L’Art du naufrage, Le Royaume de Pierre d’Angle #1, Pascale Quiviger.

Après deux années à sillonner les mers avec son équipage, le prince Thibault décide de rentrer sur sa bienheureuse île natale, où l’attend son père le roi pour qu’il prenne sa succession. Mais le retour est semé d’embûches : outre les inévitables tempêtes, Thibault ne tarde pas à découvrir à son bord une passagère clandestine. Ema, une jeune esclave en fuite, n’a pas l’intention de débarquer, au grand dam de l’amiral et de l’équipage. Or, un œil neuf ne sera pas de trop à Thibault : car Pierre d’Angle ne s’est pas arrêtée de vivre en l’absence de Thibault. Son demi-frère, le prince Jacquard, a finement manœuvré en sous-main pour s’assurer la succession. Et il faut également compter avec l’inavouable secret sur lequel repose la prospérité de Pierre d’Angle et qui ne va pas tarder à faire de nouveau parler de lui…

Ce roman m’a été chaudement recommandé par Camille – qui est toujours d’excellent conseil. Et ça n’a pas raté, le conseil était extra !
Pourtant, pour une raison inexplicable, j’ai eu du mal à m’y mettre, alors même que l’introduction du roman nous offre une scène maritime parfaitement troussée, comme je les aime. Sans doute manquais-je de concentration ! Quoi qu’il en soit, une fois que j’ai eu réussi à m’y mettre, on ne m’arrêtait plus.

Car Pascale Quiviger maîtrise parfaitement l’art du récit. L’intrigue se compose de deux parties assez distinctes : la première, pleine d’allant et d’aventures, sur le bateau, est assez divertissante, alors que la seconde, plus consacrée aux complots politiques et aux désillusions quant à Pierre d’Angle, est nettement plus sombre.
Évidemment, des traces de la seconde partie affleuraient déjà dans la première, car on sait dès le départ à quel point le demi-frère de Thibault peut s’avérer manipulateur, ce qui pimente indéniablement l’histoire. De plus, l’autrice jalonne son récit d’effets d’annonce tous plus sombres les uns que les autres, ce qui rend le suspense particulièrement présent – et ce avec excessivement peu de retournements de situation de fin de chapitres.  Résultat ? C’est extrêmement prenant ! Car le narrateur omniscient glisse très régulièrement des allusions au futur funeste des personnages, ce qui empêche très clairement de s’arrêter à la fin du chapitre, comme on se l’était pourtant promis – en tout cas, c’est ce qui m’est arrivé.

« Ema était déjà profondément endormie. Ses boucles éparpillées autour d’elle, sa respiration profonde et régulière rassurait Thibault, mais la dague l’empêchait de se détendre. Il ne comprenait rien à sa propre anxiété. Il se sentait comme un pèlerin en visite sur les lieux d’une tragédie. Il avait l’impression de recevoir des indices sur la nature de son propre destin sans avoir la capacité de les déchiffrer. De fait, il aurait dû se méfier de ce que cachait le manoir d’Ys. Il aurait dû se méfier du bourdonnement inexplicable de la grotte de Frenelles, de sa constellation fossilisée et de l’étoile qui brillait plus fort que toutes les autres. Il aurait dû se méfier du gel précoce et des cartes colorées de son vieux précepteur. Mais il n’avait aucun moyen de le savoir puisque tous les morceaux ne tomberaient en place que bien plus tard.»

Cela tient sans doute également à la galerie de personnages que l’on croise. Ils sont assez nombreux et pourtant, et pourtant ! L’autrice parvient à rendre chacun d’entre eux intéressant, consistant. Malgré cela, c’est à propos des personnages que viendra mon seul point noir du roman : pourquoi s’acharner autant sur Félix ? Certes, il présente un caractère plutôt traditionnellement (et de façon pour le moins sexiste) attribué à une femme, mais ces traits ne sont justement pas réservés aux femmes ! Je trouve donc dommage de s’appesantir autant dessus, alors que tous les autres personnages sont si soignés, et que le récit se paie même le luxe d’afficher un couple parfaitement égalitaire.
Ce point mis à part, il faut reconnaître que les personnages sont un des atouts majeurs de ce roman. Alors qu’ils sont nombreux, l’autrice parvient à nous les brosser en quelques coups de pinceaux, à leur attribuer personnalités et caractères particuliers, à nous les rendre attachants ou détestables. A ce propos, le prince Jacquard est particulièrement réussi (en odieux méchant que l’on adore détester !), mais je suis certaine qu’il se révélera un peu plus dans les tomes suivants . Outre cet empêcheur de tourner en rond, on navigue entre l’équipage de Thibault, le personnel du château, et quelques figures notables – comme celle de la reine-mère, Sidra, que je trouve follement intrigante. Et est-ce que l’on s’y perd ? Que nenni ! C’est même confondant de fluidité, la preuve que l’on peut maintenir une histoire avec une foultitude de personnages.

Peut-être cela vient-il aussi du style de l’autrice. Sa plume est riche, parsemée de quelques québécismes (assez rares, il faut dire), mais surtout d’une incroyable poésie ! Il y a dans ce roman un choix de métaphores assez élevé, ce qui ne rend la lecture que plus agréable. Si vous êtes réfractaires à la poésie, pas de panique, car le récit est tout à fait accessible, ce qui ne gâche rien.

« Un instant plus tard, les beaux étalons de l’écurie royale chevauchaient à travers bois au pas lent des chevaux de labour. Impatient d’arriver et impatient de revenir, Thibault n’avait qu’une seule envie, la même qu’Épinal : parcourir la distance au galop. Mais les troncs resserraient le sentier. Seulement des pins noirs, d’abord, puis aussi des érables, des ormes, des peupliers et des bouleaux grinçants. Le verglas qui, la veille au soir, les avait transformés en poème, venait de passer la nuit à déchirer leur écorce et à massacrer leurs bourgeons. »

Et puis, l’air de rien, le roman aborde un tas de sujets avec beaucoup de tact – et ça non plus, ça ne gâche rien.
Car Ema, notre protagoniste, est noire, ce qui paraît ô combien étrange aux habitants de Pierre d’Angle – qui, rappelons-le, est une île de bouseux perdue dans les confins Nord de l’univers que l’on arpente. Cela ouvre toute une réflexion autour de la différence et du racisme, plutôt intelligemment traitée. J’espère toutefois qu’Ema prendre plus de place dans le tome 2, car je me suis parfois sentie frustrée par l’écrasante présence de Thibaut à ses côtés, alors même qu’Ema est un personnage hyper fort.

L’univers semble de prime abord assez classique. Si on résume, Pierre d’Angle est une île, assez vaste, située au nord. Le climat y est tempéré, l’agriculture bien présente, le paysage découpé en ports, villes, villages, champs et forêts. Une forêt, plutôt, LA forêt, que l’on sent maléfique. Au fil des chapitres sont évoquées des légendes, parfois à demi-mot, parfois plus longuement. Des légendes dont certaines ont un impact très fort sur le récit, ce qui contribue d’une part au suspense de l’intrigue et, d’autre part, à donner de la consistance au territoire que l’on arpente. J’ai adoré cette façon de faire, parce que c’est subtil et vraiment bien fait.

Malgré l’épaisseur du roman, je l’ai englouti d’une traite cet été l’été dernier, pour mon plus grand bonheur. L’autrice a réussi un parfait mélange entre fantasy, aventure et récit initiatique dans un décor qui fait la part belle à une nature pour le moins hostile – voire carrément maléfique. La plume de l’autrice est extraordinaire : soignée sans être ampoulée, riche en métaphores et petites allusions poétiques, c’est un vrai bonheur de lecture. Le récit, de son côté, est épique à souhait. Raison pour laquelle ce roman a été un énooorme coup de cœur (confirmé par le tome 2 lu cet été), que je vous conseille très très chaudement !

Le Royaume de Pierre d’Angle, tome 1, L’Art du naufrage, Pascale Quiviger.
Le Rouergue (Épik), avril 2019, 483 p.

Citation pour la route :

« Thibault l’avait suivie.
– J’aimerais que tu sois sa femme de chambre, Madeleine, si tu veux bien, annonça-t-il en refermant la porte.
– Moi ? La femme de chambre de la princesse ? Moi, sire, vous êtes certain ?
C’était une promotion subite, inattendue, injustifiée. Mais Thibault avait réfléchi que Madeleine, naïve et bien intentionnée, ne représentait aucun danger pour Ema. La preuve : elle adorait le lait chaud à la vanille. C’était peut-être un préjugé, mais Thibault ne s’attendait à aucune activité politique de la part d’une personne qui aime le lait chaud à la vanille. Les chances que Madeleine ait trempé dans les magouilles de Jacquard étaient pratiquement nulles. »

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon.

Lolita est une célèbre influenceuse beauté. Prudence, la plus grande de ses fans, vit chaque nouvelle vidéo comme une petite bulle ressourçante dans un quotidien stressant. Or, voilà que Lolita disparaît du jour au lendemain des réseaux sans laisser la moindre trace. Prudence en est certaine : c’est louche. Ça ne ressemble pas à son idole. Lolita a sans doute été enlevée par d’odieuses personnes. Quels secrets cache donc l’image si parfaite de Lolita ? C’est décidé, Prudence part à sa recherche…

Cela faisait un petit moment – me semble-t-il – que je n’avais pas lu un roman de Samantha Bailly, donc j’attendais assez impatiemment celui-ci. Et cette attente a été récompensée, car Anne-Fleur Multon (que je découvrais !) et elle ont signé un très chouette roman choral !

Le résumé le laissait supposer : le récit s’appuie sur une double narration, alternant les chapitres consacrés à Prudence (par Anne-Fleur Multon) et ceux consacrés à Lolita (par Samantha Bailly). Ce que je n’avais en revanche pas vu venir, c’est que les autrices choisiraient une chronologie atypique. Si Prudence raconte l’histoire à partir de la disparition, comptant les jours d’absence de Lolita, celle-ci raconte les événements qui se sont déroulés juste avant, en commençant quelques semaines en amont. L’alternance des deux voix amène un suspense assez confortable, mais c’est vraiment le compte à rebours de Lolita qui induit toute la tension dans le récit ! Plus l’histoire avance, plus l’on se demande pour quelles raisons elle a ainsi disparu de la circulation (et si les hypothèses les plus farfelues de Prudence – enlèvement, séquestration, meurtre – sont si farfelues que cela…).
Toujours au chapitre narration, j’ai trouvé la narration de Lolita très audacieuse, et vraiment réussie : son récit est rédigé à la deuxième personne du singulier. Effet immédiat : on se sent dans la position du fan voyeur, totalement impudique et on s’aperçoit assez vite que ce n’est pas forcément une position très agréable.

« Le vendredi soir, j’adore sortir du lycée à dix-huit heures. Les couloirs sont déserts et la nuit presque tombée enrobe les bâtiments d’une obscurité bleutée et cotonneuse. Les profs qu’on croise ont l’air à nouveau de ce qu’ils sont en dehors, pères de famille, amoureuses en retard pour le ciné, conducteurs d’une Mégane vert pomme, en train de se demander si ce soir ce sera soupe ou salade composée. On peut les surprendre en train de regarder leur portable ; ils nous sourient distraitement.
Dix-huit heures, un vendredi soir : c’est le moment de la semaine où les masques tombent. »

Ce choix vient nourrir la réflexion autour des réseaux sociaux proposée dans le roman. Le sujet s’y prête, donc il est beaucoup question ici de la place qu’occupent les réseaux sociaux dans nos vies (notamment celles des adolescent-e-s), de la façon dont les influenceurs mettent en scène leur propre vie et impactent fortement celles de leurs abonnés. Mais, glissement oblige, il est aussi question de cyberharcèlement, des ravages bien réels que peuvent causer des communautés virtuelles, et de la face cachée des réseaux sociaux avec, en premier lieu, le travail caché des mineurs et les abus qu’ils subissent. Tout cela est abordé sans moralisation (je veux dire par là que les autrices ne déconseillent pas aux lecteurs d’ouvrir leur propre chaîne youtube s’ils en ont envie !). En fait, il n’y en a pas besoin. Car le simple parallèle entre les vies de Lolita et Prudence suffit (notamment la vie de la première et les conséquences de son exposition).
Mais une fois de plus, j’ai été surprise. Car le roman aborde un tas d’autres sujets de société parmi lesquels, en vrac, l’homosexualité, le racisme ordinaire, l’amitié, les relations familiales, l’amour et les maladies mentales. Dit comme cela, cela peut sembler un peu trop. Et j’avoue que j’ai moi-même eu peur en voyant se profiler tous ces sujets réunis dans le même roman. Eh bien aussi curieux cela puisse-t-il sembler, ça passe ! Et ça passe même extrêmement bien ! Chaque sujet est traité avec justesse et bienveillance, en évitant l’écueil de la moralisation. À aucun moment on ne se dit qu’il y en a trop, et que certains sujets passent à la trappe. L’ensemble est étonnamment bien équilibré, ce qui est sans aucun doute la grande force du roman. Et ce n’est pas lourd ! Le roman n’est pas entièrement fondé sur des drames et la vie d’une adolescente qui se brise. Loin de là ! Il y a aussi de l’humour, de l’espoir et des scènes attendrissantes, ce qui permet de prendre quelques bouffées d’air frais au fil des pages !

Excellente surprise donc, que C’est pas ma faute. J’avais hâte de le lire, mais vu le sujet, j’avoue que j’avais un peu peur de tomber sur un roman hyper cliché. Alors, je vais être honnête : il y en a. Mais franchement, ce n’est pas grave, au regard de l’ensemble. Le récit est hyper bien mené et les choix narratifs (particulièrement la deuxième personne du singulier) sont vraiment percutants. La chronologie bouleversée amène un suspense très prenant (le roman est littéralement écrit comme un thriller). Les autrices profitent de cette histoire pour évoquer beaucoup de sujets, mais chacun d’entre eux est traité avec humanité et bienveillance, ce qui fait que l’on ressort de la lecture avec la très bizarre impression d’avoir lu un thriller feel-good, sans qu’aucun des deux genres pâtisse de l’autre. Franchement, je suis admirative.

C’est pas ma faute, Samantha Bailly et Anne-Fleur Multon. Pocket jeunesse (PKJ), mars 2020, 377 p.

 

Vivant, Roland Fuentès.

Sept étudiants passent leurs vacances ensemble. L’un d’eux invite un nouvel ami, inconnu du groupe, Elias, qui cristallise aussitôt tous les regards. Nul n’aurait pu prévoir que le séjour entre potes qui s’annonçait si bien — sport, révisions, détente – tournerait en un combat à la vie, à la mort. À moins que la haine de « l’autre » n’ait été là, en germe, dès le premier instant.

Vivant est un roman très court, mais qui prend aux tripes, du début à la fin. Et quand je dis « du début », je n’exagère pas : c’est dès la scène d’introduction que l’on est plongé dans un texte littéralement haletant. Pour preuve, voici l’incipit du roman :

« On fuit bien avec les Running XB 500. Un amorti impeccable, une adhérence adaptée aux reliefs irréguliers. Sous la plante du pied, relayant l’action musculaire, le gel Sentoprène garantit une tonicité optimale.
Mais la chaussure ne serait rien sans le coureur. Et celui qui progresse actuellement à flanc de colline est un athlète remarquable. On peut penser qu’en baskets plus ordinaires, voire en souliers de ville, il se déplacerait aussi très vite. On peut même imaginer qu’à la qualité du matériel et à la maîtrise du mouvement s’ajoute un autre motif : la volonté. Et cette volonté se concentre autour d’un seul mot. Fuir.
Oui. Vraiment. On fuit bien avec les Running XB 500. »

De fait, j’ai été tellement emballée que j’ai lu le roman en à peine une journée, happée que j’étais par ce récit littéralement haletant.
Vivant est un roman choral, qui fait intervenir à tour de rôle certains des personnages : Lucas, Camille, Eva, Johann, Salomé et Mathilde racontent l’un après l’autre leurs vacances, à quoi s’ajoute un narrateur externe pour quelques chapitres. Seuls Elias  et Mattéo n’interviennent jamais, ce qui fait qu’on ne sait jamais ce que pensent les principaux intéressés de la situation : la méthode ne fait qu’augmenter le suspens !

Celui-ci est habilement maintenu par la narration : comme on l’a vu, le roman s’ouvre sur la course-poursuite, qui sera toujours narrée par le narrateur anonyme externe. Sa narration est entrecoupée de courts témoignages des uns et des autres, dont on comprend qu’ils sont racontés a posteriori, et qui permettent de comprendre comment et pourquoi on en est arrivé là. Les raisons étant complexes, elles ne sont révélées qu’au compte-gouttes. Résultat : on est bercés par ce rythme implacable et tenaillés par l’envie d’en savoir toujours plus sur les personnages et sur les raisons de l’incroyable duel qui les oppose.

Au fil des pages se tisse une réflexion sur le vivre-ensemble et le racisme latent de notre société. Comme la course-poursuite et le récit des vacances occupent une large part du roman, ces deux thèmes peuvent sembler diffus et peu développés. J’ai toutefois trouvé que l’auteur laissait aux lecteurs une latitude assez large pour analyser, comprendre et tirer les conclusions qui s’imposent.
Le roman fait aussi la part belle au sport – la plupart des personnages étant des sportifs de haut niveau et ces vacances étant aussi dévolues au sport. De fait, on s’apercevra que pour certains, la discipline sportive peut s’avérer rédemptrice. Ce n’est d’ailleurs pas innocemment que le roman est dédicacé à Rami Yanis et Yusra Mardini, un jeune nageur et une jeune nageuse d’origine syrienne, qui ont fait partie de l’équipe des réfugiés au JO 2016 de Rio : le sport les a sauvés, comme il a eu un fort impact sur la vie d’Elias.

Avec Vivant, Roland Fuentès signe un thriller psychologique ciselé : la forme crée un fort suspense, qui rend le roman particulièrement prenant. Celui-ci met également en avant des valeurs véhiculées par le sport de haut niveau, comme le vivre-ensemble et l’ouverture d’esprit, sans que ces messages ne prennent le pas sur le thriller. Ils sont plutôt présents en toile de fond et donnent au roman une dimension très humaine. En somme, voilà une chasse à l’homme haletante à tous points de vue, que je vous recommande chaudement !

Vivant, Roland Fuentès. Syros, 11 janvier 2018, 183 p.

Glass sword, Red Queen #2, Victoria Aveyard.

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Mare Barrow a le sang rouge, comme la plupart des habitants de Norta. Mais comme les seigneurs de Norta, qui se distinguent par leur sang couleur de l’argent, elle possède un pouvoir extraordinaire, celui de contrôler la foudre et l’électricité. Pour les dirigeants de Norta, elle est une anomalie, une aberration. Une dangereuse machine de guerre.
Alors qu’elle fuit la famille royale et Maven, le prince qui l’a trahie, Mare fait une découverte qui change la donne : elle n’est pas seule. D’autres Rouges, comme elle, cachent l’étendue de leurs pouvoirs. Traquée par Maven, Mare fait face à sa nouvelle mission : recruter une armée, rouge et argent. Aussi rouge que l’aube, plus rapide qu’un éclair d’argent. Capable de renverser ceux qui les oppriment depuis toujours.
Mais le pouvoir est un jeu dangereux, et Mare en connaît déjà le prix.

Alors que le premier tome avait été une excellente surprise, celui-ci n’est, malheureusement, qu’une intense déception. Si Mare était une jeune fille qui ne s’en laissait pas compter dans le premier volume, ici elle sombre dans un regrettable nombrilisme. Alors, certes, difficile de prévoir comment réagira une personne traumatisée. Difficile aussi de juger Mare après ce qu’elle a subi. Pourtant, elle devient égocentrique, irrationnelle et passe plus de temps à s’apitoyer sur son sort qu’à chercher des solutions ce qui, à la longue, s’avère aussi répétitif qu’agaçant. Ainsi, elle déplore que les autres ne la comprennent pas, mais elle préfère rester dans son coin à ruminer sans rien dire… Et c’est ainsi tout du long. En outre, la plupart de ses dialogues intérieurs semblent parfaitement artificiels – en plus de tourner parfaitement en rond.

De plus, Mare est la seule et unique narratrice. Or, comme elle ne s’intéresse que de très loin à la situation, alors même qu’il se passe une foule de choses, le récit est d’une incroyable lenteur. Avant, bien sûr, de concentrer toute l’action dans les dernières pages. De plus, les quelques actions sont affreusement répétitives. Mare doute, elle décide de faire confiance à quelqu’un, est trahie, se remet à douter, et cela recommence encore et encore.

Le plus dommageable, c’est qu’après un premier tome plutôt inventif et bien mené, on retombe dans les clichés les plus courus de la littérature young-adult. Sans surprise, il y a donc des trahisons attendues, des proches qui disparaissent et, mais oui, un triangle amoureux.

Si le premier volume avait été incroyablement prenant, celui-ci est nettement plus mitigé : alors que l’univers est très prometteur, il est complètement occulté par les monologues intérieurs pas bien passionnants de Mare. Fade, Glass sword aligne les clichés des romans young-adult du moment, ce qui est bien dommage. 

◊ Dans la même série : Red Queen (1) ;

Red Queen #2, Glass Sword, Victoria Aveyard. Traduit de l’anglais par Alice Delarbre. Le Masque (MsK), février 2016, 472 p. 

Ma nounou est une girafe, Anne-Soline Sintès & Perrine Joe.

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Quand votre nounou est une girafe, la vie est belle et pleine de surprises !
Mais dans la ville d’Arsène et de Gisèle, des panneaux se mettent à fleurir sur les portes des magasins et des lieux , privant peu à peu les longs cous de leur liberté…

Arsène va voir une nouvelle nounou. Et, surprise ! C’est une girafe ! Avec des pattes partout et un immense cou, encore plus long que les-dites pattes ! Contrairement aux apparences, Arsène et Gisèle s’apprivoisent rapidement, à tel point qu’Arsène ne voudrait jamais d’autre nounou.
Mais voilà… la vie n’est pas toute rose… Bientôt, les panneaux interdisant l’accès aux longs cous fleurissent en ville. Foi d’Arsène, ça ne se passera pas comme ça. Bientôt, toute la ville manifeste contre l’injuste décision.

L’histoire démarre très tranquillement, avant de basculer dans une ambiance bien plus sombre et Anne-Soline Sintès et Perrine Joe maintiennent un bon équilibre entre l’humour qui baigne textes et illustrations et l’évocation très sérieuse de la montée des intolérances. Et l’album est mené de très intelligente façon : alors que la situation semble revenir à des jours meilleurs, les auteurs ne l’achèvent pas sur une note résolument positive. En effet, la conclusion montre que le combat contre le racisme et la ségrégation ne s’achève jamais, que les fanatismes guettent à tous les coins de rue (ou presque) et qu’il ne faut surtout pas relâcher ses efforts après une petite victoire !

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Les illustrations apportent un peu de douceur à cette histoire résolument militante : colorées, douces, enjouées, les aquarelles d’Anne-Soline Sintès sont riches de détails et invitent à prendre son temps en lisant l’album.

Le choix de sujet n’était pas évident, mais force est de reconnaître qu’Anne-Soline Sintès et Perrine Joe s’en sortent avec les honneurs. C’est avec délicatesse, humour, mais aussi beaucoup de sérieux qu’elles évoquent ces sujets, malheureusement atemporels, que sont la tolérance, le racisme et la ségrégation. À lire dès quatre ans !

Ma nounou est une girafe, Anne-Soline Sintès & Perrine Joe. Éditions du Père Fouettard, 2016, 24 p.

Il, Loïc Le Borgne.

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À Templeuve, personne n’aime les fauteurs de troubles. Les ados du coin jouent les caïds et les adultes se méfient comme de la peste des inconnus. Cet été-là, Élouan, treize ans, passe les vacances chez sa cousine. Il suffit de quelques jours pour que son comportement attire l’attention de tout le village. Il a un lien particulier avec les animaux et anticipe les réactions de chacun comme s’il lisait dans les pensées. Ce garçon n’est pas normal, il ressemble à ces «mutants» dont on parle aux informations. À Templeuve, les hommes ne se laissent pas impressionner. Que la traque commence.

Et voilà le nouveau roman de Loïc Le Borgne, au rayon jeunesse ! Dès les premiers chapitres, le ton est donné : Élouan n’est même pas encore arrivé à Templeuve qu’on sent planer une ambiance pesante sur le village. Il est bordé par une friche industrielle – une entreprise ayant fermé – dans laquelle les petits caïds locaux jouent à se faire peur et à devenir de vraies terreurs reproduisant, pour certains, les comportements de leurs parents. C’est ainsi que l’on découvre Valentin, jeune coq chef de bande ayant néanmoins bon fond, dont le second, nettement moins modéré, aspire à être calife à la place du calife. Et pour un simple différend avec Élouan, ceux-là vont décider d’emblée que le garçon est étrange, un peu trop pour son bien.

Mais que lui reproche-t-on, au juste ? Si l’on regarde bien, ce que l’on reproche à Élouan, c’est de ne pas entrer dans le moule, de ne pas être dans la sacro-sainte «norme». Et, si l’on y pense bien, c’est un problème assez courant. Réfléchissez bien : combien de personnes, dans votre entourage, harcelées pour ne pas se conformer au cliché qu’on attend de les voir respecter ? Malheureusement, le sujet est pile poil dans l’actualité…
Loïc Le Borgne va, ainsi, évoquer plusieurs sujets de société au travers de l’histoire. Le harcèlement, donc, mais aussi les maltraitances (dont est victime Valentin) qu’elles soient issues de camarades ou de membres de la famille. À côté de cela, il y a aussi l’aveuglement collectif et la malsaine émulation à laquelle peut mener un groupe. Terrifié, le village se regroupe autour de ses leaders, aux idées rétrogrades et bascule, peu à peu, dans un système répressif qui n’a rien à envier aux heures les plus sombres des gouvernements totalitaires. Si la famille de Romane est « gentiment » priée de dégager, il est prévu de, au mieux, remettre Élouan – en sa qualité de mutant – aux autorités, au pire, le passer par les armes.

Si le roman, avec la présence des mutants aux capacités cognitives supérieures à celles de l’Homo Sapiens, flirte du côté de l’anticipation, il n’en est pas moins réaliste. En effet, si l’on se penche sur l’Histoire, on s’aperçoit assez vite que plusieurs espèces humaines ont cohabité (Néandertal et Homo Sapiens, par exemple), avant qu’une ne supplante l’autre. L’arrivée d’une nouvelle espèce, issue de mutations génétiques spécifiques, est donc loin d’être tirée par les cheveux. L’auteur a choisi de placer son récit en 2019 mais la validité de l’hypothèse scientifique, le fait que les paysages soient familiers (l’histoire se déroule dans le Nord de la France et l’environnement est identique à celui d’aujourd’hui) et, enfin, les réactions bêtes et méchantes mais malheureusement hyperréalistes des villageois contribuent à rendre le roman extrêmement réaliste. Et c’est bien ce qui rend cette anticipation si terrifiante : si on se sentait moins proche de ce qu’il décrit, on ne s’effraierait pas de lire le compte-rendu tragique des événements…

Heureusement, tout n’est pas si pourri au royaume de Templeuve. Car si l’histoire prouve que le groupe fait rarement preuve d’intelligence et qu’il est extrêmement difficile de s’y opposer sans y laisser des plumes, l’auteur nous taille quelques belles figures de résistants, capables de camper sur leur position, malgré les déchirements que cela implique. Ainsi, il évite tout effet de sinistrose et permet de réinsérer une belle note d’espoir dans un roman, globalement, assez sombre.

Il est donc un très bon roman d’anticipation, très lisible et facile d’accès. L’histoire démarre assez vite et on se sent happé dès les premières pages par l’ambiance excessivement pesante qui règne sur le récit. À travers l’histoire de ces mutants persécutés, Loïc Le Borgne évoque des sujets de société d’importance avec autant de justesse que d’intelligence. Voilà un roman qui met en avant de belles valeurs et fait réfléchir sur notre monde ! À mettre entre toutes les mains. 

Il, Loïc Le Borgne. Syros, 2015, 259 p. 

Martyrs #2, Oliver Peru.

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Où l’on retrouve Irmine, Helbrand et Kassis. Dans un royaume en proie aux plus vives tensions, chacun va devoir jouer serré pour tirer son épingle du jeu. Alors qu’Alerssen a été envahie par les troupes du Reycorax, il faut aussi compter sur les Arserkers d’Allena prêts à en découdre… 

Le premier tome de Martyrs m’avait beaucoup plu ; ce second opus est même un cran au-dessus ! (Je ne résume volontairement pas plus l’intrigue afin de ne pas vous gâcher l’énorme cliffhanger final de Martyrs 1.)

L’intrigue alterne entre passé et présent ; on découvre, pas à pas, l’itinéraire du fameux borgne qui a causé tant d’inquiétudes dans le premier volume et qui est ici au centre de l’histoire. Saërn (notre borgne, donc) est un personnage pour le moins complexe, passionnant à découvrir, surtout quand on pense aux implications de sa présence. Lui dont on pensait avoir fait le tour – un spadassin comme tant d’autres – s’avère profondément touchant.

C’est aussi l’occasion de développer les personnages ; si on pensait, à l’issue du tome 1, les avoir tous plus ou moins cernés, on s’aperçoit ici qu’Oliver Peru nous réservait encore bien des surprises – et on en vient à se demander si on les a d’ailleurs toutes éclusées. En fait, on a quasiment l’impression d’avoir à faire à de nouveaux personnages tant les évolutions ont été surprenantes. En même temps qu’il dévoile les nouveaux caractères, il nous en apprend plus sur certains épisodes de leur passé (pensez au Père Carnage, par exemple), qui ne font que renforcer des personnages déjà très fouillés. Certains se révèlent bien différents de ce qu’on avait dans le premier tome ; on en vient à apprécier ceux que l’on détestait, et à se sentir mitigé par ceux qui nous plaisaient. C’est le monde à l’envers !

Et l’intrigue est à l’avenant. Maintenant que les diverses alliances, traîtrises et autres masques astucieux sont éventés, place au déploiement de l’intrigue. Celle-ci ressemble furieusement à une redoutable partie d’échecs, les coups pouvant se jouer plusieurs années à l’avance. Le roman comporte son lot d’actions et rebondissements inattendus, mais c’est surtout la politique qui est importante dans cet opus. Du coup, l’intrigue semble un poil moins trépidante que dans le premier tome… mais, curieusement, elle est tout aussi prenante. À côté des grandes manœuvres politiques, il y a les petites combines personnelles, et les destins plus insignifiants qui se mêlent à la trame générale. Tout cela s’organise brillamment et constituent une histoire de plus en plus complexe – mais dans laquelle on ne se perd jamais.
Par ailleurs, l’intrigue, en gagnant en complexité, est aussi devenue bien plus sombre : tous les coup bas sont permis et l’auteur n’hésite pas à sacrifier quelques pions de son échiquier, au grand dam du lecteur…
Cet opus est donc un savant mélange entre actions, complots, retournements de situations, et réflexions plus calmes. Comme dans le premier volume, l’histoire est maîtrisée en tous points, et le suspens au rendez-vous. Résultat ? Des chapitres qui s’avalent presque tout seuls, et une extrême difficulté à lâcher le roman…

Mais là où cela devient génial, c’est qu’à plusieurs reprises, l’intrigue bascule dans des directions totalement inattendues. La fin du premier tome annonçait déjà la couleur et faisait prendre à l’histoire un tour des plus originaux ; la source est loin d’être tarie, quand on voit la qualité et l’originalité de ces nouveaux rebondissements – et donc on s’attend à un tome tout aussi explosif par la suite.
La fin, pleine de poésie et de magie, donne à nouveau furieusement envie d’avoir la suite !

Bref, Martyrs II, c’est du grand art. Et à propos d’art, le roman est illustré de portraits des personnages, et de cartes de tarot. Sublimes ! On regrette juste de les avoir en noir et blanc, car ça ne leur rend pas totalement justice…

Martyrs continue donc de me subjuguer et je trépigne évidemment d’impatience en attendant le troisième volume. L’intrigue est tout bonnement géniale, et file vers des horizons tout à fait inattendus, mais parfaitement amenés. C’est passionnant car la situation politique a été soigneusement fignolée ; on se croirait en pleine partie d’échec et on ne s’ennuie pas un seul instant. Voilà de l’excellente fantasy (française, en plus !) à côté de laquelle il serait extrêmement dommage de passer !

Info bonus : le premier volume sort en poche le 13 mai 2015… à temps pour les Imaginales, donc 🙂

◊ Dans la même série : Martyrs (1) ;

Martyrs, livre II, Oliver Peru. J’ai Lu, 2014, 637 p. 

Lecture commune ! Ils l’ont également lu :  Solessor, DarkToy, erine6, Vashta NeradaLa tête dans les livres, yuya46, Altaira, angelebb, Camille7 et Mypianocanta.

ABC Imaginaire 2015

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Red Queen, Victoria Aveyard.

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Royaume de Norta. Mare Barrow est une détrousseuse de 17 ans. Mare est surtout une Rouge, au sang carmin. Or, dans cette société, les Rouges sont traités comme des moins que rien, des esclaves ou de la chair à canon, tandis que les Argents, doués de pouvoirs hors du commun, règnent en maîtres, sur la seule foi de la couleur de leur sang. 
Dans son malheur, Mare a de la chance, car elle est recrutée en tant que domestique au palais. De la chance ? Peut-être pas. Car, là, elle manifeste subitement des pouvoirs qui mettent les Argents sur la sellette. Contrainte à cautionner le mensonge d’Etat destiné à dissimuler son existence, enfermée au palais d’Archeon, promise à un mari dont elle ne veut pas, Mare va avoir fort à faire pour déjouer les intrigues et complots mortels de la cour, maîtriser ses pouvoirs avant de tuer quelqu’un… et faire valoir l’indépendance Rouge. 

Il ne fait bon vivre à Norta que pour ceux qui ont du sang argent dans les veines ; pour ceux qui affichent un banal sang rouge, c’est l’enfer. Mare Barrow, 17 ans, vivant dans la misère et la crasse de Pilotis, en a bien conscience. Son avenir ? La conscription. Celle qui a cloué son père dans son fauteuil et éloigné ses trois frères sur le front. Pour échapper à ça, Mare vole tout ce qu’elle peut aux Argents, dans l’espoir de s’enfuir par un réseau clandestin. Il suffira de quelques toutes petites minutes pour que son destin bascule. Elle provoque la blessure fatale et la disgrâce de sa sœur, ainsi que la honte de sa famille. Affronts presque aussitôt réparés avec un emploi de domestique au palais, au service de la famille royale. Las, tout va de mal en pis… car Mare, en plus d’être rouge, a des dons argents qui se révèlent devant tous les nobles : la famille royale ne peut nier, mais ne peut pas non plus reconnaître qu’une Rouge a des pouvoirs. C’est décidé, Mare sera Lady Mareena, l’enfant chérie et perdue d’un colonel argent d’importance disparu au front. À ceci près que Mare doit faire ses preuves : elle ne doit pas trahir ses origines, elle doit jouer les ladys, composer avec la reine qui l’exècre et traque le moindre faux pas, apprendre à apprécier son royal futur époux et surtout, surtout, ne pas faire de vagues. Même quand des Rouges sont maltraités sous ses yeux, ou que la reine la torture discrètement, elle doit endurer la mascarade dents serrées. Mare prend alors ce qui pourrait être, dans sa position, une mauvaise décision : elle rejoint la résistance, et lutte pour la libération des Rouges, un combat acharné dans lequel elle va se découvrir des alliés tout à fait inattendus.

Mare est un personnage extrêmement volontaire, qui n’a pas froid aux yeux malgré un sévère manque de confiance en elle qui, par bien des aspects, rappelle Widdershins. Autour d’elle gravitent quelques personnages secondaires bien campés : entre les rebelles de la Garde écarlate, le couple royal, les princes Cal et Maven (le jour et la nuit !) ou la famille de Mare, on est servis. Les relations entre personnages sont soignées, détaillées, et parfois un peu surprenantes, ce qui n’est pas inintéressant !

Red Queen présente un univers résolument fantasy, du moins au départ : on évolue dans un système féodal, dans lequel la caste régnante est dotée de pouvoirs délirants confinant à la magie. Il y a une guerre, une révolte qui gronde … mais, peu à peu, on découvre qu’il n’en est rien : il y a aussi l’électricité (à certaines heures), la télé, et des véhicules motorisés. À quoi s’ajoute un gouvernement franchement contre-utopique qui nous pose finalement dans une dystopie plus conformiste (l’une n’excluant toutefois pas l’autre), sous le coup d’une monarchie absolue, fondée sur une société profondément raciste et ségrégationniste.

Le roman va donc évidemment développer ces thèmes, et plutôt avec talent, d’ailleurs ! Mare, on s’en doute, vomit les clivages de sa société – comme tous les Rouges qui se respectent – mais ce qui est intéressant, c’est qu’elle rencontre des Argents qui ne sont pas insensibles à ses idées et à sa cause. L’intrigue développe l’idée que la naissance ne conditionne pas les opinions ou le comportement, contrairement à ce qu’affirment les argents, et qu’il est possible de s’extraire du carcan social dans lequel on voudrait nous voir rester. Il sera aussi beaucoup question de racisme, de manipulation, de trahisons… Vraiment, Red Queen est riche à la fois en émotions et en actions !

L’autre point intéressant, c’est que Mare n’agit pas seule : elle est plutôt spéciale, certes, mais elle n’est pas unique, et elle n’est certainement pas la seule à vouloir que les choses évoluent. Ses acolytes et elle fomentent complots sur complots, petites trahisons, et grand plan final, afin d’aider les rebelles de la Garde écarlate. Tout cela donne un roman à l’action très présente, au suspens très prenant et qui baigne dans une atmosphère de malaise extrêmement réussie. Car cette société ségrégationniste a vraiment de quoi faire froid dans le dos. De plus, les pouvoirs extraordinaires et très variés des Argents introduisent des péripéties variées et intéressantes, ainsi qu’un petit-côté super-héros (ou X-Men) pas désagréable et plutôt original.

Mais même si tout cela est excellent, ce n’est pas le meilleur point de Red Queen. Le gros point fort, c’est le récit qui ne tolère aucune concessions. C’est dur, parfois glauque, et on ne peut pas vraiment dire qu’il y ait de l’espoir au bout du tunnel. L’auteur est absolument impitoyable avec ses personnages, qui connaissent tour à tour la curiosité, la tendresse (parfois même l’amour), l’espoir, les affres de la perte et de la trahison. Les intrigues politiques sont extrêmement bien menées, et nourrissent la réflexion plus générale du roman.
Même si certaines péripéties sont, finalement, un peu attendues, le tout est mené de telle façon qu’on est littéralement happé par l’intrigue et qu’on tourne les pages avec le souffle court ! Le tout finit dans une apothéose délirante digne des meilleurs films d’action.

Pour ne rien gâcher, l’univers est très visuel : il n’est pas difficile d’imaginer la magnificence glacée du palais d’Archeon, la fange dans laquelle évoluent les Rouges ou les tunnels parcourus de formidables machines mécaniques ni, surtout, les effroyables combats à coups de pouvoirs que se livrent les protagonistes. À ce titre, le combat final est littéralement dantesque.

Excellente surprise donc, que ce premier volume de la trilogie de Victoria Aveyard. Je m’attendais à de la fantasy (couverture et résumé obligent), et je tombe sur un récit bourré d’adrénaline et à tendance dystopique extrêmement bien mené. L’univers est riche (mais n’a pas dévoilé toutes ses ressources), l’intrigue passionnante, et le tout amènent des réflexions vraiment très intéressantes sur le racisme, la manipulation, ou encore le sacrifice de soi. Une seule chose à dire : vivement la suite – 2016 en théorie !

Et pour un petit avant-goût, voici le trailer :

Red Queen #1, Victoria Aveyard. Le Masque (MsK), mars 2015, 444 p.

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Au bout des longues neiges, Jean-Côme Noguès.

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Irlande, 1846. La famine décime le pays. Finnian O’Connell, 12 ans, s’apprête à suivre sa famille qui part en exil, dans l’espoir de survivre. Comme des centaines d’autres miséreux avant eux, ils montent à bord d’un raffiot pour une traversés des plus dangereuses, direction le Canada.
Là, rien n’est joué, et l’aventure commence seulement. Car une fois sur place, il faut passer la quarantaine, atteindre la concession, se construire une maison à partir de rien, s’adapter à une nature aussi magnifique que sauvage. Sans compter les Indiens, plus hostiles que jamais…

Lorsque Finn apprend que sa famille va s’exiler au Canada, il est presque fou de joie. Presque, car cela signifie abandonner l’Irlande, sa terre natale. Mais tout de même, le Canada, quelle aventure !
Il prend l’expérience avec la joie, le courage et la persévérance d’un enfant. Au bout des longues neiges, avant d’être l’histoire d’une émigration, c’est une très belle palette de personnages. On suit la famille O’Connell : Eamon, le père taciturne, Prudence, la mère qui porte bien son nom, Shelagh, l’aîné de 20 ans par qui vient l’idée de rallier le Canada, Edna, la cadette qui souffre en silence, Finn, le trublion aventureux de 12 ans, et Maureen, trop jeune pour percevoir toutes les implications d’un tel départ. Chaque personnage est riche, complexe, détaillé. On ne tarde pas à les connaître comme des amis, des voisins, tant l’auteur s’attache, en peu de pages, à nous les rendre proches. Et c’est intéressant de découvrir comment chacun prend la nouvelle, vit l’aventure, et s’acclimate – ou pas – à cette nouvelle vie. On a l’impression de mieux comprendre ces pionniers déracinés, dont certains auraient préféré, peut-être, rester au pays.

On partage donc d’autant mieux leurs épreuves : les affres d’un long voyage à pieds entrecoupé d’une rude traversée, puis l’installation dans la concession qu’il faut défricher. Finn, du haut de ses 12 ans, ne tarde pas à explorer cette forêt immense, inconnue, merveilleuse. Et dangereuse, aussi. Finn fait peu à peu l’apprentissage d’une nature et d’une culture qu’il ne connaît pas.

L’action est menée avec constance : découvertes, rebondissements, descriptions, tout est bien dosé. Et l’auteur ne se contente pas d’un simple tableau historique (bien qu’il y ait de ça aussi). L’histoire va également parler de la conquête des terres, des ravages d’un défrichement massif, de l’orgueil des colons et surtout, de racisme. Les Indiens ne sont guère loin, et les colons très peu enclins à partager la terre qu’ils considèrent comme la leur. Finn, à 12 ans, a bien conscience qu’il y a des choses qui n’auraient pas dû se produire comme elles ont eu lieu, sans toutefois mettre le doigt dessus.
Du coup, le récit est à la fois gorgé d’aventures, mais aussi très sensible, et c’est ce qui fait tout son charme !

Avec Au bout des longues neiges, Jean-Côme Noguès propose un très beau récit sur l’immigration irlandaise du XIXè siècle, et sur la colonisation – et tout ce que ça a impliqué – des États-Unis. À travers l’histoire d’une famille de pionniers, on découvre les affres du voyage, et les petits bonheurs quotidiens en terre promise. Un roman jeunesse à noter si vous cherchez un bon roman mêlant aventure, histoire, et bonnes réflexions !

 

Au bout des longues neiges, Jean-Côme Noguès. Nathan, 2014, 207 p.
8,5 / 10