14-14, Silène Edgar & Paul Beorn.

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2014. Adrien a 14 ans, vit à Laon en Picardie, est amoureux de Marion, dessine et rêve d’arrêter le collège.
1914. Hadrien a 14 ans, vit à Corbeny en Picardie, envisage de demander la main de son amie Simone et voudrait poursuivre ses études au petit lycée de Laon, alors que son père, illettré, aimerait le voir reprendre l’exploitation familiale. 
Adrien envoie une carte de vœux à l’un de ses cousins, confiant la missive à une boîte aux lettres bleues qu’il n’a jamais vue. Par un curieux jeu de magie et de hasard, la lettre parvient à Hadrien, 100 ans plus tôt, qui y répond. Or, Adrien ne l’ignore pas, 1914 est loin d’être une année faste pour la Picardie… 

Deux époques, deux protagonistes, deux auteurs : Silène Edgar pour Hadrien, Paul Beorn pour Adrien.
Et on peut dire que le système fonctionne : impossible de confondre les « voix » des deux garçons, tant leurs styles sont distinctifs -Hadrien s’exprimant comme un vrai jeune homme du début du XXe siècle en sus.

Le récit est dynamique, non seulement parce qu’on passe d’un jeune homme à l’autre, mais aussi parce que les deux garçons nourrissent une correspondance passionnée et passionnante. En effet, on découvre peu à peu la vie de chacun des deux épistoliers… et leurs incroyables similitudes, malgré un siècle d’écart. L’un comme l’autre éprouvent des difficultés avec leurs parents ou à propos de l’école. Tous deux vivent en fratrie, éprouvent des sentiments pour une jeune fille, qu’ils ont du mal à exprimer. À l’intrigue proprement historique se mêlent donc deux histoires plus personnelles, mais pas moins haletantes.

Malgré le suspens angoissant lié à l’imminence de la guerre – et la difficulté pour Adrien de faire comprendre à Hadrien qu’il est en danger – 14-14 est un roman qui ne manque pas d’humour. En effet, les décalages et incompréhensions des deux garçons – qui ne savent pas immédiatement qu’ils vivent à un siècle d’écart – sont très drôles. Si Adrien trouve sa Marion « super » et voudrait sortir avec, Hadrien ignore ce que signifie le terme et envisage, de son côté, de se marier avec Simone pour finir sa vie avec elle. De même, il ignore ce qu’est un email et explique à Adrien – qui lui demande ses coordonnées électroniques et téléphoniques  – que le téléphone semble être une invention tout à fait intéressante, mais qu’elle n’est pas encore arrivée dans son village de Corbeny, ce qui ne manque pas de surprendre l’épistolier du XXIe siècle…

L’intrigue progresse à bon rythme et réussit à proposer une fin qui boucle parfaitement l’histoire sans frustrer le lecteur – malgré quelques petites facilités que l’on pardonne sans peine, au vu du niveau du reste. Malgré les différences d’expression entre les deux jeunes hommes, le texte est très accessible, y compris pour de jeunes lecteurs.
De plus, la mise en perspective des deux points de vue permet d’apprendre une foule de choses : sur la guerre, sur la vie au début du XXe siècle, sur l’évolution des mœurs – scolaires, familiales – ou des sciences et techniques.

14-14 est donc un très bon roman, qui mêle histoire et fantastique, et traite de thématiques très contemporaines qui parleront aux jeunes lecteurs, tout en leur apprenant une foule de choses sur la première guerre mondiale et le début du XXe siècle. Une combinaison parfaite, somme toute. À avoir dans toutes les bonnes bibliothèques !

14-14, Paul Beorn et Silène Edgar. Castelmore, 2014, 350 p. 

 

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Lettre E !

Le Secret de Tristan Sadler, John Boyne

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1919. Dans une Angleterre qui se remet à peine du traumatisme de la Première Guerre mondiale, Tristan Sadler, 21 ans, fait le trajet de Londres à Norwich pour remettre des lettres à Marian Bancroft – celles que la jeune femme avait envoyées à son frère Will alors qu’il était sur le front.
Tristan et Will étaient proches. Au fil des batailles et des drames qu’ils ont connus dans les tranchées, les deux hommes ont beaucoup partagé. Mais Will, pour s’être rebellé contre l’autorité, a été passé par les armes.
Pour tous, il fait désormais figure de lâche. Tristan, revenu vivant, passe au contraire pour un héros. Mais il a un lourd secret, un remords qui le ronge. Reste à savoir s’il parviendra à le révéler à Marian.

J’avais découvert John Boyne avec Mon père est parti à la guerre, qui évoque déjà la première guerre mondiale dans un roman jeunesse (très bon, au demeurant) ; cette fois, je retrouve l’auteur au rayon adulte avec, à nouveau, une très bonne histoire.

Le Secret de Tristan Sadler est un roman extrêmement bien construit. La narration alterne entre le récit du moment où Tristan retrouve Marian pour lui rendre les lettres de Will, souvenirs des classes et du front en 1915 puis, à la fin, la conclusion se déroulant en 1979. La construction est excellente car on a rapidement l’impression de savoir quel est le fameux secret qui déchire Tristan. Sauf qu’en fait… ce secret qui, quasiment dès le départ, n’en est plus un, en cache d’autres, qui se révèlent peu à peu, et ce jusqu’aux dernières pages.

La tension est donc conservée de bout en bout : si l’on pense avoir, dès le départ, découvert « le » secret de Tristan, à quelques indices révélateurs, on sent aussi que l’auteur n’a pas tout évacué et on s’attend à en savoir plus sur cet aspect-là. Au fil de l’histoire, John Boyne livre un tableau de mœurs, et ce n’est que petit à petit que l’on commence à comprendre que le fameux secret n’était peut-être que la partie émergée de l’iceberg. Ce qui, évidemment, rend le tout d’autant plus prenant ! Aussi lit-on tant pour découvrir les dessous de l’affaire, que pour le plaisir de découvrir le tableau de mœurs.

Inutile de chercher des détails très précis du point de vue historique : l’intrigue se déroule à la fois au camp d’entraînement en Angleterre et sur le front en France, mais on ne saura pas précisément où et les faits ne seront pas parfaitement liés à une chronologie (pas d’évocation de bataille précise et aisément reconnaissable, par exemple). Ceci étant, le panorama est tellement bien retranscrit qu’on pourrait être n’importe où le long du front. Will et Tristan arrivent en France durant la guerre de position : direction les tranchées. Et là… les descriptions sont vives : la boue, le froid, les rats, les cigarettes qui aident les snipers, la terreur perpétuelle… le récit est très réaliste.
L’auteur accorde beaucoup d’importance aux personnages, notamment à Tristan. Pas à pas, on suit le soldat Sadler, ses questionnements, ses errances… Les autres personnages sont vus par les yeux de Tristan qui leur applique le filtre de ses perceptions, émotions, questionnements. Et c’est vraiment intéressant ! On voit rapidement les points sur lesquels il va achopper avec Will, on se demande d’où viendra la réconciliation, et comment l’amitié des deux garçons évoluera.

Tous les thèmes liés aux secrets sont extrêmement bien traités ; le ton est juste et l’auteur pousse son thème au maximum. Ce n’est pas une histoire qui reste en surface. À cela s’ajoute la thématique du secret qui est, elle aussi, au centre de l’histoire : Tristan a construit toute sa vie autour de cette chose à taire qui le ronge inexorablement et plombe toute sa relation au monde.
Les thèmes du courage et de la lâcheté, notamment, ont une importance capitale et sont traités avec subtilité et intelligence – et pas seulement du côté des soldats, ce qui est bien la meilleure partie. On en discerne également les répercussions ; ainsi, lorsque Tristan visite Marian, c’est l’époque où l’on érige les monuments aux morts, ce qui se fait sous la supervision du père de Marian et Will. Ce dernier ayant été passé par les armes, son nom n’a pas droit de cité aux côtés de ceux des « vrais » martyrs de guerre… de fait, la question de la mémoire et celle du devoir de mémoire ont, elle aussi, toute leur importance. (Petit aparté : en France, ces soldats n’ont été réhabilités qu’en 1980… ce qui est bien tard. Aparté bis, sur ce thème et au rayon jeunesse, je vous conseille fortement Soldat Peaceful de Michael Morpurgo).

Au final, le gros point fort du livre, c’est qu’il soit sans concessions. C’est dur, c’est réaliste, mais John Boyne ne se contente pas d’une conclusion douce-amère qui permettrait de « sauver la face ». Non, il a décidé de nous plonger la tête dans le cambouis et il le fait jusqu’au bout. C’est ce qui rend le roman si bon, d’ailleurs !

Le Secret de Tristan Sadler est donc un bon roman sur fond historique, proposant une intrigue aux thématiques très contemporaines, intelligemment traitées. La plume est fluide, le tableau de mœurs réaliste et l’ensemble hyper prenant. L’histoire n’est pas simple : le thème est dur, mais il est remarquablement bien traité. Comme dans Mon père est parti à la guerre, John Boyne offre une très belle fresque, avec des personnages travaillés et intéressants. J’attendais beaucoup de ce titre et l’auteur ne m’a pas déçue !

Le Secret de Tristan Sadler, John Boyne. L’Archipel, 2015, 336 p.
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Une terre d’ombre, Ron Rash.

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Laurel Shelton est vouée à une vie isolée avec son frère — revenu de la Première Guerre mondiale amputé d’une main —, dans la ferme héritée de leurs parents, au fond d’un vallon encaissé que les habitants de la ville considèrent comme maudit : rien n’y pousse et les malheurs s’y accumulent. Marquée par ce lieu et par une tache de naissance qui oblitère sa beauté, la jeune femme est considérée par tous comme rien moins qu’une sorcière. Sa vie bascule lorsqu’elle rencontre au bord de la rivière un mystérieux inconnu, muet, qui joue divinement d’une flûte en argent. Quelques jours plus tard, elle découvre l’inconnu perclus de piqûres, brûlant de fièvre. Elle l’emmène à la ferme pour le soigner. En échange, Walter Smith, puisque c’est son nom, accepte d’aider Hank et Laurel à préparer la ferme pour l’hiver. Le trio s’organise bien, malgré le mutisme de Walter.
Au loin, la guerre gronde. Et le fracas des affrontements ne va pas tarder à résonner sous la haute falaise qui domine la fermette. 

Contrairement à ce que le résumé semble indiquer, Une terre d’ombre est un roman noir. L’ambiance y est particulièrement maîtrisée : l’histoire met même un certain à démarrer.
Pourtant, on ne s’ennuie pas. On regarde naître l’histoire entre Laurel et Walter, petit à petit, avec des petites attentions délicates de part et d’autres, attentions qui ne disent pas (encore) leur nom. Parallèlement, c’est la vie de famille, et la vie dans  ce coin reculé qui se dessine. Laurel a hâte que son frère se marie et revienne avec son épouse Carolyn. En ville, on assiste à la bêtise des habitants qui – au mieux – ignorent Laurel lorsqu’elle passe.
La ville est un petit univers à elle seule : le salon de coiffure, le bar, le bureau de recrutement… et l’inimitable officier coincé derrière la table, se rengorgeant de la prestance de son uniforme et tentant d’embrigader jeunes et moins jeunes pour les envoyer au front, tout en instaurant l’esprit guerrier à la cité.
Et de cette attitude jaillit la tension.

Le roman est partagé entre deux sentiments entre lesquels oscille le lecteur. D’une part, l’émerveillement dû à la rencontre, à la naissance de quelque chose de positif et bienveillant en train de naître. La nature, extrêmement présente, couve la ferme de sa présence à la fois rassurante et hostile. Le silence ne sert qu’à révéler et souligner ses splendeurs.
De l’autre, on a la gorge serrée en sentant monter la tension, et en voyant à quel point la bêtise crasse d’une partie de la population glisse dans des abîmes insondables. Ainsi, le professeur d’allemand de l’université est accusé d’espionnage et de collusion avec l’ennemi. L’officier de recrutement se charge de désherber la bibliothèque universitaire à sa façon : il jette tous les livres qui ressemblent, de près ou de loin, à de l’allemand, en se basant sur des critères objectifs comme la consonance du nom de l’auteur, ou un alphabet différent de l’américain. Entre les splendeurs de la nature et le sentiment d’une idylle naissante se glissent donc les échos de la guerre, de la bêtise et de la xénophobie la plus ignoble.
Et ces deux dernières vont rapidement atteindre des profondeurs inégalées ; le nœud crucial se noue relativement tard. Mais c’est pour mieux exploser aux yeux du lecteur et le laisser pantelant devant la chute, ô combien cruelle.

Une terre d’ombre est un roman particulièrement âpre, surtout dans ses derniers chapitres. L’action glisse doucement mais sûrement de l’émerveillement des débuts à la tension la plus terrifiante, qui noue le drame.  La xénophobie nourrie des préjugés prend, peu à peu, le pas sur le bon sens. Le patriotisme bon enfant se transforme en violence aveugle et insurmontable.  
Et lorsqu’on referme le roman, on se dit que ce que Ron Rash décrit ce qui pourrait advenir et advient partout dans le monde. Son roman ne se situe pas seulement dans les dernières années de la première guerre mondiale, quelque part au fin fond de l’Amérique ; l’histoire atteint rapidement une portée universelle et c’est ce qui rend le roman si poignant. 

Une terre d’ombre, Ron Rash. Traduit de l’anglais par Isabelle Reinharez.
Points, 2015, 275 p.

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Le Mystère de Lucy Lost, Michael Morpurgo

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Mai 1915.
Sur une île de l’archipel des Scilly, Alfie et son père découvrent, au cours d’une matinée de pêche, une jeune fille blessée et hagarde, à moitié morte de faim et de soif. Elle ne parvient à prononcer qu’un seul mot : Lucy. D’où vient-elle ? Est-elle une sirène ou plutôt, comme le laisse entendre la rumeur, et sa couverture sur laquelle est écrit « Wilhelm », une espionne au service des allemands ? 

De l’autre côté de l’Atlantique, le Lusitania, l’un des plus rapides et splendides paquebots de son temps, quitte le port de New-York. À son bord, la jeune Merry, accompagnée de sa mère, s’apprête à rejoindre son père blessé sur le front et hospitalisé en Angleterre.

De Michael Morpurgo, sur le même thème (celui de la première guerre mondiale), j’avais eu un coup de foudre pour Soldat Peaceful. Fatalement, Le Mystère de Lucy Lost ne pouvait que me faire de l’œil et je ne suis pas déçue. S’il est moins triste que Soldat Peaceful, il n’en est pas moins poignant !

On y suit deux histoires en parallèle : d’une part, la jeune Merry McIntyre s’embarque avec sa mère sur le Lusitania, afin d’aller retrouver son père hospitalisé en Angleterre. D’autre part (et un peu plus tard), la famille Weathcroft, dont le jeune fils Alfie, au cours d’une partie de pêche avec son père, découvre une jeune fille très mal en point, et particulièrement muette. Toute l’histoire tourne, finalement, autour de la recherche de l’identité de celle qu’on a nommée Lucy Lost, par défaut.

Alors, bien sûr, il n’est pas fait mystère, et dès le départ, que Merry McIntyre et Lucy Lost sont une seule et même personne, qu’elle n’est ni allemande ni anglaise, mais américaine, et qu’elle est surtout une des survivantes du naufrage du Lusitania (torpillé par un sous-marin allemand). Mais ça, personne n’aurait pu s’en douter, attendu que les îles Scilly sont très très loin du lieu du naufrage (Fastnet Rock, au large de l’Irlande) ; voyez vous-même.

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Dès lors, le mystère reste entier et, pire, s’épaissit : comment Lucy est-elle arrivée sur Saint-Hélène, le seul îlot abandonné des Scilly ? Pourquoi n’a-t-elle qu’un ours en peluche et une couverture estampillée Wilhelm – qui, comme chacun sait, est le nom du Kaiser allemand, ce qui laisse penser qu’elle pourrait être sa fille ? Pourquoi ne parle-t-elle que pour prononcer des mots… qui pourraient être de l’allemand ?
L’enfant cristallise évidemment la curiosité de l’archipel tout entier… qui ne va pas tarder à faire montre de la bêtise la plus crasse. Cette couverture intrigue autant qu’elle inquiète : Lucy est peut-être, finalement, une sale Boche. Et les Boches, pendant la guerre, qu’en fait-on ? On s’en débarrasse.

Michael Morpurgo fait monter la tension pas à pas : au départ, on est captivés par les tentatives de communication de la famille d’Alfie, toutes soldées par des échecs. Lucy ne parle pas, semble à peine comprendre ce qu’on lui dit, vit dans sa bulle et n’en sort que lorsque l’on passe des disques de piano. À l’école, c’est une catastrophe : elle se fait remarquer en arrivant à cheval après avoir refusé de monter dans le bateau scolaire (et pour cause), coupe la parole au directeur en se mettant à jouer du piano – et avec talent –  et s’enferme dans le mutisme. Rapidement, la rumeur selon laquelle Lucy pourrait être une fille de l’ennemi se répand. Son mutisme viendrait du fait qu’elle ne parle que l’allemand. En réalité, le problème est plus grave : Lucy a totalement perdu la mémoire, qu’elle a stockée quelque part dans les limbes de son cerveau pour oublier que le naufrage, elle y était, qu’elle y a perdu beaucoup, et qu’elle est probablement orpheline.
L’archipel se scinde en deux camps, celui des partisans de Lucy se réduisant très vite à peau de chagrin : la famille Weatcroft se serre les coudes, l’institutrice tente de protéger Alfie et Lucy et le docteur Crow constate avec amertume dans son journal combien la guerre fait des ravages à tous points de vue. De l’autre côté, l’ensemble de la population se ligue contre la famille défaillante, harcèle et agresse les enfants, et reproche à Lucy d’être, quasiment, l’instigatrice de la guerre et responsable du torpillage du Lusitania – un crime de guerre qui a beaucoup marqué les esprits, car c’était la première fois que des civils étaient attaqués.

Michael Morpurgo a l’art de croiser les points de vue : le présent laisse la part belle à Alfie et Lucy, mais on y trouve également des extraits du journal scolaire – tenu par l’horrible directeur – et du journal de bord du médecin. Le passé – la traversée du Lusitania – est narrée par Merry, mais avec le recul des années. En fait, on se passionne à la fois pour le mystère entourant l’identité de Lucy, en se demandant à quel moment les insulaires vont comprendre qui elle est, pour la difficile reconstruction que l’enfant doit entreprendre, en cherchant à recouvrer la mémoire, mais aussi pour la toile de fond montrant avec talent combien la guerre affecte toute la population et fait ressortir les comportements les plus vils et idiots.
Les personnages sont tous attachants – sauf peut-être l’insupportable instituteur. On s’attache bien vite à Lucy malgré son mutisme ; Alfie, de son côté, est un jeune garçon touchant, courageux, et qui n’hésite pas à défendre son point de vue. Ce qui est intéressant, c’est que Michael Morpurgo ne s’enferme pas dans des stéréotypes. Ainsi, Mary, la mère d’Alfie est d’emblée présentée comme une femme forte et une femme de coeur : elle s’est engagée dans le mouvement des suffragettes, s’est battue pour faire sortir son frère jumeau Billy de l’asile d’aliénés et lui offrir une vie décente sur les Scilly et se bat aussi pour Lucy. Pourtant, au plus fort de la tourmente, Mary se demande si elle a fait les bons choix et s’il ne serait pas plus simple de renvoyer Lucy n’importe où, mais ailleurs que chez elle.Le reste de la population, de son côté, est facilement haïssable : la condamnation de Lucy et du reste de la famille est immédiate et se propage à toute vitesse, montrant à quel point ils peuvent être cruels. Pourtant, lorsque Billy disparaît en mer avec son bateau, tous les insulaires mettent leurs embarcations à l’eau pour tenter de le retrouver, simplement car il fait partie de la grande famille de l’archipel. C’est typiquement le genre de réflexion qui rend le roman si intéressant, profond, et dénué à la fois de manichéisme et de clichés dégoulinants.

Comme toujours chez Michael Morpurgo, le style est particulièrement soigné : les émotions sont extrêmement bien rendues et il n’est pas exclu qu’il faille sortir les mouchoirs à quelques reprises.

Michael Morpurgo signe, avec Le Mystère de Lucy Lost – présenté comme semi-autobiographique, la grand-mère de Michael Morpurgo ayant été retrouvée abandonnée sur une plage – un très beau roman jeunesse explorant un épisode peu connu de la première guerre mondiale. Les thèmes de la xénophobie, du traumatisme et de la camaraderie y sont merveilleusement explorés, dans un récit à deux voix passionnant. 

Le Mystère de Lucy Lost, Michael Morpurgo. Traduit de l’anglais par Diane Ménard.
Gallimard jeunesse, 2015, 448 p.
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Mon père est parti à la guerre, John Boyne.

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28 juillet 1914. La guerre gronde. C’est aussi l’anniversaire d’Alfie, qui fête ses 5 ans. Georgie, son père, promet qu’il ne s’engagera pas. Et rompt la promesse dès le lendemain. 
Quatre ans plus tard, Alfie ignore toujours où son père se trouve, et n’a plus de nouvelles depuis deux ans. Sa mère prétend qu’il est en mission secrète pour le gouvernement.
Tout ce qu’Alfie veut, c’est retrouver son père. 

Vous n’ignorez sans doute pas que, en cette année 2014, nous célébrons le centenaire du lancement de la Grande Guerre, la «der des der», comme on l’a souvent appelée. Les éditeurs ont donc accordé leurs programmes avec cette commémoration et, sur le blog, c’est avec Mon père est parti à la guerre de John Boyne, qui vient de paraître chez Gallimard Jeunesse, qu’on ouvre le bal. L’auteur avait déjà écrit le très remarqué Le garçon en pyjama rayé.

Mon père est parti à la guerre est donc l’histoire d’Alfie, 5 ans au tout début de l’histoire, et qui voit partir son père au front. Le jour de son anniversaire. De quoi se forger de super souvenirs ! Quatre ans plus tard, il est sans nouvelles et plus déterminé que jamais. À 9 ans, Alfie est un jeune garçon très courageux, et travailleur pour deux. Débrouillard, il est entêté, et c’est son opiniâtreté qui va le servir.
Le sujet central de son roman, c’est donc la vie à l’arrière, dans toutes ses acceptions et quoique le titre et le début du roman puissent le laisser penser, Alfie ne sera pas le seul héros de cette histoire.

Il va bien sûr être question du travail des femmes : la propre mère d’Alfie se voit obligée de faire des gardes à l’hôpital en plus des lessives qu’elle fait déjà. Côté travail, Alfie n’est pas en reste. Mais la guerre, ce n’est pas que les femmes mises dans les usines et à des postes clefs : c’est aussi l’expulsion de tout ce qui ressemble, de près ou de loin, à un étranger ; c’est aussi le travail des enfants ; c’est également le retour de méthodes d’enseignement barbares et archaïques ; c’est encore les terribles comportements des gens vivant à l’arrière : l’intolérance envers les objecteurs de conscience, le mépris envers les hommes jeunes ne portant pas l’uniforme. On découvre un peuple uni par l’effort de guerre, et intolérant envers quiconque semble bafouer cet effort. On découvre surtout des sujets peu traités, et globalement pas trop ébruités à l’époque des faits.

La vie à l’arrière est admirablement rendue ; la plume de John Boyne déroule les scènes, analysant les sentiments d’Alfie, qui conduit l’histoire avec une grande finesse. Alfie est consciencieux, courageux, et travailleur, certes. Mais il reste un petit garçon. Certaines scènes sont remplies d’émotion, et on a du mal à imaginer nos propres réactions dans les mêmes situations, tant le sujet est dur. Dur, mais admirablement traité. Toutes les problématiques sont perçues en un clin d’œil, et l’auteur rend merveilleusement hommage aux soldats victimes de profonds traumatismes psychiques : un autre sujet tabou (quasiment sacrilège) à l’époque, et qui a dû attendre de longues années avant d’être reconnu à juste titre.

L’auteur ne censure pas l’horreur de la guerre, et en étudie les conséquences tant sur les soldats que sur les civils. Et ce qui est intéressant, c’est que bien que son protagoniste soit un enfant, l’auteur évite de raconter cette histoire de façon enfantine ou trop légère. Alfie ne comprend pas toujours immédiatement de quoi il est question, ou les enjeux des situations qui se proposent à lui. Mais il parvient toujours à comprendre, et c’est tant le cheminement que les découvertes qui sont passionnantes. Ses réflexions sont pleines de bon sens. Tous les personnages sont bien choisis, bien construits et très représentatifs du panorama que dresse l’auteur. Le style est fluide, la narration merveilleusement menée, le récit pudique, subtil, percutant et émouvant. C’est du grand art ! Si la fin est tout à fait satisfaisante, on ne peut toutefois se départir d’un sentiment de tristesse : si Alfie a neuf ans en 1918, cela signifie qu’il en aura trente en 39… 
En bref, John Boyne signe là un excellent roman !

Mon père est parti à la guerre, John Boyne. Gallimard, 25/04/2014.
9/10

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Dans la nuit blanche et rouge, Jean-Michel Payet.

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Pétrograd, février 1917. La comtesse Tsvetana Kolipova, 17 ans à peine, s’apprête à monter sur la scène du théâtre Mariinsky, dans une interprétation de Giselle, avec les autres élèves de l’école de danse. Pourtant, elle pense à la guerre qui épuise le pays, et affame les habitants. Elle rêve d’un monde plus juste, moins arbitraire, et collabore à une revue clandestine de poésie. En cherchant le message qu’elle doit réceptionner, elle met brutalement au jour un lourd secret de famille qu’elle était loin de soupçonner, et qui chamboule tous ses repères : quelque part, elle a une demi-sœur cachée, et celle-ci est dans les ennuis jusqu’au cou.
Tsvetana se lance alors à sa recherche, à celle d’une mystérieuse bague aux pouvoirs surnaturels et que beaucoup de personnes convoitent avec, sur ces traces, le non-moins énigmatique Roman Vrabec, jeune homme qui semble avoir traversé les époques, et dont le destin semble coller à celui de Tsvetana.
Des premières émeutes populaires à l’exécution sommaire des Romanov, des contreforts de l’Oural au froid de la Sibérie Occidentale, c’est un long voyage qui attend la jeune comtesse.

Révolution russe, lutte des classes, légende intemporelle, pouvoirs surnaturels : Dans la nuit blanche et rouge surprend par le mélange des thèmes et contient du bon et du moins bon.
Au premier titre des points qui fâchent, il y a ce mélange assez improbable entre roman historique et fiction fantastique, cette dernière arrivant un peu comme par hasard, presque comme un cheveu sur la soupe, alors que l’intrigue historique et la quête de Tsvetana sont bien lancées. En plus de chercher sa sœur cachée, la jeune comtesse se retrouve sur les traces d’un bijou permettant d’accéder à l’immortalité et, par la même occasion, sur les traces d’un mystérieux (mais beau) jeune homme, légitime propriétaire de l’anneau, et lui-même à sa recherche.
Du coup, on ne sait pas trop sur quel pied danser dans un premier temps : est-ce un roman fantastique ? Est-ce un roman historique ? Ni l’un ni l’autre ? Difficile de trancher.

Les deux intrigues sont pourtant bien entremêlées : la révolution russe est là en toile de fond, mais c’est une toile bien documentée, et bien exploitée. Honnêtement, on s’y croirait. Si la révolution russe vous semble extrêmement dense et compliquée à assimiler, ce roman pourrait bien vous sauver la mise : en tant que russe blanche (les russes monarchistes, souvent les nobles aristocrates) aux idées plutôt rouges (révolutionnaires, traditionnellement le prolétariat), et trouvant des choses à redire aux idéaux et méthodes des deux camps, Tsvetana nous permet d’englober tout le conflit, et d’en comprendre les tenants et aboutissants. De même, par sa naissance, son éducation, et ses idéaux, Tsvetana est amenée à côtoyer toutes les couches de la société : ballets russes, soirées huppées chez les aristocrates, académies militaires, usines, armées, tout y passe.
Ceci étant dit, le choix de la protagoniste peut laisser dubitatif : Tsvetana est très jeune (17 ans) et pose sur le monde un regard un peu trop adulte. De plus, si son absence de choix de camp est admirable et très noble, cela semble assez difficile à mettre réellement en pratique : Tsvetana a l’art et la manière de se sortir inopinément de toutes les situations, souvent grâce à l’arrivée (à point nommé) d’un autre personnage qui lui sauve la mise, ce qui n’est certainement jamais arrivé dans la réalité.

La narration alterne les points de vue : celui de Tsvetana ; celui de Grigori Tarakhan, un policier de l’Okhrana, la police secrète, aux motivations plutôt troubles ; et celui d’un certain Yéchoua, qui écrit à sa femme et à sa fille décédées, et qui ne semble motivé que par une mission de vengeance, liée à son passé douloureux. Ce dernier personnage semble un peu superflu : moins travaillé, il répète souvent la même chose, coupe systématiquement le récit, et sert artificiellement sur la fin. On aurait facilement pu se passer de cet épisode – quoique l’histoire du personnage éclaire certains aspects méconnus de l’histoire russe et mondiale.
Les deux autres, de leur côté, poursuivent finalement le même but : la bague aux pouvoirs démentiels – mais pas pour en faire le même usage, évidemment, et sans employer les mêmes méthodes – l’une étant plus délicate que l’autre. Il est dommage que beaucoup de personnages quittent brutalement l’histoire sans que l’on sache exactement ce qui leur est arrivé : cela donne une sensation d’histoire pas totalement aboutie, c’est un peu dommage.
La romance surnage entre l’Histoire et la quête, passant outre les affres de la guerre : là encore, c’est admirable, mais peu réaliste. D’autant que les protagonistes sont maintes fois séparés, mais se retrouvent toujours. Le procédé est un tout petit peu trop répété pour être vraiment efficace, et c’est dommage.
L’aventure vient se greffer à cette toile de fond historique, et se nourrit des nombreux rebondissements qui ont secoué cette sombre période de l’histoire russe. C’est donc très prenant, plein de suspens quant à l’avenir des personnages, et souvent haletant, malgré un style parfois un peu inégal.

Malgré un mélange peu probable entre fictions historique, fantastique et romance, et des personnages pas toujours crédibles, Dans la nuit blanche et rouge tient en haleine, et séduit avec une aventure rondement menée sur fond de révolution russe ; l’intrigue est dense, et on passe un bon moment !

Dans la nuit blanche et rouge, Jean-Michel Payet. Les Grandes Personnes, 2012, 512 p.
7 / 10.

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