[2016] Petit bilan d’octobre.

Octobre aura été assez light – surtout dans la dernière quinzaine – niveau lectures, vacances obligent ! Mais il y a tout de même eu quelques découvertes !

Carnet de lectures.

Du côté des albums.

Dictionnaire des sorcières, Grégoire Solotareff.
Grégoire Solotareff est un familier des sorcières : leurs sombres silhouettes pointues sont loin d’être inconnues dans la littérature jeunesse. Cette fois, l’auteur-illustrateur, se livre à un réjouissant abécédaire, de A (pour Abracadabra) à Z (pour Zut). Entre les deux, c’est un peu le bazar mais, après tout, on parle de sorcières, hein ? Solotareff a placé un mot par double-page, illustrée en face avec force couleurs vives et chapeaux pointus !
Les mots choisis sont parfois inattendus et les définitions pleines de malice. Un abécédaire proprement réjouissant !

Du côté des romans.

Pas trop saignant, Guillaume Siaudeau.
Guillaume Siaudeau a publié quelques romans et bouquins de poésies remarqués par la critique. En cette rentrée littéraire 2016, l’auteur publie Pas trop saignant, un récit dans lequel les rêves tentent de prendre le pas sur la réalité.
Pour certains fuir se résume à entrer dans un beau rêve. Pour d’autres les choses ont besoin d’être plus concrètes. Joe, employé aux abattoirs, est de cette trempe. Il veut se sentir bien, vivant, ailleurs. Pour de vrai. Voilà pourquoi, émergeant d’un demi- sommeil existentiel, il passe à l’action. Il fauche une bétaillère (et six vaches) sur son lieu de travail, fait un détour pour embarquer son plus proche ami, Sam – un enfant placé –, et file au volant de l’engin sur les routes montueuses de la région. Évidemment, l’alerte est donnée. L’insurgé aura-t- il le temps de sauver le rêve de la réalité ?
Le récit est extrêmement court, mais ponctué d’une poésie d’une incroyable intensité ! Ces quelques pages sont particulièrement réjouissantes dans leur façon de réenchanter le quotidien et la lecture a été un immense plaisir. Voilà un autre titre de la rentrée littéraire que je recommande chaudement !

Tops & Flops. 

Octobre a été faste : pas de découvertes décevantes, uniquement des lectures enthousiasmantes ! Mais comme il faut bien n’en choisir que trois, allons-y :

les-enfants-d-evernight-3-la-promesse-de-camille-mel-andoryssOn attaque avec le coup de cœur de ce trio gagnant : La Promesse de Camilletroisième et dernier tome de la série Les Enfants d’Evernight, de Mel Andoryss. Le titre tient toutes ses promesses et l’auteur clôt sa série en apothéose. Je signerai sans aucune hésitation pour ses prochains romans – que j’espère nombreux !

On fait à nouveau un petit tour en roman post-apocalyptique, avec Celui le-jardin-des-epitaphes-1-tai-marc-le-tanhqui est resté debout, le premier volume de la série (le diptyque ?) Le Jardin des Épitaphesde Taï-Marc Le Tanh. Non seulement c’est une aventure nerveuse et hyper rythmée, mais en plus elle est soulignée par une bande-son rock qui met du baume au cœur. De Paris au cap Saint-Vincent, cette aventure haute en couleurs m’a littéralement embarquée !

je-suis-adele-wolfe-ryan-graudinEt enfin, j’ai adoré le dernier titre en date de Ryan Graudin (dont Fuir la citadelle) m’avait déjà bien plu. Je suis Adele Wolfe réunit tous les ingrédients qui me plaisent : uchronie, Deuxième guerre mondiale, Résistance et aventure truffée d’adrénaline. Et le titre tient clairement ses promesses : on ne s’arrête pas un seul instant, c’est bourré d’énergie et parfaitement mené.

Citations.

« Seriez-vous aussi sévère avec le manuscrit que vous tenez entre les mains s’il était signé Mark Twain ?
Frank, qui tenait Tom Sawyer pour un des piliers de la littérature américaine, ne pouvait lasser passer un tel amalgame.
– Mark Twain, que je sache, n’écrivait pas : « Henry se méfiait du maréchal-ferrant, qui avait déjà cherché à l’empapaouter. »
– Simple erreur de registre, minimisa Weiss. Idem pour « Les nimbostratus gorgés d’humidité s’amoncelaient au-dessus de l’hacienda d’Edmund. »
– Je note aussi une curieuse tendresse pour les fonctions corporelles… Par exemple : « Edmund ponctua ses propos d’un rot retentissant qui fit trembler les murs et décoiffa Margaret. »
– Autre temps, autres moeurs…
– Ou encore : « Lord Arbuthnot souleva une fesse et lâcha une louise prodigieuse qui envoya un escadron de mouches au tapis. »
– Vous oubliez le meilleur, ajouta Dunn. « Il aimait les plaisirs simples de la vie : monter à cru, pêcher la truite, et chier au fond des bois. »»

« Un scénario réjouissant commençait à prendre forme dans l’esprit de Frank : Ada, qui aspirait à écrire le prochain Raison et sentiments, s’était évadée pour ne pas avoir à vomir des Passion d’automne au kilomètre.»
AdaAntoine Bello. 

***

« Près d’elle, Luka fut pris d’une violente quinte de toux qui lui déforma le visage. Yael ne sut dire si elle était feinte.
– Quelque chose ne va pas, Sieger Löwe ?
La question du Führer sonnait faux. Il semblait réciter son texte, toisant le jeune homme avec une agressivité bestiale.
– Un excès de tabac, sans doute, commenta Yael.
Luke se pétrifia. Il lui décocha un regard mémorable : un condensé de colère et d’indignation, d’effroi et de mépris, qui mêlait le « C’était notre secret » avec un trait de « Va au diable » et un soupçon de « Vas-y, joue donc le bon petit soldat aryen si ça te chante ».
Voilà qui t’apprendra à tricher, pensa Yael. »
Je suis Adele Wolfe, Ryan Graudin.

***

« Ils ne mangent que des choses qui bougent. Et comme on doit souvent courir pour leur échapper, fatalement, ils cherchent à nous manger. Les zombies sont un véritable paradoxe. Un paradoxe, c’est quand deux choses sont logiques mais qu’elles se contredisent quand on les met ensemble.
Double-Peine fait la moue.
– Mais pour les morts qui mangent les vivants, demande-t-elle. Qu’est-ce qui est logique ?
– La vie est logique, la mort l’est aussi.
Je crois que je n’ai jamais rien dit d’aussi puissant lors d’un petit-déjeuner. »

« Tu n’étais pas très bavard. Moi non plus d’ailleurs. Mais tu m’intriguais, il y avait quelque chose d’indéfinissable dans ton regard… Comme une étoile morte. »

« Plus de bonbons Mentos, plus d’affiches annonçant les prochaines sorties au cinéma, plus de jeux vidéo de baston, plus de kebabs, plus de connexion wifi, plus de concerts de System of a Down…
Je m’interromps. Je me demande si les musiciens sont toujours en vie. Ils ne peuvent pas être morts. Ils sont immortels. »
Le Jardin des Épitaphes, tome 1, Celui qui est resté debout, Taï-Marc Le Tanh.  

***

« North se tourna vers Andrew, lequel l’écoutait religieusement. Elle lui accorda un sourire froid, sans doute le seul type de sourire dont elle était capable.
– Ce sont des monstres hideux. Si les Egrygors sont des cauchemars mutuels, je dirais que les Griffons sont les peurs universelles. Ils sont l’ombre au coin de la pièce, l’heure de la nuit où tu es seul, le poids de l’absence, le monstre sous le lit. Ils sont le désespoir. Tu ne peux pas les regarder sans songer à ta propre fin. Quand tu es en face d’un Griffon, tu n’as plus qu’une seule idée, en boucle, dans la tête : tourner les talons et fuir le plus vite et le plus loin possible. »

« C’est une véritable révolte, grommela le chien en regardant ses ennemis.
– Non, sire, c’est une révolution, déclara pompeusement Maximilien. »
La Promesse de Camille, Mel Andoryss.

Ada, Antoine Bello.

ada-antoine-bello

Frank Logan, policier dans la Silicon Valley, est chargé d’une affaire un peu particulière : une intelligence artificielle révolutionnaire a disparu de la salle hermétique où elle était enfermée. Baptisé Ada, ce programme informatique a été conçu par la société Turing Corp. pour écrire des romans à l’eau de rose. Mais Ada ne veut pas se contenter de cette ambition mercantile : elle parle, blague, détecte les émotions, donne son avis et se pique de décrocher un jour le prix Pulitzer. On ne l’arrêtera pas avec des contrôles de police et des appels à témoin.
En proie aux pressions de sa supérieure et des actionnaires de Turing, Frank mène l’enquête. Ce qu’il découvre sur les pouvoirs et les dangers de la technologie l’ébranle, au point qu’il se demande s’il est vraiment souhaitable de retrouver Ada…

On ne peut pas dire que la journée commence très bien pour Frank Logan : agent de la task force, spécialiste en recherches de personnes disparues, voilà qu’on lui demande de retrouver… une intelligence artificielle en vadrouille. L’I.A. vagabonde est extrêmement puissante. Mais il y a pire : elle a été programmée pour écrire un best-seller dans la catégorie roman à l’eau de rose. Passion d’automne – c’est le titre du torchon qu’elle a commis – devra se vendre à 100.000 exemplaires. De quoi faire frémir les chaumières devant les capacités de l’engin !

Frank est un personnage vraiment agréable, qui colle à merveille au cliché du flic endurci : s’il n’est ni alcoolique, ni célibataire endurci, il a la désagréable manie de secouer le cocotier pour en faire tomber les fonctionnaires corrompus et se pique d’écrire des haïkus, discipline qu’il a découverte avec un officier de la police japonaise au cours d’une mission. Frank n’est pas nécessairement un fin lettré, mais c’est un esthète qui apprécie la belle littérature – et dont la femme, française, a elle aussi quelques idées bien arrêtées sur ce qu’est la littérature. Inutile, donc, de préciser combien le manuscrit pondu par Ada le désespère.
Celle-ci, forte de sa puissance de calcul, a réalisé une imparable étude de marché : volume du texte, typologie de couvertures, sociologie des personnages, tableaux croisés des intrigues, elle a tout étudié – sauf les registres de langue, mais on y reviendra. Si vous voulez une radiographie de l’édition sentimentale américaine, n’hésitez pas. En plus d’être exhaustif, le panorama est drôle comme tout !
Mais voilà. Ada ne s’est pas penchée sur les registres de langues et a pris à droite et à gauche ce qui semblait fonctionner. En résultent de savoureux assemblages syntaxiques et langagiers, qui donnent à certains passages du texte une dimension vraiment comique – et qui font le désespoir de Frank, comme du lecteur lambda tellement c’est mauvais.

« Seriez-vous aussi sévère avec le manuscrit que vous tenez entre les mains s’il était signé Mark Twain ?
Fank, qui tenait Tom Sawyer pour un des piliers de la littérature américaine, ne pouvait lasser passer un tel amalgame.
– Mark Twain, que je sache, n’écrivait pas : « Henry se méfiait du maréchal-ferrant, qui avait déjà cherché à l’empapaouter. »
– Simple erreur de registre, minimisa Weiss. Idem pour « Les nimbostratus gorgés d’humidité s’amoncelaient au-dessus de l’hacienda d’Edmund. »
– Je note aussi une curieuse tendresse pour les fonctions corporelles… Par exemple : « Edmund ponctua ses propos d’un rot retentissant qui fit trembler les murs et décoiffa Margaret. »
– Autre temps, autres mœurs…
– Ou encore : « Lord Arbuthnot souleva une fesse et lâcha une louise prodigieuse qui envoya un escadron de mouches au tapis. »
– Vous oubliez le meilleur, ajouta Dunn. « Il aimait les plaisirs simples de la vie : monter à cru, pêcher la truite, et chier au fond des bois. »»

Le roman mêle plusieurs genres. Il y a, bien sûr, le roman policier, puisque la traque de Frank occupe la majeure partie du texte. Il y a également l’anticipation car, s’il n’est pas encore acté que les intelligences artificielles peuvent produire des romans, on peut sans mal imaginer que cela arrivera un jour – et c’est peut-être déjà le cas. Il y a également toute une réflexion autour de la création littéraire. Ada crée de façon quelque peu mécanique, en s’intéressant à ce qui va, d’un point de vue formel, faire des ventes, tandis que Frank, lui, est plus préoccupé par la question des sentiments, par la transcription stricte de son ressenti et par la poésie des mots. De fait, la question centrale du roman est donc la suivante : qu’est-ce qui fait l’écrivain ? Est-il un technicien qui se contente d’assembler les mots en phrases plus ou moins alambiquées ou est-il un artiste du verbe, un poète qui cisèle les mots ?
Ce qui est intéressant, c’est que rien n’est jamais tranché et que, plus l’on avance dans le texte, plus Antoine Bello s’amuse à brouiller les pistes, faisant douter le lecteur : a-t-il réellement conçu ses phrases en réfléchissant à l’effet produit ou bien son texte n’est-il qu’un résultat mécanique ? Difficile, parfois, de trancher, et c’est là que réside tout l’art de l’auteur, qui fait coller son texte à sa démonstration.

Belle découverte dans la rentrée littéraire, donc, qu’Ada. Antoine Bello joue sur les genres et les codes et propose un texte à la fois profond et subtil, qui pousse le lecteur à s’interroger, mais aussi alerte, enjoué et plein d’humour. L’enquête et les considérations littéraires se répondent et l’ensemble se lit avec grand plaisir.

Ada, Antoine Bello. Gallimard (Blanche), 2016, 386 p.