sorte de mégère dans le premier volume, la mère s’humanise nettement ici. Satoru, de son côté, est nettement plus sympathique ! Le décalage entre son personnage d’enfant et ses réactions d’adulte ne manque pas de piquant, et occasionne quelques passages assez drôles – dans une ambiance plutôt tendue.

Par rapport au premier tome, celui-ci est nettement plus calme et posé, on est toujours dans la lignée du volume introductif. Mais ce n’est pas long pour autant ! L’intrigue est fournie, on cherche comment Satoru va débloquer la situation, et on s’attache aux personnages. De plus, les graphismes semblent plus soignés que dans le premier tome.
Le volume s’achève, encore une fois, en apothéose. L’auteur termine ce tome sur un sentiment de plénitude bien agréable. Avant de replonger le lecteur dans l’angoisse, et ce seulement en deux pages. La conclusion est magistrale et… on veut savoir la suite ! La bonne découverte du tome 1 se confirme donc !

Erased #2, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 192 p.

 

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Aidé par ses camarades de classe, Satoru réussit à se rapprocher de Kayo. Et la fillette survit au 1er mars !

Mais Satoru crie victoire trop vite. Kayo disparaît le 3 mars… et celui-ci est à nouveau projeté dans le présent, en 2006, alors qu’il est en cavale. Pourquoi la rediffusion l’a-t-elle projeté 18 ans plus tôt ? Pourquoi a-t-elle échoué ?

 

Retour au présent et, cette-fois, on nage en plein thriller, Satoru étant recherché pour le meurtre qui clôt le premier volume. Une seule certitude, le meurtrier est à Chiba, et Satoru l’a probablement déjà croisé.
Avec la complicité d’Airi, il tente de le débusquer, et s’enferre peu à peu dans la clandestinité.

La tension est palpable de bout en bout ; autant, dans le tome précédent, on était tenus par l’envie de savoir ce qui allait se passer pour Kayo, autant là c’est du suspens pur. L’ambiance est même un tantinet angoissante : les scènes de fuite, de course-poursuite ou d’esquive sont nombreuses et bien menées, et le découpage des pages souligne ce suspens très prenant.

Les décors sont, à nouveau, très soignés, et accentuent l’atmosphère angoissante qui se dégage des pages. L’enquête progresse nettement, on sent qu’on touche presque au but… et la fin, encore une fois, offre un rebondissement maîtrisé et qui laisse le lecteur plein de questions !

Erased #3, Kei Sanbe. Traduit du japonais par David Le Quéré. Ki-oon, 2014, 190 p.

Voilà une série vraiment prenante ! Le thème du voyage dans le temps est assez léger, mais donne lieu à une intrigue passionnante : l’enquête est bien menée, le suspens est au rendez-vous dans les trois tomes, et on termine chaque volume avec l’envie de savoir comment tout cela se goupille. Le trait de Kei Sanbe est maîtrisé, mais ses visages d’adultes semblent moins réussis que ses personnages enfants. Les décors, de leurs côtés, sont splendides ! Dans ces trois tomes hautement prenants et efficaces, je note une petite préférence pour le second, à l’atmosphère délicieusement mélancolique, tandis que Satoru revisite son enfance. Le tome 4 sort en février, et il va sans dire que j’attends de pied ferme la suite de cette série uchronique !

◊ Dans la même série : tomes 4 et 5 ;

Hiroshima n’aura pas lieu, James Morrow.

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Été 1945, Hollywood. Le cinéma d’horreur vit un âge d’or et la chasse aux sorcières bat son plein alors que la guerre entre Japon et États-Unis menace. 
Syms, acteur spécialisé en monstres de toutes sortes, est recruté par l’armée américaine pour participer à une opération top-secrète qui permettrait d’asservir le Japon sans recourir à la bombe atomique… L’arme en question ? Des iguanes géants cracheurs de feu prêts à dévaster les terres nippones. 
Une chose est sûre : Syms va devoir réaliser la plus terrifiante composition de toute sa carrière. 

Été 1945. Les relations entre le Japon et les États-Unis sont au plus mal. La bombe atomique est prête. Mais l’état-major n’est pas encore prêt à utiliser une arme aussi désastreuse et a une idée certes farfelue, mais qui promet d’être plus efficace que les radiations. Les scientifiques ont produit des iguanes géants cracheurs de feu, capables de raser une ville en moins de deux. Problème : ils sont imprévisibles. Et les États-Unis ont besoin de paraître forts, intraitables. Surgit alors une idée un peu loufoque : le cinéma de science-fiction bat son plein et offre pléthore de monstres tous plus effrayants les uns que les autres. C’est décidé, on prendra un acteur dans un costume hyper sophistiqué, qui sera chargé de détruire une maquette de la cité devant la délégation nippone.
Et c’est Syms Thorley qui a l’immense honneur d’être sélectionné pour ce projet top-secret.

C’est parti pour une plongée hallucinée dans l’Hollywood des années 40-50, avec paillettes, effets spéciaux et films monstrueux à la clef, via le testament d’un Syms Thorley usé jusqu’à la corde et qui revient sur ces événements assez incroyables. Sous sa plume, on découvre comment la Navy l’a enrôlé, la présentation du projet, l’explication de la solution pacifiste la plus improbable qui soit pour mettre un terme à la guerre, la lecture du scénario, les répétitions, la représentation unique, et la suite…
À travers un récit flirtant allègrement avec l’uchronie et jouant sur la veine humoristique, James Morrow dresse un portrait volontairement caustique tant du monde du cinéma que de la politique.

Car ce qui marque ici, ce n’est pas tant la caricature de ces acteurs pris dans une course à la gloire et ne reculant devant aucune bassesse, mais bien la thèse éminemment pacifiste prônée par l’auteur et l’acteur, et qui prend toute son ampleur dans les derniers chapitres. Si le début du roman est placé sous le signe de la dérision, c’est l’émotion qui prime sur la fin, et les questionnements qui vont avec.

Avec Hiroshima n’aura pas lieu, James Morrow livre un récit court et dense, jouant sur plusieurs tableaux : c’est drôle, satirique à souhait, complètement décalé. Mais c’est également un roman profondément émouvant, militant, et enjoignant au pacifisme et à la réflexion, par le biais d’une uchronie extrêmement efficace. Pour résumer, c’est une belle réussite, et un titre à lire absolument !

Hiroshima n’aura pas lieu, James Morrow.
Au Diable Vauvert, 20 mai 2014, 247 p.
8/10

Le Seigneur de l’Arc d’Argent, Troie #1, David Gemmell.

 

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Trois individus vont changer la destinée de plusieurs nations.
Hélicon, le jeune prince de Dardanie, hanté par une enfance traumatisante; la prêtresse Andromaque, dont le caractère de feu et l’indépendance forcenée se dressent contre la volonté des rois; et le légendaire guerrier Argurios, emmuré dans la solitude, uniquement motiver par son besoin de vengeance.
A Troie, ils découvrent une cité déchirée par des rivalité impitoyable -un maelström de jalousie, de tromperie et de traitrise meurtrières. En dehors des mirs de la cité mythique, des ennemis assoiffés de sang convoitent ses richesses et conspirent à sa chute. C’est une époque de bravoure et de trahison. Une époque de bain de sang et de terreur.
Une époque pour les héros!

On dit souvent que la fantasy, c’est de la magie et des bestioles fabuleuses. Troie est le parfait contre-exemple. Point de magie ici, si ce n’est celle propre aux épopées antiques, et réservée au sacré. Point de créatures fantastiques ; seulement des hommes, certains au grand cœur, d’autres extraordinaires, d’autres encore lâches et méprisables, mais tous particuliers et, quelque part, attachants à leur façon.

Car s’il faut reconnaître une qualité à David Gemmell, c’est bien celle de camper de merveilleux personnages. Forts, charismatiques, séduisants, tous ont quelque chose à donner et à montrer, qu’il s’agisse de personnages principaux ou totalement secondaires. Pas de héros au grand cœur sans son côté sombre ; pas d’opposant machiavélique, sans son côté humain : tous s’inscrivent dans une dualité réaliste, qui contribue à renforcer l’intrigue et à la rendre à portée de tous. Bien sûr, les personnages centraux se découpent très nettement ; mais les autres ne sont pas en reste, et on en quitte certains à grands regrets.

David Gemmell propose une version revisitée de l’histoire de la guerre de Troie ; impossible de passer outre le fort héritage classique dont l’œuvre est empreinte, ni d’ignorer la façon dont l’auteur le contourne, joue avec et propose une version légèrement différente, mais innovante. Contrairement aux récits classiques, on a accès aux pensées des personnages, qui éclairent d’un nouveau jour certains événements. Il est, dès lors, bien plus facile de s’y attacher et d’entrer dans l’histoire !
Saluons également l’inventivité de Gemmell, qui réinterprète à sa manière certains aspects de l’histoire officielle qui nous est restée – et que beaucoup ont lue à l’école. Ainsi, il est question du cheval de Troie dès le premier tome ; le don de voyance de Cassandre, s’il est avéré, est présenté comme la difficulté d’une jeune enfant à situer réalité et imagination. Bref, l’auteur s’affranchit des carcans de l’histoire officielle, tout en en respectant les piliers fondamentaux, ce qui fait de Troie un récit de qualité, flirtant avec l’uchronie et la fantasy historique.

L’intrigue est menée tambour battant ; les temps morts sont rares, et parfois presque bienvenus, comme autant de pauses dans un maelström d’actions trépidantes, et on se surprend à redouter l’arrivée de certains développements que l’on sent inévitables, mais qui feront progresser le récit. Heureusement, les descriptions ne sont pas en reste, et permettent de mieux se figurer l’écrin romanesque que propose la cité troyenne. Car loin de se focaliser sur la guerre et les batailles, l’auteur fait de nombreuses incursions du côté de la guerre de salon, en évoquant les innombrables complots qui secouent les peuples des rives de la Grande Verte.

Alors entre les alliances, les trahisons, les implacables passions et inévitables désillusions qui tournent au cauchemar, il est dur de choisir ce qui prime : tout a su me plaire dans cette réinterprétation grandiose – mais je décerne tout de même une palme aux personnages, notamment celui d’Ulysse.
Si les écrits antiques ne vous ont pas passionné, ou si au contraire vous avez adoré, Troie offre un agréable pendant, vif et bien mené, à côté duquel il serait dommage de passer.

 

 Troie #1, Le Seigneur de l’Arc d’Argent, David Gemmell. Trad. de Rosalie Guillaume. Bragelonne, 2008, 448 p.
9/10.

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Le Mythe d’Er, Javier Negrete.

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« Tu deviendras un homme et ton seigneur un dieu », tel est l’oracle que son défunt père a transmis à Euctémon. Si le premier volet de la prédiction lui demeure obscur (n’est-il pas déjà un homme ?), le second lui paraît évident. Car Euctémon est le médecin personnel d’Alexandre le Grand, roi de Macédoine et conquérant de la moitié du monde. Alexandre qu’il a sauvé de la mort à Babylone, qui a conduit ses armées vers l’Occident, qui vient de s’emparer de Rome et s’apprête à l’expédition la plus extraordinaire qui soit : la découverte des régions hyperboréennes, la quête du temple du Destin mentionné par Platon à la fin de La République, où séjournent les Moires qui président aux destinées humaines.

L’Espagne n’est pas le premier pays auquel on pense lorsqu’on évoque les auteurs de l’imaginaires contemporains. Et pourtant, il y en aurait tant à découvrir ! Javier Negrete est de ceux-là.

Le Mythe d’Er commence alors qu’Alexandre a déjà 38 ans. S’inspirant de ce personnage mythique, Javier Negrete tisse une histoire autour de ce que le général aurait pu entreprendre, s’il n’était mort à Babylone. Le récit est vu du point de vue de son médecin personnel, Euctémon ; et le légendaire guerrier n’intervient pas tout de suite, ce qui rend encore plus spectaculaire l’entrée du personnage mythique. L’auteur joue de ce mythe créé autour d’Alexandre le Grand, pour mieux détourner l’histoire.

Suivant l’expédition, on explore la terra incognita des Grecs – une partie de l’Europe – et des terres étranges, où les créatures du folklore côtoient les divinités. Et puis, c’est l’Hyperborée, but du voyage, à la découverte du mythe d’Er, évoqué par Platon. Le roman est donc prétexte à une découverte de récits et pensées philosophiques propres à l’Antiquité grecque, que Javier Negrete maîtrise à la perfection. A la frontière entre fantasy héroïque, uchronie échevelée et voyage homérique, le roman se lit d’une traite ; sans qu’on puisse à proprement parler de suspens, il est gouverné par une tension calculée et maintenue de bout en bout, relevée par l’écriture alerte, accessible (quoiqu’érudite), et vivante. Malgré cela, la fin arrive bien trop vite à notre goût.

Cette fin, éminemment surprenante, remet tout le récit en cause ; elle divisera peut-être. Elle m’a semblé à la fois audacieuse, originale, bien tournée, mais peut-être un peu facile – comme ces coups de théâtre qui ne surprennent plus. A vous de voir, donc ! Mais l’idée n’en reste pas moins surprenante et remarquable, tirant le récit vers la science-fiction.

Javier Negrete propose donc une épopée sertie dans un univers fascinant, digne des récits antiques, menée avec un certain panache et une exaltation toute latine, lesquels rendent la lecture agréable et stimulante. Une belle réussite, dont la brièveté ne gâche en rien le plaisir de lecture!

 

 Le Mythe d’Er ou le dernier voyage d’Alexandre le Grand, Javier Negrete. L’Atalante, 2003, 189 p.
8/10

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