Les Héritiers, Les Outrepasseurs #1, Cindy van Wilder

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Peter, un adolescent sans histoire, échappe de justesse à un attentat et découvre avec stupeur qu’il était personnellement visé. Emmené illico à Lion House, la résidence d’un mystérieux et antipathique Noble, il fait connaissance avec une société secrète qui lutte depuis des siècle contre les fés : les Outrepasseurs. Une société qui existe depuis le Moyen-âge… et dont l’histoire va bouleverser la vie de Peter. 

Jusqu’à ce soir d’hiver, Peter était un adolescent plutôt normal. C’était avant de découvrir que sa mère ne travaille pas exactement dans une boîte de cosmétiques. C’était avant de découvrir qu’elle fait partie d’une société secrète, les Outrepasseurs, et a voué sa vie à combattre les fés, en raison d’un pacte passé par quelques familles, au Moyen-âge. Et c’était avant de découvrir, bien sûr, qu’il en est aussi, et va devenir une sorte de super-agent anti-fé.

Mais n’allez pas imaginer qu’on va trouver une aventure pleine de démons dans les sombres coins de rues atomisés par des adolescents surpuissants, façon urban fantasy avec personnages badass, ou de mignonnes petites fées persécutées par les mêmes adolescents. Non, non, c’est bien plus subtil que cela. D’une part parce que Les Héritiers est un volume essentiellement introductif, qui nous initie au passé des Outrepasseurs, ce qui peut s’avérer quelque peu déroutant au départ, surtout au vu du résumé présent au dos du livre.

Le récit se déroule donc sur deux plans : celui, au présent, des découvertes d’un Peter un peu perdu ainsi que celui, dans le passé, de la fondation de la fameuse société des Outrepasseurs, ce dernier occupant un volume plus important. Le récit est lent, mais dépourvu de longueurs : il prend son temps pour s’installer, et met en place une ambiance particulièrement prenante. On s’imagine sans peine dans les ruelles du hameau de Maupertuis, alors que la neige commence à paralyser le pays, que les fés rôdent aux alentours, et que l’angoisse commence à prendre à la gorge. À ce titre, il faut noter que Les Héritiers n’est pas un roman franchement jeunesse. L’histoire est plutôt sombre : les fés sont des êtres cruels qui ont déclaré la guerre aux humains, et ne reculent devant aucune bassesse ou coup tordu. Ajoutez à cela la période du Moyen-âge de la France profonde, avec son cortège de croyances superstitieuses, en plein hiver rigoureux, et voilà comment vous obtenez un roman médiéval haletant et qui fait quand même un peu trembler dans les chaumières.

L’histoire de la fondation des Outrepasseurs repose sur une mythologie très riche que l’on découvre pas à pas. Les créatures évoquées n’ont rien à voir avec l’image des fées consacrées par les dessins animés, mais tout à voir avec les premiers contes de fées… ceux qui servaient à mettre les enfants en garde contre tout ce qui pouvait rôder à l’extérieur. On retrouve donc l’atmosphère des contes les plus sombres que vous avez probablement perçus, chuchotés à demi-mots, par-ci par-là. Et cette impression est renforcée par les références littéraires qui émaillent le récit : la première à laquelle on pense est, bien sûr, le Roman de Renart (Noble, le Lion, étant un bon indice), mais on croise également un joueur de flûte qui n’est pas sans évoquer celui de Hameln !
Le style étant fluide, et l’histoire particulièrement envoûtante, on arrive à la fin du roman quasiment sans s’en rendre compte.

Les Héritiers est donc un très bon volume introductif, qui repose sur un pari un peu risqué : on ne suit pas le personnage central, ni les fameux héritiers, mais leurs ancêtres, quelques longs siècles auparavant. Et cela fonctionne parfaitement ! L’histoire est entraînante, l’univers très riche (et pas totalement exploré) et on a désormais hâte de savoir comment Peter et ses camarades vont assumer leur héritage. Ce premier volume est donc une excellente surprise, qui donne de plus rudement envie de lire la suite. Un titre à noter si vous aimez la fantasy bien menée, les univers riches, les idées originales, et les histoires un peu sombres !

◊ Dans la même série : La Reine des neiges (2) ;

Les Outrepasseurs #1, Les Héritiers, Cindy van Wilder. Gulf Stream, 2014, 347 p.


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Le Baiser du rasoir, Daniel Polansky

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Il y a eu la vie dans la rue. Il y a eu la peste. Il y a eu la guerre. Il y a eu la magie… Prévôt a tout vu, et parfois pire encore. Il a survécu. 
Désormais, il règne sur le sordide quartier de Basse-Fosse, où les hors-la-loi sont rois, et les femmes souvent fatales. Après avoir été guerrier, puis agent de la Couronne, Prévôt est devenu dealer. Un des meilleurs. Les faibles et les puissants se l’arrachent. Le reste du temps, Prévôt fait régner la loi sur son territoire. C’est un dur, et personne n’en doute. 
Et puis il y a cette petite fille qui disparaît, et dont on retrouve le corps sans vie. Puis une autre. Et encore un autre enfant. Les agents de la Couronne ne semblent pas bien pressés de résoudre une affaire qui s’annonce longue et difficile. Mais Prévôt n’a pas l’intention de laisser ces crimes impunis, et ré-endosse son rôle d’enquêteur. S’engage alors un dangereux jeu de piste… où le chasseur pourrait bien servir de proie. 

Basse-Fosse. Merveilleux quartier d’une non moins plaisante cité. Après avoir été capitaine dans l’armée, Prévôt fait régner sa loi dans le quartier. Mais pas en tant que représentant de la maréchaussée, non. Prévôt deale, pour les riches et les moins riches, les substances illicites en vogue à Rigus : souffle de farfadet, cep de rêve, et autres herbes hallucinogènes font partie de son fond de commerce. Fort en gueule, cynique et désabusé, Prévôt est un dealer respecté.
On l’aura compris, le personnage tient plus de l’anti-héros que du glorieux protagoniste, mais c’est ce qui fait tout son charme. Jamais à court de traits d’esprits marqués d’humour noir, il porte sur son univers et sa condition un regard sans complaisance et désenchanté.

Cet univers, justement, est extrêmement riche, tant du point de vue historique que du point de vue des personnages. L’ennui, c’est que tout cela manque un peu d’explications : d’innombrables races et créatures se côtoient, sans qu’il y ait suffisamment de descriptions pour qu’on sache exactement qui ressemble à quoi, d’où viennent les différents protagonistes, et pourquoi autant d’ethnies aux mœurs, croyances et cultures si différentes se côtoient dans le mouchoir de poche qu’est réellement Basse-Fosse. Du coup, on manque un peu de perspective. On aimerait savoir, par exemple, pourquoi les hérétiques – dont les noms ont de fortes consonances asiatiques – sont immédiatement soupçonnés des meurtres qui entachent Basse-Fosse, sans avoir à se contenter de leur statut d’hérétiques.

Cela mis à part, on se régale d’une galerie de personnages variés : entre le dealer blasé, l’ex-soldat reconverti en tavernier débonnaire, le gamin des rues débrouillard, la jeune magicienne ambitieuse, ou le chef des triades hérétiques, le choix est vaste.  Et les ambiances sont à l’avenant : quartier défavorisé, arrière-boutiques des chefs de la pègre ou soirées décadentes de nobles en mal de sensations fortes, tout y est. Là-dessus se greffe l’enquête sur les assassinats d’enfants, menée tambour battant de rebondissements en trahisons. Si le contexte, les personnages, l’univers et les ambiances sont riches et travaillés, l’enquête laissera peut-être les amateurs de thriller sur leur faim, son déroulement étant un peu classique. Quoi qu’il en soit, l’univers, les personnages et les histoires entretissées valent largement le coup.

Porté par un personnage atypique, cynique et désabusé, Le Baiser du rasoir est un roman dense, à la narration nerveuse et acide. Mêlant fantasy et thriller haletant, Daniel Polansky propose un premier roman enthousiaste et bien mené, même si la révélation finale pourra être devinée à l’avance par les amateurs de thriller. Basse-Fosse présente un univers minutieusement pensé, dans lequel on ne peut s’empêcher de voir une critique implicite de notre société, pour ne pas citer nommément certaines grandes cités.  En somme, voilà un roman qu’on lit avec plaisir, tant le personnage principal est charismatique et porte merveilleusement ce récit. Voilà un auteur à suivre !

À ne pas rater : la chronique de Licorne, partenaire de lecture !

Titre lu en partenariat avec Livraddict et les éditions Folio : merci à tous!

 

Basse-Fosse #1, Le Baiser du rasoir, Daniel Polansky. Traduction : Patrick Marcel.Folio SF, 2014 (VO 2011), 465 p.
7,5/10

 

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L’Élixir d’oubli, Pierre Pevel.

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Quelques mois après avoir résolu l’épineuse affaire de trafics d’objets enchantés et de meurtres dans lesquels il a été impliqué, Griffont se retrouve de nouveau confronté à d’incompréhensibles événements. Tout d’abord, son ami Edmond Falissière est en mauvaise santé et doit partir en cure en Auvergne. Ensuite, il y la découverte de cette colonie non répertoriée de mininets en plein Paris. Enfin, il y a ce mage noir, Giacomo Nero, que tout le monde semble craindre…
Sans compter la baronne de Saint-Gil, qui semble toujours arriver là, où, et quand on ne l’attend pas !

 

Quel bonheur de retrouver ce Paris des Merveilles, déjà découvert dans Les Enchantements d’Ambremer ! Le Paris de la Belle Époque, ici, côtoie un univers féerique, l’Outremonde, royaume des fées et créatures magiques. Il n’est donc pas rare de croiser des dragons sous forme humaine, ou des mages de différentes obédiences. Griffont, pour sa part, continue son chemin au sein du Cercle Cyan.
Si vous aviez apprécié le duo Griffont/ Isabel de Saint-Gil dans le premier opus, vous devriez apprécier de les retrouver ici ! Si vous n’avez pas lu le premier volume, pas de problème, celui-ci peut se lire indépendamment.

Le duo fonctionne aussi bien que dans le premier tome : de plus, grâce à un interlude narrant ce qu’il s’est très secrètement passé dans la France de 1720, on assiste à la rencontre entre Griffont et la baronne ! Les relations entre ces deux personnages sont vraiment intéressantes : les non-dits sont très nombreux, les faux-semblants aussi, et c’est ce qui met du piquant dans cette histoire.

L’intrigue permet de découvrir un peu mieux la façon dont fonctionne l’univers très particulier : entremêlant le présent (la Belle Époque) et le passé (les années 1720), on comprend mieux pourquoi et comment on en est arrivé à cette incroyable coexistence. Les rebondissements, révélations, et retournements de situations inattendus sont nombreux : le récit est vif, enlevé, et on n’a ni le temps de souffler, ni celui de s’ennuyer. L’intrigue est à la fois plus dynamique, plus sombre, et plus complexe que celle du premier volume, ce qui rend la lecture d’autant plus prenante. À bien des égards, la série cristallise les meilleurs aspects de la littérature de l’époque ; on a la ferme impression de lire un roman de Maurice Leblanc, et c’est bien agréable.
D’ailleurs, l’auteur multiplie les clins d’œil à la littérature et aux personnages de l’époque, ou aux auteurs classiques fantastiques : au fil des chapitres, on croise donc Lord Dunsany (déjà vu dans le premier volume), Cartouche, les fameuses Brigades du Tigre ou bien… Arsène Lupin ! Cela donne à la fiction un petit côté réaliste très agréable, tout en accentuant le côté fantasy urbaine. Bref : c’est très réussi.
Si le style reste fluide et enlevé, on déplorera un trop grand nombre d’annonces au lecteur qui, d’une part, cassent complètement le rythme narratif et, d’autre part, s’avèrent assez agaçantes à la longue. Difficile de profiter sereinement de l’intrigue lorsque l’auteur pointe du doigt les passages qu’il ne faut pas manquer !

Malgré cet aspect stylistique à déplorer, L’Élixir d’oubli est à la hauteur de ce que promettait le premier volume : l’intrigue à tiroirs est passionnante et bien menée, les péripéties et rebondissements étant agencés de façon à privilégier surprises et découvertes. On découvre un peu plus l’univers, l’histoire des personnages, et les nombreux clins d’œil à la littérature policière et aux romans de cape et d’épées inscrivent le volume dans une tradition des plus agréables. L’humour, déjà très présent dans le premier volume, est à nouveau au rendez-vous : l’aventure est rocambolesque à souhait, mais tout se déroule dans la dignité et l’élégance de l’époque ! La fin est satisfaisante à tous points de vue, même s’il est dommage de se dire que les aventures du duo s’achèvent là : on signerait volontiers pour un ou deux tomes supplémentaires. Si vous êtes à la recherche d’une série de fantasy urbaine originale, dynamique, pleine d’humour et très bien menée, notez Les Enchantements d’Ambremer, cela devrait vous plaire !

◊ Dans la même série : Les Enchantements d’Ambremer.

 

Les Enchantements d’Ambremer #2, L’Élixir d’oubli, Pierre Pevel. Le Pré aux Clercs, 2004, 381 p.
8,5 / 10.

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La Geste du sixième royaume, Adrien Tomas.

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Cinq nations humaines, turbulentes, en mauvais terme, souvent en guerre. Au cœur des terres, le sixième royaume : la Grande forêt légendaire, impénétrable et abritant, pour certains, les créatures des contes de fées, celles qui peuplent tous les contes, depuis les maisons de Sélénir aux yourtes des nomades de Khara.
Mais les nations humaines mettent leurs différends de côté et s’unissent contre les supposés monstrent qui peuplent les bois. Six personnages, aux antipodes les uns des autres, se découvrent alors les protecteurs du Sixième royaume : lutte sans merci, conflit généralisé, complots, trahisons, rien ne leur sera épargné.

 

La Geste du sixième royaume est le premier roman d’Adrien Tomas; petit pavé, il n’en est pas moins très abouti et extrêmement digeste. L’histoire tourne autour d’une idée pour le moins originale : toutes les créatures légendaires des contes de fées de cet univers vivent à l’abri de la Grande Forêt, au centre du pays, à l’abri de ses frondaisons – mais pas de l’ambition humaine, malheureusement.
Point de créatures exotiques ici, si ce n’est les classiques des contes : les sylphides côtoient dragons, dryades, elfes, hommes-loups, et autres êtres de légende. Là où cela devient malin, c’est qu’Adrien Tomas détourne allègrement tous ces clichés : les sylphides sont loin de l’apparence gracieuse véhiculée par les danseuses de ballet ; les elfes, très éloignés de l’image qu’en a donnée Le Seigneur des Anneaux. Sans parler des dragons! Et tout est à l’avenant. Utilisant la matière mythique, féérique, Adrien Tomas crée son propre univers, avec ses codes et ses réalités, et cela fonctionne vraiment bien.

Là-dedans, on découvre donc ses personnages : une antique sorcière déchue, un jeune voleur assoiffé de vengeance, un nain commerçant-combattant, un homme-loup isolé, un barde au joli minois, et leurs homologues du camp adverse. Côté personnages, on reste donc dans des classiques de la fantasy. Mais, comme pour les créatures magique, Adrien Tomas joue de la matière : chaque personnage, chaque classe, est minutieusement pensé, fourmille de détails, et s’avère aussi délicieusement complexe que travaillé ; en bref, on ne se balade pas dans un univers « décor de cinéma », que l’on sent vide en-dessous, mais dans un vrai monde, aussi riche que vaste, dont on sent qu’on n’a pas encore exploré tous les détails (peut-être dans La Maison des mages, le second tome ?). En choisissant, en plus, de mettre en scène des peuples ressemblant à ceux de la planète Terre, tout en les modelant afin qu’ils collent à son univers, Adrien Tomas rend le tout extrêmement réaliste (pour un univers de fantasy, ce qui est très fort). Difficile, en effet, de ne pas voir dans les troupes de Qaheb une représentation de l’Afrique noire, dans les spahis de Fasahi celle des bédouins, ou dans les barbares nomades de Khara, des habitants des steppes. Du coup, l’univers nous semble à la fois familier, et juste assez dépaysant pour titiller la curiosité.
Certains personnages souffrent d’aspects quelque peu stéréotypés (notamment Corius et Moineau), et tous ne sont pas aussi travaillés que les têtes d’affiche (Llir et Maev), mais la variété et la profusion des caractères fait que l’on passe rapidement outre. Cette profusion est d’ailleurs à souligner : La Geste du sixième royaume fonctionne avec beaucoup, beaucoup de personnages principaux mais, n’ayez aucune crainte, passés les premiers chapitres (et la crainte, bien naturelle, de s’emmêler les pinceaux), on se retrouve assez vite, chaque personnage étant facile à différencier de ses congénères.
De toutes ces inventions, je retiendrai tout particulièrement les Etoiles Grises (les sorcières du sang), le couvent des Masques (une guilde d’assassins surdoués), les Meutes d’hommes-loups ou, mieux, l’ordre des Chroniqueurs, qui est une idée tout simplement géniale.

L’intrigue, elle aussi, s’avère assez classique puisque, pour résumer (très) rapidement, la lutte sans merci entre les royaumes oppose finalement la Nature et le Progrès, la première représentant également tout ce qui a trait aux rêves, à la magie et à l’héroïsme, le second la technique, le pragmatisme et l’individualisme : la distorsion du classique Bien/Mal est vraiment intéressante, et colle tout à fait à l’univers. S’enchaînent donc batailles et complots endiablés, sous l’œil bienveillant (mais pas toujours) de divinités séculaires propres à chaque pays et chacune voyant – évidemment – midi à sa porte. En plus d’être assez originale dans la façon dont elle est organisée (imaginez une partie de Risk cosmique, avec les humains et créatures féériques en guise de bataillons), l’intrigue offre un message écologique sous-jacent agréablement véhiculé. À ce stade, il devient difficile d’en demander plus ! Le style, simple et efficace, rend le tout vraiment prenant – malgré quelques longueurs – et on passe vraiment un très bon moment de lecture avec ce premier roman.

Si La Geste du sixième royaume ne révolutionne pas la fantasy épique, on a là un premier roman vraiment efficace, riche, complexe et bien écrit. Malgré quelques longueurs, suspens et rythme sont maintenus de bout en bout, ce dernier atteignant une cadence effrénée sur la fin, qui embarque très efficacement un lecteur envoûté. La trame reste classique, mais l’auteur en joue allègrement, et détourne suffisamment clichés et figures pour faire de La Geste un roman original et vraiment très plaisant à lire. La galerie de personnages est époustouflante et, même si certains ont droit à moins d’égards que d’autres du point de vue de la complexité, on s’attache aisément à leurs aventures. En somme, voilà un roman aussi ambitieux qu’efficace, prenant, et qui mérite amplement la palme du premier coup de cœur de l’année !

Les Six Royaumes #1, La Geste du sixième royaume, Adrien Tomas.Mnémos (Hélios), 2013 (1ère édition 2011), 704 p.
8,5 /10. 

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Lecture Masse Critique : que Babelio et les éditions Mnémos soient remerciés !

 

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Quelques minutes après minuit, Patrick Ness.

 

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Depuis que sa mère a commencé son traitement, Conor, treize ans, redoute la nuit et ses cauchemars. A minuit sept, un monstre vient le voir, qui a l’apparence d’un if gigantesque, quelque chose de très ancien et de sauvage. Mais pour Conor, le vrai cauchemar recommence chaque jour: sa mère lutte en vain contre un cancer, son père est devenu un étranger, et il est harcelé à l’école. Au fil des visites du monstre, l’adolescent comprend que son vrai démon est la vérité, une vérité qui se cache au plus profond de lui, terrifiante.

Quelques minutes après minuit. C’est l’heure précise à laquelle arrive le monstre. Celui qui terrorise Conor, 13 ans, victime de violents cauchemars, depuis que sa mère souffre d’une maladie grave. Le monstre prend la forme de l’if planté sur la colline que l’on voit depuis la fenêtre de Conor et s’invite dans la vie du jeune garçon, de préférence sans lui laisser le choix.
Dès lors, le monstre raconte des histoires à Conor : des histoires sombres, mais édifiantes, dont Conor devra tirer une leçon, avant de donner satisfaction au monstre, en lui racontant la quatrième et dernière histoire.

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L’if qui, à minuit sept, investit la chambre et l’esprit de Conor est, à n’en pas douter, une créature fantastique (terrifiante, qui plus est). Pourtant, les problèmes de Conor sont très terre-à-terre. Alors, quoi ? Délire d’un enfant qui souhaite fuir le réel ? Surgissement d’une peur viscérale matérialisée par cet if ?  Un peu des deux, peut-être. Le passage à la dimension fantastique, subtil, permet de mettre en lumière toutes les choses que Conor cache à son entourage, et se cache à lui-même – ainsi que toutes les choses qu’on lui cache. Loin de nous embarquer dans un monde parallèle merveilleux où tout est bien qui finit bien, le fantastique tire du réel l’essence vitale de cette histoire. Fantasque, violente, cruelle, fantastique au sens le plus pur du terme, la dimension surnaturelle est celle qui permet de mettre à jour toutes les puissantes émotions de ce texte, si variées et si furieuses.

Conor est, à lui seul, un véritable concentré d’émotions : frustration, rage, peur, colère insondable se mêlent et s’entremêlent dans l’esprit du jeune garçon. Malgré son jeune âge, c’est un personnage très mature, confronté à des choses terribles, et qui fait preuve d’un grand sens des responsabilités (admirable chez un si jeune garçon). L’injustice qui le frappe lui fait avoir, de temps en temps, des réactions extrêmes à son entourage, et il ne se défoule pas toujours sur les bonnes personnes.
Le lecteur est spectateur de ce désespoir ravageur, et c’est très perturbant. On voudrait pouvoir faire quelque chose, bien que Conor soit un être de papier ; comme lui, le lecteur est impuissant, et prisonnier des événements, ce qui rend leur dimension dramatique d’autant plus terrible.
À travers lui et tous les autres personnages, l’auteur explore une palette d’émotions extrêmement complète, qui laisse rarement le lecteur indemne. Sous des dehors de conte pour enfants, Patrick Ness livre le terrible combat intérieur d’un enfant dont le monde s’écroule.

Et c’est d’autant plus terrible que l’écriture est très simple : peu de fioritures, pas d’effets de styles ostentatoires. Précise, acérée, elle va droit au but, et lamine le lecteur avec une redoutable efficacité. Mais attention : ce n’est pas larmoyant. C’est dur, c’est fort, c’est très beau ; c’est tout sauf mélodramatique. Et c’est ce qui fait de ce roman un texte aussi percutant.
Le récit est souligné par les sublimes illustrations de Jim Kay. Tout en jeux d’ombres et de lumières, elles sont tour à tour poétiques, oppressantes, émouvantes. Elles s’adaptent à la perfection au récit, et aux émotions qui s’en dégagent.

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Avec un ton simple, très adapté aux jeunes lecteurs (sans être enfantin ou bêtifiant), Patrick Ness livre ici un superbe ouvrage, véritable roman initiatique, aux accents oniriques et dramatiques. Faire l’apprentissage de la perte passe nécessairement par des émotions puissantes, contradictoires, et douloureuses. Malgré cela, l’alliance du texte vif, fort, subtil de Patrick Ness aux illustrations sombres, délicates et sublimes de Jim Kay donne un roman étonnement doux, au pouvoir cathartique surprenant.  Un roman bouleversant certes, mais à découvrir de toute urgence.

Quelques minutes après minuit, Patrick Ness ; illustrations de Jim Kay. Sur une idée de Siobhan Dowd. Trad. de Bruno Krebs. Gallimard jeunesse, 2012, 215 p.
10/10.

 

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Une autre histoire subtile et bouleversante sur le même thème !

La Traque, Le Puits des Mémoires #1, Gabriel Katz.

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Trois hommes se réveillent dans les débris d’un chariot pénitentiaire accidenté en pleine montagne. Aucun d’eux n’a le moindre souvenir de son nom, de son passé, de la raison pour laquelle il se trouve là, en haillons, dans un pays inconnu. Sur leurs traces, une horde de guerriers, venus de l’autre bout du monde, mettra le royaume à feu et à sang pour les retrouver. Fugitifs, mis à prix, impitoyablement traqués pour une raison mystérieuse, ils vont devoir survivre dans un monde où règnent la violence, les complots et la magie noire.

La Traque s’ouvre sur le retour à la conscience de trois hommes qui, jusque-là, étaient enfermés dans des boîtes, elles-mêmes trimbalées sur un chariot pénitentiaire. A peine sortis, il faut se rendre à l’évidence : ils n’ont plus le moindre souvenir, ne se connaissent pas, ne savent plus qui ils sont. Quant à savoir où ils se trouvent, et pourquoi ils y sont, il ne faut pas y penser non plus. Suite à ce départ quelque peu surprenant, on s’installe confortablement pour suivre pas à pas les pérégrinations de l’improbable trio. Car pour une fois, le lecteur est aussi mal loti que les personnages, et n’en sait pas plus qu’eux.

A partir de là, tout part en vrille : les péripéties s’enchaînent et on a à peine le temps de souffler avec nos héros, qu’il leur faut déjà repartir vers de nouveaux horizons. On comprend peu à peu que leur fuite mobilise beaucoup de monde : tous les mercenaires sont sur les routes et une mystérieuse et toute-puissante armée étrangère leur court aussi après – sans que l’on sache pourquoi. Les questions des personnages sont aussi celles du lecteur, et c’est ce qui rend le roman si addictif : on doit savoir.

Toute cette histoire de fuite en avant pourrait sembler bien plate si la fiction n’était pas organisée autour de l’improbable trio formé par nos trois fugitifs. Entre Nils, l’ami présumé des cheveux, Olen, le tombeur au charme ravageur et Karib, l’inestimable mage découvreur de caves (un talent aussi rare que précieux, on n’en doute pas), on ne saurait dire qui est le plus loufoque ou le plus attachant. Leurs incompétences, maladresses et reparties sont drôles et apportent un décalage rafraîchissant. On pourrait étendre cet aspect à l’ensemble du roman : la plume de Gabriel Katz, en plus d’être efficace, est mordante et pleine d’ironie. Les tournures prêtent souvent à sourire et on se retrouve à ricaner bêtement à un certain nombre de saillies. Cette légèreté du ton se retrouve même dans les péripéties : ou bien la situation tourne au saugrenu (tout en restant vraisemblable), prenant un virage qu’on n’aurait pas soupçonné, ou bien des personnages bien installés viennent à disparaître subitement au détour d’un paragraphe – illustrant parfaitement l’adage selon lequel la vie tient à bien peu de choses. Les personnages progressent subtilement au cours de leur périple : leurs caractères s’affirment et s’affinent, et on commence à entrevoir ce qu’ils pouvaient être avant leur amnésie. Le tout est fait tout en délicatesse, au détour de quelques phrases bien placées et suggestives. Cette subtilité est un autre des points forts du roman : il y a beaucoup de suggestions et de sous-entendus. La violence, si scène violente il y a, est plus suggérée que simplement montrée. En quelques phrases vives et bien tournées, Gabriel Katz met en scène des situations aussi semblables qu’éprouvantes, sans que cela ne soit choquant, vulgaire, ou même terrifiant. Vous l’aurez compris, le style de ce monsieur est vraiment remarquable, et fait de La Traque un petit bijou!

Malgré un développement et une progression assez classiques, ce premier tome du Puits des Mémoires affiche donc un fort potentiel. Extrêmement bien écrit, mettant en scène un trio anti-héroïque et anti-romanesque au possible, vif, percutant et plein de mordant, on peut dire qu’il s’agit d’une belle réussite qui donne très envie de poursuivre la découverte avec le tome 2, qui vient de sortir. Il serait vraiment dommage de passer à côté de cet opus qui annonce une trilogie de qualité !

◊ Dans la même série : Le Fils de la lune (2) ; Les Terres de Cristal (3).

 

La Traque, Le Puits des Mémoires #1, Gabriel Katz. Scrinéo Jeunesse, 2011, 398 p.
8/10.