Vivant, Roland Fuentès.

Sept étudiants passent leurs vacances ensemble. L’un d’eux invite un nouvel ami, inconnu du groupe, Elias, qui cristallise aussitôt tous les regards. Nul n’aurait pu prévoir que le séjour entre potes qui s’annonçait si bien — sport, révisions, détente – tournerait en un combat à la vie, à la mort. À moins que la haine de « l’autre » n’ait été là, en germe, dès le premier instant.

Vivant est un roman très court, mais qui prend aux tripes, du début à la fin. Et quand je dis « du début », je n’exagère pas : c’est dès la scène d’introduction que l’on est plongé dans un texte littéralement haletant. Pour preuve, voici l’incipit du roman :

« On fuit bien avec les Running XB 500. Un amorti impeccable, une adhérence adaptée aux reliefs irréguliers. Sous la plante du pied, relayant l’action musculaire, le gel Sentoprène garantit une tonicité optimale.
Mais la chaussure ne serait rien sans le coureur. Et celui qui progresse actuellement à flanc de colline est un athlète remarquable. On peut penser qu’en baskets plus ordinaires, voire en souliers de ville, il se déplacerait aussi très vite. On peut même imaginer qu’à la qualité du matériel et à la maîtrise du mouvement s’ajoute un autre motif : la volonté. Et cette volonté se concentre autour d’un seul mot. Fuir.
Oui. Vraiment. On fuit bien avec les Running XB 500. »

De fait, j’ai été tellement emballée que j’ai lu le roman en à peine une journée, happée que j’étais par ce récit littéralement haletant.
Vivant est un roman choral, qui fait intervenir à tour de rôle certains des personnages : Lucas, Camille, Eva, Johann, Salomé et Mathilde racontent l’un après l’autre leurs vacances, à quoi s’ajoute un narrateur externe pour quelques chapitres. Seuls Elias  et Mattéo n’interviennent jamais, ce qui fait qu’on ne sait jamais ce que pensent les principaux intéressés de la situation : la méthode ne fait qu’augmenter le suspens !

Celui-ci est habilement maintenu par la narration : comme on l’a vu, le roman s’ouvre sur la course-poursuite, qui sera toujours narrée par le narrateur anonyme externe. Sa narration est entrecoupée de courts témoignages des uns et des autres, dont on comprend qu’ils sont racontés a posteriori, et qui permettent de comprendre comment et pourquoi on en est arrivé là. Les raisons étant complexes, elles ne sont révélées qu’au compte-gouttes. Résultat : on est bercés par ce rythme implacable et tenaillés par l’envie d’en savoir toujours plus sur les personnages et sur les raisons de l’incroyable duel qui les oppose.

Au fil des pages se tisse une réflexion sur le vivre-ensemble et le racisme latent de notre société. Comme la course-poursuite et le récit des vacances occupent une large part du roman, ces deux thèmes peuvent sembler diffus et peu développés. J’ai toutefois trouvé que l’auteur laissait aux lecteurs une latitude assez large pour analyser, comprendre et tirer les conclusions qui s’imposent.
Le roman fait aussi la part belle au sport – la plupart des personnages étant des sportifs de haut niveau et ces vacances étant aussi dévolues au sport. De fait, on s’apercevra que pour certains, la discipline sportive peut s’avérer rédemptrice. Ce n’est d’ailleurs pas innocemment que le roman est dédicacé à Rami Yanis et Yusra Mardini, un jeune nageur et une jeune nageuse d’origine syrienne, qui ont fait partie de l’équipe des réfugiés au JO 2016 de Rio : le sport les a sauvés, comme il a eu un fort impact sur la vie d’Elias.

Avec Vivant, Roland Fuentès signe un thriller psychologique ciselé : la forme crée un fort suspense, qui rend le roman particulièrement prenant. Celui-ci met également en avant des valeurs véhiculées par le sport de haut niveau, comme le vivre-ensemble et l’ouverture d’esprit, sans que ces messages ne prennent le pas sur le thriller. Ils sont plutôt présents en toile de fond et donnent au roman une dimension très humaine. En somme, voilà une chasse à l’homme haletante à tous points de vue, que je vous recommande chaudement !

Vivant, Roland Fuentès. Syros, 11 janvier 2018, 183 p.
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A Good girl, Amanda K. Morgan.

Ses amis la pensent parfaite, et pourtant…
Ce qu’il faut savoir sur Riley Stone :

1. Riley Stone est la perfection incarnée (Demandez autour de vous.)
2. Elle a un faible pour son prof de franc¸ais, Alex Belrose. (Qu’elle soupc¸onne ne pas être indifférent à son charme.)
3. La vie entière de Riley est déjà planifiée. (Ce n’est pas négociable.)
4. Elle a toujours su préserver ses petits secrets. (Toujours.)
5. Riley est persuadée que sa vie est sur la bonne voie. (Et rien ne pourra y changer quoi que ce soit.)
6. Elle n’a rien d’une adolescente ordinaire. (Et ne s’en cache d’ailleurs absolument pas.)
7. Les petits jeux, ce n’est pas vraiment son truc. (Mais s’il faut s’y prêter, elle gagne toujours.)
L’un de ces jeux est sur le point de commencer, elle le sent… Sauf que Riley a un plan. Et elle compte bien l’emporter. Car elle ne perd jamais.

En toute honnêteté, le premier sentiment que m’a laissé ce roman, une fois que je l’ai eu terminé, ressemblait fortement à de la déstabilisation. A Good girl mériterait même une deuxième lecture, pour ne rater aucun détail !

Car le roman s’appuie sur un procédé narratif auquel je ne suis guère habituée : celui du narrateur non fiable.
Celui-ci raconte l’histoire, mais elle est à prendre avec des pincettes (à peu près autant que le récit que vous ferait un inconnu, dans la rue, d’un événement auquel vous n’avez pas assisté). Dans le cas d’une narration à la première personne (comme c’est le cas ici), cela remet complètement en cause le pacte de lecture qui se noue tacitement entre le lecteur et le narrateur, ici Riley : comme elle raconte son histoire, on va d’emblée lui faire confiance.
À tort.

De fait, on sait dès le départ que Riley cache un secret qui, s’il venait à être connu, viendrait ruiner sa réputation de fille sage et parfaite. Dans un premier temps, j’ai tout de même trouvé que le titre était un tantinet usurpé, car le secret n’est pas si énorme, ni franchement surprenant. J’ai donc passé un long moment dans l’expectative : à quel point Riley allait-elle se montrer si imparfaite ? L’histoire suit son cours assez tranquillement, mais les péripéties viennent ajouter de petites touches de malaise à l’ambiance déjà pas si légère. C’est vraiment à petits coups de trois fois rien qu’Amanda K. Morgan ajuste cette ambiance quand même un brin malsaine. Malsaine mais, en même temps, assez étrange, car il n’est pas si facile de mettre le doigt sur ce qui cloche. Est-ce dû au sentiment assez prégnant que Riley est sans doute sous la coupe d’un pervers narcissique, plus âgé et en position de supériorité par rapport à elle ? Est-ce dû à l’impression qu’elle est totalement transparente aux yeux de ses parents, ce qui la rend d’autant plus assidue au travail ? Cela vient-il du décalage que l’on sent entre Riley et ses deux meilleures amies ? Celles-ci sont plus extraverties et insouciantes que Riley, qui tente de s’accorder aux comportements lycéens de ses amies, mais parfois avec une certaine maladresse – dont on ne sait s’il faut l’imputer à une supposée timidité ou à une méconnaissance des codes sociaux.

Car ce qui occupe le roman est essentiellement une chronique adolescente : Riley et ses amies se demandent dans quelle université elles vont aller, ce qu’elles vont faire plus tard ou à quel jeune éphèbe du lycée elles vont succomber. On suit de loin en loin leur vie familiale (surtout celle de Riley, à vrai dire), ce qui vient compléter l’impression de roman tranche de vie. À ceci près que l’ambiance, comme je le disais, est loin d’être chaleureuse, sans qu’ils soit aisé de trouver d’où vient cette sensation.

Alors, évidemment, une fois que l’on a compris que Riley n’était pas un narrateur fiable, le faisceau de preuves s’assemble et donne au titre toute sa légitimité. Les indices, car il y en a, ne sont finalement pas à chercher dans la narration – celle-ci étant très soigneusement biaisée par Riley. Il faut plutôt s’intéresser aux listes à puces présentes en fins de chapitres, manifestement établies par un narrateur omniscient et extradiégétique, sobrement intitulées « Ce qu’il faut savoir sur Riley Stone ».
Là encore, ce sont souvent de petits détails semblant anodins mais qui, mis bout à bout, viennent nuancer (quand ce n’est pas contredire carrément) ce que donne à voir Riley. Et c’est bien là tout le sel du roman.

A Good girl, c’est donc l’histoire d’une adolescente bien sous tous rapports, mais qui cache une noirceur et un cynisme proprement glaçants. Amanda K. Morgan signe là un thriller psychologique bien tourné, qui mériterait une seconde lecture, à la lumière de ce que l’on découvre au cours de la première.

A Good girl, Amanda K. Morgan. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier. Lumen, octobre 2017, 372 p.

Insaisissable, Jennifer DuBois.

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Lorsque Lily arrive à Buenos Aires pour son semestre à l’étranger, elle est enthousiasmée : l’architecture colorée, la nourriture, son charmant et insaisissable voisin… elle est heureuse de se voir enfin libérée de l’atmosphère étouffante de sa famille, endeuillée par la mort de sa grande soeur survenue avant sa naissance. Sa colocataire, Katy, n’est pas très drôle, mais elle n’est pas venue pour traîner avec des Américains, de toute façon. Cinq semaines plus tard, Katy est retrouvée dans la maison de leur famille d’accueil, brutalement assassinée. Lily est la première suspecte et tous les regards se tournent vers elle. Qui est vraiment cette jeune femme de 21 ans ? Amorale, provocante, instable – pourrait-elle être une meurtrière ? Ou est-elle simplement jeune, un peu égocentrique, piégée par un système légal que, dans sa naïveté, elle n’a pas assez pris au sérieux ? Dans les terribles jours qui suivent son arrestation, ces deux visages de Lily apparaissent tour à tour dans les médias et même dans les pensées de ses proches. Car les preuves s’accumulent et son indifférence dérange. Dès son interrogatoire, pendant lequel, entre deux passages de policiers, mais bien visible à la caméra, elle effectue… une roue. Un roman au suspense psychologique intense d’une rare finesse d’observation, qui pose des questions d’ordre moral capitales : qu’est-on prêt à croire sur les autres, et soi-même ? A quel point se connaît-on vraiment ?

Voilà un thriller d’une fadeur et d’une lenteur proprement insupportables…
L’histoire débute in medias res : on découvre Andrew, le père de Lily, et Anna, la sœur cadette de la jeune fille, se rendant à Buenos Aires pour visiter l’accusée en garde à vue. L’irréparable ayant déjà été commis, la suite du roman consistera en une succession d’épisodes du présent et du passé, censés nous montrer à quel point la situation de Lily est terrible et en quoi elle pourrait avoir – ou pas – commis ce dont on l’accuse.

Malheureusement, l’alternance entre passé et présent est, assez vite, perçue comme très superficielle. En effet, alors que l’on sait depuis le départ quand et comment Katy est décédée, il nous faut subir un long récit montrant Lily dans son environnement, dès son arrivée à Buenos Aires, entrecoupé de passages du présent montrant à quel point, d’une part, elle est dans la panade et, d’autre part, les autres se posent des questions. La question de la personnalité de Lily est absolument centrale : est-elle la jeune femme arrogante, prétentieuse et indifférente qu’elle semble être ? Est-elle une petite étudiante certes imbue d’elle-même mais qui s’est fourvoyée ? Le problème est que l’auteur ne semble pas avoir à réussi à se décider entre l’une ou l’autre des personnalités de Lily et nous la montre tantôt insupportable de prétention, tantôt misérable et injustement accusée. L’opposition manque de nuances et le lecteur a l’impression de faire du saut à l’élastique, ce qui n’est franchement pas agréable.

De plus, comme l’histoire est narrée a posteriori, on ne peut pas dire que l’on s’étouffe avec le suspens. Le récit est d’une lenteur exaspérante : Katy est morte, Lily est en prison et, manifestement,  les enquêteurs ont décidé de jeter la logique aux orties. En effet, seule Lily est accusée alors que du sperme (d’homme, donc) a été retrouvé sur les lieux. Il faut des lustres avant qu’il soit vaguement fait mention d’un potentiel complice, sur lequel on ne s’appesantit pas trop et sur lequel la famille ne joue pas tellement pour faire sortir sa fille de prison – alors même que c’est la voie royale. Difficile, donc, de croire aux ramifications de l’intrigue…

Celle-ci piétine encore par la multiplication des points de vue. Si l’on résume, on a certains chapitres dévolus à l’histoire de Lily lorsqu’elle est arrivée à Buenos Aires. On a les chapitres montrant le combat de la famille. Il faut y ajouter ceux narrés par Sébastien, le petit ami de Lily, sorte de jeune dandy oisif vivotant sur la fortune de ses parents (que l’on suppose mal acquise au vu des multiples sous-entendus, sans que ce point ne soit jamais éclairé). Il y a enfin Eduardo, le juge d’instruction, qui semble préoccupé à parts égales à prouver la culpabilité de Lily… et à refaire partir son mariage. L’autre grand mariage – mort – de l’histoire est, évidemment, celui des parents de Lily et Anna. Ceux-ci ont été terriblement marqués par la perte de leur première fille, Janie, morte des suites d’une longue maladie lorsqu’elle n’avait que 2 ans. On comprend assez vite qu’Anna et Lily n’ont été qu’un palliatif à leur douleur : cela occasionne donc d’innombrables questionnements et remises en questions qui, comme ceux des autres personnages, tournent très vite en rond. S’il fallait résumer : le suspens est inexistant, l’intrigue bancale, les personnages radoteurs. En somme : c’est long.

Insaisissable, donc, est le qualificatif que l’on peut accoler à l’intrigue : difficile de déterminer où souhaitait en venir l’auteur tant l’histoire est bancale, les personnages creux, l’ambiance fade. C’est long, on tourne en rond et l’on en vient à espérer que la condamnation va arriver très vite pour mettre un terme au supplice de lecture. Pas passionnant, donc. 

Insaisissable, Jennifer DuBois. Traduit de l’anglais par Daphné Bernard. R. Laffont, février 2016, 400 p.

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter.

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Accusée de meurtre, Ruth Ardingly est assignée à résidence. Enfermée, rejetée de tous, elle entreprend de reconstruire le puzzle de la tragédie qui a détruit son mariage et sa famille.
Quelques années auparavant, Ruth et son mari Mark quittent Londres pour fuir leurs souvenirs et reconstruire leur vie. Ils emménagent à La Source, la maison de leur rêve. Tandis que le monde fait face à une sécheresse hors du commun, leur propriété est mystérieusement épargnée. Le couple s’attire la jalousie de ses voisins agriculteurs, la curiosité du gouvernement mais aussi le fanatisme d’une secte, La Rose de Jéricho, dirigée par une femme étrange, Amelia. Ses membres s’insinuent dans la vie de Ruth et Mark, de leur fille, Angie, et de leur petit-fils, Lucien. L’emprise d’Amelia sur Ruth grandit de jour en jour, au grand désarroi de son mari. Les relations s’enveniment entre les habitants de La Source, la tension monte et atteint son point culminant avec un crime odieux. Le meurtrier se cache parmi ses plus proches confidents, Ruth en est sûre.
Seule dans cette enclave, elle se décide à affronter ses plus grandes peurs pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là à La Source.

Voilà un roman qui mêle les genres, sans vraiment en faire quelque chose de puissant. Dès le départ, avec cette épouvantable sécheresse qui étouffe le monde, on nage en pleine anticipation. Rapidement délaissée au profit du thriller psychologique, ce qui est bien dommage, vu le potentiel que proposait ce parti-pris : la sécheresse n’a bientôt plus vraiment d’impact sur l’histoire, à tel point que l’on se demande à quoi elle servait au départ. Le postulat de départ n’est d’ailleurs, pas très viable : la sécheresse sévit partout, hormis à la Source, alimentée en eau par la-dite source, donc, mais surtout en pluie, quasiment toutes les nuits. Comment, pourquoi pleut-il à l’intérieur des limites du domaine et nulle part ailleurs ? Aucune explication potable n’est donnée… on a donc du mal à y croire.

L’histoire débute par la fin. On sait que Ruth est assignée à résidence, accusée du meurtre de son petit-fils, qu’elle pense n’avoir pas commis, que la maison a été désertée par ses habitants, que tout le monde la déteste et qu’elle est surveillée par ses gardes. Mais il en faut, des chapitres, avant que l’on sache de quoi il retourne au juste ! Le récit alterne récit de la situation présente (au présent…) et analepses (narrées au passé) : si les souvenirs sont intéressants, mais trop longs à faire sens, les passages contant le présent de Ruth sont d’une lenteur exaspérante et répétitifs à souhait – Ruth ressassant le problème dans tous les sens.
De plus, Ruth fait, dès le départ, allusion à des personnages ou événements que le lecteur ne peut pas encore connaître : c’est aussi confus qu’agaçant, on nage en plein brouillard et l’explication est décidément bien longue à venir.

Par ailleurs, le mélange des thèmes n’est pas des plus heureux : il est question de meurtre, de huis-clos, d’anticipation (très très légère), de secte, de culpabilité… et rien n’est véritablement approfondi. On survole donc les événements sans vraiment se concentrer sur l’essentiel. Comme, en plus, justice a déjà été rendue, on ne se sent pas dévorés par l’angoisse de savoir qui a fait quoi, au juste – Ruth faisant un candidat des plus acceptables au meurtre. Heureusement, le récit des souvenirs permet de montrer comment la tension monte à la Source et, surtout, comment la secte étend son emprise sur Ruth. C’est bien la partie la plus intéressante !

En somme, il y a plein de choses intéressantes dans Là où tombe la pluie, mais aucune n’est suffisamment exploitée pour rendre le roman aussi haletant que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Le récit est d’une lenteur exaspérante et l’alternance de souvenirs et scènes du présent ne fait que retarder l’agencement des pièces du puzzle – déjà pas bien rapide. Dommage, car le synopsis était des plus prometteurs. 

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter. Traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc.
Les Escales, août 2015, 464 p.