Une sirène à Paris, Mathias Malzieu.

Juin 2016, la Seine est en crue et Gaspard Neige trouve sur les quais une sirène blessée qu’il ramène chez lui. Elle lui explique que tous les hommes qui entendent sa voix tombent amoureux d’elle et en meurent, mais, convaincu que son coeur est immunisé depuis sa rupture, Gaspard décide de la garder jusqu’au lendemain dans sa baignoire.

Nouvelle lecture dans le cadre du Prix Imaginales des Bibliothécaires, lue en commun avec Camille, qui a patiemment supporté mes maints soupirs et autres exclamations exaspérées ! Je ne mentirai pas en disant que je n’ai pas accroché du tout…

Pourtant, ça partait bien ! J’ai vraiment aimé l’idée de base de l’ami Gaspard qui tente envers et contre tout de renflouer le Flowerburger, la péniche-troquet de sa grand-mère et qui, entre deux soucis financiers, ramasse une sirène blessée sans bien comprendre à quoi il a affaire.
Dans un premier temps, j’ai même trouvé le style sympa : quelques petites pointes d’humour, une touche de poésie, et le tour est joué. J’avoue, j’ai même souri aux premières métaphores, parce qu’elles étaient bien trouvées, bien tournées. Mais point trop n’en faut ! Or là, c’est une avalanche de métaphores toutes plus dégoulinantes les unes que les autres et cette accumulation a clairement eu raison de ma patience. D’autant qu’en dehors des fameuses métaphores, je n’ai pas trouvé le style totalement extraordinaire. Pas nul non plus, soyons honnêtes, mais pas de quoi casser trois pattes à un canard. Ce qui en soi était sans doute la première des déceptions.

La suivante tenait à l’intrigue. Alors oui, l’histoire est très mignonne, mais vraiment beaucoup trop mièvre à mon goût. Tout tourne autour de la romance entre Lula, la sirène, et Gaspard, avec vaguement en toile de fond les soucis financiers du Flowerburguer et la quête vengeresse de Milena. Le suspense est inexistant et les péripéties sont toutes plus farfelues les unes que les autres. Je sais qu’on est dans un récit de fantasy urbaine, mais ça n’excuse pas tout… ! En plus, cela manque clairement d’explications. Gaspard est immunisé au pouvoir de Lula parce qu’il a eu le coeur brisé par sa vilaine méchante ex ? Comment ? Pourquoi ? Parce que. Ah ok. La romance elle-même manque de crédibilité. Lula est belle, et célibataire (enfin, on suppose Camille me souffle dans l’oreillette que c’est la dernière de son espèce, donc oui), et… et voilà. C’est tout ?!

Les personnages, de leur côté, ne sont pas franchement creusés. Pour ne parler que de Milena, elle est méchante, parce que c’est la méchante. Aucune nuance, un pur cliché. Autant c’est pratique pour une rapide caractérisation, autant… eh bien il m’aura manqué de la consistance. Puisqu’on en est au chapitre des personnages, attardons-nous sur les personnages féminins. C’est obligé qu’ils soient tous plus stéréotypés les uns que les autres et avec des physiques forcément affriolants ? Je n’ai malheureusement pas relevé les descriptions, mais j’ai eu envie de jeter le livre à plusieurs reprises. Lula est une sirène, donc elle est dramatiquement belle, soit. Est-ce qu’on est obligés d’avoir une description ou une mention de ses seins toutes les deux pages ? Est-ce qu’on est obligés de subir des descriptions de corps féminins sans queue ni tête, mais qui convoquent toute la géologie et tout les astres du firmament ? Bouh, ça m’agace rien que d’y repenser.

Bref, déception totale avec ce titre, qui passe tout en bas (et plus si affinités) de ma liste pour le vote. Je n’ai accroché ni à l’intrigue, ni aux personnages. J’avoue tout de même que je me tâte pour l’adaptation cinématographique. J’avais bien aimé un précédent film de l’auteur et je me dis que s’il y a un bon univers musical, peut-être (mais rien n’est moins sûr) que ça pourrait le faire !

Une sirène à Paris, Mathias Malzieu. Albin Michel, février 2019, 238 p.

Mers mortes, Aurélie Wellenstein.

Les humains ont massacré les mers et les océans. L’eau s’est évaporée ; les animaux sont morts. Quelques années plus tard, les mers et les océans reviennent. Ils déferlent sur le monde sous la forme de marées fantômes et déplacent des vagues de poissons spectraux, tous avides de vengeance. Les fantômes arrachent leurs âmes aux hommes et les dévorent. Bientôt, les humains eux aussi seront éteints… Leur dernier rempart face à la mort : les exorcistes. Caste indispensable à l’humanité, les exorcistes sont bien entendu très convoités. L’un d’eux, Oural, va se faire kidnapper par une bande de pirates qui navigue sur les mers mortes à bord d’un bateau fantôme. Voilà notre héros embarqué de force dans une quête sanglante et obligé, tôt ou tard, de se salir les mains…

Cette année, comme les deux années précédentes, j’ai la chance de participer avec mes collègues de compèt’ au Prix Imaginales des Bibliothécaires ; contrairement aux années précédentes, je vais tâcher de chroniquer ce que je lis, en commençant par Mers mortes (même si en réalité, c’est le deuxième titre que j’ai lu dans le cadre de ce prix ; le premier c’était Chevauche-Brumes).
Malgré l’engouement général autour de ce roman (si j’en crois les multiples nominations qu’il connaît à un tas de prix !), je dois dire que j’en suis ressortie plutôt mitigée.

D’abord, il m’a globalement manqué des éléments pour pleinement profiter de l’intrigue. Celle-ci fait évoluer les personnages dans un environnement aussi hostile qu’aride, puisque l’eau s’est évaporée, ce qui a entraîné la disparition de tous les animaux, notamment des animaux marins. Or, première vraie question : si l’eau s’est évaporée, comment les personnages peuvent-ils survivre ? On parle d’une situation qui dure depuis 10 ans. J’entends bien que l’on nous dit qu’il reste « quelques poches d’eau », mais l’explication n’est pas franchement convaincante (en tout cas, elle ne m’a pas suffi). De même, si l’eau est à ce point rationnée, que mangent les personnages (et les animaux qu’ils croisent ?). Globalement, la végétation est morte, et il est assez difficile d’imaginer ce qu’ils peuvent se mettre sous la dent. Mais on nous parle d’agrumes, de céréales… comment tout cela pousse-t-il ? Comment les personnages s’hydratent-ils ?
Toujours du côté de l’intrigue, j’ai trouvé la conclusion assez brouillonne. Attention, je spoile.
Certes, les personnages parviennent à résoudre le problème qui les occupait. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Cette absence totale d’explication m’a clairement frustrée. Je sais pourtant qu’il s’agit d’un roman fantastique, et que c’est le concept du fantastique de ne pas expliquer les tenants et aboutissants. Mais j’aurais aimé un minimum d’explications, un peu plus que « ça marche, parce que c’était supposé marcher ». Ceci étant dit, c’est assez cohérent avec le début du roman : on pose comme pré-requis que l’eau s’est évaporée, mais sans aucune explication. Si elle a disparu, où est-elle passée ? En quoi s’est-elle transformée ? Comment toute cette masse a-t-elle pu disparaître si vite ? Mystère et boule de gomme.

Par ailleurs, difficile pour moi de m’accrocher aux personnages, malgré des idées intéressantes. Oural, le personnage principal, est exorciste. Ce qui signifie qu’à l’aide de ses pouvoirs, il est supposé repousser les marées fantômes. À bord du vaisseau des pirates qui l’ont enlevé, il fait de même. Franchement, ça claque, et il ne fallait pas plus pour faire mon bonheur. Sauf que. Oural est une vraie tête à claques (justement), qui jamais ne change. Ses décisions sont – au mieux – complètement idiotes et le pire, c’est quand même qu’il s’y enlise. Dans ses récits de pensées, il se la joue « mec qui a conscience de ses failles et travaille à s’améliorer », mais ce n’est jamais suivi d’effet, et cette attitude a tendance à m’agacer prodigieusement. Pour ne rien vous cacher, j’ai même souvent souhaité qu’il trépasse. Tout cela combiné a fait que j’ai eu de plus en plus de mal à m’accrocher.

D’autant que si le message est vraiment intéressant, je l’ai malheureusement trouvé hyper moralisateur. A tel point qu’il m’a semblé empiéter complètement sur l’intrigue, au détriment de celle-ci.  Et pourtant, il y a de vrais morceaux de bravoure dans le texte. Au cours de ses – nombreux – cauchemars, Oural rêve qu’il s’incarne dans des animaux marins décimés par la cruauté humaine (au cours de « traditions » inhumaines), par la surpêche, par la pollution, soit par l’effet final de la disparition des eaux. Ces passages, beaucoup plus violents que le reste du roman, s’avèrent aussi beaucoup plus prenants et finalement nettement plus percutants que les discours très moralisateurs de Bengale.

Sentiment mitigé dans cette lecture, donc. Autant j’ai adoré l’idée de départ des marées fantômes combattues par des exorcistes, autant le côté un peu superficiel de l’intrigue, supplantée par un message un peu trop présent – quoique VRAIMENT utile – m’auront fait décrocher. Et pourtant, je le répète, le concept est bien trouvé et s’attaque à un sujet d’envergure, raison pour laquelle je n’ai pas totalement détesté ma lecture. De plus, j’ai trouvé les personnages plutôt bien trouvés (même si j’avais envie de claquer Oural) et l’intrigue narrée dans un style fluide. Difficile de trancher, donc !

Mers mortes, Aurélie Wellenstein. Scrineo, mars 2019.

J’ai lu ce roman à coups de 5 chapitres avec Camille, qui a patiemment supporté mes soupirs !

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Chevauche-brumes, Thibaud Latil-Nicolas.

Au nord du Bleu–Royaume, la frontière est marquée par une brume noire et impénétrable, haute comme une montagne. De mémoire d’homme, il en a toujours été ainsi. Mais depuis quelques lunes, le brouillard semble se déchirer. Tandis que ce voile enfle et reflue tel un ressac malsain, de violents éclairs strient ses flancs dans de gigantesques spasmes. La nuée enfante alors des créatures immondes qui ravagent les campagnes et menacent d’engloutir le royaume tout entier.
La neuvième compagnie des légions du roy, une troupe de lansquenets aguerris au caractère bien trempé, aspire à un repos bien mérité après une campagne éprouvante. Pourtant, dernier recours d’un pouvoir aux abois, ordre lui est donné de s’opposer à ce fléau. Épaulée par des cavalières émérites et un mystérieux mage chargé d’étudier le phénomène, la troupe s’enfonce dans les terres du nord, vers cette étrange brume revenue à la vie.
Tous, de l’intendant au commandant, pressentent qu’ils se mettent en route pour leur dernier périple. Tous savent que du résultat de leurs actions dépendra le destin du royaume. Entre courage et résignation, camaraderie et terreur, ces femmes et ces hommes abandonnés par le sort, devront consentir à bien des sacrifices face à la terrible menace. En seront-ils capables ? Les légendes naissent du sang versé, de la cendre et de la boue.

Retour en terre fantasy aujourd’hui avec, une fois n’est pas coutume, un one-shot (oui, je trouve que c’est suffisamment rare pour être signalé). Petit point qu’il me semble également intéressant de signaler : ce roman a été publié dans la collection « Pépites de l’imaginaire » des Indés de l’Imaginaire qui, chaque début d’année, entend ainsi faire découvrir de jeunes auteurs et autrices.
Et donc, quid de cette « pépite » ? Eh bien pépite méritée, il faut le dire !

L’auteur nous plonge dans un univers qui semble plus tenir de la Renaissance que du sempiternel Moyen-âge. En témoignent des tuniques à crevés, des armes sophistiquées et un usage plus qu’enthousiaste de la poudre noire. Car oui, autant le dire : c’est un roman où l’on se tatanne beaucoup, et plus souvent qu’à son tour contre des bestioles cauchemardesques. La quatrième de couverture promet une ambiance horrifique et elle n’est pas usurpée. Car si l’on commence avec des monstres certes rebutant, chaque nouvelle fournée gagne en bizarrerie, en violence et en horreur. Et autant le dire de suite : des fournées, il y en a des tas. Ajoutez à cela une brume qui avance peu à peu et phagocyte une portion de territoire de plus en plus importante, et vous comprendrez que les personnages, comme les lecteurs, aient de quoi s’inquiéter. D’autant que l’on ne sait pas, de prime abord, ce que cache la brume ou les raisons de sa présence. Les informations et détails sont savamment distillés, révélant peu à peu l’ampleur du cauchemar dans lequel sont plongés les personnages. Résultat ? Une tension qui ne se dément jamais, et qui finit par prendre à la gorge !

D’ailleurs, le rythme est là pour assurer la tension : les personnages n’ont presque jamais le temps de se poser et vivent le présent dans l’urgence. Batailles rangées, sièges en règles, cavalcades vers l’inconnu : on est vraiment servis de ce point de vue-là. Tout cela est porté par un style magistral, qui ressuscite du vocabulaire un peu désuet, mais qui sied parfaitement à l’ambiance et à l’époque. De fait, le roman est plus constitué de parties narratives (souvent enlevées) que de dialogues (qui offrent de leurs côtés d’excellentes tirades et réparties). Mais ce n’est pas pesant, car les phrases sont bien rythmées et le récit épique à souhait ! Les descriptions sont hyper précises et créent une ambiance extraordinaire. Certes boueuse et flippante, mais avec une atmosphère que j’ai trouvée authentique et immersive à souhait. Il y a également une vraie recherche stylistique, que ce soit dans les mots choisis ou dans les effets de style. Mais on n’a pas pour autant l’impression de lire une dissertation ou une rédaction appliquée. C’est juste hyper fluide, hyper bien écrit, un pur régal de lecture ! Bref : que du bon !!

Côté personnages, j’ai également été servie. J’ai trouvé d’abord qu’ils étaient hyper nombreux pour un livre aussi court (l’aventure tient tout de même sur un seul tome !). Mais pas un n’est bâclé ou trop archétypique, ce qui est vraiment appréciable. Et ce n’est pas, contrairement à ce qu’on aurait pu craindre, un roman de mecs, car la compagnie menée par Saléon est rapidement rejointe par une compagnie de guerrières à cheval qui sont de vraies dures à cuire. Et le mieux c’est que ce n’est pas, une fois de plus, complètement cliché ou caricatural, dans un sens ou dans l’autre. Les personnages ont une vraie consistance, des failles, des trajectoires particulières, ce qui fait qu’il n’est pas difficile de s’attacher à eux. De plus, l’auteur a vraiment eu à cœur de leur développer un passé et une identité. Aussi n’ont-ils pas tous que des préoccupations martiales en têtes, ce qui amène de très intéressants développements. J’ai aimé la variété des personnages, tant chez ces messieurs que chez ces dames ! Ah, et je dois dire que j’ai hautement, hautement apprécié l’absence de romance comme intérêt secondaire de l’intrigue. Oui messieurs-dames, des personnages peuvent cohabiter et avoir des relations fraternelles (et plus si affinités) sans que cela tourne au mièvre ou à la dégoulinade guimauve ! Et c’est vraiment bien de leur rappeler de temps en temps !

Si tout cela m’a énormément plu, j’ai parfois déploré un léger manque d’informations quant à l’univers. Enfin, pour être tout à fait honnête, on connaît pas mal de détails et, surtout, on les apprend toujours en temps et en heure. La situation politique est dévoilée peu à peu, et l’on se fait ainsi une idée de ce qu’il se trame dans et autour du royaume. La construction est d’ailleurs assez futée : pas d’immense exposé rébarbatif ou de discours explicatif artificiel, tout se fait assez naturellement. De même, j’ai parfois manqué d’explications sur la magie ou son fonctionnement profond. En réalité, tout y est, et on sait exactement ce que l’on a besoin de savoir pour, d’une part, suivre l’intrigue et, d’autre part, saisir les enjeux de l’univers. On découvre ainsi sur le tas la profonde inimitié qui règne entre Collège des Mages et clergé, importante pour le contexte. On apprend également au détour d’une conversation qui tombe naturellement et à point nommé, que le roi est un enfant secondé par un régent, une information capitale pour le contexte politique. Mais parfois, j’aurais aimé en savoir plus sur les uns et les autres, ou sur les enjeux politiques cachés. Non pas que cela manque, encore une fois, mais il faut avouer que l’univers est particulièrement immersif et intrigant, ce qui a exacerbé ce sentiment d’extrême curiosité !

Il y a un autre point que j’ai hautement apprécié : la finalité du roman. Parce qu’on pourrait croire que le roman est un pur survival, sauce Renaissance et version fantasy : on trouve l’origine de la brume, on la dézingue, et on compte les survivants à la fin. Quelque part, oui, c’est le cas. Mais ce n’est pas vraiment le propos. Car la question se transforme assez vite pour passer de « vont-ils survivre ? » à « comment vont-ils s’en sortir » et surtout, surtout « quelles seront les conséquences de ce qui va se produire ? ». Et je dois dire que ce changement de perspective m’a agréablement surprise et tout aussi agréablement sortie des sentiers battus. J’ai trouvé que dans la dernière partie se développait une réflexion hyper intéressante sur ce point, que j’ai adorée suivre.

Très bonne pioche, donc, que ce premier roman de Thibaud Latil-Nicolas. L’intrigue qu’il propose tient en un seul excellent tome, et se lit véritablement d’une traite. L’aventure est particulièrement épique et possède, sous des dehors classiques, une vraie originalité. Les personnages, hauts en couleur, sont vraiment bien travaillés et l’auteur ne tombe ni dans les clichés sexistes, ni dans le travers inverse, ce qui est infiniment agréable. Avec ça, le tout est porté par un style magnifique, qui invite à lire certains passages à voix haute tant c’est bien écrit. Pour la faire brève : j’ai adoré, j’attends les prochains titres de pied ferme !

 

Chevauche-brumes, Thibaud Latil-Nicolas. Mnémos, février 2019, 304 p.

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