Le Héron de Guernica, Antoine Choplin.

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Avril 1937, Guernica. Quand il ne donne pas un coup de main à la ferme du vieux Julian, Basilio passe son temps à peindre des hérons cendrés dans les marais, près du pont de la Renteria.
Ce matin du 26, alors que nombre d’habitants ont déjà fuit la ville dans la crainte de l’arrivée des Nationalistes, le jeune homme rejoint son poste d’observation au bord de l’eau. Amoureux de Celestina, une jeune ouvrière de la confiserie, il veut lui peindre un héron de la plus belle élégance, lui prouver sa virtuosité et son adresse de coloriste, alors que, déjà, les premiers bombardiers allemands sillonnent le ciel. Près de Basilio, il y a un soldat déserteur qui rampe dans les marais et le supplie de garder le silence. Ensemble, ils regardent les bombes tomber sur le village.
Basilio a laissé le vieil Antonio et Julian au marché. Alors, il rejoint la ville à toute vitesse pour voir, de ses propres yeux, l’horreur à l’oeuvre, et essayer de retrouver ses proches. 
Eusebio, son ami prêtre, lui demdande de  photographier les avions allemands, pour témoigner de ce massacre. Mais comment rendre la vérité de ce qu’ils sont en train de vivre, ceux de Guernica, dans ce cadre limité de la plaque photo ? « Ce qui se voit ne compte pas plus que ce qui est invisible » dit-il.

Basilio est un jeune homme rêveur, peut-être un peu naïf. Il pense à conquérir Celestina, demande une chemise blanche à Maria pour le bal, et peint toujours plus de hérons, fasciné qu’il est par l’énergie qui parcourt le héron même lorsque celui-ci est parfaitement immobile. Sujet de préoccupation frivole en pleine guerre ? Pas tant que ça. Car Basilio est obsédé par la question du rendu du réel. Ses hérons de papier ne seront-ils jamais autre chose que du papier ? Une question qui va, rapidement, prendre une ampleur dramatique.

Sous des dehors de roman court et facile à lire, Le Héron de Guernica cache une redoutable profondeur. Si Basilio est naïf, attachant,  sympathique à souhait, on sent qu’il évolue dans un contexte tendu, en témoignent ces gens qui quittent Guernica pour échapper aux nationalistes, ou à ces bandes de soldats en déroute. Pourtant, le roman est empreint de fraîcheur, du moins jusqu’au moment fatidique où Basilio et le soldat aperçoivent les premiers appareils de la Légion Condor.
Les dialogues ne sont pas matérialisés par des tirets ou des guillemets : simplement placés à la ligne, avec juste ce qu’il faut de verbes introducteurs pour qu’on sache qui parle, ils coulent naturellement. Ajouté au style fluide, cela fait que l’on progresse dans l’histoire sans aucune difficulté, en emmagasinant l’impression de soleil et de sérénité qui se dégage de la vie de Basilio.

Enfin, jusqu’au lundi matin, bien sûr. Là, la sérénité disparaît mais pas, comme on s’y attendrait, avec violence et éclat. C’est une disparition presque délicate, constatée dans la douceur du marais, dans l’hébétude qui suit les grandes catastrophes. Même lorsqu’il se rue vers Guernica, Basilio semble étrangement calme, presque détaché de ce qui est en train de se passer. Et, en même temps, Basilio – et le lecteur – ressent avec une violente acuité tout ce qui se déroule. Arrivé sur place, l’enfer se déchaîne. Décrit avec une économie de mots toute pudique, esquissé seulement des traits essentiels, ce passage est un morceau de bravoure de description, dont de nombreux extraits m’ont donné envie de pleurer tout ce que je savais tant c’était, à la fois, beau et horrible.
J’en retiendrai l’image très forte des deux taureaux en feu qui s’échappent de la grange dans laquelle ils étaient enfermés, image qui ne peut qu’évoquer la peinture de Picasso dont on retrouve, ça et là, les motifs parsemés.

Guernica, Pablo Picasso, 1937. Cette toile n’a été exposée en Espagne (au Reina Sofia) qu’à partir de 1981, après la mort de Franco, conformément aux vœux de Picasso.

Picasso, justement, s’invite tout au long du roman. Dès le titre, on pense à lui et, justement, le roman s’ouvre avec le Guernica de Picasso que Basilio est venu voir à Paris pour l’Exposition Universelle de 1937. Vous ne le savez peut-être pas, mais Picasso n’était pas à Guernica. Ce qui pose la question suivante : comment rendre compte d’une chose à laquelle on n’a pas assisté ? Cette question taraude Basilio. Car lui, à Guernica, il a tout vu, et il a même vu bien plus que ce qu’il aurait aimé voir. Les ruines, les corps, la douleur, l’horreur. Et Basilio, hormis des hérons cendrés, n’a rien peint. Lorsqu’Eusebio lui donne l’appareil photo avec pour mission de photographier les bombardiers, Basilio se rend compte que ce qui se voit ne compte pas plus que ce qui est invisible, et il photographie la bicyclette couchée, seule au milieu de la place.

«J’ai fait treize photographies des avions et une autre un peu différente.
Du moment que tu les as eus et qu’on a des preuves de tout ça. Qu’on puisse faire savoir ce qui s’est passé ici, à Guernica, c’est ça qui compte.
J’ai photographié la bicyclette, aussi.
Quelle bicyclette ?
Celle qu’on voit là-bas, couchée par terre au milieu de la place.
C’est une drôle d’idée dit le père Eusebio en regardant vers la bicyclette.
Les avions, ça suffit pas pour raconter ce qui se passe ici, dit Basilio. Dès que tu te mets la tête sous le drap noir et l’oeil dans le viseur, tu te rends compte que ça suffit pas.
Si on peut voir les bombardiers, juste là-au dessus des toits, c’est déjà beaucoup, non ?
Sur la photographie, on verra les bombardiers.
Ben oui, bien sûr, Basilio. Les bombardiers.
Le front plissé, le regard inquiet du père Eusebio.
Je veux dire, continue Basilio, on verra que les bombardiers. Ils prendront toute la place, sur la photographie. Surtout que ça occupe beaucoup de place, un bombardier.
C’est bien ce qu’il nous faut, bredouille le curé.
C’est pas comme une bicyclette.
Je ne comprends pas ce que tu veux dire.
Rien que ça, une bicyclette qui repose à terre, au milieu d’une place déserte. Je crois que c’est pas mal pour donner une à deviner tout ce qu’on voit pas sur l’image. Toutes ces choses qui flottent dans l’air et qui fabriquent notre peur de maintenant. Qu’on peut pas graver sur du papier mais qui nous empêchent presque de respirer, par moments. Tu vois ce que je veux dire ?
Oui.
Alors je trouve que cette image de bicyclette, elle fait la place à tout ça et c’est dans ce sens qu’elle vaut bien une photographie de bombardier.»

Au milieu des fracas des bombes et de la terrible douleur que laisse l’attaque se pose donc la question de la nécessité de l’art pour dire la fureur des conflits, et pour survivre aux massacres. L’art comme la seule façon de témoigner et de surpasser ce qu’il s’est passé.
Le roman s’achève, comme il a commencé, avec l’évocation du tableau qui a fait connaître au monde entier la tragédie de Gernika.

Le Héron de Guernica est un petit bijou de délicatesse et de poésie, évoquant la guerre et les rapports que l’art, façon de témoigner et de surpasser l’horreur, entretient avec elle. Antoine Choplin fait preuve d’une économie de mots qui, sans édulcorer le propos, évoque la douleur tout en pudeur. On ne peut que s’attacher à Basilio qui voit son univers s’écrouler mais tente, malgré tout, de garder la tête hors de l’eau. Pour résumer, Le Héron de Guernica est de ces romans qui vous prennent aux tripes, un coup de cœur que l’on ne reconnaît qu’à la dernière page, et qui vous remue encore bien longtemps après l’avoir tournée. 

La Héron de Guernica, Antoine Choplin. Points, 2015, 158 p. 

 

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Les Roses noires, Jane Thynne.

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1933. Clara Vine a 26 ans, et les contrats d’actrice ne courent pas les rues à Londres. Pleine d’ambition, et pouvant compter sur son joli minois, elle part tenter sa chance à Berlin, où un de ses amis connaît un réalisateur. Elle découvre alors les mythiques studios de l’Ufa, et Magda Goebbels. Mais Clara n’a pas de travail, et accepte d’intégrer le bureau de la mode allemande dirigé par Magda. Rapidement coincée dans le cercle des femmes de dirigeants nazis, Clara Vine doute. 
Lorsque Leo Quinn, agent des renseignements anglais travaillant sous couverture, rencontre la jeune actrice, il voit en elle l’informatrice idéale. Et la jeune femme, horrifiée par les actions et prévisions des nazis, embrasse sa nouvelle carrière avec passion, n’hésitant pas à jouer de ses talents d’actrice pour espionner et recueillir les confidences, malgré le danger. Or, les secrets qu’elle apprend pourraient bien remettre en cause ses certitudes, et tirailler sa loyauté… 

Les Roses noires est le premier tome d’une série de romans d’espionnage historique mettant en scène l’actrice et espionne Clara Vine. Et vu les qualités du premier tome, on attend impatiemment la suite !
Les Roses noires, c’est tout d’abord un contexte extrêmement riche : Clara Vine quitte une Angleterre figée, et débarque dans un Berlin très actif, en pleine effervescence. Sur ses traces, on découvre les studios de l’Ufa, les films qui y étaient produits, le microcosme des acteurs berlinois, et toutes les questions autour de l’art. C’est très riche, le décor est fouillé, et on s’immerge sans aucun problème dans l’aventure. Car si l’ambiance effervescente est bien rendue, la danger qui plane l’est également ; l’ambiance est oppressante, et on s’angoisse assez vite devant la montée du nazisme à laquelle assiste la protagoniste.

Clara découvre rapidement le petit cercle des femmes de dirigeants nazis, en devenant mannequin pour le bureau de la mode allemande. Et ces femmes sont, somme toute, extraordinairement normales. L’une ne jure que par les pâtisseries, toutes se pâment pour la haute-couture, elles sont jalouses des infidélités de leurs maris… mais les soutiennent dans toutes leurs décisions, sans vraiment se poser de question (pour la plupart). Et c’est assez déstabilisant, car l’auteur les montre aussi bien dans leurs aspects inhumains, que leur facettes profondément humaines. On se prend à s’attacher aux personnages, alors même que l’on sait ce qu’il advient par la suite.
Ce qui n’est pas le cas de leurs maris, conjoints et autres camarades de jeux. Les portraits sont réalistes, glaçants, et viennent compléter l’atmosphère de danger qui baigne le roman. Pourtant, on ne ressent pas de manichéisme là-dedans, peut-être car Jane Thynne s’attache à décrire les personnages dans leur quotidien, sans forcément revenir systématiquement à leurs opinions monstrueuses. On découvre ainsi un Müller transi d’amour, un peu pathétique par moments, et absolument terrifiant le reste du temps.
Pour rester dans le chapitre des personnages, il faudrait évoquer le duo d’espions, Clara et Leo. Si la première est un peu frivole, mais avec la tête sur les épaules et un grand ses du devoir et de l’héroïsme, le second est plus difficile à cerner. Ce qui ne le rend que plus intéressant, car on se demande dans quelle mesure il utilise Clara… et jusqu’où celle-ci va supporter le rôle qui lui a été confié.

À ce titre, on note que Jane Thynne maîtrise parfaitement les codes du roman d’espionnage. Tout y est : des filatures aux embuscades, en passant par une intrigue complexe, qui n’oublie ni le suspens, ni les passages plus légers. Comme le récit est très fluide, il n’est pas difficile de se passionner pour l’affaire !

Les Roses noires est donc un très bon premier volume (qui dispose d’une vraie fin, en plus !). On plonge avec délice dans le décor du Berlin des années 30 : le roman d’espionnage, inscrit dans un contexte plus frivole, est extrêmement réussi. De plus, il n’y a pas de longueurs, et on se passionne littéralement pour les tribulations des personnages. En bref, tout est bon. Vivement la suite !

◊ Dans la même série : Le Jardin d’hiver (2) ;

Clara Vine #1, Les Roses noires, Jane Thynne. Traduit de l’anglais par Philippe Bonnet.
JC Lattès, janvier 2015, 506 p. 

 

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Une autre aventure d’espionnage, en Orient cette fois !

Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle

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Il était une fois un jeune homme envoyé en exil dans un monde qui ne croyait pas aux contes de fées. Recueilli par un couple de confiseurs parisiens, il prend le nom de Joshua Perle et entame une vie d’exilé, une vie fugitive, déchirée par un chagrin d’amour, et l’idée fixe de rentrer chez lui. Au fil des ans, Perle se met à rassembler un incroyable trésor, la seule chose qui pourrait défaire le sort qui le retient loin de chez lui. Mais peut-il seulement rentrer ?

Il était difficile de passer outre ce nouveau roman de Timothée de Fombelle, après la claque de Tobie Lolness. Et, une fois de plus, l’auteur a su faire mouche, puisque Le Livre de Perle n’est rien moins qu’un coup de cœur.

Il était une fois, donc, un jeune prince amoureux d’une fée des sources, banni de son royaume par son frère aîné, le roi, et tombé un soir d’orage dans un univers dépourvu de féerie : le nôtre. Un jeune homme qui, par la force des choses, devient confiseur, soldat, aventurier en quête d’artefacts féeriques lui permettant, peut-être, de rentrer chez lui un jour.
Le Livre de Perle se construit sur plusieurs niveaux : il y a l’histoire du narrateur (Timothée de Fombelle lui-même ?), de nos jours, qui va venir croiser celle de Joshua, un peu par hasard, alors vieil homme vivant au milieu de ses valises contenant de fabuleux trésors, au fin fond d’une forêt ; notre narrateur est intrigué, comme le lecteur, et va s’attacher à percer ce mystère. Il y a aussi l’histoire de Joshua Perle, exilé dans un univers dépourvu de magie qu’il découvre en 1936, et qui tente de rentrer chez lui. Et il y a l’histoire du jeune prince Iliån, dans un monde merveilleux, avant qu’il n’en soit arraché, et privé de l’amour de sa fée.
On pourrait croire que tout cela serait bien compliqué, mais pas du tout : les trames se nourrissent l’une l’autre, le puzzle se construit peu à peu, et on progresse sans aucune difficulté dans l’aventure.
Et c’est probablement grâce au style de Timothée de Fombelle : sa plume est tout simplement divine ! Le récit est fluide, merveilleusement bien écrit, le vocabulaire judicieusement choisi, et les phrases sont éminemment poétiques. C’est un vrai régal.

Et l’histoire est un régal, elle aussi. On épouse sans sourciller la quête de Joshua, car Timothée de Fombelle sait nous la rendre immédiatement proche. Comment ne pas adhérer à l’histoire de Joshua, quand on découvre le sort qui le frappe ?

« Il est dans le seul temps, sur la seule terre où on ne croit ni aux contes ni aux fées.»

Et comment ne pas sentir tout la tristesse de l’affaire lorsque Joshua trouve, enfin, un potentiel moyen de rentrer et que l’on comprend à quel point sa quête est désespérée ?

« Mais tout à coup, ces pages devant lui, écrites dans une langue qu’il comprenait à peine, faisaient surgir un monde familier. Il n’était pas exactement question de lui ou de son histoire, mais il reconnaissait tout. Le livre parlait des royaumes. De princes malheureux et de sortilèges. Tout cela existait soudain. Sa mémoire était imprimée là, sur le papier. 
Il sentait les larmes glisser sous le col de sa chemise. »

Impossible, donc, de ne pas adhérer à cette quête illusoire, qui rappelle les merveilleuses histoires des contes classiques, et emplit le récit d’une certaine nostalgie, quand on perçoit à quel point les deux univers ne peuvent se rencontrer. Mais peu importe que l’on sache comment est notre monde et que l’on perçoive l’impossibilité de retrouver le précédent : on y croit, et on veut que Perle trouve le fameux passage.
C’est là toute la force du roman de Timothée de Fombelle, d’ailleurs. Derrière la quête de Joshua, c’est la question de l’imaginaire et du pouvoir qu’il a qui se dessine ; et la seule chose que l’on a envie de dire, c’est «Oui, ça marche !». Oui, on croit à cette histoire, et pourquoi y croit-on ? Parce que quel soit notre âge, on a encore besoin de rêver et de s’évader. On épouse la quête de Perle comme si c’était la nôtre, et on souffre de l’impossibilité à résoudre son problème.

Mais la nostalgie n’est pas ce qui l’emporte. Le Livre de Perle, c’est aussi un réjouissant roman d’aventures et d’initiation, qui joue sur plusieurs niveaux d’histoire et plusieurs époques historiques. Aux côtés de la quête féerique, on est successivement plongé dans les affres de la seconde guerre mondiale, puis dans une aventure qui a les accents épiques des meilleurs romans d’espionnage du début du XXe siècle. Le récit est extrêmement riche, et surtout varié.

Le Livre de Perle est donc une fabuleuse découverte. Un merveilleux roman jouant sur le réel et l’imaginaire, mêlant contes, récit d’aventure, roman historique, et parlant des origines et de la force de l’imaginaire. La plume de Timothée de Fombelle, élégante, soignée, tisse une histoire empreinte d’onirisme et pleine d’émotion. Le Livre de Perle restera comme une des meilleures découvertes de l’année 2014 ; la critique ne s’y est d’ailleurs pas trompée, le titre venant de recevoir la pépite du meilleur roman adolescent décernée par le Salon du livre et de la presse jeunesse de Montreuil !

Le Livre de Perle, Timothée de Fombelle. Gallimard jeunesse, 2014, 304 p.

 

 

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Miss Peregrine et les enfants particuliers, Ransom Riggs.

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Jacob a toujours eu une existence parfaitement normale malgré l’étrangeté de son grand-père, survivant de la seconde guerre mondiale. Celui-ci a toujours raconté  à Jacob de nombreuses histoires, mettant en scène des enfants particuliers, aux pouvoirs spéciaux, d’après lui. Enfant, Jacob y croyait dur comme fer. Et puis, il a grandi, et la magie a peu à peu quitté son monde, laissant place à l’effarante banalité : l’esprit de son grand-père errait dans des limbes inaccessibles, et la folie le grignotait peu à peu. Et c’est ainsi qu’une réconfortante routine s’est installée.
Jusqu’au jour où il se passe quelque chose d’absolument terrible. Ce jour-là, la vie de Jacob prend un sérieux virage et se sépare selon un point central, qui marquera désormais l’Avant et l’Après.
Car le jour où il voit les monstres et s’aperçoit que son grand-père ne fabulait pas, il comprend que sa vie ne sera plus jamais la même. En partant à la recherche des enfants particuliers, Jacob va tâcher de rattraper le temps perdu pour mieux comprendre son énigmatique aïeul.

La première chose à remarquer en prenant ce livre, c’est qu’on a affaire à une très belle édition polychrome. La typographie, le papier, les motifs et les pages en couleur, tout est très bien réalisé, et cela donne un très beau livre, agréable à feuilleter et à regarder. Il est rare que je m’extasie sur un livre en tant qu’objet mais là, je dois avouer que la remarque s’imposait. Miss Peregrine et les enfants particuliers est un roman qui, visuellement, en jette.

Côté contenu, en revanche, je dois avouer que j’ai été un peu déçue. La quatrième de couverture promet une intrigue qui, finalement, s’avère totalement différente, et bascule allègrement dans le fantastique, auquel je ne m’attendais pas du tout. Cela étant, ce roman reste un très bon roman, à l’intrigue intéressante. Celle-ci se déroule sur deux niveaux : la progression intime de Jacob, un personnage en souffrance, en quête de réponses, et la progression de l’enquête sur l’histoire d’Abe, le grand-père de Jacob. L’auteur parvient à mêler très habilement les deux niveaux, les faisant progresser en parallèle, ce qui donne cette intrigue à l’apparence dense, et à la complexité bienvenue. Les choses mettent de longs chapitres à se mettre en place et, passé un certain point, on comprend que cette mise en place était absolument nécessaire à la bonne compréhension des tenants et aboutissants. Ce qui est bien, ici, c’est que la mise en place, bien qu’elle soit longue, n’est pas ennuyeuse. Le lecteur est plongé dans une sorte d’expectative très stimulante, et l’auteur sait distiller mystère, et envie de poursuivre la lecture dans ses lignes. Le récit est très maîtrisé (et très bien écrit, ce qui ne gâche rien), et on n’a ni l’impression de s’ennuyer, ni celle de se faire balader par un auteur en manque d’idées.

A côté de ça, le gros plus ce sont bien sûr les photos qui émaillent le récit. Étranges, un peu effrayantes ou tout simplement joliment originales, elles sont très bien choisies et illustrent fort bien le propos de l’auteur. Leur âge est, bien sûr, une sorte de valeur ajoutée, puisque selon l’auteur, toutes font partie de collections privées anciennes et n’ont pas été retouchées. Elles sont donc parfaitement adaptées à la période durant laquelle se déroule l’histoire (du point de vue de l’esthétique même, ou de ce qui y est représenté), et collent vraiment bien au texte. Le seul bémol, c’est que certaines tombent parfois un peu comme un cheveu sur la soupe, et qu’on sent que l’auteur a voulu à toute force les caser, ce qui casse un peu le rythme général de l’intrigue, malheureusement (mais cela ne concerne qu’un faible pourcentages de photos). Associées au récit bien géré, aux personnages atypiques – mais néanmoins bien choisis -, elles font de ce roman une très agréable découverte.
L’autre point négatif (car il y en a malheureusement un autre), c’est qu’une fois le récit bien implanté (disons à la moitié du livre), les développements manquent un peu de surprise, et l’intrigue file vers un affrontement vaguement manichéen et bien pressenti décliné comme suit  : la bande des gentils enfants un peu spéciaux VS la bande des gros méchants vraiment vilains (ce qui s’avère, finalement, sans grande surprise). De plus, dès l’instant où l’intrigue a basculé dans le fantastique, je m’attendais vraiment à une ambiance hyper glauque et stressante, accordées aux photos, qui n’arrive jamais (ou alors par très très légères touches), ce qui fait que je me suis sentie légèrement flouée sur la marchandise. Et ce d’autant plus que la fin du tome 1 démontre très clairement qu’il faut s’attendre à une suite (je m’attendais vraiment à un one-shot). Cela dit, voyons le côté positif : cela signifie que l’on repartira à l’aventure aux côtés de ces personnages hors-norme et ça, c’est vraiment chouette.

En gros, et pour conclure en quelques mots (et, qui sait, peut-être vous donner envie de le lire), je vous dirais que Miss Peregrine et les enfants particuliers, c’est une bonne intrigue sous forme de roman-photo (fait assez original pour être signalé), qui flirterait même allègrement avec la S.F. (que demande le peuple?) et soutenue par des personnages aussi bizarres que touchants, le tout présenté dans un packaging qui fait rêver. Ce n’est probablement pas le roman du siècle, mais on passe tout de même un très bon moment de lecture avec, et c’est tout ce qui compte !

Miss Peregrine et les enfants particuliers #1, Ransom Riggs. Bayard Jeunesse, 2012, 432 p.
7,5/10

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys.

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Une nuit de juin 1941, Lina, quinze ans, sa mère, Elena et son petit frère, Jonas, dix ans sont brutalement arrêtés par la police secrète soviétique.
Au bout d’un voyage épouvantable de six semaines, presque sans eau et sans nourriture, entassés dans des wagons à bestiaux, ils débarquent au fin fond de la Sibérie, dans un camp de travail soviétique. Logés dans des huttes, sous alimentés, brutalisés, les déportés tentent de survivre et de garder espoir. Dans le kolkhoze, le travail de la terre est éreintant. Mais malgré la mort, la maladie, le froid, la faim et la terreur, Lina tient bon, soutenue par une mère exemplaire, son amour pour un jeune déporté de dix-sept ans, Andrius, et portée par sa volonté de témoigner au nom de tous et de transmettre un signe de vie à son père (condamné à mort dans un autre camp) grâce à son art du dessin et à l’écriture.

Sur la seconde guerre mondiale, on a lu beaucoup. Des journaux intimes, des enquêtes, des témoignages, des pamphlets. Sur la déportation des Juifs, sur l’Occupation, sur les dérives du nazisme et les exactions de l’envahisseur.
Des romans sur les exactions des Alliés, c’est plus rare. Surtout lorsqu’ils traitent de la cruauté dont a fait preuve Staline sur les terres qu’il a envahies.
Le déportement des familles baltes dites anti-soviétiques est très peu évoqué dans les livres d’histoire (peut-être à cause du pardon que les Baltes ont accordé aux Soviétiques, après la chute de l’URSS?) C’est pourtant le sujet qu’a choisi Ruta Sepetys avec Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre.

L’histoire débute par un soir de 1941 ; Lina entame une lettre à sa cousine Joana lorsque la police secrète soviétique se présente à la porte de sa maison. Sa mère, Elena, son petit frère, Jonas, et elle, sont obligés de quitter les lieux, avec le peu d’affaires qu’ils peuvent mettre dans une valise. Traités comme de la vermine, ils sont emmenés jusqu’à une gare, où on les fait monter dans un wagon à bestiaux déjà bondé. Durant des jours et des jours, ils vont voyager à travers la Lituanie, jusqu’à atteindre un kolkhoze perdu, quelque part en Russie.
L’auteur ne nous épargne rien de ce terrible périple : la peur, la saleté, les poux, le manque de place, les jalousies entre prisonniers, la terreur des enfants, l’horreur de la mort qui commence sa lente besogne. Les corps sont rapidement décharnés, ankylosés, et d’une saleté repoussante. Tout cela est horrifiant, parfois dur, mais Ruta Sepetys égrène les mots et dresse un tableau d’une grande pudeur. De son style vivant, elle fait défiler les tableaux, actions et stratagèmes de ses personnages, qui s’organisent peu à peu. Au travers des yeux de Lina, on découvre le quotidien de ces familles déportées (« déplacées » selon les Soviétiques) et dont a vraiment très très peu parlé.

Les personnages, en plus d’être touchants et complexes, sont vraiment crédibles ; on espère, on souffre, on vit avec eux. En ça, ce roman est un texte très fort. Souvent dur, il se lit pourtant d’une traite, car on ne peut qu’avoir envie d’avancer, et de découvrir la vie de ces enfants déracinés. Autour de Lina gravitent Jonas et Andrius, lequel a à peu près le même âge que Lina. Inutile de vous attendre à une romance comme il y en a trop souvent dans la littérature contemporaine : là n’est pas le propos, et le duo Lina-Andrius sert à illustrer des choses bien plus poussées et fortes que cela. Il faut par ailleurs reconnaître que Ruta Sepetys a aussi su donner une dimension très humaine à certains des bourreaux qu’elle met en scène. L’un d’entre eux, notamment, un jeune homme torturé, se situera toujours à la limite entre monstre et ami, ce qui illustre tout à fait, de mon point de vue, la réalité de ces épisodes traumatisants.

Le récit ne se contente pas de détailler la vie des prisonniers. Chaque épisode significatif, dans le train, ou dans la vie des camps, donne lieu à un souvenir de Lina, qui évoque la vie confortable qu’elle vivait avant d’être arrêtée. La mise en parallèle permet à la fois d’étoffer le personnage et surtout le contexte historique et politique. C’est très habile, ça ne casse pas du tout le rythme et donne une nouvelle dimension au roman, qui flirte du côté du témoignage.

En somme, et même si le sujet est très dur, j’ai passé un excellent moment de lecture avec Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre. Mieux, je le recommanderai volontiers à toute personne souhaitant en savoir plus sur la seconde guerre mondiale, surtout sur cet aspect méconnu. Le roman est vraiment bien fait, entraînant, malgré la complexité du sujet et l’immense tristesse qui se dégage du récit. On ressort de cette lecture bouleversé, et c’est une lecture qui imprègne longtemps l’esprit après la dernière page tournée. Pourtant, je le relirai avec grand plaisir, tant il est prenant et j’espère qu’il vous marquera autant que moi.

 

Ce qu’ils n’ont pas pu nous prendre, Ruta Sepetys. Trad. de Bee Formentelli. Gallimard, 2011, 412 p.
10/10.