[2015] Petit bilan de septembre

Septembre en bref : des lectures, plein de brèves, le bilan du challenge steampunk et un chouette jeu vidéo !

Carnet de lectures.

Rentrée littéraire !

Eh oui, c’est la rentrée littéraire, encore, avec quelques 600 romans à découvrir. Comme je ne vais certainement pas chroniquer les – rares – titres que je vais lire, ils seront sûrement regroupés dans les petits bilans mensuels. Et on attaque avec des titres de septembre.

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Today we live, Emmanuelle Pirotte.

Il s’agit d’un premier roman qui explore la veine historique. Nous sommes en décembre 1944, dans les Ardennes. Renée, une enfant juive de 7 ans, a été accueillie par des fermiers. Mais les Allemands opèrent une contre-offensive meurtrière : les fermiers confient Renée au curé lequel, par chance, croise deux G.I. dans une jeep. Ni une ni deux, il leur confie la fillette. Or, les deux G.I. sont en fait des S.S. infiltrés qui vont, évidemment, abattre la fillette. Au moment fatidique, Renée regarde le soldat qui doit tirer droit dans les yeux. Troublé, celui-ci choisit inexplicablement d’abattre son camarade et se retrouve avec la gamine sur les bras dans ce qui va être une folle cavale (la région grouillant d’Alliés, dangereux pour Mathias, le S.S., et d’Allemands, dangereux pour Renée).
Voilà un roman très étonnant ! Ce que j’ai aimé, c’est que l’histoire est littéralement portée par les personnages, qui sont tous particulièrement creusés, gentils comme méchants. Autre point : il n’y a pas vraiment de personnages positifs. Renée est froide et cynique, malgré son jeune âge, Mathias est un nazi (donc… voilà), et côté Alliés, force est de constater que tout le monde n’est pas des plus sympathiques. Mais tous sont merveilleusement nuancés. Du coup, on se retrouve à prendre parti pour des personnages qui présentent assez mal sur le papier (Mathias, par exemple) et à en détester cordialement d’autres supposés plus héroïques (un certain G.I.), ce qui nous pousse à nous interroger sur la part d’humanité de chacun de façon intelligente.
Le début du roman est un peu lent, mais la tension grimpe au fil des pages et l’intrigue offre quelques belles scènes d’action. L’auteur offre, de plus, une très belle fin à cette histoire. Bonne pioche dans cette rentrée littéraire !

In utero, Julien Blanc-Gras. coupdecoeur

Deuxième bonne pioche dans la rentrée et coup de coeur ! Julien Blanc-Gras offre un titre un peu atypique mais tout simplement excellent. L’auteur a un problème : la Femme est enceinte. De lui, évidemment. Et maintenant… panique à bord. Parti chercher « paternité » sur internet, le voilà qui se retrouve à taper « Vol Patagonie aller simple ». Mince, un enfant, mais comment ça marche cette affaire ? Le plus important : avoir l’air de maîtriser la situation. Et ça, il sait faire.
Puisant dans son expérience de globe-trotter anthropologue, l’auteur tente d’aborder sereinement sa future paternité en mettant en parallèle ce qu’il a constaté dans d’autres pays, ce qu’il voit de ses yeux, ce qu’on lui dit, ses intuitions et celles de sa compagne et les expériences qu’il mène (de préférence avec les enfants des autres). Au fil des pages, c’est un véritable carnet de bord de la grossesse de sa compagne qui se dessine ! Pendant ce temps-là, la Femme resplendit.
L’affaire est donc traitée avec un sérieux mortel… sans que l’auteur ne se prenne au sérieux. Résultat ? C’est drôle. En fait, c’est même hilarant ! Et passionnant avec ça, car le tour du monde des cultures parentales et les réflexions menées par l’auteur, pleines de justesses, sont particulièrement intéressantes et percutantes ; à côté de sujets très sérieux, comme l’absence de traduction de « Papa » dans certaines langues, on s’interroge donc sur la possibilité (ou non) d’accoucher en chaussettes. Franchement, pensez-y. Au final, on a là un texte un peu improbable absolument passionnant : c’est une expérience très personnelle qui est décrite, mais de façon universelle. S’y mêlent petites angoisses bien compréhensibles, expériences réjouissantes, récit mêlant le documentaire et l’intime et réflexions proprement hilarantes. Le tout d’une plume vive et fluide. Tout simplement fabuleux ! Et le mieux, là-dedans, c’est que le texte est apte à parler à tous (non parents, parents tout courts, futurs parents).

L’Imposteur, Javier Cercas.

En 2005, l’affaire Enric Marco (94 ans aujourd’hui) éclate et scandalise non seulement l’Espagne, mais le monde entier. L’homme, président de l’Amicale de Mauthausen n’a, en fait, jamais été déporté (il était travailleur volontaire en Allemagne et a « simplement » été emprisonné). Se pose de la question de la véracité de son très glorieux C.V. de militant antifranquise et de son héroïsme en général. Il a fallu plusieurs années à Javier Cercas pour en venir à étudier le cas d’Enric Marco : lassé de ses romans inspirés du réel, il aspirait à de la fiction. Or, avec Marco, il est servi : son histoire n’est justement que fiction.
Le récit commence par un exposé des motivations et non-motivations de Javier Cercas pour l’écriture de ce livre ; l’auteur tergiverse, s’interroge et finit par se lancer. Vient ensuite la narration des entretiens avec Marco qui, tel une anguille, distille au compte-gouttes les informations et s’arrange pour guider le romancier vers le résultat qui l’arrange le mieux. Ce dernier ne s’en laisse pas compter et, à force de recherches patientes, démonte peu à peu le château de cartes que constitue la biographie d’Enric Marco, tout en s’interrogeant : sur la pertinence de son écrit, sur les liens entre fiction et mémoire historique, sur l’Histoire et la façon dont la mémoire la réinvente. Un peu déconcertant au réel mais littéralement passionnant !

Top & Flops.

Septembre a été un mois faste, avec seulement une lecture en demi-teinte !

la-voie-des-rois-2-les-archives-de-roshar-1-brandon-sandersonLa seconde partie de La Voie des rois de Brandon Sanderson a surpassé les promesses faites par le premier volume ! Même s’il s’agit d’une œuvre unique, à l’origine, et que ça n’a donc pas trop de sens de les lire séparément, je dois avouer que cette seconde partie a été une excellente lecture ! Coup de cœur !

Ensuite c’est au rayon bulles qu’il faut chercher les bonnes lectures.

La suite et fin du Château des étoiles d’Alex Alice était tout simplement époustouflante ! L’albumle-château-des-étoiles-2-alex-alice est tout simplement sublime et l’histoire haletante ! Vivement la prochaine série d’Alex Alice 🙂

a-silent-voice-5-yoshitoki-oimaLe 5e tome de A Silent Voice était, lui aussi, particulièrement prenant. Pas franchement trépidant, c’est vrai, mais les évolutions sont hyper intéressantes et la conclusion nous laisse sur des charbons ardents ! Il ne reste que deux tomes, difficile de prévoir comment cela va se terminer !

Côté déceptions, il y a Là où tombe la pluie, de Catherine Chanter, qui ne m’a pas bienlà-où-tombe-la-pluie-catherine-chanter passionnée, malgré de bons ingrédients de départ. J’ai trouvé l’histoire confuse, extrêmement longue et, finalement, narrée dans un contexte sous-exploité. Dommage !

Citations.

« On a deux nouvelles à vous annoncer.
Mon père, ma mère et mon frère se figent.
– Je suis enceinte, sourit la Femme.
Onomatopées de joie de la mère, petite larme. Sourire ravi du père, bruit d’un bouchon qui claque. Embrassades, etc.
– Et quelle est la deuxième nouvelle ?
– C’est moi le père.»
In utero, Julien Blanc-Gras.

«Laisser à ces deux-là le monopole de l’éther revenait à livrer un troupeau de moutons à deux aigles affamés… Voilà comment je voyais les choses… Lâchez UNE trottinette dans une cour de récré, et c’est la guerre… Donnez-en une à chaque élève, et vous aurez gagnez la paix. Et trois minutes plus tard, ce sera la course !»

« Je donnerais tout pour vous suivre, majesté. Mais à la fin de sa quête, le chevalier doit revenir dans son royaume avec le graal. sinon, ça n’est pas une quête… C’est juste une fuite. Revenez avec nous, majesté!
– Tu as raison. Mais je ne suis pas le chevalier de l’histoire… Je ne suis qu’un roi. Et ce monde n’a plus besoin de roi.»
Le Château des étoiles
, tome 2 : La Conquête de l’espace, Alex Alice.

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter.

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Accusée de meurtre, Ruth Ardingly est assignée à résidence. Enfermée, rejetée de tous, elle entreprend de reconstruire le puzzle de la tragédie qui a détruit son mariage et sa famille.
Quelques années auparavant, Ruth et son mari Mark quittent Londres pour fuir leurs souvenirs et reconstruire leur vie. Ils emménagent à La Source, la maison de leur rêve. Tandis que le monde fait face à une sécheresse hors du commun, leur propriété est mystérieusement épargnée. Le couple s’attire la jalousie de ses voisins agriculteurs, la curiosité du gouvernement mais aussi le fanatisme d’une secte, La Rose de Jéricho, dirigée par une femme étrange, Amelia. Ses membres s’insinuent dans la vie de Ruth et Mark, de leur fille, Angie, et de leur petit-fils, Lucien. L’emprise d’Amelia sur Ruth grandit de jour en jour, au grand désarroi de son mari. Les relations s’enveniment entre les habitants de La Source, la tension monte et atteint son point culminant avec un crime odieux. Le meurtrier se cache parmi ses plus proches confidents, Ruth en est sûre.
Seule dans cette enclave, elle se décide à affronter ses plus grandes peurs pour comprendre ce qu’il s’est vraiment passé cette nuit-là à La Source.

Voilà un roman qui mêle les genres, sans vraiment en faire quelque chose de puissant. Dès le départ, avec cette épouvantable sécheresse qui étouffe le monde, on nage en pleine anticipation. Rapidement délaissée au profit du thriller psychologique, ce qui est bien dommage, vu le potentiel que proposait ce parti-pris : la sécheresse n’a bientôt plus vraiment d’impact sur l’histoire, à tel point que l’on se demande à quoi elle servait au départ. Le postulat de départ n’est d’ailleurs, pas très viable : la sécheresse sévit partout, hormis à la Source, alimentée en eau par la-dite source, donc, mais surtout en pluie, quasiment toutes les nuits. Comment, pourquoi pleut-il à l’intérieur des limites du domaine et nulle part ailleurs ? Aucune explication potable n’est donnée… on a donc du mal à y croire.

L’histoire débute par la fin. On sait que Ruth est assignée à résidence, accusée du meurtre de son petit-fils, qu’elle pense n’avoir pas commis, que la maison a été désertée par ses habitants, que tout le monde la déteste et qu’elle est surveillée par ses gardes. Mais il en faut, des chapitres, avant que l’on sache de quoi il retourne au juste ! Le récit alterne récit de la situation présente (au présent…) et analepses (narrées au passé) : si les souvenirs sont intéressants, mais trop longs à faire sens, les passages contant le présent de Ruth sont d’une lenteur exaspérante et répétitifs à souhait – Ruth ressassant le problème dans tous les sens.
De plus, Ruth fait, dès le départ, allusion à des personnages ou événements que le lecteur ne peut pas encore connaître : c’est aussi confus qu’agaçant, on nage en plein brouillard et l’explication est décidément bien longue à venir.

Par ailleurs, le mélange des thèmes n’est pas des plus heureux : il est question de meurtre, de huis-clos, d’anticipation (très très légère), de secte, de culpabilité… et rien n’est véritablement approfondi. On survole donc les événements sans vraiment se concentrer sur l’essentiel. Comme, en plus, justice a déjà été rendue, on ne se sent pas dévorés par l’angoisse de savoir qui a fait quoi, au juste – Ruth faisant un candidat des plus acceptables au meurtre. Heureusement, le récit des souvenirs permet de montrer comment la tension monte à la Source et, surtout, comment la secte étend son emprise sur Ruth. C’est bien la partie la plus intéressante !

En somme, il y a plein de choses intéressantes dans Là où tombe la pluie, mais aucune n’est suffisamment exploitée pour rendre le roman aussi haletant que ce à quoi on aurait pu s’attendre. Le récit est d’une lenteur exaspérante et l’alternance de souvenirs et scènes du présent ne fait que retarder l’agencement des pièces du puzzle – déjà pas bien rapide. Dommage, car le synopsis était des plus prometteurs. 

Là où tombe la pluie, Catherine Chanter. Traduit de l’anglais par Philippe Loubat-Delranc.
Les Escales, août 2015, 464 p.

Les Nuits de laitue, Vanessa Barbara.

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Otto et Ada partagent depuis un demi-siècle une maison jaune perchée sur une colline et une égale passion pour le chou-fleur à la milanaise, le ping-pong et les documentaires animaliers. Sans compter qu’Ada participe intensément à la vie du voisinage, microcosme baroque et réjouissant.
Il y a d’abord Nico, préparateur en pharmacie obsédé par les effets secondaires indésirables ; Aníbal, facteur fantasque qui confond systématiquement les destinataires pour favoriser le lien social ; Iolanda et ses chihuahuas hystériques ; Mariana, anthropologue amateur qui cite Marcel Mauss à tout-va ; M. Taniguchi, centenaire japonais persuadé que la Seconde Guerre mondiale n’est pas finie.
Quant à Otto, lecteur passionné de romans noirs, il combat ses insomnies à grandes gorgées de tisane tout en soupçonnant qu’on lui cache quelque chose…

« Lorsque Ada est morte, le linge n’avait même pas eu le temps de sécher. L’élastique du jogging était encore humide, les grosses chaussettes, les T-shirts et les serviettes toujours sur le fil. C’était la pagaille : un foulard trempant dans un seau, des bocaux à recycler abandonnés dans l’évier, le lit défait, des paquets de gâteaux entamés sur le canapé – en plus, Ada était partie sans arroser les plantes. Les objets ne respiraient plus, ils attendaient. Depuis qu’Ada n’était plus là, la maison n’était que tiroirs vides. »

Avouez que question incipit, ça en jette.
C’est donc l’histoire d’Otto, qui vient de perdre Ada et qui, effondré, décide de rester chez lui avec sa couverture à carreaux sur les genoux. Problème : le voisinage a une fâcheuse tendance à se mêler des affaires des uns des autres – en plus d’être très bruyant – et tout rappelle Ada à Otto. Sa vie ressemble donc à une succession de petits souvenirs en tous genres, le vieil homme convoquant sans cesse le fantôme de son épouse.

On pourrait croire que, du coup, l’histoire est très décousue. Mais pas du tout ! Car si Otto saute du coq à l’âne avec ses souvenirs, il n’en est pas moins lucide. Or, rapidement, il en vient à une idée fixe : Ada a découvert quelque chose de louche et a été assassinée, tous les voisins sont coupables, c’est sûr et certain. Le voilà donc parti pour une enquête discrète et silencieuse, menée sans – quasiment – mettre un orteil dehors, à l’affût des petits bruits et bribes sonores qu’il capte ici et là.
Pendant ce temps-là, la vie suit son cours dans ce drôle de quartier. Car oui, les voisins ont tous un grain. Il y a Nico, le préparateur en pharmacie obnubilé par les effets secondaires ; Mariana, qui attend son mari toujours par monts et par vaux et qui se pique d’anthropologie ; M. Taniguchi, vétéran japonais persuadé que la seconde guerre mondiale n’a pas pris fin (et directement inspiré du soldat Hirō Onoda qui a continué la guerre, seul, jusqu’en 1974 !) ; ou encore Aníbal, le facteur, qui aime favoriser le lien social et s’acharne donc à confondre les destinataires des plis qu’il livre pour les forcer à se parler.
C’est vraiment la galerie de personnages qui fait le charme de l’histoire ; toutes ces petites bizarreries mises bout à bout dégagent une atmosphère certes loufoque, mais tout à fait réjouissantes ! On se surprend à sourire très souvent des petites trouvailles cocasses glissées ici ou là, des lubies et autres obsessions des habitants du quartier.

Mais Les Nuits de laitue n’est pas seulement drôle. Au fil des pages, c’est une réflexion sur le deuil et la perte de l’être cher qui se dessinent. Au fond, Otto n’est qu’un vieil homme qui n’accepte pas l’idée que sa compagne soit décédée. Son enquête policière n’est qu’une façon comme une autre de s’approprier l’idée qu’elle est bel et bien décédée. L’auteur se joue d’ailleurs des codes du roman policier, en proposant une enquête à l’image du quartier (loufoque, donc). Et cela fonctionne, même si la seconde partie souffre d’une petite perte de rythme et que les révélations ne sont pas aussi fracassantes que ce à quoi on aurait pu s’attendre vu le contexte général. Et, finalement, c’est là que l’auteur fait très fort : ce mélange un peu improbable est tout simplement réjouissant ! Malgré le sujet un peu triste, on se surprend à sourire souvent tant le roman dégage de l’énergie.

Les Nuits de laitue est le premier roman de Vanessa Barbara : essai réussi ! Le texte réunit tout les qualités que l’on attend d’un bon roman : il est bien écrit, joue sur les codes, développe une réflexion profonde et déroule son sujet un peu mélancolique de façon étonnamment réjouissante. Un excellent roman feel-good, à n’en pas douter !

 

Les Nuits de laitue, Vanessa Barbara. Traduit du portugais brésilien par Dominique Nédellec. Premier roman.
Zulma, 2015, 223 p.