Soléane, Muriel Zürcher.

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2540. Voilà 400 ans que le Coracle, une île artificielle portant les survivants d’une épidémie planétaire, erre sur les Océans. Soléane, 16 ans, y vit avec sa mère et son petit frère nouveau-né, Saméo. Herbières toutes les deux, elles sont fréquemment appelées au chevet des malades de l’île qu’elles soignent à grands renforts de plantes. Mais Soléane rêve de liberté : elle se dépêche donc de se faire émanciper. Or, le jour où elle est déclarée saine et donc apte à fonder une famille et à vivre sa propre vie, sa mère, accusée d’avoir fomenté plusieurs années plus tôt, un coup d’Etat, arrêtée par les traqueurs, lui confie une mystérieuse pierre. Un cristal, une pierre de Terre, l’élément qui pourrait sauver le Coracle et qu’elle lui ordonne de remettre non pas aux autorités de l’Arche – l’Eglise officielle du Coracle – mais aux insoumis, cette communauté rebelle qui contredit le discours officiel et prétend pouvoir sauver réellement l’île à la dérive. Désormais fugitive, Soléane doit trouver des alliés, laver l’honneur de sa mère et sauver sa peau. Ses croyances et convictions vont être rudement mises à l’épreuve…

Soléane est une jeune fille un peu naïve, pressée de grandir, pressée d’être adulte, raison pour laquelle elle demande l’émancipation, qui va faire voler en éclats sont petit monde tranquille.
Rapidement, on découvre un univers gangrené par la religion – mais ce n’est pas immédiatement perceptible pour la population. En effet, l’Empera, la plus haute autorité, étant quelque peu défaillante, c’est l’Arche, l’autorité religieuse, qui a pris le contrôle du Coracle. A partir de là, on comprend très vite qu’il ne peut en ressortir rien de bon. Et, de fait, l’Arche profite allègrement de l’absence de l’Empera pour faire régner sa loi et la terreur.

Après quelques errements (car elle a du mal à croire aux turpitudes des autorités), Soléane découvre les rebelles, avec lesquels elle devrait pouvoir faire front commun. Car l’auteur ne fait pas de son personnage l’égérie de la rébellion, non, elle est plutôt là en parallèle. D’ailleurs, il lui faut un long moment avant de trouver de l’aide, ce qui fait qu’on peut parfois avoir l’impression que le récit traîne en longueur.

Heureusement, l’histoire est suffisamment riche pour faire oublier ce bémol. En effet, le récit mêle aventures (avec moult courses-poursuites et fuites, en compagnie ou seule), mystères (qu’est-il réellement arrivé à l’Empera ?), réflexions sur la politique, la religion, la famille ou encore l’écologie. Il y a également pas mal de questions qui alimentent le suspens, notamment quant à l’identité réelle de Soléane – sur laquelle on peut douter dès la scène d’introduction, mais sur laquelle toute la lumière n’est faite qu’à la toute fin du livre. Et, de plus, il y a plusieurs personnages qui se cherchent sans se connaître, n’arrêtent pas de se croiser, et c’est avec un intérêt grandissant que l’on assiste à cet étrange ballet.
Le contexte post-apocalyptique (le Coracle dérive depuis 400 ans, suite à une catastrophe humanitaire et perd peu à peu son intégrité, mettant à nouveau sa population en péril), apporte au récit une dimension toute dramatique : on sent bien l’urgence qui sous-tend les actions de l’Arche, comme celles des rebelles et toute la pression que cela induit.

Soléane est un roman post-apocalyptique qui se lit vraiment bien, malgré quelques longueurs. La réflexion autour du mélange détonnant qu’offrent politique et religion, ainsi que sur la rébellion face à un pouvoir totalitaire, sont aussi intéressantes que prenantes. Soléane, dans son extrême et persistante naïveté, montre à quel point il est important de toujours affûter son esprit critique et de s’informer !

Soléane, Muriel Zürcher. Didier jeunesse, juin 2016, 424 p.

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Celui qui est resté debout, Le Jardin des Épitaphes, Taï-Marc Le Thanh.

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Suite à une série de catastrophes, délicatement appelée « épitaphes » par Hypothénuse, notre narrateur, le monde se retrouve plongé dans le chaos. Hypothénuse, comme le surnomment son frère et sa sœur, juste adolescent, se retrouve en charge de son petit frère (Poisson-Pilote) et de sa petite sœur (Double-Peine) qu’il a récupérés à Paris. Hypothénuse possède d’étranges capacités, à la limite des super pouvoirs. Il souffre également d’une grosse amnésie : il se souvient bien de sa famille, de ce qu’il a fait dans son enfance et dans sa jeunesse mais, pour les deux dernières années, rideau. En revanche, il sait qu’il a la capacité de sauver son frère et sa sœur et de retrouver leurs parents. Alors direction le Portugal, seul endroit où il est encore possible de prendre le bateau pour retrouver les parents, qui étaient en voyage à San Francisco au moment de la catastrophe.
Et ça ne va pas être de la tarte. Car les épitaphes ont remodelé le monde : on y trouve donc des zombies (près des cours d’eau), des machines tueuses, des hommes dont la folie a crevé le plafond, des mutants de toutes sortes, et tout un tas d’autres joyeusetés à venir.

Le résumé est assez clair : le roman est placé sous le signe du road-trip. Un road-trip post-apocalyptique !
Et si vous aimez le post-apo, vous allez être servi : Taï-Marc Le Thanh s’est fait plaisir et a souhaité faire honneur aux grands titres du genre. Résultat, on trouve, dans le roman, des zombies, des fous de la route, des cannibales, des fous à lier, des adorateurs de gourou et la secte qui va bien avec, des machines tueuses, des hommes retournés à l’état sauvage et divers autres gangs : on croise donc aussi bien des automobilistes fous régnant sur l’autoroute et dignes de Mad Max, ou encore des zombies de différentes natures suivant leur lieu de villégiature (certains étant plutôt des « Romero », les autres des « Snyders », des noms de deux réalisateurs reconnus du genre).
Cela fait trop ? Eh bien, pas tant que ça. Car Taï-Marc Le Thanh jalonne le parcours de nos personnages de ces diverses épreuves liées au contexte post-fin du monde. De plus, si l’on passe par à peu près tous les styles et genres d’aventures post-apocalyptiques, l’auteur se dégage des clichés inhérents au genre, pour n’en garder que la substantifique moelle !

Ainsi, difficile de s’ennuyer : le périple d’Hypothénuse, Poisson-Pilote et Double-peine est rythmé de rencontres inquiétantes, amusantes ou émouvantes. En effet, s’ils croisent beaucoup d’opposants, ils rencontrent également d’autres survivants qui les accompagnent avec amitié et bienveillance, ce qui offre des pauses appréciables (et appréciées !) dans le contexte général. Car l’univers dans lequel évoluent les enfants n’est guère enviable.
Au fil des épreuves, Hypothénuse tâche d’en apprendre plus sur son passé : sur l’endroit où il se trouvait, sur la façon dont cette fin du monde est survenue et, bien sûr, sur les étranges pouvoirs qui sont désormais les siens. Les révélations viennent par petites touches, au gré des rencontres, ou au fil des réflexions des enfants. Peu à peu, on commence à comprendre d’où est survenue cette fin du monde et, si les tenants et aboutissants restent encore un peu nébuleux, l’auteur propose une raison parfaitement logique (et humaine, il va sans dire) à ces dérèglements en série.

Le texte, de son côté, ne manque pas d’humour. Il est ponctué par les règles qu’Hypothénuse s’est fixées, comme  « Ne jamais se battre devant les enfants » ou  « Toujours vérifier que ses lacets sont bien faits » – un conseil plus malin qu’il n’y paraît, surtout en cas de fin du monde. Celles-ci apparaissent sous formes de petits cartouches, qui en milieu, qui en fin de chapitre. Hypothénuse a également le cerveau ainsi fait que ses connaissances s’organisent en fiches qu’il peut ressortir à loisir, suivant ses besoins, ce qui donne au récit un côté à la fois nerveux, mais aussi plein d’humour, notre protagoniste semblant toujours sortir de son chapeau les capacités qu’il faut. Mais n’allez pas croire qu’il ne rencontre aucune difficulté, non, loin de là ! Le périple des trois enfants ne se fait pas sans peines.

Le récit est également émouvant, car au fil des pages, on assiste à la reconstruction d’une fratrie à qui il manque quelques repères (les parents sont en effet absents et Hypothénuse a disparu pendant un long moment), mais dont les membres sont prêts à tout pour se sauver les uns les autres.
Et, petit point original, l’aventure est soulignée par une bande-son pop-rock alléchante, que les enfants écoutent pour se donner du baume au cœur, du cœur à l’ouvrage ou simplement pour déstresser après un affrontement tendu.

Celui qui est resté debout est donc un premier tome nerveux, bourré d’énergie, qui dépoussière agréablement les clichés du genre. Mais c’est également une histoire qui sait être émouvante et joue sur le suspens car, même si les enfants ont atteint leur but à la fin du premier tome, leur voyage est loin d’être terminé. Et on attend fermement la suite !

Le Jardin des Épitaphes #1, Celui qui est resté debout, Taï-Marc Le Thanh. Didier Jeunesse, octobre 2016, 365 p.

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Alive, The Generations #1, Scott Sigler.

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Em se réveille dans les ténèbres, seule, entravée dans un espace confiné qui ressemble à un sarcophage. Elle sait que c’est le jour de son anniversaire mais… c’est tout. Elle ne se rappelle ni son nom, ni ce qu’elle a fait la veille, ni le visage de ses parents. Elle n’y comprend absolument rien. Lorsqu’elle parvient, à force de volonté, à se libérer de ce piège, elle découvre, autour d’elle, onze autres cercueils, dont certains occupants sont encore en vie. Une initiale et un nom de famille sont gravés sur chaque sarcophage. La jeune fille prend alors la tête du petit groupe d’adolescents – qui pensent tous avoir douze ans, mais qui en paraissent plutôt dix-sept – et découvre un labyrinthe de couloirs poussiéreux, constellés par endroits d’ossements. Se trouvent-ils sous terre ? Y a-t-il d’autres survivants ? Comment trouver eau et nourriture ?
Et surtout : qui sont-ils et quels sont ces étranges symboles qui marquent leur front, comment se sont-ils donc retrouvés là ?

Le moins que l’on puisse dire, c’est que le début est plein de tensions : on découvre Em dans ce qui ressemble désagréablement à un cercueil, terrifiée, seule et des questions plein la tête – un peu comme le lecteur, d’ailleurs.

Et les questions s’ensuivent : que font ces enfants dans ces cercueils / berceaux (suivant les opinions) ? Où sont-ils, au juste ? Où sont les adultes ? Y en a-t-il seulement ? Pourquoi les labos sont-ils jonchés de tas d’ossements ? Nos personnages, décidés à trouver l’issue de leur geôle, se mettent donc à chercher.
La mise en place est assez longue car on nage en plein brouillard mais, paradoxalement, c’est bien ce qui entretient le suspens. Les personnages marchent sans relâche, errent, s’interrogent. Ceci étant, on finit par tourner en rond – dans tous les sens du terme, d’ailleurs.

Le comportement des personnages semble fort peu crédibles : ils sont puérils, enfantins et Em passe un temps considérable à marteler – dans sa tête – qu’elle est la chef et à se demander pourquoi tel autre a osé prendre des initiatives sans lui parler. C’est rapidement très agaçant. Pourtant, cela sert le réalisme des personnages : ceux-ci semblent être, physiquement, des adolescents de 17 ou 18 ans mais sont tous persuadés d’avoir 12 ans. Leur comportement ressemble donc, peu ou prou, à ce que l’on attend de gamins fort immatures.

Le gros point fort du roman réside dans le fort suspens qui l’empreint : on n’a aucune indication de lieu ni d’époque, et pas plus de psychologie. De plus, c’est Em qui narre l’histoire : aucune information n’est donc apportée par un éventuel narrateur omniscient.
Les personnages, de leur côté, sont vraiment intéressants : ils semblent être séparés en « castes », représentées par les symboles qu’ils ont sur le front (cercle complet, demi-cercle, cercle à crocs, etc.). Il y a là un mystère qui, malheureusement, reste largement sous-exploité. Ainsi, Em est persuadée (comme d’autres personnages) que son cercle lisse ne lui permet pas d’être le chef : pourquoi ? On l’ignore. Et ce volume n’apporte aucune réponse.
De plus, les relations entre eux semblent prendre un chemin qui est certes à la mode en littérature young-adult, mais qui ne me plaît guère : celui du triangle amoureux. Pourtant, là encore, la question n’est pas dénuée d’intérêt. Le cœur d’Em semble balancer entre deux damoiseaux, dont l’un semble posé (mais potentiellement dangereux) tandis que l’autre ne cache en rien sa violence latente. Em doit-elle se rapprocher de celui qui pourrait lui prendre sa place ou bien de celui qui pourrait l’aider ? (Un dilemme auquel Katniss a, elle aussi, été confrontée).

Malgré ces petits points de récrimination, Alive est efficace. Le twist final, par ailleurs, promet une intéressante évolution – dont on espère qu’elle lèvera le voile sur les questions restées en plan. 

The Generations #1, Alive, Scott Sigler. Traduit de l’anglais par Mathilde Montier. Lumen, 2016, 463 p.

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La Voix du couteau, Le Chaos en marche #1, Patrick Ness.

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Nouveau Monde, planète colonisée par des colons terriens quelques vingt ans plus tôt. Todd Hewitt aura 13 ans dans un mois, et deviendra un homme. Il est le dernier garçon de Prentissville, la seule ville qui subsiste sur Nouveau Monde. Il est le dernier enfant, car la planète est uniquement peuplée d’hommes : les femmes ont disparu. Et ce n’est pas le seul problème : sur Nouveau Monde, les animaux parlent, et chacun peut entendre les pensées des autres, en permanence, circulant en un brouhaha incessant. On appelle ça le Bruit.
Et le Bruit est là partout, tout le temps, s’invitant dans la tête des autres à chaque instant, sans qu’il soit possible d’y échapper, même dans les endroits reculés. Alors que Todd en est à compter les quelques jours qui le séparent de son anniversaire, son père adoptif, Ben, l’envoie ramasser des pommes dans le marais. C’est là, entre les bâtiments des Spackle – ces extraterrestres anéantis à leur arrivée par les premiers colons – que Todd perçoit quelques chose d’inhabituel. Un petit trou dans le Bruit, un morceau de silence, là, caché dans les buissons. Or, c’est impossible. Le silence, ça n’existe pas. C’est donc en pensant à ce petit accroc dans la toile du Bruit que Todd regagne la ferme, promenant ses pensées à travers toute la ville. Il est loin d’imaginer que ce petit morceau de silence va considérablement lui compliquer la vie et l’obliger à fuir… avec les hommes de loi de Prentissville aux trousses.

Todd est un adolescent tout à fait normal, qui se languit de devenir un homme. Or la fuite à laquelle il est contraint va, progressivement, lui faire perdre son innocence d’enfant, au fil des épreuves qu’il traverse – toutes plus dangereuses les unes que les autres. Unique avantage : elles vont le dessiller et lui faire prendre conscience, peu à peu, de ce qu’est son univers. Le lecteur le comprend lui aussi petit à petit (et je ne peux pas en dire plus sans divulgâcher un énorme morceau d’intrigue !), au fil des rebondissements, lesquels s’enchaînent à bon train. Et, bien qu’il s’agisse d’une fuite, avec des péripéties quelque peu répétitives, l’histoire est prenante et efficace tant elle est nerveuse. La conclusion, d’ailleurs, produit une frustration intense et donne prodigieusement envie de lire la suite !
L’autre point intéressant, c’est que Todd – et le lecteur avec lui ! – s’interroge sur l’essence de l’humanité : à quel moment l’humain s’efface-t-il devant le monstre ? L’intrigue nous pousse également à nous interroger sur la justice, l’évolution, le rapport hommes-femmes (une question centrale ici !) ou sur la guerre. La réflexion est menée avec intelligence et se nourrit tant de l’intrigue que de l’évolution du personnage.

Mais la première chose que l’on remarque en attaquant le roman, c’est évidemment le style remarquable avec lequel il est écrit ! Pour replacer le contexte, Todd vit sur une planète colonisée, à quelques années-lumières de la Terre. Au fil du temps, les hommes ont décidé que la connaissance était dangereuse : le maire de Prentissville a donc aboli la lecture et fait brûler tous les livres. Conséquence : le langage s’est considérablement appauvri. Prononciation incorrecte, tournures approximatives, langage familier… il est parfois difficile de suivre le discours de Todd. Pourtant, Patrick Ness le rend incroyablement compréhensible et lisible, que ce soit dans les dialogues ou dans les parties narrées (puisque c’est Todd qui raconte l’histoire lui-même). Il ne faut guère plus que quelques chapitres pour s’adapter à son phrasé et pour profiter à fond de choix stylistique audacieux.

« Je pense comment l’espoir c’est peut-être la chose qui vous entraîne en avant, peut-être ce qui vous fait continuer, mais que c’est dangereux en même temps, dangereux, douloureux et risqué, que c’est défier le monde, et depuis quand le monde vous laisse-t-il remporter un défi ? »

Vocabulaire, syntaxe, grammaire ont subi un appauvrissement et des évolutions drastiques, qui traduisent merveilleusement la déliquescence de Prentissville et de Nouveau Monde, mais le tout se tient vraiment bien. Au fil de ses aventures, Todd croise une foule de personnages s’exprimant différemment de lui. La palette est large : entre ceux qui parlent normalement et ceux dont il est nécessaire de les lire à voix haute pour comprendre ce qu’ils disent, Patrick Ness propose un vaste choix de personnages, à l’image du décor sauvage et pauvre de cette planète hostile. Mention spéciale, au passage, à la traduction de Bruno Krebs !

Alors, si le départ peut sembler hermétique, il faut s’accrocher, persister dans la lecture, pour pleinement apprécier ce texte absolument génial. L’aventure est trépidante, malgré une légère répétition des péripéties, les personnages et l’univers riches et travaillés. Le roman propose, en outre, une réflexion assez poussée et s’adresse tant aux jeunes lecteurs qu’aux adultes : il serait dommage de passer à côté de cette petite pépite !

Le Chaos en marche #1, La Voix du couteau, Patrick Ness. Traduit de l’anglais par Bruno Krebs. Gallimard (Folio SF), octobre 2014, 544 p.

 

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Nox, Yves Grevet.

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Dans une ville basse que recouvre un brouillard – la nox – si dense que les habitants ne peuvent se déplacer sans lumière, l’espérance de vie est courte. Pire, les habitants sont contraints à une misère perpétuelle : hommes, femmes, enfants sont forcés de marcher ou de pédaler sans cesse afin de produire énergie et lumière avec des dynamos. Puisque l’expérience de vie est si courte, la loi impose aux adolescents de se marier et d’avoir des enfants le plus vite possible – dès 17 ans.
Lucen aime bien sa vie telle qu’elle est, mais craint de perdre celle qu’il aime, Firmie, car elle ne semble pas pressée de procréer. Il sent, par ailleurs, que son petit groupe d’amis est en train de mourir : Gerges, le fils du chef de la milice, s’apprête à la rejoindre et à œuvrer, lui aussi, à terroriser les habitants ; quant à Maurce, il fréquente un peu trop les hors-la-loi pour son bien. Pour chacun, l’heure des choix a sonné et les conséquences pourraient être fâcheuses.
Au même moment, dans des territoires épargnés par la nox, dans la ville du haut, la jeune Ludmilla ne parvient à se résigner au départ forcé de Martha, sa gouvernante qui l’a élevée, injustement renvoyée par son père. Elle décide de tout tenter pour la retrouver, quitte à s’aventurer dans la nox et à s’y perdre. Dans son imprudence, elle a de la chance, car c’est sur Lucen qu’elle tombe. Peut-être bien pour leur malheur à tous les deux…

Nox était ma première rencontre avec Yves Grevet : rencontre pour le moins réussie !

La première chose qui marque, c’est l’univers dans lequel l’auteur déroule son histoire. Coupé en deux extrêmes, il oppose à la ville haute, claire, rangée, ordonnée, la ville basse, sale, bruyante, polluée. Les habitants sont, eux aussi, départagés : dans la ville haute, ils ont le teint et le verbe haut et clair alors que, dans la ville basse, ils sont prix dans la nox. En témoignent leurs noms : si, dans la ville haute, ils portent des prénoms académiques, ceux de la ville basse omettent qui une consonne, qui une voyelle, créant ainsi des prénoms pour le moins exotiques, mais pas toujours faciles à prononcer. Cet univers scindé en deux parties bien distinctes (et contiguës) sert, évidemment, à mettre en place une intrigue dystopique. Sans surprise, la société du bas est opprimée par celle du haut qui, en plus de faire peser une législation très lourde régentant toute la société (mariages, naissances, métiers…) sur ceux d’en-bas, véhicule tout un tas de clichés racistes sur les habitants des quartiers défavorisés (sales, incultes, violents et on en passe). On imagine donc sans peine leur volonté de se rebeller, d’autant que la milice des bas-quartiers fait régner un ordre aussi violent qu’arbitraire. Or, dans son quartier chic, Ludmilla fréquente elle aussi quelques agités : peu à peu, les différentes groupes se retrouvent donc non pas à faire cause commune (ne se fréquentant pas), mais à œuvrer dans le même sens, ce qui s’avère vraiment intéressant.
De plus, le fait qu’une moitié de la ville soit constamment plongée dans le noir offre d’intéressants ressorts narratifs : difficile de savoir qui se terre dans l’obscurité, qui espionne quoi et de deviner les motivations de chacun !

Autre point passionnant, c’est que Nox est avant-tout une histoire d’amitié. Au fil des pages, on assiste à des amitiés d’enfance (pourtant solides !) qui se déchirent, d’autres qui se reforment ou qui se transforment en haines profondes et tenaces, faute de temps pour s’expliquer sereinement. Il y a les amitiés qui motivent toute l’histoire – comme le lien profond qui unit Ludmilla à Martha et qui précipite l’histoire – et celles qui se nouent et se dénouent dans la nécessité et l’adversité. L’histoire tourne, de fait, surtout autour de Ludmilla, dont les recherches vont la pousser à fréquenter des rebelles dont les intérêts rejoignent ceux des habitants de la nox. Autre figure centrale : Lucen, dont l’existence part soudainement en vrille après un tout petit accroc, lequel prend de plus en plus d’importance de péripéties en péripéties, de façon à la fois affreusement réaliste et percutante. Il n’est nullement difficile de s’identifier à ce que vit ce garçon ! L’auteur accorde un soin particulier à ses personnages, qu’ils soient amis, opposants, ou baignant dans un flou artistique savamment entretenu.

Enfin, la narration apporte son lot de piquant ! On vogue d’un personnage à l’autre, en revenant toujours un petit peu en arrière. Mais ce n’est absolument pas répétitif, l’auteur choisissant systématiquement un nouvel angle d’approche, permettant de nuancer l’histoire qu’il nous narre. Non seulement cela vient nuancer le propos mais, en plus, cela augmente diablement le suspense.
Au fil des chapitres, nos adolescentes découvrent (avec déplaisir), combien leur monde est sombre et assistent à la lente mais irrémédiable destruction de leurs illusions. On pourrait craindre un roman sinistre mais loin de là ! La conclusion et les derniers chapitres viennent nuancer cette impression, tout en portant un beau message d’espoir !

En somme, au rayon dystopies, voilà une excellente série qui sort du lot. Point de batailles rangées opposant rebelles et pouvoir institutionnel. En lieu et place, une intrigue soignée, amenant le lecteur à réfléchir sur les clivages de la société, mettant en scène des personnages très humains (quel que soit leur bord !), et bien plus semblables qu’ils ne le pensent. Bref : une dystopie intelligente à préférer aux cadors du marché !

Nox, Yves Grevet. Syros, 2015 (pour l’intégrale), 845 p.
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Un texte pas tout à fait dystopique mais un peu quand même, dans lequel le langage est travaillé aussi.

 

Les Décharnés : une lueur au crépuscule, Paul Clément.

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Une journée de juin comme une autre en Provence. Blessé à la cheville, Patrick, un agriculteur de la région, asocial et vieillissant, ne souhaite qu’une chose : se remettre au plus vite pour retrouver la monotonie de sa vie, rythmée par un travail acharné. Mais le monde bascule dans l’horreur lorsque les automobilistes, coincés dans un embouteillage non loin de chez lui, se transforment soudain en fous assoiffés de sang… de sang humain. S’il veut survivre, Patrick doit non seulement faire face à ces démons qui frappent à sa porte mais aussi à ceux, plus sournois, qui l’assaillent intérieurement. Et si cette petite fille, qu’il prend sous son aile, parvenait à le ramener, lui, vieux loup solitaire, dans le monde des vivants ?

Je continue donc mon exploration de l’univers des zombies avec Les Décharnés, autoédité par son auteur, Paul Clément. Et bien que le style du récit se soit avéré aux antipodes de mes goûts (je n’ai pas une franche passion pour les survivals), j’ai passé un bon moment en compagnie de Patrick et Emma.

Parlons donc des personnages. Patrick est un agriculteur veuf, vieillissant et dangereusement asocial. Le genre de type qui trinque et se délecte en observant les hordes de touristes coincés à cuire dans leurs véhicules, pris dans les traditionnels embouteillages estivaux sous l’implacable soleil de Provence. En trois mots : un type bien. Bon, évidemment, le côté asocial ne le pousse guère à se démener pour son prochain : dès que débarquent les zombies, c’est chacun pour sa pomme et l’ami Patrick ne joue que pour la sienne. Le personnage n’est donc pas, au premier abord, des plus sympathiques. De fait, il est le premier surpris lorsqu’il quitte ses barricades pour aller secourir Emma, une gamine terrifiée qui vient d’assister à la mise à mort de sa mère. Bon an mal an, le duo va devoir s’apprivoiser (et ce n’est pas facile) : au fil des chapitres, on constate avec plaisir que Patrick s’ouvre à Emma et passe de vieux con antipathique à vieux con (on ne change pas une équipe qui gagne !) sympathique. Il va tenter de survivre et de protéger Emma d’un univers en déliquescence, dont les zombies ne sont pas le danger le plus menaçant, en fait. Comme dans pas mal d’histoires du même genre, la menace la plus importante vient plutôt des quelques survivants. C’est peut-être la seule limite du roman : alors que Patrick révèle de bons côtés sous des aspects bourrus, son principal opposant, Gérald, manque un peu de nuances dans sa méchanceté.

Hormis cela, le roman présente une bonne intrigue de zombies, certes un peu classique (mais difficile de faire sans les codes du genre), parfois un peu balisée (mais encore une fois, difficile de s’affranchir totalement des codes adéquats) mais efficace et rythmée. Après un premier chapitre en fanfare, on traverse quelques passages plus calmes mais, pas de panique : le rythme est rapidement de nouveau au rendez-vous. Les pages s’enchaînent jusqu’au dernier chapitre, absolument saisissant.

Si l’intrigue suit un cours classique, l’auteur place le roman dans un décor original, celui de la Provence. Et pas dans une grande ville ! On zone donc dans la cambrousse, les petits bleds, sur les routes désertes (hormis les zombies en goguette, évidemment). Cela change agréablement de ce que l’on a l’habitude de lire.

Côté zombies, il y a évidemment quelques scènes chargées en tripes et en hémoglobine mais l’auteur ne verse pas inutilement dans le gore. Malgré quelques écueils de premier roman (mais rien d’insurmontable), l’ensemble est bien mené et l’auteur apporte un grand soin à ses formulations.

En grand connaisseur des zombies, Paul Clément livre une intrigue horrifique rythmée et prenante, qui respecte les codes du genre, dans un univers original. Son duo est touchant et efficace et on en apprécie l’évolution. De plus, malgré une intrigue somme toute classique, l’auteur ne sombre ni dans la facilité, ni dans les bon sentiments ! Amateurs de zombies, notez donc le titre. 

Les Décharnés : une lueur au crépuscule, Paul Clément. Autoédition, décembre 2015, 320 p.

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Les Ailés, Eric Simard.

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Il y a onze ans, une catastrophe a englouti Paris sous l’eau. Rudy vit au sommet d’un gratte-ciel. Pour retrouver sa mère disparue, il prend le risque insensé d’infiltrer la communauté des pirates. De son côté, Elorn, un garçon qui communique avec les dauphins, est averti qu’une terrible menace plane sur les siens, réfugiés sur la tour Eiffel. S’agirait-il de ce navire qui remonte lentement la Seine ? Un navire appartenant à des êtres mi-humains mi-oiseaux, les Ailés, qui semblent vouloir s’installer sur le Sacré-Cœur.

Plus jeune, j’avais adoré Le Souffle de la pierre d’Irlande (première version) d’Éric Simard ; mais si j’ai passé un bon moment avec Les Ailés, il m’a quelque peu laissée sur ma faim.

Les Ailés est le troisième volume du Cycle des Destins, mais chaque tome peut se lire indépendamment dans le grand univers créé par Éric Simard – et dans lequel se déroule également L’Arche des derniers jours.

Dès les premières pages, on découvre un Paris post-apocalyptique immergé où ne surnagent guère que la tour Eiffel, les tours de la Défense, la colline de Montmartre… différents endroits où vivent autant de communautés. Celle d’Elorn, les enfants de Dyoun, a colonisé les abords de la Dame de Fer : ils pratiquent les vagues, nagent avec les dauphins, communiquent par télépathie avec les animaux.
Rudy, de son côté, vit avec son père à la Défense, dans la communauté de l’Aviateur, qui possède quelques ULM. Rudy l’insolent a deux rêves : retrouver la trace de sa mère et devenir pilote.
Notre troisième protagoniste, Myrha, est une Ailée : mi-humaine, mi-oiseau, elle vogue sur un navire convoyant un mystérieux container cachant la Chose, une entité qu’elle doit amener à Montmartre au chef de son peuple.

L’auteur alterne les récits liés aux trois personnages, chacun ayant des objectifs et préoccupations particuliers. Les chapitres sont courts, ce qui offre un certain dynamisme ; malheureusement, on a parfois l’impression de sauter de l’un à l’autre un peu trop vite, sans réellement approfondir aucun des points de l’histoire. De plus, l’opposition qui se dessine s’avère, finalement, un peu trop manichéenne pour réellement fonctionner.
Heureusement, les amateurs de récits post-apocalyptiques, de villes transformées et de récits d’aventures (avec des pirates !) devraient s’y retrouver.

De fait, l’histoire est assez riche, chaque communauté ou personnage ayant des objectifs différant concernant leur univers. Si Elorn et Rudy n’ont guère de visée hégémonique, les Ailés, eux, entendent bien contrôler tout le territoire ; mais ce n’est dans les derniers chapitres que l’intrigue politique prend toute son ampleur, accentuant cette impression de survol en surface de certains éléments. Avant cela, l’auteur offre de nombreuses péripéties, variées, offrant de nombreux retournements de situation, quel que soit le personnage que l’on suit. Ce qui est intéressant, c’est qu’Éric Simard ne se cantonne pas à l’histoire purement post-apocalyptique : en faisait le lien avec ses autres romans (qu’il n’est vraiment pas nécessaire d’avoir lus, les rappels sont suffisants et complets), il développe ses personnages et leurs sentiments naissants – sans niaiserie aucune ! D’ailleurs, le fait que l’on suive les trois personnages, tour à tour, contribue sans doute à l’impression de lenteur initiale : il leur faut un moment avant d’enfin se rencontrer.

En somme, Les Ailés est un roman post-apocalyptique avec un grand nombre d’éléments plus qu’intéressants mais qui malheureusement, semble ne pas atteindre son plein potentiel. L’intrigue est un peu longue à se mettre en place et, lorsque c’est fait, s’avère un tantinet manichéenne, ce qui est un peu dommage. À côté de cela, on se régale d’aventures de pirates, de nageurs télépathes et d’hommes taquinant les cieux, en découvrant les destinées de trois adolescents décidés à prendre leurs vies en main. Le roman est un peu inégal, mais plaira peut-être aux amateurs d’aventures originales.

Les Ailés, Éric Simard. Syros, 2015, 300 p. 

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Les Sous-vivants, Johan Heliot.

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L’humanité, devenue stérile, a presque disparu de la surface de la Terre. Dans un Paris en ruines envahi par la forêt, de petites tribus survivent tant bien que mal. Le jour, leurs membres doivent affronter une chaleur étouffante ; la nuit, un ennemi plus implacable encore : les ferhoms, étranges robots qui enlèvent les adultes et les emportent vers une mystérieuse destination. Comment naissent les enfants qui peuplent les tribus ? Personne ne le sait…
Quand son père est à son tour capturé, Soria part à sa recherche avec son meilleur ami, Selim. Ils ne sont pas au bout de leurs surprises…

Dans un Paris dévasté, Johan Heliot nous fait suivre quelques jeunes personnages.
Tigdal, jeune apprenti Pur, est élevé dans des tunnels et deviendra, un beau jour, pilote – du moins l’espère-t-il. Depuis la grande catastrophe qui a ravagé Paris et, a fortiori, la Terre, les Hommes Vrais vivent dans les souterrains et assurent la perpétuation de l’espèce. Leur rôle consiste à évaluer les risques présentés par les populations vivant en surface et, lorsqu’un des sauvages de l’extérieur s’avère avoir le sang suffisamment pur, à le prélever afin d’en faire une main d’œuvre acceptable.
Soria, elle, vit avec la tribu de Notadam et tisse de quoi fabriquer étoffes et vêtements. Elle coule des jours heureux auprès de son père, Amin, malheureusement malade et mourant, ainsi que ses amis Keiff et Selim. Or, elle va rapidement devoir quitter son pré carré afin d’aller à la recherche des troqueurs, menés par son père, et qui ont disparu sur la route de leur retour.
Aux récits de ce qui arrive à nos deux protagonistes s’ajoutent les racontars de Selim. Rêveur et poétique, le jeune homme tutoie les gargouilles de Notre-Dame, ainsi que les corbeaux noirs qui en peuplent les hauteurs, et invente toutes sortes de récits évoquant le passé de la Terre, l’origine des tribus, ou servant de contes et légendes.

L’alternance permet donc de suivre les itinéraires des deux protagoniste et rend le récit dynamique. Les racontars de Selim, eux, viennent enrichir l’univers et lier son monde au nôtre. Le jeune homme trouve des explications sensibles et poétiques à l’organisation de son univers et ses récits ajoutent une petite touche onirique fort agréable à l’ensemble.
En dehors de cela, on ne peut pas dire que l’univers imaginé par Johan Heliot fasse vraiment rêver : ce Paris post-apocalyptique donne plutôt envie de fuir. Si les arbres ont repris leurs droits sur la capitale, les robots qui rôdent, toutes les nuits, sur le territoire, ont de quoi faire froid dans le dos. Comme les personnages, on guette les antrenuits dans lesquels se mettre à l’abri. Si le contexte n’est guère attrayant, Johan Heliot a adapté la ville post-apocalyptique. Ainsi, les noms ont tous quelque peu changé : Notre-Dame est devenue Notadam, la tour Eiffel est devenue Haute-Pointe, la Tour Montparnasse est nommée Monparse ou Longue Sombre et le Sacré-Cœur, Pleure-Pierre ou Sacreur. La Seine, de son côté, s’appelle Pue-la-Boue, ce qui donne une idée de son degré de propreté. Au fil des pages, on se surprend à traquer les références, à visualiser le plan et à tenter de faire coller le paysage urbain que l’on connaît à cette jungle étouffante et presque impénétrable que l’on arpente.

L’intrigue met quelques chapitres à s’installer mais, tout pris que l’on est par la découverte de l’univers et des us et coutumes locaux, on n’y prête guère attention. Cependant, une fois le fil rouge lancé, difficile de s’arrêter. Le voyage entrepris par Soria et Selim est loin d’être de tout repos et les péripéties s’enchaînent à bon train. Tigdal, de son côté, souffre du harcèlement constant de son binôme de travail et l’on a à cœur de voir le jeune homme s’affirmer et prendre enfin sa place. Rapidement, la quête des uns et des autres se transforme : alors que l’un cherche à trouver sa place dans sa société et que les deux autres cherchent leurs compagnons, ils se mettent à s’interroger sur les origines de leur univers si particulier. Johan Heliot invente, pour l’occasion, une explication originale et proprement captivante.

Les Sous-vivants est un très bon roman post-apocalyptique destiné à la jeunesse : original et dynamique, il offre une intrigue riche en actions et non dépourvue de poésie, dans un Paris ravagé que l’on arpente avec grand plaisir. 

Les Sous-vivants, Johan Heliot. Seuil, 2016, 319 p. 

 

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Positif, David Wellington.

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New-York, quelques vingt années après une apocalypse zombie. Finnegan, dit Finn, vit confortablement dans la ville fortifiée, entouré de ses deux parents. Malheureusement, sa mère se transforme subitement en zombie et le jeune homme de 19 ans est exposé au virus. Celui-ci peut incuber jusqu’à 20 ans. Finn est désormais un Positif. Le signe « + » tatoué sur la main gauche de Finnegan lui vaut expulsion : une voiture du gouvernement l’amènera dans un camp sanitaire en Ohio. Sauf que… l’agent fédéral a été égorgé. Et Finn est tout seul, dehors, sans même savoir que l’Ohio est un état à des centaines de kilomètres. Et, bien sûr, il y a les zombies. 

Voilà un roman de zombies qui débute pour le mieux. David Wellington propose une intrigue vraiment originale : l’idée de ce virus zombie pouvant incuber jusqu’à vingt ans permet d’intéressants développements. Étant né à l’abri, Finn est très doué pour pêcher dans les tunnels du métro de New-York et subvenir à ses besoins… dans une ville à l’abri des zombies. Dehors, comment dire ? Il est nul. En fait, s’il ne recevait pas d’aide, il devrait mourir en moins de deux. Heureusement (ou pas ?), il est rapidement pris par Adare, un pillard qui circule sur les routes post-apocalyptiques américaines à bord d’un SUV bourré de fournitures et de jeunes filles, qui l’aident dans son travail – et lui servent, accessoirement, d’esclaves sexuels, ce que le naïf Finn ne comprend pas bien vite. De quartiers résidentiels à piller en camps de pillards, en passant par tous les coins où traîner ses bottes qu’offre l’univers post-apocalyptique, Finn découvre une réalité pour le moins sordide.

Finalement, le plus gros danger de son univers, ce ne sont pas les zombies… ce sont plutôt les humains qui peuplent encore le monde : pilleurs, voleurs, esclavagistes, la lie de l’humanité n’a eu guère de mal à survivre. Comme dans Feed, les zombies ne sont qu’une donnée de l’univers avec laquelle il faut composer, ce qui donne un récit riche en aventures, adrénaline et rebondissements.

Malheureusement, la belle mécanique s’enraye sur la seconde partie. Arrivé au camp sanitaire – qui n’est guère mieux qu’un camp de concentration – Finn reprend du poil de la bête et mène la révolte des Positifs. De loser sous-doué, Finn devient subitement un leader talentueux, à la chance un brin trop insolente : il arrive à déjouer les pièges que lui tendent la nature (sauvage et humaine) avec un peu trop de facilités. A la longue, cela devient même un peu lassant. Pourtant, le projet ne manque pas d’intérêt : on suit l’établissement des Positifs en petite communauté, les difficultés liées à l’hiver rigoureux qui arrive, aux zombies, ou à une secte qui semble prendre de plus en plus d’importance. Mais tout l’aspect original qu’avait le début, avec ce personnage se débattant contre un système et une nature auxquels il n’était pas préparé, disparaît dès l’instant où Finn se comporte comme n’importe quel héros de roman – qui rencontre deux-trois difficultés, mais s’en sort tout de même, au final, haut la main et sans jamais perdre sa bonne réputation. Sans être totalement cliché (car l’univers est là pour apporter son lot de surprises), le récit devient de plus en plus convenu, ce qui est bien dommage.

Positif est donc un roman de zombies inégal : la première partie, extrêmement prenante et originale, est quelque peu desservie par la seconde, qui se rapproche un peu trop du cliché de l’anti-héros secrètement talentueux pour être vraiment efficace. Le récit n’en demeure pas moins prenant, rythmé par ses chapitres extrêmement courts et ses multiples rebondissements. 

Positif, David Wellington. Traduit de l’anglais par. Bragelonne, 2015, 552 p.

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7 secondes, Tom Easton.

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Mila vit dans un monde divisé entre, d’un côté, un continent ravagé par la guerre et, de l’autre, les Îles, enclave idyllique où, grâce à un téléphone placé dans son crâne, chacun enregistre la moindre minute de sa vie et peut choisir de la diffuser à ses abonnés.
Fuyant une vie de violence et de pauvreté, la jeune fille est capturée alors qu’elle cherche à s’introduire dans ce paradis. Mais lorsque le gouvernement entreprend de lui implanter à son tour un téléphone (pour la surveiller de plus près…), ils découvrent un appareil inconnu, potentiellement dangereux, dans son crâne. Une véritable chasse à l’homme commence : pour sauver sa vie, Mila ne dispose que de sept précieuses secondes d’avance sur ses poursuivants – le décalage entre la réalité et sa retransmission…

 

Voilà un roman qui entre en écho avec l’actualité mondiale et avec lequel j’ai passé un bon moment, malgré ses défauts…  Mila, issue d’une zone ravagée (appelée l’E. Pour l’Europe, on s’en doute !) tente de gagner les Îles (l’Angleterre, évidemment), reliées au continent par un gigantesque pont d’acier d’où tombe malheureusement son mentor et ami Julian. Esseulée, en deuil, la jeune fille n’échappe pas à l’arrestation qui pend au nez de tout immigrant clandestin dans les Îles. Et… c’est là que ça se corse pour Mila.

Dans cet univers futuriste post-apocalyptique, les habitants des zones riches disposent chacun d’une puce téléphonique directement greffée à leur cerveau, pour plus de commodités. Elle leur permet d’appeler, bien sûr, mais aussi et surtout de diffuser sur les réseaux sociaux la retransmission de leurs actions soit en direct, soit avec un délai de sept secondes – délai dont dispose Mila après une âpre négociation. La jeune fille est donc immédiatement mise sous surveillance au moyen d’une puce dont elle ne peut se débarrasser et surveillée d’autant plus étroitement que les médecins découvrent, greffée à son cerveau, ce qui pourrait bien être une bombe miniature.
En revanche, elle peut s’enfuir et ne s’en prive pas. Sa puce étant directement reliée à celle d’Adam, l’agent qui l’a arrêtée et qui est chargé de sa supervision, elle a ses yeux en permanence rivés sur elle – à sept secondes d’écart, toutefois. Et sept secondes, ça peut être long !
Passée l’impression d’étrangeté liée à ces téléphones cervicaux, on plonge dans un univers tout futuriste du point de vue technologique. Tout ou presque passe par ces puces : les achats, les déplacements et, évidemment, les relations sociales. Tout un chacun peut se brancher sur la retransmission d’un individu, la commenter, le contacter. Dès l’instant où on touche à ce réseau, on devient partie prenante d’un tout virtuel. Un paramètre fort problématique lorsqu’on est en fuite.

Dans celle-ci, Mila doit déployer des trésors d’ingéniosité : cascades, petits bricolages et plans d’urgence exécutés en dernier recours regorgent. Le rythme, de fait, est extrêmement soutenu et on a à peine le temps de souffler. Par ailleurs, si le début semble relativement gentillet, l’intrigue ne tarde pas à se corser et à prendre un tour plus sombre : aux filatures succèdent les agressions, puis les premières tentatives de meurtre. À ce titre, le roman mêle aventure et survie – Mila étant bien décidée à ne pas se laisser attraper, ni tuer. C’est aussi là que le bât blesse. En effet, les péripéties sont, à la longue, répétitives. Mila est capturée, elle s’évade ingénieusement, elle fuit, elle est poursuivie, les péripéties s’enchaînent et elle est, à nouveau, capturée (et bis repetita). D’autant que rien, ou presque, ne vient calmer le flot d’action. D’ailleurs, Mila est un peu trop douée pour être honnête : elle a d’excellents réflexes, elle est forte, versée en arts martiaux et ne manque définitivement pas de ressources pour s’en sortir. Un genre de James Bond couplé à MacGyver, pour résumer. Dans le cadre du roman, cela fonctionne : on est dans un page turner survitaminé, dans lequel l’action répond à l’action. Mais on a du mal à imaginer qu’une jeune fille aussi accomplie puisse exister et s’en sorte sans barguigner. De plus, la chute semble, une fois tout ça accompli, un peu dérisoire et laisse le lecteur referme le roman sur un sentiment en demi-teinte.

Dans l’ensemble, les personnages sont assez peu creusés, en dehors de Mila. Elle traite surtout avec Adam, l’agent qui la surveille et Holly, une jeune femme qui lui apporte son aide. Vu comment est racontée l’histoire et vu l’intrigue, le fait que les personnages semblent un peu lisses n’est pas particulièrement gênant : on en sait juste assez pour que l’histoire se déroule et que les péripéties s’enchaînent et, sur le moment, cela ne m’a gênée plus que cela. En revanche, cela ne permet pas vraiment de prendre fait et cause pour l’un ou l’autre : malgré le côté très prenant de l’aventure, les ennuis de Mila me sont restés assez étrangers et éloignés.

Finalement, ce que j’ai le plus apprécié, c’est l’écho avec l’actualité que j’ai trouvé dans le roman, qui catalyse plusieurs grandes problématiques : immigration clandestine, bien sûr, mais aussi surveillance permanente des citoyens – ici par le biais de leurs puces. D’ailleurs, le récit évoque une lutte politique entre deux partis, les tenants de la « surveillance complète » d’une part, ceux du respect de la vie privée de l’autre, dont les éternels débats animent la scène politique et déchirent la communauté. Il y est aussi beaucoup question de présence sur les réseaux sociaux, les habitants des Îles étant accoutumés à partager les moindres instants de leur vie sur la toile avec le monde entier.

En somme, voilà un one-shot post-apocalyptique avec lequel j’ai tout de même passé un bon moment : l’action est omniprésente, au détriment de la profondeur des personnages et d’une intrigue plus complexe ; pourtant, les actions effrénées et la quête de survie, couplées aux sujets d’actualité abordé, ont suffi à combler la superficialité d’ensemble.

7 secondes, Tom Easton. Traduit de l’anglais par Émilie Gourdet. Lumen, 2015, 368 p.

 

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