Mers mortes, Aurélie Wellenstein.

Les humains ont massacré les mers et les océans. L’eau s’est évaporée ; les animaux sont morts. Quelques années plus tard, les mers et les océans reviennent. Ils déferlent sur le monde sous la forme de marées fantômes et déplacent des vagues de poissons spectraux, tous avides de vengeance. Les fantômes arrachent leurs âmes aux hommes et les dévorent. Bientôt, les humains eux aussi seront éteints… Leur dernier rempart face à la mort : les exorcistes. Caste indispensable à l’humanité, les exorcistes sont bien entendu très convoités. L’un d’eux, Oural, va se faire kidnapper par une bande de pirates qui navigue sur les mers mortes à bord d’un bateau fantôme. Voilà notre héros embarqué de force dans une quête sanglante et obligé, tôt ou tard, de se salir les mains…

Cette année, comme les deux années précédentes, j’ai la chance de participer avec mes collègues de compèt’ au Prix Imaginales des Bibliothécaires ; contrairement aux années précédentes, je vais tâcher de chroniquer ce que je lis, en commençant par Mers mortes (même si en réalité, c’est le deuxième titre que j’ai lu dans le cadre de ce prix ; le premier c’était Chevauche-Brumes).
Malgré l’engouement général autour de ce roman (si j’en crois les multiples nominations qu’il connaît à un tas de prix !), je dois dire que j’en suis ressortie plutôt mitigée.

D’abord, il m’a globalement manqué des éléments pour pleinement profiter de l’intrigue. Celle-ci fait évoluer les personnages dans un environnement aussi hostile qu’aride, puisque l’eau s’est évaporée, ce qui a entraîné la disparition de tous les animaux, notamment des animaux marins. Or, première vraie question : si l’eau s’est évaporée, comment les personnages peuvent-ils survivre ? On parle d’une situation qui dure depuis 10 ans. J’entends bien que l’on nous dit qu’il reste « quelques poches d’eau », mais l’explication n’est pas franchement convaincante (en tout cas, elle ne m’a pas suffi). De même, si l’eau est à ce point rationnée, que mangent les personnages (et les animaux qu’ils croisent ?). Globalement, la végétation est morte, et il est assez difficile d’imaginer ce qu’ils peuvent se mettre sous la dent. Mais on nous parle d’agrumes, de céréales… comment tout cela pousse-t-il ? Comment les personnages s’hydratent-ils ?
Toujours du côté de l’intrigue, j’ai trouvé la conclusion assez brouillonne. Attention, je spoile.
Certes, les personnages parviennent à résoudre le problème qui les occupait. Pourquoi ? Comment ? Mystère. Cette absence totale d’explication m’a clairement frustrée. Je sais pourtant qu’il s’agit d’un roman fantastique, et que c’est le concept du fantastique de ne pas expliquer les tenants et aboutissants. Mais j’aurais aimé un minimum d’explications, un peu plus que « ça marche, parce que c’était supposé marcher ». Ceci étant dit, c’est assez cohérent avec le début du roman : on pose comme pré-requis que l’eau s’est évaporée, mais sans aucune explication. Si elle a disparu, où est-elle passée ? En quoi s’est-elle transformée ? Comment toute cette masse a-t-elle pu disparaître si vite ? Mystère et boule de gomme.

Par ailleurs, difficile pour moi de m’accrocher aux personnages, malgré des idées intéressantes. Oural, le personnage principal, est exorciste. Ce qui signifie qu’à l’aide de ses pouvoirs, il est supposé repousser les marées fantômes. À bord du vaisseau des pirates qui l’ont enlevé, il fait de même. Franchement, ça claque, et il ne fallait pas plus pour faire mon bonheur. Sauf que. Oural est une vraie tête à claques (justement), qui jamais ne change. Ses décisions sont – au mieux – complètement idiotes et le pire, c’est quand même qu’il s’y enlise. Dans ses récits de pensées, il se la joue « mec qui a conscience de ses failles et travaille à s’améliorer », mais ce n’est jamais suivi d’effet, et cette attitude a tendance à m’agacer prodigieusement. Pour ne rien vous cacher, j’ai même souvent souhaité qu’il trépasse. Tout cela combiné a fait que j’ai eu de plus en plus de mal à m’accrocher.

D’autant que si le message est vraiment intéressant, je l’ai malheureusement trouvé hyper moralisateur. A tel point qu’il m’a semblé empiéter complètement sur l’intrigue, au détriment de celle-ci.  Et pourtant, il y a de vrais morceaux de bravoure dans le texte. Au cours de ses – nombreux – cauchemars, Oural rêve qu’il s’incarne dans des animaux marins décimés par la cruauté humaine (au cours de « traditions » inhumaines), par la surpêche, par la pollution, soit par l’effet final de la disparition des eaux. Ces passages, beaucoup plus violents que le reste du roman, s’avèrent aussi beaucoup plus prenants et finalement nettement plus percutants que les discours très moralisateurs de Bengale.

Sentiment mitigé dans cette lecture, donc. Autant j’ai adoré l’idée de départ des marées fantômes combattues par des exorcistes, autant le côté un peu superficiel de l’intrigue, supplantée par un message un peu trop présent – quoique VRAIMENT utile – m’auront fait décrocher. Et pourtant, je le répète, le concept est bien trouvé et s’attaque à un sujet d’envergure, raison pour laquelle je n’ai pas totalement détesté ma lecture. De plus, j’ai trouvé les personnages plutôt bien trouvés (même si j’avais envie de claquer Oural) et l’intrigue narrée dans un style fluide. Difficile de trancher, donc !

Mers mortes, Aurélie Wellenstein. Scrineo, mars 2019.

J’ai lu ce roman à coups de 5 chapitres avec Camille, qui a patiemment supporté mes soupirs !

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Boneshaker, Le Siècle mécanique #1, Cherie Priest.

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1880. La Guerre Civile américaine fait rage depuis deux décennies, poussant les avancées technologiques dans d’étranges directions. Dans les Territoires de l’Ouest, les villes baignent dans des gaz mortels, alors que la terre est vidée de ses ressources. Sur la frontière entre le Nord et le Sud, les espions fomentent leurs complots et les trafiquants font plus d’argent que leur gouvernement.
C’est dans ce monde que vivent Briar Wilkes et son fils. Elle est la veuve de l’infâme Dr. Blue, créateur du Boneshaker, la machine qui détruisit Seattle, perçant accidentellement une poche de gaz qui transforma les vivants en non-morts. Mais quand son fils décide de franchir le mur qui cerne Seattle en ruine dans l’espoir de réécrire l’histoire, elle doit le retrouver au plus vite avant qu’il ne lui arrive malheur. Sa quête la conduira dans une ville grouillant de morts-vivants affamés, de pirates de l’air, de seigneurs criminels et de réfugiés armés jusqu’aux dents. Seule Briar peut le ramener vivant.

Il va sans doute être assez difficile de parler avec justesse de cette petite brique fort enthousiasmante qu’est Boneshaker, mais on va tenter de faire au mieux. Boneshaker est la porte d’entrée d’un univers steampunk à la fois complexe, enthousiasmant et au sein duquel on s’ennuie très difficilement tant il y a à voir et à faire dans l’histoire — en fait, il y a d’autres tomes dans la série mais, si j’ai bien suivi, ils ne mettent pas en scène tout à fait les mêmes personnages.

Au départ, l’histoire peut sembler un peu lente mais c’est parce qu’il faut à l’auteur plusieurs chapitres pour présenter son univers dans tous ses détails — et encore de nombreux autres pour que l’on saisisse les tenants et aboutissants de l’histoire. Mais on ne s’ennuie pas une minute, car cette présentation détaillée amène des nuances, des précisions, au fil des pages. Du coup, c’est lent, certes, mais jamais on ne s’ennuie.
Cela permet, de plus, de construire des personnages auxquels on croit et on s’attache. Et c’est nécessaire, car il y a des enjeux remontant à plusieurs années avant le début de l’histoire et il faut bien plusieurs chapitres pour comprendre comment l’ex-mari de Briar lui pourrit définitivement la vie, comment son défunt père (héros pour certains, délinquant pour d’autres), va lui aussi interférer avec son existence et comment Zeke, enfin, ne peut qu’être qu’avide d’informations sur ces deux figures tutélaires qui influent si fortement sur sa propre vie d’adolescent.
L’histoire se construit donc peu à peu autour de ce drôle de quatuor familial (dont deux membres, sans doute les plus importants, sont pourtant décédés !) et d’une galerie de personnages eux aussi hauts en couleurs. Que l’on pense au Capitaine Cly (et à ses camarades pirates et contrebandiers du ciel), à l’angoissant et terrible Dr. Minnericht (apte à vous faire faire des cauchemars !), à Lucy la tenancière du bar, à Swakhammer ou encore à la princesse, il n’y a que des figures passionnantes auxquelles on s’attache — même les pires ordures, c’est dire !

Tout cela ne serait sans doute rien sans l’univers d’une incroyable richesse et résolument steampunk. J’ai déjà un peu vendu la mèche, mais il y a des pirates et contrebandiers de l’air qui volent sur des dirigeables armés jusqu’à la passerelle, des Chinois (venus lors d’une grande vague migratoire et malheureusement en butte aux mêmes préjugés racistes débiles que de nos jours) en charge des soufflets de la ville, des scientifiques proprement géniaux (et souvent monstrueux), des gens qui essaient juste de survivre et, bien sûr, des zombies (qu’on appelle des Pourris dans cet univers) assoiffés de chair humaine. Et il va sans dire que chaque petite groupe — voire chaque personne — a ses idées, ses buts et objectifs cachés, ce qui occasionne son lot de relations tendues, de complots, de bisbilles, le tout sur fond de vapeurs, de fumées délétères et de graisse à fusils. Évidemment, c’est palpitant à souhait !

Il faudrait aussi parler du style fluide et enlevé de Cherie Priest, qui nous fait adhérer instantanément à la quête de Briar. Celle-ci est particulièrement touchante, tout comme celle de Zeke. Mère et fils se cherchent, se perdent, font des rencontres incroyables, enrichissantes ou dangereuses et c’est ce qui fait tout le sel du récit. Autre bon point : alors qu’en général les protagonistes ne rêvent que de changer leur monde, ici ils sont embarqués dans leur quête toute personnelle, ce qui change agréablement des clichés du genre.

En refermant Boneshaker, j’ai eu la nette impression d’avoir mis le nez dans un monument du steampunk. Malgré l’épaisseur, il ne m’a guère fallu plus de quelques jours pour venir à bout de ce roman palpitant, qui donne sacrément envie de se plonger dans le reste du Siècle mécanique !

Le Siècle mécanique #1, Boneshaker, Cherie Priest. Traduit de l’anglais par Agnès Bousteau.
Le Livre de Poche, août 2016, 640 p.

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Les Terres interdites, Les Pirates de l’Escroc-Griffe #1, Jean-Sébastien Guillermou.

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Lorsque Caboche, après s’être enfui de l’orphelinat militaire, part à la recherche de son père, il ne s’attendait certainement pas à rencontrer la compagnie de L’Escroc-Griffe et encore moins à monter à bord de leur bateau !
Connu pour n’avoir jamais réussi un abordage, l’équipage de Bretelle, vieux capitaine désabusé, ressemble plus à la troupe d’un cirque qu’à une bande de redoutables pirates-chasseurs de trésors. Mais Caboche va les entraîner dans un voyage rocambolesque sur les Mers Turquoises, à la recherche d’un trésor mythique. Une quête dangereuse puisqu’ils sont pourchassés par l’invincible et immortel Amiral-Fantôme, et qui les mènera jusqu’aux confins du Monde-Fleur, aux abords des mystérieuses Terres Interdites…

 

Premier tome d’une trilogie, Les Terres interdites semble plutôt orienté jeunesse, bien que ce ne soit pas clairement précisé sur le roman.
Voilà une réjouissante aventure de pirates ! De pirates oui ; car bien que la compagnie de l’Escroc-Griffe se réclame de l’ordre des chercheurs d’or, elle ne tarde pas à avoir la garde royale et le terrible Amiral Fantôme lancée à ses trousses… ne lui laissant d’autre choix que de se lancer dans la piraterie la plus basse.

J’ai passé un très bon moment avec la compagnie de l’Escroc-Griffe, mais je dois reconnaître que je ne me suis pas autant amusée que prévu avec ce titre, à cause de quelques points sur la forme qui m’ont chagrinée.
Tout d’abord, le rythme. L’histoire est déjantée à souhait et démarre sur les chapeaux de roue, maintenant ce rythme d’enfer quasiment de bout en bout. Et s’il est agréable d’avoir autant de péripéties, il faut reconnaître que, parfois, on a envie de souffler. D’autant que cette surenchère ne permet pas vraiment de tout approfondir : on a parfois l’impression de survoler un peu les événements, sans vraiment y prendre part et en laissant des détails cruciaux derrière nous. Heureusement, cette impression s’atténue quelque peu sur la fin, lorsque l’on arrive dans les Marais, où l’auteur prend plus de temps pour développer la civilisation du peuple que l’on y croise, ainsi que les relations entre les personnages qui prennent plus de consistance. Autre petit bémol : les dialogues m’ont parfois semblé passer du coq à l’âne et, dans certaines situations, j’ai eu l’impression de décrocher.

Bon, heureusement, il y avait quand même plein de bonne choses à côté de tout ça (et n’oublions pas qu’il s’agit d’un premier roman). La première chose qui marque, c’est l’univers riche (et légèrement barré) que l’on arpente. Imaginez un Monde-Fleur, bordé par des pétales qui, chaque nuit, se referment. Pour tout de même percevoir la lumière du Soleil (Sol), certains enhardis boivent de la lymphe et deviennent des lymphogateurs (pour faire simple, vraiment simple, ils sont nyctalopes). Dans cet univers, on croise des pirates, des chercheurs de trésors, de redoutables mousquetaires (la Garde Royale), des hommes-lézards (esclaves par condition), des civilisations entières qui coexistent (pas toujours pacifiquement) et des créatures proprement surnaturelles comme l’Amiral-Fantôme, sorte de spectre voguant sur les mers à la poursuite des derniers pirates (son repos est à ce prix).
Le contenu est extrêmement riche, les interactions sociales plutôt complexes et ce premier tome ne permet pas encore de faire le tour de toutes les informations (rassurez-vous : juste assez pour ne pas se sentir totalement perdu), tout en offrant un bon panorama d’un univers dense à souhait. Et tout cela prend place dans un univers délicieusement steampunk : Bretelle a une sulfateuse greffée au bras, Caboche utilise une pisto-rapière (rien que ça) et il y a d’autres petites inventions du même genre mêlant fantasy et technologie à vapeur avec bonheur.

L’aventure est bourrée de péripéties, toutes plus surprenantes les unes que les autres. Car à l’univers original s’ajoutent des rebondissements toujours plus originaux et inattendus : laissez votre esprit rationnel à la porte du roman, cela vaudra mieux. Les scènes d’action sont légion et, parmi elles, on ne manque pas de batailles dantesques et riches en adrénaline ! De ce point de vue-là, c’est une véritable aventure de pirates, on n’est pas déçus du voyage ! Les scènes maritimes, d’ailleurs, sont très réussies. Et comme les chapitres sont plutôt courts, ça s’avale facilement.
Autre bon point : l’histoire n’est pas seulement drôle et déjantée. Le sort des Kazarsses, les hommes-lézards, pousse à s’interroger sur les notions de racisme et d’esclavage.

Malgré quelques écueils de jeunesse et un rythme extrêmement trépidant, Les Terres interdites offre un bon moment de détente, en mêlant joyeusement fantasy, pirates et ambiance steampunk. Ce premier tome offre une bonne introduction à l’univers, tout en proposant une vraie conclusion (certes intermédiaire) à l’aventure en cours. Pas de frustration intense à la fin du roman, donc… malgré un retournement de situation final pour le moins inattendu et extrêmement bien amené !

♦ Le petit plus : interview de l’auteur chez Cornwall !

♦ N.B. : ce roman a été publié dans la collection Snark de Bragelonne qui propose des ouvrages numériques et en impression à la demande ; j’ai cette version et il est aussi beau qu’un livre lambda 🙂 (il a juste 4 millimètres de plus qu’un GF standard de Bragelonne, rien d’insurmontable).

Les Pirates de l’Escroc-Griffe #1, Les Terres interdites, Jean-Sébastien Guillermou.
Bragelonne (Snark), 2015, 462 p.

 

ABC Imaginaire 2015

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Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale

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Terre, 1666. Le monde de la flibuste se porte à merveille. 
Yoran Le Goff intègre l’équipage d’un des plus sanguinaires flibustiers : David Nau, dit l’Olonnais. Mais Yoran n’est pas ce qu’il semble être… car il vient d’une galaxie bien, bien plus avancée. Et il est là pour traquer un autre espion intergalactique avant qu’il ne répande le chaos sur Terre. Mais parmi la flibuste, comme dans les étoiles, rien n’est écrit d’avance, et la mission de l’espion se met très vite à sentir la poudre. Jusqu’à l’explosion finale. 

Voilà un roman qui propose un mélange des genres fort intéressant ! Le récit de space-opéra se mêle… à un récit historique de flibusterie !

Premier point original, donc : le space-opéra se déroule sur Terre, au XIXe siècle, dans des Caraïbes infestées de navires pirates, dont les équipages rivalisent de raids sanguinaires. Parmi eux, Karban alias Yoran Le Goff, un homme issu d’une galaxie fort fort lointaine, et nettement plus avancée, qui court après un autre type issu de sa galaxie cherchant à enlever de fins stratèges, et qui doit donc subir l’archaïsme d’une Terre primitive.
Dès l’ouverture du roman, le style frappe par sa richesse visuelle. Avouez que l’incipit se pose là en matière de style :

«S’il est un bruit terrifiant, un bruit qui brise les nerfs les plus aguerris, c’est  bien celui d’un abordage. Peu d’astros y ont survécu pour en parler. En fait, la mémoire collective se perpétue par la geste des frères de la course et par les récits hallucinés de rares otages rendus hébétés à leur monotonie.» 

Et l’introduction annonce la couleur. Des batailles, c’est essentiellement se dont se compose le roman. Et quelles batailles ! C’est vif, prenant, tellement détaillé qu’on s’y croirait. Sur certains passages, on se croirait même dans un roman d’Arturo Pérez-Reverte, tant les descriptions sont précises et riches en détails !
Et que l’on soit dans une taverne, sur un bateau, à terre, ou en train d’assister à un interrogatoire musclé, tout est savamment dosé. L’auteur ne verse ni dans le gore, ni dans le larmoyant. C’est parfois un peu âpre – l’époque étant ce qu’elle est – mais particulièrement prenant.
Difficile, du coup, de ne pas s’immerger dans l’aventure, d’autant que le protagoniste est un personnage hautement sympathique.

Karban est un personnage débrouillard, dont la gouaille n’est pas sans rappeler les personnages croisés dans Les Damnés de l’asphalte ! Au gré des chapitres, on croise d’autres figures, mais c’est vraiment Karban qui s’impose et occupe le territoire. On suit son évolution : lui, l’homme des étoiles raffiné se met à ressembler de plus en plus à… ses collègues détrousseurs, dont le comportement le répugnait tant. La descente aux enfers est magistrale et d’autant plus frappante que les scènes se déroulant dans les étoiles, et sur ces planètes plus civilisées, sont nombreuses et offrent donc un contraste net.
Et c’est ainsi qu’on atteint un autre point intéressant : même s’il y a clairement des « gentils » et des « méchants », il arrive un certain point où on ne peut plus faire la différence entre eux, tant chacun a des bons côté, et de très mauvais. Les personnages sont variés, et extrêmement riches : même le protagoniste a son côté obscur, et les brutes les plus épaisses peuvent faire preuve de compassion. La présence de Karban offre un regard éclairé sur ces hommes du passé, bruts de décoffrage mais, finalement, l’intrigue montre que les hommes dit civilisés ne sont pas nécessairement plus fréquentables. Adieu manichéisme, et en plus on se passionne franchement pour l’affaire !

Le roman mêle deux intrigues : l’enquête de Karban, en plein monde maritime caribéen et les difficultés de son service, là-bas, très loin dans les étoiles. Sur une large première partie, le côté aventure historique est plus intéressant que l’aspect plus spécifiquement SF… jusqu’à ce que les deux entrent en résonance. À la guerre pure et dure se superpose une guerre économique sans pitié, et qui fait des ravages. Et il est étonnant de constater à quel point les deux genres se marient bien, et combien flibusterie et space-opéra ont de points communs. La double intrigue est menée tambour battant : les péripéties s’enchaînent, on n’a absolument pas le temps de s’ennuyer. Il n’y a guère que la conclusion qui semble un peu courte par rapport au reste du roman, finalement, on en aurait bien pris quelques chapitres supplémentaires.

Excellente lecture, donc, que ces Pilleurs d’âmes ! Space-opéra et roman d’aventure avec flibustiers à la clef font très bon ménage, même si sur une première partie c’est le second qui prime. Le rythme est haletant, l’intrigue palpitante, et on regrette d’arriver à la fin, d’autant que la conclusion est un peu brève. La galerie de personnages est hyper détaillée, riche à souhait, et évite le manichéisme que l’on aurait pu craindre ! Le style est riche, dense, on a l’impression d’y être et l’histoire, malgré quelques passages plus faciles, est particulièrement prenante. 
En bref, si vous aimez les romans d’aventure,  les histoires de pirates, les galeries humaines riches, les romans palpitants, Les Pilleurs d’âmes est un titre indispensable !

 Les Pilleurs d’âmes, Laurent Whale. Les Moutons électriques (Hélios), 2014, 245 p.

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Le Déchronologue, Stéphane Beauverger.

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XVIIe siècle, mer des Caraïbes. Le capitaine Henri Villon et son équipage de pirates luttent pour préserver leur liberté dans un monde déchiré par d’impitoyables perturbations temporelles. Leur arme : le Déchronologue, un navire dont les canons tirent du temps. 
À quoi pensait Villon en quittant Port-Margot à toute vitesse pour donner la chasse à un galion espagnol ? Mettre la main, peut-être, sur une maravilla, une des merveilles secrètes, si rares, qui apparaissent parfois aux abords du Nouveau Monde. Assurément pas croiser l’impensable : un Léviathan de fer glissant dans l’orage, capable de cracher la foudre et d’abattre la mort sur l’océan !
L’impensable est là : la guerre du futur vient de débarquer dans les Caraïbes des flibustiers !

 

1640, mer des Caraïbes. Henri Villon, capitaine de son état, pirate sur les bords, commande un navire qui a déjà connu des journées épiques en mer et s’apprête à en vivre beaucoup d’autres.
L’époque est trouble. Non seulement parce que les diverses couronnes se disputent ces territoires à coups de vaisseaux corsaires interposés, mais aussi parce que le temps a quelques ratés… S’il a amené les Targui, sorte de scientifiques du futur venus observer cette époque de façon plus ou moins neutre, le temps fait également jaillir toutes sortes d’objets plus anachroniques les uns que les autres.
Ces maravillas, Henri Villon en a fait son fond de commerce. Il fournit les comptoirs côtiers en conservas, batteries, et autres mange-disques. L’ennui, c’est que les caprices du temps n’amènent pas que des bienfaits. Il y a aussi ce terrible vaisseau fantôme qui rôde et coule sans difficulté aucune les flottes qu’il croise sur son chemin.

Le Déchronologue n’est pas un roman fantasy, bien que les pouvoirs quasi-merveilleux soient nombreux. Le Déchronologue n’est pas un roman historique, alors que les Caraïbes des flibustiers semblent revivre sous nos yeux. Le Déchronologue n’est pas non plus de la science-fiction, et ce même s’il parle de voyages dans le temps.
Le Déchronologue, c’est un peu tout cela à la fois.

Dès les premières pages, ce qui frappe, c’est le style riche et dense de Stéphane Beauverger. Ah, quelle claque ! C’est tellement bien écrit que ça mérite d’être lu à voix haute, rien que pour le plaisir d’entendre rouler et chanter ces syllabes. Ça c’est ce qui s’appelle savoir manier la langue française.
Et d’autant mieux que Stéphane Beauverger sait varier les ambiances : du pont du navire aux gargotes caraïbes, en passant par le bureau du gouverneur ou le campement des braconniers, on passe d’un extrême à l’autre, au gré d’une langue qui se transforme aisément. Langage fleuri, verbe châtié, joyeuses exclamations colorées, rugueux parler des îles (à la limite du compréhensible parfois !), les registres et les styles se côtoient intelligemment et se marient à la perfection.

Côté personnages, l’auteur nous campe une belle brochette de pirates, flibustiers, corsaires, et autres gens de mer : du capitaine au mousse, tous ont droit à une attention particulière même si, bien sûr, certains noms marquent plus que d’autres. Tous ces aventuriers se croisent, se pourchassent, se retrouvent au gré des chapitres : on nage en plein roman picaresques, et les figures hautes en couleur ne manquent pas !
Le roman étant en fait le journal de bord du sieur Villon, c’est le personnage que l’on suit le plus :  on a quasiment l’impression de le connaître sur le bout des doigts. Flibustier au grand cœur, c’est un personnage très humain. Sa conception du bien et du mal, ses allégeances, évoluent au gré des diverses péripéties qu’il traverse et c’est ce qui le rend si intéressant, et très touchant. Fort en gueule, jamais le dernier quand il s’agit d’attaquer  la bouteille au goulot, malin, intrépide, mais aussi sensible, c’est vraiment un personnage extrêmement réussi car très fouillé, et qu’on imagine sans peine aux commandes des vaisseaux.

Dernière chose à savoir : Le Déchronologue ne se démarque pas seulement par ses personnages hauts en couleur, son style riche, et le mélange des genres. La grande particularité du roman, c’est sa structure. Car les chapitres ne sont pas présentés dans l’ordre chronologique ce qui, il faut l’avouer, est pour le moins original. Aux sceptiques qui craindraient de se perdre dans le récit, pas de panique. Car malgré un choix narratif extrêmement audacieux, Stéphane Beauverger mène brillamment sa barque : on sait toujours où on en est, à quelle époque, et on ne se perd jamais dans le contexte (les rares fois où cela arrive, il suffit de reprendre la première page du chapitre, précisant le lieu et la date).
Le roman offre donc deux parcours de lecture : ou bien dans le sens voulu par l’auteur (que j’ai privilégié), ou bien dans l’ordre strictement chronologique. Les chapitres dans le désordre offrent un rythme soutenu à l’intrigue, et le procédé est intéressant : on connaît certains événements, on a quelques éléments en main, mais il faut attendre pour savoir comment tout cela se goupille… le récit est donc plein de suspens, et la tension maintenue tout du long, du fait que l’on connaît l’épilogue dès le départ.

S’il ne fallait retenir qu’un seul qualificatif pour ce roman, ce serait : brillant. Le Déchronologue est brillant par sa construction audacieuse, son sujet très original, sa galerie de personnages incomparable, et son style riche. L’auteur propose une véritable aventure picaresque et parvient à mêler habilement et intelligemment science-fiction et aventures maritimes. C’est plein de suspens, de rebondissements, de retournements de situations, de manipulations, de trahisons en tous genres : le récit est épique, et la structure éclatée offre un très bon rythme à ce roman grandiose. En bref, c’est un gros coup de cœur. 

 Le Déchronologue, Stéphane Beauverger. Folio SF, 2011 (2009), 560 p.
9,5 /10

 

Lecture commune : les avis de Flotousleslivres, ExtraVagance, mayartemis et angelebb.

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