Pardonne-moi Leonard Peacock, Matthew Quick.

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Aujourd’hui, c’est l’anniversaire de Leonard Peacock. 18 ans. Comme toujours, sa mère n’est pas là.
18 ans, c’est un grand jour. C’est pour cela que Leonard Peacock part avec une arme à feu dans son sac, le P38 de son grand-père. Leonard projette de tuer son ex-meilleur ami avant de se suicider. 
Mais avant ça, il doit faire ses adieux aux quatre personnes  qui ont vraiment compté pour lui : Walt, son voisin littéralement obsédé par Humphrey Bogart, Baback, un camarade de classe violoniste virtuose, Lauren, la fille de pasteur dont il est amoureux, et Herr Silverman, qui enseigne l’histoire de l’Holocauste au lycée.

Pardonne-moi Leonard Peacock, ou 24 heures dans la peau d’un adolescent torturé.
La première chose que l’on puisse dire, c’est que ce roman diffère radicalement des autres romans young-adult actuellement sur le marché. Pas tellement parce qu’il traite d’un adolescent torturé, mais plutôt par sa forme.
De fait, c’est Leonard qui raconte l’histoire. Et Leonard adore les petits commentaires en aparté, fournis en notes de bas de page, qui traduisent la grande distance critique qu’il prend avec lui-même, les événements, et l’histoire en cours. Ces commentaires sont, généralement, pétris d’humour et si la longueur de certains peut rebuter, c’est suffisamment original pour qu’on s’en préoccupe, finalement, peu. Il y a une sorte de dialogue informel instauré avec le lecteur – à qui s’adressent directement les commentaires – qui rend le roman extrêmement prenant ; on se sent bien sûr nettement plus impliqué par l’histoire que nous raconte Leonard dès l’instant où il nous y inclut… Évidemment, comme c’est Leonard qui raconte l’histoire, il retient certaines informations jusqu’au moment adéquat : il faut donc se montrer patient avant de savoir exactement de quoi il retourne. Vraiment, côté suspens, Matthew Quick a trouvé la bonne formule.
Autre point original : à titre de thérapie, Leonard s’envoie des lettres « du futur », décrivant la vie qu’il pourrait avoir dans un futur assez lointain, qui nous entraînent sur le terrain de la rêverie et offrent un aspect assez décalé à l’ensemble.

Ce jour-là, c’est donc l’anniversaire de Leonard, et il a décidé de commettre un double homicide après avoir fait sa tournée de cadeaux. Entre cette tournée des grands ducs, si l’on peut dire, les lettres du futur et les petits commentaires de Leonard, au fil des chapitres, la tension monte et concerne deux aspects. D’une part, on se demande évidemment si Leonard va aller au bout de sa décision ; d’autre part, on se demande ce qu’Asher a fait pour que Leonard ait envie d’en arriver là.
Peu à peu, donc, le puzzle se constitue, nous donnant à voir un adolescent pour le moins singulier, avec des préoccupations très graves et des questionnements pour le moins douloureux, mais qui ne sait pas forcément communiquer correctement avec son entourage – qui, au mieux, le prend pour un fou. Or Leonard a une multitude de choses à dire, et concernant des sujets extrêmement graves – pour ne pas dire totalement tabous.
Et, finalement, c’est là que le bât blesse. Alors que le roman est formidablement construit et que l’on s’approche peu à peu de la vérité (qu’il faut arracher à Leonard, trop pudique pour la déballer une bonne fois pour toutes), une fois l’aveu fait, il n’y a quasiment rien d’autre. Hormis une conversation déchirante mais nécessaire, pas grand chose. Le problème n’est pas tellement que la chute soit mal amenée – justement, elle est excellente et illustre à merveille le propos général ! – mais qu’on a une légère sensation de trop-peu en refermant le roman. Ainsi, l’aspect thérapeutique des lettres, aussi intéressant soit-il, laisse une impression d’inachevé, tout comme l’absence de réponse ou d’aide apportée à Leonard, qui laisse un arrière-goût amer.

Mais il faut reconnaître que le récit a d’indéniables qualités. L’histoire est extrêmement réaliste et narrée de telle façon que l’on est suspendu aux choix et pérégrinations de Leonard, dont le cynisme assumé rend le texte extrêmement drôle – noir, mais drôle.
Côté personnages, on est à la limite du portrait de mœurs, et il faut reconnaître que la galerie est très réussie, tant dans les soutiens (Walt et Herr Silverman) que dans les ennemis avoués (Asher).

Avec Pardonne-moi, Leonard Peacock, Matthew Quick aborde des questionnements profonds, intelligemment traités, mais auxquels il n’apporte pas vraiment de remède. Leonard est seul dans sa vie et, hormis quelques soutiens, ne peut s’en sortir que par lui-même, sans passer par la case meurtre et suicide. Cette absence de prise en charge laisse au roman un arrière-goût amer, mais n’ôte rien au réalisme de l’ensemble de l’histoire. Leonard est, heureusement, un jeune homme aussi mature que cynique et sa façon de déballer l’aventure, avec humour et cynisme allège quelque peu son récit sans concessions !

Pardonne-moi, Leonard Peacock, Matthew Quick. Traduit de l’anglais par Fabienne Vidallet.
R. Laffont, 2015, 313 p.

Treize raisons, Jay Asher.

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Un beau matin, Clay Jensen reçoit une boîte à chaussures qui contient sept cassettes, enregistrées par une de ses amies, Hannah, juste avant que celle-ci ne se suicide. Sur ces cassettes, Hannah parle de treize personnes qui ont, de près ou de loin, influencé son geste. Et Clay en fait partie. D’abord effrayé, Clay écoute la jeune fille en se promenant au son de sa voix dans la ville endormie. Puis il découvre une Hannah inattendue qui lui dit à l’oreille que la vie est dans les détails. Une phrase, un sourire, une méchanceté ou un baiser et tout peut basculer…

Treize raisons est un ouvrage qui me faisait de l’oeil depuis un certains temps, surtout pour le synopsis. Après tout, l’idée d’Hannah est aussi désespérée que machiavélique, et méritait qu’on s’y arrête. Mais j’en sors avec un avis assez mitigé, presque indécis.

Entendons-nous bien, le livre est assez original : par l’histoire des cassettes, tout d’abord. Par la présentation, ensuite. Les pictogrammes de lecture, pause, stop rappellent sans cesse la mise en abîme, et on imagine très bien Clay écoutant l’histoire d’Hannah. Les considérations sur les sentiments du jeune homme sont juste bien dosées : ni trop, ni pas assez, et elles restent assez justes. Dans une grosse première partie, la tension règne, puisqu’on veut évidemment savoir pour quelle raison Clay figure sur ces cassettes. Avec lui, et à la lecture de tout ce qu’Hannah a vécu, on se sent tour à tour révolté, dégoûté, profondément triste. En même temps, la « voix » de la jeune fille décrit des problèmes de la société sur lesquels on ferme bien souvent les yeux – même si l’on sent bien que tout cela a été écrit par un adulte dont l’adolescence remonte à fort longtemps!

Malgré tout, Hannah m’a laissé un sentiment indéfinissable ; son acte a un petit air de vendetta puérile de temps en temps, même si l’on comprend très bien ce qui a motivé son geste. La question de la vérité, des conséquences des rumeurs et des comportements des uns et des autres sur leurs congénères est certes primordiale, mais on en veut à Hannah de se décharger sur les autres, et de dramatiser de temps en temps à outrance, ou de manquer de volonté et de céder. Surtout dans la mesure où quelqu’un était là pour faire attention à elle, qu’elle le savait et qu’elle l’a gentiment ignoré. À ce stade du récit, j’aurais presque préféré que l’attitude de Clay eût été toute autre, et qu’il ait réellement fait partie de la cohorte des salauds décrits avant lui. Le roman perd un peu de sa force dès l’instant où l’on connaît la raison de la présence de Clay sur ces cassettes. Néanmoins, la leçon qu’il en tire et met immédiatement en application (celle de ne pas obstinément fermer les yeux) reste très juste et finit habilement le roman, instillant une petite note d’espoir dans le monde si sombre que nous dépeint la voix d’Hannah.

Si l’on peut difficilement adhérer au choix de la jeune fille qui, je le maintiens, aurait pu s’en sortir (malgré les scènes très dures qu’elle a vécues) si elle avait levé les yeux, il est très difficile de s’arrêter de lire. Le roman est assez prenant et l’alternance des deux voix, habilement mise en valeur par la typographie, rend la tension encore plus palpable. Les interventions de Clay sont parfois gênantes, car on veut simplement savoir ce qu’Hannah a à dire et pas lire les pensées assez convenues du jeune homme (qui laissent clairement présager de la fin, en plus).

C’est donc avec un malaise indéfinissable que l’on sort de cette lecture, car rien ne peut excuser l’acte d’Hannah; c’est pourtant un sujet difficile, et tout à fait d’actualité, le suicide chez les adolescents étant un grand tabou (comme le montre d’ailleurs bien l’auteur). La scène où Hannah laisse un message anonyme parlant de suicide est révélatrice du voile jeté sur le sujet ; on n’en parle pas, on ne sait pas. Malgré tout, c’est peut-être un livre qu’il faudra accompagner d’une solide discussion pour les plus jeunes, afin que les enjeux de cette fiction soient bien perçus -et surtout qu’Hannah ne fasse pas d’émules!

 

Treize raisons, Jay Asher. Albin Michel (Wiz), 2010, 284 p.
6/10.

 

 

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