Derniers jours d’un monde oublié, Chris Vuklisevic.

Plus de 3 siècles après la Grande Nuit, Sheltel, l’île du centre du monde, se croit seule rescapée de la catastrophe. Mais un jour, la Main, sorcière chargée de donner la vie et de la reprendre, aperçoit un navire à l’horizon. Il est commandé par une pirate impitoyable, bien surprise de trouver une île au beau milieu du Désert Mouillé.
Si la Main voit en ces étrangers une menace pour ses secrets, Arthur Pozar, commerçant sans scrupules, considère les intrus comme des clients potentiels, susceptibles d’augmenter encore, si possible, son immense fortune.
C’est une nouvelle ère qui s’ouvre. Qu’elle les mène à la gloire ou à la ruine, la sorcière, la pirate et le vieux marchand en seront les instigateurs, bien malgré eux.

Mais quelle claque, ce roman ! Si vous cherchez de la fantasy originale, bien écrite et bien menée, n’allez pas plus loin. 
Mais commençons plutôt par le commencement.

Ce one-shot nous emmène donc sur l’île de Sheltel, îlot perdu au milieu du Désert Mouillé, une immense étendue océanique, dépourvue de ressources en eau potable – et dont je trouve le nom absolument parfait. Or, voilà qu’un navire pirate, justement à court d’eau potable, tombe sur île qui n’est pas supposée exister, et dont les habitants pensent, de leur côté, être seuls au monde. L’arrivée des pirates va tout chambouler et, comme l’annonce le titre, on va assister aux douze derniers jours de ce monde en déliquescence.
Car le moins que l’on puisse dire, c’est que cette île est vraiment, vraiment spéciale. Je m’attendais évidemment à une société corsetée (puisqu’isolée depuis plus de trois siècles) mais je n’étais pas prête pour la société sans aucune concession que nous livre l’autrice ! Au détour d’un chapitre, on tombe sur des scènes de violence (et il n’est pas seulement question de meurtres ici) ou de situations glauques, le tout de préférence assez intenses. Bref : Sheltel, c’est étrange, et on y vit des choses assez sales (l’ambiance est même assez malsaine).
Et en même temps, c’est bien ce qui rend le récit si prenant car il ne fait que décrire des personnages… très humains.

Celui-ci s’appuie sur une narration triangulaire, menée tour à tour par les trois personnages clefs : la sorcière, la pirate et le vieux marchand.
La sorcière, la Main, est chargée du contrôle des naissances et de la pureté génétique des îliens. Figure puissante donc… mais qui cache deux secrets (dont l’un dans sa cave), qui peuvent lui coûter son poste et, accessoirement, sa vie.
Erika, de son côté, a été adoptée contre son gré par la Capitaine des pirates et ne rêve que de fuir le bateau, quel qu’en soit le prix. Quelque part, elle est celle par qui le malheur arrive, puisque son arrivée bouleverse la petite vie peinarde de l’île.
Quant au vieux marchand, Arthur Pozar, enfant des quartiers pauvres qui s’est élevé au rang de conseiller préféré de la Bénie, une prêtresse très proche du pouvoir, il n’a qu’une idée en tête : accroître son profit, tout en gardant sa place, ce que l’arrivée des étrangers va lui permettre de faire.
Évidemment, les objectifs des uns et des autres ne cadrent pas forcément, chacun tentant de tirer son épingle du jeu sans s’occuper des autres. Au fil des chapitres, on découvre toute l’ambiguïté de ces trois personnages, leurs motivations profondes et leurs aspects monstrueux. On pense les apprécier et saisir leur essence alors qu’au chapitre suivant, ils se montrent dans toute leur cruauté. On pense alors les détester, mais voilà qu’ils nous étonnent par des revirements pleins d’humanité. Ils sont vraiment très, très bien écrits – surtout les deux personnages féminins !

Outre ces objectifs personnels qui entrent en conflit et détériorent l’ambiance sur Sheltel, il faut préciser que l’île connaît une sécheresse terrible. Les pirates ont soif, les Sheltes meurent – littéralement – de soif, et tout cela exacerbe les tensions déjà présentes. Cette préoccupation, très actuelle, tout comme les caractères des personnages, donnent au roman une curieuse note de réalisme.

Les chapitres alternent avec des extraits choisis qui viennent éclairer l’histoire de l’île, l’univers en général ou, plus simplement, les machinations des personnages. Ces interludes sont variés et originaux : il peut s’agir de lettres, de circulaires du gouvernement (qui ressemblent à celles que l’on connaît dans le monde réel !), de rapports de jugements, d’extraits de journaux, de télégrammes, ou d’écrits intimes.  Ils n’ont l’air de rien, mais ils font tout. Car ils donnent des indices sur l’univers dans lequel on évolue et construisent habilement le lore, sans plomber le lecteur d’informations. Vu la brièveté du roman, j’ai trouvé la technique vraiment fine !
En plus de donner des informations non négligeables, cette façon de procéder augmente d’un cran le suspense. Celui-ci, déjà présent grâce au titre et au décompte des jours, se trouve régulièrement décuplé par les informations que l’on glane dans les interludes – qu’il s’agisse de menaces sur les personnages, de développements soudains et désagréables du climat politique, ou de la situation de l’île. Tout cela explique sans doute pourquoi j’ai dévoré le roman en moins de deux jours !

Avec tout ça, le roman est écrit d’une plume vive et précise, qui sait aller droit au but, sans surcharger le texte, mais sans créer de manque non plus. Pas de longueurs au programme de ce récit particulièrement efficace !

Avec Derniers jours d’un monde oublié, Chris Vuklisevic a fait une entrée fracassante en fantasy – en remportant le concours du premier roman d’imaginaire orchestré par FolioSF, excusez du peu. Bien que le roman ne soit pas si long, elle y tisse une intrigue très complète, menée sans longueurs, ni précipitation. Il se passe énormément de choses dans l’histoire, mais le récit se concentre sur ses éléments phares, tout en suggérant le reste. Résultat : c’est palpitant. L’univers se tient à la perfection, tout en nous donnant la sensation qu’il y a encore plein de choses à découvrir, mais sans laisser sur un sentiment de frustration intense. En un mot : c’est excellent !

Derniers jours d’un monde oublié, Chris Vuklisevic. FolioSF, 1er avril 2021, 351 p.

 

Dry, Neal Shusterman.

Avez-vous déjà eu vraiment soif ?
La sécheresse s’éternise en Californie et le quotidien de chacun s’est transformé en une longue liste d’interdictions : ne pas arroser la pelouse, ne pas remplir sa piscine, limiter les douches…
Jusqu’à ce que les robinets se tarissent pour de bon. La paisible banlieue où vivent Alyssa et sa famille vire alors à la zone de guerre.
Soif et désespoir font se dresser les voisins les uns contre les autres. Le jour où ses parents ne donnent plus signe de vie et où son existence et celle de son petit frère sont menacées, Alyssa va devoir faire de terribles choix pour survivre au moins un jour de plus.

Si vous êtes familiers de ce blog, vous savez déjà que je suis très fan de Neal Shusterman : je ne pouvais donc pas passer à côté de ce roman-ci lorsque j’ai appris sa parution. J’avais un peu peur de l’effet « roman à quatre mains » mais, en fait, c’est très réussi !

Cette fois, pas de série : Dry est un one-shot et, vu le contexte et l’intrigue c’est aussi bien. Dès les premières pages, on sait qu’il n’y a plus d’eau, point de départ angoissant s’il en est (et d’actu). Or, l’info qu’on ignore, comme souvent dans un cas de coupure, c’est la durée de la coupure d’eau. Donc on peut encore espérer et, à l’instar des personnages, c’est ce que l’on fait. Mais, rapidement, il faut se rendre à l’évidence : c’est la panique à tous les niveaux et les aides promises par le gouvernement n’arriveront jamais – ou alors, trop tard. Et c’est là que le roman commence à être terrifiant car, effectivement, si personne n’a d’eau, il faut bien se dire que le gouvernement… n’en a pas non plus. Et c’est assez dur d’admettre que même les secours (sur lesquels on peut normalement se reposer) ne peuvent plus rien pour personne.
Le spectre de la mort par déshydratation plane donc sur le récit. Or, justement, les auteurs excellent à montrer les effets sur le corps du manque d’eau : outre la sensation de soif, on n’ignore rien des crampes, étourdissements et autres hallucinations que ne tardent pas à ressentir les personnages. Ces touches descriptives insufflent rythme et angoisse dans le récit !

Les premiers jours du Tap-Out, elles avaient de l’eau. Sa mère avait arraché un pack des mains de l’une de ses camarades de l’équipe de foot au Costco. « Qui va à la chasse perd sa place, avait lâché sa mère dans la file de la caisse. Que ça lui serve de leçon ! »
Mais il y avait visiblement cinq leçons que sa mère n’avait pas retenues. Comme : « Ne vous lavez pas les cheveux quand vous n’avez que de l’eau en bouteille. » Ou encore : « Ne faites pas de course à pied quand il faut éviter de transpirer. » Et peut-être la plus évidente de toutes : « N’arrosez pas vos plantes ; laissez-les mourir. »
Ce pack d’eau ne leur avait duré que deux jours.

Le récit suit un petit groupe de personnages assez variés : il y a deux adolescents de la banlieue privilégiée, leur voisin survivaliste, une ado des rues plutôt dure à cuire et un jeune garçon doué en affaires (et sans doute un peu mythomane). Les caractères sont donc variés et offrent une belle diversité.
Comme Shusterman en a l’habitude, le récit alterne entre les points de vue internes de ces différents personnages, certains prenant plus d’importance que d’autres. Là encore, le suspense est bien présent, d’autant que l’on s’aperçoit assez vite que leurs intérêts personnels peuvent diverger… voire les mettre en danger. D’ailleurs, il faut signaler que certains, parmi la troupe, sont de vraies têtes à claques et n’en ratent pas une. Non pas qu’ils soient bêtes à manger du foin, mais leur naïveté donne parfois follement envie d’aller leur mettre le pied au séant. Réfléchissez, enfin ! (Et puis ouvrez les yeux, quoi, zut à la fin. Évidemment que tout le monde n’est pas gentil !).

Plus l’intrigue avance, plus la situation se dégrade. Une des parties du roman s’intitule d’ailleurs « Trois jours de l’homme à l’animal » : c’est d’une justesse !! Plus le temps passe, plus les relations humaines se dégradent. Les auteurs montrent alors une variété des réactions extrêmes qui découlent de la situation. Et tout ce que l’on peut en dire, c’est que ce n’est guère engageant… Et en même temps, cela fait vraiment réfléchir car les personnages vivent des dilemmes assez prenants. Tel quartier a de l’eau : faut-il la rationner et la distribuer au prorata des membres de la famille ? Le chien compte-t-il ? Le bébé et les grands-parents, populations fragiles, ne devraient-ils pas avoir plus d’eau ? Et la voisine enceinte, alors ? Et si au terme de la distribution on n’a que 5cL par personne ? Cela fait partie des points qui m’ont fait ressentir ce roman comme particulièrement angoissant : la question est vitale (littéralement), mais difficile à résoudre. D’une part, j’étais donc ravie de ne pas être dans leur situation mais assez gênée, d’autre part, de ne pas trouver de solution satisfaisante (à mes yeux) à cette question. Car comme je l’ai dit au départ, le sujet est vraiment tout d’actualité…
Outre la situation traumatisante que vivent les personnages, il faut aussi compter avec la violence latente. La situation s’envenime, les esprits s’échauffent et certains sont prêts à aller jusqu’au pire pour parvenir à leurs fins. Cela accentue le côté parfois angoissant du roman : non seulement les personnages sont en urgence vitale, mais ils ne peuvent en plus pas vraiment trouver d’aide à côté.

Tandis qu’on s’éloigne du campement, je redescends brutalement sur terre. C’est la même planète que la semaine dernière, et pourtant, comment y croire ? Jamais je n’aurais imaginé que le si parfait Orange County partirait autant en vrille. C’est drôle quand même… Et dire qu’à une époque, je méprisais tant cet endroit que j’en étais venue à souhaiter que Dieu tout-puissant le maudisse, y envoie des sauterelles et des implants mammaires défectueux. Mais à présent que toute la Californie du Sud vit un cauchemar, je suis un peu déçue. Ce n’est pas que je veuille souffrir davantage, mais je suis déçue par les gens – leur faiblesse d’esprit et de caractère. Il aura suffi d’une pénurie d’eau pour tous les transformer en meurtriers barbares. Une chose est sûre, je ne veux pas me retrouver dans le même panier qu’eux.

En cela, le roman est terriblement angoissant (j’ai l’air d’insister, mais vraiment, c’est le cas). Car la situation que décrivent le père et le fils n’est pas si science-fictive. Les ressources en eau ne sont pas éternelles et leur disparition est moins qu’hypothétique. Or, lorsque l’on voit ce qui nous pend au nez et combien cela peut dégénérer… difficile de se sentir serein. Tout cela incite vraiment à réfléchir à sa consommation d’eau. Combien de verres d’eau consommez-vous par jour ? Combien de litres de douche ? Combien de gouttes gaspillées ? C’est un roman qui donne terriblement soif, lorsqu’on pense à la privation. Rien que d’écrire cette chronique et de repenser à ma lecture, j’ai soif.
En même temps, le roman de survie est hyper réussi et prenant. Les chapitres sont courts et assez cinématographiques : il y a juste assez de descriptions des lieux (et de la chaleur écrasante) pour s’y croire et l’action s’enchaîne à bon train. C’est là qu’il convient de préciser que Jarrod Shusterman est scénariste – et ça se sent un peu, tant le rythme est maîtrisé.

Les Shusterman père et fils signent donc un excellent roman apocalyptique, à l’ambiance et au rythme particulièrement prenants. Sans trop y toucher, car le roman est dépourvu de toute volonté moralisatrice, ils incitent aussi chacun à réfléchir à sa consommation d’eau. Et c’est bien le meilleur ! Votre première douche après le roman risque d’avoir une drôle de saveur…

Dry, Jarrod et Neal Shusterman. Traduit de l’anglais par Cécile Ardilly. R. Laffont (R), novembre 2018, 450 p.

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter.

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Accusée de meurtre, Ruth Ardingly est assignée à résidence. Enfermée, rejetée de tous, elle entreprend de reconstruire le puzzle de la tragédie qui a détruit son mariage et sa famille.
Quelques années auparavant, Ruth et son mari Mark quittent Londres pour fuir leurs souvenirs et reconstruire leur vie. Ils emménagent à La Source, la maison de leur rêve. Tandis que le monde fait face à une sécheresse hors du commun, leur propriété est mystérieusement épargnée. Le couple s’attire la jalousie de ses voisins agriculteurs, la curiosité du gouvernement mais aussi le fanatisme d’une secte, La Rose de Jéricho, dirigée par une femme étrange, Amelia. Ses membres s’insinuent dans la vie de Ruth et Mark, de leur fille, Angie, et de leur petit-fils, Lucien. L’emprise d’Amelia sur Ruth grandit de jour en jour, au grand désarroi de son mari. Les relations s’enveniment entre les habitants de La Source, la tension monte et atteint son point culminant avec un crime odieux. Le meurtrier se cache parmi ses plus proches confidents, Ruth en est sûre.
Seule dans cette enclave, elle se décide à affronter ses plus grandes peurs pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là à La Source.

Voilà un roman qui mêle les genres, sans vraiment en faire quelque chose de puissant. Dès le départ, avec cette épouvantable sécheresse qui étouffe le monde, on nage en pleine anticipation. Rapidement délaissée au profit du thriller psychologique, ce qui est bien dommage, vu le potentiel que proposait ce parti-pris : la sécheresse n’a bientôt plus vraiment d’impact sur l’histoire, à tel point que l’on se demande à quoi elle servait au départ. Le postulat de départ n’est d’ailleurs, pas très viable : la sécheresse sévit partout, hormis à la Source, alimentée en eau par la-dite source, donc, mais surtout en pluie, quasiment toutes les nuits. Comment, pourquoi pleut-il à l’intérieur des limites du domaine et nulle part ailleurs ? Aucune explication potable n’est donnée… on a donc du mal à y croire.

L’histoire débute par la fin. On sait que Ruth est assignée à résidence, accusée du meurtre de son petit-fils, qu’elle pense n’avoir pas commis, que la maison a été désertée par ses habitants, que tout le monde la déteste et qu’elle est surveillée par ses gardes. Mais il en faut, des chapitres, avant que l’on sache de quoi il retourne au juste ! Le récit alterne récit de la situation présente (au présent…) et analepses (narrées au passé) : si les souvenirs sont intéressants, mais trop longs à faire sens, les passages contant le présent de Ruth sont d’une lenteur exaspérante et répétitifs à souhait – Ruth ressassant le problème dans tous les sens.
De plus, Ruth fait, dès le départ, allusion à des personnages ou événements que le lecteur ne peut pas encore connaître : c’est aussi confus qu’agaçant, on nage en plein brouillard et l’explication est décidément bien longue à venir.

Par ailleurs, le mélange des thèmes n’est pas des plus heureux : il est question de meurtre, de huis-clos, d’anticipation (très très légère), de secte, de culpabilité… et rien n’est véritablement approfondi. On survole donc les événements sans vraiment se concentrer sur l’essentiel. Comme, en plus, justice a déjà été rendue, on ne se sent pas dévorés par l’angoisse de savoir qui a fait quoi, au juste – Ruth faisant un candidat des plus acceptables au meurtre. Heureusement, le récit des souvenirs permet de montrer comment la tension monte à la Source et, surtout, comment la secte étend son emprise sur Ruth. C’est bien la partie la plus intéressante !

En somme, il y a plein de choses intéressantes dans Là où tombe la pluie, mais aucune n’est suffisamment exploitée pour rendre le roman aussi haletant que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Le récit est d’une lenteur exaspérante et l’alternance de souvenirs et scènes du présent ne fait que retarder l’agencement des pièces du puzzle – déjà pas bien rapide. Dommage, car le synopsis était des plus prometteurs. 

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter. Traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc.
Les Escales, août 2015, 464 p.