Chromatopia, Betty Piccioli. #PLIB2021

Au royaume des couleurs, c’est en noir et blanc qu’on voit le mieux.

Chromatopia.
Un royaume où chaque couleur représente une caste sociale. Où il est impossible de se dérober à son destin. Aequo, teinturier de la Nuance Jaune, s’apprête à reprendre la prestigieuse entreprise familiale. Mais après un accident, il perd la vision des couleurs…
Hyacintha, orpheline de la Nuance Bleue, tente de survivre comme elle peut en bas de la cité, où règnent la misère et la pauvreté.
Jusqu’au jour où on lui propose un marché pour retrouver ses parents… Améthyste, princesse du royaume, doit choisir le futur roi parmi ses prétendants.
De ce choix dépend l’avenir de Chromatopia… Ils ne le savent pas encore, mais tout peut changer grâce à eux.

Est-ce qu’on parle de cette couverture ? J’essaie, autant que faire se peut, de ne pas succomber à la couverture d’un roman mais je dois dire que celle-ci m’a bien tapé dans l’œil. Et ce qui est chouette, c’est que la découverte était plutôt très bonne !

Et pourtant, tout n’a pas démarré sous les meilleurs auspices. Car dès les premières pages, je me suis retrouvée certes dans un univers basé sur les couleurs… mais qui ressemblait à s’y méprendre à n’importe quelle dystopie un peu primaire. Car si l’on résume ce que l’on sait de l’univers et de la politique de Chromatopia, on peut en dire que plus on monte dans la cité et vers le violet, plus l’on tape dans les classes sociales hautes, plus l’on descend vers le bleu, plus la population est pauvre. Or, la répartition par castes (même colorimétriques !) et catégories socio-professionnelles n’est pas follement originale. D’autant que l’on apprend assez vite qu’une septième faction, non officielle, celle-là, entend justement… renverser le gouvernement (dont le fonctionnement est très très rapidement caractérisé) et les inégalités sociales. Bref : rien de neuf sous le soleil de la dystopie.

Alors, qu’est-ce qui a tout fait basculer ? Eh bien pour commencer, c’est le premier protagoniste que l’on croise, Aequo, un jeune apprenti teinturier de la Nuance jaune (4e Nuance en partant du haut, qui regroupe les artisans) et fils d’une famille très respectée de sa Nuance.
Que vois-je ? Un teinturier ? Eh bien je dois dire que c’est bien la première fois que je croise ce métier en littératures de l’imaginaire, et qu’un jeune homme exerce un métier en rapport avec la mode ! Voilà un premier bon point fort appréciable. D’autant que le métier en question n’est pas juste là pour faire joli, et que de nombreuses scènes ont lieu dans l’atelier, donnant un bon aperçu de ce qu’il s’y fait. L’atelier prend de toute façon un intérêt crucial dès qu’Aequo devient achromatope : comment un teinturier ne voyant pas les couleurs peut-il exercer ? Or, si le jeune homme ne prend pas la relève de ses parents, il risque d’être relégué dans la Nuance Bleue, sans ressources et sans possibilités de s’en sortir, ce qui inquiète profondément ses géniteurs.

Vous l’aurez compris, les inégalités sociales sont au cœur du roman. Et c’est plutôt bien fait, notamment parce que l’on suit à la fois un personnage de la Nuance Bleue, une jeune voleuse, Hyacintha, la princesse Améthyste de la Nuance Pourpre et Aequo, donc, comme représentant de la Nuance Jaune.
Le récit alterne successivement les points de vue des trois personnages, en collant à leurs niveaux de langage respectifs – ce qui est surtout perceptible chez Hyacintha, qui n’est pas une professionnelle de la syntaxe. J »ai aimé que les personnages aient parfaitement intégré les caractéristiques de leurs castes respectives, sans vraiment les remettre en cause – aucun n’étant un fervent défenseur de la cause. J’ai trouvé que ça changeait un peu de ce qu’on voit habituellement. Oui, ils ont conscience que tout n’est pas rose dans leur univers, mais peut-être pas au point de tout cramer dès le départ. C’est donc surtout la mise en perspective des trois points de vue qui permet d’embrasser la réalité des inégalités qui règnent à Chromatopia.

Et c’est là qu’intervient l’originalité du roman. Pas dans la description d’une société dystopique fondée sur des inégalités. Mais plutôt dans la façon dont ces inégalités vont être bousculées. Car oui, il y a bien un complot, fomenté par la Nuance Noire, les rebelles locaux. Nos personnages en sont-ils ? Eh bien non. C’est de façon complètement involontaire qu’ils se retrouvent mêlés à toute cette histoire. Et ce que j’ai trouvé vraiment bon, c’est que certes, ils participent, mais c’est plutôt par obligation (morale ou par chantage) et pas forcément de leur plein gré. Cela change un peu ! D’autant que l’intrigue réserve de nombreux rebondissements qui nous éloignent du déroulé classique de ce genre d’intrigue. A ce titre, j’ai adoré la réaction finale d’un des protagonistes qui, plutôt que de rester dans la cité à célébrer la victoire… préfère s’en aller, tournant le dos à la réussite, comme à la romance qui se profilait pour lui.

Et parlons de la romance, tiens. Oui, il y en a. Non, ce n’est absolument pas un des objectifs premiers de l’intrigue. Cela vient plutôt en fond pour étoffer certains personnages. Et, énorme point appréciable, les histoires sont à la fois diverses et présentées en douceur, avec une grande bienveillance des personnages entre eux. Ce qui était parfait.

Côté style, Betty Piccioli a une plume très fluide, qui rend le roman très accessible (je le conseillerai même à des préados !). Les changements de niveaux de langue permettent de différencier le personnage dont on suit le point de vue (sa Nuance est de toute façon rappelée en tête de chapitre). Toutefois, les chapitres alternant les situations, la chronologie est parfois un peu perturbée. Soit que l’on reprend quelques minutes ou instants avant des situations dont on déjà eu un aperçu (en changeant de perspective), soit que ce que l’on découvre vient compléter ce que l’on a déjà lu. Dans tous les cas, cela induit une tension vraiment prenante dans le récit.
Celui-ci est mené tambour battant, avec un enchaînement des péripéties plus que confortables. Les retournements de situation sont bien amenés, même si je mentirais en disant qu’ils sont tous hyper inattendus. Le rythme s’accélère grandement vers la conclusion et, si je l’ai appréciée, j’ai trouvé qu’elle était un peu plus molle que le reste. Comme si les résolutions étaient un peu trop rapides par rapport à la mise en tension qui a précédé. En réalité, ce n’est pas gênant, mais j’avais tellement apprécié le début de la lecture que cette différence de rythme m’a un peu désappointée.

J’avais placé beaucoup d’attentes sur ce titre (superficialité, quand tu nous tiens) et ressors ravie de ma lecture. J’avoue avoir eu un peu peur au départ de me retrouver avec une dystopie hyper classique, mais le traitement de l’intrigue et des personnages apporte une dose certaine d’originalité au roman. Le suspense étant au rendez-vous, je l’ai lu en moins de deux. Voilà un titre que j’ai hâte de conseiller à la médiathèque !

Chromatopia, Betty Picciolo. Scrineo, août 2020, 400 p.
#PLIB2021 #ISBN9782367409030

Edit 22/11 : ce titre est en lice dans la présélection du #PLIB2021 !