Sans cœur, Le Protectorat de l’ombrelle #4, Gail Carriger.

Lady Alexia Maccon a de nouveau des problèmes. Sauf que cette fois elle n’y est vraiment pour rien. Un fantôme fou menace la reine ! Alexia est sur l’affaire et suit une piste qui la conduit droit dans le passé de son époux. Mais la coupe est pleine quand sa sœur rejoint le mouvement des suffragettes – choquant !, avec la dernière invention mécanique de Madame Lefoux et une invasion de porcs-épics zombies… Avec tout ça, Alexia a à peine le temps de se souvenir qu’elle est enceinte de huit mois ! Découvrira-t-elle qui tente d’assassiner la reine Victoria avant qu’il soit trop tard ? Les vampires sont-ils encore coupables, ou un traître se cache-t-il parmi eux ? Et qui ou quoi, exactement, a élu résidence dans le deuxième dressing préféré de Lord Akeldama ?

Le Protectorat de l’ombrelle est une série que j’apprécie énormément et que, par conséquent, je déguste à toutes petites doses – et s’il ne me reste qu’un tome, je sais que je peux retrouver la plume de Gail Carriger dans les aventures de Sophronia et celles de Prudence.
Donc, cet été, j’ai pris Sans cœur (en guise de compensation à la fin des vacances) et, une fois de plus, j’ai vraiment bien fait, car j’ai vraiment eu la sensation de lire le meilleur tome de la série jusque-là.

L’histoire reprend assez vite après la fin de l’opus précédent : Alexia est toujours enceinte et les vampires toujours de mauvaise humeur. D’ailleurs, elle subit une tentative de meurtre dans les tous premiers chapitres du roman, rien de moins. À partir de là, on sombre dans une enquête pour le moins ardue et hautement originale, puisque sont impliqués les vampires, les loups-garous (et plus précisément la meute de Kingair, l’ancienne meute de lord Maccon, que l’on a visitée dans le tome 2), des fantômes qui ont des dépositions extrêmement étranges à faire et les inventions de Madame Lefoux – et pas seulement ses chapeaux les plus audacieux, ceux qu’affectionne particulièrement Ivy.
L’enquête proprement dite met un peu de temps à démarrer, mais c’est surtout parce qu’on est assaillis par un tas de problèmes qui s’ajoutent les uns aux autres : il y a la tentative de meurtre, évidemment, la grossesse d’Alexia (qui est pénible surtout pour les autres, semble-t-il), le débarquement de Félicité chez les Maccon (après avoir rejoint les suffragettes, imaginez un peu !) et les problèmes de Biffy (lequel est passé d’aspirant vampire à loup-garou confirmé, un vrai bouleversement) à régler. Du coup, dans un premier temps, les fantômes n’occupent que le second rang. Jusqu’au moment où l’on met bout à bout le faisceau d’indices récoltés et qu’on s’aperçoit qu’en fait… eh bien il se passe plus de choses qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

Cette apparente lenteur n’est pas un frein car elle permet de soigner les personnages. Ainsi, Félicité, quasiment inexistante jusque-là, prend une certaine ampleur. C’est également le cas des membres de la meute de Kingsley : le tour que prend l’enquête d’Alexia permettra à certains d’entre eux, traditionnellement dans l’ombre, d’arriver enfin sous les feux des projecteurs, ce qui n’est pas désagréable du tout.

Comme dans les tomes précédents, l’intrigue est truffée d’humour : qu’il s’agisse d’une attaque de porcs-épics zombies ou des réparties cinglantes des uns et des autres, on s’amuse beaucoup dans ce récit – et ce malgré les aspects parfois dramatiques de l’histoire.

En bref, ce tome 4 était (et je n’en doutais pas), une excellente découverte ! L’intrigue est palpitante, merveilleusement menée et permet de découvrir un peu mieux les rouages des meutes et des ruches. Le suspens est à son comble et l’enquête offre à la fois des scènes d’action démentielles, comme des dialogues savoureux. Une fois de plus, l’originalité est au rendez-vous ! Rendez-vous au cinquième et dernier tome, donc.

◊ Dans la même série : Sans âme (1) ; Sans forme (2) ; Sans honte (3).

Le Protectorat de l’ombrelle #4, Sans cœur, Gail Carriger. Traduit de l’anglais par Sylvie Denis. Le Livre de Poche, mars 2014, 445 p.
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La Mémoire de Babel, La Passe-Miroir #3, Christelle Dabos.

Thorn a disparu depuis deux ans et demi et Ophélie désespère. Les indices trouvés dans le livre de Farouk et les informations livrées par Dieu mènent toutes à l’arche de Babel, dépositaire des archives mémorielles du monde. Ophélie décide de s’y rendre sous une fausse identité afin d’enquêter. 

J’ai découvert cette série en 2013, lorsqu’est paru le premier tome, qui m’a littéralement envoûtée. J’ai eu un petit coup de mou à la lecture du deuxième volume, mais ce troisième tome m’a à nouveau transportée. J’ai même dû me restreindre dans ma lecture pour le savourer au mieux, pour ne pas n’en faire qu’une seule et ridicule petite bouchée !

Le roman reprend après une longue ellipse : plus de deux ans se sont écoulés depuis la fin du deuxième tome. Et tout a changé. Thorn a disparu, Ophélie est revenue sur Anima, sous la surveillance étroite des Doyennes — dont elle va assez vite s’affranchir pour nous emmener sur Babel. Là, on découvre une troisième arche avec ses particularités, ses mythes… et ses dysfonctionnements. Car depuis le tome 2, on l’a compris. L’univers de Christelle Dabos, sous des dehors chatoyants, a tout des allures d’une dystopie un poil cauchemardesque.

Comme dans le tome précédent, l’intrigue prend de très nets accents de polar et de roman d’initiation : Ophélie est plongée dans une nouvelle enquête pour laquelle elle va devoir donner de sa personne. Retour sur les bancs de l’école, à la grande joie de notre protagoniste. À première vue, on pourrait croire qu’il n’y a pas beaucoup d’action dans le roman, comme dans le tome 2 : en fait, c’est que les événements ont lieu petit à petit et que l’intrigue se constitue d’une multitude de petites choses mises bout à bout. En même temps, cela correspond parfaitement au caractère d’Ophélie, qui mêle passivité et opiniâtreté.
Sur les bancs de l’école, disais-je, Ophélie va avoir maille à partir avec les meilleurs étudiants de Babel. L’ennui, c’est que le sommet de la pyramide alimentaire ne comporte qu’une seule place et qu’Ophélie en a désespérément besoin pour retrouver Thorn et lui venir en aide, le tout sans se faire griller par Dieu qui est sans doute aux aguets. Comme attendu, le combat est rude. J’ai traversé cette période comme en apnée, prise par l’ambiance fiévreuse des études épuisantes, l’anxiété due aux harcèlements que subit Ophélie, la pression qui pèse sur elle, telle une chape de plomb : réussira-t-elle, ou non, à gagner la place ? De fait, tout cela est très prenant ; mais si Ophélie apprend moult techniques d’analyse des objets, ce n’est rien comparé à ce qu’elle apprend sur elle-même. Cette épreuve la fait réfléchir, mûrir, grandir : elle en apprendra beaucoup sur son univers, évidemment, mais aussi sur elle et sur sa relation aux autres. Et si la partie purement scolaire était prenante, ce versant plus initiatique est, lui, passionnant.

L’enquête que mène l’Animiste est étroitement liée à celle initiée dans le précédent tome, qui portait sur les raisons de la Déchirure et l’étonnante amnésie des esprits de famille. Et comme Ophélie, on tâtonne, on échafaude des hypothèses, on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de cet univers qui semblait si confortable et accueillant au départ, mais qui finalement ne l’est pas tant que ça. Au passage, on découvre donc l’arche de Babel, truffée d’automates, où l’on s’habille suivant ses pouvoirs (et où les Moldus les sans-pouvoirs ne sont pas les bienvenus), où l’on prend des tramoiseaux pour se déplacer et où il faut absolument fournir des notices catalographiques détaillées pour le catalogue en cours de constitution… lequel fonctionne avec des cartes percées — si vous avez suivi, l’ancêtre de l’ordinateur, mais dans une bibliothèque qui a la classe et l’allure de celle d’Oxford. Oui, vous l’aurez compris, toutes ces descriptions ont fait palpiter mon petit cœur de bibliothécaire (et regretter de travailler dans un bâtiment aussi moderne que moche, mais là n’est pas la question).
Babel est originale, envoûtante et surprenante : elle est rarement là où on l’attend, luxuriante et débordante d’idées audacieuses. Avec ce tome 3, j’ai retrouvé l’ambiance survoltée qui va avec la découverte d’une terra incognita, ambiance qui m’avait positivement marquée dans le premier tome.

À cela, il faut ajouter le rythme de l’intrigue. Je l’ai dit rapidement en ouverture, l’histoire se constitue de plusieurs petites choses qui passent inaperçues mais qui, mises bout à bout, viennent tresser une intrigue dense. Celle-ci est aérée par quelques coups d’œil au Pôle où l’on retrouve Bérénilde, Victoire, Archibald et bien d’autres. Et, là encore, c’est palpitant. Car s’ils n’enquêtent pas sur les mêmes points qu’Ophélie, eux aussi sont au prises avec des difficultés qui entraînent des développements passionnants. Du coup, comme on progresse en même temps sur tous les fronts, difficile de s’ennuyer. D’autant que, là non plus, les personnages ne sont pas inactifs et vont contribuer (parfois à leurs dépens !) à dévoiler un peu plus de la résolution du mystère qui nous occupe.

Je ne vais pas mentir et prétendre n’avoir eu aucun horizon d’attente concernant ce roman : mais l’attente valait le coup, car il a littéralement pulvérisé mes espérances. À tel point que l’attente, pour le quatrième tome, risque de prendre des allures de douce torture – mais si c’est pour l’auteure la possibilité de livrer un tome aussi extraordinaire, alors je suis volontaire. 
À la lecture de ce volume, j’ai retrouvé l’ambiance tour à tour envoûtante, poétique, surprenante, déstabilisante ou un brin cruelle qui m’avait tellement plu dans le premier tome. Encore une fois, Christelle Dabos nous entraîne sur des chemins insoupçonnés et nous plonge dans un univers d’une incroyable originalité à l’ambiance délicieusement steampunk. Son intrigue, menée de main de maître, mêle au roman initiatique des accents de polar et un romantisme échevelé ; autant d’excellents ingrédients qui m’ont incitée à en savourer chaque page et qui, une fois la dernière page tournée, m’ont laissée une envie impérieuse : celle de relire immédiatement les trois tomes parus. 

◊ Dans la même série : Les Fiancés de l’hiver (1)Les Disparus du Clairdelune (2) ;

La Passe-Miroir #3, La Mémoire de Babel, Christelle Dabos.
Gallimard jeunesse, 1er juin 2017, 496 p.

 

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Le Sang du Dragon, Dragon Blood #1, Anthony Ryan.

À travers les vastes territoires contrôlés par le Syndicat du Négoce d’Archefer, rien n’est plus prisé que le sang des dracs. Ponctionné à même leurs veines, il est distillé en élixirs capables d’accorder d’incommensurables pouvoirs aux rares hommes et femmes connus sous le nom de Sang-bénis. Mais une menace croissante pèse sur le Syndicat : les lignées de dracs s’affaiblissent peu à peu. S’ils viennent à s’éteindre, la guerre qui couve avec l’Empire corvantin voisin ne manquera pas d’éclater. Le dernier espoir du Syndicat réside dans la découverte d’une rare variété de drac, bien plus puissante que toutes les autres. Claydon Torcreek, voleur de bas étage et Sang-béni clandestin, est enrôlé de force par le Protectorat et envoyé dans les entrailles du continent primitif d’Arradsie, sur la piste de cette créature légendaire. Lizanne Lethridge, vénéneuse espionne, doit quant à elle braver tous les dangers afin de mener à bien sa mission en territoire ennemi. Enfin, Corrick Hilemore, sous-lieutenant à bord d’un croiseur d’Archefer, se lance à la poursuite de dangereux pirates, sans se douter du péril qui le guette aux confins du monde. Emportés par la valse des destins et des empires, du connu et de l’inconnu, tous trois devront lutter de toutes leurs forces pour inverser le cours de la guerre qui se profile… ou bien périr dans son sillage.

J’avais très envie de lire les romans d’Anthony Ryan, car Blood Song m’a été plusieurs fois recommandé par des lecteurs de confiance. Du coup, lorsque j’ai vu l’annonce de parution de celui-ci et que j’ai su qu’en plus il y aurait des dragons… je n’ai pas su résister.

Et bien m’en a pris ! Je ne sais pas si j’ai accroché dès le premier chapitre mais, une chose est sûre, au bout de quatre ou cinq, j’étais complètement ferrée par l’univers richissime qui s’y déploie.
La carte au départ n’est pas bien détaillée mais, au fil des chapitres, on va arpenter des villes, des océans avec leur lot de criques et autres baies pirates, mais aussi la jungle la plus profonde et la plus dangereuse. Et ça ne fait pas du tout fourre-tout ! On passe d’un endroit à l’autre avec la plus grande simplicité.
C’est peut-être dû à ce qui se dégage des trois récits enchâssés. Les aventures de Braddon et Clay, dans la jungle, ont un indéniable petit côté Indiana Jones (remplacez l’Arche Perdue par le Dragon perdu, et on est pas mal) ; avec Hilemore, on retrouve l’ambiance des histoires de corsaires et de pirates qui se poursuivent sans fin sur des océans pas toujours d’huile ; enfin, Lizanne, elle, convoque à la fois James Bond et Miss Marple, dans un mélange aussi détonnant que réussi. Alors tout ça peut sembler un peu disparate mais, bizarrement, cela s’articule extrêmement bien. Peut-être parce que l’ensemble est cimenté par une ambiance steampunk extraordinaire. Imaginez qu’Archefer a son propre Mr Q. qui lui concocte des gadgets à grands renforts de rouages, et autres boulons de cuivre. Si le sang de drac reste la munition privilégiée, on utilise aussi moult canons, fusils et autres pétoires améliorées. On ne peut pas dire que ce soit fondamentalement steampunk, mais l’esthétique particulière du genre est bien présente ; dans l’oreillette, on me souffle que ce genre de romans participe de la gaslamp fantasy, une variante du steampunk, qui permet de faire cohabiter magie (ici celle des Sang-Bénis) et technologie.

À propos de magie, il faut parler des Sang-Bénis, dont les capacités ont un indéniable petit côté super-héros et X-Men, notamment lorsqu’ils se mettent des peignées. Ce qui rend les combats d’autant plus palpitants et esthétiques (rien que pour ça, je verrais bien un film ou une série). Au départ, j’ai eu un peu de mal à comprendre ces histoires de sang de drac mais comme l’auteur les égrène au compte-goutte, c’est plutôt simple à suivre (et puis les bénéfices de chaque sorte de sang sont rappelés assez régulièrement). Ce qu’il faut savoir, c’est que le sang confère des capacités incroyables aux Sang-Bénis mais qu’il brûle à mort les autres. Mais ça n’est pas une arme infaillible : déjà parce que la façon de le récolter est assez peu ragoûtante, mais surtout parce qu’Archefer a récolté à tort et à travers, sans jamais respecter l’écosystème. Le thème vous rappelle quelque chose ? Eh bien c’est tout à fait normal, car le roman est truffé de thèmes qui sont d’actualités.

Ainsi, il est question d’écologie, comme je viens de le dire, notamment avec la question de la gestion raisonnée des ressources qu’offre la terre. Mais il est également question de respecter son environnement et de ne pas tenter de le sucer jusqu’à la moelle – des idées que nos concitoyens feraient bien de se fourrer une bonne fois pour toute dans le crâne. Au vu de la façon dont se comportent les colons, il est aussi (évidemment ?) question de colonialisme.
D’ailleurs, fait intéressant, les natifs et les Îliens sont plutôt blonds à la peau pâle, les colons plutôt mats de peau : dans une production plutôt occidentalocentrée, ça fait du bien à lire. Bon, de fait, le racisme occupe aussi une place importante dans l’oeuvre, avec quelques remarques désobligeantes des uns envers les origines des autres. Avec le colonialisme, l’impérialisme et le capitalisme, notamment les dérives de ce dernier, entrent dans le récit. Car si Archefer et les Corvantins se font des misères, aucun des deux n’a franchement de vision positive ou bienveillante pour sa société, ou que ce soit dans la façon de le gérer. Ce qui va les amener assez vite à payer la facture écologique de leurs actes – et ça va leur coûter plutôt cher.
Autre sujet qui est au centre de l’histoire : la place des femmes dans la société. Les personnages féminins ont la part belle, et avec des rôles où elles ne sont pas cantonnées à faire la cuisine et le ménage. Et ça aussi, c’est bien agréable.
Alors, évidemment, tous les sujets ne sont pas traités avec la même profondeur et certains ne sont qu’effleurés – car ce n’est pas le sujet central du récit. Mais ce qui est absolument fantastique, c’est que chacun d’eux correspond bien aux problématiques de l’intrigue : on n’a donc pas l’impression que l’auteur a voulu à toutes forces faire passer des idées, celles-ci étant vraiment au service de l’histoire narrée.

Tout cela, ainsi que le fait que le récit alterne entre les points de vue des trois personnages centraux, fait que l’histoire est particulièrement prenante. Le suspens est présent quasiment à toutes les pages et, même si j’ai mis des lustres à lire ce roman, j’ai passé un excellent moment de lecture – celle-ci étant souvent difficile à arrêter, d’ailleurs. Et point bonus : le roman propose une vraie fin, certes ouverte, mais qui apporte une vraie conclusion à une partie de l’intrigue : donc j’avais super envie de lire la suite, sans toutefois éprouver de frustration extrême, ce qui était plutôt agréable.

Excellente découverte, donc, avec ce premier tome de la trilogie Dragon Blood. L’ambiance steampunk qui couronne ce roman d’aventures est particulièrement efficace. Le suspens est présent de bout en bout mais, ce qui m’a le plus emballé, ce sont les sujets qui surgissent au détour de l’intrigue. ça et les personnages, évidemment : tous ne m’ont pas touchés de la même manière, mais j’ai accroché à cette brochette d’aventuriers-explorateurs d’un autre temps. Sans surprise, j’ai donc hâte de poursuivre la lecture de cette trilogie, surtout au vu de la conclusion qu’y apporte Anthony Ryan.

Dragon Blood #1, Le Sang du Dragon, Anthony Ryan. Traduit de l’anglais par Maxime Le Dain. Bragelonne, mai 2017, 624 p.

Boneshaker, Le Siècle mécanique #1, Cherie Priest.

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1880. La Guerre Civile américaine fait rage depuis deux décennies, poussant les avancées technologiques dans d’étranges directions. Dans les Territoires de l’Ouest, les villes baignent dans des gaz mortels, alors que la terre est vidée de ses ressources. Sur la frontière entre le Nord et le Sud, les espions fomentent leurs complots et les trafiquants font plus d’argent que leur gouvernement.
C’est dans ce monde que vivent Briar Wilkes et son fils. Elle est la veuve de l’infâme Dr. Blue, créateur du Boneshaker, la machine qui détruisit Seattle, perçant accidentellement une poche de gaz qui transforma les vivants en non-morts. Mais quand son fils décide de franchir le mur qui cerne Seattle en ruine dans l’espoir de réécrire l’histoire, elle doit le retrouver au plus vite avant qu’il ne lui arrive malheur. Sa quête la conduira dans une ville grouillant de morts-vivants affamés, de pirates de l’air, de seigneurs criminels et de réfugiés armés jusqu’aux dents. Seule Briar peut le ramener vivant.

Il va sans doute être assez difficile de parler avec justesse de cette petite brique fort enthousiasmante qu’est Boneshaker, mais on va tenter de faire au mieux. Boneshaker est la porte d’entrée d’un univers steampunk à la fois complexe, enthousiasmant et au sein duquel on s’ennuie très difficilement tant il y a à voir et à faire dans l’histoire — en fait, il y a d’autres tomes dans la série mais, si j’ai bien suivi, ils ne mettent pas en scène tout à fait les mêmes personnages.

Au départ, l’histoire peut sembler un peu lente mais c’est parce qu’il faut à l’auteur plusieurs chapitres pour présenter son univers dans tous ses détails — et encore de nombreux autres pour que l’on saisisse les tenants et aboutissants de l’histoire. Mais on ne s’ennuie pas une minute, car cette présentation détaillée amène des nuances, des précisions, au fil des pages. Du coup, c’est lent, certes, mais jamais on ne s’ennuie.
Cela permet, de plus, de construire des personnages auxquels on croit et on s’attache. Et c’est nécessaire, car il y a des enjeux remontant à plusieurs années avant le début de l’histoire et il faut bien plusieurs chapitres pour comprendre comment l’ex-mari de Briar lui pourrit définitivement la vie, comment son défunt père (héros pour certains, délinquant pour d’autres), va lui aussi interférer avec son existence et comment Zeke, enfin, ne peut qu’être qu’avide d’informations sur ces deux figures tutélaires qui influent si fortement sur sa propre vie d’adolescent.
L’histoire se construit donc peu à peu autour de ce drôle de quatuor familial (dont deux membres, sans doute les plus importants, sont pourtant décédés !) et d’une galerie de personnages eux aussi hauts en couleurs. Que l’on pense au Capitaine Cly (et à ses camarades pirates et contrebandiers du ciel), à l’angoissant et terrible Dr. Minnericht (apte à vous faire faire des cauchemars !), à Lucy la tenancière du bar, à Swakhammer ou encore à la princesse, il n’y a que des figures passionnantes auxquelles on s’attache — même les pires ordures, c’est dire !

Tout cela ne serait sans doute rien sans l’univers d’une incroyable richesse et résolument steampunk. J’ai déjà un peu vendu la mèche, mais il y a des pirates et contrebandiers de l’air qui volent sur des dirigeables armés jusqu’à la passerelle, des Chinois (venus lors d’une grande vague migratoire et malheureusement en butte aux mêmes préjugés racistes débiles que de nos jours) en charge des soufflets de la ville, des scientifiques proprement géniaux (et souvent monstrueux), des gens qui essaient juste de survivre et, bien sûr, des zombies (qu’on appelle des Pourris dans cet univers) assoiffés de chair humaine. Et il va sans dire que chaque petite groupe — voire chaque personne — a ses idées, ses buts et objectifs cachés, ce qui occasionne son lot de relations tendues, de complots, de bisbilles, le tout sur fond de vapeurs, de fumées délétères et de graisse à fusils. Évidemment, c’est palpitant à souhait !

Il faudrait aussi parler du style fluide et enlevé de Cherie Priest, qui nous fait adhérer instantanément à la quête de Briar. Celle-ci est particulièrement touchante, tout comme celle de Zeke. Mère et fils se cherchent, se perdent, font des rencontres incroyables, enrichissantes ou dangereuses et c’est ce qui fait tout le sel du récit. Autre bon point : alors qu’en général les protagonistes ne rêvent que de changer leur monde, ici ils sont embarqués dans leur quête toute personnelle, ce qui change agréablement des clichés du genre.

En refermant Boneshaker, j’ai eu la nette impression d’avoir mis le nez dans un monument du steampunk. Malgré l’épaisseur, il ne m’a guère fallu plus de quelques jours pour venir à bout de ce roman palpitant, qui donne sacrément envie de se plonger dans le reste du Siècle mécanique !

Le Siècle mécanique #1, Boneshaker, Cherie Priest. Traduit de l’anglais par Agnès Bousteau.
Le Livre de Poche, août 2016, 640 p.

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Dresseur de fantômes, Camille Brissot.

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Le monde avait été redessiné par une série de catastrophes climatiques, les courants marins et les vents modifiés. Les anciennes cartes devenues obsolètes, les aventuriers pouvaient renaître… Pendant des années, Théophras et Valentine ont parcouru le monde pour le compte de riches employeurs, à la recherche de trésors et de pièces rares. Jusqu’au jour où Valentine est empoisonnée par le mystérieux Collectionneur, son meilleur client. Réduite à l’état de fantôme, elle devient invisible aux yeux de tous… sauf de Théophras. Aidés par le capitaine Peck, propriétaire du plus grand bateau à aubes du monde, et par la troupe du célèbre AeroCircus, flottille hétéroclite de ballons et de dirigeables, les deux amants se lancent aux trousses de l’assassin de Valentine. D’une quête de vérité à la vengeance, il n’y a qu’un pas.
Le franchiront-ils ?

Un roman aussi court qu’enthousiasmant, c’est vraiment ce qui ressort à l’issue de cette lecture. Camille Brissot marque avec une entrée en matière très forte : un des deux personnages principaux se fait assassiner. N’ayant pas relu le résumé avant de commencer, je m’attendais donc vaguement à ce que l’histoire, au choix, opère une longue analepse nous expliquant comment on en est arrivés là, ou nous montre la quête de vengeance de Théophraste. Et, de fait, quête de vengeance il y a bien, mais sous l’égide de Valentine, qui persiste en tant que fantôme – premier point original.

L’intrigue se déroule dans notre univers, mais un monde dévasté par une catastrophe et aux contours quelque peu différents, qui laissent donc libre champ aux aventuriers et inventeurs de tout poil. On plonge donc dans un univers résolument steampunk, dans lequel il est tout à fait normal de croiser des inventions mécaniques sophistiquées côtoyant des frégates à l’ancienne ou même un cirque… composé d’une immense flotille de dirigeables. Il y a une ambiance éminemment romanesque, qui rappelle les romans d’aventure du XIXe siècle, si prenants et mouvementés.

Là-dessus se greffe donc une histoire d’amour éternel qui, alors qu’on aurait pu craindre le contraire, n’est ni mignarde ni dégoulinante. Encore une fois, on est plutôt dans un schéma type de la littérature du XIXe siècle, où l’on croise des personnages certes emportés et francs, mais aussi capables de grands sentiments l’un envers et l’autre. Dans le paysage littéraire actuel, cela change et c’est bien agréable !
De plus, les personnages ne sont pas totalement tournés l’un vers l’autre et les diverses péripéties qu’ils traversent les amènent (et le lecteur avec eux) à considérer quelques questions de fond comme les violences faites aux femmes et aux enfants, l’instinct maternel ou l’amitié.

Le roman est très court (moins de 200 pages), aussi ne se perd-on pas dans les rebondissements : la trame est assez linéaire (sans toutefois être cliché), l’intrigue bien menée, même si l’on regrettera quelques rapidités – mais qui, d’un autre côté, donnent au roman un rythme incroyablement dynamique. Le récit se dévore littéralement !

Avec Dresseur de fantômes, Camille Brissot signe donc un court roman à la délicieuse ambiance steampunk, que l’on découvre et dévore avec plaisir, en en regrettant la brièveté. Nul doute que je lirai d’autres romans de l’auteur, tant sa plume et son univers m’ont séduite. 

Dresseur de fantômes, Camille Brissot. L’Atalante, avril 2014, 192 p.

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L’énigme du magicien, Le Secret de l’inventeur #2, Andrea Cremer.

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Après l’explosion des Catacombes, le seul foyer qu’elle ait jamais connu, Charlotte est contrainte de mener sa petite troupe de résistants à l’oppresseur anglais, parmi lesquels une dizaine d’enfants, vers La Nouvelle-Orléans. Désormais leader du groupe, elle se retrouve face à des choix difficiles pour préserver la vie de ses jeunes protégés, mais continue de voir en Grave, malgré sa force herculéenne et ses origines inquiétantes, 
un allié et un ami.
L’Empire fera tout pour les empêcher de rallier le quartier général de la Résistance …

Retour aux aventures de nos jeunes Rebelles, qui ont perdu leur seul point de chute. Malheureusement, on ne peut pas dire que l’histoire avance de beaucoup dans cet opus.

L’intrigue est composée d’une suite de petits rebondissements et retournements de situation certes pas  désagréables, mais ne permettant que peu d’évolutions quant au fil rouge général. Si le rythme y est, l’affaire n’est tout de même pas passionnante. Pourtant, c’est bien l’intrigue qui reprend le pas sur les affaires de cœur de Charlotte – les frères Winter étant, globalement, absents de l’histoire. Malheureusement, celle-ci est truffée d’autres affaires de cœur – à croire que le célibat n’est pas une solution envisageable, ce qui est tout de même un peu triste.
Affaires de cœur mises à part, l’intrigue tire plus sur le roman d’espionnage que sur celui d’aventure, ce qui est loin d’être désagréable : Charlotte bénéficie donc des cours de Linnet, la demi-sœur honnie de la famille Winter et affûte ses compétences. Malheureusement, pas tout à fait assez… Ce qui lui fait commettre des erreurs que même une débutante ne ferait pas et introduit des incohérences dans l’histoire. Ainsi, elle découvre une information capitale à propos de Grave, s’empresse de faire le contraire de ce qu’on lui préconisait et… s’étonne que cela tourne mal. Le lecteur, lui, trouve simplement cela incroyablement idiot, à raison.

Ceci étant, l’histoire permet d’introduire de nouveaux personnages, parmi lesquels la mère de Charlotte, le mage Nicodème ou Sang d’Acier, flibustier français. La première n’a rien d’une sympathique matrone et tout d’une impitoyable chef de guerre, aux motivations pour le moins troubles. Mais, là encore, on a trop peu de détails, il faudra sans doute attendre le tome suivant pour tout savoir de sa position. Le deuxième n’a droit à guère plus de place : il est bien question de magie et de vaudou, mais à trop petite dose pour que cela soit, d’une part, significatif et, d’autre part, pour que cela crée une ambiance fantastique efficace. Quant au dernier, il permet d’introduire un petit grain d’exotisme et d’aventures échevelées, mais seulement sur la fin, aussi faut-il attendre un bon moment avant que cela ne décolle – dans tous les sens du terme.

L’Énigme du magicien est donc un tome de transition avec tous les défauts que cela peut supposer. L’intrigue ne progresse quasiment pas (ou seulement sur les tous derniers chapitres), les rares faits sont survolés et les personnages à peine approfondis. La tension est relancée dans la fin, ce qui fait que l’on a tout de même envie de savoir comment cela va s’achever, malgré les aspects décevants de l’opus.

◊ Dans la même sérieRébellion (1) ;

Le Secret de l’inventeur #2, L’énigme du magicien, Andrea Cremer. Traduit de l’anglais par Mathilde Tamae-Bouhon.
Lumen, février 2016, p.

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La Stratégie des As, Damien Snyers.

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Pour vivre, certains choisissent la facilité. Un boulot peinard, un quotidien pépère. Humains, elfes, demis… Tous les mêmes. Mais très peu pour moi. Alors quand on m’a proposé ce contrat juteux, je n’avais aucune raison de refuser. Même si je me doutais que ce n’était pas qu’une simple pierre précieuse à dérober. Même si le montant de la récompense était plus que louche. Même si le bracelet qu’on m’a gentiment offert de force risque bien de m’éparpiller dans toute la ville. Comme un bleu, j’ai sauté à pieds joints dans le piège. L’amour du risque, je vous dis. Enfin… c’est pas tout ça, mais j’ai une vie à sauver. La mienne.

Bienvenue à Nowy-Kraków, ses palaces, ses bas-fonds, ses créatures cohabitant plus ou moins bien – humains, elfes, trolls et autres Moitiés.
À l’instar des personnages mis en scène, le roman présente un mélange des genres assez heureux : à la fantasy urbaine se mêlent des accents d’uchronie et de steampunk, les personnages utilisant des mécanismes se réclamant de l’esthétique, ainsi qu’une intrigue qui a tout d’une aventure d’Arsène Lupin.

Damien Snyers propose une intrigue hautement dynamique, riche en péripéties et volontiers originale. James, Elise et Jorg forment un redoutable trio de voleurs, bientôt rejoints par Mila, elle-même cambrioleuse de renom. Sauf que tout cela est plus compliqué qu’il n’y paraît et que nos personnages se retrouvent bientôt à devoir jouer sur plusieurs fronts. En plus de cela, leurs vies sont directement menacées par leurs employeurs, ce qui ajoute une indéniable dose de piquant à l’aventure. De fait, l’intrigue suit donc un fil plutôt classique, mais fort efficace.

Ce qui fait tout le sel du roman, ce sont les personnages mis en scène par Damien Snyers, quoiqu’ils manquent parfois de développements – ce qui laisse espérer, peut-être, une suite ?
Chacun, à sa façon, a quelque chose à défendre. Jorg est un troll dans une cité où son espèce peut être fléchée à vue. Élise, semi-humaine ou semi-elfe (suivant le point de vue d’où l’on se place), peine à trouver sa place dans une société appréciant grandement les étiquettes… par son biais, la question des étrangers, des métisses et autres « anormaux » est abordée – finement, avec ça.
L’intrigue offre également une large place au thème de la maladie, un thème pas si souvent abordé en littératures de l’imaginaire.  Vieillesse, affections incurables, Damien Snyers en traite tous les aspects.

Aux rebondissements endiablés s’ajoutent des réparties ne manquant pas, elles non plus, de piquant : on s’ennuie difficilement à la lecture de ce roman, l’ensemble étant aussi vif que drôle. Tout cela compense l’impression que l’on a de déambuler dans un décor pas toujours assez creusé – mais qui, là encore, laisse espérer une nouvelle aventure ?

Comme souvent dans les romans publiés par ActuSF, le roman se complète d’une interview de l’auteur et d’une nouvelle inédite, qui vient faire le jour sur le personnage de Mila. La nouvelle complète agréablement le roman : elle apporte des détails non négligeables sur le passé du personnage et permet de mieux percevoir les enjeux de l’intrigue générale – sans toutefois se montrer indispensable. Une nouvelle très réussie, en somme !

La Stratégie des As est un premier roman réussi : certes, les personnages et les décors ne sont pas aussi creusés qu’on l’aimerait, mais le dynamisme et l’efficacité de l’intrigue pallient amplement le problème. 

La Stratégie des As, Damien Snyers. ActuSF, février 2016, 244 p.

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