[2022] Petit bilan estival.

Ne serait-il pas temps, après une trop longue interruption – un an me souffle-t-on dans l’oreillette -, de reprendre les petits bilans du mois ?
Pardon d’avance pour la longueur de cet article, sans doute pas très digeste, mais qui sera bien utile à ma mémoire défaillante dans quelques mois/années, quand je me demanderai ce que j’ai pensé de tel ou tel titre non chroniqué in extenso !

Carnet de lectures

J’ai beaucoup lu cet été, grâce à des congés forcés (pas merci les services RH) et malgré pas mal de travaux (je me suis découvert un engouement particulier pour la démolition de murs).

Terre promise, de Philippe Arnaud (Sarbacane).
J’aime bien lire, de temps en temps, des western, mais je dois dire que celui-ci a souffert des comparaisons avec Celle qui venait des plaines et Sans foi ni loi. Déjà parce que j’ai trouvé la structure assez maladroite, en raison d’allers-retours pas toujours justifiés entre passé et présent (qui m’a laissé un goût d’artificialité pas très agréable). Par ailleurs, j’attendais beaucoup (peut-être trop ?) du personnage de la femme shériff, et j’ai été un peu déçue, car je l’ai trouvée légèrement caricaturale (la femme badass et libérée). A ce titre, j’ai trouvé qu’il y avait peut-être un poil trop de scènes de sexe pour que l’ensemble fonctionne à merveille !
Malgré cela, le propos était intéressant : on suit un personnage sudiste jusqu’à la moelle, qui va se retrouver confronté à des Noirs libres, et à des femmes de tête. Shocking ! Les pensées – racistes et sexistes – du protagonistes sont assez pénibles à lire, mais font partie de son évolution. Soyez justes prévenus ! Je pense que j’ai placé trop d’attentes sur ce titre, ce qui ne m’a pas permis de l’apprécier pleinement.

Le Livre de Phénix, de Nnedi Okorafor (Actusf).
Je n’ai toujours pas lu Qui a peur de la mort ? mais j’ai lu d’autres titres de l’autrice, qui m’ont beaucoup plu. Donc je me suis lancée dans cette préquelle du titre précédemment cité, qui nous emmène dans un univers post-apocalyptique assez effarant, et sur les traces d’une femme qui est aussi un organisme génétiquement modifié, créé dans le but de devenir une arme de destruction massive. Autant j’ai apprécié le mélange entre SF et fantasy, les réflexions politiques et philosophiques, l’ambiance qui confine à la poésie, au mythe et au désespoir le plus profond, autant j’ai eu parfois du mal à suivre l’intrigue, dont les circonvolutions m’ont semblé quelque peu confuses et dures à suivre. Découverte mitigée donc, mais qui ne m’empêchera pas de lire la suite de ses œuvres, parce que j’avais adoré le reste.

La Maison des feuilles, Mark. Z. Danielewski (Monsieur Toussaint Louverture).
Oui, ça y est, j’ai enfin lu (et surtout TERMINÉ) La Maison des feuilles, qui est clairement une lecture de l’été, puisque je l’ai attaqué fin août et terminé… début octobre. Là aussi, sentiment mitigé : j’ai été bluffée par la construction littéraire, les récits enchâssés, les narrateurs non fiables qui se suivent (et ne se ressemblent pas) et les expérimentations littéraires diverses et variées. Mais je dois aussi avouer que je me suis rapidement lassée des digressions du narrateur principal (Hoss, que je considère comme le principal) et ses innombrables histoires de sexe que j’ai eu follement envie de passer (mais je ne l’ai pas fait, puisque le diable étant dans les détails, il faut lire les multiples notes de bas de page de ce titre).
Je ne pense pas faire de chronique détaillée (mais qui sait ?), donc je le pose là. A lire si vous voulez jeter un œil à cette performance littéraire, donc, je pense que ça vaut le détour pour ça, mais à éviter si vous n’aimez ni les escape game, ni les romans à tiroir, parce qu’on est dans une espèce de mélange étrange entre les deux.

Coin bulles

J’ai dévoré totalement par hasard The Sound of my soul de Rin Saitô (Akata), un manga qui parle de musique, d’amitié et de handicap. On y suit Mizuki, 11 ans, atteint d’hypoplasie cérébrale (qui provoque une paralysie partielle). Son rêve : devenir violoniste professionnel et toucher de sa musique son meilleur ami sourd et très bon danseur. Pour ce faire, il quitte son école spécialisée et rejoint un collège ordinaire… où il se retrouve en butte au validisme et à l’hostilité de son nouvel entourage (enfants comme adultes). Le choc des cultures est violent entre la première partie pleine d’amour, d’amitié et de bienveillance et la seconde, affreusement violente, dès que l’on entre au collège.
L’originalité de ce manga, c’est que, d’une part, Rin Saitô romance la vie du véritable Mizuki Shikimachi et que, d’autre part, le manga romancé occupe les deux-tiers du volume environ, le dernier tiers étant occupé, lui, par un manga plutôt documentaire, dans lequel la mangaka a retracé les premières années de la vie du jeune garçon – un récit qui met donc en avant la force de sa mère, qui lui a donné goût à la musique et s’est battue pour améliorer son bien-être. Un titre très touchant, et qui m’a donné envie de lire la suite !

Côté ciné

Incroyable, mais vrai, je suis allée trois fois au cinéma cet été. (Je dis incroyable car la moindre sortie ciné implique une heure de route, donc vous comprendrez que tout cela ne se fait pas au débotté).

Mille ans après tout le monde (au bas mot), j’ai vu Top Gun : Maverick, un film truffé d’avions de chasse, d’adrénaline et de testostérone (même si le récit tente d’insérer un peu plus de femmes dans des rôles allant au-delà de la pin-up et de la plante verte, et c’est pas mal).
J’ai passé un très bon moment avec ce film, même si le scénario n’est pas démentiel. En même temps, ce n’est pas pour ça qu’on va le voir, mais pour s’en mettre plein les yeux dans les scènes aériennes (lesquelles sont très réussies). Le film m’a même donné envie de voir Top Gun premier du nom, c’est dire !

Ensuite, je suis allée voir As Bestas, un film franco-espagnol de Rodrigo Sorogoyen. On y découvre la vie de deux agriculteurs français partis ouvrir une petite exploitation bio dans une vallée paumée de Galice, ce qui va crisper le village et cristalliser l’hostilité (le tout autour d’une sombre histoire d’éolienne à installer). Alors, déjà, sachez qu’on est dans du roman noir, mais au cinéma (je ne sais pas comment se nomme ce style). L’ambiance est lourde, poisseuse, la tension monte crescendo jusqu’à la rupture. J’ai mis un long moment à comprendre la scène d’intro (où l’on voit deux hommes dompter un cheval sauvage), qui n’a rien à voir avec la suite, mais j’avoue que la construction est particulièrement bien faite (car oui, cette scène a évidemment un rapport avec la suite). J’ai beaucoup aimé la fin, j’en suis sortie en me disant « mais alors, du coup … ? » et j’aime sortir d’un film en me posant des questions sur la suite, ce qu’on ne voit pas. Avec ça, la photographie est sublime, et c’était assez plaisant de voir ce film en VO, puisqu’il est tourné en castillan, en galicien et en français (de toute façon, je vous déconseille vivement d’aller le voir en VF si d’aventure il est dispo en VF, car vous perdriez tout le sel et les enjeux du film). Bref : excellente découverte !

Et, last but not least, je l’ai attendu avec impatience, il a fini par arriver, je suis allée voir avec un immense plaisir Le Visiteur du Futur : le film !, de François Descraques, et qui est la non-suite de la web-série éponyme, que je vous recommande très chaudement si vous ne l’avez pas encore vue !
L’histoire se déroule en 2555, dans un futur dévasté : l’Apocalypse menace la Terre et le dernier espoir repose sur Renard, un homme capable de voyager dans le temps. Sa mission : retourner dans le passé et changer les événements, en échappant à la Brigade Temporelle, qui le traque à travers toutes les époques.
Si vous n’avez pas vu la série, ce n’est pas un drame, car le film est visible indépendamment (si vous l’avez vue, vous apprécierez à sa juste valeur les petits clins d’œil de fan-service qui parsèment le récit).
C’est rare au ciné, mais il faut le dire : voilà un très bon film de SF made in France ! L’univers post-apo est bien mis en scène, les effets spéciaux sont très réussis (mais pas envahissants) et le fait d’avoir introduit deux personnages tout neufs rendent les explications assez naturelles. Le message n’est pas moralisateur (et non, ce n’est pas un film anti-nucléaire comme cela a été dit, c’est un film anti-obsolescence programmée plutôt), et malgré l’ambiance un brin tendue (fin du monde, tout ça), il y a des touches d’humour et quelques scènes comiques parfaitement intégrées. Bref, c’était un vrai plaisir, et j’espère qu’une suite sortira !

Tops/Flops

L’été aura été marqué par deux titres de fantasy qui ne m’ont pas passionnée :

Concernant Arkana, de Sébastien R. Cosset : j’ai trouvé l’univers intéressant, le choix narratif qui sert de rebondissement central très audacieux, mais le personnage archi-cliché a clairement eu raison de ma patience !

Dans le même style, Une couronne d’os et d’épines d’Emily Norsken, que j’ai dû lire dans le cadre du PLIB, m’a plu pour son univers, et passablement agacée pour le reste, qu’il s’agisse de l’intrigue qui ne m’a pas embarquée, des incohérences dans le récit, ou des multiples coquilles.

A côté de ça, j’ai eu trois coups de cœur – la vie étant bien faite, un par mois.

Tout d’abord La sorcière secrète, le deuxième tome de la série Le Garçon sorcière de Molly Knox Ostertag : c’est beau, l’histoire est prenante, et ce n’est pas parce qu’on est dans le tome 2 qu’il ne s’y passe rien ! J’ai hâte de lire la suite (et fin, malheureusement).

Ensuite, au rayon polars, j’ai dévoré La Valse des tulipes, d’Ibon Martin, qui mêle secrets de famille, résurgences politiques et cadre enchanteur. Je suis très contente de savoir qu’en VO, il s’agit d’une série, parce que j’ai hâte de lire la suite !

Et pour finir, encore une série, j’ai nommé Les Voyageurs de Becky Chambers, un roman que je relirai sans aucun doute, et dont je suis curieuse de lire les autres opus (même si on change apparemment de personnages).

Citations

« Alors… c’est comment ? Aller à l’école, vivre en ville et tout ça ?
– C’est normal. Bon, j’imagine que pour toi, ça n’a rien de « normal ». Je monte dans un gros bus jaune avec un tas d’autres enfants pour me rendre dans un bâtiment en briques où on mange de la nourriture dégueu et où on apprend les maths.
– ça paraît pas trop mal…
– Tu sous-estimes à quel point la nourriture est mauvaise. »
La Sorcière secrète, Molly Knox Ostertag.

« Rolande eut un sourire en coin qui était quasiment un abrégé de perfidie. »
La semeuse d’effroi, Eric Senabre.

« La mère d’Izzy utilisait les termes « naturel » et « végétal » pour tout ce qu’elle considérait comme bénéfique, tandis que « toxine » était pour elle synonyme de « néfaste ». A aucun moment elle ne nomma de toxine particulière, mais ma maison, ma nourriture et, apparemment, mon maquillage en étaient bourrés. […]
– Et voilà la partie que je préfère, souffla-t-elle en caressant du bout des doigts l’image travaillée. Les huiles essentielles.
Elle avait prononcé cette dernière phrase sur le ton qu’un dragon aurait employé pour dire « doublon espagnol ».
L’étreinte des flammes, Patricia Briggs.

« La barge avait emprunté une route sinueuse qui montait vers le sommet d’une falaise. Assez large pour le véhicule, mais tout juste. Ashby risqua un regard par-dessus bord et le regretta aussitôt. Comme beaucoup de spatiaux purs et durs, une fois au sol, il avait le vertige. Contempler une planète de haut d’une orbite, ce n’était pas un problème : tomber, c’était flotter. A l’intérieur d’un vaisseau, si on tombait – disons dans le conduit moteur d’un gros colonisateur -, on avait le temps de crier « Chute ! ». Ce qui préviendrait l’IA locale de désactiver le filet antigrav concerné. La descente s’arrêtait net, et on dérivait tranquillement jusqu’à un point d’accroche. On encourait la grogne des camarades occupés à boire du mik ou à bricoler sur des petites pièces, mais rester en vie valait bien ce prix. Ce cri était également très apprécié par les gamins, pour qui l’inversion soudaine de la gravité sur une passerelle bondée ou dans une salle de classe était le comble de l’humour. Mais, en surface, pas de filet antigrav. Tombez de trois ou quatre mètres seulement et vous risquez la mort. Ashby, pour apprécier la gravité, voulait pouvoir l’éteindre. »
L’espace d’un an, Becky Chambers.

« J’aime les livres. J’adore tout ce qui s’y rapporte. Je chéris la sensations des pages au bout de mes doigts. Ils sont assez légers pour être transportés, et pourtant lourds de mondes et d’idées. J’aime le bruit des pages tournées contre la pulpe de mes doigts. Empreintes imprimées contre empreintes digitales. Les livres réduisent leurs lecteurs au silence, et pourtant leur message résonne si fort. »
Le Livre de Phénix, Nnedi Okorafor.

« Pourquoi un élan ? demande Anna.
Elle avait vu quelques élans depuis qu’elle avait emménagé dans le Montana. Même les loups-garous se méfiaient d’eux.
– Il faudrait que tu sois un garçon de dix-huit ans qui cherche à impressionner une fille pour comprendre, dit Charles.
Max rit.
– De seize ans, ça marche aussi, déclara-t-il. »
Entre Chien et Loup, Patricia Briggs.

La Belle Sauvage, La Trilogie de la Poussière #1, Philip Pullman.

À l’auberge de la Truite, tenue par ses parents, Malcolm, onze ans, voit passer de nombreux visiteurs. Tous apportent leurs aventures et leur mystère dans ce lieu chaleureux. Certains sont étrangement intéressés par le bébé nommé Lyra et son dæmon Pantalaimon, gardés par les nonnes du prieuré tout proche. Qui est cette enfant ? Pourquoi est-elle ici ? Quels secrets, quelles menaces entourent son existence ? Pour la sauver, Malcolm et Alice, sa compagne d’équipée, doivent s’enfuir avec elle. Dans une nature déchaînée, le fragile trio embarque à bord de La Belle Sauvage, le bien le plus précieux de Malcolm. Tandis que despotisme totalitaire et liberté de penser s’affrontent autour de la Poussière, une particule mystérieuse, deux jeunes héros malgré eux, liés par leur amour indéfectible pour la petite Lyra, vivent une aventure qui les changera pour toujours.

Vingt ans après le premier tome des Royaumes du Nord, Philip Pullman revient à son univers, pour y tisser une préquelle qui se déroule une douzaine d’années avant les événements narrés dans le premier volume. Et retourner dans cet univers a été un véritable enchantement, bien que j’aie trouvé que les bases étaient un peu expédiées (les caractéristiques des dæmons m’ont semblé bien peu explicitées).

L’histoire commence tout en douceur : on découvre Malcom dans son quotidien, à l’école, à l’auberge, sur le fleuve dans son canoë – la fameuse Belle Sauvage du titre – au prieuré (qui accueille bien vite un très curieux nourrisson, la jeune Lyra, laquelle concentre déjà toutes les attentions). Pourtant, malgré ce démarrage assez doux, l’univers dévoile assez vite à quel point il est sombre. Ainsi, les enfants sont appelés à mentir et à s’ériger en censeurs des bonnes mœurs ultra-conservatrices de la ligue de Saint-Alexander. De même, le CDC, sans doute l’ancêtre du Conseil d’Oblation qui terrifiait les personnages dans La Croisée des mondes, est sans arrêt sur le dos des personnages, adultes, enfants, nonnes, scientifiques et explorateurs.
Cette omniprésence de la religion dans le roman m’a vraiment marquée, car c’est une forme de religion extrémiste, qui refuse toute avancée scientifique, comme toute pensée divergente de son dogme, et dont les foudres s’abattent sans coup férir sur les personnages. Cet aspect ne m’avait pas vraiment sauté aux yeux dans la précédente trilogie, mais j’étais beaucoup plus jeune en le lisant, ce qui explique que cela ait pu m’échapper.
Cet aspect plus sombre se ressent également dans les sujets qui transparaissent dans le récit. Au détour de celui-ci, il est question d’agressions sexuelles, de maltraitance, de pédophilie… des thèmes qui étaient déjà présents, en filigrane, avec le gang des Enfourneurs, mais qui ne m’avaient pas semblé si prégnants. On assiste ici à des scènes assez dures, qui recèlent une incroyable violence. Mais malgré cela, le texte reste à portée de jeunes lecteurs, car c’est d’un style très pudique que l’auteur évoque ces sujets. Il n’en reste pas moins que certaines scènes font littéralement frémir.

De plus, la narration est vraiment centrée autour de Malcolm, qui n’a qu’une douzaine d’années, donc le récit est très accessible. Et ce qui est génial avec Pullman, c’est que les enfants mis en scène font preuve d’une acuité d’esprit incroyable, tout en restant de vrais enfants. C’est particulièrement crédible et ça fait partie de ce qui rend le récit tellement palpitant !
Parmi les autres points qui le rendent palpitant, il faut citer l’ambiance générale du roman, qui démarre vraiment dans la seconde partie : en effet, la première est un peu plus lente et calme, Pullman campe le décor général et les personnages. Mais, dès que démarre la crue de la Tamise, l’ambiance se fait à la fois oppressante et envoûtante. Au fil du fleuve, Malcolm, Alice et Lyra vont faire des rencontres assez improbables, qui assument la partie fantasy du récit : divinités oubliées, créatures fantastiques et autres sorcières émaillent la route du petit trio.
Celle-ci est hyper linéaire (ils se déplacent, s’arrêtent, font une rencontre, repartent, font une nouvelle rencontre, etc.) mais, grâce à la part de merveilleux et au suspens très présent (ils ont en effet le CDC, Madame Coulter, un affreux bonhomme terrifiant et bien d’autres opposants au train), la quête est très prenante.

Je me suis vraiment attachée aux personnages. Malcolm, Alice et Lyra (et leurs dæmons respectifs) forment un trio atypique pour lequel j’ai ressenti une immédiate empathie. Mais les personnages adultes qui gravitent autour de Malcolm valent également le détour, qu’il s’agisse des sœurs ou de Hannah Relf, la professeure qui va éveiller Malcolm. Ceci dit, je dois reconnaître que je suis un peu restée sur ma faim avec ces personnages car si Malcom est parfaitement développé, les autres le sont un peu moins.

En revanche, il y a bien un détail auquel je n’ai pas réussi à me faire : l’époque. Alors que j’ai toujours vu les événements narrés dans La Croisée des mondes aux alentours des années 1910, ici il est clairement fait référence à des dates et à des technologies nous plaçant plutôt dans les années 1950. Ce qui fait que les aventures de Lyra se déroulent en fait plutôt entre 1965 et 1970. Je ne m’y fais toujours pas ! Mais il est vrai que dès que démarre la crue, on se laisse emporter et on oublie d’autant mieux que l’histoire se déroule si tard dans le XXème siècle.

Vraiment, cela valait le coup d’attendre autant de temps pour replonger dans l’univers de Philip Pullman. L’auteur sait y faire pour trousser des univers fouillés, un brin oniriques, dans lesquels on se fond sans aucune difficulté. Malgré sa linéarité et sa lenteur, l’intrigue s’est révélée palpitante, sans doute en raison du style littéralement envoûtant dont use Philip Pullman pour narrer les péripéties que rencontrent ses jeunes protagonistes. Vivement donc la suite !

La Trilogie de la Poussière #1, La Belle Sauvage, Philip Pullman. Traduit de l’anglais par Jean Esch.
Gallimard jeunesse, novembre 2017, 530 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

La Fille aux cheveux rouges, Le Projet Starpoint #1, Marie-Lorna Vaconsin.

Pythagore Luchon a 15 ans. Il habite dans la ville de Loiret-en-Retz et s’apprête à entrer en seconde pou rune année scolaire sans surprise : travailler – un peu –, écouter de la musique – souvent –, draguer les filles autant que cela lui sera possible. Il ne se fait aucune illusion sur les railleries qu’il devra endurer au sujet de sa mère – prof de maths au lycée –, ni sur la peine que lui causeront ses passages à l’hôpital pour rendre visite à son père – brillant chercheur en physique quantique, plongé dans le coma à la suite d’une agression. Toutefois, une chose le réjouit : il va bientôt retrouver Louise, sa meilleure amie, la fille du gardien du lycée. Mais le jour de la rentrée, Pythagore découvre que Louise a apparemment décidé de se passer de leur amitié. Elle s’est liée à une nouvelle élève du nom de Foresta Erivan, dont la présence à ses côtés est d’autant plus intrigante que les deux filles n’ont rien en commun. Louise est une geek passionnée de sciences et d’ingénierie, tandis que la nouvelle élève affiche un look d’un autre genre : elle a les cheveux rouges, s’habille toujours en noir, souvent en cuir, et distribue des gifles à ceux dont elle n’apprécie pas le comportement. À son contact, Louise s’isole de ses anciens amis, se désintéresse de son travail et commence à sécher les cours. Pythagore déplore silencieusement la présence de cette nouvelle élève qui l’irrite autant qu’elle l’attire, jusqu’à ce qu’elle débarque chez lui en pleine nuit pour lui annoncer la disparition de Louise… et lui demander son aide.

Ce qui est sûr, c’est qu’après avoir terminé ce roman (et même y avoir un peu réfléchi), j’ai toujours autant de mal à trouver l’adjectif adéquat pour le décrire : original ne suffit pas, inventif est un peu faible, complètement fou légèrement mensonger, et surprenant pas tout à fait assez fort. Je crois qu’il faudra faire avec « extraordinaire », dans le sens premier du terme !

J’ai accroché dès le départ, peut-être à cause du prénom du personnage principal, Pythagore, peut-être aussi à cause des problèmes qui se posent à lui : sa mère est prof de maths (dans son lycée et dans sa classe), son père est dans le coma et sa meilleure amie se détourne complètement de lui pour fricoter avec la nouvelle, tellement différente de ce qu’elle est, le tout sans jamais lui adresser la parole. Accessoirement, la fille qui l’a embrassé avant l’été lui préfère désormais le mec populaire de la classe, Maxence… bref : on ne peut pas dire que sa rentrée se déroule sous les meilleurs auspices. Voilà, ça commence comme une chronique adolescente, ce qui n’étais pas pour me déplaire, jusqu’au moment où Pythagore ingère ce drôle d’agrume bleu que lui présente Foresta Erivan (la nouvelle, donc)… et qu’il passe, via l’angle mort, dans une autre dimension.

L’intrigue tient donc sur deux univers parallèles qui partagent, semble-t-il, un lac chargé de plancton luminescent : on y passe au moyen d’angles morts, obtenus en mettant en parallèle deux miroirs, et qui emmènent de-ci de-là. Je n’en dirai pas plus sur l’univers, pour ne déflorer ni l’intrigue, ni les surprises incroyables qui nous sont réservées par le monde que l’on découvre (et quand je dis incroyable, je frise l’euphémisme : imaginez que même la gravité est différente !). Sachez juste que j’ai volé de surprise en découvertes, écarquillant les yeux au fil de ma lecture, et ce pour mon plus grand plaisir.

Tout cela a évidemment un petit côté Alice au pays des merveilles (peut-être juste à cause des miroirs) mais ce n’est pas le texte qui traverse le plus le roman. Non, celui auquel on se réfère très souvent, c’est plutôt… Barbe-Bleue. Et j’avoue que j’ai été, là encore, agréablement surprise !
Tout cela commence avec la localisation de l’intrigue : Pythagore habite en effet au Loiret-en-Retz, une commune imaginaire des Pays de la Loire, dont un des plus célèbres habitants fut le fameux Gilles de Rais (ou de Retz, les deux graphies sont acceptées). Sa descendance n’est d’ailleurs pas étrangère à l’histoire ! Mais on croise des avatars plus facilement identifiables de Barbe-Bleue, dans les deux univers, notamment via un cabinet secret truffé de miroirs, qui n’est pas sans rappeler le funeste cabinet du conte et quelques personnages qui voient leur pilosité changer de couleur, pour adopter celles des nuées. Évidemment, quand on connaît le conte initial, ces références ne peuvent qu’instaurer un horizon plein d’attentes… qui n’est pas déçu, même si ce n’est pas nécessairement de la façon qu’on aurait imaginée !

Il faut aussi parler des personnages, qui font à eux seul une grosse partie du sel du roman. Pythagore, outre sa mère prof de maths, son père dans le coma et un prénom peu commun, est perchiste et amateur de musique (DJ à ses heures perdues) et Louise veut devenir mécano-ingénieure. Et surtout, ils ont vraiment quinze ans, que ce soit dans leurs réactions, leurs questionnements ou leurs réactions – ce qui est bien agréable. Foresta, de son côté, irradie le récit tant elle est flamboyante – et pas uniquement à cause de ses cheveux et de sa veste militaire rouges. De fait, elle semble donc plus âgée que le duo lycéen, car ses préoccupations sont un tantinet différentes – un brin plus politiques. D’ailleurs, si Pythagore est le protagoniste que l’on suit tout au long du roman, il ne faut pas s’y tromper : le personnage principal, en témoigne le titre, est bien Foresta !
Tous trois forment un trio vraiment intéressant et qui fonctionne malgré l’absence d’un des trois membres de la petite équipe la majeure partie du récit : mais comme ce personnage est souvent évoqué, caractérisé par les autres, c’est un peu comme s’il était là en même temps.

Il ne me reste qu’à évoquer le rythme du récit : le départ est assez tranquille mais, très vite, les événements se précipitent ; jusqu’à la fin, le récit est hyper rythmé et, surtout, tellement inventif ! L’univers, je l’ai dit, est particulièrement original mais, en plus, les péripéties tournent assez rarement de la façon à laquelle on s’attend, ce qui est particulièrement emballant. Malgré tout, le récit suit la structure assez formelle du récit initiatique puisque les personnages iront de découvertes en découvertes au fil du récit et se formeront sur tout un tas de sujets.
Mais il restera tout de même un grand mystère. Le Projet Starpoint. Qui, si vous avez bien suivi, donne son titre au roman. Eh bien du projet Starpoint, il sera assez peu question, somme toute : il est évoqué à demi-mot, en passant, assez nettement à l’arrière-plan. Ceci étant, la suite devrait lui laisser une place un peu plus large, comme à la science-fiction qu’il semble charrier dans son sillage (et qui, jusque-là, était assez discrète).

En somme, j’ai fait une excellente découverte avec La Fille aux cheveux rouges, que j’ai dévoré quasi d’une traite en revenant des Imaginales. J’en ai adoré l’univers d’une originalité incroyable, le récit mené tambour battant et souvent surprenant, ainsi que les personnages hauts en couleurs. Une lecture qui a été palpitante de bout en bout, et dont j’ai grandement — mais alors grandement ! — hâte de lire la suite !

Le Projet Starpoint #1, La Fille aux cheveux rouges, Marie-Lorna Vaconsin.
La Belle Colère, mars 2017, 374 p.

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être :

Un autre roman de science-fantasy !

Les Royaumes du Nord #2, Stéphane Melchior, Clément Oubrerie et Philip Pullman.

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Débarquée à la frontière du grand Nord et flanquée d’une horde de gitans, Lyra compte bien sauver son ami Roger des Enfourneurs et retrouver son père, Lord Asriel. Un bataillon de sorcières, un pilote d’aéronef et Iorek Byrnison, l’ours en armure, font route avec elle. Malheureusement, Lyra est capturée par des humains qui semblent se livrer à un drôle de trafic d’enfants… 

Après le très beau premier tome, j’attendais la suite de cette adaptation avec impatience et mes attentes ont été largement comblées ! On reprend donc précisément là où on s’en était arrêtés et il ne faut que quelques pages pour que le rythme reprenne : Lyra est enlevée par les enfourneurs et devient, pour ne pas se faire repérer, Lizzy Brooks.

Clément Oubrerie et Stéphane Melchior font, à nouveau, un très beau travail d’adaptation : on retrouve, dans la B.D., les scènes phares du roman, mais aussi tout un tas de petits détails qui viennent nuancer ou enrichir l’intrigue et qu’ils ont réussi à conserver. Le scénario est dense et très rythmé, les dialogues aussi vifs que dans le roman et la trame générale respectée, même si certains points ont été simplifiés – ce qui n’est pas plus mal, tant cela semblait difficile à résumer dans une case de B.D. À l’issue de la bande-dessinée, on est quasiment rendus à la fin du premier volume, mais le suspense est encore très présent.

Côté dessins, on retrouve l’ambiance envoûtante qui baignait le premier tome. C’est féérique, quoiqu’un tantinet plus violent. D’ailleurs, si le premier volume ressemblait bien à de la fantasy, on entre ici de plein pied dans cette fameuse «science-fantasy» inventée pour l’œuvre de Philip Pullman. Mais Clément Oubrerie excelle dans les scènes, quelle que soit leur nature : l’album est un enchantement pour les yeux.
En plus, on y découvre enfin Iorek Byrnison, un des personnages phares de l’aventure ! Les auteurs ont parfaitement rendu le caractère quelque peu ombrageux de l’ours en armure. Et à propos de fort caractère, la représentation des sorcières est, elle aussi, excellente.

Comme dans le premier volume, on retrouve donc une excellente adaptation, servie par un graphisme aussi sublime que soigné. La bande-dessinée nous mène, peu ou prou, à l’issue du premier volume de la saga originelle : il va sans dire que j’ai grandement hâte que la suite paraisse. 

◊ Dans la même série : Les Royaumes du Nord #1 ;

Les Royaumes du Nord #2, Stéphane Melchior, Clément Oubrerie & Philipp Pullman.
Gallimard, juin 2015, 80 p.

 

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Les Royaumes du Nord #1, Stéphane Melchior, Clément Oubrerie et Philip Pullman.

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Élevée par les vieilles barbes du Jordan College à Oxford, la jeune Lyra ne pense qu’à faire les quatre cents coups avec son ami Roger, le garçon des cuisines, et rêve secrètement de suivre son oncle, le ténébreux Lord Asriel, vers les royaumes du Nord, où il traque la fascinante Poussière.
L’aventure la rattrape plus tôt que prévu, alors que Roger disparaît, probablement enlevé par les mystérieux Enfourneurs, et qu’elle cherche à le retrouver. 

Adapter la trilogie de Philip Pullman, voilà un beau projet. Et si, comme moi, vous avez été ensorcelés par la trilogie initiale et craignez le pire pour cette adaptation, pas de panique : Stéphane Melchior et Clément Oubrerie ont fait du très très bon boulot.

Côté scénario, la bande-dessinée commence comme le roman, et s’achève au moment où Lyra, réfugiée sur les bateaux des gitans, fait route avec eux vers le Nord. Le premier volume installe l’univers et la tendance de l’intrigue : c’est un premier tome plutôt complexe, quoique tout s’enchaîne de façon très fluide. Par rapport au roman, certains points ont été simplifiés, mais cela permet d’entrer dans une intrigue qu’il n’est pas simple de résumer.
L’ensemble est très bien menée, et le scénario bien ficelé : rien à dire, côté adaptation, ce premier volume se pose là et donne tout à fait envie de lire la suite !

Les dialogues sont juste assez denses pour poser l’histoire, et on passe tout naturellement des humains aux daemons et vice-versa. De plus, les caractères des personnages sont parfaitement rendus. Lyra, sauvageonne rebelle dans l’univers d’Oxford College est telle que je me l’étais imaginée, et Roger aussi réservé que je le pensais. L’histoire rend merveilleusement l’ambiguïté de Mme Coulter, et John Faa est aussi étrange qu’il l’est dans le roman. Lord Asriel, de son côté, remplit parfaitement son rôle de grand aventurier ténébreux. Bref : on s’y retrouve, comme si on y était !

Avant d’ouvrir l’album, c’était plutôt le dessin qui me faisait froncer du nez. J’imaginais, je ne sais pas, quelque chose de moins tranché peut-être. Mais passé la page 3, il faut se rendre à l’évidence : c’est exactement ce qu’il fallait, et c’est très réussi ! Le graphisme rend parfaitement l’aspect très envoûtant qu’a la trilogie de Pullman, et on retrouve l’ambiance du roman. Chapeau !

Voilà une bien belle adaptation B.D., qui convainc dès le premier tome. Le graphisme est soigné, l’adaptation (des personnages comme de l’histoire) extrêmement réussie. C’est une très belle mise en bouche, et je suis très curieuse de savoir comment ils vont adapter la suite.

 

Les Royaumes du Nord #1, Stéphane Melchior, Clément Oubrerie & Philipp Pullman.
Gallimard, septembre 2014, 80 p.
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ABC Imaginaire 2015