C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon.

Lolita est une célèbre influenceuse beauté. Prudence, la plus grande de ses fans, vit chaque nouvelle vidéo comme une petite bulle ressourçante dans un quotidien stressant. Or, voilà que Lolita disparaît du jour au lendemain des réseaux sans laisser la moindre trace. Prudence en est certaine : c’est louche. Ça ne ressemble pas à son idole. Lolita a sans doute été enlevée par d’odieuses personnes. Quels secrets cache donc l’image si parfaite de Lolita ? C’est décidé, Prudence part à sa recherche…

Cela faisait un petit moment – me semble-t-il – que je n’avais pas lu un roman de Samantha Bailly, donc j’attendais assez impatiemment celui-ci. Et cette attente a été récompensée, car Anne-Fleur Multon (que je découvrais !) et elle ont signé un très chouette roman choral !

Le résumé le laissait supposer : le récit s’appuie sur une double narration, alternant les chapitres consacrés à Prudence (par Anne-Fleur Multon) et ceux consacrés à Lolita (par Samantha Bailly). Ce que je n’avais en revanche pas vu venir, c’est que les autrices choisiraient une chronologie atypique. Si Prudence raconte l’histoire à partir de la disparition, comptant les jours d’absence de Lolita, celle-ci raconte les événements qui se sont déroulés juste avant, en commençant quelques semaines en amont. L’alternance des deux voix amène un suspense assez confortable, mais c’est vraiment le compte à rebours de Lolita qui induit toute la tension dans le récit ! Plus l’histoire avance, plus l’on se demande pour quelles raisons elle a ainsi disparu de la circulation (et si les hypothèses les plus farfelues de Prudence – enlèvement, séquestration, meurtre – sont si farfelues que cela…).
Toujours au chapitre narration, j’ai trouvé la narration de Lolita très audacieuse, et vraiment réussie : son récit est rédigé à la deuxième personne du singulier. Effet immédiat : on se sent dans la position du fan voyeur, totalement impudique et on s’aperçoit assez vite que ce n’est pas forcément une position très agréable.

« Le vendredi soir, j’adore sortir du lycée à dix-huit heures. Les couloirs sont déserts et la nuit presque tombée enrobe les bâtiments d’une obscurité bleutée et cotonneuse. Les profs qu’on croise ont l’air à nouveau de ce qu’ils sont en dehors, pères de famille, amoureuses en retard pour le ciné, conducteurs d’une Mégane vert pomme, en train de se demander si ce soir ce sera soupe ou salade composée. On peut les surprendre en train de regarder leur portable ; ils nous sourient distraitement.
Dix-huit heures, un vendredi soir : c’est le moment de la semaine où les masques tombent. »

Ce choix vient nourrir la réflexion autour des réseaux sociaux proposée dans le roman. Le sujet s’y prête, donc il est beaucoup question ici de la place qu’occupent les réseaux sociaux dans nos vies (notamment celles des adolescent-e-s), de la façon dont les influenceurs mettent en scène leur propre vie et impactent fortement celles de leurs abonnés. Mais, glissement oblige, il est aussi question de cyberharcèlement, des ravages bien réels que peuvent causer des communautés virtuelles, et de la face cachée des réseaux sociaux avec, en premier lieu, le travail caché des mineurs et les abus qu’ils subissent. Tout cela est abordé sans moralisation (je veux dire par là que les autrices ne déconseillent pas aux lecteurs d’ouvrir leur propre chaîne youtube s’ils en ont envie !). En fait, il n’y en a pas besoin. Car le simple parallèle entre les vies de Lolita et Prudence suffit (notamment la vie de la première et les conséquences de son exposition).
Mais une fois de plus, j’ai été surprise. Car le roman aborde un tas d’autres sujets de société parmi lesquels, en vrac, l’homosexualité, le racisme ordinaire, l’amitié, les relations familiales, l’amour et les maladies mentales. Dit comme cela, cela peut sembler un peu trop. Et j’avoue que j’ai moi-même eu peur en voyant se profiler tous ces sujets réunis dans le même roman. Eh bien aussi curieux cela puisse-t-il sembler, ça passe ! Et ça passe même extrêmement bien ! Chaque sujet est traité avec justesse et bienveillance, en évitant l’écueil de la moralisation. À aucun moment on ne se dit qu’il y en a trop, et que certains sujets passent à la trappe. L’ensemble est étonnamment bien équilibré, ce qui est sans aucun doute la grande force du roman. Et ce n’est pas lourd ! Le roman n’est pas entièrement fondé sur des drames et la vie d’une adolescente qui se brise. Loin de là ! Il y a aussi de l’humour, de l’espoir et des scènes attendrissantes, ce qui permet de prendre quelques bouffées d’air frais au fil des pages !

Excellente surprise donc, que C’est pas ma faute. J’avais hâte de le lire, mais vu le sujet, j’avoue que j’avais un peu peur de tomber sur un roman hyper cliché. Alors, je vais être honnête : il y en a. Mais franchement, ce n’est pas grave, au regard de l’ensemble. Le récit est hyper bien mené et les choix narratifs (particulièrement la deuxième personne du singulier) sont vraiment percutants. La chronologie bouleversée amène un suspense très prenant (le roman est littéralement écrit comme un thriller). Les autrices profitent de cette histoire pour évoquer beaucoup de sujets, mais chacun d’entre eux est traité avec humanité et bienveillance, ce qui fait que l’on ressort de la lecture avec la très bizarre impression d’avoir lu un thriller feel-good, sans qu’aucun des deux genres pâtisse de l’autre. Franchement, je suis admirative.

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon. Pocket jeunesse (PKJ), mars 2020, 377 p.