Les Chimères de Vénus #1, Alain Ayroles et Étienne Jung.

1873, tandis que les empires terrestres s’affrontent pour la maîtrise du système solaire, l’actrice Hélène Martin embarque pour Vénus à la recherche de son fiancé, prisonnier des bagnes de Napoléon III.

Quand j’ai vu qu’un spin-off du Château des Étoiles était annoncé, j’ai évidemment été hyper intriguée. Donc quand je l’ai vu repasser à la médiathèque, ni une ni deux, je l’ai emprunté !

L’histoire prend place (du moins en ai-je eu l’impression), au moment où Séraphin et consorts sont en train de batailler ferme sur Mars contre les troupes prussiennes (tomes 3 et 4 donc). Et loin de la Lune ou de Mars, place ici à Vénus et sa colonie franco-britannique aux accents résolument steampunk. Nouvel univers, nouveaux décors, et on découvre une planète plutôt hostile, dont la découverte ressemble à s’y méprendre à une balade cauchemardesque dans Jurassic Park. Rien de moins !

L’intrigue reprend les mêmes motifs politiques que la série-mère (la lutte à la conquête spatiale), en ajoutant un arc narratif qui a tout du polar, cette fois. En effet, l’héroïne, si elle est venue aux bras d’un magnat de la conquête spatiale, s’intéresse uniquement au sort réservé à son fiancé, malheureusement déporté dans le bagne justement situé sur Vénus. L’intrigue nous fait donc voir tour à tour ce que vivent Hélène, les gens qui voyagent avec elle, et les bagnards – avec ce qu’il faut de mystère et de suspense à la clef. Il y a un côté girl-power vraiment sympa, le duo formé par Hélène et sa camériste ne s’en laissant pas compter.

Ce premier tome vise vraiment à planter le décor, donc j’attends vraiment de lire la suite pour voir ce qui va en sortir. En effet, l’histoire est rondement menée et ouvre pas mal de possibilités. Les péripéties sont rapidement réglées, ce qui donne au récit un rythme très confortable. Bref : tout cela a grandement attisé ma curiosité.

Côté graphismes, on retrouve un découpage bien pensé, alternant les illustrations pleine page (ou presque) et des cases plus resserrées. Évidemment, le style graphique est bien différent, avec un style qui ressemble plus à un film d’animation que dans les autres tomes. Cela colle bien à l’intrigue, plus divertissante et dynamique, moins romantique et scientifique que celle de la série-mère. J’apprécie nettement moins ce style graphique, mais l’album m’a fait passer un très bon moment de lecture !

Les Chimères de Vénus propose donc un nouvel univers, de nouveaux personnages et une nouvelle intrigue, dans l’univers du Château des étoiles. On retrouve les points forts de la série-mère (steampunk, époque victorienne et conquête spatiale), et plein de nouveautés très alléchantes. L’intrigue est rondement menée et ouvre plein de pistes pour la suite, qu’il me tarde donc de découvrir.

Dans le même univers : Le Château des étoiles, 1869 : la conquête de l’espace (1) ; Le Château des étoiles, 1869 : la conquête de l’espace (2).

L’Héliotrope, Steam Sailors #1, Ellie S. Green. #PLIB2021

Il fut un temps où les Alchimistes nourrissaient le Haut et Bas-Monde de leurs inventions merveilleuses, produits de magie et de science. Un temps de machines extraordinaires, de prodiges électriques et d’individus aux pouvoirs fantastiques. Une époque révolue depuis que les Industriels ont éradiqué les Alchimistes et leur formidable savoir. Pourtant, on raconte qu’à l’aube de leur disparition, ils auraient caché leur fabuleux trésor dans une cité secrète…Quatre siècles après la Grande-Fracture, les habitants du Bas-Monde traversent une ère obscure et rétrograde, tandis que le Haut-Monde, figé depuis l’extinction des Alchimistes, demeure inaccessible et fait l’objet de tous les fantasmes. Originaire du Bas-Monde, Prudence vit en paria car elle voit l’avenir en rêves. Une nuit, son village est attaqué par des pirates du ciel. Enlevée et enrôlée de force à bord de l’Héliotrope, un navire volant à la sinistre réputation, la jeune orpheline découvre un nouvel univers, celui du ciel et des pirates. Prudence fait la connaissance des membres de l’équipage, qui ne tardent pas à lui révéler leur secret : ils détiennent un indice, menant à une série de « clefs » disséminées dans le monde, qui permettait de retrouver la cité des Alchimistes…

Un univers fracturé, des pirates et des bateaux qui volent ? Mais je signe d’emblée !

Dès les premières pages, on plonge dans un univers original et intéressant : fracturé, il est divisé en deux entités irréconciliables. Comme si cela ne suffisait pas, les habitants eux-mêmes s’ostracisent entre eux, mettant de côté les personnes trop différentes, comme Prudence, notre héroïne, qui dispose d’un malheureux don de prémonition. Son avenir sombre change radicalement (sans forcément s’éclairer) lorsqu’elle embarque à bord de l’Héliotrope, un vaisseau truffé de pirates. Et côté pirates, on peut dire que l’autrice a réussi son coup, nous offrant un environnement plus que crédible. Entre cet aspect et l’univers décrit de façon très visuelle, j’ai été comblée !

J’ai d’ailleurs lu le roman assez rapidement, embarquée que j’étais pas l’intrigue palpitante. Toutefois, je dois reconnaître que je me suis réellement prise au jeu dans la deuxième partie, beaucoup plus rythmée et dynamique que la première. Celle-ci, au titre de l’exposition, est menée d’un rythme beaucoup plus posé, du à la nécessité de mettre en place les ressorts de l’intrigue, comme le positionnement des personnages. Mais ce n’est pas gênant, car l’histoire est aussi bien construite que menée, et la seconde partie mérite amplement cette première partie moins virevoltante !

De plus, la narration est menée habilement. L’autrice sait ménager ses effets, parsemer le récit d’humour, maintenir le suspense ou le doute chez le lecteur, ce qui a rendu ma lecture particulièrement prenante.

« Prudence laissa échapper un cri de surprise lorsqu’un troupeau de dragons sortit à son tour de la brume. Il s’agissait en fait d’embarcations dont la carlingue avait été forgée de façon à donner cette illusion. Longs de trente pieds environ, ces dragons balançaient gracieusement leur tête et leur queue dans le vent, donnant un mouvement naturel aux animaux mécaniques. Le réalisme était encore accentué par leurs yeux luisants et les volutes de vapeur qui s’échappaient de leur gueule. Sur les flancs des machines volantes, de costauds boucliers de bois avaient été alignés et leur chevauchement formait une rangée d’écailles colorées. Les cavaliers des hippoléoptères pointaient des arbalètes pourvues de gros barillets sur les pirates, tandis que les dragons mécaniques avaient chacun un canon sortant de leur ventre prêt à faire feu sur le pont de l’Héliotrope.
– Baissez vos armes ! répéta Mousquet à ses hommes, qui s’exécutèrent enfin.
Aussitôt les visiteurs firent de même et les canons se replièrent à l’intérieur des dragons dans un raclement sourd.
L’un des hippoléoptères se posa lourdement sur le navire, soulevant un nuage de neige poudreuse. Son cavalier sauta lestement sur le pont.
D’une voix étouffée par le col de sa cape, il s’adressa au capitaine :
– Afevis din idenotit, netop dine henasigter.
– Venner ! Venner, at spise venner, répondit Mousquet, pataugeant dans les deux mots de nordish qu’il connaissait.
Le nouveau venu hésita. En effet, le capitaine venait de lui proposer de manger ses amis, ce qui n’était évidemment pas dans ses intentions.
« 

Au final, mon seul point de regret tiendra aux personnages, que j’ai trouvés un peu lisses : Prudence, comme l’équipage sont attachants, mais aucun ne s’est vraiment détaché à mes yeux (et plusieurs mois après ma lecture, je crois que je serais bien en peine de citer ne serait-ce qu’un nom !).

Malgré des personnages pas toujours assez creusés à mon goût, j’ai passé un bon moment de lecture avec L’Héliotrope, qui conjugue pirates et steampunk, dans une intrigue palpitante menée d’un style fluide. Une bonne pioche au rayon jeunesse !


Steam Sailors #1, L’Héliotrope, Ellie S. Green. Gulf Stream, 26 mars 2020, 277 p.
#PLIB2021 #ISBN9782354887759

Le Grand jeu, Benjamin Lupu.

1885, Constantinople.
Le tsar est tombé depuis 60 ans et une nouvelle puissance s’est levée à l’est. Le Nouvel Empire russe est devenu la première dictature industrielle. Ses dirigeables géants, ses chars et ses exosquelettes à vapeur ont assis sa domination face à l’Alliance de l’Ouest. L’Empire ottoman survit dans une fragile neutralité et sa capitale est le théâtre d’un jeu d’espions sanglant.
Martina Krelinkova, aventurière et monte-en-l’air, débarque à Constantinople avec une réputation sulfureuse alors que le Primat Imperator russe s’apprête à restituer au sultan un diamant légendaire : le Shah. À peine arrivée, elle découvre que sa sœur a mystérieusement disparu.
Tandis qu’un jeu du chat et de la souris s’enclenche à un rythme effréné, les obstacles se multiplient pour la voleuse. Parviendra-t-elle à retrouver sa sœur et à s’emparer du Shah, tout en mettant au jour les sombres intrigues du Grand Jeu ?

Du steampunk, un peu d’uchronie, un cambriolage audacieux, de l’espionnage, le tout avec Constantinople en toile de fond ? Je signe avec enthousiasme !

Le Grand jeu regorge d’excellentes idées. Tout d’abord, l’auteur a pris soin de rebattre les cartes géopolitiques de l’époque. Le monde semble divisé entre deux grandes puissances : le Nouvel empire russe, une dictature industrielle qui a pris le pas sur le pays des tsars et l’Alliance de l’Ouest. Entre les deux, notre toile de fond : l’empire ottoman, qui tente de se faire tout petit tout en conservant sa neutralité.
C’est dans ce panorama politique à peine stable que débarque Martina, bien décidée à faire main basse sur une merveille de plus, tout en retrouvant sa sœur disparue.

On suit essentiellement le personnage de Martina (hormis quelques infidélités) : si elle est parfaitement campée, les autres personnages sont plus effacés, quasiment tous au même niveau de personnages secondaires.

À partir de là, l’intrigue alterne entre plusieurs fils narratifs : la préparation du casse, la traque de la sœur disparue, la montée en puissance de l’empire russe sur les terres ottomanes, et le parcours d’un homme infiltré au sein de la dictature industrielle. Tout cela contribue à créer une intrigue certes linéaire, mais néanmoins assez dense, car le début du récit accumule les scènes apparemment sans liens les unes avec les autres.
En effet, les intérêts sont multiples et il faut un long moment avant que l’on ne discerne le schéma général qui sous-tend le récit. De plus, l’univers est lui aussi assez complexe. L’auteur utilise un vocabulaire spécifique pour désigner les inventions et machines de l’empire russe qu’il faut rapidement assimiler. À cela s’ajoute de nombreux passages de dialogues, d’exclamations ou d’interjections en russe ou en turc… sans forcément de traduction. Tout cela est parfait du point de vue de l’immersion et de l’originalité du récit mais pour une raison qui m’échappe, cela m’a plus embrouillée qu’autre chose.

Pourtant, le rythme est entraînant, et le mélange d’uchronie et d’espionnage vraiment bien trouvé. Il y a un côté roman d’aventures mâtiné de découvertes hyper sombres (notamment dans le camp russe !) qui fonctionne à merveille.

En bref, Le Grand Jeu est un roman d’aventures mêlant steampunk et uchronie sur une toile de fond originale et bien trouvée. L’intrigue, dense à souhait, joue sur plusieurs trames narratives qui se nourrissent les unes les autres, tout en dessinant un univers complexe.  C’est finalement lui qui m’aura empêchée de profiter à fond de ma lecture, me sentant un peu larguée dans les diverses ramifications de l’histoire.

Le Grand jeu, Benjamin Lupu. Bragelonne, février 2021, 360 p.

Le Jardin des âmes, Les Brumes de Cendrelune #1, Georgia Caldera.

Dans le royaume de Cendrelune, les dieux épient les pensées des hommes, et leur Exécuteur, l’Ombre, veille à condamner tous ceux qui nourriraient des envies de rébellion.
Or, il semble que certaines failles existent. À l’âge de 17 ans, Céphise ne vit en effet que pour se venger. Depuis qu’on l’a amputée d’une partie d’elle-même et privée de sa famille, elle ne rêve plus que d’une chose : s’affranchir de la tyrannie du tout-puissant Orion, Dieu parmi les dieux. Et contre toute attente, il se pourrait qu’elle ne soit pas seule…

J’avais choisi ce livre pour le challenge Mois de la fantasy car sa sélection dans la shortlist du PLIB m’a rendue très curieuse. Et, malheureusement… je dois dire que ça ne l’a pas fait, malgré un univers vraiment charmant.

Il faut imaginer une terre post-apocalyptique, où le métal a remplacé, à peu près partout, la nature. Les personnages mangent d’ailleurs, pour la plupart, de la nourriture synthétique – la seule serre produisant de la verdure étant, comme il se doit, réservée au strict usage des dieux. La connaissance a disparu, et le peuple est quasiment analphabète.
Sans trop de surprise, à l’ambiance post-apo se mêle donc une dystopie assez classique, la société étant séparée en plusieurs castes, gouvernées par des dieux autoritaires, menés par Orion. Du côté des divinités, l’autrice a plutôt tapé dans la mythologie grecque, puisqu’aux côtés d’Orion on peut croiser Héphaïstos, Eurydice ou encore Rhadamanthe. Chacun possède des pouvoirs extraordinaires (mention spéciale à Verlaine), le plus grand étant bien entendu celui d’Orion, qui a donc celui de surveiller en permanence les pensées de chacune et chacun, prévenant ainsi quelque crime, ou « pensée déviante » (à son encontre) que ce soit. On parlait de dystopie ? Bienvenue dans Minority Report.

Bon, évidemment, ça ne se passe pas exactement comme dans Minority Report. Car Orion a beau faire tuer ses détracteurs et démonter puis remonter les plus jeunes d’entre eux afin d’avoir sur eux un parfait contrôle, ça ne fonctionne pas à merveille et certains commencent à développer de forts intéressants pouvoirs magiques, aussi bien trouvé que tournés. À ce titre, j’ai adoré le concept des Rapiécés, vraiment original, quoiqu’un peu glauque (soyons honnêtes). On est presque toujours dans ce mélange de fantasy et d’horreur, qui donne au roman une ambiance assez prenante.

L’intrigue est narrée du point de vue de différents narrateurs et alterne entre Céphise, la Rapiécée des bas-quartiers, et Verlaine, l’homme des dieux aux troubles missions. Ces chapitres-là sont écrits à la première personne. Car d’autres chapitres, à la troisième personne, eux, interviennent rapidement dans l’affaire, s’intéressant tour à tour à différents autres personnages (le meilleur ami de Céphise, un dieu, un enfant du quartier). Sans trop de surprise (pour moi), ce sont les chapitres que j’ai préférés, car c’est le style narratif qui me convient le mieux. L’alternance entre personnages et systèmes narratifs permet donc d’avoir, d’une part, une vision assez globale de ce qu’il se passe, mais aussi un rythme assez confortable, ce qui fait que le roman se lit assez vite.

Bon, finalement, qu’est-ce qui ne l’a pas fait ? Malgré cet univers vraiment intéressant, j’ai eu un mal fou à me passionner pour les tribulations des personnages et leurs enjeux. Céphise est entièrement concentrée sur son projet de vengeance. Verlaine sur celui de s’en tirer. Les habitants de la Cathédrale d’Éternité ont leurs petites bisbilles divines et, pendant ce temps-là, la révolte s’installe doucement – mais assez sûrement – dans la Cité d’Acier. D’ailleurs, on ne peut même pas dire que l’unité soit d’actualité chez les dieux (puisqu’Héphaïstos et Proserpine manigancent dans leur coin). En soi, tout cela est très intéressant du point de vue de l’univers, mais aucun personnage, ou aucun enjeu, n’a réussi à m’embarquer. J’ai même trouvé certaines scènes ou péripéties un peu cliché, à mon grand dam, et quelques longueurs. En fait, une grande partie du roman repose sur les pensées des deux protagonistes et, comme depuis le départ, je me sentais assez indifférente à ce qui leur arrivait… eh bien ça ne s’est pas amélioré. Heureusement, la seconde partie, bien qu’à huis-clos, s’est avérée un peu plus prenante, et même intrigante pour la suite !

Malgré tout cela, impossible de dire que j’ai détesté ma lecture. Certes, les personnages ne m’ont fait ni chaud ni froid, non plus que leurs péripéties. Or, voilà : l’univers et l’idée de départ m’ont vraiment charmée. C’est hyper inventif. Original dans les pouvoirs et la mythologie locale. Et cela colle parfaitement au savant mélange de fantasy, d’horreur et de dystopie auquel on assiste. Au détour d’une phrase, on hume un petit air de steampunk, et l’intrigue fait la part belle à l’écologie. Bref, plein de bonnes idées !

Les Brumes de Cendrelune #1 : Le Jardin des âmes, Georgia Caldera. J’ai Lu, 2 octobre 2019, 349 p.

Le Vol de la Sigillaire, Les Artilleuses #1, Pierre Pevel & Étienne Willem.

Aventurières et hors-la-loi, elles sont trois : Lady Remington, Miss Winchester et Mam’zelle Gatling. N’hésitant jamais à faire parler la poudre, elles sont connues de toutes les polices d’Europe. Ce coup, cependant, pourrait bien être leur dernier. Car le vol d’une mystérieuse relique – la Sigillaire – leur vaut d’être pourchassées non seulement par les Brigades du Tigre, mais également par les redoutables services secrets du Kaiser…

Cette bande-dessinée se déroule dans l’univers du Paris des Merveilles de Pierre Pevel, mais est lisible tout à fait indépendamment de sa trilogie – donc pas de panique si vous ne l’avez pas lue.

L’histoire se déroule donc à Paris, en 1911. L’Outremonde a révélé son existence (et certains couloirs du métro permettent même d’y accéder) : humains et petit peuple se côtoient au quotidien. D’ailleurs, la reine Méliane prévoit de célébrer son jubilé à Paris ! Devant les façades haussmanniennes, il est donc possible de croiser des fées, des dragons de petites tailles, des trolls, des dirigeables ou encore des drones au look résolument steampunk.
L’intrigue débute avec le braquage des Artilleuses, nos trois héroïnes : Lady Remington, aristocrate anglaise, est également une redoutable magicienne ; Mam’zelle Gatling est en fait une fée artificière, spécialiste en explosions ; Miss Winchester, enfin, est une pilote et tireuse d’élite américaine. Toutes trois ont écumé les bons coups, mais ont vivement besoin d’argent. Le braquage de la Sigillaire se fait donc dès les premières pages et donne le ton : l’action est bien présente.

La récit, truffé de péripéties (et de batailles rangées) est donc mené à un rythme trépidant. Or, bizarrement, on ne sort jamais de l’impression de lire une assez longue introduction à l’univers. Car les véritables enjeux de l’intrigue n’apparaissent finalement que dans les deux dernières pages… Ce qui inscrit bien cet opus comme le premier tome de la trilogie annoncée. Ce n’est pas désagréable, car ainsi l’univers est bien installé, mais c’est un peu frustrant. D’autant que les personnages sont assez rapidement caractérisés (réduits à un ou deux traits de caractères). J’attends donc la suite avec impatience pour savoir comment tout cela va évoluer !

Côté graphismes, Étienne Willem use d’un découpage assez classique et d’un style cartoonesques qui colle vraiment bien à l’univers comme à l’histoire. Et la mise en couleurs de Tanja Wenish est efficace.

Après cette longue introduction à l’univers et aux enjeux, je suis curieuse de savoir de quoi il va être question au juste dans cette trilogie. Ce premier tome fait une très bonne mise en bouche au contexte, mais s’avère un peu frustrant du point de vue de l’intrigue en elle-même, tant on a l’impression de l’effleurer. J’ai donc hâte de lire le tome suivant, car celui-ci a titillé ma curiosité !

Les Artilleuses #1 : Le Vol de la Sigillaire, Pierre Pevel (scénario), Étienne Willem (illustrations), Tanja Wenish (couleurs).
Drakoo, mars 2020, 48 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Cuits à point, Elodie Serrano.

Gauthier Guillet et Anna Cargali parcourent la France pour résoudre des mystères qui relèvent plus souvent d’arnaques que de véritables phénomènes surnaturels. Mais leur nouvelle affaire est d’un tout autre calibre : pourquoi la ville de Londres subit-elle une véritable canicule alors qu’on est en plein hiver et que le reste de l’Angleterre ploie sous la neige ? Se pourrait-il que cette fois des forces inexpliquées soient vraiment en jeu ?

Cuits à point est un très court roman de fantasy urbaine et un seul tome, s’il vous plaît !
L’intrigue va suivre deux paires d’enquêteurs en affaires magiques, des démystificateurs, séparées par un fossé de convictions : le duo français est persuadé que magie = arnaque, tandis que le duo britannique, lui, est convaincu de l’existence du merveilleux. Vous l’aurez compris : le débat va faire rage entre les personnages.

L’autrice joue donc sur cet antagonisme pour créer une dynamique entre eux, qui se ressent particulièrement dans les dialogues, aucun n’étant avare de réparties cinglantes. Elodie Serrano s’approprie également les clichés inhérents à chaque nation. Fatalement, le français est donc ronchon, l’italienne a le sang chaud et les deux britanniques font preuve d’un flegme à toute épreuve… Loin d’être pénibles, ces exagérations servent souvent le ressort comique l’intrigue !
Celle-ci est donc assez légère et va droit au but. Le quatuor enquête (plus souvent à la bibliothèque que sur le terrain), fait rapidement des déductions (justes) et tente de résoudre le problème qui se présente à lui. Les péripéties et rebondissements s’enchaînent à bon train, ce qui assure un roman un rythme de lecture très prenant.

Le style, avec ça, est très fluide. L’équilibre entre scènes d’actions, de réflexion, et descriptions est vraiment bien trouvé. L’ambiance steampunk, présente en toile de fond, est très accessible (nettement plus accessibles pour des néophytes que Le Protectorat de l’ombrelle, par exemple). D’ailleurs il en va de même pour l’intrigue plus liée à la magie : pas besoin d’être de vieux routards de la fantasy urbaine pour apprécier ce roman. L’humour, de plus, y est bien présent, ce qui allège indéniablement le récit.

Cuits à point est donc un roman de fantasy urbaine à la fois court et hyper facile à lire. L’intrigue nous plonge directement dans le vif du sujet et ne s’embarrasse pas de mille considérations sur l’univers, gardant l’ambiance steampunk en toile de fond. Les péripéties s’enchaînent sans coup férir et le récit ménage quelques touches d’humour. Ce n’est pas forcément le style de roman de fantasy urbaine que je préfère, mais je retiens ce titre pour une entrée en matière dans le genre !

Cuits à point, Elodie Serrano. Actusf (Bad Wolf), février 2020, 283 p.

Avant le déluge, Raphaël Albert.

Panam, dans les années 1880.
La ville est la capitale d’un vaste royaume où les humains côtoient des nains, ogres, lutins et autres peuples fantastiques. Des motos à vapeur y doublent coches et centaures taxis. La magie très codifiée par des mages académiciens sert à la vie de tous les jours. Sylvo Silvain, un elfe exilé de sa lointaine forêt y a jeté l’ancre et ouvert une agence de détective privé. Le voilà enfin les poches pleines, à la tête d’une équipe haute en couleur.
Les affaires tournent et l’argent fait des petits ! Nonobstant, son ami (ou presque), l’ambitieux journaliste Jacques Londres, disparaît dans des conditions louches. Aidé de ses comparses, Sylvo se lance à sa recherche. Cette fois, le tragique et la Grande Faucheuse s’invitent.

J’avais beaucoup aimé le premier tome de cette série, Rue Farfadet – l’écart temporel entre mes deux lectures n’est donc pas hyper représentatif. J’étais donc ravie de retrouver les deux détectives, Sylvo et Pixel, dans une nouvelle enquête que je serais bien en peine de vous résumer (non pas parce que ma lecture commence à dater), tant elle est complexe.
De fait, elle démarre assez simplement : le journaliste Jacques Londres a disparu et Sylvo accepte – de mauvaise grâce – d’enquêter sur la disparition du jeune homme, dont il ne pense pas une seule seconde qu’il soit en danger. Évidemment, au fil du temps, Sylvo travaille en parallèles sur d’autres affaires, lesquelles s’avèrent, au bout du compte, toutes plus ou moins liées. Mais les liens sont si emberlificotés et liés à des manigances souterraines, qu’il est difficile d’en faire un résumé plus précis – sans tout spoiler.
Alors que le début est assez léger, pour ne pas dire empreint de gaieté (nos personnages ne sont plus à la rue, il y a de l’amourette dans l’air), l’enquête prend assez vite un tour nettement plus sombre. Crimes sordides à la Jack l’Eventreur, collusion pouvoir-pègre, industriels semi-mafieux… On est servis. Au-dessus de tout cela plane l’ombre des terrifiants techno-mages, qui tiennent Panam (et le reste du monde), sous leur coupe, car ils sont détenteurs des fameuses machines qui régulent la météo.
Rapidement, donc, on ne tarde pas à suivre Sylvo dans les bas-fonds, à rencontrer la pègre, les oubliés, les opprimés et les révoltés. Sans avoir trop l’air d’y toucher, l’intrigue frôle à de nombreuses reprises le politique. Et ce que j’ai trouvé absolument génial, outre cette part assez réaliste mais parfaitement intégrée à l’univers, ce sont les clins d’œil que l’on décèle à droite à gauche, et qui donnent au roman de délicieux airs d’uchronie. J’ai également adoré l’aspect environnemental qui se dessine entre les lignes : c’est ténu, certes, mais comme c’est un sujet qui m’intéresse, j’ai apprécié de le voir apparaître discrètement de-ci de-là.

Je crois que ce qui m’a le plus tenue en haleine dans tout cela est le rythme de l’intrigue. On débute doucement, c’est sympa et puis on s’enfonce doucement dans la violence, les choix discutables, les points de non-retour, jusqu’au final en apothéose. J’ai regretté de n’avoir pas la suite sous la main immédiatement car, même si je préfère espacer mes lectures de tomes, là j’aurais bien pris directement le tome 3 tant la fin est terrible. Vraiment, le suspense monte crescendo et, passé un certain point, on en vient à se dire qu’il n’y pas vraiment de bonne issue, tant on essuie de revers, de pertes et de déconvenues. Dit comme ça, ça n’a pas l’air franchement enthousiasmant mais, promis, c’est prenant et palpitant de bout en bout.

D’autant qu’à l’enquête purement policière se greffe assez vite une tournure très personnelle. Sylvo, Pixel et Broons, leur jeune voisin et apprenti, sont assez vites embarqués dans un tourbillon qui ne leur laisse aucun répit et qui manque d’engloutir les trois autres membres de l’agence, Hobo et le Géomètre, leurs deux enquêteurs hors-pair, tout comme Zerbï, leur secrétaire-garde-du-corps-surveillante-à-temps-plein. Et on en apprend un peu plus sur le passé de Sylvo, grâce à quelques analepses qui nous montrent le jeune homme qu’il a été à Toujours-Verte. Ces révélations, si elles éclairent certains choix ou traits de caractère du personnage, entraînent aussi pas mal de nouveaux questionnements… qui sont exacerbés par cette fameuse chute ! Bref : il va me falloir la suite.

Si j’avais beaucoup aimé le premier tome des aventures de Sylvo, je dois dire que ce deuxième volume m’a encore plus emballée. L’intrigue, hyper sombre, est absolument palpitante et ne m’a laissé aucun répit. Heureusement, l’auteur use d’une plume pleine d’humour (et riche en jeux de mots), ce qui permet de détendre un brin l’atmosphère. J’ai adoré le tour qu’a pris l’aventure et les multiples révélations fracassantes qui ont été faites, et qui ont permis de pallier les (rares) longueurs. De plus, j’ai adoré le mélange magie-technologie, comme les clins d’œil à l’histoire, à la littérature ou à la toponymie parisienne (mention spéciale sur ce point tant c’est bien trouvé !). En somme, il va falloir que je me procure rapidement le tome 3 !

♦ Dans la même série : Rue Farfadet (1) ;

Les Extraordinaires et Fantastiques enquêtes de Sylvo Sylvain, détective privé, Raphaël Albert. Mnémos (Hélios), janvier 2014, 388 p.

Le Complot des corbeaux, Les Sœurs Carmines #1, Ariel Holzl.

Merryvère Carmine est une monte-en-l’air, un oiseau de nuit qui court les toits et cambriole les manoirs pour gagner sa vie. Avec ses sœurs, Tristabelle et Dolorine, la jeune fille tente de survivre à Grisaille, une sinistre cité gothique où les mœurs sont plus que douteuses. On s’y trucide allègrement, surtout à l’heure du thé, et huit familles d’aristocrates aux dons surnaturels conspirent pour le trône.
Après un vol désastreux, voilà que Merry se retrouve mêlée à l’un de ces complots ! Désormais traquées, les Carmines vont devoir redoubler d’efforts pour échapper aux nécromants, vampires, savants fous et autres assassins qui hantent les rues…

J’étais extrêmement curieuse de débuter ce roman, car il m’avait été largement vanté par Camille – dont je suis généralement les recommandations les yeux fermés. Et une fois de plus, bien m’en a pris !

Dès les premières pages, Ariel Holzl nous plonge dans un univers bien sombre, aux accents steampunk : les coupe-gorge sont légion, la politique peut s’avérer tranchante (dans tous les sens du terme) et les habitants de la cité de Grisaille ont bien souvent les dents longues (et là encore, au sens propre du terme). La ville, quoique dirigée par une reine assez peu flexible, est placée sous la main-mise de 8 familles qui ne s’en laissent pas compter. Là-dedans, pas facile pour la plèbe de s’en sortir sans dommages et c’est bien ce qui va donner au roman une partie de son mordant, car l’on suit les trois sœurs Carmines, orphelines de leur état, qui survivent uniquement grâce aux larcins commis par la cadette, Merryvère.

Ce que j’ai adoré, dans cette histoire, c’est le fait que tout aille de mal en pis. En commençant un roman, on peut raisonnablement penser que les déboires initiaux des personnages vont se résoudre – peut-être pas tous, mais au moins quelques-uns. Là, on a l’impression que le sous-titre aurait pu être : Chronique d’un désastre annoncé, tant les sœurs Carmines vivent catastrophe sur catastrophe, leur situation étant donc de plus en plus précaire.
Et ce qui est bien, c’est que le tout s’enchaîne de façon extrêmement entraînante : on ne peut donc s’empêcher d’être pétri de curiosité et de continuer sa lecture – avec une certaine fascination, en ce qui m’a concernée !

Il faut ajouter à cela l’ambiance particulièrement morbide qui règne. Les créatures fantastiques peu recommandables forment la haute-société et ont des passes-temps mondains pour le moins sanglants. Dont découlent, sans surprise, des goûts et un sens de l’humour à peine plus respectables, mais qui tissent des dialogues savoureux !
Et les aristocrates ne sont pas les plus surprenants en la matière. Les sœurs Carmines sont trois et, si le tome est centré sur Merry, on a tout loisir de découvrir la sœur aînée, Tristabelle, et la petite benjamine, Dolorine, laquelle n’aurait sans doute pas déparé dans un film de Tim Burton. Les extraits de son journal mêlent une immense naïveté et une cruauté toutes enfantines, cette dernière étant souvent soufflée par M. Nyx, son (très étrange) doudou. Je n’en dirai pas vraiment plus pour ne pas gâcher de surprises, mais le duo apporte tout son cachet au roman. Celui-ci m’a plu dans son ensemble, mais Dolorine fait partie des raisons pour lesquelles j’ai très envie de lire la suite !

Excellente découverte, donc, que ce Complot des corbeaux : l’intrigue nous plonge dans un univers d’urban fantasy particulièrement sombre et glauque, mais étrangement très réjouissant. Peut-être est-ce dû à l’enthousiasme que mettent les sœurs Carmines à s’en sortir, ou à l’enthousiasme des autres personnages à les en empêcher, mais le fait est que l’intrigue s’est avérée toute palpitante. Voilà un roman dont je lirai sans aucun doute la suite !

Les Sœurs Carmines, tome 1, Le Complot des corbeaux, Ariel Holzl. Mnémos (Naos), mars 2017, 263 p.

Sans cœur, Le Protectorat de l’ombrelle #4, Gail Carriger.

Lady Alexia Maccon a de nouveau des problèmes. Sauf que cette fois elle n’y est vraiment pour rien. Un fantôme fou menace la reine ! Alexia est sur l’affaire et suit une piste qui la conduit droit dans le passé de son époux. Mais la coupe est pleine quand sa sœur rejoint le mouvement des suffragettes – choquant !, avec la dernière invention mécanique de Madame Lefoux et une invasion de porcs-épics zombies… Avec tout ça, Alexia a à peine le temps de se souvenir qu’elle est enceinte de huit mois ! Découvrira-t-elle qui tente d’assassiner la reine Victoria avant qu’il soit trop tard ? Les vampires sont-ils encore coupables, ou un traître se cache-t-il parmi eux ? Et qui ou quoi, exactement, a élu résidence dans le deuxième dressing préféré de Lord Akeldama ?

Le Protectorat de l’ombrelle est une série que j’apprécie énormément et que, par conséquent, je déguste à toutes petites doses – et s’il ne me reste qu’un tome, je sais que je peux retrouver la plume de Gail Carriger dans les aventures de Sophronia et celles de Prudence.
Donc, cet été, j’ai pris Sans cœur (en guise de compensation à la fin des vacances) et, une fois de plus, j’ai vraiment bien fait, car j’ai vraiment eu la sensation de lire le meilleur tome de la série jusque-là.

L’histoire reprend assez vite après la fin de l’opus précédent : Alexia est toujours enceinte et les vampires toujours de mauvaise humeur. D’ailleurs, elle subit une tentative de meurtre dans les tous premiers chapitres du roman, rien de moins. À partir de là, on sombre dans une enquête pour le moins ardue et hautement originale, puisque sont impliqués les vampires, les loups-garous (et plus précisément la meute de Kingair, l’ancienne meute de lord Maccon, que l’on a visitée dans le tome 2), des fantômes qui ont des dépositions extrêmement étranges à faire et les inventions de Madame Lefoux – et pas seulement ses chapeaux les plus audacieux, ceux qu’affectionne particulièrement Ivy.
L’enquête proprement dite met un peu de temps à démarrer, mais c’est surtout parce qu’on est assaillis par un tas de problèmes qui s’ajoutent les uns aux autres : il y a la tentative de meurtre, évidemment, la grossesse d’Alexia (qui est pénible surtout pour les autres, semble-t-il), le débarquement de Félicité chez les Maccon (après avoir rejoint les suffragettes, imaginez un peu !) et les problèmes de Biffy (lequel est passé d’aspirant vampire à loup-garou confirmé, un vrai bouleversement) à régler. Du coup, dans un premier temps, les fantômes n’occupent que le second rang. Jusqu’au moment où l’on met bout à bout le faisceau d’indices récoltés et qu’on s’aperçoit qu’en fait… eh bien il se passe plus de choses qu’on ne pourrait le croire au premier abord.

Cette apparente lenteur n’est pas un frein car elle permet de soigner les personnages. Ainsi, Félicité, quasiment inexistante jusque-là, prend une certaine ampleur. C’est également le cas des membres de la meute de Kingsley : le tour que prend l’enquête d’Alexia permettra à certains d’entre eux, traditionnellement dans l’ombre, d’arriver enfin sous les feux des projecteurs, ce qui n’est pas désagréable du tout.

Comme dans les tomes précédents, l’intrigue est truffée d’humour : qu’il s’agisse d’une attaque de porcs-épics zombies ou des réparties cinglantes des uns et des autres, on s’amuse beaucoup dans ce récit – et ce malgré les aspects parfois dramatiques de l’histoire.

En bref, ce tome 4 était (et je n’en doutais pas), une excellente découverte ! L’intrigue est palpitante, merveilleusement menée et permet de découvrir un peu mieux les rouages des meutes et des ruches. Le suspens est à son comble et l’enquête offre à la fois des scènes d’action démentielles, comme des dialogues savoureux. Une fois de plus, l’originalité est au rendez-vous ! Rendez-vous au cinquième et dernier tome, donc.

◊ Dans la même série : Sans âme (1) ; Sans forme (2) ; Sans honte (3).

Le Protectorat de l’ombrelle #4, Sans cœur, Gail Carriger. Traduit de l’anglais par Sylvie Denis. Le Livre de Poche, mars 2014, 445 p.

La Mémoire de Babel, La Passe-Miroir #3, Christelle Dabos.

Thorn a disparu depuis deux ans et demi et Ophélie désespère. Les indices trouvés dans le livre de Farouk et les informations livrées par Dieu mènent toutes à l’arche de Babel, dépositaire des archives mémorielles du monde. Ophélie décide de s’y rendre sous une fausse identité afin d’enquêter. 

J’ai découvert cette série en 2013, lorsqu’est paru le premier tome, qui m’a littéralement envoûtée. J’ai eu un petit coup de mou à la lecture du deuxième volume, mais ce troisième tome m’a à nouveau transportée. J’ai même dû me restreindre dans ma lecture pour le savourer au mieux, pour ne pas n’en faire qu’une seule et ridicule petite bouchée !

Le roman reprend après une longue ellipse : plus de deux ans se sont écoulés depuis la fin du deuxième tome. Et tout a changé. Thorn a disparu, Ophélie est revenue sur Anima, sous la surveillance étroite des Doyennes — dont elle va assez vite s’affranchir pour nous emmener sur Babel. Là, on découvre une troisième arche avec ses particularités, ses mythes… et ses dysfonctionnements. Car depuis le tome 2, on l’a compris. L’univers de Christelle Dabos, sous des dehors chatoyants, a tout des allures d’une dystopie un poil cauchemardesque.

Comme dans le tome précédent, l’intrigue prend de très nets accents de polar et de roman d’initiation : Ophélie est plongée dans une nouvelle enquête pour laquelle elle va devoir donner de sa personne. Retour sur les bancs de l’école, à la grande joie de notre protagoniste. À première vue, on pourrait croire qu’il n’y a pas beaucoup d’action dans le roman, comme dans le tome 2 : en fait, c’est que les événements ont lieu petit à petit et que l’intrigue se constitue d’une multitude de petites choses mises bout à bout. En même temps, cela correspond parfaitement au caractère d’Ophélie, qui mêle passivité et opiniâtreté.
Sur les bancs de l’école, disais-je, Ophélie va avoir maille à partir avec les meilleurs étudiants de Babel. L’ennui, c’est que le sommet de la pyramide alimentaire ne comporte qu’une seule place et qu’Ophélie en a désespérément besoin pour retrouver Thorn et lui venir en aide, le tout sans se faire griller par Dieu qui est sans doute aux aguets. Comme attendu, le combat est rude. J’ai traversé cette période comme en apnée, prise par l’ambiance fiévreuse des études épuisantes, l’anxiété due aux harcèlements que subit Ophélie, la pression qui pèse sur elle, telle une chape de plomb : réussira-t-elle, ou non, à gagner la place ? De fait, tout cela est très prenant ; mais si Ophélie apprend moult techniques d’analyse des objets, ce n’est rien comparé à ce qu’elle apprend sur elle-même. Cette épreuve la fait réfléchir, mûrir, grandir : elle en apprendra beaucoup sur son univers, évidemment, mais aussi sur elle et sur sa relation aux autres. Et si la partie purement scolaire était prenante, ce versant plus initiatique est, lui, passionnant.

L’enquête que mène l’Animiste est étroitement liée à celle initiée dans le précédent tome, qui portait sur les raisons de la Déchirure et l’étonnante amnésie des esprits de famille. Et comme Ophélie, on tâtonne, on échafaude des hypothèses, on essaie de comprendre les tenants et aboutissants de cet univers qui semblait si confortable et accueillant au départ, mais qui finalement ne l’est pas tant que ça. Au passage, on découvre donc l’arche de Babel, truffée d’automates, où l’on s’habille suivant ses pouvoirs (et où les Moldus les sans-pouvoirs ne sont pas les bienvenus), où l’on prend des tramoiseaux pour se déplacer et où il faut absolument fournir des notices catalographiques détaillées pour le catalogue en cours de constitution… lequel fonctionne avec des cartes percées — si vous avez suivi, l’ancêtre de l’ordinateur, mais dans une bibliothèque qui a la classe et l’allure de celle d’Oxford. Oui, vous l’aurez compris, toutes ces descriptions ont fait palpiter mon petit cœur de bibliothécaire (et regretter de travailler dans un bâtiment aussi moderne que moche, mais là n’est pas la question).
Babel est originale, envoûtante et surprenante : elle est rarement là où on l’attend, luxuriante et débordante d’idées audacieuses. Avec ce tome 3, j’ai retrouvé l’ambiance survoltée qui va avec la découverte d’une terra incognita, ambiance qui m’avait positivement marquée dans le premier tome.

À cela, il faut ajouter le rythme de l’intrigue. Je l’ai dit rapidement en ouverture, l’histoire se constitue de plusieurs petites choses qui passent inaperçues mais qui, mises bout à bout, viennent tresser une intrigue dense. Celle-ci est aérée par quelques coups d’œil au Pôle où l’on retrouve Bérénilde, Victoire, Archibald et bien d’autres. Et, là encore, c’est palpitant. Car s’ils n’enquêtent pas sur les mêmes points qu’Ophélie, eux aussi sont au prises avec des difficultés qui entraînent des développements passionnants. Du coup, comme on progresse en même temps sur tous les fronts, difficile de s’ennuyer. D’autant que, là non plus, les personnages ne sont pas inactifs et vont contribuer (parfois à leurs dépens !) à dévoiler un peu plus de la résolution du mystère qui nous occupe.

Je ne vais pas mentir et prétendre n’avoir eu aucun horizon d’attente concernant ce roman : mais l’attente valait le coup, car il a littéralement pulvérisé mes espérances. À tel point que l’attente, pour le quatrième tome, risque de prendre des allures de douce torture – mais si c’est pour l’auteure la possibilité de livrer un tome aussi extraordinaire, alors je suis volontaire. 
À la lecture de ce volume, j’ai retrouvé l’ambiance tour à tour envoûtante, poétique, surprenante, déstabilisante ou un brin cruelle qui m’avait tellement plu dans le premier tome. Encore une fois, Christelle Dabos nous entraîne sur des chemins insoupçonnés et nous plonge dans un univers d’une incroyable originalité à l’ambiance délicieusement steampunk. Son intrigue, menée de main de maître, mêle au roman initiatique des accents de polar et un romantisme échevelé ; autant d’excellents ingrédients qui m’ont incitée à en savourer chaque page et qui, une fois la dernière page tournée, m’ont laissée une envie impérieuse : celle de relire immédiatement les trois tomes parus. 

◊ Dans la même série : Les Fiancés de l’hiver (1)Les Disparus du Clairdelune (2) ;

La Passe-Miroir #3, La Mémoire de Babel, Christelle Dabos.
Gallimard jeunesse, 1er juin 2017, 496 p.

 

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :