Le vent te prendra, Camille Brissot.

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Écrivain en quête d’inspiration, Locke Wood a loué un appartement au mystérieux Heathcliff dans une haute tour enveloppée de brume. Bientôt le fantôme d’une jeune femme aux cheveux noirs vient hanter ses nuits.
Lorsqu’il se confie à Heathcliff, ce dernier réagit si violemment que Locke, intrigué, se lance sur les traces de son passé…

Prise d’une envie subite de lecture légère, j’ai sorti cette courte romance de ma pile-à-lire. N’ayant qu’une connaissance assez parcellaire des Hauts de Hurlevent, je me fourvoyais totalement sur le compte de cette excellente réécriture !
Car, en effet, Le vent te prendra est une libre réécriture des Hauts de Hurlevent. Et, comme l’œuvre originale, c’est bien plus une œuvre romantique qu’une romance – ce qui, entre nous soit dit, est tout à fait pour me plaire – donc pas franchement « légère » – mais on y reviendra.

Dès le départ, Camille Brissot instaure une ambiance très sombre, due notamment à la ville : le paysage très vertical de Crosswind, barré de tours gigantesques (dont certaines sont délabrées), balayées par de puissantes rafales de vent glacial, marqué par l’exploitation de mines d’uranium, mérite à lui seul le statut de personnage.
Ceux-ci, de leur côté, n’allègent en rien l’ambiance générale. Locke ressemble, dès le départ, à un auteur tourmenté ; quant à Heathcliff, à qui il loue l’appartement dans la tour, « tourmenté » ne suffit pas à décrire l’état d’esprit de ce très curieux personnage. Mais là où les deux hommes s’opposent, c’est que Locke semble d’une grande naïveté et d’une grande fraîcheur, alors qu’Heatcliff semble, chapitre après chapitre, s’enfoncer plus bas dans la méchanceté gratuite. De plus, le premier est très ouvert, pose des questions, s’interroge et déterre le passé ; le second, en revanche, est tout en fermeture et en refus de communication. Du coup, c’est par toutes petites touches – et surtout par l’intermédiaire de Sarah – que l’histoire de Crosswind se dévoile.

En effet, l’auteur use d’un procédé original. Locke, celui par qui nous arrive l’histoire, n’en est pas réellement le protagoniste. Il en est, tout au plus, le rapporteur. L’histoire, elle, se joue entre Anna, Heathcliff, Sarah, Ellis… des années auparavant, au temps de leur prime jeunesse ; une époque qui resurgit, un peu par accident, et qui hante les personnages. Et comme il faut extirper la vérité des mots de chacun, c’est avec une certaine lenteur que l’on découvre les détails, une lenteur qui sied parfaitement à l’ambiance générale.

Celle-ci est donc fortement marquée par la présence de Crosswind : les hautes tours qui barrent le paysage, le spectre de la maladie qui court, les sifflements incessants des rafales de vent et les tombereaux de neige qui déferlent sur la cité embarquent le lecteur avec une grande efficacité. Cet isolement drastique est propice à la naissance de fantômes et des plus fantastiques histoires – et celle-ci l’est indéniablement. C’est d’autant plus étrange lorsque l’on s’aperçoit que nos personnages utilisent également des téléphones portables, des ordinateurs ou internet. De temps en temps, on se rappelle donc que l’on n’est pas réellement au XIXe siècle (comme pourrait le faire croire l’atmosphère) et cela joue considérablement sur l’ambiance à la fois oppressante et onirique qui baigne le récit.

S’inspirant des Hauts de Hurlevent d’Emily Brontë, Camille Brissot signe un très bon pastiche, qui narre bien plus une histoire de douleur et de vengeance que d’amour. Elle s’est remarquablement approprié l’essence du roman initial pour en proposer une transposition totalement originale, qui fascine le lecteur autant qu’elle le laisse muet de stupéfaction devant les profonds tourments dans lesquels se placent les personnages. À découvrir !

Le Vent te prendra, Camille Brissot. Rageot (In Love), mars 2015, 176 p.

Roméo forever #2, Stacey Jay.

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Dans la tragédie classique, Roméo et Juliette se tuent l’un pour l’autre, par amour. 
Oubliez cette version. Dans la vraie vie, les mânes de Roméo et Juliette continuent d’arpenter cette terre : lui au service de redoutables Mercenaires, chargé de voler des âmes, elle au service des Ambassadeurs de la lumière, chargée au contraire de faire le bien. 
Sept siècles de haine, ça fait beaucoup. Alors quand Juliette fait mine de tomber amoureuse d’un autre, Roméo ne peut que riposter en lui rendant la pareille. Mais peut-il oublier Juliette ?

 

Si le premier tome de ce diptyque, Juliette Forever revisitait la légende séculaire et rendait une romance mignonne tout plein, il est malheureux de constater que ce n’est pas le cas de ce second opus, bien en-dessous. L’auteur a pris le parti d’accorder un tome à chaque protagoniste : tome 1 consacré à Juliette, second tome à Roméo (logique). Le premier tome offrait une fin tout à fait satisfaisante, et je regrette sincèrement de ne pas m’en être tenue à cette fin, tant le second tome m’a semblé mauvais en comparaison.

On y suit donc Roméo, âme damnée vouée au Mal. Sauf que, rapidement, il est renvoyé dans le corps de Dylan Stroud qu’il occupait précédemment avec, pour mission, de défaire les bêtises qu’il a perpétrées, tout en faisant le bien autour de lui – car, au fond, Roméo est un gentil garçon, ce n’est pas vraiment de sa faute s’il a passé 700 ans à tuer et torturer des gens. Soit.
On pourrait accepter un personnage qui, subitement, a une prise de conscience et se rend compte que son attitude était extrêmement déplacée. Mais de là à sombrer dans la mièvrerie la plus dégoulinante, non. Car c’est bien de cela qu’il s’agit. Sous couvert d’une histoire vaguement fantastique d’âmes réincarnées, Roméo forever n’est rien d’autre qu’une romance – et pas excellente, en plus.

On retrouve des personnages du volume précédent, mais sous un autre jour – tandis que Juliette, personnage central, est quasi-absent. De plus, on oublie la variation autour du mythe des amants maudits : en dehors des noms, rien ne rappelle la tragédie de base, et c’est bien dommage. La pièce n’est qu’un vague prétexte à une histoire qui ne s’avère pas spécialement passionnante, malgré de nombreuses pistes intéressantes qui ne sont qu’esquissées. Ainsi, il est question de réalités parallèles, mais le concept est à peine poussé, alors que c’est un point central. De même, l’histoire d’Arielle est affreusement superficielle, alors que c’est elle qui est au centre des intrigues fantastiques et amoureuses. Malgré l’alternance des points de vue (un pour Roméo, un pour Arielle), on tourne en rond dans cette histoire à l’eau de rose, qui laisse l’aspect le plus intéressant de côté.

Si le style, dans le premier tome, était assez entraînant, il croule ici sous l’assaut de niaiseries insupportables : c’est lourd, c’est long. On s’ennuie rapidement. Malgré cela, le rebondissement final est intéressant ; dommage que tout se déroule trop vite. Cela manque de recul, d’explications, et de vision globale, malgré une fin originale.

Dans l’ensemble, voici une suite bien décevante, alors que le premier tome, en forme de variation autour d’une histoire qui a atteint le rang de mythe était très prometteur. Suivant la mode des romances destinées aux adolescents, vaguement teintées de fantastique, Stacey Jay perd tout ce qui faisait le sel du premier opus, et sombre dans une intrigue asphyxiée par la mièvrerie d’ensemble. C’est fort dommage, d’autant que la série avait un fort potentiel.

◊ Dans la même série : Juliette Forever. 

 

Juliette forever #2, Roméo forever, Stacey Jay. Milan (Macadam), 2013, 346 p.
5/10. 

 

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Cavalier blanc : Alice, Apocalypsis #1, Eli Esseriam.

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Alice est, en apparence, une jeune fille assez banale : mignonne sans plus, pas particulièrement bien mise, plutôt solitaire. Mais son haut front cache une intelligence redoutable, une connaissance encyclopédique, une dangereuse omniscience, et une insupportable arrogance.
Alice sait qu’elle est différente et, en cela, elle n’a pas tout à fait tort. Au même titre que trois autres adolescents qu’elle ne connaît pas – mais dont sa conscience lui souffle qu’elle les reconnaîtra à coup sûr – elle est un des cavaliers de l’Apocalypse, le cavalier blanc, la Mort incarnée. Avec ses camarades, elle est chargée de mener à bien le Jugement Dernier. Ils n’épargneront que 144 000 âmes. Reste à savoir qui.

Prendre comme personnages principaux les Cavaliers de l’Apocalypse, et en faire des adolescents, voilà une bonne idée. La série se développant en 5 tomes, chaque cavalier a droit à son heure de gloire, durant au moins un tome, et c’est Alice, la seule fille de l’équipe, qui prend le premier tour.
Peut-être m’attendais-je trop à une vision des cavaliers similaire à celle que l’on trouve dans De Bons présages, décalée au possible… quoi qu’il en soit, ce tome m’a quelque peu déçue.

Alice, personnage central, raconte elle-même l’histoire, ce qui fait que le lecteur n’ignore rien de ses pensées les plus secrètes, et est aux premières loges de son avis sur ses contemporains. Et, rapidement, il faut se rendre à l’évidence : Alice est un monstre d’arrogance et de condescendance, absolument insupportable. Alors, certes, c’est un peu le concept de l’histoire, mais un poil d’empathie eût été appréciable. Il devient, du coup, difficile de se prendre de sympathie pour la jeune fille, et c’est dans une relative indifférence que j’ai assisté à ses nombreux déboires, alors que certains développements ne manquaient vraiment pas d’intérêt (tout ce qui tourne autour de la relation aux parents, notamment).

L’intrigue est longue à se mettre en place : plus que poser le décor et l’univers, ce premier volume pose le personnage d’Alice. À la fin du roman, on n’en sait pas plus sur sa mission que ce qu’en dit la quatrième de couverture, et c’est un peu dommage : l’histoire est lente à se mettre en place, les péripéties lentes à survenir et, quand tout à coup il se passe quelque chose d’intéressant, c’est plié en deux temps trois mouvements. Le roman se lit extrêmement vite, et tout est un peu trop facile : les événements s’emboîtent à la perfection, certes, mais tout est un peu trop couru d’avance.

Pourtant, le roman est assez prenant : bien qu’Alice soit absolument imbuvable, on ne peut se départir de l’envie d’en savoir plus, le récit étant bien mené. C’est sombre, cynique, parfois drôle et, même si on voit assez vite comment vont tourner les choses, il y a  juste ce qu’il faut de suspens pour qu’on ait envie d’en savoir plus.

Malgré un récit globalement très violent, et un personnage antipathique au possible, Eli Esseriam parvient à donner envie d’en savoir plus sur le destin de ces quatre cavaliers. L’ensemble est sombre, cynique à souhait, mais les péripéties restent un tout petit peu trop prévisibles, ce qui est un peu dommage. L’idée de départ, l’univers et le fond sont donc bons, mais ce premier tome manque un peu de fluidité et d’efficacité ; maintenant que la mise en place est faite, peut-être les suivants seront-ils meilleurs. Si une variation originale sur le thème du Jugement dernier vous tente, et que vous n’êtes pas rebutés par un personnage imbuvable (à dessein, et parfaitement réussi), Apocalypsis a de grandes chances de vous plaire !

 

Apocalypsis #1, Cavalier blanc : Alice, Eli Esseriam. Editions du Matagot, 2013 (1ère édition 2011, 238 p.)
6,5 / 10.

 

L’Opéra macabre, Jeanne Faivre d’Arcier.

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On a beau être vampire, on n’en est pas moins femme… 

Des maisons closes d’Alger aux dédales de Bombay, des ruelles sombres de Séville aux bûchers funéraires de Bénarès, les créatures de la nuit ne cessent d’envoûter les humains qui croisent leur route. Mais aujourd’hui, comme hier, Carmilla, la sublime danseuse de flamenco vampire, ou Mâra, la Déesse écarlate, qui fut l’amante du Prince des Démons avant de devenir la favorite de nombreux maharadjahs, restent femmes jusqu’au bout des ongles : leurs passions et leurs vengeances sont implacables, surtout lorsqu’elles se piquent d’aimer des êtres qui ne sont pas en odeur de sainteté auprès de la communauté des non-morts. Entre l’or rouge et la magie noire, la crasse des théâtres de bas étage et les sortilèges des palais indiens, la guerre du sang s’annonce plus funeste que jamais… 

 

L’Opéra macabre, c’est l’histoire de deux reines de la nuit, habituées des spectacles qui laissent sans voix, rompues aux scènes théâtrales. Ces deux femmes, ce sont Carmilla, la danseuse de flamenco et Mâra, la courtisane hindoue. Toutes deux sont également des vampires et, à ce titre, règnent sur les nuits éclaboussées par la lueur de la lune, et sur les sombres recoins. Si vous vous attendez à du vampire d’opérette (du genre pas trop dark, sympa tout plein et plein de trop bonnes intentions), passez votre chemin : Carmilla, Mâra, ou leurs congénères, jouent dans une autre cour. Bienvenue dans les noires profondeurs du monde obscur, où les créatures surnaturelles courent après le gibier humain ou se font des crasses les unes aux autres, le tout au clair de lune, allergie solaire oblige.

La première partie de l’intégrale s’attache à l’histoire de Carmilla, la française expatriée en Algérie, danseuse de flamenco, amie des gitans. Abandonnée par un géniteur surnaturel indélicat, elle écume les bas-fonds en quête d’informations sur son origine, sa nature. Femme du monde, femme d’affaires, Carmilla ne perd pas le Nord : constatant la prolifération humaine, doublée d’une effarante avancée technologique, elle décide de prendre les devants et se lance dans la course à l’or rouge, souhaitant doter sa race d’un sang synthétique pur mis en bouteilles, tout aussi consommable que le sang humain, les effets indésirables en moins – celui-ci véhiculant, évidemment, tout un tas de cochonneries. Oubliez True Blood, car l’or rouge, ici, n’est qu’une partie moindre de l’intrigue : la quête d’identité de Carmilla occupe le devant de la scène, le progrès scientifique étant plutôt la toile de fond – mais quelle toile audacieuse ! En 1995 (date de la première publication), rares étaient les vampires littéraires qui souhaitaient vivre sans grignoter de l’humain en guise de quatre-heures.
Hommage évident au personnage éponyme de Sheridan Le Fanu, Carmilla est également un avatar de Carmen, l’héroïne de Prosper Mérimée (peut-être plus connue par la mise en musique par Bizet). Conjuguant ces deux ascendances, Carmilla, ici, est clairement l’archétype de la femme fatale (et ce dans tous les sens du terme), ce qui en fait un personnage fort, complexe, et très charismatique, que l’on suit avec beaucoup d’intérêt dans ses pérégrinations.

 L’histoire de Carmilla est narrée selon un remarquable parti-pris temporel, puisque trois temps se croisent : la (brève) vie humaine de Carmilla, sa vie présente de danseuse de flamenco et scientifique réputée, et sa vie d’Immortelle passée : il faut parfois jongler un peu, mais on finit toujours pas repérer où on en est. Les trois lignes s’entrecroisent, chacune éclairant les autres.
Les personnages secondaires croisés au fil des pages sont plus ou moins étoffés : à l’instar de Dracula, personnage mythique du genre, on en sait assez peu sur l’adversaire implacable auquel la danseuse vampire est confrontée. Mystérieux jusqu’au bout des ongles, il incarne à la perfection un mythe vampirique européen tel qu’on le connaît bien, et que l’on sent un peu poussiéreux face à Carmilla qui, elle, incarnerait plutôt le progrès. Aussi, bien que L’Opéra macabre soit un bel écho à la littérature vampirique classique, on sent que Jeanne Faivre d’Arcier dépoussière le mythe plutôt que de s’enfermer dans des schémas déjà rebattus.

Dans La Déesse écarlate, on retrouve un parti-pris narratif intéressant. On suit deux personnages phares : Mâra, la fameuse Déesse écarlate, vampire hindoue, déjà croisée aux côtés de Carmilla, d’une part. D’autre part, Jonathan, jeune indien adopté dès sa naissance par un couple vivant en France. Les scènes concernant Mâra, Jonathan, ou d’autres personnages alternent, permettant de donner une vision globale de la situation. De plus, Jonathan est assailli de rêves qui créent une sorte de sous-intrigue

Ouvert aux traditions mystiques, Jonathan est hanté, la nuit, par des visions de Mâra, de l’Inde de l’ancien temps, et par des songes bien étranges, qui le poussent à visiter un pays qui lui est interdit pour des questions de sécurité. Pour ceux qui ont lu Dracula (encore), le prénom de Jonathan évoque tout un tas d’éléments et un imaginaire que Jeanne Faivre d’Arcier a su parfaitement remodeler, adapter, réutiliser. Au lieu de lire une bête copie modernisée et transposée, on se retrouve face à une réutilisation d’un matériel littéraire existant, pour en tirer autre chose : c’est rafraîchissant, et bien pensé. D’autant que le tout se passe globalement en Inde, avec une intrigue de type policier à la clef, ce qui induit un certain suspens, malgré un rythme plutôt lent. La partie mystique est assez loufoque, et cela tranche avec le côté extrêmement sérieux des recherches de Jonathan. Le décor est très riche et très fouillé, les relations étoffées, et l’intrigue se joue à plusieurs niveaux, ce qui rend le tout très complexe, et la lecture passionnante.

Pourtant, malgré cela, il faut déplorer une certaine lenteur qui plombe un peu le récit. Certes, le rythme est très adapté aux créatures (immortelles, elles ont tout leur temps) ou au lieu (l’Inde étant connue pour sa façon de prendre le temps). Ce rythme lent semble parfois reproduire l’incroyable touffeur des nuits tropicales durant lesquelles, abrutis par la chaleur, on a l’impression de sentir le temps se solidifier. Du coup, la lecture semble, par moment, ne pas avancer, alors que l’intrigue tient la route et est propre à passionner le lecteur. Le style, de son côté, n’aide pas vraiment : la narration, au présent, donne au récit un ton très descriptif, froid et clinique, qui tient le lecteur à distance. Spectateur, il peut éprouver quelques difficultés à se sentir concerné, et donc à se passionner pour les tribulations des personnages, bien que le fond de l’intrigue soit littéralement prenant. Les scènes sont très détaillées (parfois trop ?) et le style, quoique froid, très fluide, parfois traversé de quelques envolées lyriques et poétiques. Mais rien n’y fait : tout cela reste assez pesant et passe lentement.

Malgré, donc, un style maîtrisé et parfois un peu lourd, L’Opéra macabre est un projet ambitieux, qui vient renouveler les histoires de vampire. Dans l
a lignée d’Anne Rice, Jeanne Faivre d’Arcier campe des personnages forts, charismatiques, aux destins et aux passions complexes, fouillés, et travaillés. L’intrigue est bien pensée, complexe à souhait, et le tout est bien mené, même si les fins semblent un peu rapide, en regard de la longue mise en place. En somme, L’Opéra macabre plaira certainement aux amateurs d’intrigues vampiriques fouillées, placées dans des univers riches, et ne dérogeant pas aux règles bien connues du mythe, tout en replaçant le tout dans un contexte moderne et adapté en fonction. Les longueurs n’enlèvent rien au côté festoyant et flamboyant de ce mythe revisité, à déguster petit à petit ! 

Et un grand merci aux éditions Bragelonne et à Livraddict pour ce partenariat !

L’Opéra macabre, intégrale :  La Déesse écarlate, Jeanne Faivre d’Arcier. Bragelonne, 2013 (1ères éditions 1995 et 1997), 528 p.
7,5 /10

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Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être…

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L’Antilégende, Fabien Clavel.

 

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Don Juan est accusé de meurtre ! Une à une, les femmes qu’il a séduites sont retrouvées mortes, le cœur arraché, et une étrange escouade de spadassins noirs est lancée à ses trousses. Le séducteur légendaire clame son innocence… Mais que s’est-il passé entre le moment où la statue du Commandeur l’a entraîné aux enfers et sa réapparition à Séville ? Il n’en conserve pas le moindre souvenir. Pire encore, il ne parvient même pas à se remémorer l’identité de ses conquêtes passées… Accompagné de son valet et de la blonde et sulfureuse Manon Lescaut, il part à la recherche de la clé du mystère à travers une Europe étrangement transformée. Mais un inquiétant personnage au masque de fer semble l’avoir devancé…

Je sais qu’il y a peu de temps, j’ai dit à quel point Don Juan m’était insupportable. Mais lorsque j’ai repéré ce livre dans ma librairie et ai lu les premiers mots du résumé, je n’ai pas hésité plus d’une demi-seconde. Un roman mettant en scène Don Juan comme protagoniste, avec d’autres personnages issus d’œuvres classiques ? Le rêve !

Et c’est bien à ça que ressemble l’œuvre de Fabien Clavel : un rêve, peut-être échappé de l’imagination des Auteurs ou, pourquoi pas, de celle des lecteurs. Dans l’Index, vous pouvez aussi bien croiser Don Juan, Sganarelle et Manon Lescaut devisant gaiement, que Milady, le Masque de Fer ou Descartes, se penchant sur d’obscures questions métaphysiques. L’Index est un monde étrange, où le temps et l’espace s’avèrent denses, malléables, presque aléatoires. On saute d’un lieu à l’autre, d’une époque à une autre, opérant un vaste balayage des XVIIe et XVIIIe siècle. Mais tout ça n’est pas gratuit, non : la balade se fait sur fond d’enquête aventureuse, à la recherche de celui qui décime sans coup férir les anciennes conquêtes de Don Juan.
Le roman présente un panorama complet des conceptions du libertinage, suivant les différents personnages. De Don Juan à Valmont, en passant par Manon Lescaut et Durcet, les abysses se creusent et les points de vue s’affrontent. Si le fonctionnement de l’Index peut sembler parfois un peu confus – à la manière des rêves dont il s’inspire – on suit avec passion le vagabondage des personnages, au travers d’une Europe (pleine de bruit et de fureur) en proie aux tensions, se demandant fréquemment quel nouveau personnage ils rencontreront.
Il n’est d’ailleurs pas nécessaire d’avoir lu toutes les œuvres convoquées pour bien comprendre l’ensemble de l’intrigue (sauf si, bien sûr, vous souhaitez traquer les citations habilement glissées dans le texte) : le fil se déroule, les clins d’œil se suivent et le lecteur se laisse rapidement bercer par le rythme effréné de l’action.

Par ailleurs, la plume de Fabien Clavel n’a rien à envier à ses illustres prédécesseurs : tour à tour vibrante, dynamique, poétique ou pleine de gouaille, elle est à la fois facile et agréable à lire. C’est un vrai plaisir pour les yeux (malgré quelques coquilles dans le texte), et l’auteur sait parfaitement donner une seconde vie à ces personnages connus comme autant de types littéraires. Sous sa direction, on découvre un nouveau Don Juan, une nouvelle Manon, et même Sganarelle a droit à son heure de gloire : c’est vivant, souvent drôle, et bien construit. L’intrigue s’agrémente, en plus, d’une réflexion sur le devenir des personnages et la genèse des œuvres littéraires, sans que cela ne plombe le récit ou l’alourdisse. Vous l’aurez compris, L’Antilégende est un roman tout en références et finesse, à lire que vous ayez aimé (ou non) les classiques français et étrangers. Porté par un style emballant, ce roman ravira les lecteurs férus d’originalité, d’aventures glorieuses et amateurs de bons mots.

 L’Antilégende, Fabien Clavel.  Mnémos, 2005, 383 p.
9/10.

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Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être l’ensemble de la série :

 

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De Cape et de Crocs, l’autre excellent titre qui joue sur les classiques !

Insatiable, Meg Cabot.

 

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Vous en avez assez des vampires? Meena Harper aussi.
Il faut dire que le paranormal, ça la connaît. La preuve: elle peut tout vous dire de votre mort prochaine. Mais dès que ça la concerne, Meena ne voit rien venir.
Du coup, elle ne pouvait pas imaginer:
– qu’elle allait rencontrer un beau brun ténébreux
– qu’elle en tomberait bêtement amoureuse
– que ce serait un prince au côté légèrement obscur
– que l’heureux élu serait déjà mort.
Pourtant, Meena finirait bien sa vie avec lui. Voici venue l’heure fatale de prendre son destin en main… Mais Meena en a-t-elle les moyens?

Insatiable, c’est le nom du soap-opéra dont Meena Harper rédige les dialogues : sur les écrans depuis 30 ans, il passionne les femmes de 18 à 50 ans et semble inintéressant au possible, du moins d’après l’image que Meena en donne (et, soit dit en passant, rappelle furieusement les Feux de l’Amour…). Histoire de booster un peu l’audience en berne, la direction de la chaîne décide d’introduire tout de go des vampires dans le feuilleton, au grand dam de Meena qui considère ces créatures imaginaires de pacotille comme des «  monstres de misogynie » (mais pas comme des monstres sanguinaires, bizarrement), et refuse d’envisager la possible existence d’êtres aussi peu rationnels (ce qui est très logique, de la part d’une femme qui peut prédire la mort des gens. Mais n’insistons pas, la logique n’étant pas la préoccupation principale dans ce bouquin.). Ainsi, dans une ville où rôde un dangereux sérial-killer ayant la bonne habitude d’étrangler (ou saigner à mort, suivant les versions), les jeunes femmes, Meena Harper n’hésite pas une seule seconde à aller promener, en pyjama, son petit chien, à trois heures du matin – occasion à laquelle elle se rend compte, oh surprise, qu’au vu des circonstances, cela peut s’avérer dangereux. On n’en doutait pas une seule seconde mais l’héroïne n’avait manifestement pas encore additionné deux et deux.
D’une façon assez peu crédible, elle en vient alors à rencontrer un vrai vampire, LE prince des ténèbres en personne de surcroît, à l’occasion d’un dîner organisé par sa pétulante voisine de palier, qui s’avère être la cousine (vampire évidemment) dudit prince et qui, faisant preuve d’une hallucinante présence d’esprit, s’empresse de révéler à toutes ses copines via internet que le prince est à New-York, alors qu’on sait pertinemment que tout le monde souhaite lui faire la peau. Soit. Voilà pour le résumé.

Sachant que Meena déteste cordialement les vampires, et n’y croit pas une seule seconde, on pourrait croire que l’histoire s’arrêterait là. Malheureusement, non. La bécasse tombe, on s’en doute, amoureuse du vampire, lequel s’avère être, forcément, un vampire torturé, refusant de faire du mal aux humains, et à la recherche de l’âme sœur, qu’il chérira jusqu’à la fin de ses jours. Évidemment. On se demande pourquoi on n’y a pas pensé plus tôt. On aurait, alors, pu en rester là, et se contenter de maudire la mode qui est aux vampires énamourés et bonnets de nuit, si seulement l’auteur n’avait pas jugé utile de mêler à ses propos des références on ne peut moins subtiles à l’œuvre maîtresse de Bram Stoker, citée toutes les dix pages (environ) –et que l’auteur n’a manifestement pas lue jusqu’au bout, ou qu’elle a largement confondue avec les adaptations ultérieures. On passera sur les noms aux consonances familières, comme ceux de Meena et Jonathan Harper, références évidentes au couple Harker, ou encore celui du garde palatin Abraham, qui rappelle le professeur Van Helsing –en moins érudit, classe et utile, cela dit. Ces pâles ersatz se contentent de faire ce pour quoi on les a créés : une insignifiante parodie.

Malheureusement, la forme ne rehausse franchement pas le niveau. Les dialogues sont creux, les descriptions n’apportent aucun élément et les récits de pensées ont la fâcheuse habitude de tourner en rond, rabâchant ce qui a déjà été dit et redit quelques paragraphes plus haut. C’est long, fade et fastidieux. On assiste, en plus, à un chassé-croisé du type « Je t’aime/ Moi non plus », que l’auteur tente vainement de pimenter avec un triangle amoureux superfétatoire. Et là aussi, l’histoire tombe comme un soufflé. Après avoir joué à fond la carte du romantisme échevelé avec son vampire aristocrate, Meena retourne sa veste et change totalement de bord, se passionnant subitement pour ce rustre de chevalier palatin. Les ressorts comiques et la vague tentative de parodie des autres romances utilisant des vampires tombent tous à plat, et plombent plus l’ambiance qu’autre chose. Le tout ressemble fort à du remplissage narratif et s’avère rapidement pénible à lire, d’autant que le style est d’une lourdeur incroyable. Entre les fautes de langage et de syntaxe, le vocabulaire on ne peut plus familier et la propension de l’auteur à inventer des locutions fautives (omondieu, maiouibiensûr et merdalors étant les plus fréquentes), il est dur de suivre sereinement le semblant d’intrigue, dont la faible consistance s’évanouit dès les trente premières pages, laissant place à une effarante vacuité.

En somme, on ne sait pas trop si Meg Cabot a souhaité se moquer, à raison mais maladroitement, de la mode des romances paranormales impliquant des vampires ou si, au contraire, elle pensait s’y conformer avec cette fiction. Il en ressort qu’Insatiable est un roman long, insipide, et d’une affligeante niaiserie, qu’il est regrettable de présenter comme une réécriture du Dracula de Stoker – lequel doit se retourner dans sa tombe. Si vous aimez les histoires sordides avec de vrais vampires, ou les parodies habiles, passez votre chemin.     

 

Insatiable, Meg Cabot. Hachette (Black Moon), 2011, 567 p.
2/10

 

Si vous avez aimé, vous aimerez peut-être…

Comment se débarrasser d’un vampire amoureux, une autre histoire de vampires !

 

Juliette forever, Stacey Jay.

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Oubliez Roméo qui se tue pour Juliette.
Oubliez Juliette qui se tue pour Roméo.
La vérité? Les deux amants sont devenus immortels… Roméo s’acharne à séparer ceux qui pourraient s’aimer, quand Juliette doit tout faire pour les réunir.
Entre les deux anciens amants tous les coups sont permis. Car l’amour a fait place à la haine. Pour toujours. Vraiment?

Juliette et Roméo, tout ça, c’est terminé. Parce que Juliette hait cordialement Roméo et que ce dernier essaye régulièrement de la tuer ce qui, évidemment, pose problème pour la légende de l’amour éternel. En même temps, quand on y réfléchit, sept siècles de chassé-croisé, ça laisse à chacun le temps de préparer ses armes.

Voilà l’idée de départ de Stacey Jay, et il faut reconnaître qu’elle est originale. Gardant toujours comme base le Roméo et Juliette de Shakespeare, elle brode autour une fable dans laquelle les deux amants sont passés de l’amour à la haine, séparés par une éternité de mensonge. L’univers qu’elle développe semble complexe et reste assez mystérieux ; nul doute que notre lanterne sera éclairée dans la suite. On assiste donc au conflit millénaire des Mercenaires de l’Apocalypse et des Ambassadeurs de Lumière, respectivement incarnés par Roméo et Juliette. Si l’idée est bonne et originale, le récit traîne en longueur et reste un peu trop léger. Entre les multiples tergiversations de l’héroïne et les divers serments d’amour éternel, l’action s’étire, malgré un excellent départ sur les chapeaux de roue. Les quelques scènes d’action ont, dès lors, du mal à contrebalancer ces longueurs, qui rendent la lecture un peu fade.

Mais le style de l’auteur est fluide et l’histoire point trop mal écrite, donc on continue de tourner les pages, pour en savoir plus. L’auteur a su éviter l’écueil de la classique histoire d’amour adolescente en intégrant à la quête de Juliette d’autres perspectives : maintien de l’amitié avec Gemma, amélioration de la relation entre Arielle et sa mère, questionnement sur la violence, etc. Tout cela contribue à maintenir la cohérence de l’intrigue, et à l’étoffer un peu – sans cela, le roman eût été bien creux. Et l’immense avantage, c’est que le roman revisite le mythe shakespearien des amants éternels, grâce à de nombreuses citations, et à la perpétuelle interrogation quant à la véracité des faits que le dramaturge expose dans sa pièce. Tout cela donne envie de s’y replonger, avec un regard neuf.

En somme, Stacey Jay nous offre une petite romance mignonne toute plein, revisitant agréablement l’œuvre de Shakespeare mais qui manque encore un peu de maturité et de profondeur. A lire pour découvrir, en espérant que la suite gagne en puissance et nous propose d’autres perspectives.

 

◊ Dans la même série : Roméo forever (2).

 

Juliette forever, Stacey Jay. Milan, 2012, 341 p.
6,5 / 10

 

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